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Le dernier vivant

Suite du dossier de Lucien Thibaut (continued 2)

Reading edition

Dorothée avait l'air d'une corbeille. La toilette ne lui va pas.

Son mari n'est pas trop mal pour un blond fade, mais il a les oreilles désourlées.

Sidonie était en rose passé, avec son matelas de cheveux crépus. Elle est plus longue que jamais. Elle faisait horreur. M. Pivert a dit qu'elle avait l'air d'un peuplier qui a un nid de pie. Il est méchant.

La sous-préfète avait sa garniture de point d'Angleterre. L'une portant l'autre, elles ont beaucoup servi toutes les deux, la garniture et la sous-préfète.

Les trois Thibaut, mère et filles—je vais vous reparler tout à l'heure de la famille, ma chère,—s'étaient fagotées de leur mieux. La bonne femme avait son fameux velours épinglé d'avant la première révolution. Célestine portait la parure omnibus en petites pierres violettes: c'était son tour. Julie avait un paquet de myosotis qui criait à tous les messieurs: pensez à moi, pensez à moi, sur l'air des lampions!

Quand je songe qu'elles se donnaient les gants de nous fiancer toutes les deux, vous et moi, à leur grand nigaud de frère!

Joli parti! parlons-en! C'est bon pour une perle fine comme Mme la marquise de Chambray.

Croyez-vous que je plaisante? à moitié tout au plus. Je veux bien rayer perle, mais fine, ah! ma chère, demandez plutôt aux héritiers de feu son bonhomme de mari!

Elle était là dans toute sa gloire. C'est bien étonnant tout de même qu'une pareille femme ait eu quelque chose pour ce flandrin de Lucien. Elle avait ses bracelets, son diadème, sa rivière et ses aigrettes. Fermez les yeux. Sa toilette était arrivée le matin même de Paris. Il y en a qui n'ont pas besoin de tant d'embarras pour être passables.

Mme la marquise n'était pas seule, elle avait amené avec elle sa nouvelle amie, habillée aussi par Würtz.

Je vous entends, bonne chérie, vous ne savez plus où nous en sommes. De qui parle-t-on là? qui est cette nouvelle amie? Écoutez donc, il y a une histoire. Je l'amène tout doucement.

Nous ne sommes pas à Étretat, nous autres, nous restons chez nous tout l'été comme des malheureux,—mais nous avons des aventures!

Mariquita, ne faites pas la petite bouche. Je vous préviens que c'est extraordinairement curieux....

Encore plus curieux que cela, ma chère, surtout pour nous deux qu'on a mariées tour à tour à ce dadais de juge.

Voyons! laissez là pour un quart d'heure le Casino, revenez en idée à votre humble pays d'Yvetot, et tâchez de vous bien rappeler l'état de la question Thibaut au moment de votre départ.

Faut-il vous aider un peu? soit. Quand vous vous êtes envolée, la mère du plus beau des juges à marier avait déjà tourné casaque à vous, à moi et à l'interminable Sidonie. Célestine, qui était chargée de me monter l'imagination, avait fui comme une ombre, la romanesque Julie, qui avait mission de vous enflammer, était rentrée dans son nuage. Tous les efforts de la famille s'étaient tournés contre l'opulente Olympe.

Sous quel prétexte? D'où leur venait l'espoir d'escalader cette cime avec leurs courtes jambes? Était-ce tout simplement la folie particulière aux mamans enragées?

Non. Il y avait folie, mais ce n'était pas dans la maison Thibaut. La maison Thibaut a trop grand faim et trop grand soif pour être folle. La folie était chez cette femme, qui est la plus riche du pays, sans conteste, et qui attend, par-dessus le marché un héritage comme il n'y en a pas ailleurs que dans les contes de fées.

Celle-là qui pourrait prétendre à je ne sais quoi et se faire faire un mari sur commande s'est amourachée de qui? Du nigaud dont nous n'avons pas voulu, vous ni moi, chérie; elle nourrit, selon le bruit public, depuis sa première communion, une passion mystérieuse et irrésistible pour ce dadais de Lucien.

Voilà ce que vous pouviez savoir comme moi.

Mais ce que vous ignorez probablement, c'est que pendant cela, le dadais nourrissait de son côté, sans faire semblant de rien, une passion irrésistible et mystérieuse pour une petite personne que maman Thibaut appelait franchement «une coquine, fille de coquin et de coquine».

C'était sa phrase. Vous savez qu'elle a le parler gras.

Vous étiez au fait? Bon! Je ne me déconcerte pas pour si peu. Il m'en reste assez à vous apprendre. Vous allez voir qu'une lettre d'Yvetot peut être aussi bourrée d'événements qu'un courrier d'Étretat.

Patience! Je suis certaine au moins que vous étiez partie bien avant les cancans qui coururent touchant le séjour de la petite coquine dans la propre maison du sage Lucien, où demeuraient justement alors sa mère et ses sœurs.

Vous dressez l'oreille, pour le coup? Cela fit un scandale pitoyable. Un magistrat! chez lui! Moi, d'abord, je ne voulais pas y croire.

En ville, c'est déjà bien honnête, mais chez soi, ma chère, chez soi!

Eh bien! c'était vrai! allez donc donner le bon Dieu sans confession à ces saints-n'y-touche! Il lui avait fait un dodo devinez où? Dans son cabinet de toilette.

M. Pivert a vu le dodo.

Soyez juste, on ne devine pas des inconvenances pareilles, d'autant mieux qu'une belle après-midi toute la ville sut que M. Lucien Thibaut s'était rendu en habit noir et en cravate blanche à l'hôtel de Chambray, où il resta deux heures d'horloge, plutôt plus que moins.—Et les trois dames Thibaut l'attendaient dans la rue.

Il aurait fallu avoir tué père et mère, n'est-ce pas, pour ne pas conclure de là que M. Lucien, cédant aux larmes de sa famille, et pour se faire pardonner ses récents déportements, avait enfin demandé la main de l'amoureuse Olympe.

Ma foi, pendant vingt-quatre heures, la ville d'Yvetot, un peu à court de potins—c'est le mot nouveau de cette année, M. Pivert l'a rapporté de Paris—se raconta cette anecdote à elle-même.

On en parla à tous les étages de toutes les maisons, et le dodo de la petite coquine fut relégué au rang des fables....

Mais huit jours après, la nouvelle amie et cousine de Mme la marquise faisait son entrée à l'hôtel de Chambray, ma chère!

Ma chère, une entrée solennelle!!!

Et puis?... Pourquoi ces trois points d'exclamation?

Voilà. J'ajoute un mot et vous sautez au plafond:

La nouvelle amie et cousine de Mme la marquise s'appelle Jeanne Péry.

Comprenez-vous? La demoiselle au dodo, la petite coquine, fille de coquin et de coquine, selon l'évangile de Mme Thibaut?

Attention à retomber sur vos chers petits pieds, Mariquita, ma belle, en revenant du plafond! Est-ce assez drôlet? N'aurais-je pas pu en mettre six au lieu de trois, des points d'exclamation?

Mais ce n'est rien encore. Nous sommes chez Nicolet.

Cette Mlle Jeanne, tombant des nues, ou du second étage de la maison Thibaut chez sa cousine, pensez-vous qu'elle y soit en visite? Erreur. La demoiselle Jeanne est installée à chaux et à sable; elle ne s'en ira jamais, jamais, jamais.

C'est un pacte, une société, quelque chose comme une adoption.

Mme la marquise est la maman, Mlle Jeanne est le bijou de fille unique. On s'adore, on ne se quitte pas d'un instant, et il y a déjà dans la tenue de la superbe Olympe une petite idée de cette majesté, de cette résignation aussi,—et même de cette mauvaise humeur qui distingue certaines physionomies de mamans.

Les mamans qui regrettent.

Enfin, je vais écrire un mot qui sera le point sur l'i.

Madame la marquise ne danse plus.

Elle regarde danser Mlle Jeanne.

Qui danse avec M. Lucien!

Ouf! maintenant, je vais me relire, car j'ai peur d'avoir raté mon effet, comme dit M. Pivert. Il n'a pas toujours très bon ton.

Et figurez-vous qu'il est aux cent coups, ces jours-ci. Le parquet de Paris l'accable de besogne. C'est au point qu'il n'a pas encore vu la fameuse cousine et amie. Il en sèche....

J'ai relu, Mariquita. Je ne suis pas mécontente de ma chronique. Seulement, elle demande à être complétée.

Voilà un grand mois que tout cela dure. Mlle Jeanne règne et gouverne à l'hôtel de Chambray où M. Lucien Thibaut lui fait la cour ostensiblement, officiellement, au su et vu de toute la ville, avec l'approbation des autorités et de maman Thibaut qui ne l'appelle plus coquine.

On a vu des marquises de cinquante ans qui prenaient chez elle des héritières. Ça sert de chaufferette.

Mais une marquise de vingt-huit ans! mais la belle des belles, Olympe de Chambray! s'embarrasser d'un semblable outil! Réchauffer dans son giron une petite couleuvre qui hérite d'elle dès maintenant, qui lui prend tout—entre vifs,—tout! même son grand bêta de Lucien! Dame!...

Ma chère, il y a quelque chose là-dessous.

Le côté gai, ce sont les trois Thibaudes.

Les premiers jours, elles ne savaient pas du tout si c'était du lard ou du cochon. Elles flairaient au vent, étonnées, déroutées et très froides.

