CORRESPONDANCE
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CORRESPONDANCE
N°1
Mme la baronne de Frénoy à M. Geoffroy de Rœux
Paris 29 juillet 1866.
Mon cher M. Geoffroy,
Je n'aurais pas été fâchée de vous revoir. Mon pauvre Albert avait de l'amitié pour vous et vous n'étiez pas du tout le plus mauvais parmi les godelureaux qu'il fréquentait. Je vous réitère que je pars en vendanges et qu'à mon retour je causerai sérieusement avec vous. Il faut que cette fille se retrouve et qu'elle soit guillotinée; je n'ai pas de haine, mais je songe à la tranquillité des familles. Je m'y suis du reste engagée auprès de toutes mes connaissances.
J'écris à M. Ferrand et à M. Cressonneau qui est nommé avocat général de ce matin. Il marche, ce gamin-là!
Le but de la présente est de vous dire que je ferais volontiers un sacrifice, et que dans le cas où vos idées tourneraient au mariage—cela vaut mieux que d'aller se faire piquer comme un devant de chemise, aux Tilleuls ou ailleurs—mes relations me permettraient de vous donner un joli coup d'épaule. Justement, dans la maison où je vais en vendanges, il y a une jeune personne qui vous conviendrait sous tous les rapports.
À vous revoir après les vendanges.
N°2
Mme veuve Thibaut à M. G. de Rœux Paris, 29 juillet 1866.
Monsieur,
J'apprends par l'excellent Dr Chapart, dont les soins ont eu une influence si favorable sur l'état de mon malheureux fils que vous êtes allé le voir et qu'il vous a confié la collection de papiers qu'il appelle son dossier. Pauvre enfant! Je n'ai jamais eu l'avantage de me rencontrer avec vous, mais Julie, ma fille cadette, a eu un de vos ouvrages qui lui a laissé dans le cœur et dans l'esprit des sensations profondes; on ne se repent jamais de nouer des relations avec les hommes de talent et même de génie. D'ailleurs, je sais que vous êtes sincèrement l'ami de mon Lucien.
Eh bien! Monsieur, c'est le cas de lui rendre service. Sa santé ne va pas trop mal. La dernière fois que nous l'avons vu, sa pauvre tête ne nous a pas paru vraiment beaucoup plus détraquée qu'au temps où il était juge. Vous savez qu'il n'a jamais été fou; seulement il battait la campagne. Quel malheur! Après les sacrifices qu'on s'était imposés pour son éducation! Monsieur, les mères sont bien à plaindre.
Voici ce que nous attendrions de vous; car mes deux filles, Célestine et Julie, qui sont pour Lucien, non pas des sœurs, mais des anges, approuvent complètement la démarche que je fais. Mais d'abord je dois vous dire que notre admirable et chère amie, Mme la marquise de Chambray, vient d'avoir enfin la récompense de ses vertus en recevant du ciel une position vraiment royale. Ce n'est pas encore fait, puisque l'oncle est en vie et qu'elle le soigne comme une providence du bon Dieu; mais enfin il est déjà interdit judiciairement, et son âge, joint à sa santé, ne permet pas d'espérer qu'il aille loin. Je parle de la personne dont elle hérite.
Quand cette circonstance, que je ne désigne pas autrement, aura lieu, notre Olympe pourra compter parmi les plus grandes fortunes de France, tout uniment.
Ce n'est pas ce qui nous guide, Monsieur, mais elle a tant de qualités! Et une conduite! Enfin, renseigné comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas ignorer que mon Lucien a fait son malheur en s'attachant à une personne dont je ne veux même pas prononcer le nom. Oui, Monsieur, si cet enfant-là avait voulu, il serait maintenant dans le cas d'attendre d'heure en heure la catastrophe qui doit apporter le Pactole—on dit huit à dix millions au moins—au modèle de beauté qu'il aurait conduit à l'autel!
Quand je songe à cela, j'ai de fortes migraines, sans compter que ça a pris sur le caractère de Célestine et de Julie, comme vous pouvez penser. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes radotages maternels.
Revenons à l'affaire du service que je prends la liberté de vous demander. Vous avez, Monsieur, de grandes relations dans les cours étrangères, par suite de la carrière diplomatique où vous êtes engagé brillamment. En France, on nous a dépouillées du divorce, et qui m'aurait dit que je me rangerais un jour parmi les partisans de cette loi qui n'est pas généralement soutenue par les gens bien pensants?
