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Le bachelier

DÉDICACE (continued 2)

Reading edition

[Image de la signature en rond]

On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, à la porte du Collège de France.

Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'étudiants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhésions.

C'est décidé—MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui! oui!) À MERCREDI!

Mercredi.

Aujourd'hui la manifestation!

Nous sommes sur la place du Panthéon. L'hôtel Mouton est en avance d'une heure; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est déjà une cinquantaine devant l'École de droit.

On est prêt! En avant!

Nous descendons en silence—la consigne a été de ne pas jeter un cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'église.

C'est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus; d'abord il n'y avait pas de drapeaux; on aurait été obligé de les faire faire. Il fallait commander l'étoffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas de tout prêts, comme je le croyais d'après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu'il pleut!

«Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la main.

—Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a craché», répond-il tout haut; mais tout bas, à l'oreille, il me souffle ses craintes.

Il n'est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des parapluies. Le premier qui s'arrondit fit pâlir Matoussaint!

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits—comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments, redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le feu.

Ça tombe, ça tombe!

Les sergents de ville ne se fâchent pas; au lieu de barrer la révolte, ils s'écartent; ils se mettent à l'abri sous les portes et font même signe qu'il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.

«Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés? ajoute-t-il d'une voix de héros en se retournant vers ceux qu'il croit les plus résolus.

—Trempés!… Mais oui, pas mal comme ça!»

Dans la Chambre on s'est ému de ce qui se passe sur la place. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait demander des députés républicains.

Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir fusillés, mais pas noyés.

Tout d'un coup, cependant, un cri s'élève:

«Crémieux! Crémieux!»

Ma foi oui, c'est Crémieux qui arrive—l'avocat Crémieux.

Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frêle, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple; on l'appelle Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé.

Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a traversé son paletot et la pétition est toute verte; le vêtement de Matoussaint est couleur d'herbe et il a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur, il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre!

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit:

«Atchoum!» seulement.

«Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous demande pas de m'embrasser.»

Oh, non! Il est trop mouillé.

«Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à toute la jeunesse des écoles.»

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main—qui lui déraidit toutes ses manchettes.

«Vive la République!

—Atchoum! Atchoum!» fait le jeune représentant. Et tout le monde fait _atchoum! _comme on se mouche, même sans en avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.

Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans la boue, sous l'averse, et l'on a baptisé cette manifestation, déjà tant baptisée par le ciel: la Manifestation des parapluies.

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous chatouillons la plante des pieds à toutes les passions—petites ou généreuses—qui peuvent aider à rassembler de nouveau les écoles.

Je suis dépêché près des_ anciens_ du quartier qui ont été témoins et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l'étendue de son dévouement et de son nez.

Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu'il fait partie en même temps des sociétés secrètes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans le même département, la même ville, presque la même rue.

«Dans mes bras!» s'écrie-t-il, quand il l'apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi: il fait _chut! _dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C'est qu'il est des sociétés secrètes; voilà pourquoi!

«J'amènerai des hommes des Saisons.»

J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

«Et de l'Aide-toi, le ciel t'aidera», répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse même trop longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de _Comité _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des sociétés secrètes, l'effet est énorme.

«Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une révolution!»

Quelques mots graves sont prononcés: «J'aurais voulu embrasser ma mère avant ce jour-là!—N'avoir encore rien connu de la vie!— Nous irons souper chez Pluton!»

Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit beaucoup.

«Les Saisons sont-elles averties?»

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

«Chut!…»

«Que t'a-t-il répondu?» me demande Matoussaint, le soir, quand je rentre.

Chut! —Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le préviens seulement qu'on m'a défendu de parler à âme qui vive.

Chut…—Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais pourtant à l'avertir que les hommes d'action sont prêts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même:

Il y avait des hommes sur des pavés! Trois hommes noirs qui étaient masqués…

Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure naïve est un mot d'ordre! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à la ferme, il continue:

Ces hommes-là furent rejoignis, Par des escholiers de Paris…

Matoussaint sait bien que rejoindre fait «rejoints» au participe passé: «rejoints» et non pas «rejoignis». Mais «rejoignis» a l'air pâtre (ce qui déroute la police; et en même temps m'indique qu'il a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a interverti:

Par des escholiers de Paris Ces hommes-là furent rejoignis!

Oh! il est né conspirateur!

8 La revanche

Place du Panthéon.

Noire de monde, la place, cette fois!

Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés…

C'est plein de mouvement et de vie.

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors; aujourd'hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux mille!

Nous verrons ce que c'est que les Écoles sans la pluie!

Est-on prêt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas en place et qui fassent languir la Révolution?

On y est!

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.

Mais voilà qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les marches et observe la place! Un grand garçon à moustaches et barbiche brunes, teint blême, oeil louche…

«C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

—Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui qui a parlé; plus bas; on va l'assassiner!…»

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation et où je plaide le silence.

