CHAPITRE VII
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Cécile Aubrac n’était pas folle, comme le croyait la baronne. Cécile Aubrac avait appris de la bouche de Louis Mareuil, le lendemain de la mort de son mari, que ce mari était indigne d’elle et que sa tante s’était prêtée à jouer, d’accord avec les Verdalenc, une honteuse comédie. Elle savait que Louis n’avait jamais cessé de l’aimer, que sa prétendue liaison avec une femme de théâtre n’était qu’un mensonge inventé par madame Verdalenc et par son imbécile de mari, qui avait écrit la lettre anonyme où Louis était signalé comme un intrigant de bas étage.
Et Cécile, qui ne ressemblait guère d’ailleurs à madame Mornas, était aussi virile et aussi résolue qu’elle.
Elle s’était décidée, séance tenante, à rompre avec sa tante et avec le monde, sans prendre aucun souci du qu’en dira-t-on ; à vivre indépendante comme une jeune fille de la libre Amérique et à attendre avec calme et confiance que son fiancé lui fût rendu, le fiancé qu’elle avait choisi et qu’elle n’avait pas cessé d’aimer.
Alors que tous, même Darès, doutaient de l’innocence de Louis, elle n’en avait jamais douté. Elle n’avait pas cessé un seul instant de rassurer la mère, la sœur et les amis de Louis Mareuil, qui désespéraient presque de le revoir.
Madame Mornas n’a pas peu contribué à la soutenir dans cette dure épreuve et elle lui en est profondément reconnaissante.
Elle a, du reste, arrangé sa vie de telle sorte qu’elle ne donne aucune prise à la médisance.
L’appartement meublé que Darès a loué pour elle est au premier étage d’une maison honorablement habitée. Il était occupé par une famille anglaise qui passe l’hiver à Nice et qui fait l’économie d’un loyer sur deux.
Cécile y est servie par la vieille gouvernante qui l’a élevée et qui n’a pas hésité un seul instant entre la fille du regretté docteur Aubrac et l’insupportable baronne.
Elle n’y reçoit pas d’autres visites que celles de madame Mornas et de Darès, qui s’est constitué son protecteur et son conseil. Elle ne sort que pour aller voir madame Mareuil qui ne vient pas chez elle, parce qu’elle n’approuve pas cette installation hardie et parce qu’elle ne veut pas la consacrer par sa présence.
Elle a conçu pour ce brave Georges, qui n’abandonne pas ses amis dans le malheur, une vive affection et elle rêve de devenir sa belle-sœur. Elle ne lui parle que d’Annette Mareuil, et elle ne parle à sa chère camarade de pension que de Georges Darès. Elle veut les marier et le projet est en bonne voie de réussite. Ils s’aiment et s’ils ne se le disent pas encore, c’est que la maison de l’avenue Frochot est en deuil et qu’on n’ose y parler que de l’absent.
Et Cécile n’a pas craint de commettre une imprudence pour jouir du triomphe de l’auteur des Vignes malades. Elle a tenu absolument à y assister, et elle y a entraîné Victoire, sa gouvernante dévouée. Elle est entrée au théâtre voilée jusqu’aux dents, et elle s’est cachée derrière le grillage d’une baignoire.
Puis il est venu un moment où elle a brûlé ses vaisseaux en se montrant. Elle n’y tenait plus, et, en voyant Darès dans la loge de madame Mornas, elle n’a pas su résister à l’envie de sourire aux deux seules personnes qui soient restées fidèles à la cause de Louis.
L’effet a été déplorable, car d’autres l’ont aperçue, et Darès n’a pas manqué de la gronder le lendemain ; mais elle ne se préoccupe guère de l’opinion du couple Verdalenc, et au point où elle en est, il lui importe peu que les gens du monde glosent sur sa conduite. Elle a sa conscience pour elle et elle a aussi la foi. Elle croit fermement que ses peines vont finir, que Louis Mareuil sera bientôt libre et qu’elle l’épousera avant l’année révolue.
Georges lui a apporté de bonnes nouvelles, et sans entrer dans des détails inutiles, il lui a appris qu’on est sur la trace du véritable assassin et que l’affaire est entrée dans une phase meilleure. Il n’a pas cru devoir lui dire qu’on soupçonne une femme ; mais il lui a promis de revenir le jour suivant, et il lui a laissé entendre que ce jour compterait parmi ses jours heureux.
Il est midi et elle l’attend, assise près d’une fenêtre qui donne sur le boulevard Haussmann.
Elle a pris un repas matinal ; sa toilette est faite pour sortir, car elle compte prier Georges de la conduire chez madame Mareuil, qu’elle n’a pas vue depuis la première représentation de la féerie, c’est-à-dire depuis l’avant-veille.
Elle s’est terminée par un triomphe, cette première. Darès a été nommé le premier et son nom a été salué par une triple salve d’applaudissements. On ira à la centième, il n’y a qu’une voix pour le dire, et une forte somme grossira dans trois mois le capital de l’heureux auteur.
— Annette sera riche, pensait Cécile, plus riche que moi, et ce sera justice, car je ne la vaux pas ; mais elle ne sera pas plus aimée que moi. Si Louis le veut, nous habiterons ensemble. Nous aurons une grande maison, là-bas, sur la hauteur, dans le quartier des artistes. Sa mère demeurera avec nous…
Ce rêve de bonheur fut interrompu par un violent coup de sonnette.
— C’est Georges, dit Cécile en se levant.
Et elle prêta l’oreille pendant que Victoire allait ouvrir au visiteur qui s’annonçait.
Mais Cécile n’entendit pas la voix claire et sonore de Darès, et la porte du salon ne s’ouvrit pas. La gouvernante parlementait sans doute avec un étranger, et Cécile s’en allait tristement reprendre sa place près de la fenêtre, quand Victoire parut tenant à la main un objet enveloppé dans du papier gris.
— On vient de me remettre ceci pour madame, dit-elle en posant le paquet sur une console.
— Qui, on ? demanda Cécile désappointée.
— Un commissionnaire.
— C’est singulier, je n’ai rien acheté.
— Je lui ai demandé de quelle part il venait. Il m’a répondu qu’on lui a remis le paquet dans la rue.
— Et il est parti ?
— Oui… Sa course était payée, et j’ai pensé que l’envoi venait de M. Darès ou de mademoiselle Mareuil.
— C’est bien… je verrai… laisse-moi.
Victoire s’en alla et Cécile ne se pressa point de défaire le paquet. Les cadeaux ne l’intéressaient guère. Elle réfléchit pourtant, et elle se souvint que la sœur de Louis lui avait parlé tout récemment d’un éventail qu’elle était en train de peindre et qui devait être un chef-d’œuvre.
