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Le collier d'acier

CHAPITRE IV

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M. Mornas était arrivé au Palais à midi et demi. Il avait eu une courte conférence avec le chef du parquet, et il était déjà installé dans son cabinet alors que sa femme causait encore amicalement avec M. Gigondès.

Ainsi qu’elle l’avait prévu, ses honorables scrupules lui avaient valu des compliments, et il restait chargé de l’instruction.

On lui confiait la tâche difficile d’élucider une des affaires les plus embrouillées qu’on eût vues depuis longtemps, et l’on s’en rapportait complétement à ses lumières et à son impartialité pour diriger les recherches.

Il avait été saisi un peu tard, puisque seize heures s’étaient écoulées depuis le coup de fusil. Le crime avait été commis hors de Paris, et il en était résulté une perte de temps. Mais il importait moins de marcher vite que de marcher sûrement, et, du reste, la nuit et la matinée n’avaient pas été mal employées.

Le commissaire de police de Boulogne avait complété son enquête sur place, et le chef de la sûreté, averti presque immédiatement, s’était occupé dès l’aurore de recueillir des informations précises sur l’entourage et sur le passé de M. Trémentin.

Il y avait mis tant de zèle et il avait procédé avec tant de sagacité qu’à midi son rapport était prêt, un rapport où étaient indiquées les causes probables du crime et désignées par leurs noms les personnes qui avaient intérêt à le commettre.

C’était comme une préface explicative destinée à renseigner le juge d’instruction qui devait, après lecture de ce document et examen sommaire des faits, donner une première direction aux poursuites.

M. Mornas l’avait trouvé dans son bureau et avait commencé naturellement par en prendre connaissance, avant d’appeler le magistrat suburbain qui avait fait les constatations matérielles et qui attendait ses ordres.

Cette pièce était un modèle de clarté. Son auteur avait acquis, par la longue pratique de ses difficiles fonctions, une remarquable netteté d’esprit, et une grande indépendance de raisonnement. Il exposait la situation sans réticence aucune, il s’abstenait de conclure, et il ne laissait même pas percer son opinion personnelle.

Il affirmait cependant que le désir de se venger avait seul pu armer le meurtrier, et que ce désir lui avait été inspiré par le mariage de M. Trémentin avec mademoiselle Aubrac. Le fait d’avoir frappé le mari pendant le repas de noces ne laissait aucun doute à cet égard, et il y avait dans ce raffinement de cruauté une indication qui pouvait servir.

Ce point de départ étant admis, deux hypothèses se présentaient : M. Trémentin avait été tué, ou par une femme jalouse de lui, ou par un homme jaloux de mademoiselle Aubrac.

A l’appui de la première supposition, le rapport signalait que M. Trémentin avait eu beaucoup de maîtresses, et de toutes conditions. Il recherchait les femmes du monde, mais il courait aussi les femmes de théâtre et ne dédaignait pas les petites ouvrières. Une seule de ses maîtresses était connue jusqu’à présent, et le chef de la sûreté ne se gênait pas pour la nommer.

C’était madame Verdalenc, dont l’ancienne liaison avec l’employé de son mari était presque de notoriété publique ; mais cette liaison paraissait avoir pris fin depuis quelques années.

Il y avait donc une enquête à ouvrir sur les amoureuses de M. Trémentin, enquête qui devait être longue et difficile.

On notait en passant que, dans le cas où on l’ouvrirait, il faudrait probablement chercher un complice, attendu qu’un fusil n’est point une arme à l’usage des femmes.

La seconde hypothèse laissait moins de champ à l’incertitude. Mademoiselle Aubrac n’avait jamais eu qu’un amoureux, M. Louis Mareuil, qui aspirait à l’épouser, quoiqu’il n’eût pas de fortune, et qui haïssait son heureux rival à ce point qu’il l’avait provoqué en duel à une époque assez récente.

Mais, ajoutait le rapport, M. Mareuil se tenait à l’écart depuis six mois et semblait avoir renoncé à ses prétentions. Il avait, d’ailleurs, d’excellents antécédents ; il appartenait à une famille très-respectable, et il menait une vie très-régulière.

Et l’auteur mentionnait, pour mémoire, que si l’on s’arrêtait à la dernière supposition, il y aurait sans doute lieu d’examiner si madame Trémentin, qui ne s’était pas mariée de son plein gré, n’avait pas eu connaissance du projet homicide de son amoureux évincé.

La lecture attentive de ce lucide et judicieux exposé laissa le juge d’instruction très-perplexe.

Un problème redoutable se trouvait posé dès le début. Deux voies opposées se présentaient pour marcher à la découverte de la vérité. Laquelle fallait-il suivre ?

M. Mornas penchait pour la première. Il se souvenait de ce que lui avait dit sa femme en lui conseillant d’accepter l’instruction, et, à première vue, il lui semblait impossible qu’une jeune fille, aimée et estimée de sa chère Berthe, se fût éprise d’un garçon capable de devenir un assassin. Mais il appréciait maintenant à leur juste valeur les difficultés qu’allait lui créer sa situation particulière.

Il se sentait du reste de force à les surmonter ; la robe rouge de conseiller valait bien qu’on sacrifiât quelque chose pour la gagner, et il se croyait assuré de ne pas faiblir, alors même qu’il aurait à choisir entre l’accomplissement d’un devoir pénible et la satisfaction de ne pas heurter les sympathies de madame Mornas.

Avant tout, il lui fallait s’éclairer. Le rapport lui avait fourni des données exactes sur des probabilités morales ; mais il ne connaissait rien ou presque rien des faits.

Il avait sous les yeux un procès-verbal, assez détaillé, mais sec comme tous les procès-verbaux, qui ne peuvent pas reproduire la physionomie des événements.

Il lui restait à entendre le commissaire qui l’avait rédigé, et à se transporter ensuite avec lui sur le théâtre du crime, si ce déplacement lui paraissait utile. Mais s’il tenait à l’entendre d’abord, c’était surtout pour se renseigner avant d’agir.

Une fausse démarche pouvait avoir les plus graves conséquences pour la suite du procès, et M. Mornas craignait de mettre en cause un innocent.

Il ne s’agissait pas, cette fois, de malfaiteurs de profession qu’on n’hésite pas à faire arrêter sur un simple soupçon, car leur réputation n’a rien à perdre.

Dans l’affaire épineuse que M. Mornas avait à instruire, le mandat d’amener ne pouvait tomber que sur des gens bien posés, dont l’existence avait toujours été sans tache, et il n’en fallait pas davantage pour porter à leur honneur une atteinte irréparable.

Il suffisait même, pour les déconsidérer, que leur nom figurât d’une certaine façon dans les procès-verbaux d’interrogatoire, et avant de faire appeler le commissaire, M. Mornas, par excès de prudence, crut devoir renvoyer son greffier.

Ce commissaire était un homme sage, un peu trop convaincu peut-être de son importance, mais absolument incapable de s’emballer, comme on dit vulgairement, sur des indices, et d’exagérer des faits sans importance, à seule fin de ne pas revenir bredouille d’une chasse à l’assassin.

Il n’était pas de ceux à qui il faut un coupable pour se faire bien noter, de même qu’il faut à un cuisinier un lièvre pour confectionner un civet.

Il commença par raconter très-posément comme quoi, lorsqu’il était arrivé au restaurant, dix minutes après le crime, il avait trouvé M. Trémentin mort, la mariée revenant à peine de la syncope où elle était tombée, les invités affolés et M. Verdalenc dans un état de surexcitation extraordinaire.

Ce monsieur l’avait tout d’abord accablé de propos incohérents et s’était presque imposé à lui, pour l’aider dans ses premières investigations. Il l’avait accompagné partout, en répétant sur tous les tons que le meurtre de son caissier ne resterait pas impuni, qu’il soupçonnait quelqu’un, et qu’il fournirait à la justice des indications précieuses.

— Cet empressement a dû vous paraître singulier, demanda M. Mornas, qui se souvenait d’avoir lu le nom de madame Verdalenc dans le rapport du chef de la sûreté.

— Oui, monsieur, répondit le commissaire, et je me demandais même si M. Verdalenc ne cherchait pas à m’égarer dans mes recherches ; mais les choses ont bientôt changé de face. Il n’a pas tardé à accuser formellement un jeune homme que nous avons rencontré dans la rue, à la porte de la maison Cabassol. Je n’y ai pas d’abord attaché beaucoup d’importance, mais plus tard j’ai pensé que M. Verdalenc pouvait avoir raison.

— Un jeune homme, dites-vous ?

— Oui, monsieur, un journaliste qui s’appelle Louis Mareuil.

— Louis Mareuil ! s’écria M. Mornas ; quoi ! il était hier à Boulogne ?

— Oui, monsieur, répondit le commissaire, et M. Verdalenc affirme que ce jeune homme avait demandé en mariage mademoiselle Aubrac, qui a épousé M. Trémentin.

— Cela ne prouve pas qu’il soit coupable. J’ai là précisément des renseignements sur lui. Ils sont excellents. Je ne comprends pas, il est vrai, comment il se trouvait devant la maison où le crime venait d’être commis.

— Ce ne serait pas une raison suffisante pour l’accuser, mais il y en a d’autres. J’avais terminé mon enquête sommaire, et j’allais rentrer chez moi pour écrire mon procès-verbal, quand un habitant de Boulogne, un commerçant honorable, m’a abordé et m’a rapporté un propos que Mareuil a tenu et que lui et deux autres personnes ont entendu. Mareuil causait dans la rue avec deux messieurs qu’il connaît et qui faisaient partie des invités. Il leur demandait tout haut, et sans doute avec intention, qui l’on avait tué. On ne peut guère admettre qu’il l’ignorât ; car les gens qui l’entouraient parlaient entre eux de l’événement. Un des messieurs qu’il interrogeait lui a répondu, je ne sais pourquoi, que la balle avait frappé madame Trémentin. Alors Mareuil s’est écrié : « Malheureux que je suis ! j’espérais que c’était lui. » Ce sont ces propres paroles que trois témoins ont entendues, et que l’un d’eux m’a répétées littéralement.

— C’est étrange… mais je ne m’explique pas très-bien le sens de cette exclamation.

— Je ne me l’expliquais pas non plus tout d’abord. C’est seulement à la réflexion que j’ai pensé que ces mots pouvaient signifier : « Je visais le mari que j’abhorre, et j’ai tué la femme que j’aime. » Mais ce n’est de ma part qu’une conjecture. Cela peut aussi bien signifier : « Je savais qu’on venait de tuer quelqu’un, et je croyais que c’était le mari. »

— Quoi qu’il en soit, ce jeune homme parlait bien légèrement d’un crime épouvantable… Mais lorsque cette phrase imprudente lui est échappée, M. Verdalenc était-il présent ?

— Non, monsieur. Mais trois témoins, très-dignes de foi, déposeront devant vous qu’elle a été dite à quelqu’un que vous interrogerez certainement… à M. Georges Darès, auteur dramatique…

— Je le connais.

— M. Verdalenc aussi le connaît. Il me l’a présenté… dans la rue… ainsi qu’un M. Caussade, peintre d’histoire, qui était aussi de la noce… Ces deux messieurs, au moment où le coup de feu a été tiré, se sont précipités hors de la salle pour courir après l’assassin… eux seuls ont eu cette présence d’esprit… ils l’ont poursuivi jusqu’à l’entrée du bois de Boulogne, paraît-il… et, en revenant, ils ont rencontré Mareuil à la porte du restaurant… du moins, c’est ce que m’a déclaré M. Darès…

Le commissaire disait Mareuil tout court. De là à l’appeler : le nommé Mareuil ou le prévenu Mareuil, il n’y avait pas loin, et l’intention n’échappa point à M. Mornas.

— Pensez-vous donc que M. Darès ne vous a pas dit la vérité ? demanda-t-il.

— Non, monsieur… car il faudrait alors supposer qu’il était d’accord avec Mareuil, et M. Verdalenc répond de lui. Du reste, je ne lui ai pas demandé d’explications. Je me suis contenté de prendre son adresse et celle de ce journaliste, qui m’était déjà suspect.

— Vous croyez donc que c’est lui qui a fait le coup ?