«Si l'on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur place, tirer au sort à qui s'en chargera; mais si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale, vous verrez! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups d'ongle!—Et l'on nous accusera de scélératesse et de lâcheté!…»

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.

«C'est lui, c'est bien lui!» répète le garçon qui ne l'avait vu que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqué qu'on le dévisageait? toujours est-il qu'il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-là.— J'ai vu un jour un chien enragé qui agonisait: il avait l'oeil boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…

Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misérable sûrement; ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?—Il s'écarte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est derrière l'École de Droit…

J'ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.

«Où va-t-on?

—À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la protestation contre la fermeture du cours», répondent les meneurs.

Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne—elle est pleine.

J'aperçois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui d'un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

Est-il avec les Saisons[7]_? _Les hommes de Aide-toi le ciel t'aidera[8] sont-ils là? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne le saurai pas de la journée; au moment où nous nous croisons avec Lepolge, je le questionne à l'oreille.

«Chut!»

Et il avance son fameux doigt, il m'agace, à la fin!

Je le mords, s'il y revient.

Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup crier: «Vive Barbès!» et planter le drapeau rouge.

Le rouge, il s'étale en fromage sur la tête de quelques étudiants à cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets? Si ce sont des chefs, qu'ils le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_ première année!_

Cependant, dans le tas—comme dessus du panier—un de ces bouchons rouges couvre une bouteille, où il m'a l'air d'y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.

Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a planté droit; comme s'il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge, simplement parce que c'est la couleur républicaine. Ce porte-béret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.

Il n'est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m'inspire de la confiance; si on se bûche, je suis sûr qu'ils en seront.

On se bûche!

Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-Vincent de Paul.

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du grand escalier.

Ils n'ont encore rien dit, mais voilà qu'ils applaudissent!

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se sont jetés sur les bérets; les têtes coiffées de rouge sont traquées par les policiers en bourgeois.

C'est alors que les Saint-Vincent ont crié «bravo!» du haut des marches:

«Emballés, les coquelicots!»

Où est donc mon béret aux yeux gris?

Ah! je l'aperçois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d'où la Saint-Vincenterie hue les coquelicots emballés.

Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les Saint-Vincent… J'en suis!

SCRUPULES

Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est passé, ce qu'on a donné de gifles; je sais que je n'en ai pas reçu, mais il y a eu une bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.

Moi, je tiens une oreille!—Je la tiens entre le pouce et l'index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.

«Tu vas demander pardon.»

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.

Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis:

«Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent!

—Ce n'est pas moi.

—Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-père le pape _que ce n'est pas toi.»

Je l'ai surpris criant bravo. Nous allons voir s'il osera jurer.

«Vous me lâcherez si je jure que ce n'est pas moi?

—Oui.

—Je vous jure…

—Par le saint… Allons, faut-il épeler?

—Par le saint…

—Père le pape.

—Perlepap.»

Il marmotte, il va trop vite. Ce n'est pas du jeu. Il faut un père le pape plus sérieux:—PET-REU-LEU-PAPP!

Il le donne aussi sérieux que je le veux; je suis bien forcé de le lâcher.

Mais je me ravise au même moment!

Ai-je été parjure en cette occasion? Ai-je violé la foi des serments, manqué à la parole promise? Je me le suis demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j'eus tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par l'oreille.

«Que me voulez-vous?

—Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul.»

Le Dieu qu'il adore m'est témoin que je n'y mis point de brutalité. Ma voix ne s'enfla pas pour réclamer de lui cette faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J'avais plutôt l'air de lui faire un cadeau qu'une menace; et je visai avec la froideur et la précision d'un tireur qui a un beau coup de fusil.

Le trouble s'est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir?

«Chez Michelet!» crie une voix.

Je m'étonne et je proteste.

«Chez Michelet? Non! Restons ici!»

On me demande de développer mon plan.

«Le voici: Nous ne laissons entrer ni sortir personne; c'est nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.

—La police viendra.

—Eh bien?

—Ils tireront l'épée!

—Tant mieux!

—On enverra la troupe!

—Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats!»

Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on? les étudiants tiendront-ils? Je ne sais; mais il y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier: chez Michelet! chez Michelet!

«Allez-y si vous voulez, moi je reste!»

Il m'a fallu du courage pour parler ainsi et il m'en faut encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma déclaration et j'ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction que j'ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.

Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers traînards ont eu passé devant moi, et que j'ai été seul dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s'irritaient de la démonstration.

«Vous n'allez pas avec ces braillards?» m'a dit un gros ventre…

Quand Matoussaint, de qui j'ai été séparé dès le début par le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je manque à la manifestation. C'est beaucoup d'avoir quelqu'un qui ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce côté.

Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S'il n'avait vu tout à l'heure avec le Saint-Vincent de Paul, j'ose croire qu'il aurait été content, ou alors il est très difficile.