— Victoire a raison, pensa-t-elle. C’est un présent que me fait ma chère Annette… une surprise… Ce n’est pas celle que j’attends chaque jour… mais c’est peut-être un heureux présage… un bonheur n’arrive jamais seul.
Et elle dénoua le cordon rose qui liait l’enveloppe.
Elle fut bien étonnée de trouver sous le papier un écrin en maroquin noir, qui n’avait pas du tout la forme d’un étui.
— Non, murmura-t-elle, ce n’est pas un éventail.
Elle ouvrit l’écrin et elle vit qu’il contenait un collier, mais un collier d’une espèce toute particulière.
Il était en or bruni avec des ornements bizarres, des pendeloques d’argent, alternant avec des pointes d’acier ouvragées et fouillées comme un coffret italien du temps de la Renaissance.
Tout cela formait un ensemble original et charmant.
— C’est une vraie merveille, s’écria Cécile. A coup sûr, on ne trouverait pas le pareil dans tout Paris. On ne travaille ainsi que dans les pays sauvages… au Montenegro, au Caucase… Un ouvrier français ne saurait pas imiter ce collier… il a dû être rapporté d’Orient par quelque collectionneur de curiosités étrangères… Mais qui donc me l’envoie ?… Ce n’est assurément pas Annette… Si elle possédait ce bijou exotique, elle me l’aurait montré. Serait-ce Georges ?… Mais oui… Georges a visité, l’été dernier, l’Illyrie, la Dalmatie et une foule d’autres contrées où personne ne va… c’est lui qui l’a acheté… il n’y a qu’un artiste pour avoir tant de goût… et comme il n’en est pas encore à faire des cadeaux à Annette, il a pensé à moi.
Elle tira le collier de l’écrin et elle l’examina de près.
— Le travail est d’une finesse exquise, murmura-t-elle, et ce mélange de métaux est du plus heureux effet… Mais j’y pense… s’il m’envoie cette parure, n’est-ce pas comme s’il me disait : Ne pleurez plus et faites-vous belle pour recevoir l’absent ?… Viendra-t-il ?… Je n’ose l’espérer, mais Georges viendra, lui… c’est l’heure… dans quelques instants il sera ici… je veux qu’il voie son collier autour de mon cou.
Elle alla se placer devant une glace et elle chercha le fermoir de la chaîne d’or pour l’ouvrir.
Elle ne le trouva pas tout d’abord. Les maillons semblaient étroitement soudés les uns aux autres, et il devait exister quelque part un ressort caché sur lequel il fallait appuyer.
Il n’y avait pas d’autre moyen de le découvrir que de presser successivement chacun des anneaux ornés de pendeloques ou hérissés de pointes, et elle se mit avec ardeur à cette besogne difficile.
Elle était tout étonnée de ne pas trouver ce ressort rien qu’en examinant de très-près ce bijou extraordinaire. Les colliers sont faits pour être portés au cou, et, pour les y accrocher, il faut commencer par les ouvrir. Or, celui-là ne présentait aucune solution apparente de continuité. Il semblait qu’il fût fait d’une seule pièce, et Cécile commençait à penser qu’il n’était bon qu’à être exposé derrière une vitrine comme objet d’art.
A force de le palper cependant et de l’égrener entre ses doigts, chaînon par chaînon, comme une dévote égrène son chapelet, elle finit par apercevoir une charnière presque imperceptible, qui se cachait entre deux mailles, et en l’approchant de ses yeux, elle reconnut que cette charnière était entourée d’une couronne de petites aiguilles très-acérées.
Cette découverte l’intrigua considérablement, et il lui vint à l’esprit que c’était peut-être une mode monténégrine ou illyrienne, quelque chose comme une épreuve qu’on imposait à la personne qu’on gratifiait de ce présent, qui devait être dans ces pays lointains le présent traditionnel du fiancé à sa fiancée.
Cécile n’était pas femme à s’arrêter devant une difficulté, et le danger de se piquer les doigts ne l’effrayait guère. Elle tenait à se parer du collier et à se regarder dans une glace pour voir s’il ressortait bien sur la blancheur de sa peau.
Elle saisit d’une main la charnière et avec l’ongle de son autre main elle allait peser sur le ressort, au risque d’enfoncer les aiguilles dans sa chair, lorsque la porte s’ouvrit brusquement.
Cécile se retourna au bruit, sans poursuivre son opération, et poussa un cri de joie.
C’était Georges qui entrait ainsi, à la tartare, le chapeau sur la tête et le visage épanoui.
Elle courut à lui pour demander quelles nouvelles il apportait ; mais il ne lui laissa pas le temps de parler, et comme il avait lu sa pensée sur son visage :
— Bonnes ! s’écria-t-il, excellentes !
— Il est libre ?
— Pas encore, mais ça ne tardera pas. Son innocence est démontrée… archi-démontrée… le reste n’est plus qu’une question de temps…
— Encore attendre ! murmura tristement Cécile.
— Oh ! pas beaucoup. J’aurais dû dire une question de jours… peut-être une question d’heures.
— Quoi ! je puis espérer le revoir aujourd’hui ?
— Ça dépend du juge d’instruction qui est on ne peut mieux disposé… et aussi du chef de la sûreté… On attend son rapport et il m’a promis qu’il irait vite en besogne… Je ne serais pas surpris que la drôlesse pour laquelle on a emprisonné notre pauvre Louis fût arrêtée ce matin.
— C’est donc une femme.
— Oui, et très-probablement une femme du monde. On en est sûr. Le chef de la sûreté me l’a affirmé, sans me la nommer.
— Comment donc a-t-on su la vérité ?
— Il est survenu un événement imprévu… la coupable s’est pour ainsi dire livrée elle-même… sans le vouloir, bien entendu… C’est le doigt de Dieu, comme on dit… Mais à quoi bon vous raconter cette histoire, puisque Louis est sauvé.
— Je veux la connaître… je veux savoir à qui je dois le bonheur de le retrouver.
— A un homme fort intelligent, à ce chef de la police que je viens de vous citer. Avant-hier, au théâtre, il avait amené un habitant de Boulogne qui connaissait de longue date le propriétaire de la baraque où s’est caché le meurtrier. Ce propriétaire avait disparu du pays depuis quinze ans et restait introuvable. Le hasard l’a amené à la première représentation de ma pièce… Ma littérature lui plaisait, à ce qu’il paraît… Je l’ai vu à l’orchestre, sans me douter que c’était lui, et je l’ai remarqué à cause de l’étrangeté de son costume…
— N’avait-il pas une veste de chasse et une casquette de jockey ?