— Je ne suis pas en mesure d’affirmer qu’il est coupable, mais je pense qu’il est impossible de ne pas le soupçonner. Les preuves morales sont contre lui… il haïssait mortellement M. Trémentin, qui n’avait pas d’autre ennemi, m’a assuré M. Verdalenc… et la déclaration de M. Darès ne prouve rien en sa faveur, car, après avoir échappé à ces messieurs dans le bois, il a pu rentrer à Boulogne avant eux, par un autre chemin, afin de se créer un alibi. Le commerçant qui m’a rapporté les paroles compromettantes qu’il a prononcées certifie que Mareuil n’était pas devant la maison Cabassol depuis une minute lorsque M. Darès l’a abordé.

M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie se rembrunissait à vue d’œil. Il commençait à craindre que la seconde hypothèse du chef de la sûreté ne fût la vraie, et celle-là pouvait conduire à accuser de complicité Cécile Aubrac. Mais il n’était plus temps de s’arrêter.

— C’est un point important à vérifier, dit-il. M. Verdalenc, qui a si mauvaise opinion de ce jeune homme, irait-il jusqu’à supposer que madame Trémentin pourrait être impliquée dans cette affaire ?

— Oh ! pas du tout, monsieur. Il m’a fait d’elle, au contraire, l’éloge le plus complet. Elle avait eu autrefois une inclination pour Mareuil, mais elle en était bien revenue, et elle ne le voyait plus depuis fort longtemps. Elle a été désolée de la mort de son mari… d’ailleurs, peu s’en est fallu qu’elle ne fût atteinte par la balle qui l’a frappé… et si vous me permettez, monsieur, d’exprimer mon opinion personnelle, je vous dirai qu’il ne m’est pas démontré que le coup de fusil ne lui était pas destiné.

Le juge releva la tête. Il acceptait volontiers cette idée qui mettait Cécile hors de cause. Madame Mornas s’intéressait à elle, mais elle ne s’intéressait pas à Louis Mareuil ; et maintenant il apparaissait qu’on pouvait accuser ce malheureux garçon sans exposer Cécile à être soupçonnée.

— Continuez, monsieur, dit-il. Comment avez-vous conduit l’enquête, et quels indices avez-vous recueillis ?

— Hier au soir, je n’ai presque rien pu faire, monsieur. Je n’avais à ma disposition que deux inspecteurs qui étaient venus de Paris pour une autre affaire, et qui se trouvaient par hasard dans mon bureau lorsqu’on est venu me chercher. Il eût été complétement inutile de chercher l’assassin dans le bois. Je me suis borné à constater que, pour faire feu, il s’est posté dans une baraque qui se trouve juste en face du restaurant. Il a tiré par la fenêtre, horizontalement et à une distance de vingt-cinq mètres.

— Une baraque, dites-vous ?

— Oui, une cabane en bois qui a servi autrefois à loger les ouvriers d’un entrepreneur de terrassements, et qu’on a négligé de démolir quand les travaux ont été finis. Elle est inhabitée depuis des années.

— Comment l’assassin a-t-il fait pour y entrer ? Elle est donc ouverte à tout venant ?

— Non, monsieur. Elle était toujours close, au contraire. Mais l’assassin avait la clef. Il l’a même oubliée sur la porte, qu’il n’a pas pris le temps de refermer.

— Alors on le tient, car on doit savoir à qui appartient la maison.

— Malheureusement, non… ou plutôt on sait qu’elle n’appartient à personne. Le terrain sur lequel on l’a bâtie jadis est à la commune, mais les matériaux ont si peu de valeur que le propriétaire les a abandonnés.

— On retrouvera l’entrepreneur qui l’a fait construire.

— Il est mort il y a plus de vingt ans, et l’on croit qu’il avait fait cadeau de cette masure à un de ses contre-maîtres, qui n’y a jamais mis les pieds… du moins, on ne l’y a jamais vu.

— Eh bien, c’est ce contre-maître qu’il faut chercher.

— J’y ai pensé tout de suite. Malheureusement, il n’était pas du pays, et personne ne se souvient de son nom. On n’est même pas sûr que son patron lui ait donné la cabane. C’est un bruit qui a couru, et que je n’ai pas encore pu vérifier.

— C’est la première chose à éclaircir. L’assassin ne peut-être que le propriétaire ou quelqu’un qui le connaît, puisqu’il était en possession de la clef.

— Vous la verrez, monsieur. Elle est parmi les pièces à conviction, et vous pourrez constater qu’elle n’est pas neuve, et qu’on ne s’en est pas servi depuis longtemps, car elle est toute rouillée.

— Et dans l’intérieur de la baraque vous n’avez rien trouvé ?

— Absolument rien, monsieur, si ce n’est des traces de pas. Il pleuvait très-fort, et le terrain est boueux autour de la baraque. J’ai pu reconnaître que plusieurs personnes étaient entrées. Il y a des empreintes de dimensions différentes. Bien entendu, j’ai veillé à ce qu’on ne les effaçât pas.

— L’assassin n’était donc pas seul ?

— Je persiste à croire que si. En fuyant, il a laissé la porte ouverte, et d’autres ont pu entrer… des gens que l’événement avait attirés… il s’est écoulé plus de vingt minutes entre le moment où le coup est parti et le moment ou j’ai visité la baraque.

Mais j’ai fait ce matin une découverte plus importante.

— Laquelle ?

— Je suis retourné de très-bonne heure sur les lieux, et en examinant la fenêtre par laquelle on a tiré, j’ai trouvé dans la rue, entre deux pavés, un fragment de papier dont l’assassin s’est servi pour bourrer son fusil. Ce papier porte une indication précieuse, et je tenais à vous le remettre moi-même. Je vous l’apporte.

— Voyons ! dit avec empressement M. Mornas.

Le commissaire de police tira de sa poche son porte-monnaie, l’ouvrit et y prit un papier mâchuré et tout noirci par la poudre.

— C’est bien une bourre, dit-il en le remettant au juge d’instruction, et vous remarquerez, monsieur, qu’on y peut lire encore des caractères imprimés. Ce fragment a été arraché d’un livre.

— Oui, sans aucun doute, et même d’un livre de vers… les mots qui restent riment entre eux… vents, mouvants… rêve, grève. Vous avez raison, monsieur, il y a là un indice précieux.

— D’autant plus précieux que Mareuil est poëte.

— Poëte ! Vous venez de me dire qu’il est journaliste.

— Il appartient en effet à la rédaction d’un journal, mais il vient de publier un volume de poésies.

— Comment savez-vous cela ?

— C’est M. Verdalenc qui me l’a appris. Il prétend que ce garçon passe sa vie à faire des vers, au lieu de travailler sérieusement, et qu’il mange, à faire imprimer des livres que personne n’achète, l’argent que sa mère et sa sœur ont beaucoup de peine à gagner. Et ce papier est tout neuf… l’impression est toute fraîche.

— Si vraiment ce jeune homme était l’auteur du livre que l’assassin a déchiré pour bourrer son fusil, ce serait une forte présomption contre lui… presque ure preuve. Mais comment le savoir ? Il ne reste que des bouts de ligne… des rimes qui traînent partout.

— Vous pourriez appeler l’éditeur qui a mis le volume en vente, et l’imprimeur… ils reconnaîtront certainement le papier et les caractères… ils indiqueront même la page où se trouvent les quatre vers dont nous n’avons que la fin.

— Je les entendrai demain… C’est grave, très-grave, conclut M. Mornas, qui commença aussitôt une promenade silencieuse à travers son cabinet.

C’était chez lui un signe évident de préoccupation, et, de fait, il se trouvait dans un embarras extrême.

Les deux preuves apportées par le commissaire semblaient accablantes pour Louis Mareuil. La pièce à conviction surtout ne laissait presque aucun doute. D’autre part, les renseignements sur ses antécédents et sa conduite étaient favorables, et l’on pouvait s’étonner qu’un garçon si bien noté dans le rapport du chef de la sûreté se signalât tout à coup par un meurtre si audacieux.

Le juge, qui connaissait ses classiques, s’en allait récitant tout bas les vers connus :

Quelque crime toujours précède les grands crimes… Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux Un perfide assassin, etc.

Mais, en dépit de cette sentence poétique, M. Mornas augurait fort mal du cas de Louis Mareuil, et il était résolu à faire son devoir, au risque de chagriner sa femme.

— Hier, vous vous êtes contenté, m’avez-vous dit, de prendre l’adresse de M. Mareuil ? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement. Mais, ce matin… n’avez-vous rien fait de plus ?

— Pardon, monsieur, après avoir vu le procureur de la République, j’ai pris sur moi de passer au journal où écrit Mareuil. Ce n’était pas l’heure où les rédacteurs y viennent, mais un garçon de bureau m’a affirmé que Mareuil, contrairement à son habitude, n’y avait pas paru la veille. Au parquet, j’ai su que vous veniez d’être désigné pour instruire l’affaire, et je n’ai pas voulu pousser les choses plus loin avant de vous avoir vu.

— Que concluez-vous de l’absence prolongée de ce jeune homme ?

— Qu’il n’y a pas une minute à perdre pour s’assurer de sa personne. S’il est rentré à son domicile, ce dont je doute, il n’y couchera certes pas ce soir, car il doit s’attendre à être arrêté. Il prendra, dans la journée, le train de Bruxelles ou le train de Londres.

— Je pense comme vous qu’il faut se hâter… non pas de l’arrêter, mais de l’interroger. Il se justifiera peut-être, et dans le cas où il y parviendrait, je ne veux pas avoir à regretter d’avoir pris une mesure prématurée.

Je ne vous retiens plus, monsieur. Veuillez en sortant prier de ma part le chef de la sûreté de monter ici. Vous le trouverez certainement dans son cabinet, et vous lui direz que je désire lui parler sur-le-champ.

— J’y vais, monsieur le juge d’instruction, répondit le commissaire.

M. Mornas resta seul et plus perplexe que jamais. Il commençait à penser que l’arrestation de Louis Mareuil était indispensable, mais il tenait à ne donner l’ordre qu’après avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour éviter d’en venir là.

Il avait pleine confiance dans les lumières du chef de la sûreté.

Il voulait le consulter préalablement, savoir comment il appréciait les faits, et s’entendre avec lui sur la marche à suivre pour arrêter Mareuil sans scandale et sans bruit.

Cet agent supérieur ne tarda point à se présenter. C’était un tout autre homme que le commissaire, un homme plus intelligent, plus fin, plus rompu aux affaires et mieux stylé, mais aussi plus fantaisiste et plus accessible aux préventions.

Aux premiers mots que lui dit M. Mornas, il l’interrompit très-poliment pour lui apprendre que Louis Mareuil venait d’entrer au Dépôt, et comme le juge d’instruction se récriait :

— J’ai agi, reprit-il, par ordre spécial du parquet, et je pensais, monsieur, que vous étiez déjà informé. On m’a remis un mandat d’amener que j’ai dû exécuter immédiatement. Il y avait urgence, car il était à craindre que l’inculpé ne se mît à l’abri en passant la frontière. C’est pour cette raison que le procureur de la République n’a pas cru pouvoir attendre.

— On aurait pu, du moins, me prévenir. J’allais le donner, cet ordre, mais je voulais y joindre certaines recommandations. La famille de ce jeune homme est honorable, et elle a droit à des égards.

— J’en ai eu, monsieur. J’ai procédé avec tous les ménagements possibles. Ainsi, je lui ai dit que le juge d’instruction, ayant un renseignement à lui demander, le priait de passer au Palais. J’ai pris avec moi trois agents, mais il ne les a pas vus. L’un d’eux est monté sur le siége à côté du cocher, les deux autres sont restés en surveillance aux abords de la maison ; mais je suis entré seul dans la voiture, et pendant le trajet, il n’a pas pu se douter que je le menais en prison.

— Quelle a été son attitude ?

— Elle a été parfaite jusqu’au moment où, dans mon cabinet, je lui ai déclaré qu’il allait être écroué. Là, il s’est emporté d’abord au point de m’injurier ; puis il s’est calmé, et il a demandé à écrire à sa mère. Je m’y suis opposé, ne sachant pas si vous jugeriez à propos de le mettre au secret. Alors, il s’est troublé et il est sorti, la tête basse. Cette scène se passait il y a dix minutes, car je venais de l’expédier au Dépôt quand mon collègue de Boulogne est venu me dire que vous m’attendiez.

