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La vie secrète

LIVRE IV LA TEMPÊTE

Reading edition

I

Dans la rue de Vaur, sous les couverts, sur les boulevards, personne ; un silence de mort. Tous les jours, à cette heure où l’on déjeune, Revel entre en torpeur, mais aujourd’hui le calme qui d’habitude a l’air fleuri d’une sieste, crie la peur. Il paraît que la grève est chez Servin.

Il paraît… Qu’en sait-on ? rien. N’importe, la nouvelle circule, épouvante, exaspère… Que des grèves doivent éclater ici ou là, et même qu’elles soient utiles, ou nécessaires, chacun l’a dit, pensé mille fois. La Dépêche et le Soleil du Midi l’ont imprimé à tout propos. Quotidiennement au café Casse ou chez Gisclard, des joutes s’échangent à ce sujet. Récemment, on y déclarait ainsi néfaste la grève des charpentiers de Paris et louable celle des omnibus, — toujours à Paris — dangereuse celle des mineurs de Carmaux, qui sont près de Revel, et admirable celle des mineurs de Westphalie qui sont très loin ; mais jamais l’idée ne fût venue que Revel dût être contaminé. Et que le danger soit là, venu sans prévenir, tout à coup, qu’il rôde le long des portes barricadées et menace la sécurité coutumière, cela semble intolérable. On se révolte. A quoi songe le Gouvernement s’il laisse faire de pareilles choses ? Où sont les gendarmes ? Surtout va-t-on subir les volontés du gêneur responsable ?

— Servin ! un fou !

On s’insurgeait :

— Qui lui a permis de bâtir son usine ? Un particulier n’a pas le droit pour son plaisir de livrer une ville entière aux risques de la révolution !

Gisclard, les mains aux poches du gilet, se tourna vers le garçon qui essuyait les tables de son café :

— Voilà ! c’est avec de pareils gaillards qu’on tue la République !

Et parce qu’il est utile de tout prévoir :

— Surtout, si les ouvriers viennent, fais payer d’avance.

— Il n’en viendra pas…

— Parbleu ! ils le savent bien, ce n’est pas ici qu’on encouragera leurs désordres ! Sale aventure !

Sale aventure, puisque par une action naturelle de la géographie locale le café Casse, plus proche de l’usine et bien que conservateur, devait absorber la clientèle !

— Après tout, qu’ils détruisent ailleurs le matériel, si ça leur plaît !

Épanoui, rougeaud, la serviette au bras comme aux jours fériés, Casse, de son côté, apprêtait sa terrasse. S’il appréhendait les troubles de la rue, il ne lui déplaisait pas que son établissement fût de toute évidence désigné pour le ralliement de « messieurs les grévistes ». Les revendications sociales ont ceci d’excellent qu’elles s’accompagnent de libations.

— Bonne journée !… Journée grave… songeait-il de la sorte, tandis que devant lui défilaient en cortège ininterrompu les ouvriers se dirigeant vers l’usine.

Il en apparaissait maintenant un peu partout, sortis de la ville un par un comme des gouttes aux flancs d’un vase fêlé. Très vite, d’ailleurs, ces gouttes formaient ruisseau, débordaient les talus, allaient enfin se fondre dans une masse, et l’on eût dit, à voir les flux et reflux animant cette foule, un fleuve qui se gonfle pour renverser sa digue.

En face, de l’autre côté d’une grille, l’usine où rien ne vivait, à part l’horloge.

Au coup d’une heure, comme d’habitude, Jean viendrait ouvrir cette grille. Sans doute, une poussée brutale suivrait, après quoi les machines reprendraient leur cadence, les scies se remettraient à grincer, les courroies à glisser ; et malgré qu’on en ait dit, rien ne serait changé dans l’ordre coutumier des rentrées à moins que…

Jean qui était accoudé à la fenêtre du cabinet de Servin tressaillit violemment :

« Dans dix minutes, pouvait-on savoir ce qui se passerait, puisque Jude n’était pas venu ? »

Il murmura :

— Que fait-il ?

A voir les ouvriers si tranquilles, d’autres auraient pu se méprendre ; lui, Jean, ne s’y trompait pas. Sans pouvoir définir à quels signes il le reconnaissait, il était certain que le drame allait commencer. Sous quelle forme ? Serait-ce un refus d’obéir à l’appel de l’horloge, une ruée soudaine aux machines, le saccage des bâtiments, des violences de personne ? Quelle que fût la méthode, le but serait atteint. La révolte était là. Il suffisait de suivre dans les groupes ces étrangers à mains trop blanches qui déjà circulaient, affairés et très à l’aise ; ceux-là, Jean les reconnaissait pour les avoir aperçus jadis en pareille aventure, professionnels de grève, véritables commis-voyageurs en revendications dont c’est le profit de dépouiller ceux qui luttent, vainqueurs et vaincus…

— Encore un coup, pourquoi ne vient-il pas ?

Jean abandonna la fenêtre. Chaque minute en s’écoulant emportait son espoir. Il s’épongea le front. Était-ce donc trop souhaiter que de vouloir être deux, à l’heure de la bagarre ?

