DÉDICACE (continued 4)
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La scène a duré longtemps.
On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement… heureusement la police est intervenue.
J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser —moi républicain—à un sergent de ville de l'empire… J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas toujours ce que l'on préfère.
À moi le pompon!
Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet, mon mouchoir… et je donne mon petit tour de main sans en être pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la main à l'ouvrage.
Fin de mois.
La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce soir.
Joie saine de recevoir un argent bien gagné—je puis dire bien gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux personnes—un travail d'homme et un travail de femme: l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.
J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.
Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.
J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.
Je pars sans mes appointements.
La rentrée est terrible.
L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!
J'explique qu'il y a eu oubli, retard… que c'est pour demain…
«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!» grogne le juif.
Jeudi, 5 heures.
M. Entêtard n'a pas paru!…
Autre signe: c'était mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisiné. C'est le troisième raisiné de la semaine. On veut m'affaiblir.
Je guette à travers les carreaux de la classe… les quarts d'heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.
Que dira le juif?…
Je n'ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine. Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront couchés!… Peut-être Legrand sera mort…
Ils sont couchés, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul—qui voit sa tête par la tabatière—Dieu seul sait ce qu'il a souffert! Il me confie ses angoisses.
«Les heures étaient des siècles, vois-tu!»
C'était mon tour d'être de lit, mais je me suis mis _d'escalier _pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte toujours les pieds en descendant.
6 heures du matin.
Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir, descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir, j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur répondrais-je?
Vendredi.
Quelle journée!
J'ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.
«Trop, trop pressé en ce moment!»
Il m'a éloigné d'un geste rapide…
«Ce soir, alors?
—Oui, oui! ce soir, ce soir!…» et il a disparu.
Six heures sont arrivées!—Où est Entêtard?…
Le cocher m'appelle…
Que faire?
Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.
7 heures.
Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l'institution.
Où est Entêtard? J'appelle!
J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle l'enfant qui s'est égaré dans la forêt.
L'écho me renvoie Têtard, rien que Têtard! Entêtard ne vient pas.
Mais sa femme doit être là.
Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces volets…
On ne m'ouvre pas.
Une fois, deux fois!
J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon dû!
Lanterne rouge.
Je suis chez le commissaire, accusé de m'être introduit chez Mme Entêtard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa chambre à coucher, où elle s'était réfugiée pour m'échapper.
Elle a fermé une porte, deux portes! Je les ai forcées; je criais: Quinze francs! Quinze francs!
En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.
Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un jupon et un petit tricot.
Nous sommes donc chez le commissaire.
M. Entêtard paraît…
Il sort de je ne sais où, l'air accablé, et plonge dans le cabinet particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de moi; on craint une scène de honte et de douleur.
Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien revient un moment après, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse sur mon banc et me dit à demi-voix d'un air sympathique et entendu:
«Avez-vous de la fortune?!!!!!
—C'est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s'arranger.
—Ça ne s'arrangera donc pas?…»
Une voix à travers la porte:
«Introduisez le sieur Vingtras.»
Je pénètre.
Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:
«Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est là que la police est venue vous trouver.
—Monsieur…»
Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase à placer.
«Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se précipitent sur les honnêtes femmes; mais ils les choisissent généralement jolies. Madame Entêtard est laide…»
Je fais un signe de complète approbation.
«Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la tête… Mais il reste un point à éclaircir! On vous a entendu crier «Quinze francs, Quinze francs!» Offriez-vous quinze francs, ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des faits. Si Mme Entêtard était dans l'habitude de vous donner quinze francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous; votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voilà tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravité.»
Vivre de prostitution!—comme rue de la Parcheminerie, alors!— Cela eût mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!
Ah! mais non!
Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.
Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications—«le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné!»
Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j'ai des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.
Il sourit.
Je dévoile tout!… Je lève les caleçons, j'éventre les saucisses, je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur, déposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!
Voilà pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!—mais ce n'était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation pour faveurs fournies par moi antérieurement.
«J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.
—Hé! c'est un prix!… Mais c'est question à débattre entre les deux sujets.»
Le commissaire réfléchit un moment et reprend:
«Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes qu'ardentes… Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre jours, mais si ce que vous dites est vrai,—si vous pouvez faire constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf —aucun médecin ne conclura en faveur de l'attentat par la violence.
—N'est-ce pas, monsieur?
—Éteignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur laisser les quinze francs.
—Mais, monsieur, je ne suis pas seul!
—Vous êtes marié, diable!
—Non, mais je nourris un orphelin.»
Je fais passer Legrand pour orphelin—j'espérais attendrir! mais il a fallu laisser les quinze francs; les Entêtard poursuivraient, si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisiné, de chemises roulées, d'enfants mouchés, et je serai traité de voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet; et ce sera le second jour que Legrand n'a pas mangé!…
S'il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer!
