← Table of contents
Le collier d'acier

CHAPITRE IV (continued 2)

Reading edition

— Où demeure-t-elle ?

— Je ne pourrais pas vous dire au juste. Ça doit être là-haut, du côté de la butte Montmartre. Fauvel a toujours habité ces quartiers-là.

Le doute n’était plus possible. Louis Mareuil était bien le petit-fils de l’entrepreneur de terrassements qui avait fait construire le hangar et qui l’avait donné à un de ses employés. Louis Mareuil avait donc pu se procurer la clef pour s’y introduire.

— Je vous remercie, monsieur, de votre démarche spontanée, dit le juge d’instruction. J’utiliserai les renseignements que vous m’apportez, et je vous entendrai très-prochainement dans mon cabinet. En attendant, veuillez vous abstenir de parler à vos amis des personnes que vous venez de nommer. Pour ne pas gêner l’action de la justice, il faut vous taire.

— Je me tairai, monsieur. Je ne suis pas du parti des coquins, et je donnerais bien cent francs de ma poche pour qu’on trouvât l’assassin.

Sur ce souhait louable, Jean Bigorneau tira sa révérence et sortit.

— Eh bien ? demanda M. Mornas. Ne pensez-vous pas que les choses ont changé de face depuis la déposition de ce brave homme ?

— Complétement, monsieur, dit le chef de la sûreté. Je commence à croire que je faisais fausse route. Voulez-vous m’autoriser à adresser, en votre présence, quelques questions au prévenu ?

— Oui, je préfère même que, pour le moment, ce soit vous qui l’interrogiez.

Les deux magistrats passèrent dans le second compartiment de la cabane. On les y attendait avec impatience. Caussade se promenait de long en large ; Louis se tenait adossé à la cloison, les bras croisés et la tête haute. Le commissaire s’était placé devant la fenêtre ouverte, tournant le dos aux curieux que le bruit déjà répandu d’une descente de police attirait dans la rue.

— Puis-je me retirer, monsieur ? demanda Caussade.

— Oui, monsieur, répondit M. Mornas, après un instant de réflexion. Vous voudrez bien cependant attendre dehors, ou au restaurant, si vous le préférez, que j’aie terminé l’interrogatoire du prévenu. Il se peut que j’aie encore besoin de vous avant de rentrer à Paris.

Caussade sortit en maugréant tout bas, et le chef de la sûreté dit de but en blanc à Louis Mareuil :

— Vous connaissez Garnaroche ?

Louis ne se troubla pas ; mais il fit un mouvement qui n’échappa point à l’œil exercé du chef.

— J’ai parlé quelquefois à un homme qui porte ce nom-là, mais je le connais fort peu. C’est un ancien conducteur de travaux, que mon grand-père a employé et qui m’a vu dans mon enfance, à ce qu’il prétend. Il s’autorise de ce souvenir pour m’aborder quand il m’aperçoit dans la rue, mais il n’est jamais venu chez moi.

— Votre grand-père était M. Fauvel, entrepreneur ?

— Oui… J’avais six ans lorsque je l’ai perdu.

— Il s’intéressait beaucoup à cet employé, et il lui a fait du bien ?

— Je l’ignore.

— Mais votre mère doit le savoir ?

— Probablement. Vous n’avez qu’à le lui demander.

— A quelle époque avez-vous rencontré pour la dernière fois ce Garnaroche ?

— Il y a quelques mois. Au Palais-Royal, autant qu’il m’en souvient.

— Vous savez son adresse ?

— Non.

— Vous savez du moins ce qu’il fait ?

— Pas davantage. Je crois me rappeler cependant lui avoir entendu dire qu’il était régisseur, ou garde-chasse, quelque part… pas très-loin de Paris.

— Il a dû préciser l’endroit.

— C’est possible, mais je n’y ai fait aucune attention.

— La mémoire vous reviendra sans doute.

— Je ne crois pas.

— Il serait important… dans votre intérêt… qu’elle vous revînt.

Mareuil se tut, et, sur un signe de M. Mornas, le chef de la sûreté appela l’inspecteur qui gardait la porte d’entrée.

