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Le collier d'acier

CHAPITRE V

Reading edition

Huit jours se sont passés.

Louis Mareuil n’est plus au Dépôt. Il est à Mazas. Sa mère et sa sœur passent leur vie à pleurer, mais leur douleur ne les empêche pas d’agir. L’ami Darès vient les voir assidûment. Il a fini par se convaincre que Louis n’a que des imprudences à se reprocher, que M. Trémentin a été tué par une de ses anciennes maîtresses, et cette maîtresse, il la cherche. Il s’est répandu dans le monde. Il va presque tous les soirs dans les salons que fréquentait le caissier, et là, sans en avoir l’air, il observe et il écoute.

Madame Mornas, qu’il a rencontrée chez les Verdalenc et qui s’intéresse chaleureusement à Cécile Aubrac, a bien voulu lui dire que M. Mornas, son mari, n’a rien trouvé de concluant contre le jeune Mareuil, et que cette malheureuse affaire pourrait bien se terminer par une ordonnance de non-lieu.

Le vaudevilliste a été interrogé par le juge d’instruction et s’est bien tiré de cette difficile épreuve. Il a pu, sans mentir, s’abstenir de parler des feuillets déchirés qu’il a ramassés dans la cabane, et il les garde précieusement. Il est persuadé que l’exemplaire des Chants des grèves dont un fragment a servi à bourrer le fusil de l’assassin a été acheté par une femme du monde, et il espère qu’un hasard fera découvrir le volume lacéré au fond de quelque boudoir. Espérance chimérique s’il en fut, car la femme qui en a fait usage, probablement avec intention, doit avoir brûlé ce qui restait du livre.

Caussade n’est pas de moitié dans ses projets. Caussade en veut à son ami de l’avoir mêlé malgré lui à une histoire qui lui a déjà fait perdre beaucoup de temps. Il a été obligé de retourner à Boulogne, cette fois avec Darès, que les agents avaient manqué le jour de la première visite des lieux. Ils ont parcouru, accompagnés par le chef de la sûreté, le chemin du restaurant au bois, les taillis qui avoisinent l’hippodrome de Longchamps et les terrains vagues sur lesquels a été élevée la baraque où le meurtrier s’est embusqué. Et tout cela inutilement. Du fusil et de la voiture on n’a pas trouvé trace. Quant à la possibilité d’un retour de l’individu qui se sauvait, on n’a rien établi de positif. Le doute subsiste. Caussade est excédé de tous ces déplacements qui l’empêchent de travailler. Il craint de manquer le Salon de l’année prochaine ; il enrage de tout son cœur, et s’il ne s’est pas brouillé avec Darès, c’est que leur amitié est solide.

La jeune veuve du malheureux Trémentin a rompu toutes relations avec la baronne Aubrac, à la suite de l’inconvenante équipée qui l’a compromise en compromettant son amoureux. Elle n’est pas rentrée ce jour-là chez sa tante. Encore moins est-elle rentrée dans cet appartement de la rue d’Hauteville qu’elle devait habiter avec son mari. Elle a hardiment proposé à madame Mareuil de demeurer chez elle, et comme madame Mareuil a eu le bon sens de s’opposer à cet arrangement, elle s’est mise, sans hésiter, sous la protection de Darès, qu’elle connaissait à peine, mais qui avait à ses yeux le mérite d’avoir pris énergiquement le parti de Louis ; et Darès a loué pour elle un bel appartement meublé dans une très-respectable maison du boulevard Haussmann.

Cette conduite imprudente a produit un résultat facile à prévoir. La jeune femme a été mise à l’index par les personnes respectables. La baronne se voile la face quand on parle d’elle. Madame Verdalenc ne prononce plus son nom qu’en rougissant pudiquement. M. Verdalenc jette feu et flammes contre cette veuve trop tôt consolée, et ne se gêne nullement pour insinuer que si Mareuil est l’assassin, Cécile pourrait bien être sa complice.

Seule, madame Mornas n’a pas tourné le dos à madame Trémentin. Elle la défend, elle l’approuve presque. Elle a obtenu de son mari que Cécile ne fût pas appelée comme témoin. Elle fait plus : elle va la voir en dépit des recommandations de M. Mornas ; elle la console, elle la rassure, et sans trahir les secrets de l’instruction, elle lui laisse entendre que l’innocence de Louis Mareuil sera reconnue, et qu’il ne restera pas longtemps sous les verrous. Et parmi les gens de son entourage, elle ne se cache pas d’agir ainsi. Au contraire, elle s’en vante. Elle va disant partout qu’il faut savoir gré à la jeune veuve de ne pas feindre une douleur qu’elle ne ressent pas, et que rien ne l’oblige à pleurer M. Trémentin qui la trompait en l’épousant, puisqu’il avait une maîtresse. Et la réputation de madame Mornas est tellement inattaquable que nul ne se permet de la blâmer, ni même de lui tenir tête.

Son mari est beaucoup plus hésitant qu’elle. Il n’a pas encore pu se former une conviction, et son désir d’avancer ne va pas jusqu’à fausser sa raison, qui lui dit que la culpabilité du prévenu n’est pas démontrée et ne le sera peut-être jamais. Il attend, pour le faire relâcher, des éclaircissements qui n’arrivent pas. Et il a le chagrin de reconnaître qu’il est tombé sur une de ces affaires criminelles où les causes morales jouent le premier rôle. Les faits matériels ont été examinés, les témoins ont été entendus ; la cause est en état, comme disent les avocats. Mais le pouvoir du juge ne s’étend pas jusque sur les consciences. Il ne lui appartient pas d’amener les coupables à se livrer ni de lire dans les cœurs. Le point de départ du crime échappe à M. Mornas, et l’enquête sur les maîtresses de M. Trémentin n’est plus de son ressort. Le moment approche où il lui faudra confesser son impuissance et renoncer à suivre.

Mais il y a, parmi les auxiliaires de la justice, un homme qui ne se décourage pas. Le chef de la sûreté cherche sans cesse, et son habileté consiste à laisser croire qu’il ne cherche plus.

En apparence, il en est resté où il en était après la déposition de Jean Bigorneau, et le dernier renseignement officiel qu’il ait pris a été pris chez le percepteur des contributions.

Ce fonctionnaire a déclaré que les impôts avaient toujours été payés, pour le hangar, par le nommé Pierre Garnaroche ; mais qu’ils étaient arriérés de deux ans, et qu’on ignorait le domicile réel du contribuable ; à telles enseignes, que la baraque allait être saisie et vendue au profit de l’État comme bois de démolition.

Quant à la clef, le chef de la sûreté a acquis la certitude qu’elle ne s’est jamais trouvée entre les mains de la mère du prévenu.

Madame Mareuil, interrogée sur ses relations avec Garnaroche, a répondu avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa sincérité.

Cet homme, a-t-elle dit, était un fort mauvais sujet, que son père avait employé par charité et qui n’était jamais entré chez elle depuis la mort de son père. Elle a su qu’il s’était permis d’aborder son fils dans la rue, mais elle a engagé Louis à l’éconduire rudement la première fois qu’il lui arriverait de recommencer.

Il faut donc admettre que si le prévenu s’est servi de la clef, il n’a pu se la procurer qu’en la demandant à Garnaroche, et qu’il existe un accord entre ces deux hommes qui se ressemblent si peu.

Pour s’en assurer, le premier point, c’est de retrouver le Garnaroche, et le chef de la sûreté ne s’y épargne pas. Ses plus fins limiers sont en quête et fouillent sans bruit la ville et la campagne. Les départements limitrophes de la Seine ont été visités discrètement ; mais ni à Paris ni dans les châteaux de la grande banlieue, on n’a recueilli aucune indication utile. Il devient de plus en plus évident qu’en changeant d’état, Garnaroche a aussi changé de nom. On en est donc à s’informer des antécédents des régisseurs et des gardes dans un rayon de quinze lieues autour de la capitale, et l’on en a pour longtemps.

Reste le hasard qui dénoue souvent les situations les plus compliquées, et que les plus forts policiers mettent toujours en ligne de compte lorsqu’ils envisagent les chances de succès d’une affaire.

Les choses en étaient là, quand vint le soir de la première représentation d’une pièce à laquelle Georges Darès avait fortement collaboré, quoique son nom ne vînt qu’en troisième sur l’affiche. Cette pièce était une sorte de féerie-revue où il y a de tout : des couplets, des femmes et des décors. La mode est à ces pots-pourris. Darès y excellait, et il y gagnait beaucoup d’argent, en attendant qu’il se fît un nom littéraire avec de vraies comédies.

En d’autres temps, cette première eût été pour lui un événement ; mais son cœur lui faisait oublier ses intérêts, et pour ne pas abandonner madame Mareuil et sa fille dans les tristes circonstances où elles se trouvaient, il avait laissé à ses collaborateurs le soin de surveiller les dernières répétitions. Cependant pour être à l’honneur et au profit, il faut être à la peine, et il ne pouvait se dispenser d’assister à la représentation qui allait décider du sort de l’ouvrage.

Annette Mareuil elle-même l’avait prié de n’y pas manquer, et pour que cette soirée ne le détournât pas complétement des préoccupations qui lui étaient chères, il avait envoyé des loges à madame Mornas et à madame Verdalenc, plus un bon fauteuil au chef de la sûreté qui avait bien voulu l’accepter, afin de donner à l’ami du prévenu une marque de sympathie.

Caussade lui-même s’était laissé débaucher. Il avait pris place à l’orchestre, à côté de son camarade Darès, qui voulait avoir à qui parler pendant cette épreuve redoutable — moins redoutable pourtant que les interrogatoires dans le cabinet du juge d’instruction.

Il ne manquait à la réunion que Cécile ; et si l’auteur ne lui avait pas offert une baignoire, c’est qu’il craignait qu’elle ne poussât l’oubli des convenances jusqu’à se montrer au théâtre, huit jours après la mort de son mari.

La pièce allait se jouer sur un théâtre des boulevards : le plus grand et le plus ancien, celui qui compte le plus d’événements dans son histoire : succès éclatants, chutes retentissantes et incendies destructeurs : la Porte Saint-Martin, qui vit naître la Tour de Nesle, qui brûla de fond en comble en 1871 et qui, depuis sa dernière résurrection, a cessé de représenter exclusivement le drame pour ouvrir ses portes à des genres plus modernes.

La salle est vaste, et quand elle est pleine, les auteurs encaissent de beaux droits. Georges Darès jouait donc une grosse partie, et il était à peu près certain de la gagner. Sa féerie était accommodée d’après les meilleurs principes des bons faiseurs et suffisamment assaisonnée de mots spirituels. Le directeur, qui s’y connaît, comptait sur cent représentations.