— Je vois que vous avez agi avec intelligence, comme toujours. Maintenant, monsieur, quelle est votre opinion sur l’affaire ? J’ai lu votre très-remarquable rapport.

— Lorsque je l’ai écrit, je ne connaissais qu’imparfaitement les faits. Aussi me suis-je borné à des indications générales…

— Qui me seront d’une grande utilité ; mais depuis que vous êtes mieux informé, vous êtes en état d’émettre un avis motivé. Avec votre expérience et votre coup d’œil, vous jugez promptement un prévenu ; sa contenance et son langage suffisent à vous éclairer.

— Pas toujours, monsieur. J’ai vu des scélérats, qui ont fini sur la place de la Roquette, rester très-calmes quand je les ai arrêtés. J’ai vu aussi de très-honnêtes gens perdre la tête et se lancer dans des explications compromettantes. En général, ces sortes d’appréciations sont très-incertaines, et j’hésite toujours à me prononcer.

— Mais enfin, monsieur, croyez-vous que M. Mareuil soit coupable ?

— Si l’on ne tient compte que des faits relevés jusqu’à présent, sa culpabilité n’est pas douteuse, car ils sont tous à sa charge.

— Vous paraissez sous-entendre que les preuves morales sont en sens inverse.

— Pas précisément. Ainsi, il est avéré qu’il nourrissait une haine profonde contre M. Trémentin. J’ai voulu dire seulement que pour que l’enquête soit complète, il faut aussi chercher ailleurs. Trémentin avait plus d’un ennemi.

— Si vous n’avez pas d’opinion, vous avez du moins une impression, et je vous serais obligé de me la faire connaître.

— Mon impression est que ce crime sent la femme.

— Alors, ce serait une maîtresse abandonnée par Trémentin qui l’aurait fait tuer ?

— Il y a des femmes des deux côtés, dit, après un court silence, le chef de la sûreté.

— Quoi ! vous penseriez que la veuve de M. Trémentin a poussé ce Mareuil à assassiner son mari !

— Je ne vais pas jusque-là… Seulement, lorsque je me suis présenté chez la mère du prévenu, j’ai trouvé là madame Trémentin.

— Ce n’est pas possible ! s’écria M. Mornas consterné.

— Monsieur, dit le chef de la sûreté, madame Mareuil habite, avenue Frochot, une maisonnette précédée d’un jardin. Quand je suis arrivé, cinq personnes étaient réunies dans ce jardin : le prévenu, sa mère, sa sœur, un de ses amis, M. Darès, et une jeune femme en grand deuil que ce monsieur s’est abstenu de me nommer, quoiqu’il m’eût désigné madame et mademoiselle Mareuil. L’idée m’est venu que cette jeune femme pouvait être la veuve de Trémentin, mais j’en douterais encore si Mareuil ne me l’avait dit lui-même, pendant le voyage que nous avons fait ensemble de son domicile à la préfecture.

— Et comment vous a-t-il expliqué ce fait inouï ?

— Il m’a dit, comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde, que madame Trémentin était la meilleure amie de sa sœur, à lui, Mareuil, et qu’elle était venue lui faire une visite…

— Quelques heures après l’assassinat de son mari !… Elle n’a donc pas de cœur !… et elle est bien audacieuse.

— Il est évident que la mort de Trémentin ne l’a pas beaucoup affectée… mais quant à l’audace, j’avoue que je n’y crois pas… Cette veuve est insensible et inconsciente, mais elle n’est pas de force à s’afficher dans le seul but de détourner les soupçons. Si elle s’était entendue avec son ancien amoureux pour se débarrasser de son mari, elle se serait bien gardée de se montrer chez cet amoureux le lendemain du crime : elle aurait attendu, pour le revoir, que l’émotion fût calmée.

— Alors, vous croyez qu’elle n’est pas sa complice, dit M. Mornas, avec un soupir de soulagement.

— Je l’affirmerais presque. Si elle l’était, elle dépasserait en hardiesse les plus habiles scélérats que j’ai connus… et j’en ai connu beaucoup. Une femme de vingt ans ne joue pas une comédie si dangereuse avec cet aplomb superlatif.

— C’est mon avis ; mais que penser de ce Mareuil qui la reçoit chez lui, quoiqu’il n’ignore pas ce qui s’est passé la veille à Boulogne ?… Il y était… on l’y a vu…

— Oui, mon collègue vient de me mettre au courant. Je ne puis pas affirmer que ce soit lui qui ait tiré, mais j’affirme que, si c’est lui, il n’a pas pris conseil de madame Trémentin. Si j’avais pensé autrement, j’aurais commandé à mes hommes de la filer séance tenante, et je ne leur ai pas donné d’ordres.

— Vous avez bien fait. Mademoiselle Aubrac, qui a épousé, pour son malheur, M. Trémentin, est d’une excellente famille que nous devons prendre garde de déconsidérer. Je n’interrogerai pas cette jeune femme, à moins qu’il n’y ait nécessité absolue.

— Mareuil en dira plus qu’elle n’en pourrait dire. Je me permettrai aussi de signaler à votre attention MM. Darès et Caussade, qui ont vu bien des choses. Leur déposition sera très-importante. Le nœud de l’affaire est là.

— Je les entendrai après le prévenu.

— Il ne me reste qu’à me retirer, monsieur le juge d’instruction, si vous n’avez plus besoin de moi. Je me propose de me transporter aujourd’hui à Boulogne pour tâcher de recueillir de nouveaux renseignements, et, en cette saison, la nuit vient de bonne heure.

— Une dernière question, monsieur. Vous avez cité dans votre rapport M. Verdalenc… et sa femme. J’ai eu avec eux des relations de monde, et il me serait difficile de suivre l’affaire s’ils devaient y être impliqués. Pensez-vous que cela puisse arriver ?

— Certainement non, monsieur. On ne peut pas les soupçonner, car ils ont poussé tous les deux à ce mariage. Madame Verdalenc n’avait plus que de l’amitié pour Trémentin. Peut-être cependant serait-il intéressant de savoir ce qu’elle pense de la mort tragique de son ancien amant. Il n’est pas impossible qu’elle connaisse quelques-unes des maîtresses qu’il a eues après elle.

— Vous avez raison. J’y songerai, murmura M. Mornas, qui tenait beaucoup à s’éclairer en consultant des gens compétents, mais qui ne voulait pas leur expliquer son plan de campagne.

Il en prétendait garder pour lui tout l’honneur, et plus l’affaire se compliquait, plus il se piquait au jeu. Les difficultés, loin de le décourager, l’excitaient.

L’arrestation de Louis Mareuil modifiait fortement l’état des choses, mais il ne désespérait pas de le trouver innocent, de découvrir ensuite le coupable et de mériter à la fois l’avancement qu’il ambitionnait et la reconnaissance de Berthe qui s’intéressait à Cécile.

Il lui tardait d’engager l’action, et il était sous les armes. Il serra dans le tiroir de son bureau la bourre accusatrice, signa une formule imprimée, sonna un huissier et la lui remit.

Cette formule, c’était l’ordre d’extraire du Dépôt le nommé Louis Mareuil, et de l’amener dans son cabinet.

Après quoi, il appela son greffier, qui reprit sa place accoutumée.

— Vous n’enregistrerez les demandes et les réponses qu’au moment où je vous ferai signe, lui dit-il. Il se peut que je ne commence pas par interroger le prévenu, et il est inutile de minuter une simple conversation.

Le greffier se le tint pour dit. Il ne demandait pas mieux que de se reposer.

Un juge d’instruction est absolument libre d’exercer comme il l’entend ses redoutables fonctions, et M. Mornas se proposait de ne pas traiter tout d’abord Louis Mareuil comme un coupable.

Malgré les charges qui s’accumulaient contre ce malheureux garçon, le mari de Berthe espérait encore qu’il se justifierait d’une façon péremptoire, — par exemple, en prouvant un alibi, — et, dans le cas où ses explications permettraient à son juge de rendre, séance tenante, une ordonnance de non-lieu, il tenait à lui épargner le désagrément de signer un interrogatoire qui devait rester au dossier.

Il importait donc de donner au début de cet interrogatoire l’apparence d’un simple entretien.

Et, afin de recevoir le prévenu sans l’intimider, le bienveillant magistrat se garda bien de siéger dans son fauteuil.

Il reprit sa promenade à travers son cabinet, et il affecta même de regarder à travers les vitres par la fenêtre qui donnait sur le boulevard du Palais.

Il n’attendit pas longtemps. L’huissier reparut, reçut un ordre, et au lieu de rentrer avec un garde de Paris escortant le prévenu, il introduisit Louis Mareuil comme il aurait introduit un visiteur.

Le pauvre garçon n’était pas encore remis du coup qu’il avait reçu, et les traitements qu’il venait de subir l’avaient exaspéré. Interrogé par le greffier du Dépôt qui avait couché son nom sur le registre où l’on inscrit ceux des voleurs, fouillé par des gardiens qui le prenaient pour un vulgaire malfaiteur, il ne se possédait plus, quoiqu’on lui eût fait, sur sa mine, la faveur de l’enfermer dans une cellule où il était seul, au lieu de le jeter dans la salle commune avec des coquins de toutes catégories.

Sa figure contractée par la colère se détendit un peu quand il vit le juge d’instruction venir à lui, et surtout quand il l’entendit lui dire :

— Remettez-vous, monsieur.

Depuis une demi-heure, on ne l’appelait plus monsieur.

— A qui ai-je l’honneur de parler ? demanda-t-il sans se départir encore de sa roideur.

— Je suis M. Mornas, juge d’instruction, et j’ai quelques explications à vous demander.

— Je suis prêt à vous les donner, monsieur ; mais permettez-moi de vous dire qu’on abuse étrangement de votre nom. Un homme de la police s’est présenté chez moi tout à l’heure ; il m’a dit que vous désiriez me parler ; j’ai consenti à le suivre, et, au lieu de m’amener dans votre cabinet, il m’a fait jeter en prison. C’est à moi de vous demander pourquoi.

— Vous étiez sous le coup d’un mandat d’amener, et il est d’usage de conduire d’abord les prévenus au Dépôt de la préfecture.

— Ainsi, cet homme n’a pas menti. On m’accuse d’avoir commis un assassinat ?

— Il ne tient qu’à vous de vous justifier. Je vous ai fait venir pour vous mettre à même de prouver qu’on s’est trompé.

— Et comment le prouverai-je, s’il vous plaît ?

— En me disant la vérité. Je suis à priori disposé à croire que vous êtes innocent. Je n’en douterai plus quand vous aurez répondu franchement aux questions que je vais vous adresser.

— Je ne demande pas mieux… dès que nous serons seuls, dit Louis Mareuil en regardant le greffier, qui taillait nonchalamment sa plume.

Cette espèce de mise en demeure blessa M. Mornas. Si conciliant qu’il fût, il ne pouvait pas admettre qu’un prévenu lui fît la leçon, et il rentra aussitôt dans l’exercice de ses fonctions.

— Le juge d’instruction, aux termes de la loi, doit être assisté d’un greffier, dit-il en prenant place sur son siége magistral.

Et il ajouta en montrant une chaise de paille :

— Asseyez-vous.

— C’est un interrogatoire alors, dit Mareuil. Très-bien. Je préfère cela. Au moins je sais à qui j’ai affaire.

Il était écrit que Louis Mareuil ne ferait que des maladresses.

Il avait eu la chance assez rare de rencontrer un juge bien disposé pour lui, et il trouvait du premier coup le moyen de s’aliéner sa bienveillance.

Sa réponse était une impertinence.

M. Mornas comprit l’allusion et fut très-choqué d’entendre assimiler ses prévenances aux politesses perfides du chef de la sûreté. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il changeât de ton.

— Gervais, écrivez ! dit-il à son greffier.

L’homme du monde froissé dans son amour-propre redevenait magistrat et usait des prérogatives de sa charge.