— Monsieur, dit le juge d’instruction au prévenu, on va vous ramener au Dépôt. Je vous interrogerai de nouveau demain. La nuit porte conseil. Je souhaite de vous retrouver mieux disposé à me répondre.

Louis tourna le dos à M. Mornas sans articuler un seul mot, et s’en alla de lui-même se placer sous la garde de l’inspecteur, qui s’avançait pour le reconduire au fiacre occupé par les agents.

— Mon cher collègue, dit au commissaire le chef de la sûreté, un de vos administrés vient de nous tirer d’embarras. Nous savons maintenant le nom de l’entrepreneur et le nom du contre-maître. Et je m’avise un peu tard que si vous étiez allé tout simplement chez le percepteur de Boulogne, vous auriez appris tout de suite à qui appartient la baraque. Elle doit figurer sur les rôles des contributions, et quelqu’un paye l’impôt. Mieux vaut tard que jamais, et je vous prie de demander dès aujourd’hui si c’est le nommé Garnaroche et si l’on connaît son domicile réel.

— Je n’y manquerai pas, murmura le magistrat suburbain, un peu confus de n’avoir pas songé plus tôt à ce moyen si commode.

— Monsieur, lui dit le juge d’instruction, je remets à un autre jour les constatations qui nous restent à faire sur place. Il est moins urgent d’y procéder que de rechercher par quelles mains a passé la clef de ce hangar. En attendant que nous mesurions le chemin que l’assassin a eu à parcourir, s’il est revenu ici après avoir fui jusqu’à la lisière du bois, veuillez visiter les taillis où il a pu jeter l’arme dont il s’est servi, et me tenir exactement au courant de tous les incidents qui se produiront dans votre ressort.

Le commissaire s’en alla, un peu penaud et fort peu satisfait de n’avoir pas été le premier à recevoir la déclaration de Jean Bigorneau.

Le chef de la sûreté le laissa filer et dit à M. Mornas :

— Je me trompe peut-être encore une fois ; mais j’ai le pressentiment que le prévenu ne s’est pas adressé au nommé Garnaroche pour avoir la clef. Il n’a pas perdu contenance quand je lui ai parlé, à brûle-pourpoint, de cet individu, et rien ne l’obligeait à me répondre qu’il l’a vu récemment. Je croirais plus volontiers qu’il a tout bonnement trouvé cette clef chez sa mère. Feu Fauvel devait en avoir gardé une, et elle devait porter une étiquette : clef de la baraque de Boulogne, ou quelque chose d’approchant. Et je ne serais pas étonné que ce fût cette trouvaille qui a donné au jeune homme l’idée d’essayer le coup qu’il a si habilement exécuté. Reste toujours la question du fusil… et celle de la voiture qui stationnait au coin du bois. On les élucidera.

— Ainsi, murmura le juge d’instruction, vous renoncez à l’autre hypothèse ? Elle était pourtant vraisemblable.

— Elle l’est encore, monsieur, et je ne la rejette pas d’une façon définitive. Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête, et la suite nous apportera sans doute de nouveaux éclaircissements. Ce qu’il y a de plus pressé, c’est de mettre la main sur ce Garnaroche, et je vais m’en occuper. Si vraiment il est régisseur dans un château, il se pourrait que la châtelaine eût été la maîtresse de Trémentin, et alors tout s’expliquerait. Si c’est une femme qui s’est vengée, cette femme doit être du vrai monde. J’avais pensé d’abord à une cocotte, mais je n’avais pas suffisamment réfléchi. Les cocottes n’assassinent pas un amant qui les lâche. Elles aiment mieux le faire chanter. C’est moins dangereux, et c’est plus lucratif.

M. Mornas fit sans doute son profit de ces judicieuses réflexions, mais il ne donna point la réplique au chef de la sûreté. Au fond, il était un peu humilié de n’avoir encore joué que le second rôle dans cette instruction difficile. La conquête du siége de conseiller à la cour lui semblait moins certaine, et il apercevait de tous les côtés des écueils auxquels il n’avait pas songé.

Ce fut avec plaisir qu’il remonta en voiture pour regagner Paris, car il lui tardait de rentrer chez lui et de consulter sa femme.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings