DÉDICACE (continued 3)
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Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien vivante.
Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il, cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face avait été chargée de l'avertir.
«Si Jacques regarde, vous me le direz.»
Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble—bien plus ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde!—elle a des mèches grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!
À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes…
C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester deux heures—deux heures le matin, deux heures le soir!
On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un gallicisme dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:
«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»
Je me rappelle surtout les samedis d'alors!
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!
Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois, cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma foi, oui!
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!
La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât…
Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.
«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?
—Oh oui!
Elle avait l'air enchantée—Allons! ce gueux-là ne nous volera pas tout! Il embête Jacques énormément.»
Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas mèche, mon bonhomme!
«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin!
Voici un endroit que je hais bien!
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour montrer mes livres.
J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d'argent—je la vois encore— n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de bonté:
«Pauvre garçon!»
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de cirque.
Je me croise à chaque instant avec d'anciens cancres qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du collège.
«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de toi?
—Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli être tué en décembre?»
Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui dit:
«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»
Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?
Que répondre?
Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un ni de jamais gagner quelque chose.
Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de malheureux.
Je ne sors plus le jour, je me cache.
Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne les torts—Qu'on me les donne!
On m'accuse de le réduire au désespoir—Je me défendrais, que j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.
Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!
Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?… Quelle émotion y trouverais-je?
Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,—avec leurs têtes de renards méchants.—Ils ne me plaisent que dans la campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!
Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j'aime.
Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable…
On entend des plaisanteries sur Bonaparte:
«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»
Et de rire!…
Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle désolé de la rue…
Et des prêtres, toujours des prêtres!
C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les rats d'église, les bedeaux et les sacristains.
Où est donc la vie? La vie!
À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il passerait des blouses!
Le peuple! où est donc le peuple ici?
Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap vert, tout cela n'est pas le peuple!
Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu!
Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais il est parti.
N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?
J'apprends qu'il y est encore.
Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des _moumours _au valet du bourreau.
C'était hardi.
Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple à défendre.
Je monte chez lui.
Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.
Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas libre de recevoir qui il veut: il parle bas et marche mou.
«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.
—Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que cela?…»
Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir abdiqué.
«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris!»
Et il s'est levé au bout de trois minutes:
«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de famille à élever.»
Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!
Comme il coûte cher, ce pain!…
Celui que mon père me donne est cher aussi.
On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!
Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:
«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»
Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.
J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.
Ils rient!—Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.
«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.
J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce qui m'a fait avoir la répétition, probablement.
Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.
Je reviens—c'est l'heure du dîner.—Ma mère est seule à table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de moi.
«Laquelle donc?
—Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, maintenant…»
Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme un linge.
J'interroge ma mère.
«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!… Ton père en est malade…
—Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»
Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme disait à sa femme:
«Comprends-tu ce fils Vingtras?… Nous convenons hier qu'il viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.
—Quel braque!
—Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que c'était un feignant!… Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»
Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion son écho!
J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, relever une République—ce qu'on voudra! Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant la langue au bout d'une vergue…
C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.
Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.
Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues, dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!
Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des blessures.
Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade; mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête et noyer mon coeur dans cette fange.
Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!
Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux, qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes grecs!
Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons. Chateaubriand! Il y a les Natchez, les Martyrs! C'est ce que m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou trop libre.
Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne trouvais pas de joie saine—malgré ce que les professeurs en disent—dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle Chateaubriand.
Ces Martyrs m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je ronflerais tout de suite.
On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,—ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils Vingtras.—Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère. Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le collège—et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!
Les Natchez sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier du coin.
«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me protège.
—Oui.—Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!
—Vous ne voulez pas le relire?
—Pas tout de suite.
—Je vous conseille Marmontel maintenant.»
Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre, l'enfant de la rue Tiquetonne… Le soleil brûlant des Incas! moi j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!
15 Legrand
Je suis tombé sur Legrand!
Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.
J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il avait tout autant—sinon plus que moi—le mépris le plus parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.
Oh mais! un mépris!…
Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement…
Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.
Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le professeur voulait absolument avoir une explication… alors on assistait à un spectacle vraiment lamentable… celui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!
Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!—Non! Il voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.
Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la porte de la classe, mais point du collège.
On avait pitié de lui.
«Sortez! allez-vous-en!»
Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,— chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand faisait paquet, et devenait trop lourd.
Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d'élémentaires, où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme un vieux près du poêle.
J'avais conçu une grande admiration pour lui.
Cette patience, tant de simplicité!—Se frotter les yeux ou faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin! Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot; mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de moyens.
On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je recevais mes raclées tout pareil quand j'étais petit.
«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à l'étude d'une découverte nouvelle.
—Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches aussi… Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait exprès au commencement, je t'assure.
—Ah! tu voulais être acteur!»
J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri—il marchait comme j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.
IL AVAIT UNE CANNE.
C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face pendant les classes.
Il m'a mené chez lui.
Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir—et je comprends qu'il ait le goût du théâtre.
La maison est une comédie.
On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.
Sa mère et sa soeur—deux créatures excellentes—le dévouement et la vertu même—croient au Bon Dieu d'une façon bruyante. Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!—Oh! versez-nous! —Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!— Versez-nous la consolation!
—Comme en Normandie alors?—Je vais chercher l'eau-de-vie! Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la topette avec un geste religieux!
—Donnez-nous du sucre?—Je ne m'y laisse plus prendre. C'est bon une fois.—Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous donner du sucre?—C'est bien du sucre qu'elles veulent.
—Bénissez-nous, bénissez-nous.—Je vous en prie, bénissez-nous.» Est-ce à moi, est-ce à Lui?
Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!
Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la Nonne sanglante apparaissait—chaque fois que quelqu'un frappe, c'est comme s'il arrivait un revenant… Tout ce café qu'on boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers le ciel,—le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux devraient rester sur le devant—pas à un entresol—ou tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.
Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui parler.
Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.
Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.
Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.
Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.
Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne[10].
Nous nous disputons, c'est clair—il y a des malentendus, c'est sûr—mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!
Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!
Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à mon_ élève_ et à moi—car Legrand est mon élève. C'est en qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité de préparateur au baccalauréat que je suis resté.
Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!
Je fais bien ce que je peux—lui aussi! Il voudrait se débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais mieux en _bachellerie _que lui,—moi nourri dans le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques des distributions!…
Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.
Café Molière.
Nous allons au Café Molière.
Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.
Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.
Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux— bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.
Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu—je n'ai pas de fortune à manger—mais ce voisinage me va!
Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.
Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d'avoir eu—comme leur père—la vertu de la lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière…
Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal fait—ils ne s'amuseraient pas de si peu.
Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme… ils savent trop combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent facilement insolents!… Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la première fois peut-être.
On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.
J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.
C'était le frère d'un de nos anciens condisciples qui se battait; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir, abrités derrière un bouquet d'arbres.
Il m'est venu des idées folles par la tête. J'aurais voulu être le témoin du blessé, prendre l'épée tombée de ses mains.
J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité—par besoin d'action ou par orgueil, je ne sais pas!…
Legrand est comme moi—pis encore…
C'est un homme de théâtre.
Je crois sur ma parole qu'il préférerait être blessé, pour avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu'a fouillée l'épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodrames.
Il le voudrait, il en crève d'envie, j'en suis sûr!
Je suis plus lâche…
Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.
Est-ce parce que je trouverais là l'occasion d'être l'égal d'un riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si le fer entrait bien?…
Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore à faire avant de mourir!
En me tâtant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manquerais pas de toupet sur le terrain.
Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.
Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d'empoigner l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.
Nous serions certainement arrivés à un duel avec n'importe qui, si un jour le père Legrand n'avait dit à son fils:
«Tu tiens à aller à Paris?—Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent francs par mois.»
Legrand voulait m'emmener.
J'en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son geste menaçant—les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas majeur encore!
J'ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j'ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité.—Pourquoi me retient-on ici?
Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu'à vingt-et-un ans!
UNE OUBLIÉE
Mais la physionomie de la maison change tout à coup…
Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.
La barrière de glace qui séparait Vingtras senior et Vingtras _junior _est trouée, et désormais la vie est moins pénible; toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.
Qu'est-ce que cela veut dire?
J'ai oublié qu'il y avait au pays jadis une créature qui m'aimait, qui fut la protectrice de ma vie d'enfance… qui depuis notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois—deux fois seulement—mais qui n'a pas cessé de penser à moi. Bonne mademoiselle Balandreau!
On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu'elle est depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu'elle parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui annoncer qu'elle voulait—quand elle mourrait—laisser au petit Vingtras ce qu'elle avait.
Mon oncle m'avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier. Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?
Toujours est-il qu'on connaît à la maison—sans m'en rien dire— la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà pourquoi on me ménage maintenant.
Un jour ma mère m'appelle.
«Jacques, ton père a à causer avec toi.»
Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la table, mon père me la montre et dit:
«Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?»
Oh! J'ai compris… et les larmes me sortent des yeux.
«Morte… Elle est morte?…
—Oui: mais elle te fait son héritier.»
Mes larmes coulent aussi fort.—Je regarde à travers ces larmes dans mon passé d'enfant.
«Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.»
Son grand fauteuil? La table où elle mettait la nappe pour moi tout seul? Sa commode avec des crochets dorés? La chaise où je m'asseyais—meurtri quelquefois!… Brave vieille fille!
Ma mère reprend:
«Mais tu es mineur.»
Ah! je m'en aperçois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!… Avec ces treize mille francs-là je retournerais à Paris—on aurait de quoi acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour faire évader Barbès…
Il m'en passe des rêves par la tête! Des rêves qui brûlent mes pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant. Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir… mais je l'arrête.
Je me suis enfermé seul avec ma douleur.
J'ai pleuré toute la journée comme un enfant!
7 juin.
Dix heures cinq minutes, sept juin!
_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg, de lâcher Nantes, de filer sur Paris.
Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.
On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père, il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»
«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?
—Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi. Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»
Vous le savez?—Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton… Oh! le sang m'en bout dans les veines, à y penser!
Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez, demandez-moi la promesse qu'il vous plaira—et que je tiendrai. Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne suis plus un gredin et un vagabond.
On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira quarante francs par mois—plus cinq cents francs d'un coup pour m'habiller et m'installer à Paris.
J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents contre la conscription.
«Quand aurai-je ces cinq cents francs?
—Dans huit jours.»
C'est long!…
Je commande des habits chez le tailleur en vogue.
Qu'ils soient prêts samedi, surtout!
Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.
Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.
«Tu vas donc me quitter en me haïssant?
—Non, non… Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots… mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop malheureux!…»
Adieu! adieu!
Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer, j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!
J'ai passé avec eux la dernière soirée.
«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»
Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le bras à tous deux.
Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui m'aimaient bien tout de même!
16 Paris
Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.
Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus, où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!
«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?
—Oui, hôtel de la Monnaie.»
Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai que le temps de chercher un logement définitif.
J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.
J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé tout entier dans mes colères de province.
En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant un petit battement de coeur.
Je vais rue de La Harpe.
Elle est là—le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés dans le compte.
«Les voici.»
La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre amoureux, elle va se marier, paraît-il.
Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!
J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était bonne fille.
Hôtel Jean-Jacques Rousseau.
J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.
M'y voici.
Une vieille femme—à tête de paysanne corrigée par un bonnet à rubans verts—est assise et tricote dans le fond du bureau.
Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.
Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de libre.
Causer?—Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée: on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.
La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.
«Combien?
—Dix-huit francs.»
Elle reprend:
«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes étudiant?»
Va pour étudiant!—J'écris «étudiant» sur le livre de garni.
Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!…
Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre le mieux à l'ambition et au caractère de son héros…—C'est à donner la chair de poule!
Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin—sur une tuile rongée—un chat qui me regarde avec des yeux verts.
Je suis installé.
On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit, effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du camphre. On a ajouté à mes gravures un Napoléon au siège de Toulon, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout bien réfléchi—je cracherai dessus de temps en temps.
Je meurs d'ennui chez moi!
J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais faim la nuit… J'étais heureux parce que je me sentais libre!
Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois plus grande, où je puis faire les cent pas.
C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître dans Paris!
Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui j'entre dans la vie.
Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!
J'ai de l'argent, heureusement!—Courons après les camarades!
Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du vin à douze… je demanderai le cabinet qui donnait sur le jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les purs se fâchent!
Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous voudrons.
Je m'étais toujours dit:—«Dès que tu auras de l'argent, il faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»
Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.
Ohé! la marchande de moules!
Je demanderai du veau braisé—je n'ai jamais mangé mon content de veau braisé.
Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les carriers du voisinage!…
Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me revoir.
«On disait que tu étais parti pour les Indes!
—Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?
—On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»
Je cours rue Taranne au restaurant Petray.
Ce n'est pas le chand de vin du quartier. Ce n'est pas la crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire tremper la soupe.
Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur sa croûte.
Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si claire.
Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des sauces. Cela sent bon, si bon!…
Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses invitations de trois ans.
C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des fleurs en plein champ.
On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et avait un grand parfum de campagne.
Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison Vingtras!
Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume de cuisinier.
«Garçon, l'addition!
—Vingt-quatre sous!»
J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas mieux, voyons!
Quelle demi-heure exquise je viens de passer!
Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur, un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre le bout de mon cure-dent.
L'égoïsme m'empoigne!
Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?
Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.
Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui, sortons!
«Garçon, payez-vous!»
Payez-vous: avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne, avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs blanches et de petites soeurs jaunes.
Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à chaque instant la place où dort ma fortune.
«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»
J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.
Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil—jeté par pose —sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.
Tous les bonheurs!
J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée bleue…
«La bouquetière! Vite un bouquet!»
Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon habit me va bien, on dirait.
Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s'appelle Vingtras[11].
Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.
Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère.
Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez Mme Petray y passe.
Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire craquer ma culotte.
Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!—C'est là qu'on faisait les parties de barres, au temps du collège.
Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me revient à la mémoire et va me gâter ma journée!…
J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où étaient les femmes.
Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le corsage échancré!… Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en province… Au quartier Latin non plus!
Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.
Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur enfant:—«Va, va, fais aller ton cerceau.»
Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «Faites à celui qui sera le plus tôt à la grille!»—et, tandis que les gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.
Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de soie ou d'indienne…
J'ai dîné au café!
Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.
Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées, dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop vilain effet.
Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre sur les fraises.
Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous—sans vin. Je n'ai pas bu de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.
Je n'ai pas besoin—comme jadis, quand je cherchais Torchonette —de me donner du courage.
Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là… J'ai de quoi me payer une bouteille aujourd'hui.—Mais pourquoi?
J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!… Cela vaut mieux que dix canons de la bouteille.
Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!
Peur?…
J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le 3 décembre: «Mort à Napoléon!»
Encore ce souvenir!—Faiblesse!… Regret d'enfant!…
«Garçon! le Journal pour rire!…»
Où irai-je finir ma journée?
On donne Paillasse à l'Ambigu. Va pour Paillasse!
Sacrebleu, c'est beau, la scène où Paillasse dit, en s'évanouissant: j'ai faim!—C'est beau, l'acte de la maison vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros pain!
En sortant, je suis allé m'asseoir à l'Estaminet des Mousquetaires, plein d'hommes de lettres, plein de comédiens, plein de femmes encore!
J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations douces et fortes.
Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce l'émotion de ces heures si saines?
Je ne sais!—mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur: frisson de froid ou frisson d'orgueil.
Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier…
Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs; on voit à cent pas devant soi… mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et emplit toute la chaussée…
Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!
17 Les camarades
J'arrive chez Petray.
Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en attendant.
Je prends le journal, comme s'il devait y être question de moi, de mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant: qui est allé aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu, trapu, et qui va compter dans Paris.
Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime, d'insouciance robuste et de confiance en moi!
C'est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable. —L'air d'un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de droite et de gauche comme s'il avait peur de la Bouche de fer, vêtu d'un paletot sombre et coiffé d'un chapeau triste.
Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa mine et son costume.
«Je t'aime encore mieux dans les rôles de cape et d'épée, tu sais! Tu ressembles à un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromètre.
—Rôles de cape et d'épée! fait-il avec un sourire de Tour de Nesle: cinq manants contre un gentilhomme—ce temps-là est passé—c'est maintenant dix sergents de ville contre un républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison! On voit bien que tu arrives de Nantes! Vingtrassello, il n'y a plus qu'à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à faire de l'alchimie sociale comme un sorcier… J'ai le costume de la pièce!»
Il a dit juste, le théâtral!
Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier, pendant que je me promenais,—mais j'ai chassé ce souvenir, je lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»
N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il enténèbre déjà ce restaurant!
Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout bas!…
Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragédie, le sang! Je n'ai pas respiré la fange, je n'ai pas senti derrière moi l'oeil des espions.
La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d'État; maintenant c'est autre chose.
On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire… Les mots sont saisis au vol… les gestes et le silence sont mouchardés… Oh je sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne! Mes impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané, rayé de sale tout d'un coup…
Quelle pitié!
Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos faces s'essaient à mentir—parce qu'un homme à mine douteuse vient d'entrer et s'est mis dans ce coin…
Legrand m'a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au collège on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant arrivait.
Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon père me battait devant le collège assemblé! Je pouvais faire le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche!
«Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!
—Plus bas, plus bas donc!»
Justement, le garçon a cligné de l'oeil du côté de la mine douteuse, pour nous faire signe qu'on écoutait, et tout le monde a dit: «Plus bas, plus bas!»
Voici d'autres camarades!
Mais ils n'ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes gestes que la dernière fois où je les vis!…
Les mains dans les manches, eux aussi: le pied traînant, la lèvre molle…
Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation est gelée.
Ils m'envoient des coups de genou sous la table.
Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme? Il y a peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le canon!…
Non! c'est bien Décembre qui pèse sur nous; mais point le souvenir de ce que j'ai dit en ces heures de désespoir: c'est la peur de ce que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que Décembre a créé.
L'homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.
Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive!
Je tire ma bourse.
«C'est moi qui paie, voulez-vous?
—Allons, si tu es riche!
—J'offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il?
—Non, non», disent-ils d'une voix fatiguée, d'un air indifférent, et nous sortons.
J'étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors désespéré.
Cette séance d'une heure m'a montré dans quel ruisseau j'avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire!…
«Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer au coup d'État…»
Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.
Pourquoi Renoul et Rock n'étaient-ils pas là?
«Où est Renoul? Que fait-il?
—Entré au ministère de l'instruction publique comme surnuméraire.
—Où demeure-t-il?
—Encore rue de l'École-de-Médecine, mais non plus au 39; plus haut, près de chez Charrière.»
J'y vais:
La concierge me reçoit mal—on dirait qu'elle croit que j'en suis.
«C'est au cinquième.»
Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son bureau.
En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de chambre.
Mais c'est la peste du chagrin, la gale du désespoir!… Il a l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?
«Tu as été malade?
—Non…»
Lisette arrive.
Oh! non, vous n'êtes plus Lisette!
«Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux?… Vous ne m'en voulez pas?… Ce n'est pas parce que ma visite vous déplaît?
—Mais non, non!»
Un «non» qui jaillit du coeur.
«Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te croyions perdu, enlevé, mort.
—J'ai eu ma part de supplice, en effet…»
Je leur racontai ma vie de Nantes.
Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce qu'il reste trop loin.
Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.
Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le concierge et les voisins; ils savent qu'on a été absent pendant les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et les poursuites, et l'on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et sa douleur.
J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abordé Renoul. C'est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.
Il me paraît bien changé.
Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à la défaite une consolation.
Il a le goût du complot, l'amour du comité dans l'ombre. Est-ce croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et fait toc toc à tous les placards. Il sait que, s'il y avait quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.
Rock s'ouvre à moi—autant qu'il peut—il ne peut pas énormément.—Plus tard, il me dira tout, dès qu'il aura reçu du «centurion» le droit de me communiquer le mot d'ordre.
Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.
«Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit savoir ton retour, à la préfecture de police!»
Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n'était pas sûr.
Il n'y a personne.
N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi découragé.
Je m'accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis à ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!
Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais délivrée du joug paternel, et je t'amenais fière et résolue dans la mêlée!
Il n'y a plus de mêlée; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de polichinelle dans la bouche. C'est à se faire sauter le caisson, si l'on ne se sent pas le courage d'être un lâche!
Quand j'ai lâché en fermant ma porte, le cri que j'avais gardé au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin plein d'agents et de soldats; à ce bruit, on a dû se demander dans la chambre à côté, s'il y avait par là un sanglier mangé par des chiens!
Ah! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient dévorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?
Que je ne dise rien?… de combien de semaines, de combien de mois, de combien d'années?…
Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris goût à la vie!… qui avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses!…
Malheureux! Il n'y a plus qu'à se tapir comme une bête dans un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur!
Je le sens!… c'est la boue… c'est la nuit!…
J'ai fermé ma fenêtre du geste d'un dompteur qui boucle la porte de la cage où est le tigre et s'enferme avec lui.
RÉGICIDE.
Il m'est venu une pensée!…
Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de la nuit.
Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison—il faut voiler ton oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.
Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter et faire le coup…
Je n'oserai pas tout seul!
Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'expérience et qui approchent les hommes influents du parti.
Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.
Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquième de la soirée, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil écarquillé, la bouche béante.
«Laissez-moi!…»
Je les écarte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le coin; il se relève gauchement avec des allures d'estropié.
C'est qu'aussi j'ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi qui venais parler du salut de la patrie!… Oui, je venais pour cela!
Le salut de la patrie!—Et qui donc veut la sauver?
Ce n'est ni celui-ci, ni celui-là! À aucun je n'ose confier ce que j'ai rêvé, ni dire que j'épargne mon argent pour réaliser mon projet!… Car je l'épargne, je ne vis de rien.
Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai en bouquets.
…………………
Personne qui m'écoute, ou qui m'ayant écouté, m'encourage…
«_Faites le coup! _nous verrons après», répondent quelques-uns.
D'autres s'indignent et s'épouvantent.
«Ne les écoutez pas!… Vous inspirerez l'horreur simplement et cela ne mènera à rien, à rien—me dit avec sympathie et effroi un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je dois croire. Chassez cette idée, mon ami! Réfléchissez pendant dix ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!…»
Et comme je murmurais: «C'est pour qu'IL n'y soit plus!
—Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et déporter en masse! Vous n'avez pas ce droit là!…»
Il ne faudrait écouter personne.
Le courage me manque.
J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je commanderai le feu en tête du groupe; mais voilà tout… Et encore, je demande que l'insurrection soit prête derrière… moi; que ce soit le commencement d'un combat!…
Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'étais seul à avoir décrété la mort!…
J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorité, avant de confier aux intimes l'idée qui avait traversé mon esprit et me brûlait le coeur.
Puisqu'il n'y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.
Rock me répond comme on m'a répondu déjà:
«Cela ne servirait à rien, à rien!… N'y pense plus!»
Mais il ajoute: «Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus qui s'en occupent. On te préviendra. Ne tente plus de démarches, ne bouge pas!… Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être arrêter aussi!…»
Ah! il a raison!… Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!
Donc il n'y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la République.
Mon rêve est mort!
Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que c'eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la face—un homme pâle, que j'ai frappé… Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût spécialement l'assassin!
Il n'y a plus qu'à rouler sa carcasse bêtement, tristement, jusqu'au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt que par le combat—j'en tremble[13]!…
Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d'or, pour acheter des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on m'arrêterait, afin qu'on ne crût pas que j'avais du courage par misère et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.
Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira au moins à me consoler.
Mais la consolation ne vient pas!
Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières; dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée; il y a autant de bruit et d'éclat dans les cafés; pour trois sous on a toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue—mais je n'ai plus le même regard, ni la même santé! Je n'ai plus l'insouciance heureuse, ni la curiosité ardente; j'ai du dégoût plein le coeur.
Je dois avoir l'air vieux que je reprochais à mes amis; j'ai vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-être, parce que j'étais monté plus haut sur l'échelle des illusions!
Oh! je voudrais oublier cela… en rire… m'enfiévrer d'autre chose!
Contre quoi se cogner la tête?
Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!
Nous campons dans les restaurants des Halles où l'on passe les nuits.
On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre!
La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend méchante.
Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte!
On nous défend de faire tant de bruit.
Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter des harangues, crier: «Vive la République!» que nous sommes ici et que nous poussons des hurlements.
Notre colère de bâillonnés s'y dégorge, nos gorges se cassent et nos coeurs se soûlent…
Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là!
L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père Mouton, avaient déjà fait un trou.
Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs; je les retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes poches.
Oh! j'ai eu tort!
Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite—le soir de mon arrivée—un mobilier de pauvre, et porter cela dans une chambre de cent francs par an dont j'aurais payé six mois d'avance.
J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées—bien à moi! clef en poche!
Je pouvais regarder en face l'avenir.
Ah bah!—Je ne pouvais pas être heureux! Quelques sous de plus ou de moins!
Petit à petit, d'ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une ironie de crocodile.
Je me retrouve avec mes quarante francs par mois—la même somme que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république et en pleine bohème.
Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on vivait avant décembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le père Mouton.
Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.
Non. Pas de dettes!
J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.
D'ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui n'ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.
Je préfère me réfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus de mon revenu misérable; le soir, travaillant pour moi seul, cherchant ma voie, méditant l'oeuvre où je pourrai mettre mon coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.
Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail! Tu ne peux charger ton fusil! Prépare un beau livre!
18 Le garni
Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.
Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire. Dans ce cours-là, il n'y a que les garnis de maçons—du côté de la place Maubert.
Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prêt à me faire un mauvais parti.—Je ferais blanchir, tapisser, coller du papier… Où irait donc se loger le pauvre monde?…
On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux—à savoir: un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux maçons—on me toise avec défiance et l'on me renvoie lestement. Si l'on m'accueille, il faudrait coucher à deux avec un limousin.
J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!…
Je me trompe quelquefois du tout au tout.
Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu'il me faut, quand la propriétaire m'a posé une question qui équivalait à celle-ci: «Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?»
Sur ma réponse négative:
«Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas d'état?»
Du haut de l'escalier, elle m'a encore regardé avec mépris:
«Va donc! Hé! feignant!»
Enfin je suis tombé sur un logement qu'on ne voulait pas me montrer d'abord.
Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme au lieu de répondre à mes questions.—Quel étage? Est-ce libre tout de suite?…
Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de faire de grands calculs.
«Je crois que ça pourra aller», a-t-il dit cependant, au bout d'un moment.
Se tournant vers moi:
«Combien avez-vous?»
Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprête à répondre.
«Je te dis qu'il ne pourra pas entrer», dit la femme.
Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?… Non, c'est bien d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.
«Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis!»
Ah! quel coup!—Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a cogné contre le plafond; ça a fait clac comme si on cassait un oeuf.
Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.
«La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu'il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c'est entendu… Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit… Voulez-vous vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de mesurer, ôtez votre chapeau!»
Il me mesure.
«Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.»
Deux pouces de marge! Mais c'est énorme! Avec deux pouces de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser pousser mes ongles, par exemple!
Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.
J'ai tant trotté, traîné, j'ai été si mal reçu, si mal jugé, depuis que je cherche des logements, que j'ai hâte d'en finir. Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en faut!…
«Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.
—Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!»
Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me conseille de ne pas louer ce cabinet.
Je me gratte la tête pour réfléchir,—et aussi parce qu'elle me fait encore mal,—et je me décide.
«Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.
—Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.
—Tenez, voilà vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.»
C'est petit la pièce, mais la rue est centrale, c'est très central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.
J'ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres. Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas le lâcher.
Mon Dieu, pour ce que j'ai à faire, ce n'est pas absolument nécessaire d'être dans le centre et d'avoir la rue des Noyers devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la Parcheminerie à droite! Je n'en aperçois pas tout de suite le grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je ne pouvais décidément pas trouver mieux.
Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez… si un soir… j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir… (il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir l'amour s'en mêle!… eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas, moi je fermerai les yeux…»
J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on peut la mettre. On peut même faire une petite pièce de ce renfoncement.
«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir, m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça tout à l'heure… Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une fois!»
Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y en a pas.
Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!… Ce n'est pas probable. S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne pourraient pas tenir.
C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge —et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.
Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout de mon long. C'est une habitude à prendre.
Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme celle de Robert Macaire.
Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.
Je pourrai amener… Ô amour!
J'ai ce renfoncement où je n'ai qu'à méditer—pas autre chose! et à méditer sérieusement et longtemps—car on ne s'amuse pas là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.
Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de l'odeur de friture dont la maison est empestée.
Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?
J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on a toute la place qu'on veut pour se promener!
Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de gauche dans un grand lit—comme une courtisane ou un saltimbanque!
Vendredi, 7 heures du soir.
Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une infection—elle ne devait pas être fraîche… non plus!…
Samedi, 7 heures du matin.
Tiens! une de mes deux punaises!
Pas de fla fla.
Je vis comme cela sans faire de fla fla, dans mon petit intérieur.
«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon correspondant, qui savait que j'en cherchais un.
—Oui, Monsieur, rue… entre la rue de la Parcheminerie et la rue des Noyers.
—Ah! c'est très central!»
Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement, l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.
Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne pourrais plus entrer dans mon réfléchissoir.
Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine; samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!
J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le friturier me donne les raies dont on ne veut pas—en tout cas il me donne des têtes, beaucoup de têtes.
«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»
J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des arrivés!
J'ai dit:
«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau que je préfère.»
J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.
Où est Legrand?
Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!
On-dit!… Il y a bien des bruits qui courent.
Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!
On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!
Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes— trop courtes de jambes, décidément.—Ce n'est pas tout à fait assez, deux pouces de marge!… C'est monotone, presque humiliant de vivre en chien de fusil, l'estomac vide… Il crie, cet estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça vous assourdit.
Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander des queues—pas toujours des têtes! On m'a donné des queues, mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait toute la nuit.
Qui est là?
Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil— comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie d'accrocher, c'est mes jambes.
Je leur ai fait une petite balançoire—ça les délasse beaucoup.
Je dormais, les jambes en l'air…
Et l'enfant prodigue revint (Bible, vers 11.)
On frappe à ma porte—on la pousse—c'est Legrand! Je ne me dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de chaussettes—un vêtement complet—un chapeau mou—tout neuf —cinq livres de beurre salé—et qui a disparu sans donner de ses nouvelles pendant un mois!… Je ne me dé-ran-ge-pas!…
À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent blessé.
Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
Il faut tout pardonner à qui a souffert.
Legrand ne s'est pas jeté dans mes bras—il n'y avait pas de place, c'est trop bas.—Je ne le lui demandais point.—Une foule de raisons!—Il ne s'est pas jeté dans mes bras, mais il m'a tout conté; il m'a mis son coeur à nu!…
L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un béguin qui l'a perdu!
Legrand, sans en dire rien, aimait. Ayant reçu ces choses de chez lui, il les a portées dans la famille de sa_ connaissance _qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses chaussettes, et puis l'a flanqué dehors.
Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui répugne de salir un souvenir de tendresse.
En attendant, il n'a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la dent, et il vient me demander un bout d'hospitalité.
Une petite sole aussi, s'il y a moyen… il a bien faim…
Je lui ai pardonné.
Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!
J'obtiens même, à grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui et des têtes de merlan pour moi.
Il veut se coucher maintenant.
«Tu n'as pas peur de te coucher comme ça après dîner?»
Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en eût toujours un ou la moitié d'un sur l'escalier!
J'avais deux pouces de marge… Legrand a la tête de trop! Il la met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!
«C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se décourager, allons! Cherchons.»
En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes à l'intérieur, s'il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y passer sa tête.
Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là; mais cette tête remue; les voisins des mansardes, d'abord étonnés, se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.
Legrand a peur d'être égratigné par les chats.
Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander du luxe quand on en est où nous en sommes!
Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les jambes dans le corridor, les jours où il n'est pas _d'escalier. _On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le chatouillait aussi (c'était pour avoir le beurre) et lui faisait ki-ki dans le cou.
Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le moment.
Il n'est pas né dans le professorat et perd la tête à l'idée d'être pion… Le jour où il aura de l'argent, il le jettera sur la table en disant: c'est à nous! il n'est pas seulement long, il est large, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle universitaire, apporter plus à la masse.
Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je gagnerais notre vie, avec mon éducation. C'est que j'en ai, de l'éducation!
19 La pension Entêtard
Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge d'âmes; c'est comme si j'avais fait des enfants.
Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j'ai vu avec Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d'abord—il m'est venu des moustaches.
Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.
«Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garçon, vous ne trouverez rien pour le moment.»
Il faut que je trouve! Legrand a faim—j'ai faim aussi…
Le père Firmin continue à me déconseiller l'enseignement à une si mauvaise époque de l'année.
Il ne sait pas que Legrand a aimé et que nous en portons le châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la connaissance et le pain manque!
«Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque chose.»
Il feuillette son registre.
«Voulez-vous aller à Arpajon?
—Je voudrais ne pas quitter Paris.
—Ah! ils sont tous comme ça… Paris! Paris!…»
Il continue à feuilleter le registre…
«Mon cher garçon, rien à Paris—rien!… qu'une place au pair, rue de la Chopinette—chez Ugolin—nous l'appelons Ugolin parce qu'on y crève la faim.»
Je ne puis accepter le pair—le pair, c'est la vie pour moi, mais pour Legrand, c'est la mort.
Madame Firmin intervient.
«Dis donc, Firmin? dans les places où l'on siffle?…
—Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d'une place où l'on siffle?»
Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la situation, je déclare qu'au contraire j'adore ces places-là. «C'est ce que je rêvais, une place où l'on siffle.» Nous verrons ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne pourrais pas dormir de la nuit.
«Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous avez le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.»
Le déjeuner au pupitre!… quinze francs par mois—c'est dix sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!…
Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.
INSTITUTION ENTÊTARD
Une immense porte cochère avec deux battants.
À gauche la loge.
J'entre.—La concierge est en train de faire cuire du gras-double.
«M. Entêtard?»
Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.
«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?
—Vous faites erreur…
—Si, si, je vous remets bien!
—Je vous assure, madame…
—Pour les saucisses alors?»
J'essaie d'expliquer le but de ma visite.
«Je répands l'éducation…
—Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.
Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!
Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas monter par-dessus le mur!…
En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après, la portière au gras-double qui sort.
C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur cette fois.
«Je viens…»
Il m'interrompt d'un air entendu:
«Vous venez pour les saucisses?
—Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.
—Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»
Je proteste de ma sincérité.
«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre affaire.»
Je traverse la cour.—Quel silence!…
Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»
Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.
J'y vais tout droit—tant pis!
Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure—un gros oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit polisson!»
On ouvre au petit polisson…
Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes mes forces le nom du placeur:
«Monsieur Firmin!…»
Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour les confitures.
Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du savon dedans:
«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»
Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite salle.
«Ne criez pas si fort!…»
Je le faisais dans une bonne intention.
Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin et me dit:
«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»
Je m'incline—décidé à ne m'étonner de rien.
M. Entêtard a encore un mot à ajouter.
«Une observation! Êtes-vous fier?»
Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.
«Oui, monsieur, je suis fier.»
J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête quoique mon col en papier me gêne beaucoup.
«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens fiers ici.»
Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!
«Il y a fierté et fierté…»
Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!
«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas—pas plus qu'il ne faut, toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet…»
Un gros, un petit sifflet?—je ne sais pas.
J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se dévernissent sous ma langue.
J'arrive le lendemain à sept heures du matin.
«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le concierge la veille.
J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de voleurs.
On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.
«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»
Il me parle en chemise.
«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui tenait la boîte.—Il y faisait de l'or, monsieur!—Mais M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout de suite fait des dettes, et va comme je te pousse!… Il s'est enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en est aperçue, allez!… Il n'a pas encore payé les caleçons, pas davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne, personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de fourrage…
—Au marchand de fourrage?
—C'est pour le cheval—il y a un cheval et une voiture, vous ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»
En effet, je suis bonne d'enfants, le matin et le soir. Je suis professeur dans le courant de la journée.
À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans l'étude.
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au bord.
La confiture en premier?…
En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus…
Le second jour, des pommes de terre frites.
Le troisième jour, des noix!
Le quatrième jour, un oeuf!…
Cet oeuf m'a refait—on me donne un oeuf après tous les cinq jours, pour que je ne meure pas.
Heureusement, un gros croûton—mais les Entêtard ne paient pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe à midi—un déjeuner qui sent bon la viande!
Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.
J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.
Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est vrai, l'albumine de l'oeuf,—et l'on dit que l'albumine c'est très nourrissant.—Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les quatre jours, c'est trop peu pour moi.
Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le dîner-soupatoire, neuf sous!… Nous avons vendu à un usurier mon mois d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions dix à la fin du mois.
C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions; ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…
L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremble…
Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à domicile.
J'ai déjà usé un sifflet.
Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.
V'là vot' fils que j'vous ramène…
Je siffle. Les enfants descendent.
La mère a fait la toilette à la diable… Elle n'a pas que lui, n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!… Elle me crie souvent de la fenêtre:
«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»
Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…
Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.
Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui crient:
«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»
Non, qu'en ferais-je!
En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.
On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à tout le monde.
Beaucoup de ces enfants sont jeunes—tout jeunes—ils ont des pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!
«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»
Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au début!
Je remets en place la petite chemise.
On a l'air content—j'ai le geste pour ça, presque coquet, il paraît, un tour de main, comme une femme frise une coque ou une papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai opéré.
«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom) il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de rouler… À lui le pompon!…
On attaque la voiture de l'institution quelquefois.
L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!… Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.
On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé saucisses et caleçons.