Mais cela a changé lestement. Mme la marquise a imposé son amie et cousine, et peu à peu, la maman, les deux sœurs, tout l'élément Thibaut enfin, a fait avec ensemble un quart de conversion.

C'est réglé désormais, Mlle Jeanne est l'idole. Mère Thibaut, Célestine Thibaut, Julie Thibaut, la caressent, l'adorent comme elles caressaient, comme elles adoraient autrefois la marquise elle-même.

Celle-ci s'est enfoncée d'un cran.

Tout le monde s'y prête, elle la première!

Vous seriez battue comme plâtre si vous parliez dodo ou coquine devant ces dames. Jour de Dieu! maman Thibaut vous laisserait plutôt tutoyer Olympe elle-même!

Vous croyez que j'exagère? Vous ne les connaissez pas, ces Thibaut! la bonne dame à déjà levé le pied à moitié hauteur de son ancien fétiche. Fiez-vous à elle, son pied fera le reste du chemin et passera par-dessus la tête de l'idole démissionnaire.

Et, en définitive, Mariquita, pourquoi Mme la marquise se laisse-t-elle faire? moi, j'ai déjà jeté vingt fois ma langue aux chiens. Nous ne sommes pas dans le pays des Mille et une nuits. Chez nous, ce qui est a sa raison d'être.

On s'y perd, surtout ceux qui connaissaient, comme nous, l'ancien caractère d'Olympe.

Cette petite Jeanne a-t-elle de la corde de pendu? Ou bien la conscience de Mme la marquise?... hein?

M. Pivert ne veut pas donner son avis là-dessus.

Il n'est pas content, ce pauvre précieux substitut. Le parfait Lucien branlait dans le manche. Le dodo semblait devoir l'achever et M. Pivert espérait sa place. Peut-être même qu'il l'avait demandée.

Mais maintenant, voilà que tout est régularisé. On parle très sérieusement de la noce, et Mme la marquise doit faire des avantages au contrat. Ce n'est pas avoir de la chance, j'entends pour ce pauvre Pivert.

Cherchez donc un peu, chère Mariquita, vous qui avez tant d'esprit pour deviner les rébus. Moi, de mon côté, je vous promets de me creuser la cervelle. S'il y avait un drame!...

Celle qui trouvera la première instruira l'autre. Je vous tiendrai au courant des événements.

Tous mes respects à M. le duc. À vous du meilleur de mon cœur.

P. S.—Est-ce qu'on meurt de bonheur? Le dadais garde la chambre. Les actions Pivert remontent.

Pièce numéro 60

(Écrite et signée par Olympe de Chambray.)

29 août.

À M. L. Thibaut.

J'apprends avec plaisir que le docteur vous a permis de vous lever demain.

Je vous envoie une lettre de notre Jeanne. La chère enfant ne pouvant plus vous voir a voulu vous écrire.

Êtes-vous content, Lucien? J'ai fait de mon mieux.

S'il n'y a pas d'indiscrétion, je voudrais voir le passage de la lettre de Jeanne où elle vous parle de moi. Je pense qu'elle doit vous parler de moi.

Ce n'est pas par curiosité. J'ai besoin de récompense.

Pièce numéro 60 bis

(Incluse dans la précédente. Écrite et signée par Jeanne Péry. Même date et même adresse.)

Cher Lucien,

Je suis si heureuse qu'il me vient des terreurs. Tout m'effraie. Quand j'ai appris, avant-hier, que vous étiez souffrant et alité, une crainte égoïste m'a saisie. Je me suis dit: Si j'allais rester seule!

C'est que je ne comprends rien à mon bonheur. Il y a des moments où je n'y crois pas, Olympe est pour moi plus qu'une sœur. Il me semble que ma mère elle-même ne m'entourait pas de si exquises tendresses.

J'avais été élevée à penser qu'elle nous méprisait pour notre infortune. Comme c'était injuste! Combien pauvre maman se trompait! Oh! si elle l'avait mieux connue, l'aurait-elle assez aimée!

Lucien, nous serions bien ingrats si nous ne lui donnions pas la première place dans notre cœur.

Mais qu'a-t-elle donc à tant souffrir, le savez-vous? Hier, je l'ai trouvée au jardin. C'était dans un endroit obscur et solitaire. Elle ne pouvait s'attendre à m'y rencontrer. Elle était assise sur un banc, elle avait la tête entre ses mains. Ce que je voyais de son visage me laissait dans le doute et je n'aurais pas pu dire si elle était courroucée ou désespérée.

Au bruit de mes pas, elle a retiré ses mains et j'ai vu qu'elle avait pleuré.

Elle a voulu sourire et me dire que j'étais folle, mais j'en suis bien sûre, Lucien, ses pauvres beaux grands yeux étaient rouges de larmes.

Elle! Olympe! la marquise de Chambray! si belle! si noble! si enviée! pleurer!

Que je voudrais avoir le moyen de guérir sa peine! Savez-vous qui cause son chagrin? Il ne se peut pas qu'elle ait des ennemis.

Nous parlons de vous sans cesse, elle sait qu'aucun autre sujet ne me plaît. Dimanche, elle me disait: «Je l'aime à cause de vous.»

Est ce vrai? Non. Elle veut dire peut-être qu'elle vous aime encore davantage; car elle vous aimait auparavant, puisqu'elle vous connaissait bien avant de me connaître.

Quelquefois aussi, elle amène la conversation sur ma mère. Elle m'écoute parler de ma chère morte.

Je l'aime tous les jours davantage. Je souffre à la voir triste, triste jusqu'au découragement. Et que puis-je pour la consoler, ne connaissant point son mal?

L'idée m'est venue que peut-être elle aime. Mais, en ce cas, serait-il possible qu'elle ne fût point aimée?

Lucien, mon Lucien, guérissez-vous bien vite et ne restez pas éloigné de moi. Dès que je ne vous vois plus, je crois faire un rêve. Est-ce bien croyable, en effet, Lucien? Vais-je être votre femme?

Nous nous sommes aimés dès le premier regard. Mais que d'obstacles il y avait entre nous! Pauvre maman qui vous aimait pourtant presque aussi bien que moi, me défendait toujours d'espérer. Nous voit-elle, Lucien?

Si elle nous voit, elle doit être heureuse.

Elle nous voit. Il me semble que je l'entends prier longtemps et ardemment pour Olympe.

Oh! priez, mère chérie, portez votre prière jusqu'aux pieds de Dieu. J'ai beau regarder en arrière, je ne vois qu'Olympe qui m'ait été secourable. Priez, ma mère, payez la dette de votre fille!

C'est si vrai, Lucien! Sans elle, nous serions encore tout au fond de notre misère.

Aussi, dès que je suis seule, une foule de questions se posent au-dedans de moi-même. La nuit, je les écoute comme des refrains:

Comment ai-je pu mériter de sa part cet intérêt si subit et si profond? Cette amitié précieuse qui me relève à mes propres yeux et surtout aux yeux des autres? Pourquoi ai-je souffert si longtemps loin d'elle? Pourquoi est-elle venue si soudainement à mon secours?

Je vous ai interrogé déjà bien des fois, jamais vous ne m'avez répondu.

Je croyais lire pourtant dans vos yeux que vous auriez pu me répondre....

Mais je cause, je cause et j'oublie le principal objet de ma lettre. Hier, votre chère maman est venue me voir avec vos sœurs.

Je dis me voir, car c'est moi qu'elles ont demandée.

Cela a fait sourire Olympe, qui n'en a témoigné aucun déplaisir.

Moi, j'en ai été un peu blessée.

Votre bonne mère a été charmante, oh! charmante. Et vos sœurs, donc! moi qui avais tant souhaité avoir une amie; m'en voici deux. Et quelles amies! Les sœurs de mon Lucien—mes sœurs!

Je vous le dis encore: je suis trop heureuse, cela m'épouvante. Je voudrais un petit chagrin pour désarmer la destinée, mais j'ai beau faire, de quelque côté que je retourne mon regard, partout, partout du bonheur! À bientôt, mon Lucien. Demain, n'est-ce pas?

Note de Geoffroy.—Cette lettre avait été lue et relue mille fois. Elle était presque effacée par les larmes.

Elle portait, au bas, cette mention de la main de Lucien: «Communiquée à Olympe selon son désir.»

Et en marge, également de l'écriture de Lucien, mais plus récente, cette autre mention: «Geoffroy est prié d'en avoir bien soin. J'ai eu de la peine à m'en séparer.»

Pièce numéro 61

(Écriture de la marquise. Sans date ni adresse.)

Je vous renvoie la jolie chère lettre de notre Jeanne. Merci, je suis récompensée, mais prenez garde à sa curiosité d'enfant.

Pièce numéro 62

(Écriture inconnue.)

Paris, 29 août 65.

À M. L. Thibaut, juge, etc.

En envoyant un bon de dix louis sur la poste à l'adresse indiquée, M. L. Thibaut recevra par le retour du courrier un renseignement qui vaut pour lui plus de dix mille francs. M. J.-B. Martroy, rentier, poste restante, à Paris.

Pièce numéro 63

(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)

29 août 1865.

Mlle Jeanne Péry de Marannes, à l'hôtel de Chambray en ville.

Quelle chère petite enchanteresse êtes-vous donc, Mademoiselle, pour m'avoir retournée comme cela, comme un gant? C'est que je ne passe pas pour être trop facile à retourner, au moins! Feu M. Thibaut m'appelait bien souvent entêtée. Et demandez à notre Lucien—car il est à nous deux, maintenant, bien plus à vous qu'à moi,—il vous dira si j'ai mon idée dans ma poche.