A tout hasard, il avait été chez le maire, puis à la gendarmerie. On l’y avait accueilli avec des airs hostiles. Aux deux endroits, même réponse embarrassée : « Bien sûr, on interviendrait en cas de troubles. Il était superflu de rappeler à l’autorité son devoir élémentaire. Mais, en ce moment, rien n’indiquait, n’est-ce pas, une telle éventualité ? Alors, à quoi bon exaspérer les intéressés en étalant d’avance la force répressive ? » Ainsi chacun se dérobait, faisant place nette devant l’émeute.

Les poings de Jean se crispèrent à ce souvenir :

— Sale peuple !

Il le haïssait, bien qu’il en fût. Il lui en voulait d’être mécontent sans trêve, d’encombrer à tout propos la voie publique, de susciter tour à tour un effroi veule ou une pitié bête ; et il englobait dans ce terme « le peuple » non seulement les meneurs comme Bouchut, les brutes telles que Gouraille, mais encore les contremaîtres, les gens de Revel, le maire pâlissant à la seule annonce du conflit, aussi les gendarmes, la police. Entre tous, cependant, la femme Pastre excitait sa colère. Ah ! celle-là, dès le premier contact, il l’avait devinée ! S’il n’eût tenu qu’à lui, avec quelle volupté il l’eût rejetée à la rue d’où elle venait ! Nul doute que derrière ses prétextes de misère, une combinaison diabolique fût cachée. Dès lors qu’un embauchage devait suffire à provoquer la catastrophe, il devenait trop singulier que celui-là fût le sien…

Il cria :

— Gueuse !

Puis, la notion du temps lui revenant, exaspéré :

— Bon Dieu ! à quoi Jude songe-t-il ?

Des huées arrivèrent du dehors, en guise de réponse. La foule, jusqu’à ce moment silencieuse, s’était mise à gronder.

— Lui !… peut-être.

Aussitôt, il traversa la caisse et sortit dans la cour.

La clameur grandissait.

— Hou ! Hou !

En même temps les rangs tassés s’ouvraient. Dans l’intervalle, une forme noire parut : Mme Pastre.

Elle venait, fidèle au règlement, reprendre devant le métier la place devenue sienne depuis le matin. Hautaine, sourde aux vociférations et aux injures, elle ne semblait pas s’apercevoir du vide qui se formait en avant d’elle, ni soupçonner qu’un péril pût la menacer. Aucun émoi sur ses joues terreuses. Parce qu’elle n’avait pas eu le temps d’acheter le tablier d’usage, elle était vêtue ainsi que la veille. Les mains croisées sous un fichu de soie noire, la taille droite, un sourire aux lèvres, elle paraissait étrangère à ce lieu et à ces gens. On aurait pu la prendre pour une passante : il semblait qu’elle affectât d’être une intruse.

Les yeux de Jean flambèrent.

— Où allez-vous ?

Mme Pastre, arrivée à la grille, passa la main à travers les barreaux pour atteindre la clé.

— Vous le voyez bien, dit-elle sourdement, je veux entrer.

— Ce n’est pas l’heure : faites comme tout le monde, restez dehors.

Un silence venait de s’abattre autour d’eux. On écoutait.

Arrêtée un instant, la main de Mme Pastre repartit vers la clé.

— Vous n’avez pas compris ? reprit Jean.

Cette fois, Mme Pastre recula ; elle jeta ensuite un regard oblique vers l’avenue. On eût dit qu’elle souhaitait tout ensemble prendre la foule à témoin et mesurer son propre danger.

— Où me mettre ? murmura-t-elle.

— Je m’en moque ! dit Jean.

Il avait saisi la clé, s’apprêtait à la mettre en lieu sûr ; une clameur l’arrêta.

— Le voilà !

Enfin, c’était Jude. Dressé sur le siège d’un break chargé de monde, il franchissait le passage à niveau qui barre l’extrémité de l’avenue.

Une ivresse galvanisa la foule :

— Puisqu’il arrive, il va céder !

Incapable, lui aussi, de résister à l’immense joie que lui jetait cette venue, Jean ouvrit la grille. Deux minutes s’écoulèrent. Distinctement, il entendit les grelots des chevaux qui approchaient, puis il lui sembla que les sonnailles devenaient moins nettes. Soudain les poings se levèrent. Des injures volaient :

— Lâche !

— Arrêtez-le !

— Il s’en va !

— Misérable !

Un coup de cloche grêle plana sur le tumulte. L’heure de rentrée sonnait, mais personne, pas même Jean, n’y prenait garde.

— Où va-t-il ? s’exclama Jean.

— Où il va ?

C’était Bouchut qui ripostait.

— Il prend le train et f… le camp !

— Impossible !

— Ses malles sont au complet, y compris une garce.

— Tu mens !

Hissé au-dessus du tablier de la grille, Jean inspecta d’un regard fou l’horizon. Bouchut avait dit vrai pourtant ! La voiture ayant dépassé l’avenue roulait bien vers la gare ; si Jude cessait d’être visible, en revanche, à l’arrière une femme que Jean ne connaissait pas trônait sur la banquette.

