DÉDICACE (continued 7)
Reading edition
Pas une tête de révolté dans le tas! Pas un front de penseur, pas un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la tradition!
Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de sacristie.
La fraîcheur, le silence!… C'est là que sont les livres illustrés. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur cénacle.
J'ai d'abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine d'envie, puis avec le frisson du doute.
Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé. —Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garçon qui a connu le secrétaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait trembler.
Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse au pain! Gautier le récolte dans les salons de Mathilde, Gérard court après des croûtes dans les balayures. On me dit qu'il a parlé de se tuer un soir qu'il n'avait pas de logis.
Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de hasard, et des nuits à la belle étoile! Littérateurs, professeurs, poètes comiques, poètes tragiques, tous mentent!
Ah! je suis empoigné et envahi par le dégoût!
J'ai longtemps réfléchi, écrit—pour la joie austère d'écrire et de réfléchir. J'ai tiré ma charrette courageusement; je n'ai pas pensé, comme bien des jeunes, à franchir le chemin au galop… je me suis défié de mon inexpérience et de mon orgueil; je me suis dit: «À tel âge, tu devras avoir fait ton trou» et mon trou n'est pas fait.
Voilà longtemps, bien longtemps, que j'ai jeté le manche après la cognée!
C'est fini: je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui sortaient muettes de mon cerveau et que je n'entendais ni vivre, ni crever.
Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous ses enfants étaient mort-nés!
Je suis trop mal vêtu pour passer l'eau.—J'y trouverais des arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me régaleraient.— Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant rendre les régalades.
Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours les mêmes, cherchant l'ombre!
Ah! j'aurais besoin d'air, d'air clair et d'un peu de vin pur!
Si je trouvais de quoi m'habiller et payer mon voyage, je partirais au pays, chez l'oncle le curé, au sommet de Chaudeyrolles.
Il y a là du vin et le grand vent! Je verrais ma mère en passant.
Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre rouillé de mon enfance le pastel d'or d'un jour d'été.
Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du pays, boire—à m'en soûler—aux sources perdues dans l'herbe, je comptais mâcher des feuilles, embrasser des chênes, donner ma peau à cuire au soleil!
Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le museau de mes bottines de Paris!
Et depuis j'ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins sales!
Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à travers les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tête ou la jeunesse d'une autre sautant à mon bras! moi qui ai tant de parfums dans mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!
J'ai besoin de rafraîchir ma vie.
Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!
«Je vous les avance, m'a dit un garçon, si vous me promettez, au retour, de passer ma version de bachot pour moi.»
Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.
«Dites-vous oui, dites-vous non?
—Je ne dis pas non… je vous demande jusqu'à demain.»
J'allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur, pour le baiser sur le front de la mère, pour les cousines à embrasser à pleines lèvres! J'aurais joué contre trois ans de centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les vergers et dans les bois!
La mort est arrivée, qui m'a barré le chemin de Clairvaux.
33 Je me rends
Une lettre à mon adresse m'attendait dans mon garni.
Elle est du vieux professeur qui m'avait annoncé la séparation entre mon père et ma mère.
J'apprends aujourd'hui que la séparation est éternelle!
Mon père est mort,—mort du coeur.
Il est mort dans les bras d'une étrangère, celle qu'il avait emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, jusqu'au dernier moment à ses côtés; mais, dès qu'on a pu redouter un malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la place. Ma mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que depuis longtemps elle pleurait vivant.
Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure, si je veux arriver avant qu'on l'enterre.
Au chemin de fer, en débarquant, j'ai croisé une femme qui, sans être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait du doigt. J'ai deviné qui elle était!
C'est moi qui me prends à la plaindre quand les autres l'accusent. —L'accuser? Et pourquoi? Après tout, mon père lui doit, peut-être, des heures de bonheur—elle l'avait compris. Mais sa vie, à elle, est perdue!
La cloche sonne… le train part.
Où va-t-elle?…
Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du lit où repose le cadavre.
Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la cire.