Voilà mes débuts dans la carrière de l'enseignement!…
Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à sa famille—dans une lettre qui sent la queue de merlan—de lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.
Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.
Il part, un peu contrefait et un peu fou à l'idée qu'il pourra étendre ses jambes la nuit.—Étendre ses jambes!
Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la friture.
Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d'une nouvelle position sociale.
20 Ba be bi bo bu
Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.
Je vais chez M. Fidèle—un autre placeur.
M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.
Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour ouvrir la porte—il n'y a ni bonne ni domestique pour vous annoncer. On tourne le bouton et l'on entre…
Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières de pauvres diables; noires—du noir qu'ont laissé les pantalons repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui —dans des souliers percés—ont marché jusqu'ici, le ventre creux.
Un jour sombre, des rideaux verts, fanés—on retient son souffle en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture… du cabinet du commissaire—je m'y connais!—du corridor où l'on attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé…
On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait—comme au collège.
Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!…
J'appréhende le moment où mon tour viendra!
C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.
Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert!
Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:
«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de service? Avez-vous des certificats?»
Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!
Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans l'université.
«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans l'enseignement libre.»
Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison…
Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:
«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,—de huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer par là pour faire votre apprentissage?…
—Je veux bien.»
J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.
Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.
Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine, —les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte la brise.
Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur sa poitrine.
J'arrive chez M. Benoizet.
Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.
J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit: «Entrez!»
M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.
Je tends ma lettre.
«Avez-vous enseigné déjà?…»
Toujours la même question!—à laquelle je fais toujours la même réponse:
«Non, je suis bachelier.
—Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI, BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?— BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»
Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA, BE, BI, BO, BU—BBA, BBÉ… J'en ai les lèvres qui se collent!…
Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.
«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.
On en essaie.
Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure de libre à midi pour déjeuner.
Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!
J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!
Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.
Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je me suis juré d'être brave.
Mes élèves ont de six à dix ans.
Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux autres.
J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.
Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans pâte et bref dans patte; U est long dans flûte et bref dans butte.
C'est le 30… M. Benoizet m'appelle.
«Monsieur, voici vos appointements.»
Ah! celui-là est un honnête homme!
«Voulez-vous me donner un reçu?»
Je le donne.
M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:
«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer.
—L'odeur ne me dégoûte pas.»
J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris sa résolution.
«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.
—Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable—je pourrais le dire; vous l'êtes—l'incapacité même! Et de plus vous faites peur aux enfants.»
Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore! Mais quant à faire peur aux enfants!…
«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir qu'ils vous embêtent… Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien! vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez—ni vu, ni connu.—J'ai bien l'honneur de vous saluer!…»
Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa brusquerie:
«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là, voilà tout… trop vieux.»
J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!
Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de l'aveugle.
BAHUTS
«Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin,—qui est de retour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre ses mains—mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de bachelier!… C'est trop pour les pensions où il faut faire la petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas professeur…
«Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa, commencer dans son lycée… Vous secouez la tête, vous avez l'air de dire: «Jamais!»
En effet, je secoue la tête et je dis: «Jamais!»
Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d'un maître d'études. J'ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon tour les élèves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.
Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'idée qu'il se trompe ou me trompe.
Je frapperai à d'autres portes… J'irai chez Bellaguet, Massin, Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:
«Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 francs—je sais bien le latin, vous verrez!—essayez-moi, faites-moi faire un thème, un discours, des vers…»
J'ai commencé par Bellaguet.
Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d'ancien «Bonaparte».
—VOUS ÊTES TROP JEUNE.
M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!
«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas!… Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à seriner les élèves.»
C'est ce que le père Firmin m'avait dit!
Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.
Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer par le bagne du pionnage.
«Merci, monsieur.»
M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de l'Université, las de sa chaîne:
«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les mettez pas!»
Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!
J'ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix; on n'a voulu de moi nulle part.
Je n'ai pas de certificats;—trop jeune ou trop vieux, c'est entendu!
Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.
C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.
On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir le soir de sept à huit.
Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et presque toute la soirée à moi!
«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une réputation, des titres… il écrit et il est agrégé.
—Vous l'appelez?…»
Il me donne le nom.
C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.
C'est donc lui que je remplacerais!
«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la place de cet homme… S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi; mais je ne veux pas lui voler son pain.»
Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne m'écrira jamais, certainement.
N'importe!
Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.
On est lâche.
Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je pouvais m'acheter des habits et des livres… J'ai posé pour le généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette occasion-là!
Partout, de tout côté, c'est la même réponse.
«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir, cependant… puisque votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière de l'enseignement!…»
Je parais l'aimer?—Je la hais!
Vous invoquez la position de mon père?—J'en rougis!
Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à la Halle!
Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par mois.
Mes souliers se décollent, mon habit se découd…
Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour payer une chambre… mais je ne serai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.