— Va-t-on le laisser fuir ? cria Gouraille.

Des voix partirent :

— A la gare ! qu’on le retienne !

Mais Jean déjà sautait à terre :

— Imbéciles ! vous ne le connaissez pas !

L’équipage dépassait aussi la gare, gagnait le boulevard de la Barque. Le détour n’avait été qu’une feinte.

— Entendez-vous ? il va venir ! hurla Jean sur un ton de triomphe.

En même temps, ayant jeté un coup d’œil sur l’horloge, il frémit. Quelle faute d’avoir ainsi laissé passer l’heure ! Et s’approchant du premier rang :

— Eh bien ! reprit-il, est-ce pour aujourd’hui ou pour demain ?

Seule une femme se dirigea vers la cour.

Encore Mme Pastre… Une huée acclama cette entrée. Puis des ricanements : la plaisanterie était bonne ! Inviter ainsi les gens à s’installer d’eux-mêmes dans la boutique, tandis que, malin, le patron se trotte on ne sait où !

Impérieux, le geste rude, Jean répéta :

— Oui ou non, la cloche a-t-elle sonné ?

Il dévisageait les plus proches, Gouraille, Bouchut, Brunet, imposant à tous par son audace ; cependant aucun ne bougeait.

— Dans trois minutes, je ferme : tant pis pour les amendes !

Une voix inconnue s’éleva derrière la foule :

— Des amendes ! c’est pas le jour !

Il riposta :

— Trois minutes : j’ai dit.

La phrase avait sonné, provocatrice. Sentant que dans ce duel, où chaque seconde devait marquer un progrès de la révolte, l’énergie d’un seul allait peut-être mater la résistance de tous, Bouchut sortit du rang :

— Laissez : c’est à moi de lui parler.

Il approcha de Jean qui, très calme en apparence, s’était mis à marcher de long en large, après avoir encore regardé l’horloge.

— Alors le patron ne s’est pas décidé ? demanda-t-il très haut, de manière à être entendu par tous.

Ses yeux étaient posés droit sur ceux de Jean. Il avait une façon de se tenir paisible et simple qui, mieux que tout, marquait la gravité de l’heure.

Jean haussa les épaules :

— Tu sais aussi bien que moi qu’il va venir.

— Il avait annoncé sa réponse pour une heure.

— Possible.

— Ça fait cinq minutes que les camarades posent.

— C’est leur affaire.

— Et si le patron ne voulait pas répondre ?

Un sourire dédaigneux plissa les lèvres de Jean.

— Il a promis.

— Promettre et tenir…

— Ici, quand on promet, on tient.

Le visage de Bouchut exprima une courte hésitation ; parce qu’il était certain de son droit, elle s’effaça presqu’aussitôt.

— Admettons : ce n’est qu’un retard.

Et s’adressant aux ouvriers :

— Allez, vous autres ; moi, je l’attendrai.

— A ton aise.

— Avez-vous compris là-bas ? on rentre.

Des murmures accueillirent l’ordre, mais une poussée imperceptible fit osciller le premier rang. Ce fut ensuite un déclenchement brutal : le flot roulait vers la cour, tandis que Jean, les paupières frémissantes, affectait de continuer sa promenade le long du bâtiment de la caisse. Quelle ivresse, cependant, au fond de lui. Dieu merci, Jude pouvait paraître : l’essentiel était accompli, la foule domptée, toute la foule !… sauf un.

Celui-là, en revanche, Bouchut, n’avait pas bougé. On le devinait ancré au sol. Tout à l’heure, à chaque ouvrier qui passait, il avait jeté un signe amical, comme pour dire : « Sois tranquille, tant que je reste, il n’y a rien de fait. » Maintenant que la rentrée était achevée, il continuait sa faction, immobile, l’air d’un bœuf qui, repu, guette au bout du pré le rappel à l’étable.

La joie de Jean s’éteignit ; il comprit que la rentrée qui semblait achevée ne comptait pas : il fallait que cet homme obéît à son tour !

— Pour toi comme pour les autres, lança-t-il d’une voix nette, ce sera l’amende, naturellement.

Bouchut fit un geste détaché :

— Cause toujours !…

— Les insolences se payent à part.

— Combien ?

— Plus cher que tu ne crois.

— Essaye !

— Une fois… deux fois… tu refuses de monter ?

Bouchut ne remua pas. Les lèvres de Jean devinrent blanches :

— Tout de suite ou jamais : choisis !

Bouchut encore demeura immobile.

— Alors, ouste, viens toucher ton compte et décanille !

— Moi ?

Un sourire gouailleur soulignait la demande. Jean aurait voulu éteindre ce sourire comme on souffle sur une lampe. Fou de colère, il montra l’avenue :

— Décanille, vermine !

— Tu dis ?

Cette fois Bouchut avait sursauté. Il sembla près de se mettre en marche pour broyer le fétu qui l’insultait. Tout de suite, il se ressaisit :

— Connu le truc : ça ne prend pas.