Ça se comprend. Quand on est restée veuve de bonne heure avec trois enfants, une position à soutenir et pas plus de rentes qu'il ne faut, on apprend à se défendre. Ah! mais oui, ma pauvre belle, j'ai été à rude école après le décès du papa! Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire: nous sommes folles de vous, j'entends moi, Célestine et Julie, mais folles!

Voilà le mot lâché, faites-en ce que vous voudrez; je suis prête à en témoigner même en justice.

On s'instruit à tout âge, vous le savez, et la preuve c'est que j'avais d'affreux préjugés contre vous. Je suis si impressionnable! Je ne dis pas une pincée de préjugés, non, ni même une poignée, mais un plein panier.

Ils m'en avaient dit, ah! ils m'en avaient dit sur votre papa, sur votre maman, sur vous, est-ce que je sais, moi? la société est si mauvaise langue! Quant au papa et à la maman, le malheur est qu'on ne peut plus les fréquenter pour les mieux connaître. Je parie qu'il en faut bien rabattre! un quart, un tiers? Bah! la moitié, même les trois-quarts, et, peut-être le tout. La société... tiens! J'allais redire que la société est si mauvaise langue!

Mais, pour ce qui est de vous, ma petite, je mets ma main au feu qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tous ces cancans. Pas un traître mot! Si ça avait été vrai, est-ce que mon garçon aurait couché dans le jardin, à la fraîche, quand vous étiez dans le cabinet de toilette, pour ne pas vous effaroucher la pudeur? Il faut qu'une jeune personne inspire bien de la considération pour qu'on risque ainsi des rhumatismes, sans parler des catarrhes et fluxions de poitrine. Il l'a délicate.

J'ai dit tout de suite: on ne fait pas de ces choses-là pour la première venue. Et ces demoiselles aussi: j'entends Célestine et Julie. Et puis d'ailleurs, vos manières! Les manières, moi, c'est mon thermomètre pour savoir le temps qu'il fait sous la camisole d'une jeunesse. Je suis gaie. Je ne pèse pas mes mots chez l'épicier en passant. Avec des manières comme vous, pas d'inquiétude pour la conduite!

Je le disais aux minettes, j'entends Célestine et Julie: ces manières-là ça donnerait envie d'avoir un petit vicomte à lui offrir. Je ne plaisante pas, je le disais. Mais les vicomtes ne valent pas mieux que les autres, et nous sommes de la bonne bourgeoisie.

De la vraie, de la vieille. Si nous n'avons pas été aux croisades, c'est que nous étions libéraux un petit brin déjà dans ce temps-là. Pas des rouges, mais le drapeau de Voltaire et Louis-Philippe.

Voilà l'authenticité: Les Thibaut étaient échevins de Lillebonne sous Duguesclin. Mon mari en avait vu les titres chez son grand-père; malheureusement, la Révolution a tout brûlé sous la Terreur.

Je suis, de mon côté, une Pervanchois, de Bléré, près Tours, le jardin de la France: j'entends la Touraine. Pourquoi M. Thibaut avait été se marier si loin, c'est que la magistrature voyage et que je lui avais donné dans l'œil.

D'ailleurs, le garçon est juge. De là à conseiller il n'y a que le saut d'une puce. Et alors, on est décoré aussi forcément que si on en avait apporté la maladie en naissant. Ça vaudra bien la situation de vos comtesses et marquises au tas. Quoique je ne méprise pas la noblesse.

Il en faut dans un département.

Voilà donc pour la généalogie.

Quant à la fortune, outre que le garçon est le plus joli cavalier du ressort, quand il veut s'en donner la peine, nous n'avons jamais rien demandé à personne. Et pourtant ces demoiselles n'ont pas pour un sou de coton dans leurs corsets, preuve qu'on les a nourries. Je plaisante, parce que je suis gaie, mais c'est vrai tout de même. On vit bien à la maison, et rien à crédit.

Eh bien! quand Dieu me rappellera, vous partagerez, c'est la nature qui l'exige.

Sans compter les appointements du garçon qui augmentent d'année en année, par suite de son avancement régulier, au choix ou à l'ancienneté. Et une conduite! On s'en moque de lui, tant il est étonnant pour la conduite!

J'y vas carrément, comme vous voyez; je ne connais qu'une chose dans les affaires, c'est d'aller droit.

On vous racontera que j'ai essayé de marier le garçon. Je parie ma tête à coiffer qu'on vous a déjà parlé de Mlle Sidonie, de Mlle Maria, de Mlle Agathe, et peut-être d'une autre....

C'est bien entendu que ma lettre est pour vous, pas vrai, trésor? pour vous seule? pas d'enfantillages! Je m'épanche et je ne voudrais pas qu'on lût ma correspondance au prône.

C'est-à-dire, ma petite, qu'elles étaient toutes autour de lui comme des tigres. Nous ne savions à laquelle entendre. Moi. Célestine et Julie, nous ne pouvions plus mettre le pied dehors sans risquer d'être dévorées. Mais je t'en souhaite! Les héritières avaient beau se jeter à la tête du garçon, il n'y entendait d'aucune oreille. Méchante! vous savez bien pourquoi. L'aviez-vous coiffé assez serré du premier coup!

Il en a passé pour imbécile, ma petite. Et il y a un Pivert substitut, qui a demandé sa place pour le jour où on le mettra à la maison des écervelés. Il est joli, le Pivert, on l'empaillera.

N'écoutez pas les cancans. On me donne bien la migraine à moi, à force de propos. Ils sont là tous qui me chantent: prenez garde! renseignez-vous! réfléchissez! et surtout ne lâchez pas votre consentement avant de savoir au juste ce que la cousine—j'entends Mme de Chambray—fera au contrat.

Mais, dites donc, trésor, on ne traite pas quelqu'un comme elle vous traite pour la marier toute nue, pas vrai? Vous ai-je dit qu'il fallait garder ma lettre pour vous toute seule? Quand je veux qu'Olympe me lise, c'est à elle que j'écris. Nous causons de mère à fille, personne n'a à fourrer son nez là-dedans.

Olympe a du bon, c'est certain. Je défie bien qu'on me trouve quelqu'un pour rapporter que j'aie jamais dit un mot contre elle. Au contraire, je soutenais Olympe, les minettes aussi; nous disions au garçon: tu n'as qu'à te baisser pour la prendre. As-tu donc les deux yeux crevés pour ne pas voir ça? Vas-tu passer auprès de soixante mille livres de rentes—et elle a mieux!—sans seulement leur ôter ton chapeau?

Mais le garçon est plus fin que nous, avec son air chérubin. Dame! on n'est pas magistrat, on n'a pas l'estime de ses chefs les plus forts en droit pour ne pas voir plus clair que trois pauvres femmes.

J'étais coiffée d'Olympe, j'aime mieux vous l'avouer en grand. Et ces demoiselles, donc! Ça faisait pitié. À la maison, les murs parlaient d'Olympe. Je lui ai dit une fois—au garçon: Épouse Olympe, ou je meurs de chagrin sous tes yeux!

C'était à ce point-là.

Eh bien! pas de ça. Lisette! Le coquin m'aurait laissé mourir si j'avais été assez bête pour tenir ma parole. Il refusa mordicus. Il avait son trésor de petite Jeanne; Olympe ne pouvait qu'avoir tort. Vous voyez qu'il ne faut pas laisser traîner la lettre.

Quoique j'aie bien le droit de dire ma façon de penser, c'est le privilège d'un cœur de mère.

Alors donc, ma petite, en un mot comme en mille, je donne mon consentement des deux mains, risquant le tout pour le tout, dans l'espérance que votre cousine sera raisonnable. J'entends au contrat.

Il faut bien me comprendre: si je parle intérêt, c'est pour vous, car moi, il ne m'en reviendra ni froid ni chaud. Ça saute aux yeux.

Et je dois ajouter, parce que c'est mon opinion, que dans le cas où elle vous doterait convenablement—j'entends Olympe—ce ne serait pas encore une raison pour vous traîner à ses genoux dans des témoignages de reconnaissance ridicule.

La place de Mme Lucien Thibaut est de se tenir droite devant n'importe qui.

Allez! même devant la reine, s'il y en avait. C'est ce que j'appelle garder son quant à soi.

On accepte, mais on ne s'humilie pas.

Ah ça! ma belle, est-ce que vous croyez qu'Olympe est née d'hier? Elle en sait long! Quand elle fait quelque chose, ce n'est pas pour le roi de Prusse.

Vous me direz qu'un grand merci ne déshonore pas. D'accord, mais j'ai mon idée: la chandelle que vous lui devez n'est peut-être pas si longue.... Enfin, je m'entends.

Offrez-lui mes plus tendres compliments, mais brûlez la lettre.

Je ne l'aurais pas écrite, si elle n'était pas là toujours en tiers entre nous, car j'aime mieux parler la bouche ouverte que de barbouiller du papier. Mais elle ne vous quitte pas plus que votre ombre. C'en est insupportable. On dirait qu'elle veut empêcher les gens de vous approcher.

Enfin, qui vivra verra. Après la noce, nous aurons le temps de causer nous deux.

La noce! quel beau jour! J'arrange déjà dans ma tête les toilettes de ces demoiselles. Moi, je serai très simple, mais de bon goût. Cher petit ange! tenez, il n'y a pas à dire, c'est plus fort que moi: cinq nuits dans le cabinet de toilette, et le garçon sous la tonnelle! Et dans l'escalier, la fois qu'il fit de la pluie! Quel agneau! si je vous tenais, je vous mangerais de baisers.