— Précisément. L’habitant de Boulogne l’a reconnu, l’a abordé dans le corridor des premières loges et a fait la sottise de le laisser partir, après l’avoir prévenu que la police le cherchait. Le chef de la sûreté désespérait de jamais remettre la main sur lui, lorsque hier matin on a ramassé sur le quai de Valmy, qui borde le canal Saint-Martin, le cadavre d’un individu dont le signalement se rapportait à celui de l’homme que nous avions vu la veille au théâtre.
— Quoi ! on l’a assassiné, lui aussi !
— On n’en sait rien. Son corps ne portait pas de blessure apparente. Mais comme tout porte à croire qu’il n’est pas mort de sa mort naturelle, on pense qu’il a été empoisonné. On doit être fixé maintenant, car l’autopsie a été faite ce matin.
— Et ce serait cette femme qui, pour se défaire de son complice, aurait… C’est bien invraisemblable.
— C’est au contraire très-probable ; mais le grand point, c’est qu’on a trouvé dans les poches de l’homme des papiers qui serviront à découvrir la vérité… un ancien passe-port au nom de Garnaroche qu’il portait autrefois, lorsqu’il habitait Boulogne, et un permis de chasse à un autre nom… sans doute celui qu’il avait pris dans sa nouvelle résidence… une petite commune des environs de Chantilly. Le chef de la sûreté s’y est transporté immédiatement, et l’enquête qu’il a faite sur place a dû donner des résultats importants. On saura à qui appartient la propriété dont ce Garnaroche était le régisseur… on saisira peut-être des correspondances. Ces opérations ont occupé toute la journée notre brave commissaire, mais il a dû rentrer hier soir ; je le verrai aujourd’hui et il ne refusera certainement pas de m’apprendre où en est l’affaire.
— Et vous vous flattez qu’il vous apprendra en même temps que le juge a reconnu l’innocence de Louis.
— J’en suis convaincu.
— Je voudrais partager vos illusions, mon ami, mais je crains bien que vous ne vous trompiez. Je m’illusionnais aussi, moi… je m’imaginais que l’envoi de ce bijou était un présage de bonheur.
— On vous a envoyé un bijou ? demanda Georges, qui ne comprenait pas du tout.
— Vous le savez bien, puisque c’est vous qui me faites ce cadeau.
— Quel cadeau ?
— Pourquoi le nier ? Je l’ai reçu avec joie et je l’admirais au moment où vous êtes arrivé. J’allais le mettre à mon cou pour vous faire honneur…
— Mettre… quoi ?
— Ce collier, répondit Cécile, en lui présentant la chaîne d’or et d’acier qu’elle tenait encore à la main. Vous l’avez rapporté de votre voyage sur les côtes de l’Adriatique… j’ai deviné cela…
— Je n’ai rien rapporté du tout et je ne vous ai rien envoyé.
— Comment ! Ce n’est pas vous ?… Qui donc, alors ?
— Je ne m’en doute pas. Voulez-vous me permettre d’examiner l’objet ?… C’est très-curieux, ma foi !… Mais je n’ai rien vu de pareil dans les pays que j’ai parcourus cet été… Et vous dites que la personne qui vous l’offre a gardé l’anonyme ?
— Aucune lettre n’accompagnait l’envoi, qui a été apporté par un commissionnaire.
— Diable ! mais… c’est très-compromettant d’accepter un cadeau d’un inconnu, dit gaiement Georges Darès ; c’est même dangereux quelquefois… Ce collier est hérissé de pointes d’acier… il ressemble à un instrument de torture.
— Il n’en est que plus original. Du reste, j’ai eu beaucoup de peine à trouver le ressort qu’il faut presser pour l’ouvrir…
— Mais vous ne l’avez pas ouvert ?
— Non. C’est tout un travail que vous avez interrompu.
— Je vous conseille de ne pas le reprendre, dit vivement Georges après avoir examiné de près la fermeture. Ce présent m’est suspect.
— Croyez-vous donc qu’il est empoisonné ? demanda Cécile en souriant.
— On ne sait pas. J’ai entendu avant-hier, au théâtre, dans la loge de madame Mornas, un vieux fou raconter qu’il avait inventé un poison qui tue les gens par une simple piqûre…
— Je le connais. C’est un médecin, n’est-ce pas ?
— Oui : un homœopathe qui a eu jadis de grosses querelles avec votre père et qui ne vous veut pas de bien.
— Que lui ai-je donc fait ?
— Vous, rien, mais il exécrait le docteur Aubrac, et les haines des savants sont tenaces. Cet affreux bonhomme a dit, devant moi, qu’il prendrait un plaisir extrême à essayer sur vous, qui êtes la fille de son ancien ennemi, le venin qu’il a composé.
— S’il avait eu l’intention de le faire, il ne l’aurait pas dit.
— C’est possible… mais, quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas toucher à ce collier… Je commence par le remettre dans son écrin et je me propose d’ouvrir une petite enquête pour savoir d’où il vient. Et même, si vous m’y autorisez, je le porterai au chef de la sûreté, qui s’entend beaucoup mieux que moi à éclairer les mystères.
— A quoi bon ? soupira Cécile. Que m’importe de savoir qui m’a envoyé ce collier ? Je ne le porterai jamais, puisqu’il ne vient pas de vous.
— Réflexions faites, murmura Georges, peut-être vaut-il mieux que vous le gardiez… sauf à le montrer plus tard… Promettez-moi seulement que vous n’y toucherez pas.
— Je ne veux même plus le voir, dit la jeune femme en s’approchant de la table pour refermer l’écrin que Darès avait laissé ouvert après l’y avoir placé.
A ce moment, Victoire entra et vint parler à l’oreille de sa maîtresse, qui répondit tout haut :
— Tu sais bien que pour elle, j’y suis toujours.
Et s’adressant à Georges :
— C’est madame Mornas. Vous permettez que je la reçoive ?
— Comment donc ! Je suis charmé de la rencontrer… et très-curieux d’apprendre où en sont les affaires de Louis.
La gouvernante introduisit madame Mornas, qui s’avança le sourire aux lèvres et s’en alla tout droit embrasser Cécile sur le front. Puis se tournant vers Darès, elle lui donna une poignée de main, à l’anglaise.
— Eh bien ! dit-elle, il est sauvé.
— Qui ? s’écrièrent à la fois Cécile et Georges.
— Votre ami, cher monsieur ; votre fiancé, chère enfant. Mon mari a signé hier l’ordonnance de non-lieu. Il m’a appris cette bonne nouvelle ce matin en déjeunant avec moi, et j’accours. J’ai voulu être la première à vous l’annoncer.