— Ça prendra puisque c’est moi qui commande !

Et Jean saisit le vantail de la grille, le lança. La masse de fer alla heurter le colosse. Celui-ci avança la main, et sans effort apparent, sans quitter non plus sa place, reçut le choc.

— Pour commander, répliqua-t-il, les dents serrées, faudrait d’abord avoir le droit…

— Probable que je l’ai puisque je m’en sers !

— C’est-y que tu es devenu patron ou que la rousse est maîtresse ?

Féroces, les deux hommes se mesuraient des yeux : l’un puissant, massif, lourdaud, l’autre chétif, pareil à une bête rusée ; et sans doute, ce n’étaient là que deux êtres très humbles, deux points perdus dans l’immense humanité : cependant un sculpteur invisible venait de modeler leurs masques, ils résumaient le conflit de deux mondes !

Le regard de Jean céda le premier :

— C’est bon, tu refuses… tu ne perdras rien pour attendre. Finies la paresse et la rhétorique. Si tu crois que Servin…

— Serait-ce déjà la réponse promise ? interrompit Bouchut frémissant.

— Je n’ai pas à le dire : d’ailleurs le voici !

En effet, Jude apparaissait au bout de l’avenue. Il avançait, l’air absent. Était-ce bien le même que, dix minutes auparavant, la foule avait hué ? On aurait dit plutôt un petit commis qui achève sa promenade méridienne et regagne à pas lents un bureau qui l’ennuie.

A sa vue, Jean eut un frisson d’espoir : là où il avait échoué, Jude, lui, devait réussir. Courant à sa rencontre, il cria :

— Tout est sauvé, peut-être : cela ne dépend plus que de vous ! Et d’abord… Mais à qui en as-tu ? tu ne m’entends pas ?

Jude sembla s’éveiller en sursaut, aperçut la cour déserte :

— Partis déjà ? murmura-t-il.

— Rentrés !

— Comment ?

— Peu importe ! Seulement, j’ai mis Bouchut dehors : celui-là, tu vas le chasser… Chasse-le !

— Pourtant, s’il avait raison ?…

— Deviens-tu fou ?

— Non, je me mets à leur place et…

Jude s’interrompit : au moment d’aborder l’action définitive, un invincible dégoût d’agir le submergeait. En même temps, une image passait dans son cerveau : Thérèse, dans le jardin de Lethois et prononçant presque les mêmes mots.

Jean n’eut pas le temps de répliquer. Bouchut approchait aussi.

— Eh bien ? cette réponse ?… demanda-t-il d’une voix rude.

Telles ces poussières dont le contact suffit pour cristalliser un sel, la phrase raidit Jude. Il se retourna hautain :

— Quelle réponse ? Tu n’es plus de l’usine. Va-t’en.

Jean poussa un cri de triomphe :

— As-tu compris ?

Bouchut, au lieu de reculer, avança d’un pas.

— Minute, M. Servin… Paraît que les explications vous écorcheraient la gorge ; faut pourtant qu’on les ait !

— En quoi te regardent-elles ?

— Les camarades…

— Tu n’en as plus.

— J’en suis : je ne suis resté dehors que pour ça ! Congédier la nouvelle ou la grève, faut choisir !

— C’est choisi.

Jude répondait maintenant comme si une voix étrangère à lui-même eût dicté invinciblement les mots qu’il devait dire.

— Alors, c’est la nouvelle qui reste ?

— C’est toi qui pars…

— Compris.

— Où vas-tu ? cria Jean voyant que l’ouvrier se dirigeait vers l’atelier.

Jude retint Jean :

— Laisse donc : plus tard ce serait la même chose.

Et il s’appuya contre la grille. Il songeait avec étonnement : « Comme c’est simple ! » Il avait appréhendé une discussion. Au lieu de cela, un colloque rapide : « Avez-vous changé d’idée ? — Non » : c’était fini, l’avenir était en marche. Il se rappela Mme Pastre : bien qu’elle fût le prétexte du conflit, il ne sentit contre elle aucune haine. Ce qui arrivait là était trop la résultante de forces intimes : l’œuvre mourait parce qu’elle devait mourir et non parce qu’une femme était venue.

Jean, lui aussi, éprouvait un soulagement singulier. Il avait souhaité la bataille : on était vaincu, soit ! Il est délicieux, à une heure donnée, de savoir que la solution est venue et qu’elle est sans appel.

Cinq minutes passèrent. Dans l’usine, les machines continuaient de ronfler ; et parce qu’elles continuaient, une lueur d’espoir les éclaira tous deux. Si Bouchut n’était pas suivi ? Aux échéances désespérées, l’homme est ainsi tenté de croire à l’impossible : il lui semble que le miracle devient la norme.

— Vous devriez rentrer au bureau, murmura Jean. Si l’on vous aperçoit, on pourra croire ce qui n’est pas.

— Tu as raison, dit Jude.

Il fit un mouvement pour partir, mais ce ne fut qu’un simulacre. Il avait conscience que partout ailleurs, il n’aurait pu de même guetter l’inconnu qui allait surgir.

