Dernier récit de Geoffroy
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Dernier récit de Geoffroy
Un instant après qu'Olympe eut rendu son dernier soupir, nous entendîmes une voix qui appelait dans le lointain de la galerie: «Madame! Madame!»
Lucien et moi nous étions en train d'arranger un fauteuil en civière pour porter le corps de la marquise de Chambray dans sa maison.
La personne qui appelait était Stéphanie. Le vieux Jean Rochecotte était à l'article de la mort. Il demandait instamment sa nièce Olympe, ou, pour employer ses expressions, répétées par Stéphanie: «Quelqu'un de sa famille.»
Nous nous mîmes en marche. Stéphanie nous éclairait. Lucien et moi nous portions la civière.
M. Ferrand nous suivait de tout près, plié en deux et vieilli de vingt ans.
Derrière venaient Jeanne et Fanchette qui se tenaient par la main.
Stéphanie nous fit trouver, par une route plus courte, l'escalier qui montait à la maison neuve.
En chemin, nous entendîmes deux fois la voix douce de la folle qui disait sa chanson, perdue dans ces vastes ténèbres:
Mon petit enfant, Où s'en est allée Ton âme envolée?...
Quand nous arrivâmes au premier étage de la Maison neuve, le vieux Jean Rochecotte était couché dans une chambre richement meublée, mais sur son lit, autour duquel se drapaient des rideaux de lampas, il avait voulu ses haillons sordides.
Il y avait entre autres son petit manteau de chasseur de Vincennes qu'il ramenait jusqu'à sa face et que ses dernières convulsions semblaient caresser.
Nous entrâmes dans la chambre du vieil homme, nous n'étions plus que quatre: Lucien, les deux sœurs et moi.
M. Ferrand était resté auprès du lit où l'on avait étendu Olympe.
Il la contemplait, toujours à genoux, les mains jointes en cherchant dans sa mémoire des lambeaux de prières....
Les yeux vitreux du moribond se fixèrent sur nous. Il y avait déjà plusieurs heures que son agonie était commencée.
Et pourtant sa voix, qui venait par saccades lentement espacées, avait encore de la force. Il dit:
—Ah! Ah!... Vous voilà?... Je ne vous reconnais pas.... Je ne mourrai pas de sitôt.... C'est moi le Dernier Vivant!
En prononçant ce mot avec une orgueilleuse emphase, il souleva sa tête hâve.
Nous étions muets autour de lui.
Il dit encore:
—Où sont les autres?... Je ne vois pas Olympe.... Le notaire l'a-t-il tué, le notaire Louaisot?... Cet or-là a bu son pesant de sang!... L'or ne boit que cela.... Aussi comme on l'aime!... Je veux le notaire... mon ami Louaisot de Méricourt.... Celui-là n'a ni cœur ni âme.... Il saura se servir du tas d'or pour mal faire....
Sa tête se souleva davantage, pendant que ses doigts crispés s'accrochaient au drap du manteau.
Il était effrayant à voir.
Ses yeux semblaient grandir dans le blême hideux de son visage décharné.
À chacune des pauses que je figure par des traits de plume, un râle profond, mais sonore, jaillissait de sa poitrine.
Et sa tête montait toujours comme si elle eût été hissée par un mouvement mécanique.
Il reprit d'une voix plus forte:
—Celui-là saura se servir de mon bien.... Il m'a promis de nourrir les soldats... d'habiller les soldats... les soldats... les braves soldats!... Je suppose cinq cent mille soldats... prenez quarante sous à chacun... vous aurez un million!... quatre francs, deux millions... huit francs, quatre millions... et s'ils se plaignent... moi, j'en ai fait fusiller... qui se plaignaient!
Sa bouche se contracta en une grimace qui voulait être un rire.
Il était maintenant tout à fait droit sur son séant.
Sa face cadavéreuse semblait pendre à une hauteur énorme au-dessus du lit.
Son râle sortait violemment avec un bruit de crécelle.
—C'est moi le Dernier Vivant, prononça-t-il en plongeant dans le vide la morne fixité de son regard. C'est à moi, tout.... Pas un soldat ne m'échappera... si je veux!... Ils mangeront mon pain, et j'aurai de l'or... ils boiront mon vin, et j'aurai de l'or.... Ils deviendront maigres... faibles... lâches!... mais j'aurai de l'or!... de l'or pour le frisson qui passe à travers le drap de leur tunique... de l'or pour l'eau glacée qui noiera leurs pieds dans leurs souliers.... Moi je n'ai pas froid!... et je porte un manteau... du drap que j'ai fourni!... J'aime les soldats... les soldats sont à moi... affranchissez vos lettres... à Monsieur, M. Jean Rochecotte... fournisseur... fournisseur général... seul fournisseur... de tous les soldats du monde!... allez-vous-en... vous n'aurez rien.... Je ne veux pas mourir... je resterai le dernier... avec tout l'or de la terre... le dernier vivant!
Il tomba de son haut.
Et son râle fit silence. Il était mort.
Lucien prit la main de Jeanne et la porta à ses lèvres.
—Je mourrais s'il me fallait renoncer à toi maintenant, dit-il; mais je renoncerais à toi si l'héritage de cet homme devait entrer avec toi dans ma maison.