Mareuil prit place sur la sellette des prévenus et attendit.

— Vous vous appelez Louis Mareuil, commença le juge en jetant les yeux sur le rapport qu’il avait lu en arrivant dans son cabinet ; vous avez vingt-cinq ans, et vous demeurez avenue Frochot, 19 bis, chez votre mère ?

— Oui, monsieur. C’est la troisième fois depuis une heure qu’on me demande tout cela, répondit le jeune homme, agité par une colère sourde.

— Quelle est votre profession ?

— Je suis homme de lettres.

— Vous êtes attaché à la rédaction d’un journal ?

— Oui. Mais je fais aussi de la littérature.

— Des romans-feuilletons ?

— Non, monsieur, des vers. J’ai publié un volume de poésies.

— Récemment ?

— Il y a trois semaines. Puis-je savoir en quoi ces détails étrangers à l’affaire vous intéressent ?

— C’est à moi d’interroger, répliqua sèchement M. Mornas. Ne l’oubliez pas. Vous suivez, Gervais ?

Le greffier fit un signe de tête affirmatif, et le juge reprit :

— Maintenant que vous avez répondu aux questions de forme, je passe à l’interrogatoire. Vous étiez hier soir à Boulogne-sur-Seine. Plusieurs personnes vous y ont vu et vous ont parlé… dans la rue où se trouve le restaurant Cabassol ?

— Je ne le nie pas.

— A quelle heure êtes-vous arrivé à Boulogne ?

— Je ne sais trop… vers dix heures, je crois.

— Par quelle voie ?

— Par le chemin de fer, jusqu’à Auteuil. De la gare d’Auteuil, je suis venu à pied par la route de Saint-Cloud.

— Et vous êtes allé tout droit à la maison Cabassol ?

— Oui. J’ai demandé où elle était. On me l’a indiquée. Et je n’ai pas eu de peine à la trouver. Il y avait un rassemblement devant la porte.

— Pourquoi cherchiez-vous le restaurant où se donnait le repas de noces de M. Trémentin ?

— Vous le savez fort bien. Il est donc inutile que je vous réponde.

— Je sais que vous aviez espéré autrefois épouser mademoiselle Aubrac, et que vous haïssiez l’homme honorable qu’elle vous a préféré. Cela n’explique pas pourquoi vous êtes allé à Boulogne, hier soir. Tout aurait dû, au contraire, vous éloigner du lieu où l’on fêtait un mariage qui vous irritait.

— Vous en croirez ce qu’il vous plaira. Je ne suis pas tenu de vous rendre compte du sentiment qui m’a fait agir. Et je me tairai de même toutes les fois que vous me parlerez de la personne dont vous venez de prononcer le nom.

M. Mornas eut un tressaillement involontaire. Il lui semblait que Mareuil avait deviné le point délicat de l’affaire et le défiait d’y mêler madame Trémentin.

— Prenez garde, dit-il, vous vous engagez dans une très-mauvaise voie en refusant de répondre.

— Je répondrai sur les faits, pas sur autre chose.

— Vous conviendrez bien, cependant, que vous avez provoqué en duel M. Trémentin, il n’y a pas très-longtemps.

— J’en conviens. C’est un fait, cela.

— C’est un fait aussi, l’étrange propos que vous avez tenu à un de vos amis, M. Darès, qui vous a rencontré devant la porte du restaurant, au moment où le crime venait d’être commis. Il vous a dit, probablement pour vous éprouver, que le meurtrier avait tué madame Trémentin. Vous vous êtes écrié : « Ah ! j’espérais que c’était lui. » Que signifiaient ces paroles ?

— Je n’ai pas à vous les expliquer.

— Vous persistez dans ce système déplorable. Vous avez tort.

— Je n’ai à rendre compte que de mes actes, je vous le répète.

— Soit ! Dites-moi ce que vous avez fait depuis le moment où vous vous êtes mêlé aux gens qui s’étaient attroupés dans la rue. Je sais déjà que vous avez été abordé par un de vos amis, M. Darès.

— Et par un peintre, M. Caussade, que je connais beaucoup moins. J’ai échangé quelques mots avec eux. Un commissaire de police est survenu, accompagné d’un M. Verdalenc, banquier, dont M. Trémentin était l’employé. Ce commissaire a demandé mon nom et mon adresse à M. Darès, qui les lui a donnés. C’est lui sans doute qui m’a fait arrêter.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Rien. Ces messieurs se sont éloignés. M. Darès et M. Caussade sont entrés, je crois, dans la maison. Les autres se sont mis, je suppose, à la recherche du meurtrier.

— Et vous ? Vous n’êtes pas resté là ?

— Non, monsieur. Je suis revenu à Paris.

— Et vous êtes allé… à votre journal ?

— Non, monsieur.

— C’était cependant l’heure où vous y travaillez tous les soirs, puisqu’il paraît le matin.

— Je n’étais pas disposé à travailler, et j’avais prévenu le directeur que je ne viendrais pas.

— Alors, vous êtes rentré chez vous ?

Mareuil, pour la première fois depuis le commencement de cet interrogatoire, se troubla visiblement.

— Non, dit-il, après avoir assez longtemps hésité.

— Vous y étiez cependant lorsque le chef de la sûreté s’y est présenté, reprit M. Mornas.

— Je venais d’arriver.

— Ainsi, vous avez passé la nuit dehors ?

— Probablement, dit Mareuil avec impatience.

— A quoi l’avez-vous employée ?

— A me promener.

— Jusqu’à une heure de l’après-midi du lendemain ? Vous conviendrez que c’est invraisemblable.

Mareuil resta muet.

Le moment était venu de lui parler de la visite de Cécile à l’avenue Frochot. M. Mornas le sentait bien, et il aurait voulu éviter d’aborder cette question brûlante. Il se demandait même s’il ne vaudrait pas mieux commencer par se renseigner ailleurs, en interrogeant par exemple M. Darès, qui s’était trouvé chez madame Mareuil en même temps que la jeune veuve.

Il dit cependant pour tâter le terrain :

— Quand vous avez reçu le chef de la sûreté, vous n’étiez pas seul. Il y avait avec vous votre mère, votre sœur, votre ami…

— Et mademoiselle Aubrac, interrompit Mareuil. C’est là que vous voulez en venir, n’est-ce pas ? Eh bien, je vous le dis, quoique vous le sachiez déjà. Celle que vous appelez madame Trémentin est venue chez ma mère… elle y est venue avec moi, et j’étais allé la chercher… Interrogez-la si vous voulez savoir pourquoi elle y est venue… et faites-la arrêter, si vous l’osez.

— Il ne s’agit pas de cela, balbutia M. Mornas, désarçonné par cette réponse inattendue.

Et il fit un signe à son greffier, qui comprit. Le juge ne voulait pas qu’on enregistrât cette violente sortie du prévenu.

L’idée lui était venue tout à coup que Mareuil, en mettant en avant le nom de Cécile, espérait l’embarrasser, peut-être même l’intimider ; Mareuil devait savoir que madame Mornas connaissait beaucoup mademoiselle Aubrac. L’emploi de cette tactique, si c’en était une, prouvait bien qu’il était coupable et faisait présumer que la jeune femme n’était pas sa complice.

— Madame Trémentin n’est pas en cause, reprit M. Mornas. Revenons aux faits, puisque vous prétendez ne répondre que sur des faits. Vous savez comment M. Trémentin a été tué ?

— D’un coup de fusil, m’a-t-on dit. Je n’ai de ma vie possédé une arme à feu, et si j’en possédais une, je ne saurais pas m’en servir.

Le juge ouvrit lentement le tiroir de son bureau, y prit la bourre qu’il y avait serrée, et la déplia en regardant le prévenu avec attention.

Mareuil ne baissa pas les yeux et ne changea pas de visage. Il avait l’air de ne pas comprendre.

— Connaissez-vous ceci ? lui demanda M. Mornas.

— Qu’est-ce que c’est que… ceci ? demanda Mareuil sans laisser percer la plus légère émotion.

— Vous le voyez, répondit M. Mornas, c’est un morceau de papier, déchiré et froissé, qu’on a arraché d’un livre.

— Eh bien ?

— Eh bien, si j’en juge par les mots qu’on peut lire encore sur ce fragment, le livre est un volume de poésies. Il reste des bouts de lignes qui riment.

— Que voulez-vous que j’y fasse ? murmura le jeune homme en haussant les épaules.

— Je désire savoir si ces vers sont de vous, dit froidement M. Mornas.

Plus le prévenu s’exaspérait, plus le juge devenait glacial.

— S’il n’en reste que des rimes, je ne me charge pas de vous renseigner, répliqua ironiquement Mareuil. Les rimes appartiennent à tous ceux qui font des vers.

— Il y a : vents, mouvants ; rêve, grève.

— Il est possible que je me sois servi de ces mots-là dans le livre que j’ai fait imprimer. Du reste, s’il vous plaît de me montrer ce papier, je pourrai vous dire s’il sort de l’imprimerie de mon éditeur.

— Alors, regardez-le, dit M. Mornas en le plaçant sur la table tout déplié, mais sans le lâcher.

Il le tenait sous son doigt, et Mareuil n’eut pas de peine à deviner pourquoi.

— Ne craignez rien, monsieur, dit-il ; je n’ai pas la moindre envie de m’emparer de cet imprimé, auquel vous paraissez attacher tant d’importance. Je puis parfaitement l’examiner sans y toucher.

— Examinez-le donc.

— C’est fait. Je reconnais le grain du papier, les caractères elzeviriens… je reconnais même les rimes… elles sont riches, mais banales… et il m’en coûte un peu d’avouer qu’elles sont de moi.

— Alors, ce fragment…

— … Se trouve au haut d’une page… la page 99… le numéro y est encore… une page des Chants des grèves, le volume que je viens de publier.

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument sûr. Je sais mes vers par cœur, et je puis, si vous le désirez, vous réciter le complément de ces quatre que la déchirure a tronqués.

— C’est inutile. Il me suffit que vous vous déclariez l’auteur du livre dont ils faisaient partie.

— Je ne suis pas disposé à le renier, car il se vend très-bien.

— Votre réponse va être consignée, je vous en préviens, au procès-verbal de l’interrogatoire.

— Je m’y attends.

Le greffier était déjà en train de la coucher sur une feuille de papier timbré.

— Et j’attends aussi la suite, reprit insouciamment Mareuil.

— Vous ne me ferez pas croire que vous ne comprenez pas où tendent mes questions. Ce que je vous montre là, c’est une bourre…

— Une bourre ? répéta Mareuil, sans broncher.

— Oui, une bourre de fusil.

— Ah !… Je croyais qu’on chargeait les fusils avec des cartouches.

— Pas tous ; et celui dont s’est servi l’assassin était fait d’après l’ancien système, car cette bourre a été ramassée dans la rue, sous les fenêtres du restaurant Cabassol… et elle a été noircie par la poudre.

— Je m’en rapporte à vous ; je n’ai aucune notion sur le maniement des armes à feu, je vous l’ai déjà dit.

— Vous avez fait votre volontariat, je suppose ?

— Oui, je confesse même que j’ai été un très-mauvais soldat, car je n’avais pas de vocation pour l’état militaire. J’ai remarqué cependant qu’on ne bourrait pas le chassepot qu’on m’a mis entre les mains… et comme je n’ai jamais chassé, c’est la première fois que je vois un objet comme celui que vous me montrez.

Ce fut dit d’un ton dégagé et persifleur qui étonna au plus haut point M. Mornas. Il se demandait si ces airs d’assurance dédaigneuse étaient inspirés à ce garçon par la certitude de n’avoir rien à se reprocher, ou s’il jouait une comédie qui eût été le comble de l’impudence.

— Comment expliquez-vous, demanda-t-il, que l’homme qui a assassiné M. Trémentin ait employé pour charger son arme une feuille de votre livre ?

— Je ne l’explique pas, répondit sèchement Mareuil.

— Vous sentez bien cependant que c’est une preuve contre vous, et une preuve des plus graves.

