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Le dernier vivant

Le dossier de Lucien Thibaut

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Le dossier de Lucien Thibaut

La première pièce sur laquelle je mis la main était enfermée dans une enveloppe qui avait pour étiquette: Lettres anonymes et autres.

Elle était ainsi conçue:

Pièce numéro 1

(Anonyme, écriture contrefaite.)

M. Lucien Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot.

10 septembre 1864.

Monsieur,

Généralement, on ne tient aucun compte des lettres qui n'ont point de signatures. C'est peut-être un tort.

Il y a deux sortes de lettres anonymes.

Il y a celles où un être dépourvu de dignité et de courage veut insulter ou calomnier sans danger.

Il y a celles où une personne faible et désarmée, n'ayant rien de ce qu'il faut pour braver des risques considérables, prétend néanmoins rendre service à un ami en le prémunissant contre des éventualités qui peuvent briser sa carrière et gâter sa vie.

Je vous supplie de bien croire que la présente communication appartient à la seconde catégorie.

Elle vous est adressée sans esprit de haine ni méchante intention par quelqu'un qui vous veut du bien et qui s'intéresse à votre honorable famille, mais qui désire ne point se compromettre.

Vous êtes, Monsieur, sur le point de faire une folie: une de ces folies qui ruinent tout un avenir.

La jeune personne à qui vous voulez donner votre nom n'est pas digne de vous.

Elle n'est digne d'aucun honnête homme.

Sans parler ici de sa famille, des aventures romanesques de Madame sa mère, ni des malheurs de Monsieur son père, il est certain que cette intéressante orpheline peut bien servir de passe-temps à quelque joyeux étourdi, mais qu'un homme sérieux ne saurait l'admettre à l'honneur de fonder sa maison.

Songez aux enfants que vous pourriez avoir et qui rougiraient de leur mère!

Ses amants ne se comptent plus, bien qu'elle sorte à peine de sa coquille.

Je n'aime pas les énumérations, je n'en citerai qu'un seul, auprès de qui vous pourrez vous renseigner si vous voulez, c'est votre ancien camarade de collège, M. Albert de Rochecotte.

Je n'ajoute qu'un mot:

Si la mère de la donzelle a essayé de vous monter la tête autrefois avec la fabuleuse succession du fournisseur, rayez cet espoir de vos papiers.

C'est une pure fable.

Il n'y a rien, rien, rien—qu'une demi-vertu qui veut faire une fin.

Je vous salue, regrettant le chagrin que je vous fais, mais avec la satisfaction d'avoir rempli mon devoir.

Pièce numéro 2

(Cette pièce était de l'écriture de Lucien Thibaut lui-même. Elle portait la mention suivante: Lettre non envoyée à son adresse.)

À M. Geoffroy de Rœux, attaché à l'ambassade française de Vienne (Autriche.)

28 septembre 1864.

Mon cher Geoffroy,

J'ai longtemps hésité avant de m'adresser à toi, ou plutôt je t'ai déjà écrit plus de vingt lettres qui, toutes, ont été jetées au feu après réflexion.

Celle-ci aura-t-elle le même sort? C'est vraisemblable.

J'écris par un besoin désespéré, comme les gens qui se noient appellent au secours, même quand il n'y a personne pour les entendre.

Nous étions liés très certainement, toi et moi; mais mon malheureux défaut d'expansion et la timidité de mon caractère m'ont fait craindre souvent de n'avoir jamais su inspirer à personne une véritable amitié.

Pas même à toi.

J'entends une amitié de frère.

C'est là le mot, tiens, il m'aurait fallu un frère. Je l'aurais regardé comme forcé par la nature à écouter mes pauvres plaintes, à entrer dans mes misérables douleurs, à me fournir enfin les conseils dont j'ai un si cruel besoin.

Tu étais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur—et laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cessé de m'écrire—tes lettres te montrent à moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lancé dans de grandes relations, tu vois le monde, tu connais la vie, pour employer le mot sacramentel.

Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.

Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, empêtré dans la plus plate et la plus bête—à ce qu'ils disent—de toutes les aventures réservées aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?

Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence à croire que c'est un grand malheur.

Je vivais avec vous là-bas à Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et j'ai souvent pensé depuis que c'était là l'origine du défaut d'élan que je remarquais chez la plupart d'entre vous à mon égard.

Il y avait des heures où j'aurais tant souhaité votre affection! Je me sentais si bien capable de me dévouer pour vous, du moins pour quelques-uns d'entre vous.

Quand Albert et toi vous vous en alliez ensemble, j'étais jaloux comme un amoureux qu'on dédaigne.

J'ai entendu parler d'Albert ces jours derniers, et dans une circonstance triste pour moi. Mais tout ce qui m'entoure est triste. J'ai commencé une lettre pour lui; elle ne sera jamais achevée.

Que devient-il, ce cher Rochecotte, si doux, si généreux? Il m'avait dit une fois:

«Toi, Lucien, on ne te voit jamais que les jours où on ne fait pas de fredaines!»

C'était un gros reproche, je le comprends bien à présent.

Pour être aimé, il faut partager tout avec ses amis, même leurs défauts, si c'est un défaut que de faire des fredaines.

Je penche à croire que non, puisque je regrette amèrement d'avoir été sage au temps où les autres sont fous.

On paye cela. Je suis fou maintenant que les autres sont sans doute devenus sages.

Geoffroy, mon bon Geoffroy, ce n'est certes pas pour te conter ces balivernes que j'ai pris la plume, ce matin, avec un si terrible serrement de cœur.

Je m'étais résolu à te faire ma confession générale, et je la retarde tant que je peux.

Il me semble que tout ce bavardage est utile pour la préparer, et peut-être pour diminuer l'effort douloureux qu'elle me coûte.

Je sais que tu ne la désires pas, je m'excuserais presque d'oser une importunité pareille, s'il ne s'agissait pas de toi, et je bavarde pour ajourner d'autant notre peine à tous deux.

C'est bien vrai, Geoffroy, j'envie tout de toi: ta gaieté, ton insouciance, et jusqu'à tes péchés qui t'ont fait homme.

Tu sais ce qui n'est pas dans les livres, tu as vécu et non pas lu la vie. Tu as eu des aventures. Moi, faute d'en avoir eu jamais, je perds pied à ma première aventure. Je m'y noie.

Que tes lettres sont vivantes! Celle-ci est déjà plus longue que la plus longue parmi celles que tu m'as écrites, mais quelle différence! Il n'y a rien dans la mienne, et combien de choses les tiennes disent! Ceux qui, comme toi, agissent sans cesse peuvent raconter toujours. C'est intéressant, c'est jeune, c'est charmant. Tu as des centaines d'espoirs et le double de désirs.

Combien trouverait-on de jolis noms dans la collection de tes lettres que je garde et que je relis pour me faire honte à moi-même: honte de ma méprisable immobilité!

Ah! Geoffroy! l'oiseau qui a des ailes peut-il être l'ami du limaçon tardif, attelé péniblement à sa coque? L'un dévore l'espace en se jouant, l'autre vit et meurt au pied du même vieux mur.

Dès le pays latin, vous regorgiez de passions. Lovelaces que vous étiez. Albert, du fond de sa mansarde, visait la bonne duchesse dans son jardin de la rue Vanneau. Le jardin était beau, t'en souviens-tu? mais la duchesse avait le nez rouge. Et rappelle-toi l'horreur de ce pauvre Rochecotte le jour où elle oublia d'ôter ses besicles pour traverser le parterre!

Toi! tu comptais tes rêves par les contredanses que tu dansais, un soir au faubourg Saint-Germain, et le lendemain chez Bullier. On aurait pavoisé toute une rue avec la guirlande de tes amours.

L'as-tu oublié? J'avais aussi mon rêve. Il était unique. Je suis sûr que tu ne t'en souviens guère.

Ni moi non plus, du reste.

C'était un rêve décent que toute mère aurait pu souhaiter à sa fille: un rêve agrafé jusqu'au menton, un rêve sage comme une image.

Quand vous me parliez de vos divinités. Albert ou toi, je répondais en chantant les louanges de ma petite voisine d'Yvetot qui était un peu la parente de Rochecotte: Olympe—Mon Olympe, comme vous disiez en vous gaussant de moi.

Par le fait, mon rêve, Mlle Olympe Barnod, était, au dire de Rochecotte lui-même, beaucoup plus jolie que la plupart de vos déesses. Je n'ai connu au monde qu'une seule femme encore plus charmante qu'Olympe, et c'est d'elle que je vais enfin t'entretenir.

Du reste, je n'eus pas la peine d'être infidèle à mes adorations de bambin. Quand je revins au pays après ma thèse, Mlle Olympe, au lieu de m'attendre, s'était fort avantageusement mariée.

Elle s'appelait Mme la marquise de Chambray.

Voilà donc un pas de fait, Dieu merci: je t'ai laissé voir qu'il s'agissait d'amour.

Elle a nom Jeanne. Elle est de famille noble. Tu as beaucoup connu son père à Paris. Seulement, tu ne l'as pas connu sous le nom que Jeanne porte.

Nous l'appelions, tout le monde l'appelait le baron de Marannes, et c'était bien son nom, mais ce n'était pas tout son nom. En réalité, il se nommait M. Péry de Marannes.

Ce n'était pas avec moi qu'il était lié là-bas, c'était avec vous, les amis de la joie. À soixante ans qu'il avait, il était trop jeune pour moi.

Quand il mourut, sa veuve resta dans une situation si précaire qu'elle ne voulut rien garder de ce qui fait étalage, elle fut Mme Péry, tout court, sans titre. Jeanne est Mlle Péry.

Je t'entends d'ici, Geoffroy. Comment! le baron était marié, lui, le viveur imperturbable! le roi des vieux garçons! Se représente-t-on la femme du baron! Et sa fille! Où diable as-tu été pêcher la fille du baron?

Voilà ce que tu dis ou du moins ce que tu penses.

Vous l'aimiez assez, comme un drôle de corps qu'il était. Je me souviens de t'avoir reproché à toi personnellement cette accointance disproportionnée. Tu me répondis en riant: «C'est le plus jeune d'entre nous.»

Lui-même il disait cela, et c'était très vrai à un certain point de vue.

Plus tard, j'ai connu le baron de Marannes beaucoup plus et beaucoup mieux que vous ne pouviez le connaître vous-mêmes.

Cela ne m'a pas porté à l'en estimer davantage.

C'était un de ces vieux hommes qui restent verts parce qu'ils sont incapables de mûrir. Il y a de belles exceptions dans la nature. Celle-ci est laide, mais elle plaît jusqu'à un certain point.

On en rit d'ailleurs et cela désarme.

Ces vieux hommes, tout en étant des exceptions ne sont pas rares. On en trouve partout et partout ils sont les mêmes.

Le trait principal de leur physionomie est de ne pouvoir vivre avec ceux de leur âge.

Ils se font tutoyer successivement par cinq ou six générations de jeunes gens.

C'est leur gloire. Ils sont heureux et fiers quand les échappés de collège les appellent par leur petit nom.

Généralement on regarde cette manie comme assez innocente. Les uns pensent qu'elle est la marque d'un bon cœur, quelque peu banal et doublé d'une intelligence frivole.

D'autres, plus sévères, prétendent qu'il y a vice, ici, ou tout au moins faiblesse ridicule.

Le baron avait des mœurs peu régulières, ce n'est pas à toi qu'on peut cacher cela. Il n'était ni ridicule ni méchant. Le cœur, chez lui, battait à sa manière. Il se repentait souvent du mal qu'il avait fait, mais il recommençait toujours.

Mais ce qui dominait tout en lui, c'était l'implacable besoin de ne pas vieillir.

Te souviens-tu? Il se fit rare pendant notre dernière année d'école. Vous étiez devenus pour lui des oncles. Vous radotiez mes pauvres vieux!

Il passa à la fournée suivante, qui était plus de son âge. Il se fit tutoyer par les nouveaux, leur parlant de sa barbe grise avec ostentation, mais n'y croyant pas le moins du monde, et racontant à la tolérance de ses amis la centième édition de ses anecdotes, qui vraiment étaient assez drôlettes quand on ne les avait entendues que trois fois.

En s'éloignant de vous, voilà ce que tu ne sais pas, il se rapprocha de moi, non pas pour motif de jeune âge, mais parce que je passais déjà pour être assez fort en droit et que ses affaires l'amenaient fatalement du côté du palais.

Quelles affaires, bon Dieu! Et qu'il avait raison de ne pas fréquenter les sages! Ce pauvre homme était tombé en jeunesse comme d'autres dégringolent en enfance.

Ce n'est pas qu'il eût de bien grands vices, il en avait plutôt beaucoup. Il avait mangé sa fortune, mais il y avait mis le temps. C'était un prodigue peu généreux.

Veux-tu savoir le taux des charges laissées par l'innombrable série de ses bonnes fortunes? Cela se bornait à une pension de 600 francs qu'il payait—quand il pouvait—pour un enfant naturel qu'il avait eu avant son mariage et qui vivait quelque part.

Je crois que c'était à Paris.

À l'époque où il m'honora de sa confiance, il était en train de grignoter, toujours au même métier, la fortune de sa femme. Pour ce faire, il plaidait contre elle, tout en protestant à tout bout de champ qu'il ne lui en voulait pas le moins du monde.

C'était exact. Il n'avait ni rancune ni fiel contre sa femme qu'il ruinait de parti pris. Il n'en voulait qu'à l'argent.

La première fois qu'il me rencontra au Palais, j'endossais la robe pour la première fois aussi.

C'était à Yvetot; les biens de la baronne étaient dans le pays de Caux.

Si j'avais été moins novice, j'aurais su que tous nos avocats et avoués le fuyaient parce qu'il oubliait volontiers de solder les honoraires.

Mais je ne vis qu'une chose: un premier client!

Il tomba sur moi comme sur une proie, et je fus vraiment touché du plaisir qu'il avait à me revoir. C'était, me dit-il, pour moi, un coup de destinée. Il me choisissait entre tous; il me donnait l'occasion de me poser d'emblée.

Et pour commencer, séance tenante, il me fit l'historique de ses démêlés avec Mme la baronne, dont il parlait comme si c'eût été une octogénaire.

Elle avait environ trente ans de moins que lui.

Il faut bien que je l'avoue, j'eus le tort de croire aux contes qu'il me faisait. Quand il y avait un peu d'argent à pêcher, il trouvait les accents de la véritable éloquence.

C'était ma première cause. Il y a là quelque chose de l'aveuglement du premier amour. Le premier client vous fascine.

Je me représentai, selon son dire, Mme la baronne comme une vieille femme avare et méchante qui le laissait manquer du nécessaire. J'eus pitié, en vérité, de ce pauvre baron. Je lui donnai gratis quelques conseils qui, malheureusement, se trouvèrent trop bons et contribuèrent à sa triste victoire.

Car il en vint à ses fins et obtint l'administration des biens de la baronne.

Or, administrer, pour lui, c'était dévorer.

Les biens n'étaient pas lourds; ils durèrent aux environs de trois ans.

Quant à moi, je fus payé de mes peines et soins par la bonté qu'eut le baron de m'emprunter mon argent, et de l'administrer comme les biens de sa femme.

Que Dieu fasse paix à sa pauvre âme d'oiseau! Je lui dois mon bonheur puisqu'il est le père de Jeanne.

Il mourut un peu trop tard, perdu de dettes, et ne se doutant même pas qu'il avait mangé sa considération en même temps que ses rentes.

J'allai à l'enterrement, où j'étais à peu près seul.

J'y vis pourtant deux dames voilées de noir et dont je ne distinguai point les visages.

Toutes deux avaient l'air jeune: ni l'une ni l'autre ne pouvait être la baronne à qui je reprochai cette absence en moi-même.

D'ailleurs, leur mise était si modeste, pour ne pas dire si pauvre, que je les pris pour les dernières hôtesses de ce brave baron, qui n'enrichissait jamais les maisons où il logeait.

Je venais d'être nommé substitut du procureur impérial. Quelques mois aprés, il m'arriva de conclure à l'audience contre Mme veuve Péry de Marannes, qui avait frappé opposition sur un reliquat de rentes dont les arrérages étaient échus postérieurement à la mort du baron.

Les créanciers du défunt réclamaient naturellement la somme.

Mon avis exprimé était de droit strict. Je ne pouvais conclure autrement, mais j'éprouvai une impression très pénible au cours de la plaidoirie, en apprenant que la pauvre vieille veuve—elle n'avait pu rajeunir depuis le temps où le baron la chargeait d'années—était ruinée complètement. Le soir du jugement, Mme la marquise Olympe de Chambray, pour qui j'avais gardé une respectueuse admiration, après son mariage, me dit:

—Lucien, vous vous êtes fait aujourd'hui une ennemie mortelle d'une très jolie femme, ma cousine à la mode de Bretagne, Mme la baronne Péry de Marannes.

—Une jolie femme! m'écriai-je. Il y a cinquante ans, je ne dis pas!

Olympe se mit à rire.

—Le fait est qu'elle a une grande fille, répondit-elle. Mais il y a cinquante ans, et même quarante, je peux bien vous garantir que ma cousine n'était pas née.

Dans ces paroles, une chose me frappa plus encore que l'âge de la prétendue vieille, ce fut la mention d'une «grande fille».

Le baron ne m'avait jamais soufflé mot de sa fille. J'avais donc aidé cet homme à dépouiller deux êtres sans défense!

Deux femmes, appartenant précisément à cette catégorie que la profession d'avocat tient à si juste honneur de défendre envers et contre tous: héritière en ceci, le barreau s'en vante assez haut, et je suppose qu'il en a le droit, héritière, dis-je, des générosités mortes de la chevalerie! Moi, avocat, j'avais fait tort à la veuve et à l'orpheline. J'avais le cœur serré. Olympe qui ne remarquait point ma tristesse soudaine, poursuivit:

—Du reste, vous n'êtes pas plus exposé que jadis à les rencontrer dans le monde. Elles n'ont plus rien absolument rien, et vivent à la campagne, au fond d'un trou. La famille se cotise et leur fait une petite pension, à laquelle M. le marquis a la bonté de contribuer pour ma part. Je crois, en outre, qu'elles travaillent. Nous cousinons peu, très peu, Mme Péry de Marannes a gâté sa vie, et c'est à peine si je connais la petite.

Dans toute autre circonstance ces paroles m'eussent donné une piètre opinion de la baronne; car Mme la marquise Olympe de Chambray était pour moi une manière d'oracle. J'étais habitué, comme tout le monde et même un peu plus, à voir en elle une personne supérieure et tout à fait accomplie.

Le pays de Caux appartenait à Olympe; dans toute la rigueur du terme, elle y faisait la pluie et le beau temps. Sa fortune ne nuisait pas à son crédit, mais nous étions surtout les vassaux de son élégance toute parisienne, de son esprit, de sa beauté, de sa grâce.

Mais ce soir, ma contribution aidant, le froid dédain exprimé par Olympe ajouta au sentiment d'intérêt qui naissait en moi....

Est-ce vrai, ce que je dis là? Et ne fais-je pas effort plutôt pour donner une origine vraisemblable à ce qui vint de soi, par la seule volonté de Dieu?

Je n'en sais rien, Geoffroy. J'arrive au fait.

Tu sais que j'ai toujours été plus ou moins malade, et que ma vie entière peut passer pour une longue convalescence.

Je pense que c'était six semaines ou deux mois après ma conversation avec Olympe. Mon médecin m'avait conseillé les courses à pied.

Un samedi que notre audience avait tourné court, je pris un livre et je m'enfonçai dans la campagne....

Geoffroy, tu n'as rien à craindre: il n'y eut aucune rencontre dramatique. Je ne protégeai point de jeune fille assaillie par un taureau furieux, quoique les nôtres ici, soient magnifiques et très ombrageux. Nulle attaque de brigands ne me coucha sur un lit hospitalier pour y être soigné par la main des grâces.

Mon Dieu non. Je vis tout uniment au détour d'un sentier, dans un champ fleuri et charmant que je n'oublierai jamais, une petite demoiselle qui chantait en cueillant des primevères.

Elle en avait déjà un gros bouquet.

Je n'aurais pas su dire si elle était jolie, car sa figure disparaissait presque tout entière dans l'ombre de son chapeau de paille.

Au-dessus d'elle se courbait un châtaignier trapu dont les branches ne bourgeonnaient pas encore, mais la hâte dans laquelle ses petites mains adroites fouillaient en se jouant, étincelait de mille points brillants. L'épine noire boutonnait déjà et les pousses sveltes du chèvrefeuille étaient vertes parmi les ronces.

Les oiseaux habillaient, cachant dans les broussées le mystère de leur travail amoureux; la violette invisible exhalait son souffle dans l'air; le blé tout jeune ondulait sous les caresses de la brise.

Je m'arrêtai à regarder la fillette qui ne me voyait pas.

Elle avait une robe d'indienne grise dont le tissu commun me semblait plus doux que la soie. Un ruban noir serrait sa ceinture. Ses cheveux blonds jouaient en grosses boucles sur ses épaules d'enfant.

Ce n'était qu'une enfant.... Geoffroy, que je t'aimerais si ton cœur battait un peu!

Moi, je pliais sous le poids d'une émotion qui m'irritait parce que je n'y comprenais rien, mais qui me ravissait en extase.

Peut-être que je fis un mouvement, bien malgré moi, car je retenais mon souffle; peut-être que mon regard pesa sur la jeune fille. Elle se retourna comme si quelque chose l'importunait. Nos regards se croisèrent, ce fut moi qui rougis.

Elle? son mouvement venait de mettre ses traits en pleine lumière, et le soleil du printemps éclaira son sourire.

Car elle eut un sourire à la fois espiègle et ingénu, avant de bondir comme un jeune faon pour disparaître d'un saut de l'autre côté de la haie. Je ne la vis plus; il y avait une brèche derrière le gros châtaignier. Mais je l'entendis qui disait, dans l'autre champ:

—Maman, c'est notre ennemi!

Ce mot me terrassa.

Et pourtant il était prononcé d'un accent de moquerie caressante.

Notre ennemi! son ennemi à elle! l'ennemi de sa maman!

N'avais-je pas agi de manière à mériter ce nom?

Pour tous les trésors de l'univers, je n'aurais pas franchi la haie qui me séparait de la baronne et de sa fille, mes deux victimes. Je les avais en effet reconnues. J'étais sûr de n'avoir fait de mal qu'à elles en toute ma vie.

Et ce terrible mot notre ennemi me les désignait aussi clairement que si elles se fussent nommées.

Je revins sur mes pas, ou plutôt je m'enfuis en proie à un trouble que je n'essaierai même pas de décrire. Je tremblais comme un coupable. Je ne me souviens pas d'avoir été jamais si éperdument malheureux.

Il ne me venait même pas à l'esprit qu'elles pussent suivre le même chemin que moi de l'autre côté de la haie. Je hâtais le pas, pensant m'éloigner d'elles.

Au bout du champ, je les rencontrai face à face.

T'attendais-tu à cela, Geoffroy? J'ai beau être misérable jusqu'à souhaiter de mourir, mon cœur fond dans ma poitrine au souvenir de cette heure délicieuse, comme si un rayon de bonheur éclairait et réchauffait mon désespoir.

Va, je sais bien que je ne suis pas un homme fort comme vous autres. Qu'aurai-je de toi? Ta pitié? Elle me fait peur, je n'en veux pas.

Je ne t'enverrai pas ces pauvres pages. En les écrivant, je sais que je les écris en vain—comme tant d'autres pages, à l'aide desquelles j'ai trompé mon angoisse.

Cela me rassure de savoir que tu ne les liras pas, et j'y mets tout mon cœur comme si tu devais les lire.

Je m'y complais, c'est ma seule jouissance. Je les garde quelques jours. Je les relis plusieurs fois avant de les anéantir....

Elles étaient là devant moi, je n'avais plus aucun moyen de les éviter.

Au premier regard, Jeanne et sa maman me parurent comme deux sœurs.

Il y a des maladies qui amoindrissent et font l'effet d'un rajeunissement.

Quand je les vis ainsi tout près de moi, se tenant par la main et me regardant avec une douceur pareille, je fis un pas en arrière et je chancelai.

La jeune mère me dit:

—Nous ne vous cherchions pas, M. Thibaut, mais vous avez été bon pour le père de cette chère enfant, et nous sommes contentes de vous remercier.

J'avais vu mourir ma sœur aînée de la poitrine, vers ma dixième année. À cet âge-là on se souvient.

C'était ma sœur qui m'apprenait à lire. Il me sembla que j'entendais, après quinze ans, la douceur voilée de sa voix.

Et quelque chose aussi me rappelait la chère morte dans la suavité douloureuse de ces traits qui avaient une blancheur de cire.

J'ai oublié ce que je répondis.

Jeanne et sa mère me donnèrent la main....