Ce soir-là, le théâtre regorgeait de monde. Sa façade extérieure étincelait de lumières, et le public ordinaire de ces fêtes était venu en masse : critiques patentés, directeurs de journaux, gommeux de profession et demoiselles à la mode, sans compter un certain nombre de bons bourgeois, friands de solennités dramatiques et n’en manquant pas une, dans le vague espoir de lire un jour leur nom imprimé tout vif dans un compte rendu, à la troisième page d’une feuille en vogue.

Darès et son inséparable, Alfred Caussade, étaient établis dans un coin de l’orchestre, à portée de la sortie, et suivaient avec intérêt le remue-ménage que produit toujours l’entrée des spectateurs gagnant leurs places, au bruit des portes qui se ferment et des petits bancs qu’on culbute.

Darès venait de faire une apparition sur la scène et de remettre à ses deux collaborateurs le soin de veiller aux effets. Ils s’étonnaient de le voir déserter ainsi le champ de bataille au moment où l’action allait s’engager, mais ils l’excusaient parce qu’ils le croyaient amoureux, et ils ne se trompaient pas. Seulement, la femme qu’il aimait n’était pas dans la salle, et ce n’était pas pour lui faire sa cour qu’il avait tenu à conserver la liberté de ses mouvements.

Annette Mareuil pleurait avec sa mère, pendant que Georges cherchait dans la salle les personnes qui pouvaient l’aider à sauver Louis, quoiqu’elles ne fussent pas toutes ses amies.

— Ah ! dit-il en poussant le coude à Caussade, voici les Verdalenc qui font leur entrée. J’étais bien sûr qu’ils profiteraient de ma loge.

— Drôle d’idée que tu as eue de la leur envoyer ! grommela le peintre. Le mari ressemble à M. Prudhomme, et madame à l’enseigne du Bœuf à la mode. Mais ils ne sont pas seuls. Quelle est cette autre matrone qui prend position sur le devant de la loge ?… Hé ! parbleu ! c’est cette vieille folle de baronne.

— Quelle baronne ?

— La baronne Aubrac, la tante de Cécile. Je ne savais pas qu’elle fût si liée avec les Verdalenc.

— Elle est complétement brouillée avec sa nièce, et comme ils sont très-hostiles à cette pauvre jeune femme, elle s’est rapprochée d’eux tout naturellement.

— Il faut convenir aussi que madame Trémentin a fait tout ce qu’il fallait pour rompre en visière à sa parente et au monde en général. Je sais bien qu’elle n’aimait pas son mari, mais elle n’était pas forcée de l’épouser.

— Ce sont les Verdalenc qui ont fait ce mariage, aidés par la tante ; et la vieille Verdalenc, pour peu qu’elle ait du cœur, doit se repentir d’y avoir poussé son ancien amant.

— C’est donc bien vrai qu’il était son amant ?

— Personne n’en doute, mon cher ; le chef de la sûreté me le disait encore avant-hier.

— Comment ! tu vois ce policier ?

— Ce policier est un homme d’esprit et un excellent homme.

— Qui a fait emprisonner ton ami Mareuil !

— Et qui le fera relâcher un de ces jours. Il a exécuté l’ordre qu’il avait reçu, mais il ne croit pas à la culpabilité de ce brave garçon, et il cherche la drôlesse qui a tiré le coup de fusil. Tu le sais bien, puisque tu étais là lorsqu’il a constaté la trace de ses pas dans la cabane. Je lui ai envoyé un fauteuil, et il a bien voulu l’accepter. Tu peux le voir d’ici, sur le même rang que nous, de l’autre côté de l’orchestre.

— Il ne te manquait plus que d’inviter à la première le juge d’instruction.

— Je l’ai invité. La loge vide, là-bas, en face de nous, est à lui. Je doute qu’il vienne, mais j’espère que sa femme viendra. Elle est pour nous, sa femme, c’est-à-dire pour Louis Mareuil. Et elle a pris la jeune veuve sous sa protection, ce qui est très-généreux de sa part, car son magistrat de mari pourrait y trouver à redire.

— Veux-tu savoir ce que je pense de ce M. Mornas ?… Non ?… eh bien, tu le sauras tout de même. C’est un parfait imbécile. Il n’a pas une opinion à lui, et ton chef de la sûreté le mène par le bout du nez.

— Tant mieux, parbleu ! Si nous avions affaire à un juge entêté, Louis passerait en cour d’assises, et Louis est innocent, j’en mettrais ma main au feu.

— Pas moi, dit Caussade avec une grimace ironique.

— Bon ! Je n’essayerai pas de te convertir. Parlons d’autre chose, veux-tu ? Tiens ! une baignoire d’avant-scène dont l’ouvreuse lève la grille ! Deux amoureux qui viennent voir ma pièce en catimini. C’est beau d’avoir de la location un jour de première… Si le directeur n’est pas content, c’est qu’il est trop difficile.

— Jusqu’à présent, je ne vois qu’une femme derrière la grille. Je ne distingue pas ses traits, mais je vois briller ses yeux. Elle ne veut pas être vue, mais elle veut voir, car elle colle sa figure aux barreaux. Ma parole d’honneur, on jurerait qu’elle nous regarde.

— C’est moi qu’elle regarde. Son amant, qui doit se tenir dans le fond, lui aura dit que j’étais l’auteur de la pièce.

— Fat, va ! lève donc le nez, et dis-moi si c’est ta madame Mornas qui apparaît là-haut dans la loge vide que tu viens de me montrer.

— C’est elle-même, mon cher… Comment la trouves-tu ?

— Elle est superbe dans sa robe noire décolletée. Tudieu ! quelles épaules ! Et une tête à caractère avec ça… Seulement, je lui donne bien trente-six ans, sans marchander.

— Tu ne te trompes pas de beaucoup. Elle doit te plaire, à toi qui ne détestes pas les fruits mûrs. Quelle actrice de drame elle ferait, cette femme de juge ! Oh ! oh ! elle n’est pas seule… et ce n’est pas M. Mornas qui l’accompagne. Où diable a-t-elle déterré le cavalier qu’elle s’est donné ?

— Au musée égyptien, je suppose. Il a l’air d’une momie.

— Mal conservée. Et c’est la première fois que je vois ce bonhomme-là. Ce n’est assurément pas un ami de son mari.

— Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne la compromettra pas. Il a soixante-quinze ans. Ah ! les Verdalenc et la baronne la saluent.

— Mais le vieux birbe ne rend pas le salut. Donc, il ne les connaît pas.

— Ah çà, tous les personnages qui ont figuré dans l’affaire de Boulogne se sont donc donné rendez-vous ici ? Vois-tu ce gris pommelé qui se glisse dans une stalle de balcon, sous la loge de madame Mornas, et qui a l’air tout étonné d’occuper une si belle place ?

— C’est un ouvrier en redingote, parbleu ! Et ça prouve qu’il a du goût, puisqu’il a payé pour assister à une première de ton ami. Voilà le public que j’aime.

— Mon cher, ce brave homme est très-connu de M. Mornas et du chef de la sûreté. L’autre jour, pendant que j’attendais au fond de la baraque le bon plaisir de ces messieurs, il est venu leur raconter une foule de choses que je n’ai pas entendues, parce que j’étais trop loin, mais qui devaient être fort intéressantes, car ils l’ont écouté pendant vingt minutes.

— Bah ! tu es sûr que c’est celui-là ?

— Parfaitement sûr. Il a une de ces têtes qu’on n’oublie pas.

— Alors, ça m’explique pourquoi le chef de la sûreté m’a demandé de lui donner un fauteuil de première galerie pour un monsieur… qu’il ne m’a pas désigné autrement.

— Bon ! ton spectateur est un mouchard. Je m’en doutais.

— Pas du tout. C’est un simple témoin qui nous rendra peut-être un rude service. Le chef m’a dit que le grand point, c’était de mettre la main sur le propriétaire de la baraque, et je soupçonne qu’il compte se servir, pour le retrouver, de ce naturel de Boulogne-sur-Seine.

— Il espère donc que l’homme de la baraque viendra au théâtre ce soir ?

— Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y vînt. Madame Mareuil m’a parlé de ce personnage. C’est un ancien contre-maître de son père, qui avait entrepris des terrassements dans la banlieue et qui y a gagné la petite fortune qu’il lui a laissée. Et ce contre-maître est une espèce de monsieur, un déclassé, qui a fait tous les métiers. On ne sait pas trop ce qu’il est devenu. On croit qu’il habite la campagne et qu’il vient souvent s’amuser à Paris.

— Et comme ta féerie est très-amusante, à ton avis, tu en conclus que ce drôle viendra se divertir aujourd’hui à la Porte Saint-Martin. C’est la grâce que je souhaite à ton protégé, Mareuil. Mais on frappe les trois coups. Voilà le moment de tourner le dos aux spectatrices et de nous asseoir pour apprécier ton chef-d’œuvre.

Ainsi fit Georges Darès, non sans quelque regret, car il était blasé sur les émotions que le lever du rideau donne aux auteurs novices, et il pressentait que dans la salle il se passerait, avant la fin de la représentation, des choses intéressantes.

L’orchestre attaquait une ouverture brillante, et le public avait fini de se tasser, lorsqu’un spectateur retardataire apparut au bout de la rangée de fauteuils où étaient assis les deux amis, et se mit à exécuter la difficile manœuvre qui consiste à gagner sa place quand toutes les autres sont occupées.

— Sacrebleu ! faites donc attention, s’écria Caussade, à qui ce monsieur venait de marcher sur le pied.

— Vous n’êtes guère endurant, vous, répliqua le tard venu en continuant son chemin, sans se soucier des réclamations qui s’élevaient sur son passage.

Pour aller prendre possession de sa place, il affectait les allures d’un sanglier lancé qui débuche d’un taillis.

Il comptait sans doute sur la longanimité des spectateurs qu’il bousculait, et il n’avait pas tort. On n’engage pas une querelle avec un malotru, au moment où le spectacle va commencer.

Mais Caussade n’était pas content.

— Dans quel temps vivons-nous ! disait-il entre ses dents. Autrefois, le public des premières se composait de gens bien élevés. Maintenant, il vient des rustres qui vous écrasent les orteils et qui ne prennent même pas la peine de s’excuser de leur grossièreté.

— Le fait est, murmura Darès, que celui-ci manque d’éducation. C’est un rural ; ça se voit à sa tournure. Et il a du bon, puisque mes pièces lui plaisent. Je parierais qu’il est venu de sa province tout exprès.

— Il aurait mieux fait d’y rester, grommela Caussade qui lui gardait rancune.

Le personnage auquel il en voulait faisait presque tache aux fauteuils d’orchestre, non pas qu’il fût mal tourné ou qu’il eût l’air commun. C’était au contraire un grand gars, bien planté et porteur d’un visage qui n’aurait passé inaperçu nulle part. Il avait une tête de lion, couronnée par une abondante crinière rousse, et illuminée, par des yeux bleus d’une mobilité inquiétante. Une physionomie tourmentée, ravagée : toutes les passions avaient laissé leur empreinte sur ce masque étrange. On l’aurait pris pour un artiste, sans le costume bizarre qu’il portait : une sorte de veste de chasse boutonnée sur la poitrine, un pantalon presque collant, et pour coiffure une cape de jockey ou de piqueur, qu’il n’ôta qu’après s’être assis.

— Ne t’occupe donc plus de lui, grommela Darès, et réserve ton attention sur le chef-d’œuvre qu’on va te servir.

La toile se levait sur un décor représentant des vignobles de fantaisie, où chaque cep était figuré par une femme décolletée.

La pièce, intitulée : les Vignes malades, en souvenir d’une revue célèbre où il était question, il y a une cinquantaine d’années, de la maladie des pommes de terre, avait été faite sur le même modèle que sa devancière, avec cette différence que le terrible phylloxera y jouait le rôle principal.

Une femme superbe y figurait l’insecte microscopique et dévastateur qui nous empêchera bientôt de boire du vin de France, si on le laisse faire, et dès la première scène, elle annonçait ses coupables intentions en chantant un couplet de facture.

Elle se proposait de surprendre les pauvres vignes endormies et de les piquer traîtreusement avec une aiguille d’or qu’elle tenait à la main et qu’elle brandissait, pour montrer ses bras blancs et développer son torse plantureux.

Le phylloxera était une blonde grasse, et les vignes menacées avaient été triées sur le volet parmi ces jolies filles qui font profession d’exhiber leurs charmes sur les planches.

Les spectateurs étaient pris par les yeux, et un murmure approbateur courut dans la salle. Les lorgnettes entrèrent en jeu à l’orchestre, et les loges applaudirent discrètement.

Celle qu’occupaient le couple Verdalenc et la baronne Aubrac ne fut pas la dernière à témoigner son approbation.

— Georges Darès a décidément beaucoup d’esprit, chuchota madame Verdalenc, sous son éventail, et j’oublie déjà que nous ne devrions pas être ici, ce soir.

— Pourquoi donc, chère amie ? demanda gravement le banquier. Ce pauvre Trémentin est à peine enterré, c’est vrai, mais enfin il n’était pas notre parent, et nous pouvons aller au spectacle sans manquer aux convenances.

Le code des gens du monde est formel sur ce point, et il fait loi comme le Code civil. J’en appelle à madame la baronne.

— Oh ! moi, dit la tante Aubrac, je me gouverne comme je l’entends, et je m’inquiète fort peu du qu’en dira-t-on. Trémentin était devenu mon neveu par alliance, c’est vrai ; mais mon aimable nièce a pris soin de me délier de tous les liens qui m’attachaient encore à elle. Et je puis bien me permettre de faire ce qu’elle ferait, si elle n’était pas retenue par un reste de pudeur… encore ne m’est-il pas prouvé qu’elle n’est pas venue ce soir au théâtre, en se cachant. L’auteur de la pièce est maintenant son meilleur ami.

— Je ne comprends pas la conduite de Darès, s’écria M. Verdalenc. Il s’est constitué le défenseur de ce mauvais drôle qui est en prison et qui passera aux assises, cela ne fait pas de doute. J’ai eu beau lui démontrer que Mareuil a assassiné mon caissier, il n’a rien voulu entendre.

— Ne disons pas de mal de Darès, qui nous a offert la meilleure loge du théâtre, murmura madame Verdalenc. On prétend, d’ailleurs, qu’il est amoureux de mademoiselle Mareuil, et j’excuse toujours les amoureux.

— A ce compte-là, chère madame, s’écria la baronne, vous excuseriez aussi ma nièce, car elle est folle de ce méchant rimailleur !… Quand je pense que nous lui avons prouvé, clair comme le jour, qu’il se moquait d’elle avec une cabotine !…

— Et elle l’avait cru, puisqu’elle vous avait demandé de le mettre à la porte, appuya madame Verdalenc.

— Parfaitement. Expliquez-moi maintenant comment il a eu l’audace de venir guetter, sous mes fenêtres, Cécile le lendemain de son veuvage ; pourquoi elle est allée le rejoindre, et ce qu’il a pu lui dire pour la décider à le suivre.

— C’est donc bien vrai que les choses se sont passées ainsi ?

— Tout ce qu’il y a de plus vrai. Madame Mornas était chez moi quand c’est arrivé… et ce qui dépasse tout, c’est que la même madame Mornas a pris carrément le parti de ma nièce. Elle va la voir, dans cet appartement meublé où cette péronnelle s’est établie, afin de mieux ressembler à une cocotte.

— La femme d’un juge ! c’est scandaleux, prononça Verdalenc. Il faut que son mari n’ait sur elle aucune autorité.

— Oh ! c’est une maîtresse femme ! dit la baronne, et j’ai toujours pensé qu’elle menait M. Mornas par le bout du nez. Entre nous, elle lui est supérieure.

— Je suis très-porté à le croire, chère madame. Ce magistrat m’a toujours fait l’effet d’être un assez pauvre homme. Et la fortune est presque tout entière du côté de la femme. Le père d’Arlempde, que j’ai bien connu, avait gagné gros à tripoter dans des entreprises de terrains. Il a laissé des capitaux et des immeubles, deux maisons à Paris, une terre en Brie, sans compter ce que je ne sais pas.

— Et il avait élevé sa fille, Dieu sait comme ! reprit madame Verdalenc. C’est un miracle si elle n’a pas mal tourné. Mais elle est accoutumée à n’en faire qu’à sa tête. Ainsi, je parierais bien qu’elle n’a pas demandé à Mornas la permission de passer la soirée à la Porte Saint-Martin.

— M. Darès lui aura envoyé une loge, murmura la baronne.

— C’est probable. Il ne doute de rien, ce garçon-là, et il a raison, puisqu’elle a accepté sa politesse. Mais je voudrais bien savoir avec qui elle est.

— Je puis vous le dire. Ce vilain vieillard qu’elle a amené est une espèce de charlatan homœopathe que ce pauvre Aubrac, le père de Cécile, n’aimait guère. Ils ont eu de grosses querelles devant l’Académie, et ils en sont venus aux injures.

— Comment se fait-il, alors, que madame Mornas, qui patronne Cécile, se soit accointée d’un ennemi de son père ?

— Je crois que le bonhomme est son locataire. Elle l’aura pris pour chevalier, parce qu’elle l’avait sous la main.

— C’est égal, elle a eu là une singulière idée. Il a l’air effaré comme un hibou qu’on a tiré de son trou pour le mettre en plein soleil.

Ces propos s’échangeaient à voix basse entre les occupants de la loge, et n’empêchaient pas M. Verdalenc de lorgner activement l’actrice qui représentait le phylloxera.

— Je ne crois pas me tromper, murmura-t-il. C’est cette créature que nous avons surprise un soir causant avec Mareuil aux fauteuils d’orchestre de ce même théâtre.

— Mais oui. Je la reconnais maintenant, dit la baronne. Il faudra que je la montre à madame Mornas, pour lui prouver que cette extravagante de Cécile est la dupe des protestations d’amour du joli Mareuil.

— Je ne crois pas que madame Mornas vienne dans notre loge : Que ferait-elle de son homœopathe ? Elle ne nous l’amènera pas, j’espère.

— Oh ! non ; mais j’irai la voir au prochain entr’acte. Je prendrai un plaisir extrême à la taquiner sur ses relations avec ma nièce, et quand ce vieux fou de Gigondès saura que je suis la belle-sœur de son ancien ennemi, il en fera une maladie.

— Il s’appelle Gigondès ? dit en riant madame Verdalenc. Il est complet. Mais laissez-moi, chère baronne, écouter les couplets que chante la Vigne bourguignonne. Elle est gentille, cette petite, et elle a presque la voix juste.

La causerie s’arrêta et ne reprit plus jusqu’à la fin de l’acte, qui s’acheva au bruit des applaudissements de la claque.

C’est le moment où les spectateurs assis aux places du rez-de-chaussée se lèvent et font face aux loges, après avoir fait face à la scène ; le moment où des gens qui ne pouvaient pas se voir pendant qu’on jouait se reconnaissent tout à coup.

— Ne trouvez-vous pas, chère madame, que maintenant tous les hommes sont laids ? dit la baronne en regardant les messieurs de l’orchestre, qui semblaient poser pour les spectatrices des loges.

L’entr’acte devait être très-court, et le régisseur, par trois coups frappés derrière la toile, avait averti le public que le rideau ne tarderait pas à se relever ; de sorte que peu de gens quittaient leurs places.

— Vous êtes trop sévère, baronne, répliqua madame Verdalenc après avoir braqué sa lorgnette et passé en revue les occupants qui se présentaient de face et qui prenaient des attitudes ; Georges Darès, pour ne citer que celui-là, n’est vraiment pas mal.

— Peuh ! il manque de prestance. Son ami Caussade est mieux que lui. Il a de l’étoffe au moins, tandis que votre Darès est un gringalet.

— Vous le connaissez beaucoup, je crois, ce M. Caussade ?

— Beaucoup n’est pas le mot ; il était lié autrefois avec mon beau-frère, qui avait la prétention d’aimer les arts et la rage de se faire peindre. Aubrac lui avait commandé son portrait et celui de sa fille… ça lui a coûté les yeux de la tête. Les toiles sont encore chez moi, mais elles n’y resteront pas. Je ne veux plus voir Cécile, même en peinture.

— Je comprends ça, et je trouve même que nous nous occupons trop d’elle. C’est une femme à la mer, et ce n’est pas à nous d’essayer de la repêcher.

Mais vous parliez tout à l’heure de la laideur des hommes. Je vous en signale un qui ne ressemble pas à ses voisins. Examinez ce grand garçon chevelu qui se cambre au milieu de l’orchestre, sur le même rang que MM. Darès et Caussade, et qui nous regarde avec une attention soutenue. Il est fort bien de sa personne.

— Oui, il a une tête originale… aussi originale que son costume… Mais êtes-vous bien sûre qu’il s’occupe de nous, chère madame ?

— Vous ne voyez donc pas qu’il est en contemplation devant notre loge ?

— Ou devant une autre, dit à demi-voix la baronne, qui n’était pas aussi sûre que madame Verdalenc du pouvoir de ses charmes.

— Nous allons savoir à qui il en a, répliqua la femme du banquier ; le voilà qui se dirige vers la sortie. Il va monter ici, n’en doutez pas.

— Comment ! vous croyez qu’il oserait se présenter ?

— Je crois qu’il va se montrer un instant à la première galerie, pour se faire voir… et pour nous voir de plus près.

— C’est peut-être l’éclat de vos diamants qui l’attire, insinua malicieusement la baronne. Et à votre place, si je le rencontrais le soir dans la rue, parée comme vous l’êtes, je ne serais pas très-rassurée. Il a un peu l’air d’un brigand, avec sa toque et sa culotte de velours.