…………………
J'ai fermé la porte, j'ai voulu être seul.
Je tiens à n'avoir d'autre témoin de mon rêve ou de mes larmes que celui qui est là sous ce drap blanc.
C'est la première fois que nous sommes à côté l'un de l'autre, tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nous avons été longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la réconciliation prit une soirée: la lutte avait duré dix ans,—cela, parce que nous avions lâché la terre, la belle terre de labour sur laquelle nous étions nés!
Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée entrouverte, j'aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une meule de foin; la lune étend de l'argent sur les prés. Ah! j'étais fait pour grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres! J'aurais été un beau paysan! Nous nous serions bien aimés tous les trois: le père, la mère et le garçon!
C'est bien du sang de village qui courait sous ma peau, gourmande de grand air et d'odeur de nature. C'est eux pourtant qui voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.
Eh bien! je me rappelle que je voulus me tuer à douze ans, parce que le collège était trop triste et trop méchant pour moi. Oui, mon père, vous qui êtes là avec votre front pâle et glacé comme du marbre, sachez que, comme écolier, j'ai souffert jusqu'à vouloir être la statue froide et dure que vous êtes aujourd'hui!
Vous ne vous doutiez pas de mon supplice!
Vous pensiez que c'étaient grimaces d'enfant, et vous me forciez à subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce bagne—par amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que votre fils sortirait de là un savant et un homme. Je ne suis devenu savant que dans la douleur, et, si je suis un homme, c'est parce que dès l'enfance je me suis révolté—même contre vous.
Nous n'avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer la main et nous embrasser.
Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez senti partir la vie? Avez-vous cherché mon image dans l'espace?
On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel côté était Paris, et que vous avez voulu qu'on posât de ce côté votre tête qui est retombée et me regarde…
Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage!
Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où il n'y aura plus de pleurs, que de douleurs cachées! Je sens le coup de pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaçaient. Pauvre universitaire! Un proviseur ou un principal tenait dans sa main de cuistre le pain, presque l'honneur de la famille.
Je comprends qu'il ait eu des colères, qui retombèrent sur moi… Je me plains d'avoir souffert! Non, c'est lui qui a été la victime et l'hostie!
Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans! Il n'a pas reçu une balle dans le crâne, il n'a pas été écrasé par un camion. À quarante-huit ans, il s'éteint, non point à vrai dire abattu par la mort, mais usé par la vie. Il meurt d'avoir eu le coeur écrasé entre les pages des livres de classe; il meurt d'avoir cru à ces bêtises de l'autre monde.
S'il fût resté un homme libre, il serait encore debout au soleil, il aurait l'air de mon grand frère! Comme nous serions camarades tous les deux!
On frappe; un homme entre et me parle bas.
«Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil.»
J'ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui a trouvé un prétexte pour l'emmener.
«Je vais te rejoindre», ai-je dit—et je suis resté à attendre les vestes noires qui se sont mises nonchalamment à la besogne.
C'est donc fini! Il va être cloué là-dedans! Cette planche est la porte de l'éternelle prison.
Adieu, mon père! Et avant de nous quitter, je vous demande encore une fois pardon!
…………………
L'horloge sonne dix heures! Comme le temps a passé vite dans ce tête-à-tête solennel!
Je n'ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais que dans mon coeur. Je n'entendais ni ne voyais l'heure présente, perdu que j'étais dans la contemplation du passé et l'idée de l'avenir. Il me semblait que le mort aussi réfléchissait, et me tenait compagnie pour cette austère rêverie.
Ah! il m'est venu comme de la rage et non de la douleur dans l'âme! Il me semble qu'on emporte un assassiné!
Moi, j'aurais peur d'être enterré ainsi! Je veux avoir lutté, avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et il faudra que les croque-morts se lavent les mains après l'opération, parce que je saignerai de toutes parts… Si la vie des résignés ne dure pas plus que celle des rebelles, autant être un rebelle au nom d'une idée et d'un drapeau!
—Messieurs, quand il vous fera plaisir.