— Merci !… oh ! merci ! balbutia Cécile qui étouffait d’émotion et de joie… J’avais le pressentiment que je vous devrais mon bonheur.
— Ce n’est pas à moi que vous le devez, chère petite. M. Mornas est un magistrat consciencieux et M. Mareuil a été injustement soupçonné. La vérité ne pouvait pas manquer de se faire jour. L’erreur ne s’est que trop prolongée.
— Elle durerait encore, si le hasard ne nous était venu en aide, dit Georges entre ses dents.
— Mais elle a été enfin reconnue. Les faits qui semblaient accuser ce jeune homme ont été expliqués. Ainsi, il est prouvé maintenant, par des témoignages irrécusables, qu’il est arrivé à Boulogne dix minutes après que le crime a été commis, et que s’il n’est pas rentré chez sa mère, c’est qu’il a passé la nuit à errer sous les fenêtres de l’appartement de madame Aubrac.
— Et, demanda Darès avec une certaine hésitation, cette bourre de fusil qu’on a ramassée dans la rue, devant le restaurant Cabassol, et qui était faite avec une page arrachée d’un livre que Louis vient de publier ?…
— Mon mari m’a parlé de cela. Il avait d’abord pris cette trouvaille pour un indice grave, mais il a réfléchi que beaucoup d’exemplaires de ce livre ont été vendus par l’éditeur ou donnés par l’auteur à ses amis et connaissances… que d’ailleurs M. Mareuil n’aurait pas été assez fou pour s’en servir, et qu’au contraire le véritable criminel était intéressé à détourner les soupçons sur un brave garçon que le mariage de notre chère Cécile désespérait. La prétendue preuve contre lui s’est retournée en sa faveur. Si je vous disais qu’il m’a dédié, à moi qu’il connaissait fort peu, ce volume intitulé : Chants des grèves… rien ne m’empêchait d’en détacher une page pour bourrer une arme à feu, si j’avais eu des raisons pour tuer M. Trémentin… et ce que je n’ai pas fait, un autre a pu le faire…
— J’ai donc eu raison de garder les feuillets que j’ai trouvés dans la baraque, s’écria Darès… Il faudra que je les envoie à M. Mornas. Ils pourront l’aider à découvrir le coupable. Si l’on dénichait quelque part un exemplaire incomplet, on n’aurait qu’à vérifier si les feuilles qui manquent sont celles que j’ai précieusement conservées et que je montrerai quand on voudra.
— C’est une excellente idée que vous avez là… Seulement, il est peu probable que la personne qui a déchiré le livre ait oublié de brûler une pièce si compromettante.
— En effet… elle a dû jeter au feu ce qui en restait. Mais on a d’autres moyens de la convaincre. A l’heure qu’il est, le chef de la sûreté doit la connaître. C’est sans doute après avoir lu son rapport que M. Mornas s’est décidé à rendre l’ordonnance de non-lieu.
— Je… je ne crois pas, dit madame Mornas en laissant percer sur son visage un certain étonnement. Si mon mari avait vu hier ce commissaire de police, il me l’aurait dit ce matin.
— Mais, du moins, il vous a parlé de la singulière trouvaille que les agents ont faite ?…
— Non… Quelle trouvaille ?
— Alors, c’est qu’il ne la connaissait pas encore, car elle est d’une importance capitale… et, au fait, quand j’ai vu le chef de la sûreté, il paraissait disposé à terminer son enquête avant d’en rendre compte au juge d’instruction… et peut-être n’est-il pas encore de retour.
— De quoi s’agit-il donc ?
— Vous vous souvenez de cet homme qui a eu l’imprudence de se montrer dans la salle le soir de la première représentation de ma pièce et qu’on signalait comme étant le propriétaire de cette cabane dont l’assassin avait la clef ?…
— Je me souviens que, dans ma loge, vous avez raconté quelque chose de pareil, mais je n’ai pas vu l’homme.
— Moi, je l’ai vu, le chef de la sûreté aussi l’avait vu, et il ne pouvait pas se tromper quand on lui a montré le cadavre. C’est bien Garnaroche, ci-devant contre-maître à Boulogne-sur-Seine, au service du grand-père de Louis Mareuil… c’est bien ce chenapan mystérieux qu’on a trouvé mort sur le bord du canal Saint-Martin.
Madame Mornas ne broncha point. Il est vrai qu’elle s’attendait à cette révélation et qu’elle avait eu le temps de se préparer à l’entendre.
— Ah ! dit-elle froidement, voilà une singulière coïncidence. Sait-on comment il est mort ?
— On ne le savait pas hier. On parlait vaguement de poison…
— Un homme empoisonné ne va pas au spectacle, répliqua Berthe avec un sourire un peu forcé.
— On a pu l’empoisonner après, et s’il faut en croire ce vieux savant qui pérorait dans votre loge, rien n’est plus facile que d’expédier un homme en quelques secondes.
— J’espère que vous n’avez pas pris au sérieux les hâbleries de M. Gigondès. Il est à moitié fou et il vante sans cesse des découvertes qu’il aurait faites et qui n’existent que dans son imagination. Il passe son existence à assassiner de malheureux lapins et il espère faire accroire à ses confrères, qui se moquent de lui, que le sang de ces pauvres bêtes est un poison foudroyant pour les hommes. Mais personne ne l’écoute et il ne fait peur à personne.
— Je n’ai pas peur de lui, mais je ne m’y fierais pas trop. Ce bonhomme est vindicatif et il m’a donné la chair de poule quand il s’est mis à lancer des imprécations contre notre amie.
— Cette chère Cécile n’a rien à craindre, je vous le jure. La colère de mon brave voisin s’exhale en paroles, mais il est incapable de passer des paroles à l’action.
— Je le crois, et pourtant tout à l’heure, un instant avant votre arrivée, madame, je me demandais si l’étrange cadeau que mademoiselle Aubrac vient de recevoir ne lui était pas adressé par ce vieil enragé.
— Un cadeau ? demanda Berthe d’un air étonné.
— Oui, murmura Cécile, ce collier a été apporté ici par un commissionnaire qui n’a pas dit de quelle part il venait. J’ai pensé d’abord que c’était de la part de M. Georges, mais il s’en défend… Serait-ce de la vôtre, chère madame ?
— Non… malheureusement, car voilà un bijou d’un merveilleux travail et d’une grande valeur artistique, dit madame Mornas en prenant l’écrin que Cécile n’avait pas eu le temps de fermer. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne m’occuperais pas de chercher le donateur anonyme et je garderais l’objet… Quelle charmante parure à porter jusqu’à la fin de votre deuil ! On dirait qu’elle a été fabriquée tout exprès pour une veuve… Pas d’or neuf et brillant, pas de pierres étincelantes… rien que des tons mats et des ornements sobres… En vérité, j’ai envie de me le passer autour du cou.