On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on fait trois repas par jour—Je préfère crever de faim et crever de froid.
Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.
Le serment?
Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.
L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des domestiques!
Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs des placeurs!…
Je vais chez tous.
C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de sales déboires!
Professeur libre!—Cela veut dire partout: petite salle qui empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe… les appointements refusés, rognés, volés!…
Quelqu'un m'a dit:—«On s'y fait, on finit par aimer cette vie-là.»
Est-ce vrai?…
Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des livres des placeurs!
C'est fini!… Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai besoin.
À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.—À bas BA, BA, BU, BA!
J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.
21 Préceptorat. Chausson
Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus haut?
Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.
Secrétaire?
Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui tenir compagnie le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de huit heures à midi.
C'est ce que je rêvais!—J'aurais mes soirs à moi pour piocher.
J'arrive chez l'Autrichien.
Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles vides et de bouts de cigares.
On a dû faire une fière noce hier soir.
«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»
Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je viens comme secrétaire.
Je le lui dis.
«Qu'est-ce que vous me chantez?»
Je ne chante pas—je lui rappelle que c'est pour être secrétaire!
«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»
J'hésite.
Il était peut-être gris.—Il a mal aux cheveux… Il est impoli quand il est en chemise, mais redevient gentleman quand il est habillé.
Je pose le pantalon sur le lit.
L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son pantalon.
«Voulez-vous me donner ma jaquette?»
Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette—je lui donnerai une raclée, s'il y tient—c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.
Il insiste—ah! tant pis!—Je n'y tiens plus! et je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse!
J'y vais de bon coeur, mille misères!
J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.— Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!
C'est ma dernière tentative d'ambitieux!
Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.
Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?
Je voudrais bien!
Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!
Voyons à décrocher une place de précepteur!
J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable audace.
Il faut se donner du mal, frapper partout, n'avoir pas peur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.
Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur—au contraire! Mais j'ai frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal douloureux et héroïque.
J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont refermées avec mépris!… Courage, fierté, coeur et tête sont restés déchirés et saignants!
J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.
«Demandez cher!» me disait-on
J'ai demandé cher.
«C'est trop, ont répondu les payeurs.
—Demandez moins!»
J'ai demandé moins.
«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.
Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter, j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m'adressais.
Mais on m'a toujours éconduit!
Ces recommandations étaient toutes de hasard—de bric et de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.
_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l'empire. Plutôt l'hôpital!
Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à ça!
Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs— point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!… Il fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas d'autorité et le prive de prestige.
Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés?
……………
J'ai eu une veine!
Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je prends le parti de causer boxe et_ savate _avec lui pour ne pas trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.
Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu—et je me livre à la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.
J'arrive à être un_ tireur_—ce qui ne me donne pas mes entrées dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.
Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.
Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine, m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_ __parades_, des affiches pour la lutte, Au tombeau des hommes forts, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la séance!…
Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.
Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin. Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.
Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône, où est sa baraque.
Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes dans les _caravanes _célèbres.
C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.
On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.
Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose! Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête; parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!
Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d'épice.
J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera pas dans sa prochaine édition de l'Histoire de la littérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C'est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j'ose le dire.
Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre cents… C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!
Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.
Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d'élégance et de force!
Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.
Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire à l'anglaise de leurs travaux sérieux.
J'ai une société maintenant.—Il faut bien le dire, ce n'est pas à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les amitiés, c'est à M. Vingtras le savatier: à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de l'arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu'il n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.
J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques; on m'a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de famille! J'ai ce coup de fouet-là comme j'avais le tour de main chez Entêtard—et j'entends répéter ce mot flatteur: «À lui le pompon!»
Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et a besoin d'être pistonné pour le grec.
Il me demande si je voudrais pistonner le môme.
«Comment donc!
—Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.
Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour. —Il dit au bout d'une demi-heure de grec:
«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»
Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»
Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m'en laisse donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de chausson.
Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.
C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une distribution de prix.
«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.
—Dans l'estomac, houp! à moi, touché.
—Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant…»
C'est vrai—la peau est sur le cuir, le nez est à vif.
J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.
Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe…
Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de répétitions.
On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés comme du linge sale dans un panier!…
Trouverai-je encore un savatier amateur?
Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il me faudrait une petite avance, un capital!
J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept à minuit!
22 L'épingle
Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une longue barbe et un faux col de deux jours?
Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arrive un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je suis seul pour le moment, le peintre cuisant chez la voisine.
«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien tourné…»
Eh! eh!
«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais comme il faut et bien tournés!… Où trouver ça?»
Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné— il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.
«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart, quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je fréquente?»
Malhonnête, va!
Il poursuit ses recherches avec conscience—«Un tel, un tel!»— Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en secouant la tête.
«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!… Avez-vous du tabac, une pipe?
—Voilà…»
Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la tête… On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.
«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père… Qu'en pensez-vous?
—J'ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tourné…
—Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce pas? Vous y allez?…»
Je balbutie un peu et je finis par accepter.
C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.
Il faut s'habiller pour se rendre là.
Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y aller comme je suis.—Pantalon qui a deux yeux par-derrière, redingote à reflets de tôle…. souliers à gueule de poisson mort.
J'ai un vieil habit noir!—Il n'y aura qu'à mettre un peu d'encre sur les capsules des boutons.
Je me promène dans ma chambre, nu en habit.
Un coup d'oeil dans la glace!…
Ce n'est décidément pas assez.
Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
C'est le diable!
Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en médecine:
«As-tu un pantalon?
—Tiens, si j'ai un pantalon!… Regarde ça!»
Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.
«Peux-tu me le prêter pour deux heures?
—Mais moi!…
—Tu n'en as pas d'autres?
—J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir…»
On le peut, en le réparant comme une masure…
Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude d'une mère.
Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le fond… Je lui demande des nouvelles!
Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.
Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira— mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
Il n'a pas de vêtement long.
Lui, il apporte le pantalon—Qu'un autre y aille du pardessus!
«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»
On va chez Eudel.
Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus—avec des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.
«Cependant, si c'est indispensable!
—Merci, à charge de revanche!»
J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.
J'entends un petit craquement! Je ne dis rien… Eudel me retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit craquement.
Me voilà ficelé.
Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu descendre les escaliers en sautant.
Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en deux, sûrement—payer double place, alors?… J'ai juste six sous.
On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on a assez de moi, on n'en veut plus.
Quel ennui pour descendre! Je sue—tout le ventre de Tertroud est mouillé sur ma poitrine.
Je marche comme je peux—avec des airs bien équivoques! Je finis par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait l'air comme il faut et bien tourné…
Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!
«Monsieur Joly.
—C'est ici.
—Y est-il?»
Ah! s'il pouvait ne pas y être!
Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père insouciant?
C'est le fils!
«Vous venez pour la leçon?»
Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous…
Le monsieur attend.
Je me contente d'un signe.
«Vous avez déjà enseigné?»
Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec. Si je parle, je gonfle—on gonfle toujours un peu en parlant. Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le paletot craque.
Il continue à parler tout seul.
«Je voudrais, monsieur,—mais prenez donc la peine de vous asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention…»
Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est défaite par-derrière. Il m'expose son plan.
«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde—habitué aux belles manières— leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses de leurs petits.»
Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le fauteuil…
Il faut cependant que je réponde quelque chose!…
«Sans doute…»
Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers—c'est affreux! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de danger.
«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraissez sobre de gestes et de paroles… c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous entendre… C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»
Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je remue en largeur—ce qui veut dire: «non» dans toutes les pantomimes.
«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»
Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!
Je souffrirai moins debout.
Je m'éloigne à reculons.
Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a trouvé une distinction!…—un peu de raideur—trop la manière anglaise—pas desserré les dents… assis comme sur un trotteur dur… des gestes un peu secs…—mais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu'il a dit.
«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!
—Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller… Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction… Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?
—Quelles épingles?
—N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle» et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la raideur anglaise.
J'écris.—Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai cela—et les épingles…
J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!
M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi suivant.
Quelles luttes tous les lundis!
Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas pouvoir arriver!
Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez l'autre.
Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon ami.
«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?
—Un tel?—Ses pantalons pourront-ils m'aller?»
Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!—ce qui est grave!
Des vêtements de républicains modérés, que j'aurais fait fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.
Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut—parce que je suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.
Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!
On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu ouverte, trop boutonnée.» Voilà les bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!
Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop long,—il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y ont renoncé.
Les camarades!… C'est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu, l'indifférence arrive—l'indifférence, la fatigue—je ne sais quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,—on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond—ils sont loin, les camarades!…
Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.
Je L'AURAI.
Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.
Où cela me mènera-t-il?
N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!…
C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.
Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon avenir, en m'entrant dans la pelote.
«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.
—Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»
23 High life
J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.
Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente. C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si poli avec moi.
Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.
«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer…»
M. Caumont a l'air étonné au possible.
J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!…»
«M. Vingtras!… Si vous parlez encore d'argent, nous nous fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?
—Une redingote…»
Une redingote?… M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils se consultent des yeux.
J'ai peur d'avoir été trop loin.—J'aurais dû demander un pet-en-l'air.
Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.
«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»
Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour les têtes chez Turquet—mais il faut moins de drap pour les basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit est taillé comme pour un nain.
M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un grand poids.
«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!… une redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux, mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose dans le genre de ceci…»
On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier…
On me donne le drap à choisir.
Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et compte des billets de banque.
Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le connaisseur.
À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis des lunettes bleues.
«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure d'un cercueil!»
Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas rater ta pelure!»
Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!—mais ça date.» Sa femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas—je ne sais pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu trop, répètent-ils.—Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va—ou bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.