Note. Il y avait ici une phrase effacée avec beaucoup de soin, puis les initiales de Lucien, avec son paraphe, le tout barré d'un simple trait de plume.

Pièce numéro 3

(Anonyme, écriture différente du n°1, mais également contrefaite.)

À M. L. Thibaut.

30 septembre 1864.

Mon cher Lucien,

Vous avez encore des amis, bien que vous viviez comme un loup. Mais vous savez, les loups ont beau se cacher au fond du bois, on les relance. Je viens vous relancer pour vous dire ce que vous paraissez ne pas savoir: les courtes folies sont les meilleures.

On ne vous demande rien pour cet adage ni pour cette conséquence qui en découle: la pire de toutes les folies est le mariage, parce que c'est celle qui dure le plus longtemps.

Tant que vous n'avez pas sauté le fossé, mon pauvre garçon, il y a de la ressource, et on peut, on doit essayer de vous arrêter, fût-ce par le collet. Un bon médecin ne s'occupe pas de savoir si le remède est agréable à prendre ou non.

Vous êtes entre les pattes de deux aventurières, on vous le dit tout net. Le proverbe chante: qui se ressemble s'assemble. Le papa et la maman de votre donzelle se ressemblaient, ils s'assemblèrent.

On parlait déjà dans ce temps-là, et même bien plus qu'à présent, de la tontine des cinq fournisseurs. Les millions volés à l'État avaient fait des petits, et la fortune du Dernier Vivant était évaluée à des sommes folles. Ce coquin idiot, le baron Péry, vint se brûler à la chandelle: il épousa sa femme parce qu'il la croyait héritière de je ne sais plus quelle portion du gâteau. La dame de son côté, croyait le baron propriétaire de châteaux, de moulins, de futaies, etc.

C'est une vieille histoire, mais qui est toujours amusante.

La dame n'avait rien qu'un assez gentil mobilier, conquis sur divers, et quant au baron, il avait beaucoup de dettes. Qu'arriva-t-il? Reproches de s'être mutuellement trompés, scandale, séparation et le reste. Vous connaissez tout cela mieux que moi, puisque vous avez été l'homme d'affaires du vieux drôle.

Ce que vous ignorez peut-être, c'est que d'une pierre vous recevez déjà deux coups, sans compter les autres, qui ne peuvent manquer de venir.

On vous accuse déjà d'avoir eu vent du fantastique héritage, et de faire une affaire d'argent, détestable, il est vrai, mais très honteuse aussi.

On vous accuse, en outre, de fermer volontairement les yeux sur le passé de la petite personne. Elle chasse de race, vous le savez puisque tout le monde le sait.

C'est comme la loi que nul n'est censé ignorer quand elle a été dûment affichée.

Vous arrivez après beaucoup d'autres, vous êtes censé le savoir.

Si par impossible vous ne le saviez vraiment pas, écrivez donc un mot à ce fou de Rochecotte. Sa réponse vous fixera, et je me déclarerai bien heureux si mon avertissement désintéressé peut vous empêcher de faire une pareille culbute.

Croyez-moi, écrivez à Rochecotte.

Pièces numéros 4, 5, 6, 7 & 8

Dates échelonnées du 4 au 15 octobre. Toutes lettres anonymes. Écritures diverses, mais contrefaites uniformément.

Note de Geoffroy.—Ces lettres ne contenaient aucun fait nouveau. Trois d'entre-elles faisaient allusion à l'héritage du dernier vivant et à la tontine des cinq fournisseurs. Les deux autres engageaient ironiquement Lucien Thibaut à se renseigner sur le compte de Jeanne auprès d'Albert de Rochecotte.

Pièce numéro 9

(Lettre écrite et signée par Lucien.)

À M. le comte Albert de Rochecotte, à Paris.

Yvetot, 15 octobre 1864.

Mon cher Albert.

Je te prie de me répondre courrier pour courrier. La question que je vais t'adresser te paraîtra singulière. Il m'en coûte beaucoup de te la faire, surtout par écrit, mais les circonstances me pressent et m'obligent. Je suis dans l'enfer en attendant ta réponse, qui va décider de mon sort. Connais-tu Mlle Jeanne Péry, fille de notre ancien compagnon, le baron Péry de Marannes? Je m'adresse à ta loyauté. Ton affirmation fera foi pour moi. Je t'embrasse.

Pièce numéro 10

(Écriture d'Albert de Rochecotte. Réponse à la précédente. Lettre signée et renfermant un billet anonyme qu'on trouvera sous le n°10 bis.)

Paris, le 17 octobre 1864.

Mon pauvre bon Lucien, je ne comprends rien à la lettre.

Ou plutôt, si fait, je comprends très bien que tu vas faire une sottise, comme me l'annonce le billet ci-joint, reçu dans le courant de la semaine et que je t'engage à lire attentivement avant d'achever ma prose....

Pièce numéro 10 bis

(Anonyme. Même écriture que le n°3. Sans date ni désignation de lieu de départ. Point de timbre postal.)

M. le comte de Rochecotte est prévenu que son ancien camarade et ami L. Thibaut est sur le point d'épouser une jeune personne peu digne de lui.

Les amis de M. L. Thibaut ont lieu de supposer que M. de Rochecotte connaît supérieurement ladite jeune personne, et la connaît sous des rapports qui lui permettront d'éclairer la situation d'un seul mot.

Pour tout dire, un desdits amis de M. L. Thibaut a rencontré à Paris, non pas une fois, mais plusieurs, ladite jeune personne au bras de Rochecotte lui-même, et cela dans des endroits où une honnête femme hésiterait à entrer.

Il est probable que M. L. Thibaut écrira à M. de Rochecotte pour lui demander des renseignements.

S'il ne le fait pas, il serait peut-être du devoir d'un galant homme de prendre les devants pour dire à ce malheureux ce qu'est ladite jeune personne.

La mère et les sœurs de M. L. Thibaut sont dans la consternation.

Suite du numéro 10

As-tu lu? bon! D'abord j'ai trouvé ce billet absolument impertinent. Je n'ai jamais été avec ma Fanchonnette que dans de très bons endroits.

Et il y a un temps immémorial que je n'ai été nulle part avec une autre que ma Fanchonnette.

La première idée qui m'est venue, c'est que tu voulais me l'épouser sous le nez, ce qui aurait été malhonnête de ta part.

Mais je me suis calmé en songeant que tu ne la connaissais seulement pas. J'ai jeté le chiffon anonyme et je n'y ai plus songé.

Hier soir, parlons désormais sérieusement, ta lettre est arrivée. Elle m'a expliqué un peu l'hébreu impertinent du billet.

D'après ta lettre «ladite jeune personne» est la fille de ce vieux Rodrigue de baron. Celui-là, j'ai bien le droit d'en faire les honneurs puisqu'il était un peu mon cousin par sa femme.

Tiens, justement au même degré, et même plus près, je crois, que la perfection des perfections, mon autre cousine, la divine Olympe. Tu l'as donc oubliée depuis qu'elle est marquise?

Mon père ne voyait pas la baronne Péry de Marannes. Ils s'étaient brouillés, je ne sais pourquoi. Ceci est pour répondre à ta question. La mère et la fille sont des étrangères pour moi. Je ne les connais ni d'Ève ni d'Adam, je l'affirme sur l'honneur.

Voilà qui est dit. À ce sujet, le billet anonyme se trompe absolument. Comment peut-il se tromper tant que cela et me radoter à moi-même qu'il m'a rencontré avec une personne que je n'ai jamais vue, je n'en sais rien et m'en bats l'œil. Je méprise les charades, ne sachant pas les deviner.

Mais, mon vieux Lucien, il y a autre chose, malheureusement. Je suis presque marri de ne pouvoir remplir les intentions charitables de l'anonyme, car tu vas te casser le cou, c'est clair. As-tu idée, entre parenthèses, de ce que peut être l'anonyme?

Les belles dames prennent souvent ce style de procureur quand elles vous lancent ainsi des gredineries non signées.

As-tu une belle dame à tes trousses?

Moi, j'ai songé à ta bonne mère. Je l'approuverais palsambleu! Ou à une de tes sœurs.

La chose sûre, c'est que la fille de mon honoré cousin, le seigneur de Marannes, ne doit pas valoir très cher.

Il est bien établi que le billet ment: je suis amoureux jusqu'au délire, et par continuation depuis les temps les plus fabuleux, de mon idole, de ma houri, de mon délicieux petit bijou, de ma Fanchette chérie, mon ange, mon diable, ma ruine, mon salut que tout Paris me connaît et m'envie, et qui me fait enrager en dansant avec tout Paris. Je me moque donc de toutes les Jeanne de l'univers et principalement de la tienne.

Mais, et sois assez perspicace pour remarquer que ce mot, prononcé pour la seconde fois, est écrit en lettres capitales, mais, dis-je, cela n'empêche pas du tout le billet anonyme de mériter considération. Quant à moi, il m'a beaucoup frappé.

Que diable! je ne suis pas le seul être au monde qui puisse se damner avec une Jeanne comme la tienne. Il y en a des quantités d'autres, je t'en donne ma parole d'honneur.

Or, mon brave Lucien, mon cher camarade, tu n'es pas du bois dont on fait des maris résignés. Non. L'autre mois nous causions encore de toi, Geoffroy et moi. En voilà un qui fait son chemin! Nous disions que tu étais la meilleure et la plus noble nature d'entre nous tous: capable, selon le sort, d'être heureux à titre larigot ou malheureux comme on ne l'est pas.

Si Geoffroy était à Paris, c'est lui qui filerait son nœud en deux temps pour courir à ton salut; mais la France, sa patrie et la nôtre, a besoin de lui dans les contrées étrangères. Allez! j'écrirais aussi bien qu'un autre, en beau style bête, si je voulais.

Je te dis, moi: réfléchis avant de piquer ta tête. C'est diablement grave. Ma parole, je regrette presque le renseignement fourni ci-dessus, tant j'ai le pressentiment que ton affaire n'est pas bonne.

Encore une fois, il était mon parent; je puis parler de lui la bouche ouverte; il faut avoir tué père et mère pour entrer comme cela volontairement dans la famille de cet imbécile coquin.

N'y entre pas, vieux Lucien, je t'en prie! Il doit y avoir quelque mauvaise histoire là-dedans.

Pour un peu, vois-tu, je te dirais que j'ai menti. Et, tiens, s'il faut cela pour te sauver, ça y est: je connais ta Jeanne, j'ai soupé avec elle plutôt dix fois qu'une; elle boit le Champagne comme un chérubin du ciel et lève l'une et l'autre jambe à hauteur de carabinier.

Parole sacrée. Porte-toi bien.

Post-scriptum.—Si tu connaissais ma Fanchonnette, tu comprendrais la vanité de pareils propos. Voilà une jeune personne! Mais, ventre de biche, je ne l'épouse pas.

Pièce numéro 11

(Lettre écrite et signée par Mme Thibaut.)

M. Lucien Thibaut, à Yvetot.

Dieppe. 20 octobre 1864.

Mon cher enfant.

Nous avons un automne magnifique ici et cette chère Olympe nous traite si bien que nous prolongeons un peu notre séjour. La richesse ne fait pas le bonheur, c'est vrai, ou du moins on le dit, mais il faut pourtant être à son aise pour avoir, comme notre Olympe, un château aux portes de la ville.

Tout ça me fait penser à toi, à ton établissement. Tu sais que mon plus ardent désir est de te voir marié. Tes sœurs et moi, Dieu merci, nous ne pensons pas à autre chose. Nous nous réveillons la nuit pour en parler.

Ce n'est pas que j'ajoute foi à ces bruits ridicules qui sont venus jusqu'à mon oreille, mais enfin, ces bruits-là, tout bêtes qu'ils sont, ne diminuent pas mon envie de voir ton sort assuré.

Notre Olympe est admirable pour nous. Ah! si la chance avait voulu... enfin, n'importe. Ce qui est certain, c'est que ta nomination t'a donné une valeur que tu n'avais pas: j'entends au point de vue matrimonial.

Aussi, tes sœurs et moi nous avons renoncé à la pauvre Ida Moreau que nous aimions de tout notre cœur, mais qui ferait un parti par trop ordinaire. Nous pouvons maintenant choisir.

Et puis son père et sa mère se portent comme des charmes. Ce qui lui reste à avoir, elle l'attendra longtemps.

Moi, les espérances, je ne les compte que pour mémoire. (Le mot espérance était souligné au crayon, sans doute de la main de Lucien.)