— N’en faites rien, madame, je vous en prie, s’écria Darès. Ces pointes d’acier ne me disent rien qui vaille. Si M. Gigondès s’était avisé de les tremper dans quelque mixture vénéneuse…
— Vous êtes vraiment trop prudent, et, pour vous rassurer, je veux faire sur moi l’essai de ces pointes qui ne peuvent pas piquer, remarquez-le, puisqu’elles sont arrondies du bout…
Il était écrit que ce collier ne serait mis par personne, car au moment où madame Mornas le tenait, la gouvernante reparut dans le salon et s’approcha de Cécile pour lui parler bas encore une fois.
Cécile la regardait et n’avait pas l’air de comprendre.
Georges, témoin de cette petite scène, ne comprenait pas non plus, et madame Mornas était restée le collier à la main, sans chercher à l’ouvrir et sans songer à le remettre dans l’écrin qui était toujours sur la table.
— Pourquoi ne lui as-tu pas demandé son nom, à ce monsieur ? s’écria Cécile.
— Je le lui ai demandé, madame, répondit Victoire, mais il prétend que vous ne le connaissez pas et qu’il vient pour une affaire très-importante.
— Voulez-vous que je le reçoive ? interrogea Georges Darès.
— Je vous aurais déjà prié d’aller voir ce qu’il veut, dit Cécile, si sa visite était pour moi ; mais ce n’est pas à moi qu’il désire parler, et je…
— Si je vous gêne, ma chère enfant, je vais me retirer, interrompit madame Mornas.
— Mais, madame, c’est vous que ce monsieur demande.
— Moi ! ce n’est pas possible. Votre femme de chambre se trompe ; comment aurait-il su que j’étais ici ?
— Il paraît, madame, qu’il est allé chez vous, dit la gouvernante. On lui a appris que vous veniez de sortir et que vous étiez allée chez madame Trémentin.
— Mais c’est une persécution alors !… Que peut bien me vouloir ce visiteur anonyme ?… Comment est-il de sa personne ?
— Très-bien, madame ; il a une figure avenante.
— Je ne vous demande pas s’il est joli garçon. Est-ce un monsieur ?
— Oui, madame. Il est bien mis et il a l’air comme il faut.
— Alors, nous pouvons donner l’ordre de le faire entrer, n’est-ce pas, ma chère Cécile ? Je n’ai pas de secrets pour vous et nous le prierons de nous expliquer le but de sa visite. Ça nous amusera peut-être… et si vraiment il s’agit de choses sérieuses, je ne serai pas fâchée d’avoir votre avis avant de prendre une décision.
— Pardon, madame, dit timidement Victoire. Ce monsieur m’a bien expliqué qu’il voulait vous parler en particulier.
— Ah ! il est trop exigeant, et je…
— Il a ajouté que si madame refusait de le recevoir ici, il attendrait madame au bas de l’escalier et que madame regretterait de l’avoir mis dans la nécessité de choisir un endroit peu convenable pour causer… Ce qu’il a à dire à madame ne souffre aucun retard…
— Des menaces ! Chassez-le, je vous prie. C’est quelque mendiant qui cherche à m’intimider. Je tiens à lui montrer qu’il s’y prend mal et qu’on n’obtient rien de moi par de pareils procédés.
— Vous auriez bien raison de ne pas céder, si c’était ce que vous pensez, dit Georges, mais qui sait si ce monsieur ne vient pas vous donner des nouvelles de Louis ? Si c’était cela, vous regretteriez de ne pas l’avoir reçu…
Cécile ne disait rien, mais elle regardait madame Mornas d’un air suppliant.
— Quant au tête-à-tête qu’il réclame, reprit Georges, rien n’est plus facile que de le lui accorder sans vous déranger. Nous allons passer dans la pièce voisine et nous y serons même beaucoup mieux pour recevoir, nous, d’autres visites, moins inattendues… Madame et mademoiselle Mareuil, par exemple.
— Serait-ce possible ? s’écria Cécile.
— Elles me l’ont fait espérer.
— Allez, ma chère enfant, dit madame Mornas. J’irai vous rejoindre quand j’en aurai fini avec ce monsieur.
Cécile ne se fit pas prier pour suivre Georges qui avait ouvert une salle à manger qu’il fallait traverser pour gagner un petit salon où la jeune femme se tenait de préférence.
— Faites entrer, dit madame Mornas à la gouvernante, en replaçant le collier dans l’écrin.
Elle n’avait rien perdu de son sang-froid, mais elle commençait à être inquiète, et elle souhaitait d’en finir avec les incertitudes.
Le visiteur qui entra lui était inconnu, en ce sens qu’elle n’aurait pas pu mettre un nom sur son visage ; mais il lui semblait bien qu’elle l’avait déjà rencontré quelque part.
— Vous avez demandé à me voir, dit-elle. Que me voulez-vous ?
— Madame, dit l’homme avec une politesse froide, j’ai à vous entretenir de vos anciennes relations avec Pierre Garnaroche.
Berthe devint horriblement pâle, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle.
— Je vais aider vos souvenirs. Pierre Garnaroche était le secrétaire de M. Darlempde, votre père, qui le chassa de chez lui pour des motifs que je puis me dispenser de vous rappeler. Il est entré ensuite au service d’un entrepreneur, et y est resté quelques années. Puis sa fortune s’améliora tout à coup, et…
— Est-ce pour me raconter la biographie de cet homme que vous vous permettez de me déranger ?
— Non. C’est au contraire pour vous parler de sa mort. Hier matin, on a relevé son cadavre sur le quai de Valmy.
— M. Darès vient de m’apprendre ce fait qui ne m’intéresse nullement.
— Il vous intéressera davantage quand je vous aurai dit que les papiers trouvés sur Garnaroche ont appris à ceux qui le cherchaient le nouveau nom qu’il avait substitué au sien et la résidence où il s’était retiré.
— Ah !… eh bien ? demanda tranquillement madame Mornas, qui faisait des efforts inouïs pour dominer son émotion.
— Il se faisait appeler Roland, reprit le visiteur, et il habitait un pavillon de chasse situé sur le domaine de Grandclos, dans la commune d’Apremont. Il y habitait seul, il exploitait lui-même le domaine et il vivait du revenu qu’il en tirait, quoiqu’il ne fût ni propriétaire ni fermier de cette terre assez importante.
Vous savez mieux que personne à qui elle appartient, puisque c’est vous qui lui en avez gratuitement concédé la jouissance… et cela sans y être autorisée par votre mari, qui vous abandonne l’administration de votre fortune et qui serait bien étonné d’apprendre l’usage que vous en faites.