Votre future mère qui vous aime bien, bien, bien.

P. S.—J'ai l'habitude de laisser une petite place pour Célestine et Julie. Aujourd'hui, j'ai pris presque tout le papier: elles se serreront.

Encore un gros baiser, mon amour de petite fille!

Pièce numéro 63 bis

(Mot de Mlle Célestine.)

Ma chère... Écrirai-je sœur?

C'est mon vœu le plus doux. Je n'ai jamais éprouvé pour personne une si tendre sympathie. Je vous brode un tour de cou, et je vous aime.

Pièce numéro 63 ter

(Mot de Mlle Julie.)

Ma chère sœur,

Moi, je l'écris tout couramment parce que je le souhaite ardemment. Si mon frère bien-aimé eût donné son cœur à telle jeune personne que je pourrais nommer, quel deuil pour mon âme! mais il a choisi celle vers qui d'avance toute ma tendresse s'élançait. Ô Jeanne, soyez la plus heureuse des femmes comme vous étiez la plus jolie, la plus suave des jeunes filles! Je vous fais des manches au crochet. Il ne me reste que la place d'un baiser, je l'y dépose.

Pièce numéro 64

(Anonyme.—Écriture inconnue. Sans date.)

À M. Thibaut,

Vous êtes bien près du précipice, allez-vous y tomber? Ce ne sera pas faute d'avoir été averti.

Une dernière fois, prenez garde. Ce mariage sera votre perte.

Il est temps encore.

Ne vous plongez pas vous-même au fond d'un horrible malheur.

Pièce numéro 65

(Anonyme.—Écriture de copiste.)

Paris, 29 août.

À M. L. Thibaut, juge, etc., etc.

Mon prince, veillez au gain! Je ne m'appartiens pas, j'appartiens au nourrissage de l'affaire. L'engraissage de l'affaire exige que je vous tourne casaque pour aller un peu du côté de la dame de pique. C'est une gaillarde, Mylord, et vous avez mis un jour votre pied sur sa gorge. Veillez au grain!

Pièce numéro 66

(Écriture de Lucien Thibaut.)

5 septembre 1865.

À Geoffroy.

Je devrais écrire plutôt «à moi-même», car c'est à moi que je parle.

Je me marie demain. C'est demain que je serai le plus heureux des hommes. Dire comment je l'aime est impossible. Jamais femme ne fut adorée ainsi. Je crois qu'elle m'aime également du plus profond de son cœur. Elle a peur, et moi je tremble.

Nous sommes fous. À moins que l'excès de la félicité ne ressemble à la souffrance.

Olympe est là, devenant tous les jours plus pâle. Ses yeux ont étonnamment grandi. Elle est belle à inspirer de la terreur.

Ma mère... quelle étrange chose! peut-on être à la fois bon et méchant? ma mère a écrit à Jeanne une lettre qui l'a troublée. Jeanne me l'a communiquée. Elle ne me cache rien. En lisant cette lettre, j'avais le rouge au front.

Qu'est-ce que Jeanne doit penser de ma mère?

Mais voilà ce qui me frappe le plus dans cette lettre:

Ma mère semble avoir entrevu quelque chose de la situation où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, Olympe et moi.

Comment? Je n'en sais rien et ne puis le savoir. Ma mère a l'air de connaître, à tout le moins vaguement, l'oppression que je fais peser sur Olympe.

Elle était l'esclave d'Olympe. Le mois dernier encore, il n'y avait pour elle qu'Olympe. Maintenant tout cela est changé du blanc au noir. Elle abandonne Olympe ouvertement, cruellement, Olympe vaincue ne lui inspire ni sympathie ni pitié.

Pour un peu, elle l'accablerait.

Loin de s'étonner des bontés peut-être excessives qu'Olympe témoigne à Jeanne, ma mère trouve qu'il en faudrait davantage. Elle est insatiable et impitoyable. Elle ne s'en cache pas, elle s'en vante.

Hier, c'était la signature du contrat. Olympe, accomplissant à la lettre, ou plutôt bien au-delà de la lettre les conditions dictées par moi dans notre fameuse entrevue, a déclaré ses intentions par-devant notaire.

Elle a assuré à Jeanne des avantages que je ne veux même pas énumérer.

Je fais serment devant Dieu que jamais un centime de cet argent n'entrera chez nous. Ma femme mangera mon pain et ne mangera que mon pain.

Pendant que le notaire écrivait, ne réussissant pas toujours à cacher sa surprise, la sueur froide baignait mes cheveux, et dix fois, j'ai cru que j'allais me trouver mal.

Eh bien! ma pauvre bonne mère regardait non seulement comme tout simple qu'Olympe se dépouillât ainsi de son vivant, mais elle aurait voulu davantage.

Elle ne prenait point souci de le dissimuler. Les signes de son désappointement étaient visibles.

Elle aurait voulu l'hôtel de Chambray, le jugeant commode et très bien situé. Nous y eussions demeuré tous ensemble. Je crois que Célestine et Julie avaient déjà choisi leurs chambres.

Elle aurait voulu le château à la porte de Dieppe. L'été prochain, ces demoiselles auraient été toutes portées pour prendre les bains de mer.

Est-ce là simplement de l'aberration? ou bien savent-elles ce que j'ignore moi-même?

En sortant, j'ai dit à ma mère, qui se plaignait tout haut et fort amèrement:

—Mais enfin, Mme la marquise ne doit rien à sa cousine!

Elle m'a regardé entre les deux yeux. Sa figure était à peindre; mais je ne saurais dire ce qu'elle exprimait. Mes deux sœurs hochaient la tête en se pinçant les lèvres. Ma mère a enfin répondu sèchement:

—Ne vous faites pas encore plus innocent que vous ne l'êtes. Mme la marquise a l'âge de raison, je suppose? Si elle ne devait rien, pourquoi paierait-elle? Payer! Geoffroy, on me paye! Et moi, du moins, je sais qu'on ne me doit pas!

La nuit, j'ai rêvé que je voyais mon père et qu'il détournait de moi son visage. Mon père était un honnête homme.

Et vous aussi, Geoffroy, je vous ai vu. Vous êtes venu dans mon rêve. Je vous ai reconnu d'abord souriant et heureux, comme vous vous présentez toujours à ma pensée.—Mais bientôt vos traits se sont rembrunis et vous vous éloigniez de moi avec une méprisante compassion. J'avais beau vous crier: «Tout cela n'est qu'une feinte!» Je vivrai avec mon traitement comme devant. Nous ne garderons pas une parcelle du bien d'Olympe.... Vous ne m'écoutiez pas!

Mes mains jointes se tendaient vers vous; je disais encore: «Il fallait bien arracher le consentement de ma mère...»

Votre dédaigneux silence m'écrasait....

Oh! Geoffroy, il y a un mot dégradant que nous connaissons bien, nous autres magistrats, et qui désigne au palais le plus lâche des crimes.

Dans mon rêve des voix murmuraient ce mot ignominieux autour de mon oreille.

Faut-il le prononcer?... Chantage.... Moi! un juge!

Et de quel droit ai-je pesé sur cette femme? Tous les malheurs sont-ils donc criminels? Cette femme a un secret qui n'est peut-être pas coupable. Il y a des infortunes que l'on cache. Les lépreux marchaient sous un voile.

Et je suis venu vers elle qui a joué avec moi enfant, qui m'a aimé jeune fille, qui, femme, m'aime encore et davantage, je suis venu—j'ai posé mon doigt sur son malheur, sensible comme une plaie, j'ai appuyé—j'ai appuyé sans précaution ni mesure, comme les bourreaux du temps passé donnaient la question à leurs victimes, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit: «Je suis vaincue! Ce que vous exigez, je le ferai!»

Geoffroy, aurais-je donc mieux fait de laisser mourir ma pauvre petite Jeanne?... car elle se mourait, croyez-moi, lentement et misérablement.

Si vous pouviez la voir relevée, rafraîchie, ressuscitée, on peut le dire, comme une fleur expirante à qui le Ciel a versé une goutte de sa rosée!

Elle est joyeuse, elle est heureuse, malgré les pressentiments qui rôdent autour d'elle et qu'elle traite de chimères.

Seigneur mon Dieu! s'il faut un châtiment, qu'il soit pour moi, pour moi tout seul!

Elle n'a rien fait, elle n'a rien su, mon Dieu! Mon Dieu! elle est l'innocence même....

Ce matin, Olympe m'a demandé encore: «Lucien, êtes-vous content?»

Ah! comme elle est changée! Comme ses yeux approfondis évitent de se fixer sur moi!

Elle a ajouté: «C'est demain, Lucien...»

J'avais envie de tomber à ses genoux pour implorer mon pardon.

Ma mère est entrée. Elle m'a remis une lettre que le facteur venait d'apporter.

Il m'en vient comme cela tous les jours, des lettres qui menacent et ne sont pas signées.

Je les cache, quand je ne les détruis pas.

En les lisant, je pense à Olympe—et à cet homme de Paris, celui qui me vendit l'arme mystérieuse avec laquelle j'ai frappé.

J'ai menacé, je suis menacé: c'est justice.

Mais Jeanne, Jeanne!...

Ils l'avaient attaquée. Elle n'avait pas de protecteur: je l'ai défendue. Hormis cette action que la nécessité commandait, ma vie a été celle d'un enfant solitaire. J'ai beau interroger ma conscience, je n'y trouve rien; jamais je n'ai fait le mal.