Il faut que j'en parle encore: oui j'avais fait un beau rêve autrefois, et je crois qu'il aurait été assez de ton goût, mon coquin! Notre Olympe était orpheline, elle avait dix mille livres de rentes en bon bien venu. Avec ça, jolie comme un cœur! Et des manières! Et une éducation! Et une conduite! Enfin tout, quoi! C'est le gros lot, celle-là.

Mais elle a fait mieux, on ne peut pas dire le contraire. Ce n'est pas que le marquis de Chambray fût un petit mari bien mignon, mais il avait son asthme et ses soixante-sept ans. J'appelle ça un placement en viager. Je suis drôle, pas vrai, mon chéri?

Eh bien! après? est-ce que nous ne sommes pas tous mortels? Notre Olympe a soigné son bonhomme mieux qu'une sœur de charité. Et une conduite! mais je l'ai déjà dit.

Il aurait été le dernier des misérables s'il ne lui avait pas tout donné à son décès, puisqu'il n'avait que des neveux à la bretonne.

Maintenant, elle est veuve. Elle a soixante mille livres de rentes, un château, un hôtel; elle est plus jeune et plus jolie que jamais.

Sais-tu qu'on parle d'éventualités, de succession possible, probable même? Tu n'es pas sans avoir eu vent de la tontine des cinq fournisseurs. Le début de l'histoire n'est pas très propre, mais on calomnie toujours l'argent par jalousie. C'est la fable du raisin qui est trop vert.

Il paraît que le marquis était neveu du dernier vivant de la tontine, le fournisseur, comme on l'appelle, qui se cache à Paris et qui vit comme un rat dans une cave. Il a près de cent ans et personne ne sait le compte absurde des millions qu'il ne pourra emporter dans l'autre monde.

Est-ce vrai? Moi je ne sais pas; Olympe hausse les épaules quand on veut lui toucher un mot de la chose. En tous cas, qu'est-ce que cela nous fait, puisque ce serait folie de songer encore à elle dans la position où elle est pour un morveux de petit magistrat comme toi? On ne se démarquise pas pour devenir Mme Thibaut, substitute. C'est dommage.

Mais sans aller chercher midi à quatorze heures, c'est-à-dire Mme la marquise de Chambray, tes sœurs et moi nous ne sommes pas au dépourvu. Nous avons battu les buissons dans tout le voisinage, et je te promets que nous ne sommes pas revenues sans gibier. On pourrait déjà t'offrir tout un panier de poulettes à choisir.

Mauvais sujet! vois-tu, ça me rend gaie de penser à tes noces. Tu es si tranquille! Tu rendras ta petite si heureuse! Seulement, attention à ne pas te laisser mettre le pied sur la tête. Un homme doit rester le maître chez lui. Ceux qui donnent leur démission ne sont jamais aimés. Nous recauserons de ça en temps et lieu.

Pour en revenir, tes sœurs et moi nous avons commencé par trier dans le bouquet pour ne pas trop t'ennuyer par l'embarras du choix.

Car nous sommes unanimes à ne point nous dissimuler qu'il faudra te marier à la cuiller, comme on donne la bouillie aux petits enfants.

Ah! je suis gaie quand ce sujet me tient. Je l'ai déjà dit, mais tant pis.

Il reste trois noms, après triage fait. Et avec quel soin! Célestine et Julie se sont disputées, il fallait voir! et moi aussi. Nous étions comme trois harpies. Elles t'aiment tant! Et moi donc!

Fifi, ne va pas nous chanter à présent que tu veux rester garçon, c'est bête, ni que tu as tes idées à toi comme les Moreau essayent d'en faire courir le bruit: une petite pécore sans position et dont la mère ne voit personne à Yvetot. Est-ce que je sais moi! j'ai grondé Julie et Célestine qui se faisaient du chagrin avec tous ces cancans. Je te connais, puisque je t'ai fait, pas vrai?

Tu es incapable de mal tourner.

Allons donc! mon Lucien! épouser une aventurière sans le sou!

Les Moreau ont fait des pertes dans le Crédit mobilier. Ça les aigrit. Ils voudraient voir des désagréments à tout le monde.

Je commence. Il y a donc d'abord Mlle Sidonie de la Saudraye, bien venu 3.700 francs de rentes, en chiffre rond. Espérances à peu près autant. Les parents ne sont plus très jeunes et la maman tousse.

Pas jolie de figure, mais taille superbe—elle est aussi grande que toi;—un peu maigrette et longuette, mais, avec du coton, ni vu ni connu; les cheveux un petit peu roux, mais les blondes sont à la mode, un petit peu jaune de teint, mais on aime les pâles à présent, et elle a une gentille pointe rouge au bout du nez qui la relève: bonne orthographe, gentille écriture, joli caractère, une voix agréable comme un flageolet, et bien pensante.

Tu sais? tu lui plairas du premier coup. Tout le monde lui plaît. Il faut penser à ta timidité. Sidonie est si bonne, si bonne, si bonne qu'on y entre comme dans du beurre, mais une conduite! Tu vois, je l'ai mise la première. C'est presque ma candidate.

Passons au n°2, qui est Mlle Maria Mignet, la fille du receveur: une simple pension de mille écus pour dot et l'héritage de son oncle en perspective. Ne fais pas la petite bouche, coco: il y a, dans le ventre du receveur, les moulins du Theil, les trois fermes de la Rivière et une part dans la forêt de Blené. Je ne lâcherais pas le tout pour deux cent mille francs, au bas mot. Hé?

Tu peux même mettre deux cent cinquante. Le receveur est veuf. Il a soixante-cinq ans et cinq mois. Sa goutte a déjà remonté l'année dernière.

Quant à Maria elle-même, vingt ans juste, toute rose, toute ronde, des dents de lait, des cheveux de soie, élevée au sacré-cœur de Rouen, jouant du piano mieux qu'une serinette, apprenant le catéchisme aux petits enfants du quartier, enfin un joli parti tout à fait.

Je ne parle même pas de la conduite.

C'est la protégée de Julie....

(Ici Mme Thibaut était arrivée au bout de ses quatre grandes feuilles de papier, mais, en femme de ressources, elle avait continué d'écrire en croisant les nouvelles lignes par-dessus les anciennes, ce qui est adroit, mais rend les lettres de ces dames aussi difficiles à déchiffrer qu'un manuscrit du quatorzième siècle.)

J'arrive à celle que porte ta sœur Célestine, le n°3 et dernier: Mlle Agathe Desrosiers, dix-huit ans, cent mille écus placés en 4½ pour cent et deux maisons à trois étages, en ville. Est-ce beau? Il y a un revers. Tu as connu son père qui était—hélas!—huissier, mais il est mort.

Radicalement orpheline. Tout ce bien là venu. Peu d'orthographe, des manières plus que simples, mais bonne enfant, de la conduite, et mignonnette, malgré un léger défaut dans la taille.

Mon coco, on ne peut pas tout avoir. Avec l'orthographe et sans la déviation, ce parti-là ne serait pas pour ton nez. Je l'évalue à 20.000 livres de rentes. Hein, garçon? Tu roulerais coupé, si tu voulais, et tu aurais ta campagne.

Voyons, mon Lucien, ne faisons pas l'enfant. Tu as l'âge de te placer comme il faut, crois-moi, ne te laisse pas rancir. Ces romans de jeunesse peuvent gâter une position pour toujours. C'est le coup de pouce sur la poire. Dans deux ans d'ici il faudra peut-être redégringoler jusqu'à Ida Moreau.

Réfléchis. On ne te met pas le pistolet sous la gorge. Nous te donnons huit jours pour peser et contrepeser les avantages des unions proposées.

Dès que tu m'auras répondu, je ferai la demande, et puis tu viendras voir la minette pour ne pas épouser chat en poche.

Et puis encore, six semaines ou deux mois.... Ah! quel agréable moment! Lucien, c'est le plus beau jour de la vie.

Je t'embrasse comme je t'aime; sois sage et décide-toi.

Ta mère, etc.

Pièce numéro 11 bis

(Petit mot de Mlle Célestine, écrit en travers et signé.)

Mon chéri de Lucien, c'était notre Olympe qui aurait été l'idéal. Quel cœur! Quand ses grands chevaux piaffent dans la cour, je deviens folle. Ne va pas croire que je sois si enchantée de cette petite Agathe. C'est une pensionnaire, et élevée dans une pension-peuple, encore! Je sais aussi bien que maman qu'elle a un corset mécanique, mais on en ferait ce qu'on voudrait. Elle nous regarde comme ses supérieures. Tu nous prêterais ta voiture pour les visites.

La grande Sidonie est insupportable. Maman ne t'a pas dit son âge: je sais qu'elle passe vingt-neuf ans; elle a moisi. Elle joue à l'ange, mais méfiance! Toutes ces longues filles fanées mettent la queue en trompette dès qu'un poil de barbe paraît à l'horizon!

Maria Mignet, encore passe: au moins elle n'est que ridicule.

Prends mon Agathe, va, c'est absolument ce qu'il nous faut, et tu me remercieras plus tard.

Pièce numéro 11 ter

(Petit mot de Mlle Julie, écrit comme le précédent et signé.)

Mais, du tout, Maria n'est pas ridicule, mon Lucien, seulement Célestine ne voit jamais que l'argent, les visites, les voitures. Il faut autre chose pour alimenter l'âme. Je connais Maria et je te connais. Vous vivrez tous deux par le cœur.

En tous cas, tu es libre; épouse cette bossue dorée d'Agathe, si tu veux; mais ne nous empoisonne pas de Sainte-Sidonie. Tu ne sauras jamais comme je pense à ton bonheur. S'il ne fallait que donner ma vie pour que tu eusses une Olympe... mais ce sont de vains rêves. Prends Maria.

Pièce numéro 12

(Billet écrit et signé par Mme la marquise de Chambray-)

Yvetot, ce mercredi (sans autre date).

Mon cher Lucien, vous vous faites de plus en plus rare. Votre chère mère et vos sœurs m'avaient chargée d'avoir de vos nouvelles. Comment puis-je leur en donnerai je ne vous vois pas?

Mme Thibaut est toujours chez moi, là-bas. J'espère aller l'y retrouver bientôt. Elle paraît préoccupée à votre endroit d'un désir et d'une crainte. Je ne puis ni la rassurer ni l'aider puisque vous vous éloignez de moi sans cesse davantage.

Je ne sais si j'ai pu faire quelque chose qui vous ait déplu. Je cherche en vain, je ne trouve pas. Du vivant de mon mari, j'avais mes devoirs, mais, depuis que je l'ai perdu, j'avoue que je sais gré à ceux de mes anciens amis qui n'abandonnent pas la pauvre veuve.

Avez-vous donc oublié tout à fait les jours qui suivirent notre enfance? Vous n'aviez pas de meilleure amie que moi et vous me disiez tous vos secrets.

Au milieu du monde qui m'entoure, allez, je suis bien seule. Si vous veniez me voir, je ne vous demanderais pas votre secret maintenant.

Note de Geoffroy.—C'était signé Olympe. Cette belle marquise avait une écriture anglaise un peu trop renversée, mais charmante.

Je ne sais pas pourquoi, après avoir lu son billet qui gardait encore, depuis le temps, un parfum pâle et doux, je feuilletai le dossier pour retrouver les lettres anonymes portant les nos 1.3 et suivants jusqu'à 8.

Je m'arrêtai aux deux premières.

Ces lettres n'étaient pas de la même main, cela sautait aux yeux.

Du moins, cela semblait sauter aux yeux.

L'une était tracée lourdement, sur fort papier, avec une grosse plume maladroite.

L'autre, sur papier Bath, très faible, pouvait passer pour une série d'écorchures lisibles. Mais, je l'ai mentionné déjà, les écritures de ces lettres étaient toutes les deux déguisées.

Et il y avait entre les deux corps d'écriture, en apparence si différents, un mystérieux lien de famille.

Étais-je déjà prévenu? Le même rapport me parut exister, rapport excessivement vague assurément et encore plus sujet à contestation, entre ces écritures si contrastantes et les déliés gracieux de Mme la marquise.

Remarquez que je ne me donne pas pour un expert juré,—mais je ne veux pas cacher non plus que je ne suis pas tout à fait un profane au point de vue de la calligraphie.

J'ai pratiqué un peu cette science—ou cette fantaisie—qui consiste à juger le caractère des gens d'après leur plume.

De ce travail d'examen—et de comparaison—qui interrompit un instant ma lecture, il me resta deux impressions:

L'une ayant trait à la ressemblance: très fugitive celle-là et que je n'oserais pas même appeler un soupçon.