— Vous vous proposez sans doute de l’en informer ? demanda Berthe en regardant fixement son interlocuteur.
Et comme il répondit par un signe affirmatif, elle reprit :
— Très-bien. Je comprends. A quel prix mettez-vous votre silence ?
— A aucun prix. Il dépend de vous que je me taise. Si vous répondez franchement à certaines questions que je vais vous poser, je garderai pour moi les renseignements que vous me donnerez.
— Que voulez-vous donc savoir ?
— Je veux savoir qui a tué cet homme.
— Et c’est à moi que vous vous adressez !
— Oui. Vous avez été sa maîtresse et vous êtes la dernière personne qui l’ait vu.
— Ce n’est pas vrai.
— Quant à votre liaison avec lui, vous ne pouvez pas la nier. J’ai vingt lettres de vous qui ne laissent aucun doute. Garnaroche avait eu le tort de les garder et je les ai prises.
— Dites donc que vous les avez volées.
— Oh ! vous pouvez m’injurier. Il faudra bien me répondre. Niez-vous qu’avant-hier, après avoir quitté le théâtre, où vous aviez passé une partie de la soirée, vous avez rejoint Garnaroche qui vous attendait à un endroit convenu ?
— Je le nie absolument.
— On vous a reconnue à son bras, traversant le boulevard du Temple, et deux heures après, il était mort.
— On s’est trompé.
— Non, madame, on ne s’est pas trompé. C’était bien vous. Et l’homme que vous accompagniez n’est pas mort naturellement. Il a été assassiné.
— Et c’est moi que vous accusez de ce crime ?
— On ne l’a pas tué d’un coup de poignard, ni d’un coup de fusil… on s’est servi d’une arme qu’une femme peut manier… d’une épingle empoisonnée…
— C’est un roman à la manière noire que vous inventez là…
— Non. Le hasard a voulu qu’on ramassât l’épingle tout près du cadavre. L’analyse du poison a été faite. On sait à quoi s’en tenir sur sa nature et sur la façon dont on l’a employé. On sait même à peu près qui l’a fabriqué.
— Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir ?
— A obtenir de vous une confession sincère… et complète. C’est le seul moyen de salut qui vous reste, mais si vous voulez y recourir, vous n’avez pas une minute à perdre.
— Qui donc êtes-vous pour me parler ainsi ?
— Je suis commissaire de police, madame, et chef du service de la sûreté.
Jusqu’alors, Berthe Mornas avait fait bonne contenance. Aux menaçantes découvertes que cet inconnu lui exposait froidement et impitoyablement, elle opposait un front d’airain. Elle le prenait pour un maître chanteur, et elle se préparait à discuter avec lui le prix de son silence. Mais quand il en vint à décliner sa qualité, elle comprit qu’elle était perdue.
— J’attends votre décision, madame, reprit le chef de la sûreté.
— Vous avez vu mon mari ? demanda-t-elle avec effort.
— Non, madame. M. Mornas ne sait pas que je suis allé faire une perquisition à Grandclos ; il ne sait même pas que Garnaroche est mort. Les agents qui ont ramassé le cadavre sur la voie publique ignoraient que cet homme avait joué un rôle dans la préparation du crime de Boulogne. Je n’ai rien dit et j’ai pris sur moi d’agir seul. J’en avais le droit… à charge de rendre compte… et mon rapport n’est pas encore fait.
— Cependant, vous venez de la rue de Turenne… C’est là seulement qu’on a pu vous apprendre que j’étais chez madame Trémentin.
— Je me suis en effet présenté chez vous, madame ; j’y suis allé directement de la gare du Nord, en arrivant d’Apremont. Si j’avais voulu voir M. Mornas, je serais allé au Palais de justice. Il y est en ce moment. Mais je tenais à vous voir d’abord.
— Pourquoi, je vous prie ? Vous vous intéressez donc à ma situation ?
— Qui ne s’y intéresserait ? Je n’en connais pas de plus atroce. Et je voudrais empêcher de se produire un scandale épouvantable… un scandale qui occupera tout Paris et qui déconsidérera à tout jamais un des magistrats les plus honorables du tribunal de la Seine.
— En admettant que je l’aie trompé, mon mari ne serait pas déconsidéré pour cela. Je connais quelques-uns de ses collègues qui se trouvent dans le même cas et qui n’en sont pas moins estimés.
— Pas un n’a épousé une femme qui a commis deux meurtres, avec préméditation et guet-apens… une femme qui passera en cour d’assises, et qui finira sur la place de la Roquette ou dans une maison centrale…
— Deux meurtres ! moi !… Vous êtes fou ! Qui donc ai-je tué, s’il vous plaît ?
— Avant-hier, après le théâtre, vous avez tué votre ancien amant, Garnaroche. Vous l’avez tué en le piquant à la main avec une épingle empoisonnée… Le poison, vous veniez de le prendre chez M. Gigondès, votre locataire, qui cherche encore la fiole que vous lui avez volée… Je viens de l’interroger, et il a tout avoué… Je sais que Garnaroche est entré chez lui avec vous, qu’il en est sorti avec vous.
— Eh bien ! oui, c’est vrai, dit Berthe d’une voix sourde ; j’ai tué ce misérable parce qu’il voulait me forcer à renouer avec lui des relations qui me faisaient horreur. Quand je l’ai frappé, mous n’étions plus qu’à quelques pas d’une maison où il m’entraînait.
— Non, madame, vous l’avez tué parce qu’il aurait pu dire qu’autrefois, lorsque vous avez rompu avec lui, vous avez eu soin de garder la clef de la cabane d’où est parti le coup de fusil…
— Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l’avoir tiré, ce coup de fusil ?…
— Je ne vous soupçonne pas. J’ai une certitude. Voulez-vous que je vous dise le numéro du fiacre que vous avez pris à l’heure sur le boulevard du Temple, et qui vous a conduite au bout de l’hippodrome de Longchamps, où il vous a attendue pour vous ramener à Paris ? Le cocher est une brute qui a fini par venir me raconter que, ce soir-là, il avait chargé une dame enveloppée et encapuchonnée dans un manteau fourré ; que là-bas, au bois de Boulogne, au lieu d’une dame, il avait vu descendre un garçon ; qu’au bout de trois quarts d’heure, ce garçon était revenu tout essoufflé et s’était fait ramener sur le quai des Tuileries, au coin du pont de Solferino ; que là, plus de garçon, rien qu’une femme : celle qui était montée au boulevard du Temple. Elle a payé royalement et elle s’est avancée sur le pont, un paquet à la main… un paquet qu’elle a jeté dans la Seine, et qui contenait ses habits d’homme, plus le fusil… un joli fusil à un coup qu’on a repêché ce matin, et que M. Darlempde avait acheté jadis pour sa fille Berthe, qui avait un goût très-prononcé pour les exercices masculins.
Suis-je assez bien informé, madame… et faut-il que j’entre dans des détails plus circonstanciés ?… Faut-il que je vous indique la maison à deux portes donnant sur deux rues où vous entriez d’un côté, pendant que M. Trémentin y entrait de l’autre ?
— Non… non… assez ! murmura madame Mornas, accablée par cette avalanche de preuves.
— Pardon, madame ; ce n’est pas assez.
— Que voulez-vous donc de plus ?…
— Je vous l’ai dit. Je veux une confession complète. M. Trémentin était votre amant et vous l’avez tué. Pourquoi l’avez-vous tué ?
— Parce que son mariage était une infâme trahison. Il m’avait juré de ne jamais me quitter et il m’a trompée indignement. Je l’ai supplié de ne pas épouser Cécile Aubrac… je la connaissais, et l’outrage qu’il me faisait était plus sanglant que s’il avait choisi une inconnue… Je l’ai imploré à genoux… j’ai pleuré… il n’a pas eu pitié de moi… je n’ai pas eu pitié de lui…
— Vous l’aimiez, cependant ?
— Éperdument. J’aurais donné de bon cœur ma vie pour sauver la sienne.
— Alors, ce n’est pas sur lui que vous avez tiré, dit le chef en regardant Berthe avec des yeux qui savaient lire dans les cœurs.
Elle tressaillit et, pour la première fois, elle se troubla.
— Vous visiez sa femme et votre main a tremblé… la balle a passé un peu trop haut… elle n’a pas touché la tête de votre rivale et elle a percé le cœur de votre amant…
— Ah ! vous êtes le diable, murmura madame Mornas.
— Peut-être. Je sais aussi pourquoi vous êtes ici… chez la jeune femme que vous avez manquée. Vous ne lui pardonnez pas de vivre et vous l’avez condamnée à mort. C’est pour pouvoir la tuer sûrement et impunément que vous êtes entrée dans son intimité, en affectant de prendre la défense de l’homme qu’elle aime, en plaidant auprès de votre mari la cause de Louis Mareuil, après avoir tout fait pour qu’on le crût coupable. Avec quoi vouliez-vous la tuer ?… Est-ce avec une épingle empoisonnée… comme vous avez tué Garnaroche ?
Berthe, qui courbait la tête, se redressa enfin et dit :
— Finissons-en, monsieur. Voilà dix minutes que vous entremêlez en me parlant les insultes et les témoignages d’intérêt. Vous avez sans doute un but que je n’aperçois pas, car il vous suffirait de faire votre métier sans phrases. Rien ne vous empêche de me dénoncer. Dénoncez-moi, si vous voulez, mais ne me torturez pas.
— Ainsi, vous me conseillez d’aller dire à M. Mornas, qui ne sait rien encore : Votre femme est deux fois criminelle ; l’assassin que vous cherchez, c’est elle ; et vous, juge d’instruction, vous avez fait emprisonner un innocent.
— Mais, quoi que je dise ou que je fasse, vous ne vous tairez pas, vous.
— Si, dans un seul cas.
— Lequel ?
— Je n’ai pas à vous l’indiquer. Je croyais que vous me comprendriez.
Berthe pâlit. Elle avait compris.
— Vous me promettez que si je disparaissais, vous garderiez sur moi un silence absolu ?
— Je puis vous le promettre, puisque l’innocence de Louis Mareuil a été reconnue. C’est tout ce que je veux. Et je suis d’avis qu’il n’est pas indispensable que la société fasse justice elle-même. Le coupable a toujours le droit de payer sa dette comme il l’entend, et mieux vaut même, selon moi, qu’il n’expie pas publiquement son crime, car, dans ce cas-là, sa honte rejaillit sur les siens.
— J’entends, monsieur, et je puis mourir sans qu’on devine que ma mort a été volontaire. Donnez-moi votre parole d’honneur que le mot de suicide ne sera pas prononcé quand je ne serai plus de ce monde.
— Je vous jure de ne pas le prononcer, mais il ne dépend pas de moi que d’autres ne le prononcent.
— Personne n’y songera, j’en suis certaine, si vous ne me trahissez pas. Mon coupé m’attend à la porte. Cet appartement est au premier. J’aurai encore le temps de descendre dans la rue et de monter en voiture. Mon cocher ne s’apercevra de rien et quand il arrivera rue de Turenne… il me trouvera morte. Mon corps ne portera aucune blessure. Les médecins déclareront que j’ai succombé à une maladie quelconque.
Tout en parlant, madame Mornas avait pris le collier qu’elle avait replacé dans l’écrin et que le commissaire n’avait pas remarqué.
Elle le saisit à deux mains, chercha le fermoir, et quand elle l’eut trouvé :
— Adieu, monsieur, dit-elle d’une voix ferme. Rappelez-vous que vous avez juré.
— Que faites-vous ? s’écria le commissaire.
— C’est fait, répondit Berthe en montrant le pouce de sa main droite au bout duquel perlait une goutte de sang.
— Quoi ! ce collier…
— J’espérais qu’il tuerait Cécile… et c’est moi qu’il tue. Conduisez-moi jusqu’à ma voiture et aidez-moi à y monter. Je n’ai plus que cinq minutes à vivre et je ne veux pas mourir ici.
Le chef ne put se défendre d’une certaine émotion, mais il ne la laissa pas voir, et il ne perdit pas la tête, car il remit dans l’écrin le collier que madame Mornas avait jeté sur la table, après s’en être servie pour se piquer mortellement, et il mit l’écrin dans sa poche.
Peut-être lui restait-il quelques doutes sur la réalité du suicide accompli sous ses yeux, car il dit :
— Je suis à vos ordres, madame, et je vais vous accompagner d’autant plus volontiers que je ne veux pas qu’on sache que je suis venu dans cette maison. M. Darès me connaît. Il ne faut pas qu’il me voie. Je sors donc avec vous et je vous quitterai à la porte. Permettez-moi seulement de vous rappeler que nous ne devons plus nous rencontrer, quoi qu’il arrive. J’ai pris sur moi de vous avertir… je ne recommencerai pas… et demain, il ne me restera qu’à faire mon devoir.
— Ne craignez rien, dit amèrement madame Mornas. Le poison qui court dans mes veines est sûr et prompt. Je n’arriverai pas chez moi vivante. Vous m’avez promis le silence. J’y compte.
— Je vous promets encore de me taire et de brûler vos lettres à Garnaroche, répondit le commissaire, grave et triste comme un juge qui vient de prononcer un arrêt de mort. Venez, madame.
A vrai dire, il n’était pas très-rassuré pour lui-même, car il venait de prendre une lourde responsabilité en poussant cette femme à se soustraire au châtiment qui l’attendait et en lui facilitant les moyens d’échapper à la justice. Mais il avait appris, dans le long exercice de ses délicates fonctions, qu’il est des cas où, pour des raisons d’ordre supérieur, il faut sortir de la légalité.
Il avait la conscience d’avoir agi pour le mieux, et en dénouant cette affaire dans l’ombre, il faisait assurément un sacrifice d’amour-propre, car, au grand jour des assises, elle aurait mis en pleine lumière l’habile agent qui, le premier, avait ramené l’instruction dans la bonne voie.
Il était tout près d’ailleurs à répondre de ses actes, et il n’avait pas à craindre que M. Mornas lui reprochât d’avoir sauvé son nom de la honte d’un procès criminel.
La condamnée sortit la première et elle eut le sang-froid de dire à la gouvernante de Cécile qu’une nouvelle qu’elle venait de recevoir l’obligeait à partir, sans prendre congé de sa maîtresse.
Le commissaire, qui la suivait, put s’en aller incognito comme il était venu. Le cocher de madame Mornas ne le remarqua point, car elle monta seule dans son coupé, pendant que le chef s’éloignait en rasant les maisons.
Quelqu’un les vit pourtant, quelqu’un qui les connaissait tous les deux et qu’ils ne virent point, car il arrivait à pied par le trottoir opposé et il regardait de très-loin la maison qu’habitait Cécile.
Louis Mareuil, mis en liberté le matin, avait couru d’abord chez sa mère, qui ne s’était décidée qu’avec peine à le laisser partir. De l’avenue Frochot, il était allé chercher, rue Condorcet, Darès, qu’il n’avait pas trouvé, et qu’il fut ravi d’apercevoir derrière les vitres d’une des fenêtres du premier étage, au moment même où il levait les yeux pour lire le numéro de la maison du boulevard Haussmann.
On croira sans peine qu’il ne s’arrêta point à observer madame Mornas et le commissaire qu’il avait aperçus au moment où ils se séparaient.
La fenêtre s’ouvrit aussitôt. Cécile s’y montra à côté de Georges, et Louis se précipita dans l’escalier.
Il est des joies qu’on ne peut pas peindre, des transports qu’on ne décrit pas.
Cécile sauta au cou de son amoureux, sans marchander, et l’embrassa de tout son cœur. Georges était presque aussi ému qu’elle, et ils parlaient tous les trois en même temps.
Il leur fallut un gros quart d’heure pour se remettre, et dès que Cécile eut repris un peu de sang-froid :
— Venez, dit-elle à Louis, remercier madame Mornas, qui a si chaleureusement pris votre défense et qui a fini par gagner votre cause auprès de son mari.
— Madame Mornas ! répéta Louis Mareuil ; mais… elle vient de partir. Elle montait en voiture au moment où j’arrivais.
— En effet… son coupé n’est plus là, dit Georges.
— Partie… sans me revoir, murmura Cécile… Moi qui aurais été si heureuse de vous présenter à elle…
— Ce monsieur, qui insistait tant pour lui parler en particulier, l’aura emmenée plus vite qu’elle ne voulait, reprit Darès.
— S’il s’agit de l’homme qui est sorti de cette maison en même temps qu’elle, dit Louis, je le connais… et vous le connaissez aussi.
— Vraiment ?… Qui est-ce donc ?
— C’est ce misérable policier qui est venu m’arrêter dans le jardin de ma mère, en se présentant comme attaché au parquet. Vous étiez là, Georges… et vous aussi, Cécile…
— Quoi ! le chef de la sûreté ! s’écria Darès. Ce n’est pas possible… vous devez vous tromper, mon cher Louis.
— Je suis certain de l’avoir reconnu.
— Alors je n’y comprends rien. Qu’il ait affaire au juge d’instruction, c’est tout naturel… mais à la femme du juge, c’est inexplicable… et la persistance avec laquelle il a refusé de dire son nom n’est pas moins extraordinaire… Il tenait donc à nous cacher sa visite.
— Il tenait aussi à ne pas être vu avec madame Mornas, car, à peine sorti de la maison, il est parti sans la saluer.
— De plus en plus étrange. Notez qu’il est rentré hier soir d’une excursion qui lui a certainement fourni des indications positives sur la femme dont ce Garnaroche était l’amant… Son premier soin aurait dû être de se présenter au cabinet de M. Mornas… et au lieu de passer au Palais de justice, il est allé rue de Turenne demander madame Mornas… elle n’y était pas… on lui a dit qu’elle était ici et, sans perdre une seconde, il est venu l’y relancer… Il n’agirait pas autrement si elle était coupable.
— Oh ! Georges !… quelle idée ! murmura Cécile.
— Il m’en vient une autre… ce collier…
— Eh bien ?
— Ne vous ai-je pas dit que madame Mornas était liée avec cet empoisonneur de Gigondès ?… Qui sait si ce n’est pas elle qui vous a envoyé ce collier ?… Il est resté sur la table du salon… venez ! je veux le prendre et le porter au chef de la sûreté qui le fera examiner…
Et sans attendre, Georges traversa précipitamment la salle à manger pour entrer dans le salon.
Cécile et Louis l’y suivirent.
L’écrin n’y était plus ; mais sur le tapis de cachemire blanc qui recouvrait la table, il y avait une tache de sang encore humide.
— Elle s’est blessée, s’écria Cécile.
— Non, elle s’est tuée, dit Georges Darès, et en se tuant, elle s’est fait justice.
....... .......... ...
Berthe Mornas a payé sa dette. Elle est morte dans le coupé qui la ramenait chez elle, et le chef de la sûreté a tenu sa parole. Nul n’a jamais su et ne saura jamais comment a vécu cette femme, qu’aucun soupçon n’a jamais effleurée.
Georges a deviné la vérité, mais Georges se taira. Cécile et Louis n’y ont pas voulu croire, et ils ne pensent tous les trois qu’à être heureux. Dans six semaines Annette Mareuil sera madame Darès, et dans dix mois, Louis Mareuil épousera Cécile Aubrac.
Gigondès aussi pourrait parler, mais Gigondès a bien trop peur de se compromettre.
Du crime de Boulogne, il n’est plus question. L’affaire est classée, c’est-à-dire oubliée. M. Mornas a sincèrement pleuré sa femme et il aura de l’avancement.
Ainsi va le monde.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.