— Je ne vois pas cela du tout. Les exemplaires de mon livre ne sont pas tous restés dans la boutique de mon éditeur. La première édition est presque épuisée, et elle a été tirée à quinze cents. Le volume se trouve donc dans bien des mains. On l’a beaucoup acheté, et je l’ai offert à beaucoup de mes amis… je l’ai même offert à des personnes qui étaient pour moi de simples connaissances.

— Ainsi vous prétendez que l’assassin le possédait, à un titre quelconque, et qu’il s’en est servi précisément pour bourrer son fusil ? Ce serait là, convenez-en, une singulière coïncidence.

— A moins que ce ne soit un calcul de sa part.

— Que voulez-vous dire ?

— Que si quelqu’un a intérêt à détourner sur moi des soupçons qui pourraient l’atteindre, il a choisi le meilleur moyen pour en venir à ses fins.

— Vous supposeriez alors qu’il était au courant de la situation particulière où vous vous trouviez vis-à-vis de M. Trémentin, et qu’il prévoyait qu’on vous accuserait.

— Pourquoi pas ? Bien des gens savent que j’ai eu une querelle avec M. Trémentin, et que je lui ai proposé un duel, qu’il a refusé. Il n’en fallait pas plus pour qu’on me chargeât d’un crime que je n’ai pas commis… La preuve, c’est que vous m’avez fait arrêter.

Ce raisonnement frappa M. Mornas, qui s’apercevait que plus il serrait de près le prévenu, plus celui-ci produisait de bons arguments pour se défendre. Déconcerté d’abord, il s’était remis peu à peu, et il luttait maintenant pied à pied, mieux peut-être que ne l’eût fait un avocat.

Était-ce là une présomption d’innocence ? Le juge était très-porté à penser le contraire.

— Je me permettrai même d’ajouter, reprit Mareuil, que si j’étais assez lâche pour assassiner quelqu’un, je ne serais pas assez bête pour fourrer dans le canon de mon fusil un morceau de papier arraché d’une page de mon livre. Autant aurait valu y mettre ma carte de visite.

Cette fois, Mareuil avait touché juste, et M. Mornas, au lieu de continuer à le presser, se mit à réfléchir.

— Quelles sont, demanda-t-il après un silence, les personnes auxquelles vous avez fait cadeau d’un exemplaire de votre livre ?

— Je n’en ai pas gardé la liste, répondit Mareuil avec indifférence, et je n’aperçois pas le but de la question que vous m’adressez.

— Ce but est cependant très-clair, et c’est dans votre intérêt que je vous interroge en ce moment. J’admets que votre hypothèse soit fondée, que le meurtrier ait imaginé cette ruse abominable, qu’il ait employé pour vous perdre un feuillet de votre livre. Je dois en tirer deux conclusions : la première, c’est qu’il avait ce livre en sa possession, et la seconde, c’est qu’il vous connaissait parfaitement. Ce serait donc parmi ceux qui ont reçu de vous le volume dont vous êtes l’auteur qu’il faudrait chercher ce misérable.

— Je ne dis pas le contraire.

— Alors, nommez-les.

— D’abord, je ne saurais vous les nommer tous ; je n’ai pas assez de mémoire… et je me garderai bien de vous en nommer quelques-uns.

— Pourquoi cela ?

— Parce que vous pourriez partir de là pour accuser encore un innocent. C’est bien assez que vous m’accusiez, moi, qui suis sûr de me justifier, parce que je n’ai pas peur. Un autre, qui ne serait pas plus coupable que moi, se troublerait peut-être et se défendrait mal.

— Croyez-vous donc que vous vous défendez bien ?

— Je n’en sais rien, et peu m’importe. J’ai ma conscience pour moi, et je dis ce que je dois dire. Vous pouvez me garder en prison, mais je vous défie de me prouver que j’ai tué M. Trémentin. Je l’exécrais, je l’avoue, mais la pensée de l’assassiner ne m’est jamais venue.

— Je comprends que vous protestiez, car c’est un crime infâme. Frapper un homme, le jour de son mariage, en présence de la jeune fille qu’il vient d’épouser !… les plus grands scélérats n’ont jamais rien fait de si atroce. Mais des protestations ne sont pas des raisons, et c’est à vous de démontrer que vous n’étiez pas là au moment où l’on a tiré. Établissez un alibi.

— Interrogez M. Darès et M. Caussade. Ils vous diront ce que je vous ai déjà dit. Peut-être leur ferez-vous l’honneur de ne pas douter de leur témoignage.

M. Mornas se tut. La réponse de Mareuil venait de lui suggérer une idée.

M. Mornas, après avoir réfléchi un instant, se mit à écrire une lettre très-courte, se leva, la remit à un huissier qui apparut à son coup de sonnette, et causa un instant à voix basse avec ce subalterne.

Puis, revenant à Louis Mareuil, qui n’avait pas bougé :

— Je n’ai plus rien à vous demander ici, dit-il.

— Alors, vous allez me renvoyer en prison ? demanda le prévenu sans s’émouvoir.

— Non, monsieur.

— Quoi ! je suis libre ?

— Pas encore. Je vais, comme vous venez de me le demander, vous mettre en présence de M. Darès et de M. Caussade. Je n’ai plus qu’une question à vous adresser dans ce cabinet. Vous ne vous êtes pas couché cette nuit, m’avez-vous dit ?

— Non.

— Vous êtes donc vêtu comme vous l’étiez hier soir à Boulogne ?

— Oui… Je rentrais chez moi lorsque votre agent m’a arrêté, et je n’avais pas de motif pour changer de costume avant de rentrer. C’est bon pour les coquins de profession de faire peau neuve chez un fripier, afin qu’on ne les reconnaisse pas.

— Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez vous retirer.

Louis eut la fierté de ne pas demander où on allait le conduire. Il suivit l’huissier qui attendait à la porte, et il sortit sans saluer son juge.

Dans le couloir se tenait le garde de Paris qui l’avait amené du Dépôt et qui se disposait à l’y réintégrer. L’huissier dit quelques mots à l’oreille de ce soldat municipal et s’éloigna pour porter à qui de droit le message de M. Mornas.

Louis resta seul avec son surveillant, qui lui fit signe de marcher devant et le suivit de très-près. Ils passèrent par de longs corridors et ils descendirent un escalier assez étroit qu’ils avaient monté pour venir.

Louis, qui reconnaissait le chemin, ne doutait pas qu’on ne le reconduisît au Dépôt. Il avait déjà traversé la cour latérale que borde d’un côté la Sainte-Chapelle, et il savait que cet escalier y débouchait.

Mais lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, le soldat, au lieu de le pousser dehors, l’introduisit dans une espèce de corps de garde, où deux sergents de ville fumaient leur pipe, et l’invita gracieusement à s’asseoir sur un banc de bois d’un aspect peu engageant.

Mareuil ne profita point de la permission et attendit, debout, qu’on disposât de lui. Il était préparé à tout, excepté à une seule épreuve, et il commençait à craindre que le juge ne le soumît précisément à celle-là : qu’il ne le confrontât avec Cécile. Il aurait mieux aimé mourir que de paraître devant elle entre deux agents de police, et il se demandait avec une véritable terreur si les soupçons n’allaient pas se porter aussi sur la veuve de M. Trémentin.

Au bout de vingt minutes, qui lui parurent bien longues, il entendit une voiture s’arrêter devant la porte, et il devina que c’était pour lui.

Cette fois, ce n’était plus le coupé administratif, mais un fiacre à quatre places ; il y avait un agent sur le siége et deux agents dans l’intérieur.

Il fallut bien y entrer, et il s’y résigna ; mais il eut le courage de ne pas interroger les policiers qui l’escortaient, et le fiacre sortit de la cour par le quai des Orfèvres.

A ce moment, de l’autre côté des vastes bâtiments du palais, par la porte voûtée qui donne sur le quai de l’Horloge, le fameux coupé partait emportant le juge d’instruction, le chef de la sûreté et le commissaire de police de Boulogne.

Ceux-là savaient fort bien ce qu’ils allaient faire et ne se gênaient pas pour causer de l’opération que M. Mornas avait décidée.

— Alors, disait M. Mornas, vous croyez que votre secrétaire trouvera ces messieurs chez eux ?

— Pour le peintre Caussade, ce n’est pas douteux, répondit le chef de la sûreté. Il passe toutes ses journées dans son atelier. Quant à l’autre, ce sera peut-être un peu plus long ; mais j’ai laissé des hommes en surveillance à l’entrée de l’avenue Frochot… et entre autres un qui est fort intelligent. Si M. Darès a quitté la maison de Mareuil, ce gaillard-là se sera arrangé de façon à savoir où il est allé. Je ne serais pas très-surpris que Darès eût reconduit madame Trémentin chez la baronne Aubrac.

— S’il y est allé, il n’y a pas resté, je l’espère.

— C’est peu probable ; mais, après mon départ, madame Trémentin a dû lui dire où elle a rencontré Mareuil, et il faudra bien qu’il vous l’apprenne, quand vous l’interrogerez comme témoin.

— Aujourd’hui, ce ne sera qu’à titre de renseignements. Je veux que lui et son ami Caussade m’expliquent, à l’endroit même où ils se sont passés, les faits qui ont suivi le coup de fusil… je veux suivre avec eux le chemin qu’ils ont parcouru en donnant la chasse à un homme qui fuyait… constater le point précis où ils l’ont perdu de vue.

— C’est très-important pour vérifier si l’alibi que le prévenu prétend établir est possible, dit le commissaire.

— Je lui ferai répéter sur place la scène, telle qu’elle a eu lieu hier, à l’en croire, reprit M. Mornas.

— Nous pourrions, en attendant son arrivée, visiter la cabane d’où est parti le coup de fusil.

— M. le juge d’instruction m’a autorisé à reprendre la clef que j’avais jointe aux pièces, dit le commissaire.

— Je pense, mon cher collègue, que vous avez pris des mesures pour que personne n’y entrât après vous, dans cette baraque ?

— J’y ai mis de planton deux gendarmes ; ils ont passé la nuit, l’un devant la porte, l’autre sous la fenêtre. Nous y retrouverons les traces de pas telles que je les ai vues hier soir.

— Vous m’avez dit, demanda M. Mornas, que Verdalenc vous a secondé dans vos recherches.

— Secondé n’est pas précisément le mot. Ce monsieur a montré beaucoup de zèle, et il m’a fourni sur le prévenu Mareuil des indications dont j’ai tenu compte ; mais il a plutôt gêné mes opérations. Il s’était attaché à moi. Si je l’avais laissé faire, il m’aurait suivi partout, il aurait interrogé les gens et rédigé le procès-verbal. J’ai dû modérer son ardeur, et je me suis opposé à ce qu’il entrât dans la cabane.

— Vous avez très-bien fait, monsieur, de ne pas souffrir qu’il se mêlât de préparer l’instruction. Il doit avoir sur cette affaire des idées préconçues, et cela suffit pour que je n’accepte qu’avec beaucoup de réserve ses appréciations personnelles sur le prévenu. Je le connais, d’ailleurs, et je sais qu’en dépit de ses aptitudes financières, il n’est pas intelligent.

Les deux commissaires se gardèrent bien de contredire le magistrat. Ce n’était pas le moment de discourir sur des probabilités judiciaires, et la conversation prit un autre tour.

Les graves fonctions qu’exerçaient ces messieurs ne les empêchaient pas de s’intéresser à des choses qui n’étaient pas de leur ressort.

Le chef de la sûreté, un homme d’esprit et un aimable homme, raconta quelques-unes des histoires dont sa mémoire était richement meublée, et il réussit à dérider M. Mornas lui-même, qui était cependant peu disposé à s’égayer.

Le coupé avait suivi la ligne des quais jusqu’au pont de Grenelle, la grande rue d’Auteuil jusqu’aux fortifications, et la route de Saint-Cloud à partir de la barrière.

C’était le chemin par lequel Louis Mareuil prétendait être arrivé à Boulogne.

Au rond-point où Caussade et Darès avaient pris le tramway, les joyeuses causeries s’arrêtèrent. Il fallait bien se recueillir un peu avant d’ouvrir une enquête de cette importance.

Ces messieurs descendirent de voiture à la porte du restaurant Cabassol, et le commissaire n’eut pas plus tôt mis pied à terre qu’il fut abordé par les inspecteurs qui l’avaient assisté la veille.