L'autre se rapportant à l'examen technique de l'écriture de Mme de Chambray: cette impression beaucoup plus accentuée que la première.

Il y avait là, selon ma manière d'interroger la plume, une vigueur sous la grâce, une puissance sous l'abandon, une volonté intense et une hardiesse peu commune derrière la mignardise toute féminine d'une écriture à la mode.

Cette marquise me piquait, voilà le vrai. Elle m'effrayait aussi. Je la voyais dominer de toute la tête le niveau de ce drame, taillis confus où j'en étais encore à chercher ma route parmi les broussailles.

Au moment où je remettais en place les lettres anonymes, ma pendule sonna. Il était onze heures de nuit. Je lisais depuis trois heures. Mon estomac criait littéralement famine.

Cependant, au lieu de prendre mon chapeau pour descendre au boulevard où tant de restaurants m'offraient leurs tables hospitalières, mon œil d'affamé fit le tour de la chambre.

Il rencontra, sur un guéridon, quelques rogatons du pain à thé qui avait servi à mon déjeuner du matin.

Je poussai le cri des naufragés de la Méduse apercevant une voile à l'horizon. D'une main, je m'emparai des bribes desséchées, tandis que l'autre tournait déjà un nouveau feuillet, et je plongeai tête première dans mon investigation, dévorant avec une activité pareille mes croûtes et mes paperasses.

Pièce numéro 13

(Lettre écrite et signée par Albert de Rochecotte).

Paris, lundi soir (sans autre date).

Brave Lucien, où en est l'affaire Jeanne? L'affaire Fanchette périclite déplorablement. Mon oncle du Havre est mort. J'ai fait un héritage.

Est-ce que nous ramons toujours sur le fleuve de Tendre avec ma petite cousine Péry? J'en ai peur pour toi. Mon autre cousine, l'incomparable Olympe, m'a dit que ta maman avait tout plein de peine à te marier.

Tu as tort, il n'y a que le mariage, mon bon. J'ai toujours été de cet avis-là. Nous sommes ici-bas pour nous marier et pour mourir.

Au reçu de la présente, tu es sommé de te rendre à Lillebonne, au domicile politique et civil de mon notaire, maître Béat-et-son-collègue (Solange-Alceste), dépositaire de mes papiers de famille.

Ne rions jamais: je vais avoir un notaire à moi, un notaire pour de bon. Je serai un client. Le petit clerc m'honorera par-devant et me fera des cornes par-derrière. Oh! la vie!

Chez ce maître Béat, tu retireras mon acte de naissance, mon diplôme de vaccination et généralement toutes les pièces indispensables pour épouser quelqu'un, autre que ma Fanchonnette.

Ah! le cher cœur, le délicieux amour! Comme je l'épouserais plutôt cent fois qu'une si c'était seulement une chose possible! Mais c'est de la voltige, du cancan, de la marche au plafond. La postérité refuserait d'y croire. Que diable! on n'épouse pas Fanchette! (Ne le dis pas, elle a rempli jadis les fonctions de marchande de plaisirs.)

J'ai vainement cherché un exemple dans l'histoire, un précédent, une excuse. Il n'y a que les membres du haut parlement anglais, les rois de Bavière et mon bottier pour épouser Fanchette. Fanchette elle-même se moquerait de moi et ce ne serait pas la première fois. (Tu comprends: marchande de plaisirs, en tout bien tout honneur, diable!)

Si tu savais quels purs diamants il y a dans son sourire! Le monde est bête à tuer. Au fait, pourquoi n'épouse-t-on pas Fanchette?

Voilà. C'est qu'on en épouse une autre. Je suppose que cette raison-là te paraîtra péremptoire.

Comme je l'aimais! comme je l'adore! tu vas me demander: qui donc épouses-tu comme cela? Curieux!

Te divertirait-il de savoir que j'ai demandé Olympe? Tu t'y attendais. C'est ce qui tombe d'abord sous le sens. On épouse Olympe aussi fatalement qu'on n'épouse pas Fanchette. Mon pauvre bon oncle était encore chaud que j'avais déjà la main à la plume. Pas de réponse. J'ai pris la poste pour Dieppe. Olympe m'a ri au nez. Très bien. Je suis revenu à Paris.

Je crois qu'Olympe a un amour au cœur, comme dit ta sœur Julie que j'ai vue là-bas et qui vaut à elle seule tout un cabinet de lecture. Bonne fille, du reste. Célestine aussi. Mais des râpes dans la bouche.

Alors, Olympe m'ayant remis à ma place, je cherche comme un malheureux. Personne ne m'a dit: «Marie-toi», mais je sens qu'il faut me marier. Il le faut. C'est la loi.

Songe donc! non seulement je suis riche, comme peut l'être un bon bourgeois, par mon oncle; mais, par mon oncle encore, il me tombe un droit éventuel à la succession du fournisseur,—le dernier vivant de la tontine.

Tu dois bien connaître un peu cette chanson-là. Le bonhomme Jean Rochecotte était de chez vous, et tous ses héritiers demeurent autour d'Yvetot. Je prime tout le monde à ce qu'il paraît. Je suis sérieusement menacé de périr à la fleur de l'âge, étouffé sous une avalanche de millions.

Et sais-tu que, si je mourais, ton affaire, Jeanne, cesserait d'être une mauvaise plaisanterie?

Je ne pourrais pas te dire au juste en quel ordre elle vient, mais sa mère était cousine du fournisseur. Peut-être que Me Béat (Solange-Alceste) pourrait te renseigner. Vas-y voir.

Moi, je continue de chercher. Je me suis donné quinze jours pour trouver, car si la situation traînait jusqu'à trois semaines, je parie un franc que j'épouserais Fanchette.

Or, on ne l'épouse pas.

Donc mon cas est absurde et tu peux souder mon désespoir.

Dis-moi au juste, à l'occasion, comment se porte l'affaire Jeanne. Ça m'intéresse à cause de Fanchette.

Ma pauvre petite perle! Elle m'idolâtre, quoique je n'en croie rien. Figure-toi que jamais, au grand jamais, elle n'a été si jolie. Je vais la faire dîner deux fois par jour à la campagne jusqu'à la catastrophe.

Lucien, je le lui dois!

Hier, elle m'a promis sur la mémoire de sa mère qu'elle me tuerait si j'étais infidèle, dépêche-toi d'envoyer les pièces.

Pièce numéro 14

(De l'écriture de Lucien Thibaut. Non signé. Sans date.)

J'ai besoin de parler. J'en mourrais. Il y a au fond de moi une voix que j'étouffe et qui voudrait crier: «Je l'aime, je l'aime!»

Je l'aime comme on respire. Elle est le souffle de ma poitrine. Elle est ma vie. Oh! je l'aime! En écrivant cela toutes les fibres de mon être frémissent de volupté.

À qui fais-je mal en l'aimant plus que moi-même? Quels sont les ennemis inconnus qui s'acharnent à torturer mon bonheur?

Je demandais un frère autrefois. Un frère me dirait que je me perds, ou peut-être que je le déshonore. Qui sait? je ne veux pas de frère.

Je t'écris encore, Geoffroy, mais c'est parce que tu ne me répondras pas. Je n'aurai de toi ni conseils accablants, ni reproches amers.

Ce n'est pas à toi que vont mes plaintes, c'est à un Geoffroy que je crée et que tu ne connais pas, un Geoffroy amoureux et malheureux, capable de prêter l'oreille au chant délicieux de ma douleur....

Elles demeurent dans une toute petite maison qui dépend d'une ferme, à laquelle appartient le champ où je la rencontrai pour la première fois.

La ferme s'appelle le Bois-Biot.

La pauvre mère est bien malade, elle s'en va doucement. Jeanne s'accroche à elle et l'enveloppe d'une longue caresse qui s'efforce en vain de la retenir dans la vie.

J'ai dû te dire que Mme Péry avait l'air d'être encore toute jeune. Elle est très belle. Jamais elle ne parle de sa maladie, mais on sent si bien qu'elle voit sa fin prochaine! Je l'ai surprise mortellement triste, parce qu'elle ne se savait pas épiée, et j'ai deviné que l'image de sa Jeanne abandonnée passait alors devant ses grands yeux, qui n'ont même plus la consolation des pleurs.

Elle sourit dès qu'on la regarde, mais son sourire est plus triste que sa tristesse.

Est-ce à cause de Jeanne que je l'aime si profondément, cette douce mourante, belle comme la résignation?

Ou plutôt n'est-ce pas ma tendresse pour elle qui met le comble à l'amour infini que sa fille m'inspire?

Jamais je ne leur ai parlé de cet amour. Je sais qu'il s'exhale de tout mon être. À quoi serviraient les paroles? Je reste là entre elles deux comme si c'était ma place et mon droit.

Que n'est-ce mon devoir!

Hier, notre malade s'était endormie. Quand ses yeux se sont rouverts, elle a surpris ma main dans celle de Jeanne. Un peu de sang est revenu à ses joues. J'ai cru qu'elle allait sourire et nous unir dans sa bénédiction.

Je suis sûr qu'elle y songeait.

Mais le voile de ses longs cils s'est rabattu sur son regard attendri et plus triste.

Elle a demandé sa potion, quoique ce ne fût point l'heure. Jeanne nous a quittés aussitôt pour aller dans la chambre à coucher prendre la fiole.

Mme Péry et moi nous sommes restés seuls.

Elle a pris la main que Jeanne tenait tout à l'heure. Je croyais qu'elle allait parler. Pourquoi ne parlait-elle pas?

Le silence, entre nous, a duré si longtemps que déjà on entendait le pas de Jeanne, revenant sur la pointe du pied, quand la chère malade a dit tout bas:

—Lucien, est-ce que vous recevez aussi des lettres anonymes?

Je ne pouvais pas répondre non.

Au moment où Jeanne rouvrait la porte, Mme Péry m'a glissé dans la main une enveloppe qui semblait contenir plus d'une lettre, en murmurant:

—Mon cher Lucien, vous avez une mère....

Pièce numéro 15

(Anonyme, écriture inconnue.)

Paris. 13 octobre 1864 (sans timbre de la poste).

À Mme veuve Péry, à la ferme du Bois-Biot, près et par Yvetot.

Madame.

Vous jouez votre jeu, et personne ne peut vous en vouloir beaucoup pour cela. Vous n'avez pas de fortune, Mademoiselle votre fille est à marier, vous essayez de la placer au mieux de vos intérêts, c'est tout simple.

Pour ma part, moi, je suis très éloigné de vous blâmer.

Malheureusement—ce qui est bien naturel aussi.—vous avez pour adversaires la famille et les amis de l'innocent autour de qui vous tendez vos filets.

Ceux-là sont plus forts que vous, Madame, non seulement parce qu'ils sont plus riches, mieux posés, plus nombreux, mais encore parce que leur mobile est plus désintéressé que le vôtre. Vous entraînez un malheureux vers le fossé où l'on se casse le cou, ils l'arrêtent et le défendent.

Le monde est avec eux contre vous.

En conséquence, vous allez avoir beaucoup d'ennuis, vous allez vous donner beaucoup de mal, et vous ne réussirez pas.

Un bon averti en vaut deux, dit le proverbe.

Madame, à votre place, moi, je lâcherais prise et j'irais marier ma fille ailleurs.

Pièce numéro 15 bis

(Anonyme, jointe à la précédente. Écriture rappelant celle du N°1.)

17 octobre 64 (sans lieu de départ ni timbre postal).

Madame,

Il y a deux sortes de lettres anonymes: celles qui sont lâches et celles qu'un motif généreux a dictées.

La présente appartient à la seconde catégorie, car elle vient d'une personne désintéressée. Elle ne vous dira point d'injures; elle vous donnera au contraire un bon conseil.

Vous êtes mal regardée dans le pays, vous y avez des dettes, la justice a dû déjà vous dire son mot à différentes reprises, et la mémoire de feu votre mari n'est pas de celles qui protègent une veuve.—au palais ni ailleurs.

Quel intérêt sérieux pouvez-vous avoir à rester chez nous dans une position si mauvaise?

On vous fait savoir, Madame, que si la salutaire pensée vous venait de quitter l'arrondissement d'Yvetot sans tambour ni trompette, toutes facilités vous seraient accordées pour cela.

Vos créanciers eux-mêmes n'y mettraient aucun obstacle.

Si, au contraire, Madame, il vous plaisait de rester où vous êtes, malgré le présent avertissement, la famille respectable que vous menacez dans ce qu'elle a de plus cher, se regarderait comme autorisée à prendre immédiatement toutes mesures pour vous empêcher de lui nuire.