Soudain, il eut une exclamation sourde.

— Entends !

Jean, livide, ne répondit que par un signe de tête.

— La scierie…

Un éclat suraigu venait de fuser dans l’air puis de s’éteindre, évoquant l’image du jet d’eau qui s’arrête. Et le silence s’abattit sur le bâtiment du fond.

— Un accident peut-être… balbutia Jean.

Hypothèse plausible. Là bas, dans l’atelier du montage, les transmissions ne poursuivaient-elles pas leur course allègre ? Du côté des femmes aussi, c’était toujours le même murmure discord que fait le papotage des voix mêlé au maniement des outils.

Encore Jude chancela :

— Les courroies, cette fois…

A leur tour, elles changeaient de vitesse : cela se reconnaissait au ton plus grave. Il y eut un grincement de ferrailles : il ne dura pas. Le rythme reprit régulier, ensuite tout à fait lent. Ainsi la chute molle d’un ballon : la toile devenue lâche s’affaisse d’abord sur le sol, ressaute, retombe, enfin s’étale… Le bâtiment de droite se tut !

Seul le bruit des femmes était encore intact ; mais voici que lui aussi changeait, semblait se mouvoir derrière les murailles, tour à tour plus bruyant et moins clair, traversé d’éclats et d’intervalles muets. Cela faisait songer à une flamme sur laquelle le vent passe. Elle paraît s’éteindre, revit, et la lutte recommence sans qu’on puisse présager qui vaincra du souffle meurtrier ou de la lumière qui veut luire.

— L’usine arrête, dit Jean.

— Déjà !…

— Regardez !

Partout, maintenant, des ouvriers apparaissaient. Pareilles à des blessures, les portes rouvertes laissaient couler de chaque bâtiment le sang noir de la foule. Un linceul de silence avait recouvert les machines ; comme dans les cortèges d’enterrement, on distinguait le grésillement mince du gravier roulant sous les semelles.

Alors, devenu blême, Jude dit à Jean :

— Mets-toi là : il est bon qu’on nous voie rester maîtres chez nous.

Toujours appuyé contre l’un des battants de la grille, il désignait l’autre à Jean qui obéit. Puis, semblables à des statues, ils regardèrent le défilé de ceux qui s’en allaient.

C’étaient, comme à l’entrée, des hommes, des femmes, des apprentis. Certains travaillaient depuis un mois à peine. D’autres embauchés à l’origine n’avaient jamais quitté les établis. Il y en avait que Jude avait sauvés de la misère, d’autres qu’il gardait par pitié. Et il reconnaissait les mauvaises têtes, les imbéciles, les peureux que la vue du patron effare, ceux qui, venus se gîter là par hasard, se résignaient d’avance à reprendre la route, ceux de Revel partant comme pour une fête, aussi les contremaîtres, Brugnet clopinant sous une crise de douleurs : tous passaient, raides, muets, affectant de ne pas le voir. Aucun désordre d’ailleurs. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une sortie normale : seulement à mesure que ce flot coulait devant lui, Jude imaginait qu’une liqueur chaude s’échappait de ses veines. Il dut se raidir pour demeurer debout.

Bouchut passa le dernier.

Jude et Jean attendirent encore.

— C’est bien tout, dit Jude enfin d’une voix rauque, ferme la grille.

Jean soupira :

— Dommage ! on faisait pourtant du beau travail.

Il allait encore introduire la clé dans la serrure quand le trousseau lui échappa des mains. Au milieu de la cour, là-bas, une retardataire avait paru, faisait signe de ne pas fermer avant qu’elle eût passé.

— Qui est-ce ? demanda Jude.

Mais Jean ne répondit pas. Soulevé tout à coup par une effroyable colère, il courait vers la femme.

Celle-ci épouvantée s’enfuit.

— F… le camp ! chameau !

Jude vit passer devant lui une mantille noire que le vent de la course collait sur des épaules maigres.

Sa vengeance accomplie, Mme Pastre venait de partir, elle aussi, pour se joindre à la grève !

II

Or, tandis qu’atterrés, Jude et Jean regardaient ainsi couler devant eux le sang noir de l’usine, sur Thérèse et sur Marc, une rafale aussi passait.

Dès l’entrée dans la maison de Servin, aidés par le domestique, ils avaient dû monter Lethois dans une chambre du premier étage et prendre d’urgence les mille dispositions que nécessite en tous lieux l’installation d’un malade. En hâte, il avait fallu allumer des réchauds, fouiller les placards à linge, écarter les rideaux de lit pour faciliter l’accès de l’air, fermer ceux des croisées pour atténuer la lumière. Active et silencieuse, Thérèse rôdait sans étonnement à travers les pièces inconnues. A l’arrivée, Servin avait sauté à bas du siège et dit : « Voici les clés, faites comme chez vous ; moi, je ne puis rester. » Thérèse avait répondu : « C’est bien », et depuis s’était sentie chez elle. De même, Servin avait dit au domestique : « Quand on n’aura plus besoin de toi, tu iras chercher le docteur Pontillac. » Thérèse encore avait répliqué : « J’y veillerai », et bien que la venue de Pontillac lui fût désagréable, elle avait tenu parole. Elle trouvait normal et nécessaire que les désirs de Servin fussent exécutés. Elle n’avait pas le loisir de s’apercevoir que cette soumission au maître absent lui causait du plaisir. Marc avait également oublié l’heure, le lieu et lui-même. Seul Lethois restait insensible au milieu de ce bouleversement. Une fois son corps mince glissé sous les couvertures, sa tête blafarde enfouie dans l’oreiller blanc, il avait eu l’air de disparaître.