Jeanne lui jeta ses deux bras autour du cou en répondant:
—Oh! je te connais bien! Mais que je suis heureuse et que je t'aime!
Le lendemain, Lucien reçut de M. le conseiller Ferrand la lettre suivante:
«Monsieur—je n'ose plus dire ami,
J'ai cru, je jure que j'ai cru!
Mais je n'aurais pas dû croire. Pour nous, magistrats, l'erreur est un crime.
Jamais plus je ne m'assoierai sur le siège du juge.
Je vous dois l'explication de l'influence exercée sur moi par cette chère, par cette infortunée femme. Vous avez peut-être deviné. Peu importe.
J'avais vingt ans. J'étais un étudiant. M. Barnod n'était pas mon ami. Il ne m'avait pas confié sa femme....
Pour cette faute, j'ai été malheureux toute ma vie.
Et je n'ai même plus ma fille....
Adieu!»
En immeubles, titres, valeurs mobilières et argent comptant la succession de Jean Rochecotte fut évaluée judiciairement à 11.500.000 francs; mais avec la plus-value des terrains, on peut hardiment porter ce chiffre au double.
Lucien vécut pendant deux ans bien pauvre, avec le produit de son cabinet d'avocat.
Au bout de deux ans, Mme la baronne de Frenoy—la mère du comte Albert, celle-là même qui voulait guillotiner Jeanne,—mourut et institua Jeanne sa légataire universelle.
Ce livre, je l'ai dit dès le début, a été écrit pour répondre à une calomnie.
L'orateur éminent, le jurisconsulte respecté qui porte dans ces pages le nom de Lucien Thibaut a soulevé bien des jalousies par son glorieux succès.
On l'a accusé de devoir sa fortune à cette source impure: la succession du dernier vivant de la tontine des fournisseurs.
Moi qui m'honore si profondément d'être son ami, j'affirme sur l'honneur qu'à l'heure même de sa pauvreté, il a rejeté loin de lui cette fortune avec dégoût.
Et je déclare, les mains pleines de preuves, que le fruit du vol,—du vol le plus monstrueux qui se puisse punir ici-bas, le vol des fournisseurs, le vol qui dépouille et qui désarme nos soldats en face de l'ennemi, le vol, car c'est un vol pareil (et qu'il soit à jamais maudit!) qui nous coûte peut-être, à l'heure présente, deux provinces françaises et dix milliards,—je déclare, dis-je, que la succession de Jean Rochecotte, le dernier vivant des cinq fournisseurs a fait retour intégral à l'état, dès l'année 1866.
Il me reste à dire en peu de mots comment notre bien-aimée Jeanne fut réhabilitée.
Lucien, comme de raison, se hâta d'introduire une opposition à l'arrêt par défaut qui condamnait sa femme.
Le jour de l'audience, car il n'y eut qu'une audience et qui ne fut pas longue, deux avocats prirent place au banc de la défense.
Le premier était Lucien lui-même, le défenseur de sa femme, comme la sympathie du barreau tout entier l'avait déjà surnommé.
Le second était Me Ferrand, un débutant à cheveux gris, qui avait donné sa démission le 1er août, jour où le Moniteur Universel inscrivait sa nomination en qualité de président de chambre à la cour impériale de Paris.
Mais la tâche de Lucien et de M. Ferrand fut à peu près nulle.
Tout l'honneur de la journée revint à M. Cressonneau aîné, avocat général, qui occupait le siège du ministre public.
Bien entendu, l'accusée faisait de nouveau défaut.
M. Cressonneau aîné prit texte de cette absence pour effeuiller tout un bouquet de roses sur la place que l'accusée aurait dû occuper.
Il fut très éloquent, surtout quand il rappela que c'était lui, Cressonneau, qui avait établi la première instruction.
Il est, dit-il, de telles accumulations de preuves, écrasant de si hautes innocences qu'une ordonnance de non-lieu ne peut être regardée comme une suffisante réparation. Je voyais ce monstrueux amas d'apparences accusatrices avec l'œil de la justice, ce regard perçant auquel rien n'échappe. Je découvrais, ou du moins, je devinais, derrière ce mirage, la main habile qui le produisait....
Car, Messieurs, en vain les esprits routiniers se révoltent contre l'évidence; nos mœurs modernes ont tout perfectionné, même la science du Mal. Nous avons, dans les bas-fonds de notre société, des écoles spéciales de scélératesses, on y passe les examens d'un sinistre baccalauréat, on y reçoit des docteurs ès-crimes!...
Il m'est arrivé de le dire une fois—et il ne voulait pas me croire!—à l'avocat éminent qui s'est donné la mission la plus belle, la plus véritablement noble, qui puisse honorer un homme de cœur, à Me Lucien Thibaut, le défenseur de sa femme...»
Ici, le président fut obligé de réprimer les applaudissements.
Je supprime le reste de la tirade qui posa M. Cressonneau aîné sur un très joli piédestal et le mit décidément à la tête de la jeune école.
L'accusation fut abandonnée.
Lucien n'a plus jamais entendu parler de la métapsychie. La santé de sa belle intelligence est robuste et complète.
On paya néanmoins le mois commencé du Dr Chapart.
Jeanne est heureuse, et si belle! je suis l'oncle de ses deux chers enfants.