Pièce numéro 16

(Note écrite et signée par Lucien Thibaut. Main tremblante, surtout au début.)

(Sans adresse ni date. Vraisemblablement du mois de novembre 1864.)

Jamais je n'avais rien ressenti qui pût me faire craindre une affection morbide du cerveau.

Je ne crois pas encore que je sois menacé de folie.

Il y a des accidents isolés que provoque, par exemple, une vive colère, ou qui viennent à la suite d'une émotion par trop douloureuse.

Il y a huit jours, un soir, chez moi, après avoir pris connaissance de deux lettres sans signatures, à moi remises par Mme veuve Péry, j'éprouvai des symptômes singuliers.

Un peu avant minuit, épuisé que j'étais par l'effort qui torturait ma pensée, car je mesurais, je comptais les obstacles entassés entre moi et le bonheur, j'éprouvai tout d'un coup une sensation de grand repos comme quelqu'un qu'on arracherait aux angoisses d'une lutte désespérée.

J'entends d'une lutte physique. La sensation avait lieu dans le corps. Elle était une détente des muscles et des nerfs.

Je ne dormais pas, j'en suis sûr, trop sûr, puisque semblable phénomène s'est reproduit à plusieurs reprises dans les huit jours qui viennent de s'écouler.

J'analyse ici mon état une fois pour toutes, désirant n'en plus parler jamais.

Je répète en outre à Geoffroy de Rœux, mon seul ami, entre les mains de qui cette déclaration ira tôt ou tard avec le reste des écrits dont l'ensemble formera mon histoire—ou mon testament,—je répète à Geoffroy que j'ai conscience absolue de n'être pas fou.

Le soir dont je parle, j'étais bien portant de corps.

Par comparaison avec la misérable fièvre qui m'avait tenu depuis que j'avais quitté Jeanne et sa mère, j'étais même très bien portant.

Mes idées étaient nettes, plus nettes assurément qu'à aucun autre instant de cette terrible soirée.

Seulement je ne souffrais plus. Je regardais sans colère personnelle les deux lettres anonymes qui étaient là sur ma table, et la pensée de Jeanne elle-même ne m'affectait plus que d'une manière indirecte.

Il en était de même pour la pensée de moi.

Me fais-je bien comprendre? J'ai peur que non. J'y mets sans doute trop de ménagements par la frayeur que j'ai de passer pour un homme en état de démence.

Et n'est-ce pas déjà folie, Geoffroy, que de compter à ce point sur une amitié que vous ne m'avez jamais jurée?

Amitié si douteuse, mon Dieu! à mes propres yeux, que je n'ai pas encore osé vous envoyer mes confessions, écrites pour vous, pour vous seul!

Ô Geoffroy! mon frère! mon espoir unique! si tu me manquais, tout me manquerait!

Si tu ne m'aimes pas encore comme il faut qu'on m'aime, tâche de m'aimer. Je mérite d'être aimé autrement que les autres, puisque je souffre plus que les autres. Je me dis: Il m'aimera quand il aura lu. Je le crois, je le sais, j'en suis sûr. C'est ma foi et c'est mon salut. Si tu venais vers moi! si je me réchauffais, serré contre ta poitrine!... Pour toi, donc, je m'explique entièrement, pauvre créature qui a honte d'elle-même.

La pensée de Jeanne ne me blessait plus le cœur, parce que j'avais un autre cœur. Je n'étais plus moi. J'étais un autre. Est-ce clair, à la fin?

Ah! je ne sais. Je désespère d'exprimer cela par des mots. Essaye de comprendre, Geoffroy, je t'en prie, car c'est bien cela: j'étais un autre. Un autre qui? Un autre moi. Je me sentais ému froidement, comme si on m'eût raconté l'histoire d'autrui.

Écoute bien: j'arrive à peindre exactement mon état. Au lieu de souffrir au premier degré, je n'avais plus qu'un reflet de souffrance.

Ce reflet s'appelle la pitié. Eh bien, j'avais pitié, dans la mesure ordinaire des âmes compatissantes, de deux pauvres enfants écrasés par le malheur et qui s'aimaient saintement dans leur détresse. Le jeune homme s'appelait Lucien, la jeune fille Jeanne. J'aurais voulu de tout mon cœur les secourir.

Mais en voyant ce Lucien aux prises avec l'agonie d'amour, j'éprouvais—et c'est là le repos dont je te parlais tout à l'heure,—oui j'éprouvais quelque chose de ce sentiment inhumain avoué par Lucrèce, le poète des égoïsmes païens:

Suave, mari magno, turbantibus oequora ventis. E terra magnum alterius spectare laborem.

Il est bon, il est doux, quand la tempête bouleverse la grande mer, de contempler, à l'abri, sur la grève, la grande détresse d'un autre...

L'autre, c'est le naufragé, luttant contre les flots.

Il n'y a pas au monde une pensée plus désespérément odieuse.

Mais elle est vraie, et nous le prouvons chaque jour, tous, tant que nous sommes, en courant à perte d'haleine, comme des chacals en chasse, après les émotions tragiques.

Oui, elle est vraie,—et je me complaisais dans le bien être de la vision qui me montrait mon propre supplice, supporté par un autre.

Tu verras plus tard, Geoffroy, où me conduisit l'étrange phénomène de dédoublement qui se produisit en moi pour la première fois, ce jour-là.

Aujourd'hui, j'ai tout dit. Je n'en puis plus. Il me semble que j'ai soulevé une montagne.

Pièce numéro 17

(Écriture de Lucien Thibaut.)

(Sans date, avec cette mention: Pour Geoffroy.)

Je l'ai vue pour la dernière fois. Elle est partie. Je suis seul.

Hier encore, je souffrais cruellement, c'est vrai, mais j'étais si heureux! Près d'elle, tout était oublié.

Je ne la verrai plus.

Te souviens-tu de notre haie où les chèvrefeuilles verdissaient déjà au-dessus des ronces quand je vis ma petite Jeanne pour la première fois?

La haie a fleuri, puis elle s'est dépouillée pour refleurir encore. C'était notre rendez-vous le plus cher. L'amour nous le consacrait, et le printemps et tout un essaim de jeunes souvenirs.

C'est là quelle m'avait dit: «Lucien», et que je lui avais répondu: «Jeanne».

Aucun autre aveu ne s'était échangé entre nous jamais, parce que nous aimions comme le cœur bat, tout naturellement. C'était notre existence. Nos âmes s'entendaient sans parler. Nous n'avions qu'une âme.

Ce matin, je me suis trouvé seul sous le grand châtaignier. Hier, elle m'avait dit: «On est bien qu'ici...»

J'ai attendu. Les branches parfumaient le vent, qui les balançait doucement. C'est bon d'attendre quand on sait que la bien aimée va venir.

Mais Jeanne ne venait pas et j'avais longtemps attendu. L'inquiétude m'a pris. Notre chère malade était si faible hier au soir!

J'ai franchi la haie.

De là on voit toute la route.

La route était déserte.

Oh! Jeanne! Jeanne! Mon anxiété, à peine née, allait déjà grandissant. Je me suis dirigé vers la petite maison. Les volets étaient fermés, la porte aussi. Que voulait dire cela?

Le souffle a manqué à ma poitrine.

J'ai frappé, pas de réponse.

Un paysan était à vanner du froment à cinquante pas de là, devant la porte de la métairie. Comme j'allais frapper encore, il m'a crié:

—Ce n'est pas la peine de cogner, il n'y a plus personne.

Je restai là tout étourdi.

C'était comme si j'eusse reçu un grand coup au-dedans de la poitrine.

La métayère, cependant, était sortie sur le pas de sa porte à la voix du vanneur. Elle m'appela, disant:

—La pauvre dame a laissé quelque chose pour vous en partant.

—Elles sont donc parties! m'écriai-je.

—Oui, comme ça, de grand matin, dans une carriole.

Et la dame était fièrement pâle.

—Parties pour quel endroit?

—Je ne sais pas. Voilà le paquet. Vous donnerez bien quelque chose pour la peine.

Je m'éloignai avant de rompre l'enveloppe. Je n'osais pas. J'attendis plusieurs minutes. Le hasard avait dirigé mes pas vers notre haie, dont le soleil chauffait maintenant les feuilles odorantes. Je m'assis ou plutôt je tombai en gémissant à la place même où j'avais vu ma petite Jeanne cueillir des primevères par ce beau soir de printemps....

Pièce numéro 18

(Lettre de M. Ferrand, président du tribunal de première instance d'Yvetot, écrite par un secrétaire, mais signée.)

Yvetot. 6 mai 1865.

À Mme Veuve Péry de Marannes.

Madame.

Je vous aurais évité un dérangement sans la multiplicité de mes occupations. Vous voudrez donc bien m'excuser si, dans l'impossibilité où je suis de vous rendre visite, je vous prie de passer à mon cabinet pour recevoir de moi une communication importante.

Cette communication aura un caractère tout officieux. Elle n'entraînera pour vous aucun désagrément. Il est, en effet, à espérer que vous céderez à des conseils que mon âge et l'intérêt que je porte à mon jeune collègue L. Thibaut m'autorisent à vous offrir.

Veuillez agréer, Madame, mes hommages empressés.

Pièce numéro 18 bis

(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)

Dieppe, 5 mai 1865 (par la poste).

À Mme veuve Péry de Marannes.

Madame.

Quoique n'ayant en aucune façon l'honneur de vous connaître personnellement, je prends la liberté de m'adresser à vous pour vous prier de mettre fin à une situation très pénible, et qui menace de devenir dangereuse.

Mon fils, M. L. Thibaut, juge au tribunal de première instance, n'a pas de fortune patrimoniale, mais sa position lui permet de viser à un mariage avantageux.

J'ajoute que, jusqu'à présent, sa conduite exemplaire doublait les chances qu'il peut avoir de s'établir honorablement.

Il m'est revenu que des relations se sont nouées, depuis assez longtemps déjà, entre mon fils et Mademoiselle votre fille, dont je ne veux dire ici aucun mal, mais que je ne consentirai jamais, je vous le déclare formellement, à accepter pour ma bru.

Veuillez bien croire, Madame, que je n'ai pas la plus légère intention de vous blesser; c'est pourquoi je me prive de toute espèce d'explication.

Notre respectable ami, M. le président Ferrand, dans un esprit de dévouement pour nous et de conciliation à votre égard, se charge d'éclaircir près de vous les points qui pourraient vous faire hésiter à suivre la ligne de conduite que vous devez adopter désormais vis-à-vis de mon fils.

Je suis mère, Madame, j'accomplis mon devoir de mère.

Indépendamment de ce fait, qu'une union entre deux jeunes gens également dépourvus d'aisance est une immoralité, je prétends choisir celle qui sera la sœur de mes filles.

À cet égard, mon parti est irrévocablement pris. Je ne reculerai devant rien pour sauvegarder l'avenir de mon fils, et s'il n'y avait pas d'autre moyen, tenez-vous certaine de ceci: c'est que je n'hésiterai pas à mettre ma malédiction entre lui et la folie qu'on le pousse à faire.

Veuillez agréer, Madame, mes salutations empressées.

Pièce numéro 19

(Écrite et signée par Mme veuve Péry. Aux soins de la fermière du Bois-Biot, pour remettre à M. L. Thibaut. Sans date. Ce devait être le 7 ou le 8 mai.)

Adieu, mon cher enfant, les deux lettres ci-jointes vous donneront les raisons de notre départ ou plutôt de notre fuite.

On aurait pu, je le crois, user de moyens moins cruels envers nous, mais n'oubliez pas ceci: la dureté apparente de Madame votre mère n'a d'autre origine que son affection pour vous. N'essayez pas de nous retrouver. Ce serait mal, et notre peine en serait aggravée. Entre vous et Jeanne ce n'était qu'une tendresse d'enfants. Vous oublierez. Adieu. Soyez bien heureux.

Note de Geoffroy.—Au-dessous de la signature qui suivait cette dernière ligne, il y avait encore une fois le mot: Adieu. Mais ce n'était pas la même écriture, et la pauvre petite main de Jeanne avait bien tremblé en le traçant.

Pièce numéro 20

(Écriture de Lucien Thibaut, très altéré, avec la mention: Pour Geoffroy. Sans date.)

Je viens d'être bien malade et pendant longtemps. Les médecins disent que c'est une fièvre nerveuse.

Cela fait souffrir beaucoup, mais les médecins se trompent. Ce ne sont pas les nerfs qui souffrent dans cette fièvre-là.