Mais je ne tiendrais pas à ce que le divorce fût rétabli en général, j'en reconnais l'immoralité. Seulement, dans notre cas spécial, il est nécessaire.
Or, le divorce existe dans les pays voisins. Je désirerais savoir de vous, Monsieur, la marche à suivre pour nous en appliquer les bénéfices. Nous ferions volontiers les frais d'un voyage en Belgique: j'ai une cousine issue de germains, établie à Namur. J'attends de votre bonne obligeance une réponse qui me dise si l'affaire peut être traitée par correspondance, s'il est d'usage de faire des cadeaux là-bas comme ici, et généralement sur quelle dépense à peu près il faudrait compter pour rendre notre Lucien apte à contracter valablement avec la plus riche héritière de France!
Je suis, en attendant le plaisir de vous lire, etc.
N°3
Le Dr Chapart à M. de Rœux
Établissement Chapart, rue des Moulins, à Belleville Paris. Sirop Chapart recommandé par tous les spécialistes dont l'intérêt n'oblitère pas la bonne foi. Douches Chapart. Thé Chapart (médicinal). Librairie: Œuvres choisies du Dr Chapart. Remise aux courtiers. 29 juillet 1860.
Honoré Monsieur,
Mme et Mlle Chapart, gardant un souvenir distingué de la visite que vous avez bien voulu nous faire, m'ont suggéré l'idée de m'adresser à vous pour obtenir satisfaction de nos diverses créances sur la personne de M. L. Thibaut, votre estimable ami qui a quitté notre maison en me restant redevable d'un mois de pension et de diverses fournitures dont la note est ci-jointe.
Ma sympathie pour un ancien client et pour un nouvel ami—c'est à vous, Monsieur, que je me permets de faire allusion en ces termes—m'a conduit tout naturellement à porter les objets aux plus doux prix qui se puissent demander sans y mettre du sien.
Je suis, Monsieur, espérant la persistance d'une relation qui m'honore, etc.
N°4
Lucien à Geoffroy
29 juillet.
Ne m'attends pas encore aujourd'hui. Mon cerveau est dans un état de lucidité splendide. Je comprends tout, je sais tout. Je suis au centre même de cette machination inouïe. Sois prêt quand j'arriverai.
N°5
M. Louaisot de Méricourt à M. G. de Paris, 29 juillet 1866
Mon cher Monsieur,
Je vous envoie sous ce pli une lettre adressée par moi à M. Lucien Thibaut. J'ai fait en vain tous mes efforts, et vous savez que j'ai mes petits talents en ce genre, pour trouver un moyen de joindre M. L. Thibaut. Je n'ai pas réussi.
J'ai tout lieu de penser que vous serez plus heureux que moi.
La communication contenue dans la lettre ci-incluse est d'une telle importance que je vous prie d'employer tous vos soins à la faire remettre.
J'ajoute que si, dans vingt-quatre heures, vous n'avez pas réussi à placer ma missive sous les yeux de M. L. Thibaut, votre devoir sera de rompre vous-même le cachet et de faire comme il eut fait.
Vous comprendrez la signification de cette dernière phrase quand vous aurez pris connaissance de la lettre incluse.
N'attendez pas plus tard que demain.
Du reste, un mémento vivant viendra, en cas de besoin, rafraîchir votre mémoire.
Cher Monsieur, les événements ont marché à la vapeur. L'affaire, trop bien nourrie peut-être, a pris le mors aux dents et s'est précipitée comme une folle. Gare la culbute! je suis positivement très inquiet.
Les choses en sont à ce point qu'il faut, de nécessité, jouer le tout pour le tout. Ce n'est pas mon caractère, qui penche naturellement vers la douceur: mais il le faut.
Désormais le dénouement de cet imbroglio où les amateurs reconnaîtront qu'il avait été prodigué beaucoup d'intelligence et beaucoup d'art, ne peut pas se faire attendre plus de vingt-quatre heures.
Peut-être, cher Monsieur, ne nous reverrons-nous jamais. J'en suis fâché, car les courtes relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous, m'avaient donné très bonne idée de votre esprit et de votre caractère.
Je crois que si je vous avais eu en face de moi dès le début, au lieu de ce pauvre M. L. Thibaut, les choses auraient marché plus droit et versé moins court.
Le dédain absolu où je tenais mon adversaire a pu endormir plus d'une fois mon énergie. Je sens cela maintenant qu'il n'est plus temps d'y remédier.
Mais j'ai encore les mains pleines d'atouts, et ma dernière partie, du moins, sera menée en beau joueur, je vous en réponds.