Enfin, au bout d’une demi-heure, le campement de fortune parut achevé. Marc put dire à Thérèse :

— Laissons-le reposer.

Elle répondit :

— Puisqu’il y a une pièce libre à côté, allons-y.

Et Marc, ayant acquiescé, elle partit la première, se laissa tomber sur un fauteuil au hasard :

— Que d’imprévu ! Je crois vivre un cauchemar.

Cauchemar, en effet, cette succession d’événements qui l’entraînaient vers l’inconnu. Sans Pontillac survenu par hasard, aurait-elle rencontré Servin ? Sans la crise qui terrassait Lethois, eût-elle accepté jamais d’entrer dans cette maison ? Jusqu’à cette minute, avait-elle réfléchi seulement à ce qu’elle ferait ce soir, et qu’elle devrait peut-être s’installer là pour tout à fait ? Pêle-mêle, devant ses yeux, des masques s’agitaient : Pontillac sardonique, Servin douloureux, Mlle Peyrolles retenant son neveu, le Pêcheur veillant sur Lethois, Lethois râlant dans la voiture tandis que Marc mesure la longueur de la route avec la frayeur de n’arriver jamais.

Cauchemar, la randonnée vers Revel, sous le ciel bas et terne, et l’apparition foudroyante d’une foule en clameurs qui la couronne ; cauchemar encore cette oppression de peur qui, une fois Lethois à l’abri, persiste, écrase Thérèse, sans qu’on sache au juste d’où elle vient.

— Bah ! dit Marc avec un geste de lassitude, soyons heureux d’en être là.

Thérèse comprit qu’il avait redouté une catastrophe.

— Où allons-nous ? soupira-t-elle.

Il ne répondit pas et approchant de la fenêtre regarda la campagne. Des nuages crépelés effilochaient leur laine au flanc de la Montagne noire. Au-dessous d’eux, les bois avaient pris un ton de branches mortes.

— Ce doit être ici la bibliothèque de M. Servin, reprit Thérèse, obéissant au désir d’écarter avec des mots la désolation qui l’envahissait.

— Un asile dont il doit regretter la tranquillité.

— En effet, comme il doit la regretter !

Puis le silence que Thérèse avait souhaité chasser s’établit, définitif. Leurs âmes venaient de se quitter pour des mondes éloignés, reliées seulement par un oubli commun de ce Lethois qui les avait réunis.

Aux aguets, Thérèse épiait les bruits lointains. Le roulement d’un char à bancs, un cri d’enfant, un volet que l’on ferme lui donnaient le frisson. En même temps, sur le dos des livres, en face d’elle, se dessinaient des ouvriers aux gestes frénétiques. Elle avait beau s’en défendre, le désir de savoir ce qui arrivait à Servin étouffait progressivement en elle toute autre volonté. Des souvenirs lui revinrent.

Ce même Servin marchait à côté d’elle, dans un jardin. Rien n’était encore survenu, ni la maladie foudroyante de Lethois, ni la grève. Il faisait bon respirer l’odeur des herbes trempées. Quels propos les occupaient ? Thérèse ne le savait plus ; jamais, en revanche, elle n’avait pareillement savouré la paix qui émane, l’été, de la terre agreste.

Ensuite, la maison de Lethois, la veille. Dans la nuit, les branches ont pris l’aspect de petits traits minces tracés à l’aide d’un crayon dur sur du bristol. Tout près, il y a sur le sol un rectangle de lumière projeté par la lampe de Lethois. Thérèse interroge le mystère de l’ombre. L’ombre répond : « C’est lui !… » lui dont le pas sonore approche et qui vient l’emporter loin de ce pays où elle souffre, plus loin encore d’elle-même si lasse de souffrir ! lui, Servin !… si c’était vrai ?

Elle railla :

« Mais un curé parut… »

Puis elle se rappela qu’elle était vieille : trente ans.