Et elle! Depuis que je la connais, je passe mes jours à sonder la limpidité de son âme. Elle, c'est le Bien. Elle est faite de candeur, de bonté, de franchise. À toute heure, elle me laisse regarder au travers de son passé, transparent comme l'histoire d'un ange. Elles mentent les lettres anonymes puisqu'elles me crient de m'arrêter comme si j'avais le pied au bord d'un précipice.... Demain, c'est demain. Le vin de ma félicité est versé, je tiens la coupe pleine. Le proverbe est-il vrai, Geoffroy? Y a-t-il si loin de la coupe aux lèvres?...

Pièce numéro 67

(Écrite et signée par Mlle Maria Mignet.)

Étretat. 5 septembre 1867.

À Mlle Agathe Desrosier, à Yvetot.

Ma chère Guéguette,

J'ai supérieurement bien compris vos adorables plaisanteries sachant par cœur, depuis le couvent, les fables de La Fontaine, et entre autres le Renard et les raisins.

Étretat est trop vert, bonne petite, voilà tout.

Je me sens incapable de vous exprimer à quel point je déteste votre précieux substitut. Il s'appelle Pivert: Dieu m'a vengée.

Il n'y a rien de grandiose au monde comme les deux portes, percées par la tempête dans les falaises d'Étretat. Honni soit qui mal y pense: la société y est charmante. Pas un seul Pivert; c'est à peine si on y trouve trois ou quatre journalistes, dont un est mon duc, je dois bien l'avouer.

C'est un duc littéraire de la Revue des Deux-Mondes.

Il a cinq ou six oncles à l'Académie française, trois au sénat et un à la Caisse d'épargne,—directeur.

Il ne ressemble en rien à un substitut, espionnant ses collègues pour passer juge.

Vous trouvez-vous suffisamment payée de votre grève en macadam et des crevettes pêchées chez Chevet? Moi, cela m'enchante de vous battre sur le dos du Pivert.

Quant aux biches, Mlle Agathe, il y a des mots que vous connaissez et que j'ignore. Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Passons à des sujets plus décents, s'il vous plaît.

Tous mes compliments, chère amie, mais cette fois de bon cœur: votre histoire du beau Thibaut, de Mme la marquise de Chambray et de Mlle Jeanne Péry est intéressante au suprême degré. Je l'ai lue d'un bout à l'autre à ces dames, et M. le duc a voulu l'entendre.

Il a applaudi des deux mains. Vous voilà en pied à la Revue, si vous voulez.

Le fait est que vous racontez de main de maître. À l'unanimité, Étretat vous a pardonné Pivert et vos impertinences.

C'est un succès. J'attendais impatiemment de nouveaux détails, car il est impossible que le drame n'ait point marché depuis le temps.

Sont-ils mariés? La magnifique Olympe a-t-elle piqué une tête dans un monastère? Piquer une tête n'est pas de mauvais ton ici, à cause des bains de mer.

Je parie que Mlle Célestine et Mlle Julie ont écrit à la petite les deux fameuses lettres qui commencent l'une par: «Ma chère... oserai-je tracer le mot sœur?» Et la seconde par: «Ma chère sœur, moi, j'écris le mot couramment, parce que je désire la chose ardemment.»

Quelle jolie paire de pestes! quand je pense qu'elles ont failli nous monter la tête à toutes les deux—et à toutes deux ensemble encore!

Mais comme les choses se rencontrent, ma chère! Pendant que j'attendais ici la suite de l'histoire au prochain numéro, l'histoire elle-même arrivait en tilbury à Étretat, ou du moins un aboutissant de l'histoire.

Si vous n'aviez pas été franche comme l'or avec moi, au sujet des ruses, mines et souterrains de l'ambitieux Amyntas, je vous aurais tout uniment foudroyée.

Figurez-vous que nous avons à Étretat un ami, ou plutôt un protecteur du cher substitut, si soigneux de son petit avenir, un Parisien, juge d'instruction, je crois, M. Cressonneau aîné.

Ce M. Cressonneau qui n'est pas trop mal appartient à la jeune école judiciaire. Il protège les arts, et s'empresse beaucoup autour de M. le duc, à cause de la Revue. La Revue, en effet, peut être utile à sa santé—il a pris vacance pour sa santé—qui s'appelle Mlle Spiegelmeyer, première chanteuse du théâtre royal de quelque part.

C'est une jolie blonde, très bien élevée, qui ne fume pas devant le monde. Elle voudrait un engagement au grand Opéra de Paris.

Vous concevez que M. Cressonneau traite le Pivert terriblement par-dessous la jambe, mais il a l'air de lui vouloir du bien au fond. Il dit qu'Amyntas n'est pas plus bête qu'un autre idiot de sa force.

Il ne sait rien, bien entendu, des aventures de Mlle Jeanne dans le cabinet de toilette ni à l'hôtel de Chambray, mais il nous a parlé en grand détail de l'autre affaire: celle pour laquelle le parquet de Paris s'était mis en rapport avec le parquet d'Yvetot.

Ma chère, voilà un drame! C'est à faire dresser les cheveux! N'envoyez jamais vos garçons étudier le droit ou la médecine à Paris, si vous en avez dans vingt ans d'ici. C'est trop dangereux. Quelle ville abominable!

Vous souvenez-vous de ce beau danseur dont on disait qu'il avait les mines du Pérou en expectative, M. Albert de Rochecotte? Vous n'avez pu l'oublier, il vous trouvait jolie. Il vint, la dernière fois, passer quinze jours justement chez Olympe. Il cousinait avec elle.

Que son exemple lamentable serve de leçon à tous les messieurs qui n'ont pas honte de fréquenter des couturières!

Oh! Guéguette, ma bonne petite, j'essaye de plaisanter, mais ma main tremble. Il a été assassiné, chez un traiteur, en dînant, assassiné avec une paire de ciseaux! Ça va faire une cause célèbre.

Dire que nos frères et nos... oserais-je écrire fiancés—style Célestine Thibaut—ne rougissent pas de se promener et même de prendre leur nourriture en cabinet particulier avec ces petites guenons-là! Quel goût! Les hommes sont vraiment trop pervers!

L'histoire de M. de Rochecotte en corrigera-t-elle au moins quelques-uns? On devrait lui donner une énorme publicité dans l'intérêt des familles.

Il parait que dans tout cela l'ambitieux Pivert n'avait pas montré un coup d'œil comparable à celui du lynx. On avait eu le tort de lui donner une mission de confiance et il n'a fait que des sottises.

M. Cressonneau dit que l'instruction a marché sans lui, malgré lui, car cette horreur de fille est cachée quelque part chez vous, on en est à peu près certain maintenant, et ce Pivert avait affirmé dans sa réponse au parquet de Paris qu'aucune jeune personne, ni à Yvetot, ni dans les environs, ne répondait au signalement envoyé.

C'était même mieux qu'un signalement, c'était une photographie de Nadar.

Sans s'expliquer catégoriquement, car les juges doivent garder une grande réserve dans ces sortes d'affaires, M. Cressonneau nous a laissé entrevoir que l'instruction était mûre, et que, sous peu, notre ville d'Yvetot serait témoin de l'arrestation de cette épouvantable créature.

Ainsi, my dear, vous allez encore avoir une histoire à raconter.

Vous avez raison de le dire: ce n'est vraiment plus la peine de courir le monde pour se procurer des émotions, puisque le hasard vous les sert à domicile.

En grâce, chérie, écrivez-moi, dès qu'il y aura la moindre des choses. Tenez-moi surtout au courant de l'arrestation de Mlle Fanchette—c'est le vrai nom de la tigresse qui se cacherait chez vous, dit-on, sous une autre étiquette.

Peut-être que vous la connaissez. Elle vous aura peut-être taillé un corsage ou donné de l'eau bénite à l'église. Non, tenez, ça fait frémir!

Et ne lâchez pas pour cela le drame Thibaut-Péry. La tournure que prend là-dedans l'incomparable Olympe est tout à fait incompréhensible. Est-ce qu'elle se serait aussi servie de ses ciseaux, une fois ou l'autre? Lucien est juge. Ces messieurs savent tant de choses!

Écrivez-moi beaucoup, beaucoup, sans négliger de bien danser à la noce. Un mot bien senti sur les toilettes qu'il y aura, s'il vous plaît.

P. S.—On m'apprend à l'instant que M. Cressonneau part pour Paris, mandé par dépêche télégraphique. Ça brûle.

Pièce numéro 68

(Extrait du journal Le Moustique, «courrier de la politique, de la littérature, du commerce, des arts et des tribunaux». Imprimé. Signé Midas.)

...Et voilà pourquoi l'administration française et généralement tous nos services publics inspirent une pitié pleine d'admiration à l'Europe entière!

Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employés inutiles qu'on n'y peut plus bouger.

Dès qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins décorés se mettent en mouvement, non pas du tout pour exécuter cet ordre, mais pour trouver un moyen administratifs de charger l'exécution comme un paquet sur les épaules d'un collègue.

Ledit collègue, aussitôt chargé, cherche un voisin sur qui déposer son sac.

Et ainsi de suite.

Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a fait le mois dernier quarante-sept employés, dix-neuf bureaux, seize escaliers et onze corridors au ministère des Finances, pour arriver à savoir qu'il ne saurait rien.

Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine d'élever leur grande voix pour enseigner au monde cet Évangile: c'est à savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!

Ces réflexions nous sont suggérées par le mécontentement public qui commence à se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: l'Affaire des ciseaux, comme on la nomme dans le peuple.