Minuit.
Mon père est enterré au milieu des herbes… Les oiseaux lui ont fait fête quand il est venu; c'était plein de fleurs près de la fosse… Le vent qui était doux séchait les larmes sur mes paupières, et me portait des odeurs de printemps… Un peuplier est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure où il est né.
J'aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu ramener ma mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureuse faveur, de me laisser seul en face de moi-même dans la chambre vide.
Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans le grand drap et un creux dans l'oreiller.
Dans ce creux, j'ai enfoncé ma tête brûlante, comme dans un moule pour ma pensée…
Où en suis-je?
Où j'en suis?
Voici—Comme mon père n'est pas mort assez vieux, comme ils l'ont tué trop jeune, ma mère n'aura qu'un secours, pas de pension: quatre cents francs par an qui peuvent même lui manquer un jour; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente de quarante francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs cachés, paraît-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du pain.
Pour moi, je n'ai plus rien!
Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.
J'ai essayé de tout pourtant!
Ah! je n'ai rien à me reprocher!
Sanglier acculé dans la boue, j'ai fouillé de mon groin toutes les places, j'ai cassé mes défenses contre toutes les pierres!
J'ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j'ai mangé du raisiné chez celui-là. J'ai mouché des enfants, rentré des chemises: À moi le pompon!
J'ai passé chez Bonardel et chez Maillart.
J'ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J'ai tout fait de ce qu'on peut faire quand on n'a pas d'état—et que l'on est républicain!
J'ai fait plus encore!
Je trouve une joie amère à m'en souvenir et à pétrir cette pâte de douleur bête, en ce moment de récapitulation douloureuse.
J'avais connu dans un coin de crémerie un employé de la maison de déménagements Bailly. On avait mangé l'un près de l'autre; lui, des plats de huit sous; moi, des demi-portions.
Un jour, je suis allé le trouver.
«Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans votre boîte?
—Vous?»
Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne voulait pas croire que je mettrais mes épaules sous les fardeaux.
«Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je crois.»
Et j'ai été déménageur! On m'avait prêté une blouse, une casquette, et envoyé à la Villette.
J'ai failli dix fois m'estropier—ce qui n'est rien; mais j'ai failli estropier les meubles.
«Espérons que ça ira mieux demain», m'a dit mon homme en me payant le soir.
Le lendemain, j'arrivai brisé; sous ma chemise, mon épaule était bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures.
Il était dit que j'aurais encore dans ce métier les mains coupées, et coupées avec un couteau bien sale!
On a cru un instant qu'un bijou avait été volé dans une des maisons où nous avons travaillé, et c'est moi, le portefaix à la main sans calus, qu'on a soupçonné et qu'on allait fouiller!
Le bijou se retrouva, par bonheur.
Mais je partis épouvanté.
…………………
Ce n'est pas vrai: un bachelier ne peut pas faire n'importe quoi, pour manger! Ce n'est pas vrai!
Si quelqu'un vient me dire cela face à face, je lui dirai: TU MENS! et je le souffletterai de mes souvenirs! Ou plutôt je le giflerai pour tout de bon, parce que si un échappé de collège entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l'illusion qui fait croire qu'avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme_ goujat!_
J'ai voulu en faire l'épreuve. Je suis allé à la Grève, un matin, pour voir s'il était possible à un lettré, qui aurait un coeur de héros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d'aller parmi les maçons et de demander de l'ouvrage.
Allons donc! On m'a pris pour un escroc qui voulait se cacher sous du plâtre.
On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mois, une journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses reins, en disant: «Payez au moins mon geste d'animal, ma sueur de sang!»
Je veux l'écrire en grosses lettres et le crier tout haut.
Pauvre diable, qu'on nomme bachelier, entends-tu bien? si tes parents n'ont pas travaillé ou volé assez pour pouvoir te nourrir jusqu'à trente ans comme un cochon à l'engrais, si tu n'as pas pour vingt ans de son dans l'auge, tu es destiné à une vie de misère et de honte!
Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton supplice, parler à ceux qu'on veut y traîner après toi!
Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe ton coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent!
Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l'enfer!
Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles et des dents et d'appeler au secours, quand le père imbécile voudra les prendre pour les mener là où l'on fait ses humanités.
Je n'étais vraiment pas mal taillé, moi.
Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain?
Ce sera pour moi comme pour les autres l'hôpital, la Morgue, Charenton—je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien capable d'aller au bagne.
Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans la rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour d'assises.
…………………
«Jacques.»
C'est ma mère qui m'appelle.
Elle me fait asseoir à ses côtés.
«Écoute: le proviseur s'est approché de moi au cimetière, pendant que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tête à des fleurs… tu ne te rappelles pas?… tu avais l'air d'un fou!»
Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne universitaire!
Ma mère m'a dit ce qu'elle voulait me dire.
J'ai poussé un cri et j'ai eu un geste qui l'a atteinte et même meurtrie.
Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux. J'ai attiré sa tête à moi, et j'ai bu les larmes rouges sur ses joues blanches.
Elle a voulu être la coupable.
«C'est ma faute, mon enfant, c'est ma faute…
«Mais, vois-tu, tu m'as écrit quelquefois de Paris des lettres qui me faisaient tant de mal! quand tu demandais que ton père t'ouvrît un crédit chez le boulanger ou qu'il t'avançât quelques sous pour que tu fusses sûr d'avoir un endroit où coucher… Le proviseur disait que tu resterais juste le temps de passer ta licence, puis que tu ferais ton doctorat, qu'alors tu serais libre—et j'aurais été sûre que tu ne serais plus malheureux…»
Je l'ai laissée parler.
Il était tard quand je l'ai reconduite dans sa chambre, où j'ai vu la lampe brûler longtemps devant des lettres jaunies qu'elle relisait.
Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j'ai réfléchi, la tête tournée du côté du cimetière.
2 heures du matin.
Ma résolution est prise: JE ME RENDS.
Je finirais mal.
Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tentatives de travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de garni, un ancien officier dégommé, avait oublié chez moi un pistolet chargé. Le canon luisait sous la cassure d'un rayon de lune, mes yeux ne pouvaient s'en détacher. Je vis le fantôme du suicide! et je dus prendre ma vie à deux mains: sauter sur l'arme, l'empoigner en tournant la tête, faire un bond chez le voisin!
«Ouvrez! ouvrez!»
Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la chambre…
«Cachez cela, je me tuerais…»
Je veux vivre.—Comme l'a dit ce cuistre, avec des grades, j'y arriverai: bachelier, on crève—docteur, on peut avoir son écuelle chez les marchands de soupe.
Je vais mentir à tous mes serments d'insoumis! N'importe! il me faut l'outil qui fait le pain…
Mais tu nous le paieras, société bête! qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais! Va! tu ne perdras rien pour attendre!
Je forgerai l'outil, mais j'aiguiserai l'arme qui un jour t'ensanglantera! Je vais manger à ta gamelle pour être fort: je vais m'exercer pour te tuer—puis j'avancerai sur toi comme sur Legrand, et je te casserai les pattes, comme à lui!
Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de rebelles, et si le vieil ouvrier n'est pas mort, il sera content! Je serai devenu ce qu'il voulait; le commandant des redingotes rangées en bataille à côté des blouses…
Sous l'Odéon.
Les talons noirs et les républicains sont mêlés.
On se presse autour d'un vieux bohème qui vient de recevoir une nouvelle.
«Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que de rosser les professeurs, et qui voulait brûler les collèges?…
—Oui.
—Eh bien! il s'est fait_ pion_.
—Sacré lâche!»