Ils lui annoncèrent qu’il ne s’était produit aucun incident nouveau, et qu’ils l’attendaient pour fouiller le bois.

— Voyons d’abord la salle où M. Trémentin a été frappé, dit le juge d’instruction.

Le maître de l’établissement était déjà là, le bonnet blanc à la main, et s’empressa de les conduire au premier étage.

La table du festin était desservie ; mais à la place où le marié était assis, la nappe portait encore des taches de sang, et le carreau de vitre que la balle avait brisé n’avait pas encore été remplacé.

Le commissaire fit remarquer à M. Mornas que la fenêtre était précisément à la hauteur et en face des volets fermés qui masquaient l’unique ouverture de la cabane plantée de l’autre côté de la rue, sur un talus peu élevé.

— Où était placée madame Trémentin ? demanda le juge d’instruction.

— Ici, monsieur, répondit le commissaire en indiquant une chaise. Vous voyez qu’elle se trouvait juste sur le passage du projectile. Il a dû presque effleurer ses cheveux.

— M. Trémentin était de l’autre côté de la table, en face de sa femme, reprit le commissaire, et au moment où le coup de fusil a été tiré, il venait de se lever pour porter un toast. Il a été frappé au cœur. Donc, la balle a dû passer un peu au-dessus de la tête de madame Trémentin.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté échangèrent un regard. Ils avaient tous les deux la même idée, une idée qui était déjà venue au commissaire.

— Je voudrais me rendre compte par mes yeux des positions qu’occupaient les époux, dit M. Mornas.

— C’est très-facile, répliqua le chef de la sûreté ; je ne suis pas beaucoup plus grand que la mariée. Je vais m’asseoir à sa place. Mon collègue va se tenir debout à la place où était le marié.

Ainsi fut fait, et M. Mornas, en se baissant, constata qu’une ligne droite tirée du carreau brisé à la poitrine du commissaire passait deux ou trois pouces plus haut que le sommet du crâne du chef de la sûreté.

— Est-ce un coup d’adresse ou un coup de maladresse ? dit ce chef bien avisé ; en d’autres termes, qui visait-on ? Tout est là. Si l’on visait madame, ce n’est pas le prévenu qui a fait feu. Il est amoureux d’elle, et il espère bien l’épouser quand les dix mois réglementaires seront écoulés. Si au contraire on visait monsieur, il se peut que le prévenu soit coupable, mais ce n’est pas certain. Et la question ne sera pas tranchée. Il faut chercher ailleurs.

— C’est mon avis, dit M. Mornas. Nous allons visiter la cabane. Le prévenu arrivera pendant que nous y serons, et si vos hommes amènent M. Darès et M. Caussade, nous pourrons faire des vérifications qui éclairciront des points importants.

Ces messieurs sortirent du restaurant et traversèrent la rue, précédés par les deux inspecteurs qui les attendaient.

L’ascension du talus n’était pas commode, car le terrain détrempé par la pluie de la veille cédait sous leurs pieds, et ce ne fut pas sans peine qu’ils arrivèrent à la porte de la baraque gardée par un gendarme.

Le commissaire avait apporté la clef et se chargea d’ouvrir.

— Oh ! oh ! dit le chef de la sûreté, bien des gens sont entrés ici, à ce que je vois. Nous aurons du mal à nous y reconnaître parmi toutes ces traces de pas.

— Sans compter que les nôtres vont laisser aussi des empreintes, dit le commissaire. La boue n’a pas séché cette nuit, et nous venons d’y marcher.

— Ce n’est rien. Il ne s’agit que de ne pas mêler les pistes. Et ce sera moins difficile que je ne croyais, car je m’aperçois que les pas d’hier suivent tous le même chemin. Et les marques sont parfaitement distinctes. Quand la fenêtre là-bas sera ouverte, nous lirons là dedans comme dans un livre. Examinons d’abord la préface.

Un livre, c’était bien le mot. Sur la neige ou dans la boue, les criminels impriment eux-mêmes les éléments de leur condamnation.

Seulement, il faut un coup d’œil exercé pour déchiffrer ce grimoire, lorsque les empreintes sont nombreuses.

Le chef de la sûreté était de première force en l’art de résoudre ces problèmes. Il s’agenouilla pour voir les traces de plus près, et après une minute de vérifications et de comparaisons, il se releva en disant :

— Quatre personnes sont entrées ici ; quatre personnes, dont une femme.

— Une femme ! s’écria M. Mornas.

— Parfaitement. Et une femme qui porte des bottines à talons. Voyez plutôt. Les talons sont nettement dessinés.

— C’est vrai, murmura le juge d’instruction.

— Et les pieds sont remarquablement petits. Les autres pas sont des pas d’hommes ; deux finement chaussés, qui me font l’effet d’être entrés ensemble… les pas se côtoient… le quatrième individu a suivi une ligne moins régulière, et il avait des chaussures plus fortes.

— Mon cher collègue, dit le commissaire, il faut que vous sachiez qu’après le coup, la porte est restée ouverte jusqu’à mon arrivée. Ces pas peuvent être ceux des gens de Boulogne qui se sont attroupés autour de la baraque après l’événement. Elle était accessible à tout le monde, et quelques-uns y seront entrés.

— Vous les y auriez trouvés quand vous êtes venu.

— Et je n’y ai trouvé personne, c’est vrai. Mais je suis entré, moi.

— Je le sais. Voici vos pas, mon cher collègue. Ils sont beaucoup plus grands que les autres. Et quand je disais quatre personnes, je sous-entendais : sans vous compter. Vous êtes entré seul, n’est-ce pas ?

— Oui, j’ai laissé à la porte M. Verdalenc et mes hommes. J’avais compris tout de suite qu’il importait de ne pas effacer ou emmêler les traces, et j’ai eu soin de marcher à côté.

— Vous êtes allé jusqu’à la fenêtre et vous êtes revenu tout droit à la porte. Voici vos empreintes. Il faut remarquer maintenant que les autres ont fait comme vous. Des curieux auraient piétiné de tous les côtés. Ceux-ci n’ont fait qu’entrer et sortir. Ils étaient pressés sans doute.

— Mais, dit M. Mornas, qui suivait attentivement ces déductions intéressantes, vous ne supposez pas cependant que l’assassin n’était pas seul quand il a tiré.

— Non, monsieur. C’est inadmissible. On ne se fait pas accompagner quand on va tuer quelqu’un. Et pourtant je suis sûr de mon compte. Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas, et que la suite de l’instruction éclaircira peut-être. La fenêtre était ouverte, je pense, quand mon collègue est arrivé.

— Oui, c’est moi qui l’ai fermée.

— Eh bien, je vais la rouvrir. Nous avons besoin d’y voir clair pour terminer la vérification.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et le chef de la sûreté ne voulait pas qu’un agent maladroit vînt embrouiller ses pistes.

Il traversa la première pièce en côtoyant les traces, et il entra sur la pointe du pied dans la seconde où il faisait plus sombre, parce qu’elle était plus éloignée de la porte.

Quand il eut poussé les volets, la lumière du jour éclaira l’intérieur de la cabane. M. Mornas était resté sur le seuil avec le commissaire. Ils allèrent rejoindre le chef de la sûreté qui était déjà à la besogne, examinant et comptant les empreintes.

— C’est particulier, dit-il. Tous les pas aboutissent à la fenêtre. Seulement, les deux personnes qui sont entrées ensemble se sont un peu écartées à droite et à gauche avant de sortir. Le petit pied et le pied solidement chaussé ont marché tout droit de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte.

— Qu’en concluez-vous ? demanda le juge, qui commençait à trouver un peu puériles ces constatations minutieuses.

— Rien jusqu’à présent, monsieur. Ce sont des indices qui pourront servir plus tard. Mais voici une voiture… et j’aperçois mon secrétaire. Il n’a pas perdu de temps… il arrive avant le prévenu… et il nous amène un monsieur qui doit être M. Caussade, car je ne le connais pas, et je connais M. Darès… Je vais lui faire dire d’attendre…

— C’est inutile. Je puis l’interroger ici. Et il vaut mieux que je l’interroge d’abord en l’absence du prévenu.

— Alors, je vais faire signe à mon secrétaire.

C’était bien Caussade qui descendait d’un fiacre et qui n’avait pas l’air content du tout. On était venu l’enlever à son atelier, et ce déplacement ne lui plaisait guère pour beaucoup de raisons. D’abord, il n’aimait pas à être dérangé en plein travail ; ensuite, et surtout, il prévoyait qu’on allait le mettre en demeure de dire ce qu’il savait ; il craignait de charger un homme auquel s’intéressait son ami Darès, et il était parfaitement décidé à ne pas mentir.

Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte de la cabane, et le mit en deux mots au courant de la situation.

— Je vais vous conduire à M. le juge d’instruction, lui dit-il. Je vous prierai seulement de marcher de façon à ne pas effacer les traces que vous voyez là sur le plancher.

— Ces traces, s’écria étourdiment Caussade, c’est moi qui les ai laissées.

— Vous êtes donc entré ici ?

— Oui… hier soir.

— Seul ?

— Non, avec M. Darès. Nous revenions de donner la chasse au meurtrier de M. Trémentin.

— Venez, monsieur. Il faut que M. le juge d’instruction vous entende.

Caussade, qui regrettait déjà d’avoir trop parlé, se laissa conduire et se trouva en présence de M. Mornas qu’il n’avait jamais vu.

— Nous sommes déjà un peu plus avancés que tout à l’heure, dit le chef de la sûreté en se frottant les mains. Monsieur vient de reconnaître les marques de ses pas et celles des pas de M. Darès. Sur quatre personnes qui sont entrées, il n’en reste plus que deux à découvrir.

— Monsieur, dit le juge d’instruction qui tenait à procéder plus méthodiquement, je vous ai envoyé chercher pour vous demander des renseignements sur les faits qui m’ont été signalés par M. le commissaire de police de Boulogne.

— Je reconnais monsieur, murmura Caussade.

— J’ai fait appeler aussi M. Darès ; mais il se peut qu’on ne l’ait pas trouvé, et, en attendant qu’il arrive, je vous prie de me dire ce que vous avez vu après l’affreux événement auquel vous avez assisté.

— J’ai vu… un homme qui se sauvait. Darès l’a dit hier à monsieur que voilà. Je ne puis que vous répéter ce que Darès a dit.

— Cet homme… vous l’avez poursuivi ?…

— Jusqu’aux premiers taillis du bois. Là, j’ai glissé et je suis tombé. Mon ami m’a aidé à me relever. Pendant ce temps-là, l’homme gagnait du terrain, et il a disparu. Nous n’en pouvions plus… nous avons renoncé à l’atteindre.

— Et vous êtes revenus au restaurant Cabassol ?

— Immédiatement.

— A quel moment êtes-vous donc entrés dans cette cabane ?

Caussade hésita un peu. Il sentait bien que le juge l’obligerait à aller jusqu’au bout de la voie où il venait de s’engager, et qu’en complétant sa déposition, il ferait tomber les soupçons sur Louis Mareuil.

Il ignorait encore que ce malheureux garçon était arrêté, car il n’avait pas vu Darès depuis la veille, et le secrétaire du chef de la sûreté avait été discret.

— Monsieur, dit-il, après un court silence qui fut remarqué, nous y sommes entrés au retour de notre chasse manquée. Darès pensait que le coup de fusil était parti de cette fenêtre, et il m’a persuadé de monter jusqu’ici. Nous avons trouvé la porte ouverte et la baraque vide.

— Alors, vous en sortiez, quand je vous ai parlé dans la rue ? demanda le commissaire. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?

— Parce que vous ne m’avez pas interrogé.

— Vous avez causé ensuite avec un jeune homme, reprit M. Mornas, un homme de lettres que votre ami connaît.

— Louis Mareuil ; oui, monsieur. Il était encore là lorsque M. le commissaire nous a parlé.

— Mais il vous a quittés un instant après ?

— Oui. Et alors, après avoir pris nos pardessus et nos chapeaux que nous avions laissés au restaurant, nous sommes rentrés à Paris par le tramway.