Voilà des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne parait pas être beaucoup plus avancé que le premier jour.

Ah! s'il s'agissait d'un procès de presse! à la bonne heure!

En Angleterre dont la mode est de blâmer le système judiciaire, il y a longtemps que ce serait fini,—mais on croirait en vérité que nos magistrats prolongent à plaisir l'émotion malsaine résultant de certains drames criminels.

Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.

Voulez-vous savoir comment les choses eussent marché en Angleterre? Le coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enquête, ici:—un jour.

L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institué trois agents, quatre au plus,—responsables aussi—avec charge spéciale de mettre la main sur l'accusée, ci:—un jour.

Les agents spéciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session du comté aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.

Voilà.

Mais c'est que, à Londres, ils n'ont pas ce congrès de vieilles perruques immorales qui dorment sur leurs sièges et ne s'éveillent que chez Mabile.

Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier, chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en bourgeois.

C'est que, à Londres, ils n'ont pas cette nuée de petits jurisprudents au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l'été, les eaux de toutes les fontaines mal fréquentées.

Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages d'Étretat, de Trouville, de Cabourg sont sablées avec l'argent du budget.

En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une besogne pour cent paresseux.

Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?

Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation déborde, voilà tout.

Vendredi dernier—nous sommes au mercredi—un de nos collaborateurs qui n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni même officier de paix, a parié qu'avant huit jours, par lui-même et avec ses propres ressources, il verrait le fond de cet insondable mystère: le meurtre du Point-du-Jour.

Notre collaborateur a gagné son pari. Et il lui restait vingt-quatre heures de marge.

Avis à MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, Le Moustique a trouvé tout seul ce que les armées combinées de la justice et de la police françaises cherchent en vain depuis une année.

Pièce numéro 69

(Communication du parquet de Paris.)

5 septembre 1865.

À M. le procureur impérial près le tribunal de première instance d'Yvetot.

Monsieur et cher collègue,

J'ai l'honneur de vous recommander très expressément cette affaire, qui doit être conduite avec énergie, mais aussi avec discrétion et discernement.

C'est la seconde fois qu'elle vient à votre ressort par délégation. Elle y avait d'abord été confiée à M. le substitut A. Pivert, dont les recherches n'eurent pas de résultat.

J'ai le regret de vous dire que ce jeune magistrat nous parait être la cause du non succès dont les journaux mal pensants abusent aujourd'hui si cruellement contre nous.

Sa réponse négative à toutes nos questions a, en effet, dérouté nos recherches, et la mauvaise presse tout entière, trouvant là une occasion d'assouvir sa haine, a produit un concert d'aboiements contre nous.

La réponse, dis-je, de M. le substitut A. Pivert, a tourné nos efforts d'un côté où ils devaient être infructueux. Il nous avait affirmé péremptoirement que la nommée Fanchette n'était pas et n'avait jamais paru dans votre arrondissement.

C'est une erreur que je n'hésite pas à qualifier de funeste. L'accusée est bien réellement chez vous. (Voir les dénonciations et avis ci-joints.)

Néanmoins, et malgré ce qui précède, le soin de l'affaire doit être laissé provisoirement à M. A. Pivert, attendu qu'il a eu entre les mains, et qu'il est probablement le seul, chez vous, pour avoir eu entre les mains le portrait photographié de l'accusée Fanchette, portrait unique au dossier, et dont l'instruction a dû disposer dans une autre direction.

Le portrait ne pourrait, par conséquent, pour le moment, être renvoyé à Yvetot. Ce détail est d'une grande importance.

Vous penserez comme moi, Monsieur et cher collègue, qu'il est urgent de mettre un terme aux attaques de plus en plus subversives des journaux. La fâcheuse erreur déjà mentionnée, leur a malheureusement donné prise en causant tout ce retard. Prenez bien vos mesures, je vous prie, en conformité des renseignements ci-annexés, et veuillez réfléchir que cette fois, la responsabilité d'une fausse manœuvre retomberait publiquement sur le parquet d'Yvetot. Je joins le mandat d'arrêt et les deux pièces dont il est question plus haut.

Agréez, etc.

Pièce numéro 70

(Copie du mandat d'arrêt, décerné, le 4 septembre, par le parquet de Paris contre la nommée Fanchette Hulot, accusée de meurtre sur la personne du sieur Albert de Rochecotte.)

Pièce numéro 70 bis

(Première pièce annexée au mandat. Anonyme. Écriture ronde de copiste. Sans date.)

À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, chargé de l'instruction dans l'affaire dite des Ciseaux.

Le Moustique vous a drôlement éreinté confrère.

J'éprouve un sentiment d'honorable compassion pour vos embarras.

Désirant y mettre un terme je vous fournis un renseignement assez précieux que je me trouve posséder par hasard. Voilà la chose:

La nommée Fanchette Hulot, ancienne maîtresse de feu M. A. de Rochecotte, s'est réfugiée à Yvetot (Seine-Inférieure).

Elle n'a pas quitté cette résidence depuis la fin de juillet, présente année.

Qu'on la cherche bien, dans la ville même, on l'y trouvera, j'en réponds.

Elle y est trop avantageusement occupée pour s'en aller ailleurs.

Pièce numéro 70 ter

(Deuxième pièce annexée. Anonyme.—Écriture inconnue.—Sans date.)

À M. le procureur impérial près le tribunal de la Seine.

Monsieur,

Un ami du malheureux jeune homme, assassiné dans un restaurant du Point-du-Jour, M. Albert de Rochecotte, passant par-dessus la répugnance qu'éprouve tout galant homme à dénoncer un être humain—surtout une jeune et jolie femme—vous fait savoir que la fille Fanchette Hulot, se trouve présentement à Yvetot, sous un nom qui n'est pas le sien.

Envoyez sur-le-champ quelqu'un qui la connaisse de vue ou qui soit nanti de son portrait.

Que ce quelqu'un ait de bons yeux,—et qu'il passe tout uniment en revue les personnes qui assisteront au mariage de M. le juge Lucien Thibaut avec Mlle Jeanne Péry de Marannes.

Ledit mariage est fixé au 6 septembre courant.

Je vous signe mon billet que votre délégué ne sortira pas de l'église les mains vides.

Pièce numéro 71

(Billet écrit et signé par M. Cressonneau aîné.)

Paris, 5 septembre, matin.

M. A. Pivert, à Yvetot.

Voici une occasion de vous réhabiliter, saisissez-la aux cheveux, ou vous êtes un homme démoli à tout jamais, ma vieille.

Ici, on voulait envoyer un agent à Yvetot. J'ai répondu de vous corps pour corps.

N'allez pas me faire mentir!

En suivant les instructions de la seconde lettre anonyme, c'est plus simple que bonjour. De l'œil! et tenez le mandat tout dégainé.

Pièce numéro 72

(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)

Yvetot, le 6 septembre 1865.

À Mlle Maria Mignet, à Étretat.

Mariquita, ma chère, je tremble comme la feuille. Voyez comme j'écris, c'est à peine si je peux tenir ma plume.

Oh! quelle incroyable aventure! Qui aurait jamais pu s'attendre à cela!

Nous cherchions le mot du rébus, nous aurions bien pu chercher cent ans, mille ans aussi, sans le trouver... mais procédons par ordre:

C'est aujourd'hui, aujourd'hui même qu'a eu lieu la noce de M. Thibaut et de la cousine et amie.

Peut-on dire d'abord qu'elle a eu lieu?

Oui et non, ma chère.

Il serait impossible de prétendre qu'elle n'a pas eu lieu, vous allez voir.

Tout Yvetot était sous les armes. L'église était comble, jamais je ne l'avais vue si pleine, même un jour de Pâques, et ceux qui n'avaient pu entrer inondaient la place.

Nous autres, nous avions notre banc réservé, mais nous étions bien forcées d'attendre l'entrée de la noce pour nous glisser derrière elle dans l'église.

On se battait sur le parvis.

Était-ce sympathie pour les mariés, tout cet empressement? Nous n'aimons pas beaucoup les étrangers à Yvetot, et la petite est étrangère. Quant à M. Thibaut, c'est un garçon si sage! On ne s'intéresse pas à ceux qui ont trop bonne conduite. Non, ce n'était pas sympathie.

D'ailleurs on ne peut pas souffrir les trois Thibaudes.

C'était plutôt curiosité. Tenez, il y avait quelque chose dans l'air. Un temps superbe pourtant, mais est-ce que je sais, moi? ce beau soleil était à l'orage.

Certes, nul ne pouvait prévoir ni de près ni de loin ce qui est arrivé. Quant à moi, je ne me déguiserai pas en prophétesse; je n'en avais pas la plus légère idée, mais il courait dans la foule des frémissements et des pressentiments.

J'en ai eu. Et froid dans le dos, malgré la chaleur.

On dit que les Parisiens devinent l'émeute, il se peut que les provinciaux flairent le scandale.

Vous avez remarqué, chérie, que, chez nous, le chemin est court de la mairie à l'église[1]. Les deux monuments se touchent presque, il n'y a que la place à traverser.

Comme le ciel était radieux, toute la société d'Yvetot faisait comme nous et stationnait sur la place, en attendant que les nouveaux époux eussent fini de passer leur examen à la mairie.

On savait que le mariage religieux aurait lieu immédiatement après le mariage civil.

M. Pivert,—et si je vous parle souvent de lui, ce n'est pas ce que vous croyez, au moins, quoi qu'il y ait des noms beaucoup plus ridicules que le sien, c'est qu'il a un rôle, un très grand rôle dans l'histoire.

M. Pivert, donc, était avec nous par hasard.

Je l'aurais cru très curieux de voir la mariée, car les circonstances avaient fait jusque-là qu'il ne s'était jamais rencontré avec elle, mais il ne songeait pas du tout à la mariée, ni à rien de tout ce qui nous mettait en fièvre.

Il avait sa préoccupation à lui tout seul. Il était distrait, malheureux: sur des épines!

Il faut bien pourtant que je vous dise pourquoi. C'est toujours la fameuse affaire: l'affaire du Point-du-Jour ou des Ciseaux, comme vous voudrez l'appeler.

Ah! j'ai beau vous mettre sur la voie, ne cherchez pas à deviner, Mariquita, ma chère. Moi qui ai vu, vu de mes yeux, je suis tentée de ne pas croire.

Il y a donc que, ce matin même, par la première levée, M. Pivert avait reçu de votre Cressonneau, retour d'Étretat, un gros paquet officiel.

Le paquet contenait d'abord une verte semonce d'un des chefs du parquet de Paris, puis des pièces prouvant la présence de Fanchette Hulot à Yvetot, puis encore un mandat d'arrêt avec la manière de s'en servir, puis enfin quelque chose de poli et de précis qui disait à ce malheureux Pivert que s'il manquait son coup, cette fois, il serait mis à pied.

Vous jugez s'il était à la noce! Je méprise le jeu de mots qui pourrait jaillir de ce rapprochement.

Dans une des pièces que je viens d'énumérer, il y avait cette indication un peu bien mystérieuse: «Fanchette Hulot, qui se cache à Yvetot depuis deux mois sous un nom d'emprunt, assistera au mariage de M. Lucien Thibaut.»

C'était dit sous une forme encore plus affirmative, s'il est possible.

Or, ils n'étaient que deux ici pour avoir vu le fameux portrait photographié de Fanchette Hulot, envoyé dans le temps par le parquet de Paris—trois en comptant M. le président, mais celui-là reste dans son nuage. Il y avait M. Pivert et le commissaire de police.

Le commissaire de police a eu de l'avancement. Il est à Macon, à plus de cent cinquante lieues d'ici; impossible de le faire venir à temps pour la cérémonie.

Donc, toute la responsabilité pesait sur ce pauvre M. Pivert. Lui seul était chargé de regarder sous le nez toutes les demoiselles présentes à la fête, pour les comparer à quoi? à un souvenir.

On ne lui avait point réexpédié la photographie.

Ma chère, les substituts ne sont pas inamovibles!

Avec l'imagination que vous avez vous pouvez vous figurer l'état violent d'Amyntas.

Désormais, loin de marcher à la conquête du siège occupé par M. Thibaut, il sentait chanceler le sien sous lui.

Vraiment, il n'était pas sur un lit de roses et vous comprendrez désormais que peu lui importaient la figure et la toilette de la mariée.

Il regardait à tous les points de l'horizon, il entrait dans l'église, attrapant des bordées de malédictions, il en ressortait de même; il nous suppliait à mains jointes de le prévenir si nous apercevions une figure étrangère, une tournure qui n'appartint pas notoirement à la localité, un jupon, un caraco, un chignon....

Moi, vous savez, je suis bonne fille, je cherchais comme pour du pain, j'ai failli faire arrêter Sidonie, parce qu'elle n'avait pas son chignon de tous les jours.

Néant, ma chère. Il n'y avait absolument rien de suspect.

Yvetot tout entier était là; c'est vrai, mais il n'y avait qu'Yvetot. La France et l'étranger n'ayant point été prévenus, n'avaient pu envoyer chez nous leurs populations empressées.

M. Pivert suait littéralement sang et eau. J'avais envie de lui prêter mon mouchoir de poche. De temps en temps le malheureux murmurait à mon oreille, du ton que devait avoir Vatel au moment de se percer le sein: «Je suis perdu, Mlle Agathe! Je suis déshonoré!»

Mais tout à coup la foule ondule et s'agite sur la place, comme la mer entre les deux grandioses portes-fenêtres d'Étretat. (Votre lettre est dure, Mariette, nous en recauserons.) C'est la mairie qui s'ouvre, c'est la noce qui parait. Immense effet de curiosité. M. Pivert seul reste plongé dans son désespoir ahuri.

Décidément, cette Jeanne Péry est une bien jolie fille! Toute gracieuse de la tête aux pieds. Je voudrais trouver un terme de comparaison parmi nous autres, mais il n'y en a pas. Elle a les traits d'une délicatesse infinie et d'admirables cheveux blonds. Je crois qu'ils sont à elle.

Vous voulez savoir si elle est mieux que vous? curieuse! Si je vous disais la vérité, vous croiriez que je veux me venger.

Son costume de mariée lui allait à ravir. Elle a eu un succès.

Vous connaissez notre ancien Thibaut à nous deux, je n'ai pas besoin de vous le décrire. Il avait l'air un peu d'un lycéen qui a bu trop d'anisette pour la première fois de sa vie, mais on ne peut pas nier qu'il soit charmant garçon.

C'est un beau couple. Il n'y avait qu'un avis sur la place.

Au second rang venait la superbe Olympe. Superbe, c'est le mot, mais triste, mais accablée, mais vaincue. Je n'aurais pas cru qu'une femme pût être si pâle avant d'être morte.

Ses regrets sautaient aux yeux, ma chère. Elle aurait aussi bien pu prendre le deuil. Comment peut-on se donner ainsi en spectacle!

Au troisième rang arrivaient les trois Thibaudes....

Mais attendez! à la manière dont je m'exprime, vous pourriez penser que les mariés étaient ensemble et se donnaient le bras. C'eût été contre toutes les règles. La mariée avait un père d'occasion. Devinez qui?

M. le président Ferrand en propre original, avec sa figure de porcelaine. Ah! Monseigneur, quel honneur! Était-elle assez relevée, cette petite? Tout Yvetot a pu voir cela. Et le président avait l'air très aimable. Quel âge peut avoir un homme comme ça? Il épouserait encore qui il voudrait, vous savez?

Mme la marquise avait le bras du marié, bien entendu, puisqu'elle prend les rôles de mère. C'était le moins qu'on pût faire pour elle.

Où en étais-je? Aux trois Thibaudes, la mère et les filles. Vertuchoux, ces trois-là n'étaient pas pâles! Elles éclataient en rouge comme une pivoine entre deux coquelicots et leur insolent coloris faisait ressortir la blême beauté de cette pauvre Ariane, la marquise Olympe qu'un destin cruel condamnait à orner le triomphe de sa rivale.

Je ne plaisante pas, Mariquita, Olympe me faisait de la peine. Il me semblait qu'elle allait s'affaisser sous le poids de son gros chagrin. Pauvre chatte!

La Thibaudaille ne s'occupait aucunement de ce détail. On leur avait trouvé à chacune un bras de cousin campagnard. Vous eussiez dit qu'elles se mariaient aussi toutes les trois, tant il leur poussait de rayons autour du corps.

Vais-je oublier M. Pivert? C'était ici son suprême espoir: la noce! Il avait déjà fouillé, criblé et dévisagé l'assistance plutôt dix fois qu'une. Il ne lui restait plus à passer au sas que les deux ou trois parentes et amies dont la famille Thibaut s'était nantie pour la circonstance.

Car, du côté de la mariée, il va sans dire que personne n'était venu. Il parait que son papa et sa maman n'avaient laissé derrière eux rien qui ressemblât à une connaissance tolérable.

Je n'ai pas honte de mon bon cœur. J'avoue franchement que je m'employais de mon mieux à renforcer la surveillance du pauvre substitut. Ce n'était pas que j'eusse la moindre envie de contribuer à l'arrestation de cette Fanchette Hulot, non, mais je n'aurais pas été trop fâchée qu'il y eût quelque anicroche à cette noce-là.

À cause des Thibaudes: une bonne averse pour éteindre leurs rayons.

Je cherchais donc. Eh bien! en conscience, j'aurais fermé les deux yeux et mis mes poings dessus si j'avais pu prévoir... mais nous arrivons à la grande surprise!

J'avais remarqué sur la place, tout en furetant pour le compte d'autrui, un robuste monsieur, étranger au pays, porteur de lunettes d'or et qui semblait attiré là comme tout le monde par l'attrait du spectacle.

Sa tournure était celle d'un avoué, oui, il était vraiment moins mal qu'un huissier, mais cela n'allait pas jusqu'à le pouvoir prendre pour un avocat.

Ceci n'est pas fabriqué après coup; je fus frappée dès l'abord par l'aspect de cet inconnu. Le soleil brillait singulièrement dans les verres de ses lunettes, et une fois qu'il se tourna vers nous par hasard, son regard aigu et coupant comme la lame d'un couteau neuf me creva les yeux.

Il était assez bien couvert, quoiqu'il eût un pardessus noisette, malgré la chaleur, mais je le trouvais mal chaussé et son pantalon noir gardait de la crotte jusqu'au dessus de la cheville.

En vérité, je ne saurais vous dire au juste pourquoi je faisais tant d'attention à ce brave homme. Il est certain que, pendant tout le mariage à la mairie, il m'aida à tuer le temps.

Je me demandais d'où il pouvait sortir, ce qu'il venait faire là, et une fois... non, je ne le pris pas tout à fait pour Fanchette Hulot, mais enfin, je le mêlai dans mon esprit de manière ou d'autre à toute cette histoire-là.

Aussi ne fus-je pas étonnée quand je le vis faire un pas en avant au moment où la noce descendait le perron de la municipalité.

Il se campa bien en évidence au milieu de la place et toussa par deux fois d'un creux retentissant.

C'était un rôle qui entrait en scène: un rôle mystérieux et à effet.

Plusieurs personnes se retournèrent pour le regarder, entre autres la marquise Olympe.

Certes, celle-là ne pouvait plus pâlir.

Mais ses traits eurent une contraction quand son regard rencontra les lunettes d'or de l'inconnu.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Les yeux de Mme la marquise se détournèrent tout de suite.

Il me parut pourtant qu'elle avait eu un mouvement de paupières, signe presque imperceptible d'intelligence ou tout au moins de connaissance.—Mais cela, je ne saurais l'affirmer.

Toujours est-il que la mèche prit feu à ce moment: la mèche qui allait faire sauter la mine.

L'étincelle fut-elle communiquée par Mme la marquise? Je laisse la question irrésolue.

Elle avait dû terriblement souffrir pour être si pâle!

L'inconnu fit demi-tour à gauche, fendit la foule délibérément et marcha droit sur nous.

Si droit que je crus qu'il voulait me parler.

Mais ce n'était pas cela.

Il aborda notre cavalier, M. le substitut Pivert, de côté, en lui lançant tout bonnement un coup de coude, puis il toucha du bout du doigt le bord de son chapeau, et demanda sans plus de façon:

—Comment vous va, jeunesse?

Vous savez, chère, que M. Pivert est un jeune homme à façons et même un peu cérémonieux. Il se retourna tout scandalisé pour toiser le quidam qui l'accostait ainsi.

Mais à peine son regard eut-il rencontré les lunettes flamboyantes de l'inconnu qu'il changea de contenance, balbutiant un bonjour timide, et un nom qui me parut être Loiseau ou quelque chose d'approchant.

En définitive, ce brave monsieur aux lunettes d'or, malgré ses souliers-bateaux et son pantalon crotté, pouvait bien être plus qu'un avoué ou même qu'un avocat. On dit qu'il y a à Paris, parmi les gros bonnets de la police, des gaillards bien étonnants.

Toujours est-il que M. Pivert ôta son chapeau et fit son plus joli salut.

M. Loiseau—prenons que c'est Loiseau—se mit à rire et lui donna un second coup de coude dans les côtes, mieux appliqué que le premier.

—Est-ce que nous jetons notre langue aux toutous? demanda-t-il.

C'était juste la voix de Levasseur, de l'Opéra, qui vint en tournée à Rouen dans l'hiver de 64.

La noce, pendant cela, descendait les marches et commençait à traverser la place pour gagner le portail de l'église.

Je ne sais pas quelle piteuse réponse M. Pivert fit à la question de M. Loiseau, mais celui-ci se mit à rire en haussant les épaules.

—La poudre est inventée, dit-il, depuis déjà du temps. On n'a plus besoin de vous pour ça. Vous rappelez-vous bien comme il faut la photographie? Jetez-moi un coup d'œil sur ceci.

Il mit sous le nez de M. Pivert quelque chose que je ne vis pas.

—Ce n'est pas là l'embarras, murmura notre substitut, j'avais la mémoire parfaitement présente.

—Alors, par le flanc droit, jeunesse! et contemplez-moi cet amour de petite dame qui vient sur vous au bras de votre vénérable président.

M. Pivert leva les yeux machinalement. Il fit un grand haut-le-corps, et ses jambes flageolèrent sous lui comme s'il voulait tomber à la renverse.

—La mariée! fit-il d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge: La mariée! c'est elle!

Mes jambes se mirent à trembler aussi quand j'entendis cela.

Je ne veux pas dire que je comprenais tout à fait, mais je sentais bien qu'il y avait là quelque chose de terrible.

Je me reculai d'instinct parce que l'homme aux lunettes d'or me donnait le frisson comme si c'eût été le bourreau.

Écoutez-moi, Maria, elle était jolie comme un cœur, en ce moment, il n'y a pas à dire non. Un peu de sa tristesse passée restait autour de son bonheur, comme ces brumes légères que le soleil du matin achève de dissiper.

Elle est plutôt petite, mais si adorablement gracieuse! Et sa taille a des harmonies si exquises, des flexibilités si douces! mon regard ne pouvait pas se détacher d'elle. Le vent soulevait légèrement son grand voile, sous lequel ses cheveux blonds ondulaient, étoiles des fleurs d'orangers.

Elle ne m'a fait aucun mal à moi, cette enfant.

Heureuse, elle m'eût paru peut-être trop belle....

Sans les trois Thibaudes, je crois que je la plaindrais.

Mais Marie, Marie, est-ce bien possible que, derrière ce sourire, encadré de boucles d'or il y ait l'âme d'un assassin?

Car c'est elle, Marie, ma chère, vous l'avez deviné de reste, c'est elle: Fanchette Hulot, la sinistre héroïne de l'Affaire des ciseaux, c'est elle qui a assassiné son amant à petit feu, presque à coups d'épingle!

Du moins, on l'accuse de cela, on l'a arrêtée pour cela, elle est en prison pour cela.

Oh! Marie! ce que j'en pense, moi? Il y a des monstres, c'est certain.

Mais on dit qu'elle aime M. Thibaut ardemment et presque autant qu'elle est aimée par lui.

Que s'est-il passé en elle au seuil de cette église où l'autel tout paré l'attendait, où sa félicité allait être consacrée? Que s'est-il passé en elle quand la main de l'homme de police l'a éveillée de son rêve en la touchant brutalement, quand elle a entendu, au milieu de toute cette foule qui écoutait et qui regardait, l'homme de police lui dire: «Je vous arrête au nom de la loi!»...

Il faut pourtant que je reprenne mon récit, quoique je l'aie gâté en laissant voir le dénouement trop vite. Je n'ai pas pu me retenir, Marie. Mon cœur me faisait mal.

Pauvre, pauvre créature!

Le commissaire était là tout près et tout prêt. Comme de raison, M. Pivert l'avait requis d'avance à tout événement.

Il ne fallut qu'un signe pour le faire arriver, et M. Pivert ne lui dit qu'un mot en désignant du doigt la mariée.

Le brave M. Loiseau avait disparu déjà avec ses lunettes d'or. On ne l'a plus revu.

La marquise Olympe était toujours là. Pas un muscle de sa figure n'a bougé.

M. le président, lui, a laissé quelque petit changement s'opérer dans sa figure de stuc. Un peu d'étonnement a passé dans ses yeux. Il avait l'air d'être surpris d'une façon peu agréable. Mais tout cela très modéré. On parle d'avancement pour lui.

Dans la ville, beaucoup de gens ont blâmé cette arrestation à grand spectacle, à la porte même d'une église, quand il était si aisé d'exécuter le mandat à domicile. M. le président s'en lave ostensiblement les mains. L'ordre venait de Paris.

Mais la ville en parle bien à son aise! M. Pivert, Dieu merci, était payé pour avoir peur de manquer son coup. Il eut exécuté dans la sacristie!

Que puis-je vous dire encore, Mariquita? J'étais à deux pas d'elle quand on lui a mis la main sur l'épaule. Elle a rougi un peu, puis pâli, pas beaucoup.

Ce qui dominait en elle, c'était l'étonnement....

Mais Lucien!... je ne vous ai pas parlé de Lucien. Un lion, ma chère! Il a rugi, cet ancien mouton! Il a saisi le commissaire de police à la gorge; j'ai vu le moment où il allait l'étrangler.

Il a fallu que le président Ferrand lui-même vint au secours du commissaire, prenant M. Thibaut par les deux bras et répétant:

—Du calme, mon jeune collègue et ami, du calme! cela s'expliquera, cela s'arrangera. Vous êtes magistrat, vous devez donner l'exemple du respect aux agents de l'autorité.

Je pense bien que M. Thibaut ne comprenait pas. Vous savez qu'il a le cerveau entamé. Le docteur prétend qu'il est trois quarts et demi fou.

Il s'est laissé aller dans les bras du président en pleurant comme un enfant.

Mais ce qui était à peindre, c'était la Thibaudaille! On leur arrachait le pain de la bouche à celles-là! J'ai cru que la maman allait rosser l'autorité, le public, Olympe, son fils et surtout sa bru, qu'elle a appelée tout de suite intrigante, coquine et le reste.

La Célestine et la Julie secouaient l'habit de noces de leur lamentable frère en criant comme des possédées: «Tu déshonores ta famille!»

Le fait est que ça ne poussera pas à leur établissement. Les voilà bel et bien emmagasinées dans la cave où moisissent les vieilles filles. Attrape!

Mme la marquise de Chambray, splendidement froide—en voilà une commère!—les a fait monter dans sa voiture et les a emmenées toujours hurlant.

M. Thibaut, que le président Ferrand n'a pas abandonné, a suivi sa femme à la prison.

Je dis sa femme, vous m'entendez bien, car il est marié de pied en cap, ma chère. L'église n'est que du luxe, c'est la mairie qui fait tout l'ouvrage aux yeux de la loi.

Moi, je ne pouvais pas le croire, je pensais qu'un pareil événement cassait tout, mais pas le moins du monde.

C'est fort, un mariage.

M. Pivert, rendu à la vie par son succès, nous a expliqué que ce mariage-ci était tout aussi bon teint qu'un autre.

Et pour que ce pauvre Lucien Thibaut recouvre sa liberté, il faudra que la Fanchette soit guillotinée....

Notes in this chapter

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