[1] En 1851, cela se faisait ainsi. [2] Marchand de vin. [3] Suite au succès de la pièce de théâtre «Jocko ou le Singe du Brésil» en 1825, toutes sortes de choses reçurent le nom de Jocko: robes, éventails, coiffures, couleurs et un pain. [4] Personnage d'une pièce de Balzac. «Allons voir Godeau» est la réplique qui termine la pièce. [5] Comme un cadavre. [6] Vallès supprima sur épreuves le passage suivant:
«Mais il y a du comédien dans tout cela. Je me dis en l'écoutant qu'il laisse son coeur chez lui et qu'il n'est plus ici qu'un instrument qui veut sonner, vibrer comme à l'orchestre d'un théâtre.
—C'est ce qu'il faut pour l'acoustique de la bataille, a dit à côté de moi un gars qui n'a pas l'air d'un gobeur pourtant, ses gestes muets se rencontrent quelquefois avec les miens pour exprimer du désappointement quand montent les nuages de cendres.
«Le mot m'a frappé, je comprends ce qu'il signifie: les acteurs antiques avaient un masque, il faut peut-être que la voix de ce lutteur soit conduite comme une voix de comédien, traînante maintenant, brusque ensuite, sifflante à ce moment, caverneuse à cet autre, mais ces sonorités de masque vibrent à faux dans mon oreille de convaincu. Tant pis si l'acoustique révolutionnaire veut cela! Il faut qu'on me dise que c'est utile pour la foule. Cependant elle est faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier à un Vingtras à grosse tête qui n'a qu'à acclamer et à applaudir!
«Enfin j'en veux à cet homme dont les livres m'enfièvrent, d'avoir à cette table où il est assis un geste qui vient de la phrase et non de la pensée; d'avoir une voix qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus bizarre que chaude, une pantomime excessive des lèvres c'est une voix de tête, ça, ce n'est pas une voix de coeur.» [7] Société secrète, fondée en 1836 par Blanqui, dont les membres jouèrent un rôle actif durant la Révolution de Février. [8] Société secrète qui eut un rôle déterminant dans la préparation de l'insurrection de Juillet 1830 et de la Révolution de 1848. [9] Rock: Arthur Ranc (1831-1908), l'un des fondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme. [10] Variante du manuscrit:
«Le fils n'a rien de tout cela. Je ne sais pas s'il a pu échapper complètement à l'influence de tant de gouttes et de tant de larmes, de tant de piété et de café? Je ne jurerais pas qu'il n'a pas pris un peu de l'odeur de la bouilloire catholique, et qu'il ne trempe pas son doigt avec un reste de religion dans ce bénitier de famille et ce gloria d'église. Mais il n'en est pas moins une plante d'homme, libre et forte, qui toute imprégnée qu'elle puisse être d'une odeur de cierge, ne repousse pas la chicorée qui pousse près de lui, et se moque qu'il y ait des Pinauds de l'impiété!» [11] Variante du manuscrit:
«…Mais je ne connais pas ce sourire!
«C'est que je ne l'avais pas jadis. J'avais le rire aigu et dur, quand il venait dans nos discussions échauffées et brutales. Je n'ai pas encore eu ce luxe du bien mis et de l'argent en poche depuis que je suis au monde, été à l'aise dans mes habits ni dans mon coeur! Toujours la peur des plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine à payer. J'en vieillissais de dix ans quand j'étais en retard de trois jours pour cette quinzaine. Dix ans de plus ça me devait donner l'air vieux! Les plis dans le dos me faisaient venir des rides sur le front. Puis la politique! Ranc arrivant, le canon, la boue, le silence… N'y pensons pas! Je veux aujourd'hui vivre comme l'arbre qu'on a emmailloté de toile et cravaté de fer et qu'on a tout d'un coup déshabillé, dont on a cassé le tuteur. Il se redresse et s'étire et il boit par toutes ces feuilles l'air et le soleil. Moi aussi! Je veux boire l'air et le soleil.» [12] Général grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est aux Tuileries. [13] Variante du manuscrit:
«Je respire mieux maintenant que je n'ai plus devant moi comme toutes ce nuits dernières, cette tête blême et la figure du bourreau. Ces nuits-là et les jours passés m'auront servi. J'ai vu, vu à ne pas s'y méprendre, j'ai vu que tout espoir était perdu, irrémédiablement perdu, qu'il n'y avait plus de parti républicain, plus de trace de colère, plus de chance de révolte, on a arraché tout cela du sol. Rock espère, me dit: «Attends.» Je sens, je sais qu'il faudra attendre le temps d'avoir des cheveux gris. Mais je n'ai plus foi dans le triomphe—et il n'y a plus qu'à vivre, à couler sa vie bêtement, tristement jusqu'au moment où elle sera prise par la maladie plutôt que par le combat— j'en tremble! Je comprends que tu te saoules, Dutripond!» [14] Étoffe de laine, rase et brillante. [15] Vallès a supprimé la description de Monnain du manuscrit:
«Le rédacteur en chef est un ancien élève de l'École Normale, un tantinet ivrogne. C'est dans un café, je crois, que le directeur l'a rencontré, dans un café où il était en train de se saoulôter. On a lié connaissance entre deux carafons et c'est là qu'il a été décidé qu'on fonderait la revue. Elle se ressentira de son origine et l'on boira toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit peu, et quelquefois énormément.