— D’un garde-chasse, tout au plus. Je ne lui trouve rien d’effrayant.

— En vérité, mesdames, dit M. Verdalenc de sa plus belle voix de basse, vous faites trop d’honneur à cet olibrius en le remarquant. C’est quelque figurant échappé d’un petit théâtre.

Madame haussa les épaules à cette sortie de son mari, et la baronne sourit en pensant aux infortunes conjugales de ce financier, qui avait eu le tort d’épouser une femme très-sensible aux avantages physiques des hommes.

Un instant après, ce que madame Verdalenc avait prévu arriva. Le gars qu’elle venait de distinguer apparut à l’entrée du couloir ouvert au milieu de la galerie et s’y tint debout, les yeux obstinément tournés vers les loges qui s’alignaient à sa droite.

— Il est mieux que je ne pensais… et moins jeune, murmura la baronne, qui était aussi connaisseuse que son amie.

— L’âge n’y fait rien. Je n’ai jamais aimé les blancs-becs, soupira l’ancienne maîtresse de feu Trémentin, lequel dès sa jeunesse était barbu comme un sapeur.

Et elle se mit à lancer sournoisement des œillades au bel excentrique planté à dix pas d’elle. Il ne s’en aperçut pas tout d’abord. Il paraissait chercher quelqu’un, et son attention était ailleurs. Mais il finit par prendre garde au manége de cette grosse dame dont les épaules, couvertes de pierreries, étincelaient comme la vitrine d’un bijoutier, et il n’y resta point indifférent. Un échange de regards s’établit aussitôt, sans que M. Verdalenc, relégué au fond de la loge, en pût rien voir.

D’autres voyaient, quoique placés beaucoup plus loin. Darès et Caussade, de leurs fauteuils d’orchestre, lorgnaient à qui mieux mieux ce couple mal assorti et se communiquaient tout bas leurs impressions.

— Mon cher, disait Georges, l’escogriffe qui t’a marché sur le pied en arrivant est du dernier bien avec madame Verdalenc. Ils jouent de la prunelle tous les deux comme de vrais tourtereaux.

— Elle a de mauvaises connaissances, ta financière, ricana Caussade. Ce garçon-là me fait l’effet de vivre à ses crochets… grand bien lui fasse ; mais elle devrait l’habiller plus décemment. Il a une tenue de chef d’écurie ou de valet de chiens… et, dis donc, j’y pense… si c’était le régisseur d’une terre appartenant à la dame, qui l’aurait placé là pour récompenser ses services ?…

— Les Verdalenc n’ont ni terres ni châteaux.

— C’est égal, si ton ami le chef de la sûreté avait du coup d’œil, il aurait saisi de loin leur pantomime, et il serait déjà là-haut pour surveiller ces amoureux.

— Comment ! tu crois que cet homme en veste de chasse est l’introuvable contre-maître qui possédait la clef du hangar ?

— Pourquoi pas ? Il répond assez à l’idée que je m’en fais, d’après les renseignements que tu m’as donnés sur son compte.

— Mais alors… madame Verdalenc serait…

— L’inconnue qui a tué Trémentin ? Tu sais bien que c’est impossible, puisqu’elle était assise à sa droite quand il a reçu le coup de fusil. Mais elle a pu charger une femme de cette vilaine besogne. Toute la question est de savoir si l’individu qui fait en ce moment les yeux doux à l’épouse du banquier…

— Est le nommé Garnaroche. C’est peu probable, mais je ne serais pas fâché de m’en assurer, et quand il reprendra possession de sa stalle…

— Il ne reviendra pas… du moins pour le tableau qui va recommencer. Tu ne vois donc pas le chef d’orchestre qui frappe sur son pupitre avec son archet ? Il faut s’asseoir, mon cher. Le spectacle n’est plus dans la salle quand la toile est levée. C’est dommage. J’aurais voulu voir la fin de cette scène muette qui se passe à la première galerie.

— Moi aussi ; mais je réfléchis que si c’était Garnaroche, l’habitant de Boulogne à qui j’ai envoyé un fauteuil l’aurait déjà signalé. Où est-il donc, ce brave homme ? Je ne l’aperçois plus au balcon.

— Qui sait ? il a peut-être reconnu le drôle, et il est allé l’attendre dans le couloir. Si j’ai deviné, ils ne tarderont guère à s’aboucher, car ce grand poseur à crinière rousse se décide à déguerpir. L’ouvreuse de la galerie le pousse dehors, et il ne paraît pas content.

— Bah ! il va se réfugier au foyer ou rôder autour de la loge des Verdalenc. J’ai envie de signaler ses manœuvres au chef de la sûreté.

— Ce sera pour le prochain entr’acte. On commence, et j’espère que tu vas te tenir tranquille. J’ai été assez dérangé comme ça, et si cet animal qui m’a marché sur le pied s’avise de revenir occuper sa place, maintenant que tout le monde est assis, je lui donnerai un croc-en-jambe pour l’empêcher de passer.

Caussade ne fut point obligé de recourir à cette voie de fait. L’homme à la veste de chasse ne songeait point à redescendre à l’orchestre. Ainsi que Darès l’avait prévu, il errait dans le corridor des premières ; mais cette promenade avait évidemment un but, car il allait de loge en loge, appliquant ses yeux aux trous ronds percés dans les portes.

Il cherchait quelqu’un, ce n’était pas douteux, quelqu’un qu’il avait aperçu pendant qu’il stationnait à l’entrée de la galerie, et qu’il espérait retrouver en examinant chaque loge l’une après l’autre.

Un habitué du théâtre n’aurait pas été embarrassé, mais ce chercheur n’y venait sans doute pas souvent, et il avait négligé de compter les compartiments dont l’un était occupé par les Verdalenc, de sorte que les numéros ne constituaient pour lui qu’une indication insuffisante.

Et quelques-unes des ouvertures à travers lesquelles il regardait étaient masquées par un rideau vert que, du reste, il écartait sans se gêner le moins du monde.

Les ouvreuses rassemblées dans le couloir l’observaient, à cause de son costume bizarre, et l’une d’elles, intriguée de ses allures, se détacha du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. Peut-être espérait-elle qu’il allait payer d’une pièce blanche un renseignement, mais il la reçut de façon à lui ôter l’envie d’y revenir, et il continua imperturbablement son inspection.

On riait et l’on applaudissait dans la salle. Les spectateurs des loges étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et n’entendaient point le léger bruit que ce curieux indiscret faisait en soulevant le rideau.

Si madame Verdalenc l’avait aperçu, elle n’aurait pu retenir un petit cri de surprise et d’émotion ; mais en ce moment, elle écoutait la pièce, et la pièce l’amusait.

L’homme en était à sa septième porte, et il venait de coller sa figure au vasistas, lorsqu’on lui frappa sur l’épaule.

Il se retourna brusquement, et il recula de surprise en se retrouvant face à face avec Jean Bigorneau.

— C’est donc toi, mon garçon, s’écria le vieux contre-maître. Il m’avait semblé te reconnaître tout à l’heure, mais je n’étais pas sûr… Je me disais : C’est bien Garnaroche que je vois là-bas, planté à l’entrée de la galerie… c’est sa tête… seulement, il ne s’habille pas comme ça… Alors, pour te voir de plus près, j’ai quitté ma place…

— Vous auriez mieux fait d’y rester, répliqua Garnaroche d’un air bourru. Je ne cours pas après vous, moi. Et si j’avais su vous rencontrer ici…

— Tu n’y serais pas venu ? Pourquoi ça ? Est-ce que nous n’avons pas toujours été bons amis ? Il y a longtemps que nous n’avons trinqué ensemble, c’est vrai, mais ce n’est pas ma faute si tu ne mets plus les pieds à Boulogne. Il y en a dans le pays qui disent que tu es mort.

— Laissez-les dire. Je n’y reviendrai jamais.

— Tant pis. On te regrettera chez nous. Qu’est-ce que tu fais maintenant ?

— Je vis de mes rentes.

— Tu en as donc, des rentes ?

— Probablement, puisque j’en vis.

— Ça ne m’étonne plus que tu restes à Paris. Ça n’est pas gai, Boulogne… surtout l’hiver… Mais tu as donc oublié que tu es propriétaire dans la commune ?… Tu devrais la vendre, ta baraque… Je crois qu’elle ne te sert à rien.

— Quelle baraque ?

— Fais donc pas l’innocent… celle qui est en face de l’auberge du père Cabassol… tu y as nocé plus souvent qu’à ton tour, dans le temps.

— Possible, mais je n’y nocerai plus.

— Alors, tu te ranges. Tu as raison. C’est bon de s’amuser quand on est jeune ; mais tu dois aller sur tes quarante-cinq ans, et il faut bien faire une fin. Tu devrais te marier, puisque tu es riche !

— Ah çà, père Bigorneau, est-ce que vous allez m’embêter longtemps avec vos conseils ?

— Ne te fâche pas, mon garçon. C’est dans ton intérêt que je me suis dérangé pour te parler. J’ai pensé : Il ne sait peut-être pas qu’on le cherche.

— Qui donc me cherche ?

— Le commissaire de police, parbleu ! Tu te doutes bien pourquoi.

— Ma foi, non.

— Tu ne lis donc pas les journaux ?

— Jamais ! la politique m’assomme.

— Il ne s’agit pas de politique. Si tu les lisais, tu aurais vu qu’on a tué un monsieur dans la salle du père Cabassol.

— Ça, je m’en bats l’œil.

— Naturellement, si tu ne le connais pas. Mais le coup de fusil qui l’a tué est parti de la cabane que notre ancien patron, le père Fauvel, t’a laissée quand il est mort.

— Celui qui a tiré a donc enfoncé la porte ? La boîte était fermée.

— Voilà justement le chiendent, mon petit. Et ça me fait plaisir que tu me répondes comme tu le fais, parce que je vois que tu n’as rien sur la conscience.

— Est-ce que, par hasard, on m’accuserait ? demanda Garnaroche, sur un tout autre ton.

— Dame ! ça pourrait bien arriver. Mais puisque je te trouve, je vais te dire où en est l’affaire. Seulement, nous ne sommes pas trop bien ici pour causer. Il y a des mouchards dans la salle.

— Eh bien, venez au foyer. Pendant qu’on joue, il n’y a personne.

— Conduis-moi. Je ne sais pas où c’est.

Garnaroche se dirigea aussitôt vers la sortie du corridor, non sans avoir, avant de s’éloigner, donné un coup d’œil à la porte de la loge près de laquelle Bigorneau l’avait surpris.

Quand ils furent seuls dans le foyer, le vieux contre-maître reprit :

— C’est moi qui suis cause que la police est après toi, et je veux que tu sois sur tes gardes, parce que maintenant je crois que tu es blanc dans cette mauvaise histoire-là, et si je t’ai fait du tort, je veux le réparer. Voilà la chose : les commissaires, le juge et tout le tremblement sont arrivés à Boulogne le lendemain du coup… Faut te dire que la veille on avait trouvé la baraque ouverte et la clef dans la serrure. Alors, ils cherchaient le propriétaire, et personne ne pouvait les renseigner, car, dans le pays, il n’y en a pas beaucoup qui se souviennent du père Fauvel et de toi. Ça m’est revenu, et je me suis présenté pour les tirer d’embarras. Je leur ai conté ce que je savais. Je ne pensais pas te nuire, puisque je n’étais pas sûr que tu étais encore en vie.

— Qu’est-ce que vous leur avez dit sur moi ? demanda Garnaroche en fronçant le sourcil.

— Pas grand’chose. Je leur ai dit que tu avais disparu depuis la guerre, mais qu’avant la guerre tu venais des fois coucher dans ta maison de planches, et que tu n’y venais pas toujours seul. Alors, comme ils se sont mis dans la tête que c’est une femme qui a fait le coup…

— Une femme ? répéta Garnaroche, visiblement impressionné par cette information.

— Oui, une femme… Il paraît qu’on a trouvé la marque de ses pas dans la baraque… et ils croient que c’est toi qui la lui as prêtée, cette clef… Je l’ai cru aussi, moi… et si c’était vrai, ça ne prouverait pas encore que tu es coupable, car tu aurais bien pu la confier à une bonne amie qui te l’aurait demandée, sans te dire ce qu’elle voulait en faire.

— Mais… qui donc a-t-on tué ?

— Un monsieur qui s’était marié le matin et qui donnait son dîner de noces chez Cabassol. Alors, tu comprends… on a pensé tout de suite qu’il avait quitté une maîtresse pour prendre une femme légitime, et que cette maîtresse s’était vengée. Mais tu n’aurais rien à voir là dedans. Ce monsieur ne t’avait rien fait.

— Comment s’appelait-il ?

— Je n’ai pas très-bien retenu son nom… C’est quelque chose comme Trimoulin où Tromatin… mais j’ai entendu dire qu’il était caissier dans une maison de banque… même que c’était le banquier qui payait le repas… quinze francs par tête… tous gens huppés, paraît.

— Trémentin, peut-être ? demanda Garnaroche très-ému.

— Je crois bien que c’est ça.

— Un grand brun, n’est-ce pas ?

— Ça, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. Je n’étais pas là quand il a été tué, et l’on a emporté le corps à Paris, une heure après ; mais tu le connaissais donc, toi, puisque tu sais son nom ?

— Non… j’ai entendu parler de lui, voilà tout.

Garnaroche, depuis un instant, n’était plus le même homme, et le trouble qu’il éprouvait n’échappait point à Bigorneau, qui lui dit :

— Écoute, mon garçon, je ne te demande pas tes secrets, mais j’ai dans l’idée que tu sais à qui tu as donné la clef… et faut pas être bien malin pour deviner que c’est à une femme. Si c’est elle qui a tiré, je suis sûr qu’elle ne t’a pas consulté ; mais ça n’empêche pas que tu pourrais te trouver compromis… C’est pour ça que, moi, si j’étais à ta place, je dirais la vérité au juge, et je laisserais la femelle se débrouiller comme elle pourrait.

— Vous vous trompez, répondit Garnaroche d’une voix mal assurée ; je n’ai pas prêté la clef…

— Tu l’avais pourtant, et il n’y en avait qu’une…

— Il y a longtemps que je l’ai perdue.

— La personne qui s’en est servie l’aurait donc trouvée… et elle aurait découvert que c’était justement celle de la baraque. Jamais la police ne voudra croire ça. Tu ferais mieux de lâcher tout le paquet… d’autant que j’ai entendu dire qu’on a arrêté le petit-fils au père Fauvel…

— Louis Mareuil ? Vous disiez tout à l’heure qu’on accusait une femme… Je ne comprends pas.

— Moi non plus, je ne comprends pas, mais c’est comme ça. Peut-être que le pauvre garçon avait des accointances avec la femme qu’ils cherchent… Tu te le rappelles bien, ce petit qui venait quelquefois au chantier avec son grand-père ?

— Je l’ai vu il n’y a pas trois mois, et je lui ai parlé… dans le jardin du Palais-Royal…

— Et sa mère, est-ce que tu l’as rencontrée aussi ?

— Non. Et je n’ai jamais mis les pieds chez elle depuis que le patron est mort : elle ne m’aimait pas.

— Le juge s’est peut-être figuré que tu as donné ta clef à Louis Mareuil. Tu sais ce qu’il en est, toi, et s’il est innocent, tu ne peux pas le laisser condamner quand tu as les moyens de le sauver.

Garnaroche baissa la tête et ne répondit pas.

— Pense donc, reprit Bigorneau, que la police a ton signalement, et qu’elle finira bien par te pincer. Le chef est ici ce soir.

— Le chef ?

— Oui, celui qui commande à tous les mouchards. Il est à l’orchestre, et ça ne m’étonnerait pas que ça soit lui qui m’ait fait envoyer une place… Tu penses bien que je ne l’ai pas payée au bureau… Il se sera dit que tu viendrais peut-être au théâtre… Il sait que tu aimes à t’amuser, et il sait aussi que je te connais… et s’il m’a vu sortir…

— Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler ?

— Parce que je voulais t’avertir. Et maintenant, je te conseille de décamper… à moins que tu ne te décides à lui nommer la coquine qui s’est servie de la clef.

Garnaroche était dans un état d’agitation extraordinaire. Il hésitait visiblement à suivre le conseil que lui donnait Bigorneau, et il se demandait ce qu’il allait faire.

— Tu aurais tort de te mettre dans le pétrin pour une femme qui ne vaut pas cher, reprit l’ancien contre-maître, et encore plus tort d’y laisser les autres. Mais si tu ne veux pas dire la vérité, file, mon garçon ; il n’est que temps.

— Me promettez-vous de ne pas dire que vous m’avez vu ?

— Non. Je ne veux pas mentir. Mais si l’on me demande ce que je pense de ton affaire, je dirai que je te crois innocent. Et quant à ce qui est de te faire prendre, tu peux être tranquille, vu que je ne sais pas où tu demeures.

— Adieu, alors… et merci, dit Garnaroche en se précipitant hors du foyer.

Bigorneau n’essaya point de le retenir. Il aimait tout autant qu’il échappât à la police, car il était sincèrement convaincu que son ancien camarade, dont il ne pensait pas beaucoup de bien, n’était pas coupable, et il l’excusait de ne pas dénoncer la femme à la clef.

Le brave homme s’en allait reprendre sa place au balcon, lorsque, dans le corridor où il avait rencontré Garnaroche, il fut abordé par le chef de la sûreté, qui lui dit :

— Bonsoir, monsieur Bigorneau ; je vous cherchais.

— C’est bien de l’honneur pour moi, monsieur le commissaire, répondit le bonhomme. Je ne pensais pas que vous m’aviez vu.

— Mais si. Je savais que vous étiez ici. C’est moi qui ai prié l’auteur de la pièce de vous envoyer un fauteuil de balcon. Et comme je voulais causer avec vous, j’ai quitté ma place quand je me suis aperçu que vous quittiez la vôtre. J’ai cru que le spectacle vous ennuyait et que vous vous en alliez.

— Il n’y a pas de danger. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller au théâtre, et je ne me suis jamais tant amusé que ce soir.

— Vraiment !… eh bien, on ne s’en douterait pas. Vous êtes sorti juste au moment où le deuxième acte allait commencer.

— C’est que, dans la salle, il fait si chaud… J’avais besoin de prendre l’air… Alors, j’ai été me promener au foyer…

— Seul ? demanda le chef de la sûreté en regardant Bigorneau dans le blanc des yeux.

— Non, répondit après un instant d’hésitation l’ancien contre-maître, j’ai trouvé dans le corridor un garçon que je connais…

— Un grand qui a les cheveux roux et une casquette de jockey.

— Vous l’avez remarqué ?

— Parbleu ! il est assez remarquable… et il a posé dix minutes au milieu de la galerie… Qu’est-ce que vous en avez fait ?

— Rien, monsieur le commissaire ; il est parti.

— Comment, parti ! Vous voulez dire qu’il est retourné à la place où il était avant de monter ?

— Non… il est parti tout à fait… et il ne reviendra pas.

— Pourquoi ?… Vous devez le savoir.

— Je crois bien que c’est parce qu’il ne tenait pas à vous rencontrer.

— Alors, c’est Garnaroche.

— Oui, monsieur le commissaire. Et j’ai été bien étonné de le voir ici.

— Si étonné que vous l’avez laissé filer, au lieu de me l’amener. Mais il ne doit pas être loin.

— Pardonnez-moi… J’ai dans l’idée qu’il ne s’est pas arrêté à flâner devant la porte du théâtre… vu que je lui ai dit que vous le cherchiez, et que c’est ça qui l’a décidé à décamper.

— Alors, vous avez raison. Il a déjà fait du chemin, et il est inutile que j’envoie mes agents courir après lui, dit froidement le chef de la sûreté.

Et, après un silence :

— Savez-vous, monsieur Bigorneau, que vous venez de vous mettre dans un assez mauvais cas, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous signaler au juge d’instruction, comme étant d’accord avec un homme impliqué dans une affaire d’assassinat ?

— Je n’ai pas peur de ça, répondit Bigorneau sans s’émouvoir. J’ai été le premier à vous apprendre, il y a huit jours, que la cabane appartenait à Garnaroche. Mais je n’étais pas chargé de l’arrêter.

— Vous auriez pu du moins ne pas l’avertir que j’étais là. La semaine dernière, vous étiez disposé à aider la justice, et vous vous vantiez de ne pas être du parti des coquins. Ce soir, vous faites tout le contraire.

— Je vais vous dire, monsieur le commissaire… c’est que je l’ai interrogé… et, d’après ce qu’il m’a répondu, je suis sûr qu’il n’a rien à se reprocher… Il ne vaut pas grand’chose, je le crois… mais ce n’est pas lui qui a fait le coup… Il ne savait seulement pas qu’on a tué un homme chez Cabassol.

— Et vous vous êtes chargé de le renseigner. Vous vous êtes mêlé de ce qui ne vous regardait pas, monsieur Bigorneau, et vous pourriez bien vous en repentir. Je serai obligé de rendre compte de votre conduite.

— Ma conduite ! mais je ne la cache pas, et je suis prêt à dire tout ce qui s’est passé entre Garnaroche et moi.

— Dites toujours.

— D’abord, si je l’ai abordé, c’est que je voulais voir comment il prendrait la chose. Je ne lui avais pas parlé depuis douze ans, et je pensais qu’il se défierait de moi. Ça aurait été signe qu’il ne se sentait pas blanc. Mais non… il m’a reçu à peu près comme un chien dans un jeu de quilles, parce que je le dérangeais… Il était en train de faire de l’œil aux femmes dans les loges… et puis, quand je lui ai conté l’histoire du coup de fusil, il m’a écouté tranquillement… ça l’intéressait, mais ça ne le troublait pas… Alors, je lui ai parlé de la clef… Il m’a répondu qu’il l’avait perdue, et j’ai deviné qu’il mentait.

— Parbleu ! il l’a prêtée à sa maîtresse, et c’est cette femme qui a assassiné le caissier de M. Verdalenc. Garnaroche est son complice.

— Si vous l’aviez entendu, monsieur le commissaire, vous penseriez comme moi que la gueuse ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de la clef. C’était écrit sur sa figure qu’il n’en savait rien du tout et qu’il lui en voulait à mort de l’avoir mis dedans. Moi, je vois d’ici comment c’est arrivé. Ça devait être une de ses anciennes… de celles qui venaient autrefois faire la noce avec lui dans la baraque ; elle l’avait lâché pour en prendre un autre… il l’aura rencontrée et elle lui aura promis qu’elle reviendrait un soir passer une heure ou deux sous le hangar. Il aura gobé la blague et il lui aura remis la clef. Il attendait qu’elle lui écrivît pour lui donner un rendez-vous. Et quand je lui ai dit à quoi la clef a servi, il a fait une tête !… S’il avait tenu la femme sur le moment, elle aurait passé un mauvais quart d’heure.

Le chef de la sûreté écoutait avec beaucoup d’attention les raisonnements du père Bigorneau, et, tout en s’étonnant de la sagacité du bonhomme, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver qu’ils étaient logiques. Avec son bon sens naturel, l’ancien contre-maître arrivait à la même conclusion que le plus habile et le plus expérimenté des policiers, qui lui dit d’un ton très-radouci :

— S’il veut faire payer à cette coquine le mauvais tour qu’elle lui a joué, il n’a qu’à la dénoncer.

— C’est bien ce que je lui ai conseillé, répliqua aussitôt Bigorneau. Et c’est là surtout que j’ai connu que j’avais touché au bon endroit. Il était dans un état !… Il voulait et il ne voulait pas… pour sûr, il en tient encore pour c’te femelle de malheur, car, finalement, il a pris le parti de se sauver, plutôt que de me la nommer… et pourtant je lui avais dit qu’on accusait le petit-fils de notre ancien patron, et ça lui a fait un drôle d’effet. Il m’a juré qu’il n’a jamais mis les pieds chez madame Mareuil depuis la mort du père Fauvel. Enfin, il réfléchira et il se décidera peut-être à dire la vérité pour empêcher qu’on ne condamne un innocent.

— Je n’y compte guère. Lui avez-vous demandé où il demeure et ce qu’il fait ?

— Oui ; il m’a répondu qu’il vivait de ses rentes et j’ai bien vu que je n’en tirerais rien de plus. Mais il m’a poussé une idée… ça se peut bien qu’elle est bête…

— Voyons votre idée.

— Eh bien, je me suis dit que la femme devait être ici dans une loge, et que c’était pour la regarder de plus près qu’il est monté à la galerie.

— Alors, ce serait une femme…

— De la haute. Il n’y a que les femmes de la haute qui vont aux premières.

— Auriez-vous remarqué celle dont il s’occupait ?

— Non. J’étais trop loin. A côté de l’endroit où il se tenait, il n’y avait que des vieilles. Mais quand je l’ai rencontré dans le corridor, il était collé contre la porte d’une loge.

— Laquelle ? demanda vivement le chef de la sûreté.

— Je ne pourrais pas vous dire. Toutes les portes se ressemblent, et je n’ai pas fait attention au numéro. C’était du côté où nous sommes.

A ce moment, l’acte finissait, et quelques spectateurs de la galerie commençaient à se répandre par les couloirs.

Le commissaire avait encore bien des questions à adresser à Bigorneau, et il allait l’entraîner dans quelque coin où l’on pût causer en paix, lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout près d’eux.

La baronne Aubrac sortait, escortée par M. Verdalenc, et le commissaire devina sans peine qu’elle allait visiter une personne qui occupait une des loges voisines.

Le chef de la sûreté connaissait de vue la baronne et le banquier. Il connaissait aussi madame Verdalenc, car depuis qu’il s’était chargé de mener l’enquête sur les personnes au milieu desquelles avait vécu le beau Trémentin, il n’avait pas perdu son temps, et ses investigations discrètes lui avaient déjà appris bien des choses.

Il venait de constater la présence de la femme qui passait pour avoir été la première maîtresse du futur caissier, et de remarquer les œillades qu’elle échangeait avec un grand gaillard dont le costume et la tournure étaient faits pour attirer son attention.

Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur ce personnage, et les réponses si nettes de Bigorneau n’avaient fait que confirmer des soupçons qui lui étaient venus.

Il se demandait si Garnaroche n’avait pas été le prédécesseur de Trémentin dans les bonnes grâces de madame Verdalenc, qui l’aurait depuis longtemps cassé aux gages en lui assurant une situation modeste, un emploi subalterne, quelque chose comme une retraite, après un certain nombre d’années de service.

En admettant que cette supposition fût fondée, le crime et les détails de son exécution s’expliquaient assez bien.

Madame Verdalenc avait pu enjoindre à son ancien amant de lui remettre la clef de la baraque, sans lui parler de l’usage qu’elle voulait en faire, et confier cette clef, en indiquant la manière de s’en servir, à une personne placée sous sa dépendance et peu chargée de scrupules, — une femme très-probablement.

On en trouve à Paris qui tuent pour de l’argent, et madame Verdalenc était assez riche pour payer largement.

Le chef de la sûreté était si bien entré dans cette voie, qu’il s’était renseigné sans bruit sur les domestiques de madame Verdalenc, et qu’il faisait surveiller la femme de chambre et la cuisinière.

Madame Verdalenc avait assisté au repas de noces ; elle était même assise à table à côté d’Edmond Trémentin, et ce fait incontestable ne s’accordait guère avec les hypothèses de ce chercheur, mais il ne les dérangeait pas complétement, car il était convaincu que la balle qui avait frappé Trémentin était destinée à Cécile Aubrac. Il avait élevé sur cette base tout un échafaudage de raisonnements spécieux. Il se disait que la dame ne pouvait pas s’opposer ouvertement à un mariage arrangé par M. Verdalenc, mais qu’elle avait dû être furieuse de voir un homme qu’elle aimait encore avec rage, comme aiment les vieilles femmes, épouser une jeune et jolie personne, et que, tout en dissimulant sa colère, elle s’était juré de se venger, non pas sur l’infidèle, mais sur la rivale qu’elle exécrait.

Tout ce plan qu’il lui prêtait était bien noir et bien hardi pour une bonne bourgeoise qui jusqu’alors s’était contentée de tromper discrètement son mari, et on ne s’expliquait guère qu’elle se fût si vite consolée de la maladresse qui avait coûté la vie à son amant adoré. Mais le policier émérite la prenait pour une femme exceptionnellement forte et croyait à la vérité du proverbe : Il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Bigorneau, lui, ne savait rien de tout cela ; Bigorneau n’avait même pas pu indiquer d’une façon précise la loge qui préoccupait tant Garnaroche. Il semblait même penser que ce n’était pas celle où se tenait le couple Verdalenc.

Pour le chef de la sûreté, il s’agissait maintenant de passer les autres loges en revue, et en voyant madame Aubrac au bras du banquier, il pensa tout de suite à la suivre. Ils allaient évidemment faire une visite à des personnes qu’ils connaissaient, car, au lieu de se diriger vers le foyer, ils avaient pris le corridor des premières et ils regardaient les numéros inscrits sur les portes. C’était le cas ou jamais de ne pas les perdre de vue, afin de savoir chez qui ils allaient entrer.

Pour les surveiller, le commissaire n’avait plus besoin de Bigorneau, et il se hâta de le congédier, en le priant de ne pas quitter la salle avant la fin du spectacle.

Bigorneau s’éloigna sans rien promettre, car il devinait que la police voulait faire de lui un auxiliaire actif, et ce rôle ne lui souriait pas.

Le chef de la sûreté se dissimula du mieux qu’il put, en se mêlant aux promeneurs qui commençaient à circuler dans les couloirs, et vit M. Verdalenc se faire ouvrir une loge occupée par une dame et par un vieux monsieur.

Après un échange de politesses qui dura quelques instants, madame Aubrac y entra seule et Verdalenc s’en alla rejoindre sa femme.

A ce moment, le commissaire fut abordé par Darès, qui était monté dans le vague espoir de rencontrer l’homme à la veste de chasse, et qui n’était point fâché de faire part de ses soupçons au grand maître des policiers.

Caussade, qui ne partageait pas les idées de son ami, était resté tranquillement dans sa stalle d’orchestre.

— Eh bien, cher monsieur, dit Darès, avez-vous vu ce naturel de Boulogne-sur-Seine que j’ai fait placer au balcon ?… Quand vous avez quitté votre place, j’ai pensé que vous alliez le rejoindre…

— Vous aviez deviné, cher monsieur, et nous causerons de cela tout à l’heure, répondit le chef de la sûreté, mais d’abord, un renseignement, s’il vous plaît… c’est bien M. Verdalenc qui vient de conduire une dame ?…

— La baronne Aubrac ?… Parfaitement… et je suis charmé qu’il ne m’ait pas aperçu, car il se serait accroché à moi… et il m’ennuie.

— Pourriez-vous me dire qui occupe la loge où il a laissé la baronne ?

— Je ne connais pas du tout le vieux monsieur, mais la femme en robe noire est madame Mornas. C’est moi qui ai envoyé la loge à son mari. Je ne me flattais pas trop qu’il y viendrait. Ma pièce n’est pas faite pour les magistrats.

— Et sa femme y est venue sans lui, murmura le commissaire.

— Oh ! elle va fort bien seule dans le monde et ailleurs.

— Avez-vous remarqué ce grand diable qui s’est tenu pendant un quart d’heure à l’entrée de la galerie, étalant son torse et lorgnant les femmes ?

— Ah ! je crois bien que je l’ai remarqué. Il a commencé par entrer à l’orchestre, en marchant sur les pieds de Caussade, qui est furieux contre lui… à ce point qu’il prétend que ce malotru doit être le fameux Garnaroche, propriétaire de la baraque.

— M. Caussade ne se trompe pas. C’est Garnaroche en personne.

— Voilà une chance, par exemple ! Alors, vous l’avez coffré ?

— Malheureusement, non, et il est déjà loin d’ici. Je suis arrivé trop tard.

— Comment savez-vous donc que c’est lui ?

— Le père Bigorneau, de Boulogne, lui a parlé et l’a laissé partir. Au lieu de me servir, il m’a nui, le brave homme, car il a dit à ce Garnaroche qu’on le cherchait, et il lui a raconté l’histoire du coup de fusil tiré de la baraque… de sorte que, maintenant, le gredin est sur ses gardes. Ça m’apprendra à ne plus jamais compter sur les gens qui ne sont pas du métier.

— Diable ! je regrette de lui avoir envoyé une stalle.

— Après tout, je lui dois de connaître maintenant la figure de Garnaroche. J’ai son signalement dans ma tête et toute la brigade de sûreté l’aura demain. D’ailleurs, je suis à peu près sûr que le drôle reviendra se faire prendre.

— Ici ?

— Non, chez la femme qui a emprunté la clef de la cabane.

— Encore faudrait-il savoir où elle demeure.

— Je le saurai peut-être ce soir. Elle est là dans une des loges du côté droit. Il ne s’agit plus que de trouver laquelle.

— Le fait est que tout à l’heure il dévorait des yeux madame Verdalenc, et Caussade, qui a décidément trop d’imagination, a essayé de me persuader que cette vénérable quinquagénaire était la maîtresse de ce chenapan.

— Elle a pu l’être autrefois… Mais il n’est pas question de cela pour le moment. Voulez-vous me rendre un service ?

— Très-volontiers.

— Et vous rendrez service en même temps à Louis Mareuil.

— Que faut-il faire ?

— Êtes-vous avec madame Mornas dans des termes qui vous permettent de vous présenter dans sa loge ?

— Je ne suis pas lié avec elle, mais je l’ai rencontrée souvent avec les Verdalenc, et comme elle m’a fait l’honneur d’accepter le coupon que je lui ai envoyé, je puis bien aller la saluer.

— Alors il faudrait profiter du moment où la baronne Aubrac est avec elle. Vous amèneriez la conversation sur l’homme qui lançait des œillades aux spectatrices des loges, et d’après les réponses de ces dames, vous sauriez si elles l’ont remarqué. Vous pourriez même aller jusqu’à nommer devant elles Garnaroche.

— Et je vous raconterai après mes impressions… Diable ! c’est que…

— Vous ne vous souciez pas de faire une besogne qui rentre dans mes attributions… Je conçois cela… et s’il ne s’agissait pas de prouver l’innocence de votre ami, je vous jure que je ne m’adresserais pas à vous… mais vous vous intéressez à ce jeune homme, et…

— Vous avez raison, dit Georges Darès. Qui veut la fin veut les moyens. Où vous retrouverai-je ?

— Au foyer, après l’acte qu’on va jouer.

Il fallait que Georges Darès aimât bien Louis Mareuil et surtout Annette Mareuil, car la mission qu’il venait d’accepter n’était pas de celles dont un galant homme se charge volontiers ; et pour calmer ses scrupules, il était obligé de se citer à lui-même un axiome qui fait partie de la doctrine des jésuites.

Il voulait la fin et il ne regardait pas de trop près au choix des moyens ; parce que la fin, c’était la mise en liberté d’un brave garçon dont la sœur lui était chère.

Et il se serait parfaitement contenté de ce résultat, car, à vrai dire, il lui importait fort peu que la mort de M. Trémentin fût vengée. S’il entrait dans les vues du commissaire, ce n’était pas du tout pour l’aider à trouver les coupables, mais pour l’aider à sauver un innocent.

Il avait, du reste, fort bien compris ses instructions et il avait assez de finesse, de tact et d’esprit pour les exécuter adroitement.

Il tenait madame Mornas pour une femme intelligente, et une conversation avec elle ne l’embarrassait pas. Elle savait mettre les gens à l’aise et il n’ignorait pas qu’elle avait pris, dès le début, le parti de Cécile Aubrac. Il pouvait donc compter qu’elle ne marchanderait pas les renseignements, si elle était en mesure d’en fournir.

Et afin de profiter de l’entr’acte qui facilite les conversations, il n’attendit pas, pour se faire ouvrir la porte de la loge, que le chef de la sûreté se fût éloigné.

A peine entré, Georges se trouva presque nez à nez avec M. Gigondès, qui avait cédé à madame Aubrac sa place sur le devant de la loge et qui paraissait plongé dans de profondes méditations.

Le bonhomme leva la tête et regarda le visiteur d’un air ébahi. La baronne parut étonnée aussi, et assez peu satisfaite ; mais madame Mornas accueillit Darès avec un empressement marqué.

— Que c’est aimable à vous, monsieur, de venir me voir, dit-elle en lui tendant la main. Il me tardait de vous complimenter. Votre pièce est charmante, et je ne saurais trop vous remercier de la gracieuseté que vous m’avez faite en m’offrant cette loge.

— C’est à moi de vous remercier, madame, d’avoir bien voulu l’accepter, répliqua Georges, afin de ne pas être en reste de banalités polies. Je regrette que M. Mornas ne soit pas venu, mais je comprends qu’il n’ait pas été tenté d’écouter les coq-à-l’âne d’une féerie.

— Oh ! ce n’est pas cela. La pièce est pleine de mots qui l’auraient beaucoup amusé, mais il a en ce moment des occupations qui absorbent tout son temps. Il passe ses journées au palais et quand il rentre le soir à la maison, il s’enferme dans son cabinet pour étudier des dossiers. Je ne le vois plus.

Mais permettez-moi de vous présenter à madame la baronne Aubrac, que vous avez déjà rencontrée chez madame Verdalenc… et à M. Gigondès, mon voisin… un savant de premier ordre que j’ai l’honneur d’avoir pour locataire… et qui sera bientôt membre de l’Institut.

Il y eut un échange de salutations qui fut suivi d’un silence. On s’observait. La baronne s’éventait pour se donner une contenance. Gigondès, qui la voyait d’un mauvais œil, à cause du nom qu’elle portait, Gigondès enfouissait son menton dans sa cravate et renfrognait encore son visage dont l’expression habituelle n’était pas la bonne humeur. Seule, madame Mornas restait avenante et gaie comme toujours.

— Savez-vous, monsieur, dit-elle en souriant, que madame Verdalenc sera jalouse si vous n’allez pas lui faire une visite quand vous nous quitterez !… Oh ! après l’acte qu’on va jouer, car j’entends vous garder le plus longtemps possible.

— J’ai bien l’intention d’aller la voir, murmura Darès, et cependant je crains que nous ne soyons un peu en froid.

— En froid !… Depuis quand ?

— Mais… depuis l’événement qui a mis tant de personnes en deuil… Un de mes meilleurs amis est accusé d’un crime abominable… J’ai naturellement pris sa défense… et je sais que M. Verdalenc lui est très-hostile… j’espère cependant que nous ne sommes pas brouillés, puisqu’il m’a fait l’honneur de se servir de la loge que j’ai mise à sa disposition.

— Vous vous raccommoderez tout à fait quand l’erreur dont M. Mareuil a été victime sera reconnue… et je crois pouvoir vous annoncer que cela ne tardera guère.

— Voilà une assurance qui, venant de vous, madame, va faire trois heureuses, si vous m’autorisez à la répéter…

— A madame et à mademoiselle Mareuil ? Non-seulement je vous y autorise, mais je vous en prie, monsieur. Mon mari ne vous tiendrait pas ce langage… il est magistrat… Mais moi, je n’ai pas prêté serment de garder les secrets de l’instruction… et je puis bien vous dire qu’on n’a aucune preuve sérieuse contre votre ami, et qu’il serait déjà libre, si certains points encore obscurs avaient été éclaircis.

— Quoi ! chère madame, s’écria la baronne, vous vous intéressez à un homme qui a été la cause des extravagances auxquelles se livre ma malheureuse nièce ?

— Je suis toujours du parti des amoureux, dit doucement madame Mornas.

— Des amoureux sincères, j’en suis aussi ; mais ce triste garçon se moquait de Cécile, tout en lui faisant la cour à cause de sa fortune. Ne vous ai-je pas dit qu’il courait les filles de théâtre ?

— Vous me l’avez dit, chère madame, mais je ne l’ai pas cru.

— Serez-vous convaincue quand je vous aurai montré sa maîtresse ? Vous venez de la voir parader sur les planches. C’est cette créature blonde et grassouillette qui représente le phylloxera. Et, entre nous, si M. Mornas la faisait appeler, il serait vite édifié sur les mœurs et sur les sentiments du jeune Mareuil.

— Pardon, madame, dit vivement Georges Darès, je connais la demoiselle en question. Elle joue dans toutes mes pièces. Je puis vous certifier qu’elle vit avec le premier comique de la troupe et qu’elle est follement éprise de ce cabotin. Si elle le trompait, ce ne serait pas pour rien, et Louis Mareuil n’a jamais eu d’argent. Ceux qui ont répandu le bruit qu’il était l’amant de cette femme l’ont calomnié… et je ne serais pas surpris que ce fût avec intention.

La baronne se redressa d’un air offensé et, s’adressant à madame Mornas, sans honorer d’une réponse l’avocat de Louis Mareuil :

— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée. J’ai le malheur de ne pas être du même avis que monsieur, et il ne me convient pas de discuter avec lui. Je vais rejoindre madame Verdalenc.

— Comme il vous plaira, madame, répliqua sèchement Berthe.

La tante Aubrac se leva, comme si elle eût été poussée par un ressort, et Georges dut se lever aussi pour la laisser passer ; mais il voulut se montrer poli jusqu’au bout.

— Vous me permettrez bien, dit-il, de vous offrir mon bras pour vous reconduire jusqu’à la porte de votre loge. Nous ne servons pas la même cause, mais je n’en suis pas moins à vos ordres.

— Je vous rends grâce, monsieur, j’irai fort bien seule ; la loge est à deux pas.

Sur ce refus, nettement articulé, madame Aubrac exécuta une sortie, comme on en voit au théâtre dans les drames après une scène de rupture.

— Quelle folle ! s’écria madame Mornas, après que l’irascible baronne eut refermé la porte avec violence. Vous aviez bien de la bonté, cher monsieur, de vous mettre à sa disposition. Elle et ses amis, les Verdalenc, ont juré la perte de M. Mareuil, et je ne suis pas du tout fâchée d’avoir rompu avec eux. Du reste, c’est peut-être ce qu’elle cherchait, car je me demande ce qu’elle est venue faire ici.

— Elle tenait sans doute à m’être désagréable, grommela Gigondès.

Georges ne comprenait pas, mais madame Mornas lui dit en riant :

— M. Gigondès a eu à se plaindre autrefois du père de Cécile, et la baronne, qui sait cela, se proposait peut-être de narguer mon cher voisin, car, avant votre arrivée, elle affectait de parler à tout propos de feu le docteur Aubrac.

— Elle en est bien capable, murmura Georges en regardant avec curiosité ce vieillard rancuneux, qui ne pensait qu’à ses anciens griefs contre un homme qui n’était plus de ce monde.