Marc, de son côté, était parti en songe pour ce Paris où il avait hâte de rentrer. En avance sur les heures, il regagnait son logis. Quelle amertume d’arriver les mains vides ! Là-haut, sur le palier, une femme s’est avancée, se penche… Depuis le départ, elle guette le retour. « Enfin, c’est toi ! » Ils s’étreignent. Elle ne lui demande pas ce qu’il a fait ni pourquoi il semble découragé. Il est là : cette parente inconnue dont il avait parlé et qu’elle redoute ne l’a point gardé : cela suffit. Mais lui, empoisonnant la douceur de l’étreinte, cherche involontairement les ravages nouveaux. Ah ! l’horrible don que de pouvoir, presque à chaque heure, suivre le mal à la trace ! Les tempes depuis trois jours sont devenues plus creuses, le front plus moite. Dire qu’avec un mensonge, il aurait pu arrêter ce supplice ! Et cette idée bouleverse Marc : il en est temps encore ; quand il a quitté sa tante, celle-ci en guise d’adieu, lui a jeté cette supplication : « Dis-moi seulement que ce n’était qu’une épreuve ! » il n’aurait qu’à revenir… Mais non, une révolte culbute ces regrets et il s’interroge éperdu :

— Est-ce que je ne sais pas aimer puisque je n’ose pas mentir ?

Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa crainte, Thérèse reprit :

— Que croyez-vous qu’il arrive ?

Marc croyant qu’elle parlait de Lethois répondit sans se retourner :

— Comment le saurai-je ?

Il jeta un coup d’œil vers la chambre :

— Puisqu’il repose, il souffre moins : c’est l’essentiel.

— Je ne parle pas de lui, fit Thérèse plus bas ; je songeais…

Elle s’interrompit. Justement parce qu’elle avait le cœur occupé tout entier par un autre, il lui répugnait d’en prononcer le nom.

— Excusez-moi, dit Marc se décidant à la regarder, je ne m’occupais, moi, que du plus proche.

Mots très simples que l’accent suffit à transformer. Tous deux baissèrent ensuite les yeux. Thérèse avait eu l’intuition que son secret n’était déjà plus le sien. Marc venait de deviner que Lethois n’était pas l’ami dont le danger absorbe toute amitié rivale.

Soudain, Thérèse se dressa. Une rumeur lointaine entrait : on aurait dit l’écho d’une huée formidable.

— Si vous n’avez pas besoin de moi, je pars aux nouvelles, dit-elle frémissante.

Marc, très calme, approcha d’elle :

— Vous ne ferez pas cela, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas la place d’une femme telle que vous.

— Serait-ce le péril que vous redoutez pour moi ?

— Non.

— Alors qu’est-ce qui vous trouble ?

Il hésitait. Un défi passa dans les yeux de Thérèse :

— Peut-être les convenances ?… Il y a beau jeu depuis ce matin que tous trois les oublions !

— Vous ne seriez d’aucun secours et vous pourriez gêner, répliqua Marc avec douceur.

Et Thérèse pour la seconde fois comprit. Sans qu’elle lui eût rien avoué, cet étranger en était là d’oser déjà la défendre contre elle-même !

Elle fit un geste de colère :

— Gardez-vous de soucis inutiles : je saurai ne pas me compromettre.

— Vous saurez, en effet, ne pas risquer le nom que vous portez dans une bagarre de révoltés qui seraient trop heureux de l’exploiter : cela, j’en suis sûr.

Thérèse, accablée, se rassit :

— En effet, murmura-t-elle, je crois que vous avez raison.

Il eut ensuite un mouvement de pitié :

— D’ailleurs, rassurez-vous, si je craignais quelque chose, j’irais à votre place ; mais il n’y a rien… rien que des cris qui soulagent.

Au même instant, un pas lourd sonna dans l’escalier. Marc se dirigea vivement vers le palier :

— Quelqu’un : prenez garde !

— Pontillac…

— Lui ou un autre.

— Si c’est lui…

Thérèse s’interrompit, puis écartant les derniers scrupules qui l’empêchaient d’exprimer clairement sa pensée :

— Si c’est lui, pas un mot de l’usine, je vous en conjure !

Marc ne répondit que par un signe de main : déjà la porte s’entrebâillait. Pontillac entra.

Le même qu’à Montaigut ; plus essoufflé seulement, car il avait monté vite, et les joues enflammées par la chaleur de serre qui régnait sous les platanes. Le même, avec cette façon de roulis dans la démarche qui donnait l’impression d’une maladresse native et ce geste des bras qui s’ouvrent à tout venant, quitte à n’enserrer que le vide. D’où vint qu’en l’apercevant là, Thérèse eut envie de s’enfuir ?

— Vous, ici ?

— Mon Dieu, oui.

— Je m’attendais à toutes les surprises sauf à celle-ci.

— Pourquoi non ? Nous étions déjà deux pour soigner M. Lethois ; il faut croire que trois ne seront pas de trop puisque je vous ai fait chercher.

— Ah ! chère amie, ne vous excusez pas : on pourrait supposer que je me scandalise !

Puis désignant Marc :

— Pourrais-je avoir l’honneur…

— C’est juste ! Monsieur est un confrère… le neveu de Mlle Peyrolles.

Ici une double stupeur. Thérèse a cherché le nom de Marc et s’aperçoit qu’elle ne connaît pas, même de nom, cet homme qui désormais la connaît toute ! Pontillac, de son côté, dévisage Marc, cherchant à retrouver sur les traits une marque de la parenté surprenante qu’on lui annonce.