Me voilà bien avancé maintenant! J'avais consacré ma journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l'après-midi, dans le Quartier latin désert; devant les cafés vides j'ai l'air de sortir de l'hôpital. Je traîne le long des maisons comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je passe et qui ai l'air de vouloir tout manger, je suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour du boucan général!

Ah! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s'embête énormément. Car je m'embête énormément. Le malheur est qu'Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors toute la journée, de ce qu'il n'y aurait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela!… Nous aurions été sous les toits. J'aurais pu passer ma tête par la lucarne si j'avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne sais pas si j'aurais voulu.

Où vais-je aller?

Je n'ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans l'après-midi. Je suis tout dérouté l'après-midi quand je ne suis pas deux ou trois—avec Alexandrine ou avec les camarades. Je n'ai rien à me dire. Causer avec moi-même! Pas dans le jour! Le jour, je ne me trouve pas espiègle.

Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m'assieds sur un banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de l'ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à téter à leurs enfants! Oh! si c'était à refaire, j'irais chez Michelet!

Si par hasard ça avait tourné à l'émeute sous ses fenêtres! S'il y avait eu du sang! Mon Dieu, que je voudrais qu'il y eût du sang. Oh! s'il y a eu du sang, mon devoir est d'aller où il coule. Je n'étais pas pour la promenade; je suis pour l'insurrection.

Matoussaint, as-tu perdu un membre? As-tu un des hommes de ta barricade mort?

Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l'enfant… je ne sais quoi… tout, excepté la poudre.

Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté. Personne ne le saura! Je vais aller voir ce que devient la manifestation.

Une débandade! Des gens qui fuient!

Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du derrière.

«On arrête, on arrête!» crient les fuyards.

Je suis reconnu par l'un d'eux.

«Filez, filez, mon cher! les sergents de ville pincent tout le monde, ON CERNE, ON CERNE!»

Je ne fuirai pas!

Et je m'engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est cernée.

Mais je ne vois personne.

On ne cerne pas! Où cerne-t-on?

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous ceux que je rencontre si l'on a vu cerner.

«A-t-on seulement aperçu une manifestation?

—Plaît-il?

—Avez-vous vu une manifestation?»

Je fais un cornet avec mes mains pour qu'on entende mieux.

On n'a rien vu!…

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des échappés, avoir des nouvelles; quitte à reprendre l'omnibus pour retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la banlieue, je la déterrerai peut-être!

J'apprends à l'hôtel que les fuyards avaient raison.

On a vraiment cerné et arrêté; mais pas du côté où j'étais.

«Et tenez, les voici qui viennent!…

—Combien sont-ils?

—Presque un bataillon. Ils descendent! Regardez donc!»

Je regarde.

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je reconnais les camarades.

Je m'élance! on me retient.

«Qu'est-ce que vous voulez faire?

—Aller délivrer mes frères!

—Tu es donc devenu fou? me dit tout bas Alexandrine, qui vient de rentrer et me tire par les basques de ma redingote,—et tout haut elle ajoute:

—Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu'on en fait, de ceux qui veulent délivrer leurs frères!»

Elle me montre une chose qui a l'air d'un torchon et qui a voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des locataires,—ce qui reste du moins de la tête de Championnet, enveloppée dans des serviettes comme un pain qu'on veut garder frais.

Il ne peut pas parler; on lui a recousu la langue au galop—un point en attendant;—mais ceux qui l'ont amené ont conté son histoire.

C'était au parc aux Moutons, à l'endroit où la police s'est jetée sur la manifestation.

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les fenêtres, et s'élançant au-devant du brigadier qui commandait:

«Savez-vous bien ce que vous allez faire?

—Parfaitement!» et, se tournant vers les agents, le brigadier leur a dit: «Pilez-moi cet homme-là!»

On a pilé Championnet.

Je lui demande si le récit est exact; les serviettes se remuent pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme, Championnet demande par signe qu'on le recolle et paraît décidé à ne plus vouloir essayer de déposer.

Je voudrais savoir pourtant!

Championnet ne peut pas parler.

Veut-il écrire?

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de Championnet en réponse à des questions (que je pose d'ailleurs avec la prudence d'un médecin qui ne permet pas au juge d'instruction d'aller trop loin), il semblerait établi qu'on a crié sous la fenêtre d'un monsieur qui n'était pas Michelet, qu'on s'est trompé, et que quand on s'est aperçu de l'erreur il n'en restait plus pour Michelet; Michelet a eu une petite ovation très enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.

Peu à peu cependant le jour se fait,—les renseignements arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si je suis arrêté.

«Ah! vous avez eu bon nez! Vous nous l'aviez bien dit!»

Je triomphe,—triomphe douloureux en face des torchons ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à cause de l'arrestation de Matoussaint.

«A-t-il été blessé?

—Non! Ils se sont mis à cinq pour le prendre!»

Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu'on ménage dans ces bagarres! Il faut un corps à l'accusation, et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie. Matoussaint chef, s'il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il est politique d'arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l'idée qui me vient! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.

Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une dizaine des nôtres.

«Frères, aux charcuteries!»

J'ai toujours vu que, quand quelqu'un était arrêté, on lui envoyait du saucisson.

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de chimie un adversaire inattendu.

«Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!… N'est-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens?…»

Il convoque les amis et propose qu'un comité spécialement élu s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature, mais de leur donner une direction intelligente.

«Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage débiliterait.—Et même… Ah! que diraient nos ennemis!» (Vive émotion.)

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et se distribue les rôles. L'un ramassera les cotisations en argent, l'autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

Ce fut un de ceux de l'hôtel qui fut chargé des fromages,—pour le malheur de l'hôtel! car il empesta la maison avec des produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement dans la suite, une petite odeur de Camembert.

Il paraît qu'ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au Dépôt.

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n'en était point triste, et il disait en se grattant:

«Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes têtes, et les punaises s'écraseront plus tard—en gouttes de sang—sur le front de Bonaparte!»

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté; on garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de Matoussaint?

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé le temps de boucaner autour de son arrestation: il nous revient consacré par la souffrance.

«Comme Lazare, nous dit-il au punch qu'on lui offrit le soir; comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice! Ils ont cru m'abattre, ils m'ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que je n'ai pas faibli!»

Il est même un peu plus boulot qu'auparavant, il me semble. Je le lui fais remarquer avec plaisir.

«Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la tête;—c'est _soufflé, _tiens, tâte, c'est _soufflé! _Pourvu que ça ne me gêne pas pour la lutte!»

Un groupe particulier a pris place à nos côtés: celui qui avait pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au front large, aux beaux yeux gris.

Ils m'ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j'ai, sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette bagarre.

Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de l'amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à dîner avec nous—à la fortune du pot!

«Disons, m'écriai-je en faisant allusion à la résurrection de Matoussaint et à son image biblique: _Au Lazare de la fourchette!… _Le calembour n'empêche pas les convictions! Qu'en dis-tu, Béret rouge?… On se tutoie, n'est-ce pas? Vive la Sociale!»

9 La maison Renoul

Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa bande!

Le Béret rouge s'appelle Renoul. Son père est un professeur de faculté de province qui connaît Béranger; gloire dont le fils a le reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m'éblouit pas assez, paraît-il.

Quand on m'a parlé, je n'ai pas eu l'air bouleversé.

«Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l'a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.

—Oui, j'entends bien.»

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On répète:

«Béranger l'a fait sauter sur ses genoux!…

—Et après?»

Renoul n'aurait pas été bercé sur les genoux de cette tête vénérée, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa tournure de garçon franc, loyal et droit,—un peu grave quand il parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque blague joyeuse.

Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont terrifié.

Quand j'étais sur le carré, à la première visite que je lui ai faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je trouvais qu'il sentait la fève. Après nous être très difficilement débarrassés l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant qui nous étions: lui Renoul, moi Vingtras.

Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de corne!

Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Béranger!

Il y a une autre raison à l'air propriétaire de Renoul. Renoul n'est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu—le mien aussi, mais en garni.

Celui de Renoul bat dans ses meubles, et ces meubles sont époussetés, cirés, vernis par la main d'une compagne, avec laquelle il vit depuis qu'il est à Paris. Ils sont dans leurs meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu le dimanche!!!

Ces révélations jettent d'abord une ombre et comme un discrédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.

Un béret rouge dans la rue,—chez lui une douillette!

Que signifie ce double masque?

Cependant la stupeur fait place à la réflexion; et à l'inquiétude que donnait la douillette succède même—en y pensant—une sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée tout comme un autre.

Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de défiance! Je n'ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l'on est roi!

Roi!—Mon Dieu! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur, l'égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me ramèneraient aux idées monarchiques?

Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre! Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!…

Puis, la saison est belle,—le printemps est venu plus tôt cette année,—et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les meubles et sur nos têtes.

Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'était la poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami; mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et cette clarté.

Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,—dans l'hôtel même du père Mouton,—les chambres n'ont qu'un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur la cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs de friture et de graisse.

Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent des oiseaux en liberté.

Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir:—pies, perroquets, merles, avec des becs qu'on dirait faits à la grosse. Ici j'ai l'oreille chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous d'ailes!…

La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une, meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute petite.

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que Matoussaint, en levant les bras, pour faire comme Danton, s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de foire:—un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge —mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu farce aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit ans que nous sonnons à toute volée!

C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.

Puis, on fait le café.

Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là, l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve—on met du sucre.

Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit—puis l'on se remet en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.

«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant les cheveux; là-dessus si vous voulez!»

Et elle indique un tabouret infirme d'où l'on est sûr de tomber chaque fois qu'on y grimpe.

On salit beaucoup le dessus des chaises.

Quelqu'un propose d'ôter ses souliers chaque fois qu'il y aura une discussion un peu chaude. On vote.