«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?
—Parfaitement.
—Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four avec le pardessus.
Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma vie sédentaire.
«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous choisir pour moi?
—Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être mécontent…
—Je comprends, mais je vous dis… l'habitude de penser… Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine…
—Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»
M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un pardessus.
«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»
Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on se renfonce la tête.
«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»
Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis, comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.
Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes faites.
«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»
De même couleur!… oh! de même couleur! Mes derniers pantalons étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des jambes!… De même couleur! Je le demanderais à genoux!
Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le derrière.
J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.
«Vous ne dites pas pour le fond?
—Ah! c'est vrai!»
Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec fatigue… M. Caumont insiste:
«Aimez-vous serré… la boucle en haut?… la boucle en bas?…»
Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!
«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur Caumont.»
On passe à la jaquette.
«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»
L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes—voilà la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je réponds:
«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un sourire grave et hochant la tête).—C'est que je vis du travail de la pensée!»
Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un peu gros.
M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.
«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?… Vintras, sans g?»
J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre g. Je consens à un faux,—je dénature le nom de mes pères!…
«Oui sans g.
—L'adresse?
—Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»
Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez lui!
C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de l'assurance.
M. Caumont connaît justement la maison!
«Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cour?…
—Oui…»
Je n'ai jamais remarqué la statue—je ne remarque pas les statues généralement,—mais je dis: «oui» à tout hasard, parce que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.
«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?
—Beaucoup.»
Il attendait plus, je le vois.
J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis, des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit air échauffé:
«J'aime beaucoup les arts!»
Je suis habillé…
On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À chaque commande j'ai un frisson.
J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent…
«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»
Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de drap fin et chaussé de chevreau.
On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain—je ne l'ai jamais su.
Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis chaussé à la fortune du pot—à six sous la paire—toujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois, accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.
On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!
J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.
Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du moignon à la griffe.
Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.
J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange.
«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un missionnaire entrelardé,—et se léchant les lèvres: «J'en mangerais.»
Je tiens haut ma tête.
C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis «étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu lancé. J'oubliais alors que j'avais à cacher le gras de ma cravate.
Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je dis.
J'ai pu penser en particulier, quand j'étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours!—mais je n'ai jamais pu penser à ce que je disais en public.
J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile.
Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.
Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public —le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est rallié!
Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête… comme un grand d'Espagne.
Me voilà fier et libre de nouveau!
Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond des lugubres centrales.
Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre.
American Bar
Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures.
Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.
Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.
«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.
Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!…
Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la queue.—Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau terre-neuve…
«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes audaces de conversation.
Pas bête?—Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau bête et laid,—bête comme une oie, laid comme un singe!
Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?
Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes habits neufs.
«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.
Je les ai traités comme des chiens.
Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.
Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.
Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!
Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros.
J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.
Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance; si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs habits—moi je ne devais rien, pas même une paire de savates.
Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements, ces bottines et ce chapeau—une comédie dont j'ai honte!
Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la tête du premier passant, en disant:
—Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête que moi.
À un ruiné, je pouvais crier:
«Je te fais cadeau de l'empeigne.»
Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le Vingtras est en hausse.
«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme, dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!» fait un troisième.
Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau; je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.
Tas de sots!
Partout, je fais prime.
Je suis devenu un grand homme chez Joly.
Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les devoirs.
Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon épaule…
Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour qui baignait la classe de latin—le corsage de la dame aux cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées…
…………………
Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.
«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me demande-t-il.
—Beaucoup.»
Je n'ai pas dit ce «beaucoup»—là, comme j'ai dit le _beaucoup _à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du Dieu des jardins, si j'aimais les arts.
Mon beaucoup a été entraînant et passionné.
M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure, vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.
Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le tienne pour dit une bonne fois!
Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq francs l'heure!
«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?
—Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a fallu sabler le Jacquesson.
—Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi que je préférais!
J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»
M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise; je le vois du coup.
«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma jaquette est de la Belle Jardinière.
—Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.
«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?
—Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!
«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas insisté sur l'n, je ne suis pas de ceux qui disent Baïronne, pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut pas en abuser.
«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!
—Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis, bien sûr.
Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions républicaines.
L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond de l'écusson.
Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.
M. Caumont a déclaré qu'il me fallait un habit du matin.
J'ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en matin de pièce de vers ou de féerie? Aurai-je des gouttes de rosée? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?
Non. J'ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui est «du matin» au possible. Oh mais! Comme c'est du matin!
M. Caumont ajoute que c'est un vêtement de neuf heures à midi— pas avant neuf heures, pas après midi.
Je le garde pourtant jusqu'à une heure, deux heures même, quelquefois!—Car ma leçon va jusque-là—Ma leçon? C'est-à-dire la correction des cahiers de l'enfant, qu'on éloigne…
On entr'ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles fines, et qui moule un corps de statue…
24 Le Christ au saucisson
Mes amours jusqu'ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.
J'avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.
Je respire maintenant l'élégance à pleines narines.
Je lui ai caché mon adresse, qu'elle me demande toujours.
«Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!…
—Non, je demeure avec ma mère.
—Elle est rentière, ta mère?»
Je n'ose mentir, ni répondre oui.
Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les allusions qu'elle fait à mon genre de vie, je réponds par la comédie de la médiocrité dorée.
«C'est pour être un jour professeur de faculté que j'ai pris la carrière de l'enseignement et que je donne des leçons.
—Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de toi!…»
Elle fait une moue chagrine et reprend:
«Quelle couleur de meubles as-tu?… (Rougissant un peu.) Comment sont les rideaux de ton lit?…»
Elle baisse la tête et attend.
«Les rideaux de mon lit?…»
Je ne trouve rien.
«De quelle couleur?
—Couleur puce…»
J'ai failli dire: punaise!
«C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garçon!…»
J'ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux, où elle veut un rien—mais un rien, entends-tu! dit-elle en se dégantant.
Il m'est arrivé de souper avec du pain et de l'eau claire, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un rien, chez le pâtissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.
Elle avait quelquefois peur de son mari.
Peur?—Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.
Peur?—Mais elle s'affichait à mon bras!
Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses cheveux qui touchaient les miens…
Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha parce que je ne la tutoyais pas.
Patatras!
J'étais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.
«Que demandez-vous? criait l'hôtelier. Vous demandez M. Vingtras? Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je sais bien les gens qui logent chez moi.—Monsieur Vingtras!
—Qu'y a-t-il?
—Une dame qui vous cherche.»
Par la cage de l'escalier j'ai vu une tête passer, mais qui a tout de suite disparu!… J'ai entendu un bruit de soie, des pas précipités… Une robe fuyait dans la rue.
Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.
Cette robe, ce châle!… C'est ELLE, la femme au rire d'argent, aux cheveux d'or, au peignoir bleu…
Quelle honte! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.
J'ai envoyé un mot de démission.
Je suis resté huit jours et huit nuits à m'arracher les cheveux; heureusement j'en ai beaucoup.
Aux heures où elle avait l'habitude de m'attendre, près du Gymnase, je vais malgré moi de ce côté; je cours après toutes celles qui lui ressemblent—en me cachant quand je crois la reconnaître!
Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.
Je vais bûcher, bûcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite un appartement avec un lit à rideaux puce, puis je lui écrirai. J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le mensonge…
Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du matin au fils d'un ancien colonel; la dernière à huit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le style. Je le lui apprends. Crétin!
Tout va comme sur des roulettes d'argent. Même ma blessure se ferme.
Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d'or, je_ flirte _auprès d'une miss anglaise, soeur d'un de mes élèves, qui n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.
LA DETTE
Mais M. Caumont m'a envoyé sa note.
Diable!
C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!
Je donne un acompte. L'acompte donné, il me reste _sept francs _pour finir mon mois! Il s'agit d'être économe, sacrebleu!
Je le suis.
Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.
Un jour, j'avais très faim. Je n'ai pas attendu d'être chez moi; j'ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à luncher sous la porte cochère d'une vieille grande maison, gaiement, sans penser qu'un malheur me menaçait!
Ce malheur arrive au trot.
C'est une calèche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.
Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»
Mais je la connais!—C'est la miss anglaise!
Elle m'a vu!
L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une main, un petit pain dans l'autre…
Je vais bien, moi!
On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: Le Christ au saucisson: quatre couplets et un refrain.
Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et enseigner le style.
Mais j'ai été un maladroit!
Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:
«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous emboquez vos élèves.»
Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être libre,—ma journée faite—libre de travailler pour moi.
Je ne suis pas libre.
On ne gagne pas plus ou moins. On n'est pas maître de l'étoffe qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.
Boulimart me répète:
«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un lion.»
Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une fille!
Je me maquille pour mes leçons.
J'en ai le coeur qui se soulève!
25 Mazas
Un soir, mon hôtelier me prend à part.
Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.
Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.
«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.
—Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre.»
Il monte.
Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.
J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2 Décembre.
Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,—à en mourir!—de la vie sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.
Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier. À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y entre et en avant!
Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.
—Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t'arrivent pour les dangers que je t'offre.
—Le danger, mais je l'aime, j'en serai.
Des détails maintenant…
«On est prêt», me dit Rock.
Qui, on?
Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.
«Va toujours!»
Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.
C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l'oeil dur—avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la boisson, c'est l'âcreté du sang.
J'avais cru qu'on pouvait rire—surtout la veille de mourir —j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.
L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.
C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.
Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.
Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.
Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux, décidément?
Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous vidons d'un air blasé.
«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.
J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «Mes hommes!» c'est bien solennel!—J'ai horreur du solennel!
Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras que je ne connais pas.
Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux. On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.
Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon coeur le rôle qu'on me donne—sans croire, à vrai dire, qu'il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je tirerais mon arme, … où je viserais… où je ferais feu…
Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort que jadis à l'efficacité du régicide.
C'est le mal social qu'il faudrait tuer.
Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé dans le complot.
Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.
Certes.—S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés—s'il ne s'agit que de cela: en avant!
Ce sera un éclair dans mon ciel noir.
J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.
Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.
«J'en suis», dit-il.
Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.
Sept!
C'EST POUR AUJOURD'HUI.
On m'avait annoncé qu'il me serait délivré des pistolets et des cartouches quand le moment serait venu.
Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l'heure dite.
Allons, le sort en est jeté!
Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo!
On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et sa peau dans une entreprise de révoltés!
Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain républicain.—Il glisse les pistolets et les munitions dans les poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend place, d'un air dégagé, à une table du café où les émissaires arriveront, le coup fait.
Le coup consiste à tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir à l'Opéra-Comique. On l'attendra à la porte! Feu. Vive la République!
À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!
On m'a promis que des sections d'ouvriers accourront à ma voix.
Est-ce bien sûr? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres, sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je réponds que si on tire des coups de pistolet, là-bas, on fera parler la poudre, ici.
Il est sept heures.—Ils sont partis!
Nous attendons.
Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs ou l'effet de la fièvre? Nous avons le rire aux lèvres.
Le puritain n'est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos tournures de conjurés; car les pistolets et les poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir volé des saucissons ou de réchauffer des marmottes.
Nous sifflons des bocks.
Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir, et nous vivons là-dessus—jusqu'au grand moment où, si l'on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le quartier en feu.
Huit heures et demie.
Il est huit heures et demie.—Point de nouvelles, pas d'orage dans l'air, pas d'affilié qui accoure!
Dix heures—Personne.
Minuit.
Minuit!…—Encore rien!
Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont eu le temps de revenir!—Ils devraient être là pour nous dire qu'on a hésité, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois—pour les calendes grecques!
Il faut prendre un parti.
«Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l'Odéon avec Collinet.»
Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu— nous sommes un arsenal à nous deux! Si un sergent de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-être pour ce soir même.
Des pas!…
Est-ce la police? Est-ce un des nôtres?
C'est un camarade—mais il ne sait rien.
«Hé! Duriol! D'où viens-tu comme ça?
—D'où je viens?»
Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à l'oreille le mot d'ordre de la conjuration.
Comment! Duriol en est?
Qui donc l'a averti?
Il l'explique en deux mots,—c'est Joubert, un des initiés.
Puisqu'il en est, voyons, que sait-il!
«Étais-tu à l'Opéra-Comique?
—Oui.
—Eh bien?
—Eh bien! On n'a pas tiré quand l'empereur est entré; on n'était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des révélations, désigné des complices; on les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit…
—Qui a-t-on pris?
—Rock a-t-il été arrêté?
—Non, je ne crois pas.»
Encore des pas!… Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de ville!
Ah! il faut fuir!
Dans l'obscurité, nous longeons les murailles.
À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d'anxiété mortelle.
Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures —des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et honteux comme la fatigue d'un âne.
Je vais chez Duriol, au matin.
C'est un chétif, une tête faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en avoir. Comment se fait-il qu'il ait été mis dans le secret?
Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes bizarres.
Il m'interroge moi-même et me demande ce que je sais.
«Halte-là!»
Je n'ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai même personne d'un mois, en dehors de mes familiers.—L'affaire manquée, égaillons-nous!
Ça va mal.
J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il était à l'Opéra-Comique.
Ceux qui n'y étaient pas s'en tireront-ils?
Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d'une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._
«Mère Marie, encore un Montpellier d'un rond!»
Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au Café Anglais.
Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour s'amuser, qui jettent l'argent par les fenêtres…
Au nom de la loi.
Il est huit heures du soir.
Je viens de demander un petit mouton—c'est le demi-plat de ragoût qu'on appelle ainsi.
Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…
_Mouton! _Autant dire Mouchards. Cette épithète de_ petit_ a l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer avec le feu.
Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.
Je tâche de réparer ma bévue en disant:
«Non, mère Marie, un grand mouton!»
Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais effet. C'est six sous le grand mouton.
La crémerie est envahie!…
Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept individus de mauvaise mine en bourgeois.
Il ordonne de fermer les portes—Au nom de la loi, que personne ne sorte!
L'écharpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un papier de sa poche et appelle des noms:
«Legrand?
—Il n'y est pas.
—Voilquin?
—Il n'y est pas.
—Collinet?
—Voilà.»
Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonné de pistolets, demande ce qu'on lui veut.
«On vous le dira tout à l'heure.
—Vingtras?
—Présent!»