— Vous avez dû être surpris de trouver M. Mareuil à la porte de cette maison où l’on venait d’assassiner le mari de mademoiselle Aubrac ?

— Il a expliqué à Darès que, passant au bout de la rue, il avait entendu des cris et vu des gens s’attrouper… qu’alors, il s’était approché par curiosité…

— C’est fort bien. Mais il ne vous a pas expliqué pourquoi il était venu à Boulogne ?

— Le voici, dit le chef de la sûreté, qui se tenait près de la fenêtre. Le fiacre y a mis le temps, mais enfin il arrive. Quels sont les ordres de M. le juge d’instruction ?

— Dites à vos hommes d’amener le prévenu.

Caussade tressaillit. Il comprenait qu’on allait le mettre en présence de Mareuil, qui était décidément accusé, et la perspective de cette confrontation ne lui souriait nullement. Mais M. Mornas ne lui avait encore posé que des questions insignifiantes ; il espérait qu’on ne le presserait pas davantage, et il se promettait d’attendre, pour raconter tout ce qu’il savait, qu’on le mît au pied du mur.

Se taire, ce n’est pas mentir, se disait-il, tout en maudissant la baronne Aubrac qui l’avait invité à ce tragique repas de noces.

Louis Mareuil parut, escorté de deux agents. Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte et l’amena lui-même au juge d’instruction, en guidant sa marche. Il tenait aux empreintes.

Louis était pâle, mais il avait gardé son attitude fière. Il salua Caussade d’un signe de tête et il attendit.

— Vous comprenez pourquoi je vous ai fait venir ici ? lui dit M. Mornas.

— Pas plus que je ne comprends pourquoi vous m’avez fait arrêter, répondit froidement le prévenu.

Le juge ne se donna pas le tort de discuter. D’un coup d’œil, il invita son intelligent auxiliaire à entrer en scène.

— Veuillez poser votre pied sur cette trace de pas, dit le chef de la sûreté, en se baissant pour mieux indiquer le mouvement.

Mareuil dit avec un sourire dédaigneux :

— Cette fois, je comprends. Vous voulez savoir si mon pied s’adapte exactement à ces marques. La vérification est inutile. C’est moi qui les ai faites.

— Vous avouez que vous êtes entré ici ?

— Pourquoi ne l’avouerais-je pas ?

— Avec M. Caussade et M. Darès, peut-être ?

— Non. Ces messieurs m’ont abordé dans la rue, un instant après ; mais dans cette cabane, il n’y avait personne.

— Qu’y veniez-vous faire ?

— Je voulais voir ce qui se passait dans la maison qui est en face. J’ai regardé par cette fenêtre, et je suis sorti presque aussitôt.

Caussade respira. La franche confession de Mareuil le tirait d’embarras. Mareuil ne l’avait pas vu. Mareuil ne savait pas qu’il s’était caché avec Darès pour l’épier. Et Mareuil convenait qu’il était entré. Rien n’obligeait plus Caussade à témoigner contre lui.

— Vous ne m’avez pas dit cela dans mon cabinet, reprit M. Mornas.

— Je vous l’aurais dit si vous me l’aviez demandé. C’est un fait, et je vous ai déclaré que je répondrais sur les faits.

Le juge d’instruction regarda le chef de la sûreté, lut sur son visage qu’il était frappé comme lui de la netteté de ce langage, et pensa que le moment était venu de donner un autre tour à l’interrogatoire.

— Monsieur, commença-t-il en s’adressant à Caussade, vous avez dû remarquer la tournure et le costume de l’homme que vous avez poursuivi.

— Je ne l’ai vu que de loin, et il faisait nuit. Tout ce que j’ai remarqué, c’est sa taille. Il est petit et mince.

— Comme le prévenu, dit à demi-voix le commissaire.

— J’ai cru distinguer aussi qu’il tenait à la main un fusil, et qu’il était coiffé d’un chapeau de forme basse.

— Toujours comme le prévenu.

— Il vous a échappé à l’entrée du bois ? demanda M. Mornas.

— Oui, monsieur ; il s’est jeté dans une allée qui doit conduire au champ de courses.

— Pensez-vous qu’entre le moment où vous l’avez perdu de vue et le moment où vous avez abordé M. Mareuil, à la porte de la maison Cabassol, l’homme auquel vous avez donné la chasse aurait eu le temps de revenir jusqu’à la maison où nous sommes ?

— Je ne puis rien affirmer, répondit Caussade, qui comprenait parfaitement la portée de cette question. Cependant, j’ai beaucoup de peine à le croire. Il aurait fallu qu’il fît un grand détour pour ne pas nous rencontrer… et il y a loin d’ici au bois…

— La distance sera mesurée exactement. Combien de temps avez-vous mis à refaire le chemin que vous aviez parcouru en le poursuivant ?

— Je ne saurais le dire au juste… Un quart d’heure, peut-être… mais je dois ajouter qu’un instant après avoir perdu l’homme de vue, nous avons entendu le roulement d’une voiture, et que nous avons pensé tous les deux que cette voiture l’attendait pour le ramener à Paris.

— Vous êtes sûr d’avoir entendu rouler une voiture ? demanda le chef de la sûreté.

— Parfaitement sûr. Et comme il pleuvait à verse, on peut affirmer que personne ne se promenait en voiture au bois de Boulogne par le temps qu’il faisait hier soir.

Louis Mareuil assistait, impassible, à ce dialogue. On eût dit qu’il ne s’agissait pas de son honneur et de sa vie.

Le chef de la sûreté s’approcha du juge d’instruction, lui dit quelques mots à voix basse et passa avec lui dans la première pièce, laissant le prévenu à la garde du commissaire.

— Eh bien ? demanda M. Mornas, avez-vous une opinion ?

— J’ai une conviction, monsieur. Louis Mareuil dit la vérité. Il est innocent.

— Qui donc a fait le coup ?

— Une femme.

— Mais c’est un homme qu’on a vu fuir, un fusil à la main.

— Une femme habillée en homme. Malheureusement pour elle et heureusement pour le prévenu, elle a gardé ses bottines, et la trace de ses pas dans la cabane l’a trahie. Il ne reste plus qu’à la trouver… et je m’en charge.

— Il me semble que vous êtes un peu trop affirmatif, dit le juge d’instruction. Des traces de pas ne sont pas des preuves suffisantes.

— Veuillez considérer, monsieur, répondit le chef de la sûreté, que jusqu’à présent je ne me suis pas trompé. M. Caussade et le prévenu lui-même viennent de confirmer le jugement que j’avais porté en examinant ces empreintes. Quatre personnes sont entrées ici. Nous en connaissons trois, d’après leur propre aveu. Reste la quatrième. Et il n’est pas douteux que celle-là est une femme.

— D’accord, mais il est douteux que ce soit elle qui ait tiré le coup de fusil. C’est même improbable. Il y avait certainement des femmes parmi les curieux que l’événement a attirés. L’une d’elles a pu avoir l’idée de visiter l’intérieur de cette baraque.

— A quel moment, monsieur ? Louis Mareuil y est entré, et il y est resté un certain temps. MM. Caussade et Darès sont venus ensuite et s’y sont arrêtés aussi. Les uns ou les autres auraient rencontré cette curieuse. Et puis, les femmes qui se rassemblent dans la rue, à la porte d’une maison où un crime vient d’être commis, ne portent pas de chaussures si élégantes. On ne trouverait peut-être pas à Boulogne-sur-Seine un pied aussi petit que celui dont la marque est restée sur le plancher de la cabane.

— Mais… ce déguisement ?… Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que l’individu qui se sauvait, un fusil à la main, n’était pas un homme ?

— M. Caussade vous a dit qu’il était mince et de petite taille. Toutes les femmes paraissent petites quand elles prennent des vêtements masculins. Il était coiffé d’un chapeau bas. Les femmes travesties ne se coiffent pas autrement.

— Et vous pensez que celle-là s’est travestie pour venir à Boulogne ? Nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, et, excepté pendant les jours gras, il est défendu à tout habitant de Paris de se montrer sous le costume d’un sexe qui n’est pas le sien.

— Aussi s’est-elle bien gardée de venir à pied.

— Vous croyez donc que ce bruit qu’a entendu M. Caussade…

— … Était le roulement d’une voiture qui attendait dans le bois, et qui l’a ramenée chez elle.

— Un fiacre… Nous aurions là un point de départ pour la suite des recherches. Il faudrait faire prendre des renseignements à la Compagnie générale et chez les autres loueurs. On retrouverait le cocher.

— Je donnerai les ordres nécessaires, mais je crains que nous n’arrivions à rien. La voiture doit être une voiture de maître.

— Alors, selon vous, cette femme serait riche ?

— C’est mon opinion bien arrêtée. Seulement, je ne suis pas fixé sur la catégorie sociale à laquelle appartient cette maîtresse délaissée de M. Trémentin. Il en a eu dans tous les mondes, des maîtresses. Les bottines à hauts talons sembleraient indiquer une fille entretenue. Mais aujourd’hui les grandes dames ont adopté les modes de ces demoiselles. Il faut chercher dans une de ces deux classes, car ce n’est certainement pas une ouvrière. Les modistes ne roulent pas encore carrosse.

M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie disait clairement que ces raisonnements faisaient sur lui une vive impression.

— C’est une nouvelle enquête à entreprendre, dit le chef de la sûreté, mais une enquête en dehors des faits. Toutes les circonstances du crime sont maintenant relevées. Ce n’est plus à Boulogne qu’il faut chercher. C’est à Paris, dans l’entourage de M. Trémentin. Ce sera long, mais je suis sûr de réussir. J’ai déjà des données générales.

— Lesquelles ?

— Cette femme doit être remarquablement intelligente, et elle doit être douée d’une énergie extraordinaire. Il est évident aussi que sa situation et la vie qu’elle mène la mettent au-dessus du soupçon. Elle aurait joué trop gros jeu, si sa conduite donnait prise à la médisance. Si elle a opéré avec tant d’audace, c’est qu’elle se fiait sur sa réputation sans tache. Les criminels de bas étage n’agissent pas avec cette hardiesse et cette précision. Elle a opéré magistralement, on peut le dire.

— Elle a pourtant dû mettre quelqu’un dans la confidence de ses projets… son cocher, par exemple, si vos conjectures sont justes.

— Assurément, monsieur. Et de ce côté une indiscrétion est à espérer. Mais la vérité viendra, je crois, d’ailleurs. Il ne s’agit que de découvrir comment elle s’est procuré la clef de cette cabane. Et pour cela, il faut s’adresser au propriétaire.

— Votre collègue de Boulogne a eu la même idée que vous. Il s’est informé, et personne dans le pays n’a pu lui dire le nom de l’homme auquel appartient cette construction en planches. Elle a été élevée, il y a une trentaine d’années, à l’époque de la transformation du bois, par un entrepreneur de terrassements. Il est mort depuis longtemps, et il l’avait abandonnée, paraît-il, à un de ses employés, qui a disparu.

— C’est une difficulté qu’on surmontera facilement. Si la mairie de l’endroit n’y parvient pas, les bureaux de la ville retrouveront dans leurs archives des pièces signées par l’entrepreneur. Il est impossible, du reste, qu’il n’y ait pas dans la commune quelqu’un qui se souvienne de lui. C’est le pont aux ânes qu’une recherche pareille. Si j’en étais chargé, je saurais vite à quoi m’en tenir.

— Je vous prie de vous en occuper, toutes affaires cessantes. Mais, en attendant que vous soyez arrivé à un résultat, dites-moi franchement ce que vous pensez de l’instruction entamée contre ce jeune homme.

— Puisque vous me faites l’honneur de me consulter, monsieur, je dois vous répondre qu’à mon avis on s’est trop pressé de délivrer contre lui un mandat d’amener ; en supposant même que ce jeune homme soit coupable, il n’y avait, je crois, aucun inconvénient à le laisser libre. Il y avait même un avantage : j’aurais pu le surveiller sans qu’il s’en doutât, et si c’est lui qui a fait le coup, il se serait trahi lui-même par quelque démarche imprudente ; on a préféré brusquer les choses : on a eu tort.

— L’erreur n’est pas irréparable, murmura le juge d’instruction. En l’état, je ne puis pas délivrer une ordonnance de non-lieu, mais je puis faire mettre le prévenu en liberté sous caution.