«Non, non!»

C'est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé les deux mains—je présidais, je l'ai bien vu.

Elle préfère encore qu'on garde ses souliers et que l'on abîme ses chaises.

Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi? lui qui n'est pas pour les préjugés. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en explique.

«Si j'ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce n'est pas des semelles, c'est du crochet.»

Ah! les bonnes heures, les belles soirées!—avec le soleil, la brise, les colères jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui boite et le café qui embaume!

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes!… Les oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!

Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.

J'ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.

Je ne me figurais un intérieur qu'avec un père et une mère qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait être dans ses meubles que si l'on avait l'air chagrin, maître d'école, que si l'on paraissait s'ennuyer à mort, et si l'on avait des domestiques pour leur faire manger les restes et boire du vin aigre.

Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne—du moins je n'ai rien surpris de pareil—on ne se dispute pas, on ne fait pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de domestiques, d'abord.

Ah! le foyer paternel, le toit de nos pères!

Je ne connais qu'un toit, je ne connais qu'un père, mais je préfère n'être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul, entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard!

IL FAUT LANCER UN JOURNAL.

Ce mot, un jour, a traversé l'espace.

«Allons, que faisons-nous donc? (Nous moulions du café.) Nous n'avons donc rien là! crie Matoussaint.

—Où ça?

—Là!…» Il frappe en même temps sur son coeur.

«Tu vas casser ta pipe!… Il faudrait peut-être aussi quelque chose ici.—Je tape sur mon gousset.

—Bourgeois, va!»

On m'accuse de semer la division.—J'ai voué un culte aux intérêts matériels.

Je suis un adorateur du veau d'or!

Je me défends comme je peux.

«Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de la Révolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un imprimeur?»

J'emprunte une comparaison à Shakespeare pour imager mon idée:

«L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il s'appelle Shylock. Shylock, l'intéressé, l'avare, le juif, le rogneur de chair!

—Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret; il s'appelle «Va de l'avant!» Oui, oui! Va de l'avant, ou encore Fais ce que dois. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.»

Je redescends de ma chaise au milieu de l'émotion générale, après m'être couvert d'impopularité.

Je suis mis à l'index pour toute la soirée, et quand on verse le café, je n'en ai qu'une toute petite goutte!

Je demande s'il n'en reste pas.

«Non», dit Renoul qui verse.

Un non sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et puis j'avais bien envie de café ce soir-là!

J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.

«Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle Fessequedoit ou _Vadelavant! _J'ai eu tort… il faut d'abord agir, et ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution.»

On revient à moi, on me serre la main.

«Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la bouilloire.»

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m'a raccommodé.

Je regagnai toute leur estime et j'eus à peu près—pas tout à fait—la valeur d'une demi-tasse.

Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni du cautionnement. Il est décidé qu'on fera un journal, qu'on _aura un organe, _voilà tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.

«Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.»

On cherche, on regarde.

C'est Championnet qui a parlé.

Championnet, penseur! —Avant la scène de la manifestation il n'était guère connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de ses pieds…

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le déluge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?

«Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien? Matoussaint, tu n'as pas d'observation à faire?… Vingtras?… Rock[9]?… On ne demande pas la parole?»

Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son diable de tabac qu'on a dans le creux de la main… On se tortille beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, troué de rires qui pétillent…

Championnet a perdu la tête; il fait comme beaucoup de gens embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un torticolis. Il a justement tourné énormément, ces jours-ci.

«Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est pas l'histoire de la philosophie?

—Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez clair!

—Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction (murmures flatteurs dans l'assemblée) comment vous prendrez la chose! Montez sur ce tabouret.»

On a justement ciré le plancher. Championnet a l'air de patiner.

«Ôtez vos souliers!

—Oui, oui.

—Vous savez bien qu'il a été voté que non! On ne peut pas aller contre un vote.»

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile avec ses chaussures tournées!

«Qu'il parle assis!

—Non, non. À genoux!

—Assis, assis!»

Mais il n'y a plus de chaises—on a caché sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s'accroupit à l'orientale et commença à nous expliquer, les jambes croisées, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais personne n'y comprit goutte—et encore aujourd'hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est que la philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines tournées.

10 Mes colères

«Et toi, Vingtras, que feras-tu?

—Je ferai les Tombes révolutionnaires.»

L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.

J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre—en essayant de jeter un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.

«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!…»

Je blague toujours—mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles!

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de _baver _sur les tombeaux; car il y a des morts que je jugerais à l'égyptienne et dont je souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir; je n'oublie pas que c'est lui qui a dit, à propos de Renoul caressé par Béranger: «Bercé sur les genoux de cette tête vénérée.»

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?— Des vers, oui,—un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes Tombes révolutionnaires.— Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts: «Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!» Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93…

Sparte, Rome, Athènes… J'en plaisantais au collège et je trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines!… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls!… Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n'ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait. Failli pleurer, oui—alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.

J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.

J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas!

Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je ne suis pas fort, vraiment!

Je ne m'en suis ouvert à personne.—J'emporterai ce secret avec moi dans la tombe.—Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la tête, rien que MES idées! voilà tout! et je suis un fainéant qui n'aime pas aller chercher les idées des autres. Je n'ai pas le courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce me fait mal tout de suite.

Rien que MES idées À MOI, c'est terrible! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café!—Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles—des oreilles qu'on a tant tirées!

J'ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières pendant que j'y suis, plutôt que de parler de ceux qui reposent sous terre.

Requiescant in pace!

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent—il paraît qu'ils le croient… Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière!

Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.

Nous jouons à colin-maillard.

On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein jeu.

Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse. Il prétend qu'il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l'ennemi.

—C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau—quand c'est lui qui l'est—il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

Il y en a un qui l'est bien souvent; c'est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une heure qu'il joue, que ses talons sont tournés, et l'on n'a qu'à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il apparaissait soudain—ainsi qu'on le voit dans les bons articles—Robespierre trouverait que nous n'avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.

Nous passons nos soirées à cela; quelquefois nous allons au café— rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de l'histoire.

Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

C'est prodigieux! Cela me paraît presque contre nature! Avoir des enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en éloigne comme d'une crèche. Je n'y suis entré qu'une ou deux fois pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir marquer dix de blanches.

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et républicaine.

C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l'appelle le café du Vote universel.

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres; où il y a des gens qu'on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin; qui ont le prestige de l'enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

Ont-ils tous cette auréole? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c'est l'air bon enfant de ceux qui ont un nom, dont on dit: «Un tel, c'est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d'Eau.—Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin.»

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

Un jour Rock m'a tiré la manche.

«Tu vois bien ce grand?

—Là à gauche?

—Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

—Qui est-ce?

—Un représentant de la Montagne, X…

—Il ne parle jamais à la Chambre?

—Non, il_ se réserve._»

C'est bien de Rock ce mot-là!

«Il se réserve! pour quand?

—Pour la Convention…»

Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait qu'il en a reçu la nouvelle ce matin; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi! Il répète en parlant du représentant X…

«Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la Constituante, … qui attendait son heure.»

Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la peine de mort. Sais-tu ça?

Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie:

«Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c'est de la blague! Vous êtes les calotins de la démocratie! Qu'est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure?… À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges!»

Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la Révolution—avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!

Par moments, j'ai peur de n'être qu'un égoïste, comme le vieil ouvrier m'appela quand je lui parlai d'être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l'enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs! J'en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

Égoïste! Oh! non! Je serais prêt—je le jure bien—à souffrir et à mourir pour empêcher que d'autres ne souffrent et meurent des supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m'en moque, de ça!

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges!

Ils ne m'écoutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les saints de la République!

Ce sont des scènes!—Il y en a eu de terribles à propos de Béranger!

Béranger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de chambre, on ne me l'ôtera pas de l'idée.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu'il faisait sauter sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre de grâce aux jours d'été et tranchent en bleu ou en rose sur notre rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme éparpille de droite et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l'on nous fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet d'être ambulancière s'il y a des blessés.

Encore du Béranger!… les Deux Anges de charité!

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béranger!

Béranger!

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait les Gueux:

Les gueux, les gueux Sont des gens heureux, Qui s'aiment entre eux, Vivent les gueux!

«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»—mais on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!

«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fusil!

Et puis, et puis—oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour! —ce Béranger, il a chanté Napoléon!

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il fit poignarder Kléber!…

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!

Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le lendemain de Février.

«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.

—Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.

—Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas à la Chambre et qui y restent par devoir.—Il ne savait pas parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice, armistice!»

Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

C'est à faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine—quand on est l'amoureux de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été: où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!—Blagueur de bonhomme!

Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!…

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire ce que tu dis!»

En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là par exemple!»—et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce que tu dis—allons, mon garçon!…»

«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en ricanant les autres!

Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes comme de la bouche des vieux! Mais se singulariser, c'est très bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que vous êtes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir mon gloria et ma goutte de consolation!

Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot—comme un souffle d'écrasé—contre cette popularité qui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim! Au secours!…

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chansonnier.

«Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

—Insolent!»

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'étais pas un boute-en-train, à mes heures, un rigolo qui sait la faire rire, elle m'aurait déjà chassé.

Renoul, pourtant, l'empêche de me faire trop ouvertement la mine, et c'est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

Elle se rattrape sur Hégésippe.

J'oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la pièce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

Lisette Renoul hausse les épaules:

«Ah! tenez! vous me faites rire avec votre Hégésippe!»

Je ne suis pas fou d'Hégésippe—j'en conviendrais s'il ne fallait me défendre à outrance.—Il y a de la pleurarderie; il me semble, par-ci, par-là; mais quelle différence tout de même!