J'avais envie de répondre: «Il n'y est pas.» Si l'on m'avait appelé avant Collinet, je n'y aurais pas manqué bien sûr; mais du moment où l'on ne ruse plus, je réponds d'une voix pleine et d'un air insolent.
J'ai été chef une soirée: je ne dois pas songer à m'esquiver quand les autres se livrent.
Le juge d'instruction a essayé de m'intimider.
Imbécile!
«Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire le héros comme cela», m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaçant.
Mais je ne les déteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc pas que je me régale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai jamais tété de si bon vin.
Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.
J'ose en parler à un gardien qui me dit:
«Ah! oui! l'innocent qui dit beu, beu! heuh, heuh quand on l'interroge.»
Je vois qu'il a continué sa tradition; il fait comme au collège; il joue les ahuris.
J'en fais à peu près autant. J'ai l'air de ne pas comprendre. À ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en est pour ses airs de menace.
Armes et bagages!
Ma tactique a réussi!
On vient de me crier: Armes et bagages!
Cela veut dire: «Vous êtes libre. Ramassez vos frusques!»
Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà dehors!
Tous les camarades aussi—moins Rock! Mais tous ceux de ma fournée ont échappé! Enfoncés, les juges!
Mais, hélas! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.
Je suis de la canaille, à présent.
On me règle, on me paye, et c'est fini.
Ma clientèle est morte. Il n'y a plus même de leçons à deux francs, ni à vingt sous.
26 Journaliste
«Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?»
J'ai essayé.
Je suis parvenu à avoir ce que j'ai rêvé si longtemps, une place de teneur de copie.
On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.
On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'épreuve, voit s'il n'a rien laissé passer et si l'imprimé correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.
Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un phénomène.
«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»
Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de m'aider à gagner quelques sous.
J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.
Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal mon métier.
Je confonds les articles, je mêle les feuillets.
Je lis trop vite—quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme un mauvais apprenti.
J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le silence de l'imprimerie.
On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de copie!»
Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»
Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A. Guéroult, et d'autres!
Je ne fais pas l'affaire décidément.
On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.
J'ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J'ai bien débuté dans les imprimeries!
AUX 100 000 PALETOTS
Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.
C'est le gérant des «100 000 paletots»: la grande maison de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de classe; ce camarade m'écrit:
«Va voir M. Guyard des "100 000 paletots", il est à Paris pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant la porte. Il peut t'être utile pour le journalisme.»
Je me rends passage du Grand-Cerf.
Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.
Je rôde devant le magasin, n'osant entrer.
On m'entoure:
«Monsieur a besoin d'un vêtement… Il y en a pour toutes les bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours des cartes de la maison.»
Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.
M. Guyard paraît.
«Que voulez-vous?
—C'est mon ami, M. Leroy, qui…
—Ah bien! Vous voulez écrire, il m'a dit ça!
«Dunan!…»
Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en passe-montagne.
«Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.
—Est-ce pour les affiches?
—Je ne sais pas.
—Aimeriez-vous à rédiger des affiches? Sauriez-vous faire des choses comme ça?» Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m'a-t-il donc servi de faire toutes mes classes? Celui qu'on a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d'inquiétude.
«Ah! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot?»
Le Pierrot est le journal appartenant aux «100 000 paletots».
On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le programme des spectacles et les prix de la maison: «Grand déballage de pantalons de lasting[14]! Grand succès de M. Mélingue! Un vêtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de Gaspardo le pêcheur!»
Il y a des comptes rendus des premières représentations et des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une phrase au moins sur les cent mille paletots. Les comptes rendus des premières contiennent des attaques sourdes contre les tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d'élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.
On m'a confié un article à faire!
J'ai eu du mal à défendre la confection au bas d'une colonne! Je l'ai défendue tout de même, et j'ai réussi à annoncer en même temps un déballage. J'avais à analyser un drame de M. Anicet Bourgeois.
L'article doit paraître jeudi.
Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur une borne, d'où l'on peut voir le coin de la maison où le Pierrot s'imprime.
5 heures,—6 heures,—7 heures,—8 heures!…
J'ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude!
«Monsieur, dis-je à un homme qui a l'air d'être de l'imprimerie, savez-vous où l'on fait le Pierrot?»
Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot. Nous avons été sur le point de nous battre!
Le _Pierrot _a fini par paraître. Je l'achète au premier porteur qui sort et je cherche…
—Programme… Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois.
Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adoptée— celle de ma mère! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la carrière sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de demoiselle.
Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins!…
Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais le plus! J'avais écrit l'article pour elle—c'était le coup de poing de la fin.
Je la sais par coeur; je l'avais tant travaillée!
Je m'étais couché et j'avais mis mon front sous les draps en fermant les yeux pour mieux la voir.
Je donnais la moralité:
Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant le foyer paternel pour se lancer sur l'océan de la vie d'orages! Que j'en ai vu trébucher, parce qu'ils avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur coeur!