Jeanne! ma pauvre petite Jeanne! Voilà mon mal. Il est au cœur. Je souffre de ne plus la voir, de me sentir séparé d'elle à jamais.

Pas une lettre! pas un mot d'elle ni de sa mère! Je ne sais pas même où elles sont.

Sa mère disait: «Vous oublierez....» Si Jeanne allait m'oublier! Elle est si jeune! et il y en aura tant pour lui parler d'amour.

C'est pour le coup que je....

Note de Geoffroy.—Il y avait ici plusieurs lignes effacées, après lesquelles le même numéro continuait:

Se peut-il que ce bas monde contienne un homme si heureux que toi, Geoffroy? me voilà tout ragaillardi. Je viens de recevoir une lettre de toi. C'est de l'essence de gaieté. J'essaierai de la respirer quand je serai trop triste.

Autour de toi ce ne sont que sourires, joyeuses audaces, aimables aventures. Du haut de tes succès il faut vraiment que tu aies de l'affection pour moi puisque tu continues à m'écrire, à moi, obscur robin que tu dois croire engourdi dans l'assouplissement provincial.

Car tu ne sais même pas que je me sauve de l'engourdissement par le martyre.

Comme tu ris bien! de bon cœur et de tout!

Moi, je ne ris plus jamais, Geoffroy, et pourtant, dans ta lettre, il y a une chose qui m'a fait sourire, c'est le paragraphe où tu me reproches mon silence.

Mon silence! Je ne t'écris jamais, dis-tu? Malheureux! si tu recevais tout d'un coup toutes les mains de papier que j'ai barbouillées à ton intention! ce serait à submerger ta gaieté sous mes ennuis!

Te souviens-tu? j'étais fort pour tirer au mur à notre salle d'armes du collège. Je me confesse au mur en me confessant à toi, qui ne m'entends pas. Cela t'évite un chagrin, et pour moi, c'est peut-être plus commode....

Je suis chez ma mère à la campagne, sur la route d'Yvetot à Lillebonne. Mes deux sœurs se relaient auprès de mon chevet.

Tout le monde ici est très bon pour moi, mais le genre de bonté qu'on me témoigne implique un sentiment de protection. Dans ma famille, chacun me protège, mes sœurs aussi bien que ma mère, et les domestiques s'en mêlent à l'unanimité.

Notre vieille cuisinière met du sucre dans mes plats comme si j'étais un petit enfant.

J'ai dû très certainement, à la suite du coup de massue qui me terrassa à la ferme du Bois-Biot, donner quelques signes du mal mental auquel il a été fait allusion. Pendant plusieurs jours, je suis resté sans connaissance.

On me cache ces défaillances de mon cerveau, on me dit que j'ai eu le délire, mais j'ai conscience de m'être assis plusieurs fois moi-même à mon propre chevet, analysant avec une curiosité froide les symptômes de mon mal moral, me consolant, m'arraisonnant et me grondant.... Quittons ce sujet qui me donne le vertige.

On ne me cache pas tout, cependant. Ainsi, on me dit qu'en rentrant chez moi, après cette journée qui me broya le cœur, je trouvai ma mère qui m'attendait, et que je la maltraitai. Je n'en ai aucun souvenir, mais je m'en repens sur parole. On m'a pardonné.

On me dit aussi que j'envoyai des injures, avec un cartel en règle, à ce bon M. Ferrand, le président du tribunal, qui me l'a pardonné également.

Je lui sais gré de sa miséricorde, mais je ne me souviens ni du cartel ni des injures.

On me dit enfin que vers ce même temps, Olympe quitta Dieppe et le cercle brillant dont elle est la lumière pour me servir de garde-malade.

Le fait est que j'ai vaguement mémoire de l'avoir vue, plus belle que jamais, assise au pied de mon lit.

Il parait qu'elle a été bonne, empressée, ravissante de zèle charitable, et même....

Je peux bien être franc, puisque ma lettre ira où les autres sont allées: au mur.

Il parait même qu'Olympe a été mieux encore que cela.

Ma mère m'a avoué en grandissime confidence que Mme la marquise daignait se souvenir de nos enfantines amours.

Vois-tu cela?

De leur côté, mes sœurs échangent des regards attendris quand on parle d'Olympe. Célestine fait des allusions à la voiture de Mme la marquise qui est un huit-ressorts, s'il vous plaît. Julie lève les yeux au ciel et murmure des machines sentimentales. On ne me souffle plus jamais mot ni de la longue Sidonie, ni de Maria plus rose que les roses, ni d'Agathe, un peu déjetée, mais héritière. Si j'étais fat, je croirais qu'il dépend de moi, dès à présent, de remplacer M. le marquis de Chambray.

Jeanne, ma jolie petite Jeanne! mon cœur chéri! Olympe est bien belle et j'ai vu le temps où je ne plaçais rien au-dessus de la noblesse de son âme. Mais maintenant, je t'aime, Jeanne, et je n'aimerai jamais que toi!

Pièce numéro 21

(Note écrite au crayon par Lucien. Sans date.)

Olympe est revenue à Yvetot. Je ne pense pas qu'il y ait ici-bas une femme plus délicieusement belle.

Beauté de marquise ou plutôt beauté de reine. Mes sœurs ont l'air d'être ses sujettes.

Serait-il vrai qu'elle pût m'aimer? Que m'importe?

Maman me l'a dit positivement ce matin. Je n'y crois pas. Qu'y a-t-il de commun entre ce rayon et mon ombre?

Elle me parle peu. Je la trouve pâlie.

Mme Péry est sa parente. Si elle pouvait me procurer des nouvelles de Jeanne.

Je l'interrogerai le plus adroitement que je pourrai....

Pièce numéro 22

(Billet écrit et signé par M. le Dr Schontz. Tête de lettre imprimée portant le nom du docteur et cette mention: Spécialité pour les affections pulmonaires.)

Paris, le 24 juin 1865.

À M. L. Thibaut, juge, etc.

Monsieur,

J'ai confessé une pauvre mourante qui va laisser après elle sur la terre un ange abandonné. Je vous ai rencontré une fois à Paris, au temps où vous et moi nous étions des étudiants, chez M. le baron de Marannes. Il s'agit de sa veuve et de sa fille. On ne vous reproche rien, mais on souffre et on se meurt. Votre présence ne sauverait pas la malade, Monsieur, ma conscience, me force à l'avouer, mais la dernière heure serait adoucie. Faites selon les conseils de votre honneur et de votre cœur.

Pièce numéro 23

(Écriture de Mme la marquise de Chambray, hâtive et troublée, sans date ni signature.)

À M. Louaisot de Méricourt, agent d'affaires, rue Vivienne, à Paris.

Répondez courrier pour courrier.

Je suis dans la banlieue d'Yvetot, chez Mme veuve Thibaut, dont le fils très malade et peut-être fou, vient de s'enfuir.

Il doit être à Paris.

Je jurerais qu'il est à Paris.

Trouvez-le sur-le-champ.

Je dis: Coûte que coûte; trouvez-le, je le veux.

Pièce numéro 24

(Sans signature, mais écrit sur lettre à tête imprimée, ainsi conçue: Cabinet de M. Louaisot de Méricourt, consultations, démarches, renseignements, rue Vivienne, près du passage Colbert, Paris.)

Cinq heures moins le quart (pas d'autre date).

À Mme la marquise de Chambray, etc.

M. L. Thibaut, arrivé ce matin à Paris par train de onze heures.

Descendu chez Mme veuve Péry (baronne de Marannes), rue de Verneuil, 31, à midi moins dix.

Baronne décédée à quatre heures, soir.

Pièce numéro 25

(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)

Yvetot, 28 juin 1865.

À Mme la supérieure des dames de la Sainte-Espérance, à Paris.

Madame et chère mère,

Vous qui savez consoler tous les deuils, voici une bonne œuvre à accomplir.

Mlle Jeanne Péry de Marannes reste absolument seule après la mort de sa mère à qui j'ai pu faire quelque bien en son vivant. Elle n'a plus que moi de parente, et encore sommes-nous cousines si éloignées qu'il ne faut point chercher là l'origine de l'intérêt que je lui porte.

Vous m'avez appris, vénérable et chère mère, à secourir, autant qu'on le peut, tous ceux qui souffrent, indistinctement. Je voudrais que Mlle Péry pût trouver un asile et des consolations dans votre sainte maison, au moins pendant les premiers instants de sa douleur, et je vous prie d'être assez bonne pour envoyer une de vos respectables compagnes, rue de Verneuil. 31, au domicile de feu Mme Péry.

Vous donnerez à Mlle Jeanne une chambre convenable et la pension de 2e classe.

Il est bien entendu qu'elle ne devra recevoir aucune visite, sinon des personnes de notre sexe. Et encore, je m'en fie à votre discernement pour choisir les visiteuses.

Elle a le malheur d'être belle, et sa mère n'était pas une femme prudente.

Je m'engage à solder tous frais de quelque nature qu'ils soient, ayant trait à la mission que je vous donne, sur simple note remise par vous, et je vous prie bien d'agréer, Madame et chère mère, l'hommage de ma respectueuse affection.

Pièce numéro 26

(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut)

À M. Lucien Thibaut, etc., à Paris Yvetot,

3 juillet 65.

Que fais-tu donc là-bas, à Paris, mon pauvre garçon? As-tu envie de me faire mourir de chagrin! Ah! tu m'en as fait, tu m'en as fait depuis la mort de ton père qui ne s'en privait pas non plus! j'entends de me faire du chagrin.

Voyons, te crois-tu un collégien en vacances? à ton âge! Qu'est-ce que c'est que ces polissonneries-là? Tu vas perdre ta place, tout uniment, et par conséquent, ta carrière. Veux-tu me faire mourir de chagrin? Je l'ai déjà dit une fois. Tu me fais battre la breloque.

M. le président Ferrand est venu voir si tu étais de retour. Voilà ses propres paroles: «Si c'est comme ça que votre fils nous récompense de son avancement sur place! Nous avons remué ciel et terre pour qu'il monte juge, et il se comporte comme un paltoquet!»

Que veux-tu que je lui réponde, à cet homme-là? Il est bon comme le bon pain, mais on se lasse, à la fin des fins. Est-ce que je peux lui dire dans le tuyau de l'oreille: «Mon garçon a un coup de marteau?»....

Vois-tu, c'est tout bonnement terrible. Les mères sont trop malheureuses. Quand tu auras été mis à pied, de quoi vivras-tu? Je vendrai bien ma chemise pour toi, c'est sûr, mais on ne va pas loin avec ça.

Et M. Ferrand me le disait encore hier: «Qu'il ne se fie pas à l'inamovibilité. Ça peut craquer.» Tu es bien coupable!

Tes sœurs sont furieuses. Si tu n'avais pas notre Olympe pour te défendre envers et contre tous, même contre moi, ces demoiselles t'écriraient des lettres qui t'arracheraient les yeux de la tête.

Quel ange que cette femme-là! J'entends notre Olympe, car Célestine et Julie ne sont pas tout à fait des anges.

Écoute donc! Les partis ne se présentent pas pour elles aussi nombreux que les marguerites dans les prés. Et c'est toi qui en es la cause.

Si tu t'étais marié avantageusement comme on t'en a donné les moyens, leurs relations auraient doublé du coup, et leurs chances de se placer aussi. Dame! elles comptaient là-dessus, les pauvres biches. Sais-tu que Célestine va sur ses vingt-sept ans? ça commence à n'être plus si tendre que du poulet. Le matin, quand elle n'est pas encore pomponnée, on ne peut pas, avec la meilleure volonté du monde, la prendre pour un enfant.

Les mères sont bien malheureuses! Tant pis si je l'ai déjà dit.

Julie passera encore plus vite que sa sœur parce qu'elle a des idées romanesques. Ça ride, à la longue.

Voilà ou nous en sommes à cause de toi!

Mais il ne s'agit pas de nous, mon pauvre innocent, les femmes, c'est bon pour souffrir; il s'agit de toi, il ne s'agit que de toi. Quinze jours d'absence sans congé pour une petite savoyarde qui n'a pas même d'aisance!

Tu crois peut-être qu'on ne sait pas ton histoire? Raye ça de tes papiers.

Là, tiens, ce n'est pas propre. Ah! mais non!

Toi qui avais tant de conduite autrefois! M. Ferrand me le disait encore avant-hier: «Pour avoir inventé la poudre, non! mais il ne faisait jamais de grosses bévues, et quant à la conduite, un cœur!»

Ah ça! nigaud, tu n'as donc pas un œil de chaque côté de ton nez? Tu ne vois donc rien! Célestine et Julie s'en rongent le bout des doigts jusqu'au coude, et moi je dépéris, ma parole. Je sens que ça me conduit au tombeau.

Faudra-t-il qu'elle te fasse la cour? J'entends notre Olympe. Et chanter des sérénades sous ta croisée, avec accompagnement de guitare? Ou t'envoyer sa déclaration sur timbre par huissier?

Ah! godiche! godiche! un brin de sultane comme ça! je l'ai vue s'habiller l'autre soir, écoute... ma parole, tu me ferais dire des choses qui ne sont pas convenables!

Mais c'est aussi par trop fort de voir un grand benêt comme toi passer devant le bonheur, les yeux tout larges, et ne pas seulement se douter que la plus charmante femme du pays de Caux languit d'un penchant qu'elle a pour lui!

Je ne suis pas notaire, pas vrai, mais on peut évaluer, ça divertit toujours. À combien la comptes-tu? Soixante mille? Et le pouce! Je vas t'établir ça.

Elle a tout le bien du marquis, tout, tout, tout! à la barbe des collatéraux! Et je ne parle pas des millions du fournisseur dont on cause par-dessus les moulins. C'est du roman, ça, le solide me suffit.

Écris en haut cinquante mille. Et la plus-value des terres, encore: tu peux bien mettre cinquante-cinq.

Écris au-dessous dix mille pour ses biens à elle: ça fait déjà soixante-cinq.

Attends! la vieille cousine Bezuchon aurait bien pu se souvenir de moi, c'est sûr, eh bien! non. L'eau va toujours à la rivière. C'est Olympe qui a eu les œillets salants de la cousine au Croisie: douze mille à poser.

En plus, l'oncle de ton ami Albert, le vieux Rochecotte du Havre avait un faible pour Olympe—comme tout le monde parbleu! excepté toi—et il lui a laissé un tout petit cadeau de 50 actions de la Banque de France.

À 3.700 francs l'action, ça nous donne un capital de cent quatre-vingt mille.

Et les économies qu'elle doit faire tout en vivant comme une reine?

As-tu su qu'elle a refusé Albert de Rochecotte? Et pourquoi? Albert est un garçon de trente à quarante mille depuis la mort de son oncle. Julie le trouve joliment bien.

Imbécile! Voilà le mot lâché. Elle passe cent mille, j'en mettrais ma main au feu! Et toi, tu n'as que ta toque. Si j'étais homme, je te battrais comme plâtre. Tes sœurs, elles, n'y vont pas quatre chemins, elles veulent te flanquer sur la gazette, aux annonces, comme un chien perdu et te faire ramener par les gendarmes.

Voyons, sois gentil, mon petit, ton paquet n'est pas long à faire, reviens, je t'en prie. Ta créature ne peut pas être de moitié si jolie que notre séraphin d'Olympe.

Olympe! avec sa fortune! le ciel ouvert! et monsieur fait des façons!

Si je l'ai dit, c'est bon, je le radote: les mères sont bien malheureuses!

Pièce numéro 26 bis

(Écrite et signée par la supérieure des Dames de la Sainte-Espérance.)

Paris, ce 4 juillet 1865.

À Mme la marquise de Chambray, en son château, près et par Dieppe.

Ma chère fille,

J'ai le regret de vous apprendre que votre charitable intention au sujet de la demoiselle Jeanne Péry n'a pas eu le résultat qu'elle méritait et que vous désiriez.

Le nécessaire fut fait en temps pour prendre, rue de Verneuil, 31, et amener dans notre maison cette jeune personne à laquelle vous aviez la bonté de vous intéresser.

On lui donna une chambre commode et bien aérée, avec vue sur les arbres de l'enclos: elle eut la pension de deuxième classe à laquelle on ajouta quelques douceurs et toutes les consolations imaginables.

Je l'invitai même une fois, à cause de vous, chère fille, à ma modeste table privée, avec les grandes pensionnaires du premier degré.

Rien n'y a fait. Elle s'est tenue à l'écart pendant tout le temps de son séjour, rebutant nos mères par son silence boudeur qui ressemblait peu, en vérité, à la résignation chrétienne.

Puis, le matin du septième jour, elle a pris la clé des champs.

Elle était libre d'aller et de venir. Nous n'avions pas le droit de fermer sur elle la grille du cloître.

Je vous dirai, chère fille, qu'elle avait des lettres dans son tiroir. Nous avons cru devoir en parcourir une ou deux. Elles étaient signées de deux initiales L. T. et toutes remplies d'amour pur, de jeunes rêves, d'élans de l'âme et autres balivernes ridicules.

Sa fuite ne nous a donc causé aucune surprise.

Je vous rappelle les conditions de notre établissement: le mois commencé est dû en entier, plus le service et quelques suppléments tels que ports de lettres, visites de médecin, articles de pharmacie, bains, etc.

Notre mère-économe a pris la liberté de tirer sur vous et la présente vaut avis.

Je suis, en J. C, ma chère fille, etc.

P. S.—Nous sommes toujours en pourparlers avec le vieux millionnaire de la rue du Rocher, pour le terrain où doit être bâtie notre nouvelle maison. Il possède des hectares dans Paris! Et au prix où il veut vendre, nul ne saurait évaluer l'immensité de cette fortune.

On dit que vous êtes sa parente; ma chère fille, ne pourriez-vous lui écrire en notre faveur, faisant valoir avec votre tact précieux et votre brillante intelligence, que nous sommes un établissement de bienfaisance et que nos ressources sont bien bornées?

Je ne sais ce qu'il faut croire sur l'origine peu honorable des grands biens de ce vieillard, qui vit en dehors de l'Église, quoique séparé du monde.

Son nom est peu connu dans nos quartiers, bien qu'il y possède d'énormes immeubles, mais son sobriquet, «le Fournisseur», est populaire par l'envie et la haine qu'il inspire.

Avec un pied dans la tombe, qu'a-t-il besoin d'augmenter encore ses richesses? Parlez-lui pour nous. Ce qu'il lui faudrait ce sont des prières.

Vous, chère fille, vous sauriez sanctifier cette fortune si, comme on le dit encore, elle vous venait en tout ou en partie par voie d'héritage.

Pièce numéro 27

(Anonyme. Écriture inconnue. Main de copiste. Sans date ni lieu de départ.)

À M. L. Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot, Paris.

Ainsi finit l'histoire! La minette a sauté par la fenêtre de son couvent et rôtit le balai quelque part dans le pays latin ou ailleurs.

Naturellement, on vous accuse de l'avoir enlevée.

C'est bien fait. Tout n'est pas bénéfice dans le métier d'amoureux, vous verrez çà.

Est-ce que vous n'êtes pas l'ami du nouvel héritier, Albert de Rochecotte? Avertissez-le de faire attention aux petites pattes de sa Dulcinée.

Ces Fanchonnettes ont des griffes quelquefois.

Pièce numéro 28

(Écrite et signée par M. Louaisot de Méricourt, agent d'affaires.) Ce mercredi (sans autre date).

À M. Lucien Thibaut, juge, etc.

Monsieur et cher compatriote,

Je suis, comme vous, de cet excellent pays de Caux, qui peut passer pour le jardin de la Normandie.

Sans avoir l'honneur d'être personnellement connu de vous, j'ai nourri des relations que j'oserais dire assez intimes avec plusieurs membres de votre respectable famille.

À ces titres, j'ose vous prier de m'accorder un rendez-vous d'affaires, soit chez vous, soit à mon cabinet qui n'est pas sans jouir d'une certaine notoriété dans la capitale (rue Vivienne, près du passage Colbert, non loin du Palais-Royal).

J'aurais à vous communiquer de vive voix des particularités concernant deux personnes dont l'une s'intéresse à vous et dont l'autre vous intéresse.

Tout retard pourrait être fâcheux.

Pièce numéro 29

(Écriture de Lucien. Non signée et non datée.)

Je ne sais pas si je suis éveillé. Je crois plutôt que je rêve. Ce qui m'arrive est tellement étrange que je doute, même après avoir entendu et vu.

Geoffroy! Je suis bien sûr que tu te serais rendu, comme je l'ai fait, à l'appel de ce M. Louaisot de Méricourt. Son nom ne m'était pas inconnu. Il appartenait à une famille de notaires, établi à Méricourt, arrondissement de Dieppe. On a beau se raisonner, ces rendez-vous mystérieux, donnés par les gens d'affaires, ont quelque chose d'irrésistible.

Surtout quand le mystère est déjà entré dans notre vie par quelque porte que ce soit.

Or, le mystère m'enveloppe et déborde tout autour de moi.

On y va toujours à ces rendez-vous qui sont des promesses ou des menaces: J'y suis allé.

C'est au cinquième étage d'une grande maison de la rue Vivienne, dont les fenêtres, ouvertes sur le derrière, dominent le vitrage du passage Colbert.

J'ai été reçu par une grosse joufflue de servante, portant le costume de chez nous, un peu amendé à la parisienne. Elle m'a toisé d'un regard joyeusement effronté et m'a dit en balançant ses boucles d'oreilles d'or en girandoles:

—Comment vous va? C'est vous qu'êtes le gentil garçon de juge? Je vous reconnais bien comme ça du premier coup, quoique je ne vous aie encore jamais vu. Je n'aime pas beaucoup les juges, mais je raffole des amoureux. Censé, le patron est à déjeuner chez Véfour; mais entrez tout de même, vous l'attendrez dans sa chapelle.

En parlant ainsi avec le pur accent d'Yvetot, elle m'avait pris par le bras, sans façon, et me poussait à travers un salon, riche en poussière, dont les meubles étaient dérangés à la diable.

—C'est moi qui fais le ménage, reprit-elle avec son rire retentissant, ça se voit, pas vrai? Farceur!

Elle ouvrit une porte et m'en fit passer le seuil.

—Voilà, continua-t-elle, c'est l'atelier, la fabrique et la renommée. Voulez-vous un coup de sec? ou demi-sec? Vous aimez peut-être mieux le tout doux? Il y a toujours de quoi dans l'armoire, au goût des messieurs et des dames.

Cette coquine, un peu trop mûre pourtant, était brutalement jolie avec sa coiffe normande, surchargée de dentelles, et son jupon court. Elle tourna la clé d'un placard pour y prendre sans doute du sec ou du demi-sec, mais mon geste l'arrêta.

—Bah! s'écria-t-elle en riant plus fort, pas même ce qui plaît aux demoiselles? On nous avait bien dit que vous étiez un agneau. Alors asseyez-vous et gobez le marmot en pensant à votre bergère. À vous revoir.

Elle sortit, claquant la porte à tour de bras.

J'étais seul dans le cabinet de M. Louaisot de Méricourt; une grande pièce basse d'étage, avec châssis régnants, chargés de casiers. Des deux côtés de la cheminée qui supportait une vilaine pendule, il y avait deux magnifiques consoles, genre Boule, avec bouquets de fleurs et de fruits en pierres précieuses.

Mais je ne remarquai point cela dans le premier moment parce que mon attention fut tout de suite attirée vers un assez vaste bureau flanqué d'un fauteuil de cuir, forme grenouille, sur lequel un véritable fouillis de pièces de procédure et de dossiers s'éparpillait.

Un mouvement venait de se produire sur ce bureau. Le vent de la porte brusquement poussée par la Normande, avait soulevé une feuille de papier blanc posée sur le devant de la tablette.

Et la feuille, en s'envolant, avait découvert un agenda d'où sortait, en manière de signet, un portrait-carte photographié.

De la cheminée, près de laquelle j'étais, c'est à peine si on pouvait distinguer la nature de ce dernier objet; encore bien moins était-il possible de reconnaître la personne représentée.

Je déclare même que je n'aurais pas su dire, en m'appuyant sur le seul témoignage de mes yeux, si le portrait représentait un homme ou une femme.

Et cependant je m'élançai en avant avec un battement de cœur qui faillit me jeter foudroyé sur le plancher. Je saisis l'agenda, j'en arrachai la carte, et je reconnus, au travers d'un éblouissement, le sourire bien aimé de ma petite Jeanne.

Oui, de Jeanne que j'avais tourmentée tant de fois pour avoir son portrait, et qui jamais ne me l'avait donné!

L'instant d'auparavant j'aurais cru pouvoir affirmer que Jeanne n'avait jamais posé devant un photographe.

Mais c'était bien elle, vivante, on peut le dire, et parlante.

Au dos de la carte où le nom du photographe avait été effacé par un grattage, il y avait quelque chose d'écrit au crayon.

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