Le soir, quelquefois, quand j'étais seul, je relisais ses vers; et il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trembler l'herbe et les clochettes jaunes!…

Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fête de l'Être Suprême. Qu'es-tu donc?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

«Je suis pour la guillotine.»

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu'il y ait un comité de salut public, c'est clair. On n'a qu'à lire l'histoire des Montagnards d'Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton… mais je ne veux pas qu'on s'arrête en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu'ils s'arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu'il ne monta pas à cheval…

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J'ai les yeux noirs. Ils étaient d'Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C'était le brouet noir dans la maison Vingtras.

«Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m'a dit un gros qui mange avec nous et qui n'a pas d'opinion, mais qui est tout de même—c'est drôle—très bon garçon et très brave.

—Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c'était réponse à tout.

—Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mériterais qu'on te gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et l'héroïsme de ta bêtise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s'égare: tu te fera casser la tête au premier jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entière, s'il en reste un morceau, ça mettra du plomb dedans.»

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d'une ficelle et la large ceinture tricolore. J'ai été si mal mis quand j'étais petit…

«Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n'aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant l'histoire. On te mettrait au séquestre; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde; tu veux faire payer tes pensums à l'humanité.»

11 Le comité des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité!

Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du café, chez Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier attachés avec des épingles.

«Pour minuit! (sans femmes).»

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de papier; Championnet a failli avaler l'épingle avec et s'est à moitié étranglé.

Qui nous a convoqués? Les masques sont impénétrables.

Mais à l'heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air très bête à nous regarder comme ça.

«C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir!» dit Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche ouverte depuis l'après-midi à cause du mal que lui a fait l'épingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne pourra que voter—mais pas parler.—Il lui est défendu de parler!

«C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens, reprend Matoussaint: convocation nécessaire, je crois, au salut de la Révolution…

—Oui, oui», disent tous ceux qui peuvent parler (pas Championnet).

«Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous constituer en Comité secret, et je demande qu'on lui donne, dès à présent, un nom!»

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: «Le Comité des Jeunes…»

—Oui, oui! le Comité des Jeunes!…

—Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de vieux de la montagne; sachons bien que nous nous appelons le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous connaisse! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.

—Pourquoi une guenille?»

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne des temps antiques:

«Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués—le Comité des Jeunes vit. À vous maintenant de nommer votre président; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

—À demain, à demain pour l'élection, crient plusieurs voix. À demain!»

Samedi, minuit un quart.

On vient de dépouiller les votes; on a voté sur de vieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé; on ne fera plus le cinq cents. J'avais le valet de carreau, et j'ai allumé ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la table, très pâle…

«Citoyens! Je sais à quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre tête—ensuite être digne de vous, digne, digne…»

J'ai l'air de sonner les cloches.

«Digne, digne… En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez garde à vous!»

Hou, hou!…

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mère lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-là!

«_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit «hou, hou!» mais nous verrons bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pères (toujours nos pères!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son aile, la tête, peut-être fracassée déjà, du Comité des Jeunes!»

J'ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s'il venait d'être effleuré par la queue de l'alouette, et en menaçant du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite; à gauche, on avance à travers des gravats; on y est.

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon!

Au bout de deux mois, ça finit par m'ennuyer de passer par ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on dérange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l'Histoire nous regardait.

Fin novembre 51.

Mauvaises nouvelles, privées et publiques!

J'ai perdu la leçon de mon Russe… L'actrice des Délassements est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés. C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n'avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer en Comité, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant, devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout de drapeau!

Nous aurons cela—et nous nous surveillerons l'un l'autre.— Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur —il ne faut pas se vanter d'avance—mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!

Rire?—C'est fini de rire!

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson. Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de l'orage…

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela suffit pour écarter le péril.—Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac _des sabres?

Dimanche, 25 novembre.

Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris— pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait, comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre contre le malheur!

12 2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi…

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État…»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne est arrêtée…

—Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»

Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!

Alexandrine s'accroche à moi,—je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

—Vous ne serez pas blessé,—on ne se battra pas!»

On ne se battra pas?—Je la souffletterais. Elle m'en fait venir la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond—tout au fond de moi,—il y a, caché et se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence publique!…

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes, qui commanderait: «Allons! en avant! Vive la République! En marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»

On ne se battra pas?

La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la tête, de la boue sous les pieds,—les affiches blanches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de bruit!… Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me le disent!… La République est morte, morte!

Dix heures.

On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à midi…

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois: Sentinelles! prenez garde à vous!

On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras, frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.—«Ne pas se lever; attendre; laisser se fatiguer la troupe!»

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous, faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?…»

On se récrie.

«Non?—eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent… À l'oeuvre, tout de suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

—Que veux-tu donc faire?

—Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes! aux armes!… Camarades, croyez-moi!…»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi: descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!…

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.

Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui… et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir, rendez-vous place des Vosges…»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus… Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée…

—Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.

—Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de fatiguer la troupe aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange!…

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le combat.

—Où le commencer?

—Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres… n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de dix-huit ans en redingote… dix des Écoles! Que les Blouses viennent nous commander!»

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades… Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec colère.

«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

—Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant que les soldats aient une ampoule…—Fatiguer la troupe!…»

Le dégoût et la douleur m'étranglent.

On ne se battra pas!

Je reviens à Renoul et aux autres:

«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en vain!…»

On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis…

Il y en a un qui m'a dit déjà:

«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»

Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.

Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!—Je serais seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?

J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres. Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour m'assommer et on me la cassera sur le dos.—Puis, avant tout, le tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade, ni de délégué de résistance…

«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner! voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si fort.

Il faut se rendre!…

Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!

Je lance encore un suprême appel.

«Vous croyez qu'il faut de la discipline… la discipline, toujours la discipline… mais c'est l'indiscipline qui est l'âme des combats du peuple!… Ah! bourgeois!…»

On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus brave qui commande.

3 décembre.

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et sentant la déroute.

Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge au bout d'une canne—point comme il fallait pour vaincre. Alexandrine avait raison.

Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!

Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je montrais une barricade que nous avions ébauchée.

«Venez avec nous!» lui criais-je.

Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé cependant:

«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a fusillés et déportés en Juin?»

Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.

Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu—les ouvriers n'ont pas bougé.

Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une bataille!…

Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:

«Allons fatiguer la troupe.»

4 décembre, au soir.

Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir, je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé à ma porte…

Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore comment—en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle…

Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant grâce, j'ouvre ma fenêtre.

J'entends un roulement de coups de fusil!

On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.

C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à la Préfecture…

Si la lutte avait recommencé!

Je dois y être!… Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais essayer de repartir, d'aller voir…

Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service, mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet au bout.

Encore des coups de fusil!

Oh! je descendrai tout de même!

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit: «Quatre-vingts de rois!» et l'autre qui répond: «Dis plutôt quatre-vingts d'empereurs!»

Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient hacher jusqu'au dernier!—Cinq cents de bésigue, quatre-vingts d'empereurs…

J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!… Je descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.

«Où allez-vous?»

Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je vais… où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: À bas Napoléon!

Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…

J'ai balbutié, tourné à gauche…

La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?

Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires reparaissent, victorieux et insolents.

C'est fini… fini… Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers le ciel!

Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang fumant de l'abattoir!

13 Après la défaite

8 décembre.

Il y a trois jours que c'est fini…

Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!…

La terreur règne à Paris.

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit—mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.

Qu'allons-nous devenir?

Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir— revenir sur-le-champ!

On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été blessé à une barricade.—Il est destitué si je n'arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête qui me supplicie l'épaule gauche.

N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.

Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois—le café au lait le matin; le boeuf, le soir.

J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.

On me répond qu'on verra quand je serai revenu.

J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.

J'écris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j'aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s'humilier—demander à Alexandrine d'intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.

«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir vite pour revenir plus tôt—vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement.»

Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs!

Enfin, c'est fait.

Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j'avais comme de la boue dans le coeur.

J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est comme mort quand j'arrive.

«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons!

—Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets; seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de l'hôtel.»

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.

Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place,—que serait-il devenu?— la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle—il se vantait de les mater tous—la fièvre d'ignominie qui était alors dans l'air! et aussi—je l'ai su depuis—une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l'âme malade et appauvrie.

Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l'armée!

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre femme!

Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

—Je suis mieux.

—Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»

Le docteur arrive, me demande ci, ça…—Je ne vais pas lui conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à l'épaule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s'en va.

Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il faut parler—dette sacrée!

—Pourquoi sacrée?» fait ma mère.

Pourquoi?—Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!… ils seraient capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette—le bras pendant, la tête haute—ces mots d'indignation.

«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»

J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:

«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de te faire arrêter.»

Encore cette menace!…

Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras…

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.

L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au Mans, je crois.

Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur l'hospice où l'on met les fous.

Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.

La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.

Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas encore payé ma dette de Paris.

J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n'ai plus d'honneur.

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier départ pour Paris.

Je demande à m'éloigner… je vivrai au loin comme je pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier?

«Toujours démoc-soc, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»

Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j'abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.

Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.

Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?

Quand j'ai latinassé, je suis libre—libre de regarder le quai.

Quai Richebourg.

Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!

Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.

C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!

C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme un coup de cloche d'église.

À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l'on a accroché des chemises—espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire!

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre… C'est affreux, ce clair du ciel! tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine…

Oh! ce silence!—troublé seulement par le bruit d'une conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau…

Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau! Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira!

J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire:

«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées— payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m'acquitter! Je ne serai pas chien, j'ai du sang de reste à vomir.»

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?

C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse comme des aboiements de douleur.

Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…

Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine—comme toutes les rues misérables—d'enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain…

Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma femme a faim, ma femme a faim!»

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!

14 Désespoir

Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma jeunesse.

Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal.

Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourritures.

En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait: «Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.

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