Ces messieurs avaient eu sans doute des discussions scientifiques ? ajouta-t-il en s’adressant à Gigondès.

— Une querelle, monsieur, répondit avec feu l’homœopathe, une lutte à outrance où j’ai eu le dessous, parce que mon adversaire s’est servi d’armes déloyales.

— Vraiment ?… et moi qui croyais que M. Aubrac était un brave homme.

— Dans la vie ordinaire, c’est possible, mais médicalement parlant, c’était un scélérat. Il est cause que ma grande découverte a été étouffée.

— Oserai-je vous demander en quoi elle consistait ?

— Je n’essayerai pas de vous l’expliquer… ce serait trop long… madame Mornas la connaît d’ailleurs…

— Mais je ne me charge pas de la faire comprendre à M. Darès, dit gaiement Berthe. Oubliez-la pour un instant, mon cher voisin, et parlons de choses moins savantes. Il y a là-bas, au rez-de-chaussée, une baignoire d’avant-scène qui m’intrigue.

— Celle dont la grille est levée, je suppose ? demanda Georges. Elle nous a intrigués aussi, Caussade et moi. Elle est occupée par une femme qui se cache…

— Qui se cachait, car elle se décide à se montrer… Elle abaisse le grillage… Ah ! mon Dieu ! mais c’est Cécile ! s’écria madame Mornas.

— Madame Trémentin ! murmura Georges : non… ce n’est pas possible… et cependant…

— Je vous dis que c’est elle, reprit madame Mornas en braquant sa lorgnette sur l’avant-scène du rez-de-chaussée. Elle se dissimule du mieux qu’elle peut dans le fond de la loge, mais je la reconnais parfaitement et je suis désolée de la voir ici. Cette fois l’inconvenance est trop forte, et sa tante aura beau jeu pour fulminer contre elle.

— Le fait est que si elle a déjà oublié la mort de son mari, elle devrait au moins se souvenir que Louis Mareuil est encore en prison.

— Il faudra que je la gronde vertement, et si je m’écoutais, j’irais la gronder tout de suite. Mais la baronne et les Verdalenc feraient des commentaires sur mon absence. Pourvu qu’ils n’aient pas aperçu Cécile !… Vous devriez aller lui dire de s’en aller.

— Ce serait encore pis. Dieu sait ce que croiraient ces gens-là ! et d’ailleurs je ne réussirais pas à la faire partir. Elle est venue voir ma pièce, et elle voudra rester jusqu’à la fin. J’aurais dû me douter qu’elle commettrait cette imprudence ; elle m’avait adressé, à propos de la première représentation, une foule de questions dont je ne devinais pas le but… Elle n’a pas osé me demander une loge, mais elle l’a louée.

— Pour vous montrer l’intérêt qu’elle prend aux succès du meilleur ami et du défenseur le plus dévoué de l’homme qu’elle aime… Pauvre enfant !… je n’ai pas le courage de la blâmer ; mais mon devoir est de l’avertir qu’elle se fait le plus grand tort… J’irai la voir demain.

— Moi aussi… Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le chef de la sûreté, qui a arrêté Louis Mareuil, est au théâtre et qu’il la connaît. Je voudrais espérer qu’il ne l’a pas remarquée ; mais il a de bons yeux et il n’est occupé en ce moment que de l’affaire Trémentin… Ah ! enfin, elle se décide à relever la grille.

— C’est fort heureux, et je ne comprends pas pourquoi elle l’a baissée un instant… à moins que ce ne soit pour braver l’opinion.

Georges ne trouvait pas d’explication raisonnable à cet acte de déraison, et se taisait.

— C’est le portrait vivant de son exécrable père, dit entre ses dents Gigondès, qui s’était emparé de la jumelle que madame Mornas avait posée sur le rebord de la loge. J’aurais du plaisir à essayer sur elle…

— Votre poison des Borgia, interrompit en souriant Berthe Mornas. En vérité, mon cher voisin, vous êtes féroce… et je me garderai bien de vous mettre en présence de ma jeune amie…

Darès écoutait sans comprendre ; mais le vindicatif vieillard s’expliqua plus clairement.

— J’avoue, dit-il avec un ricanement sec, que tout à l’heure, en voyant cette femme, qui fait le rôle du phylloxera, brandir son aiguille d’or, je me disais qu’il suffirait de tremper la pointe de cet instrument dans une goutte du sang d’un de mes lapins et de piquer légèrement une des demoiselles que nous venons de voir sur la scène… l’expérience serait décisive… concluante… trois mille personnes pourraient attester qu’elle a réussi… et mes confrères n’oseraient plus nier l’évidence.

— Alors, monsieur, dit Georges, qui ne demandait qu’à se moquer de cet original, vous me conseillez d’introduire cette variante dans ma pièce ? Je conviens que ce serait un clou d’un effet très-puissant… mais une féerie n’est point un mélodrame… et puis, nous aurions beaucoup de peine à recruter des figurantes…

— Si nous changions de conversation ? interrompit madame Mornas. Vous disiez, cher monsieur, que le commissaire de police qui s’occupe de cette affaire est dans la salle… Mon mari m’a parlé de lui… il paraît que cet agent supérieur est de première force pour éclaircir les affaires les plus embrouillées, et j’ai été bien heureuse d’apprendre qu’il croit à l’innocence de votre ami… Est-ce qu’il est venu au théâtre dans l’espoir de mettre la main sur le vrai coupable ?

— Oui, madame… il ne m’a pas caché son projet… et tout à l’heure il vient de me dire qu’il croit tenir le fil conducteur… Vous savez sans doute que le grand point, c’est de retrouver le propriétaire de la baraque où l’assassin s’est caché pour tirer sur M. Trémentin ?

— Mon Dieu, non. Mon mari ne me tient pas au courant de la marche de l’instruction, et je ne me permets pas de l’interroger. Alors, ce serait ce propriétaire qui aurait commis le crime ?…

— Ou qui en aurait facilité l’exécution en remettant à une autre personne la clef de cette baraque. Malheureusement, cet homme a quitté le pays depuis longtemps et on ignore ce qu’il est devenu. Il importait cependant de l’interroger et on le recherchait activement. Un hasard providentiel l’a amené ici ce soir et un habitant de Boulogne, qui l’a fréquenté autrefois, l’a reconnu.

— Alors il est arrêté ?

— Pas encore. Il a appris que la police lui donnait la chasse et il a décampé. Cela prouve bien qu’il n’a pas la conscience nette. Mais on le rattrapera, car on a son signalement très-exact. Le chef de la sûreté l’a vu, je l’ai vu… et vous-même, madame, vous l’avez peut-être remarqué.

— Moi ! s’écria la femme du juge d’instruction. Comment l’aurais-je remarqué ?… je ne le connais pas.

— C’est qu’il n’est pas habillé comme tout le monde, et que, de plus, il ne ressemble à personne. Figurez-vous un grand diable, chevelu comme un roi mérovingien et vêtu comme Robin des Bois… pas laid avec ça… une tête de héros de roman… Caussade a été tenté un moment de croquer son portrait en trois coups de crayon sur son album de poche.

— Vous étiez donc voisins de ce mystérieux personnage ?

— Il était assis à l’orchestre sur le même rang que nous. Mais il n’y est pas resté. Après le premier tableau, il est sorti et il est venu se planter à l’entrée de la galerie…

— N’a-t-il pas les cheveux roux, une grosse tête ronde, et sur cette tête, une toque de jockey ? demanda M. Gigondès.

— C’est bien ça.

— Alors c’est lui qui est resté cinq minutes à regarder de ce côté-ci.

— Je n’y ai pas pris garde, murmura Berthe.

— Parce que vous lui tourniez le dos, chère madame ; mais moi, qui lui faisais face, j’ai parfaitement constaté le manége auquel il se livrait… et les Verdalenc ont dû s’en apercevoir aussi, car c’était à eux qu’il semblait en vouloir plus particulièrement.

— C’est l’avis du chef de la sûreté et le mien, répondit Georges.

— Pourquoi n’avez-vous pas parlé à madame Aubrac de ce singulier épisode ? demanda madame Mornas.

— J’allais lui en parler, mais elle est partie si brusquement…

— Oui… elle s’est fâchée pour si peu de chose, que sa mauvaise humeur n’était peut-être qu’un prétexte pour éviter de répondre à une question qu’elle pressentait.

— C’est bien possible… et, dans ce cas, il serait permis de supposer que madame Verdalenc a été jadis en relations avec cet homme suspect.

— Oh ! quelle idée !…

— L’idée n’est pas de moi : elle est du commissaire qui observe tout et qui saura bientôt à quoi s’en tenir.

— Comment ! il va ouvrir une enquête sur la conduite d’une femme qui fut la première amie et la protectrice dévouée de M. Trémentin ?

— J’en ai peur. Les policiers doutent de tout… et l’enquête ouverte ce soir sera poussée à fond.

— Mais où donc cette pauvre madame Verdalenc aurait-elle pu connaître un individu qui ne fait certainement pas partie du monde où elle vit ?

— C’est un déclassé, m’a-t-on dit, un mal vivant qui, ayant été renié par les siens, est tombé dans les emplois inférieurs. Il était jadis ouvrier ou contre-maître.

— Alors, il n’a pas pu rencontrer les Verdalenc, qui ne voient que des gens riches.

— Qui sait ? Il y a des hasards étranges, et, à Paris surtout, ces hasards-là ne sont pas très-rares. Ce garçon, quand il était plus jeune, a dû être beaucoup mieux que M. Trémentin.

— Voilà une méchanceté, monsieur, dit en souriant à demi madame Mornas. Moi, je suis indulgente et je ne veux pas croire aux médisances. Dites-moi plutôt comment s’appelle l’homme qu’on soupçonne, un peu à la légère, à ce qu’il me semble.

— Il s’appelle Garnaroche.

— Quel nom bizarre !

— Un nom qui lui va très-bien, car tout en lui est bizarre : sa personne, sa tenue, sa présence au théâtre un jour de première et sa disparition subite. Il a dû payer sa stalle fort cher et il est parti sans voir seulement le troisième acte.

— Il a eu grand tort, dit madame Mornas, et je ne veux pas vous retenir davantage. Votre ami vous attend à l’orchestre, et peut-être trouverez-vous un moyen de faire comprendre à Cécile que sa place n’est pas ici.

— Je désespère d’y réussir, mais je serais désolé de vous gêner, dit Darès, un peu surpris du congé qu’on lui signifiait tout à coup.

Il se leva, salua et sortit, pas mieux renseigné qu’il ne l’était en entrant dans la loge.

— Cette femme est capricieuse, pensait-il. Elle paraissait ravie de me voir et disposée à me garder près d’elle toute la soirée. Le vent a tourné subitement. On jurerait maintenant qu’il lui tarde de se retrouver en tête-à-tête avec ce vieil empoisonneur.

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