— La mesure serait excellente, à ce qu’il me semble. Elle ne sera pas aussi efficace qu’elle aurait pu l’être, car il est averti, et il se tiendra sur ses gardes. Cependant, la surveillance dont je vais l’entourer nous conduira peut-être à une certitude absolue. Mais voici un monsieur que mon secrétaire nous amène, et ce monsieur n’est pas M. Darès.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté tenaient cet aparté dans la première pièce, tout près de la porte d’entrée, devant laquelle se promenait le gendarme de planton.

Ils avaient laissé au fond de la cabane Louis Mareuil et Caussade, que la présence du commissaire de Boulogne condamnait au silence, et qui du reste n’avaient rien à se dire, car ils se connaissaient à peine, et ils sympathisaient médiocrement.

Le monsieur dont le chef de la sûreté venait de signaler l’apparition s’avançait, conduit par un des inspecteurs qui se tenaient à la disposition du commissaire. C’était un homme d’une soixantaine d’années, grand et de large encolure, un peu voûté, mais encore ferme sur ses jambes ; ce qu’on appelle un solide vieillard ; habillé d’une redingote de bon gros drap, dont la coupe surannée n’affichait aucune prétention à l’élégance. A première vue, on devinait un ouvrier arrivé à l’aisance et passé propriétaire dans la banlieue.

Il salua ces messieurs sans paraître embarrassé, et il venait évidemment dans l’intention de leur parler.

— Qu’est-ce qu’il y a, Pigache ? demanda, en s’adressant à l’inspecteur, le chef de la sûreté, qui connaissait tous ses subalternes par leur nom.

— C’est un monsieur de Boulogne qui a un renseignement à communiquer à monsieur le commissaire.

— Très-bien. Laisse-nous. Entrez, monsieur, et dites à M. le juge d’instruction qui vous êtes et ce que vous savez.

Le nouveau venu salua derechef et commença ainsi :

— Excusez-moi, messieurs, de me présenter sans avoir été appelé. Je suis Jean Bigorneau, propriétaire à Boulogne, quai du Quatre-Septembre. M. le commissaire de Boulogne me connaît bien. Pour lors, j’ai entendu dire qu’on cherchait à qui est c’te baraque… et comme j’ai travaillé dans le temps pour l’entrepreneur qui l’a fait bâtir…

— Très-bien. Comment s’appelait-il ?

— Fauvel. Nous autres, nous disions le père Fauvel, parce qu’il était bon enfant et pas fier.

— Il est mort, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, en 63. Il n’était pas bien riche, mais il avait amassé quelques sous tout de même. Il aurait gagné bien plus, s’il n’avait pas été si honnête… à preuve que j’en connais un autre qui…

— Eh bien, cette baraque doit appartenir aux héritiers Fauvel ?

— Le bonhomme n’a laissé qu’une fille, qui ne l’a pas réclamée.

— Il en avait donc disposé de son vivant ? Au profit de qui ?… d’un contre-maître, je crois ?

— Oui, mais ce contre-maître-là n’était pas comme les autres… C’était un monsieur… Des gens disaient qu’il avait été dans les écoles du gouvernement, et qu’il s’était fait renvoyer pour de vilaines affaires. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en savait autant que les ingénieurs des ponts et chaussées, et qu’il parlait comme un professeur…, et tout jeune avec ça. Il avait tout au plus vingt-cinq ans quand le père Fauvel est mort… et il travaillait sous lui depuis dix-huit mois.

— Son nom ?… Vous en souvenez-vous ?

— Ah ! je crois bien… c’est un nom qui ne ressemble à rien… un drôle de nom… Garnaroche… Pierre Garnaroche.

— Et… il a disparu ?

— Il y a longtemps… on ne l’a pas revu à Boulogne depuis la guerre. Avant, il n’habitait plus la commune, mais il venait encore s’y promener, des fois. Je le rencontrais par-ci par-là, tantôt dans le plus beau café de Boulogne, se payant des consommations chères et mis comme un prince ; tantôt en blouse devant le comptoir d’un marchand de vin qui sert à boire à tous les mauvais gars du pays. Faut vous dire, messieurs, que Garnaroche avait beau être bien éduqué, c’était une pratique finie. Le père Fauvel lui disait souvent qu’il finirait mal.

— Et il lui faisait des cadeaux ? C’est curieux.

— Oh ! le cadeau n’était pas gros. Un hangar où il pleuvait comme dans la rue, et où l’on n’avait jamais logé que des pioches, des pelles et des brouettes. Garnaroche y couchait pourtant, parce qu’il n’avait pas de quoi se payer un garni. Tout l’argent qu’il gagnait à diriger les ouvriers passait à faire la noce. Le patron lui a laissé la cabane par charité.

— Mais si elle était en mauvais état il y a vingt ans, comment n’est-elle pas tombée en ruine ?

— Garnaroche l’a fait réparer… dans un moment où il se trouvait en fonds… Il avait des hauts et des bas.

— Il continuait donc à l’habiter ?

— Non, monsieur. Il y avait ici des malins qui soutenaient qu’il y recevait des femmes en cachette. J’ai oublié de vous dire qu’il était très-beau garçon… taillé pour servir dans les cuirassiers, et une figure à tourner la tête à toutes les filles.

— Et… on n’a jamais vu celles qu’il y amenait ? demanda le commissaire, en regardant M. Mornas du coin de l’œil.

— Je ne crois pas. Peut-être bien aussi qu’il n’en a jamais amené. On disait encore qu’il faisait la fraude, et qu’il cachait là des marchandises pour les passer à l’octroi sans payer.

— Enfin, après la guerre, il n’est plus revenu ?

— Jamais, monsieur. J’ai toujours eu dans l’idée qu’il s’était mis avec les fédérés, et qu’on l’avait collé au mur.

— C’est possible, mais alors il a laissé la clef à quelqu’un, puisque hier soir quelqu’un est entré ici, pour tirer un coup de fusil.

— Qui a tué un nouveau marié dans le salon de cent couverts du père Cabassol. J’ai su ça ce matin, et j’ai pensé tout de suite à Garnaroche.

— Vous venez de dire que vous croyez qu’il a été fusillé.

— Je n’en suis pas si sûr que ça. Et puis il a pu donner la clef à sa bonne amie.

Sur cette réponse, le chef de la sûreté entraîna le juge d’instruction un peu plus loin et lui dit à demi-voix :

— Me permettez-vous, monsieur, de vous demander ce que vous pensez de ces renseignements donnés de bonne foi, ce n’est pas douteux ?

— Je pense qu’ils confirment vos appréciations, répondit M. Mornas.

— Pour moi, l’affaire est maintenant claire comme le jour. Ce Garnaroche était un déclassé qui tirait parti tout à la fois de l’instruction qu’il avait reçue et de ses avantages physiques. Il a fort bien pu être l’amant d’une femme du monde et lui donner des rendez-vous dans cette baraque… qui a pu être meublée autrefois… cette liaison ayant pris fin, la femme a gardé la clef et est devenue plus tard la maîtresse de M. Trémentin, lequel était, lui aussi, un beau ténébreux. Lorsqu’elle a appris que, par un singulier hasard, le repas de noces se donnait en face du hangar abandonné où elle pouvait entrer comme elle voulait, elle a profité de l’occasion pour se venger.

— C’est possible, mais cela ne nous apprend pas qui elle est.

— Nous arriverons jusqu’à elle, j’en réponds. Si Garnaroche est vivant, je le retrouverai, et il faudra bien qu’il parle… quand ce ne serait que pour prouver que l’assassin, ce n’est pas lui. Une fois qu’il m’aura nommé la femme, ou les femmes, qu’il recevait ici, le reste ira tout seul. S’il est mort, ce sera plus difficile, mais je ne désespérerai pas de réussir. Je m’adresserai ailleurs. L’entrepreneur qui employait Garnaroche et qui s’intéressait à lui devait connaître la vie qu’il menait…

— Mais il n’est plus de ce monde depuis dix-neuf ans, cet entrepreneur… et une femme qui aurait été la maîtresse de Garnaroche en 1863 serait vieille aujourd’hui.

— Je suis bien convaincu que celle qui a tué Trémentin n’est pas jeune. Une jeune se serait aisément consolée de le perdre. Une femme sur le retour comprend qu’elle ne trouvera pas de remplaçant à l’amant qui l’abandonne, et elle est sans pitié pour l’infidèle.

Quant à l’entrepreneur Fauvel, il est mort, c’est vrai, mais il a laissé une fille, et M. Bigorneau, qui la connaît évidemment, va nous dire où elle est. J’irai la trouver, et je l’interrogerai.

— C’est un essai à tenter, et quel qu’en soit le résultat, il me paraît démontré que Louis Mareuil n’a jamais eu le moindre rapport avec ce Garnaroche ni avec son patron.

— Il était à peine né quand ces gens-là travaillaient à Boulogne. Où se serait-il procuré la clef de cette baraque dont il ignorait l’existence ? Elle est vieille et rouillée, cette clef ; donc elle n’a pas été fabriquée par l’assassin d’après une empreinte prise sur la serrure. Il ne reste contre le prévenu que des apparences, et c’est vraiment trop peu. Devant le jury, l’accusation ne tiendrait pas.

— Aussi vais-je le mettre en liberté sous caution. Et j’aurai soin de proportionner le chiffre de la caution à la fortune de sa mère, qui n’est pas riche.

— Elle sera bien heureuse de revoir son fils. Il ne me reste plus, monsieur, qu’à demander à ce brave homme l’adresse de l’héritière de Fauvel, le défunt entrepreneur.

Pendant ce colloque entre les deux magistrats, Bigorneau attendait tranquillement, le chapeau à la main, qu’on lui permît de se retirer.

— Monsieur, lui dit le chef de la sûreté, vos indications seront utilisées, et je vous prie de les compléter pour éclairer la justice. Fauvel avait une fille… qui vit encore, je pense ?

— Une fille unique, monsieur, qui n’est plus jeune, mais qui se porte très-bien. Elle est veuve.

— Comment s’appelait son mari ?

— Elle avait épousé un officier qui n’avait que son épaulette… même que le père Fauvel n’était pas content de ce mariage-là… un sous-lieutenant nommé Mareuil… il était capitaine quand il a été tué pendant le siége.

— Mareuil ! s’écria M. Mornas. Vous dites que la fille de l’entrepreneur Fauvel est madame Mareuil ?

— Mais oui, monsieur, répondit Bigorneau, tout surpris de l’effet que produisait ce renseignement. Je la connais bien, et elle me connaît bien aussi, quoiqu’il y ait du temps qu’elle ne m’a vu. La dernière fois que je l’ai rencontrée, c’était il y a deux ans, dans la rue Montmartre… j’allais chez un ami qui reste près des Halles…

— Elle est veuve ?

— Oui, monsieur, et avec ce que son père lui a laissé, elle n’a pas trop pour vivre, car elle a deux enfants… un garçon et une demoiselle.

— Vous les connaissez ?

— Non… j’ai vu le garçon quand il était tout petit ; mais du temps où je travaillais avec le père Fauvel, la demoiselle n’était pas encore née. La maman m’a dit que sa fille gagnait de l’argent à peindre des éventails, et que son fils écrivait dans les journaux.

Le juge regarda le chef de la sûreté, qui paraissait assez déconcerté. Son système s’écroulait, et l’innocence du prévenu n’était plus démontrée. Les naïves déclarations de Bigorneau remettaient tout en question.

— Alors, reprit le chef, vous pensez que cette dame pourra nous dire ce qu’est devenu Pierre Garnaroche, qui était le protégé de son père ?

— Pour ce qui est de ça, messieurs, murmura Bigorneau, je n’en sais rien. Madame Mareuil a dû le voir autrefois ; car son mari était en garnison à Paris l’année où le père Fauvel est mort. Mais je crois bien que Garnaroche ne lui plaisait pas beaucoup ; Mareuil, l’officier, ne pouvait pas le sentir… et ça m’étonnerait que sa veuve fréquente un garnement pareil… Mais, tout de même, elle sait peut-être s’il vit encore et ce qu’il fait.

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