«C'est drôle comme Monnain, qui a eu des prix de version grecque, ressemble peu à un Grec! Il a toujours son col de travers, un lorgnon qui ballote, le chapeau en arrière, il se balance en marchant, quand il n'a pas bu; il se balance sans marcher quand il a bu. Il a le nez pointu, la bouche fine, le menton en galoche, c'est un fils de paysan, bien sûr, il a même du faraud de village dans ses cravates qui sont à pois quelquefois et il nasille comme un maître d'école. C'est un échappé des champs que l'odeur de l'encre a grisé d'abord, le parfum d'un petit succès ensuite. Il a écrit un article qui a fait du bruit. Il vit sur ce bruit là, mais il n'en a pas gardé une vanité gênante. Ce qu'il aime le plus, ce n'est pas la gloire, c'est d'être un peu parti, c'est de siroter des bonnes petites liqueurs dans un café en fumant un cigare qui lui pique la langue. Il préférerait un café où l'on ne recevrait pas la revue mais où la chartreuse serait bonne. Il me paraît drôle ce normalien qui a si peu de tenue, ce prix du grand concours qui, quand on lui demande s'il se rappelle qui eut le prix de grec cette année là, répond qu'il ne s'agit pas de ces bêtises et qu'il faut boire de ce quidam dont on a vidé une fiole l'autre soir…
«Il était professeur je ne sais où. Il a demandé un congé et il compte en redemander un autre et encore un autre, en tout cas profiter du temps qui reste à courir sur celui-ci pour se piquer le nez avec méthode.
«Je ne puis malheureusement pas me piquer le nez comme lui. Je suis malade quand je me pique le nez. Mais j'assiste avec plaisir à ces noces où ce normalien jette par-dessus les moulins sa toque de licencié et finit la soirée en disant: «Décidément Boileau est un mufle!»
«Je pousse des oh! oh! hypocrites, mais en dessous je le pousse et lui, titubant, répète: «Je ne retire rien, c'est un mufle.» [16] Poète grec du début du VIIe siècle avant J. C. [17] Variante du manuscrit:
«L'autre était gros, gras, donnait des répétitions qu'on lui accordait par charité. Il avait été longtemps répétiteur dans les bahuts, il était licencié ès lettres de province. Il s'était malheureusement adonné à la philosophie, quoique ses collègues lui conseillassent la boisson. Il avait mal choisi. Les collègues étaient verts dans la tombe, ou gris dans les cabarets, mais ils en avaient fini avec la vie dure ou bien ils en noyaient les soucis dans leur verre, lui il pensait à Platon, voulait faire un gros livre et il avait froid, faim, il était devenu fou. Il croyait que l'École d'Alexandrie voulait l'empoisonner. Il s'appelait Lagrillère. Nous croisions ces deux créatures toute la soirée.»