Souvenez-vous que la lettre doit être ouverte demain matin, au plus tard par L. Thibaut—ou par vous.
Et à demain—ou à jamais!
N°6
J.-B.-M. Calvaire à M. Geoffroy de Rœux Prés-Saint-Gervais, 29 juillet
Cher bienfaiteur,
Car je vous dois tout, depuis mes pieds chaussés de vos souliers, jusqu'à ma tête qui est encore, grâce à vous, sur mes épaules.
Je l'ai véritablement échappé belle. Nous avions bien raison; le patron m'avait reconnu. Quel homme! Supposez des sens pareils et un instinct semblable à Napoléon 1er, il est certain que la coalition européenne était tordue! Et alors, nous n'avions pas l'invasion!
Je passe les autres conséquences qui sont incalculables.
Figurez-vous que le ban et l'arrière-ban étaient sur pied. François Riant avait son poste devant Tortore. Il m'a regardé sous le nez, mais sans me reconnaître.
Ma taille est contre moi, je ne suis pas si sûr de n'avoir pas été remis par mon ancien voisin de bureau, rue Vivienne. Il m'a suivi depuis le passage de l'Opéra jusqu'au Gymnase.
Je n'osais pas prendre les rues, de peur d'être accosté.
Au coin du faubourg du Temple où j'ai tourné, je me suis trouvé nez à nez avec Pélagie. Elle serait bonne chienne de chasse sans les militaires. Heureusement qu'elle en avait trouvé un, dont le képi tout entier disparaissait à l'ombre de sa coiffe.
Enfin, je suis arrivé sain et sauf à la maison, sans autre accident qu'une peur affreuse que j'ai eue à l'endroit dit: la Carrière, en avant du village de l'Avenir. Je vous ai déjà parlé de ce coupe-gorge.
C'est un vilain trou et qui a mauvaise renommée. C'est là que je suis obligé de quitter la grande route pour gagner mon pauvre gîte, et pendant un demi-quart de lieue, je longe des fouilles de sable dont la mine n'est pas rassurante. Il y est plus d'une fois arrivé malheur.
Je m'en allais en rasant la haie du côté opposé au trou, et ne faisant pas plus de bruit qu'une belette, quand j'ai entendu causer dans la carrière.
La voix m'a sauté à l'oreille. C'était le patron qui parlait!
Je me suis couché dans le chemin, mettant ma tête au bord du talus. Entre deux tas de gravats, j'ai vu un homme et une femme qui causaient, abrités par la rampe taillée à pic.
Il faisait noir. Si je n'avais pas entendu sa voix, je n'aurais pu reconnaître M. Louaisot; quant à la femme, elle n'a pas prononcé une parole tout le temps que j'étais là, mais je suis sûr que c'était Laura Cantù—la Couronne.
Je ne suis pas resté longtemps: je serais mort de peur.
Voici ce que j'ai entendu, le temps que j'ai écouté; c'était le patron qui parlait:
—.... Il y en avait une des deux qui était endormie auprès du vampire, le jour où vous avez fait justice, au Point-du-Jour. Elles sont la femelle du monstre. Je dis elles au pluriel et la au singulier, parce que, par un infernal mystère, elles sont deux, et ne font qu'une. Vous les reconnaîtrez à ceci que leurs deux corps n'ont qu'un visage....
Comme je vous le disais, La Couronne n'a pas répondu.
Le patron s'est mis à marcher. Je me suis relevé et j'ai pris la fuite.
Au moment où je m'éloignais, j'ai encore entendu:
—.... Mais auparavant, et sans sortir d'ici, il faut....
Le patron et la Couronne ont tourné le tas de sable.
Que «faut-il?» et «sans sortir d'ici»?
Je suis bien sûr que la Couronne ne voudrait pas me frapper. Elle me connaît trop bien. Elle a eu du pain de moi....
Un bonheur ne vient jamais seul, dit-on. En rentrant à la maison, je trouvai ma femme tout heureuse. Elle venait d'être gagée comme bonne à tout faire chez le bonhomme Jean Rochecotte par Mme la marquise de Chambray.
Là-bas, ils ignorent, tout aussi bien que M. Louaisot lui-même, que Stéphanie et moi nous sommes mariés.
En apparence, et vous comprenez bien pourquoi, j'avais rompu toutes relations avec Stéphanie en quittant le service de M. Louaisot.
Ça va être une séparation bien pénible, c'est vrai. Je n'aurais plus près de moi la compagne chérie qui mit tant de consolation dans ma misère, mais d'un autre côté, la misère a disparu. Je pourrai me donner des douceurs qui diminueront l'amertume de l'absence.
Et d'ailleurs il y a une raison qui m'a déterminé tout d'un coup à accepter cette situation nouvelle: ça pourra vous être utile.
Très utile. Pendant quelques heures, passées par ma Stéphanie dans le grand Capharnaüm de la rue du Rocher, elle a déjà levé bien des lièvres. Quoique légèrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle se glisse dans des fentes où d'autres ne pourraient pas entrer le doigt.
Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n'est pas encore grand chose, mais ça ouvre des percées et on y mettra l'œil.
D'abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet, tracée par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre saisissant: Du sang et des fleurs? (Voir mes œuvres complètes.)
Depuis ce temps-là, la plaine Bochet a bien changé. Elle appartient dans toute son étendue, et beaucoup d'autres choses avec, au dernier vivant de la tontine qui a fait là une spéculation à quintupler son capital en quelques années.
Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sûr que ses huit millions sont presque intacts,—s'ils ne se sont pas augmentés.
Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur du nord, celui derrière lequel Joseph Huroux s'était caché pour guetter la cahute du vieux Jean, le jour où la Couronne travailla, enfermait une vaste propriété dont le jardin ressemblait à une forêt vierge, et, dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de: la Grande Maison.
C'était, par moitié, un château ou du moins un très vieil hôtel, par moitié une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d'avant la première révolution.
Il ne reste plus guère de la Grande Maison aujourd'hui que des pans de muraille qu'on va démolir et des caves immenses qui vont être comblées.
Les pierres de la fabrique ont déjà servi à bâtir la maison neuve du Dernier Vivant dont Mme la marquise de Chambray a fait sa demeure depuis deux jours.
Notez ceci: depuis deux jours, et soyez sûr qu'on prépare du nouveau.
Le patron n'habite pas là, mais il y a une chambre et on l'y voit plusieurs fois par jour.
Il y est venu entre autres, aujourd'hui, avec un jeune homme remarquablement beau, qui ressemble à Mme la marquise.
Une entrevue a eu lieu entre Mme la marquise, Louaisot et ce jeune homme.
Puis le jeune homme s'est retiré avec Louaisot.
Les domestiques disent que Mme la marquise a pleuré.
Mais revenons aux caves. Ces caves ont pour moi une odeur de gibier. J'y sens une piste. Ne serait-ce pas là «qu'on cache la femelle du vampire», cet être bizarre qui n'a qu'une figure pour deux corps?...
C'est assez bien le signalement de Jeanne et de Fanchette, dites donc! ces Siamoises dont la ressemblance a déjà tant servi le patron....
Ce sont de véritables souterrains. Le château avait précédé la fabrique; avant le château peut-être y avait-il un monastère, je ne sais pas, moi, mais sous ces voûtes interminables on pourrait loger un drame en cinq actes et en douze tableaux, plus noir que les Mystères d'Udolphe.
Je les connais, en partie du moins. Du temps où je rôdais encore par-là et quand on a commencé à ravager le jardin de la Grand-Maison, je suis entré plus d'une fois par les brèches. Les ouvriers s'amusaient à chercher le bout de ces arceaux demi ruinés qui auraient pu contenir des provisions pour toute une ville assiégée.
J'y retournerai.
En attendant, je puis vous dire que, la nuit dernière, Mme la marquise de Chambray est descendue dans ces caves toute seule.
Voilà tout ce que Stéphanie m'a dit, et vous savez que je n'invente jamais rien.
Ici, cependant, la tentation serait forte. Quelles diableries l'imagination ne devine-t-elle pas derrière ce voile?
Le vieux Jean est superbe, il engraisse, mais il rage, parce qu'on le force à manger de bons morceaux qui coûtent cher. On l'a surpris dans le quartier cherchant à revendre son pain et sa viande qu'il emportait dans son mouchoir.
Mme la marquise a voulu lui faire quitter son vieux manteau de chasseur d'Afrique, mais elle a échoué complètement. Il a menacé de se tuer si on le forçait à mettre du linge propre.
Je rouvre ma lettre pour vous dire que la Couronne n'a pas couché dans son lit de cette nuit.
Il y a quelque chose en l'air, je vous en signe mon billet!
Stéphanie part pour son nouveau service. Elle emporte ma lettre.
À demain ce que j'aurai pu savoir.