— Ah ! le neveu de Mlle Peyrolles… Enchanté, vraiment…

— Je crains qu’il n’y ait pas un instant à perdre, dit Marc énervé par l’air d’enquête et le ton ; voudriez-vous m’accompagner près du malade ?

Il montrait la chambre.

— Après vous…

— Passez donc…

Un bruit de politesses bredouillées à mi-voix, le roulement des pieds qui tapotent le parquet, puis le silence, la pièce de nouveau déserte, et au milieu de celle-ci Thérèse qui n’a point bougé mais se retrouve seule, dans l’attente…

Elle ferma les yeux. Subitement lui venait le désir éperdu de retrouver sa maison et son jardin. Par une contradiction inexplicable, elle n’avait pas été blessée que Marc l’eût devinée ; devant Pontillac qui lui avait amené Servin, artisan responsable du drame qu’elle commençait de vivre, devant Pontillac qui allait rentrer et l’interroger peut-être, elle verrouillait son cœur. Celui-là, rien qu’en y touchant, aurait profané le sentiment sacré qui s’éveillait en elle.

A côté, le chuchotement des deux hommes avait commencé presque aussitôt. D’allure égale, il rappelait le trottis d’un ruisselet dans un pré.

— Que peuvent-ils bien faire ? songea Thérèse machinalement.

Elle avait oublié Lethois. En même temps, elle s’aperçut qu’au fond de toutes ses pensées, dans ses moindres désirs, à travers les soucis et quelle que fût la gravité de l’heure, elle retrouvait Servin. Alors, chancelante, elle alla reprendre sa place au coin de la fenêtre, mit la tête dans ses mains et s’interrogea :

— Est-ce donc vrai que je l’aime ?

Aimer ! mot nouveau qui la ravissait en l’effrayant. Être conquise par un passant déchirait son orgueil ; cependant cet accablement, ce goût subit de solitude, mêlés au besoin d’abdiquer ou de s’absorber dans l’anxiété d’un autre, la rendaient heureuse délicieusement.

— A nous deux maintenant : résumons.

Thérèse s’éveilla en sursaut : Pontillac venait de rentrer et la dévisageait.

— Je suppose, chère amie, que nous ne vous dérangeons pas ?

Elle ne répondit que par un signe vague, puis, désireuse de montrer combien elle était loin de ce qui allait se discuter tourna la tête et contempla distraitement la cime d’un platane.

— Je crois, dit Marc demeuré debout, qu’un résumé est inutile : le cas est évident.

Pontillac fit claquer sa langue d’un air satisfait :

— Évident comme vous dites… Ataxie et début de congestion grave… perspective d’accidents plus graves encore… Qu’y pouvons-nous ? rien : ne pas embêter ce pauvre bougre avec des drogues, — c’est mon système — et le laisser finir en paix.

Thérèse qui avait la sensation d’être séparée des voix par une cloison d’eau, tressaillit au dernier mot et répéta :

— Finir ?

— Tiens, dit Pontillac, vous nous suivez ? Que voulez-vous ! la corde était usée, elle craque… C’est la vie.

Et revenant à Marc :

— Bien votre avis, n’est-ce pas ?

Marc attendit avant de répondre.

— Pas tout à fait…

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Ceci : que ce matin le malade se promenait, allait et venait sans gêne apparente ; qu’à neuf heures il causait avec moi, inquiet de sa santé et désireux de me consulter, mais en somme à son aise ; qu’au moment précis enfin où j’ai parlé de ses yeux, et notez-le bien, à ce moment seulement, le visage de cet homme s’est décomposé. D’où résultait son émotion ? Quel ressort caché avais-je atteint sans le savoir ? Je l’ignore, mais il existe. Ne connaissez-vous pas ce secret que je n’ai pu deviner ?

— Vous faites du romantisme, dit simplement Pontillac.

— Non : pas même du roman. J’estime qu’en tout temps, la santé de l’âme commande au corps. Je suis certain que, dans le cas présent, c’est l’âme qui, frappée, entraîne le reste.

— Il faudrait aussi être certain qu’il y a une âme, dit encore Pontillac.

— Ah ! ne jouons pas sur les mots ; vous savez aussi bien que moi que chacun fait deux parts de ses actes : l’une livrée au public, l’autre soigneusement célée. Mettez que ce qu’on ne voit pas soit l’âme et tablons sur ce domaine.

Un sourire aigu crispa la bouche de Pontillac.

— Très simple, mais peu solide… Pour ma part, je me flatte de tout voir et même de le bien voir.

On entendit Thérèse qui interrompait, lointaine :

— La vraie vie est secrète.

Pontillac se retourna vivement :

— Croyez-vous ?

Ses yeux riaient méchamment. Ce fut Marc qui répliqua :

— J’en suis sûr.

— Vous avez tort.

— Je vous défie de m’en donner la preuve.

— Vous plaît-il que nous la demandions à Mlle Wimereux ?

— Je vous saurai gré de me laisser hors du débat, dit Thérèse sèchement.

— Vous le voyez, c’est une manière indirecte de me donner raison.

— Il serait plus simple, reprit Thérèse dont la voix tremblait, d’accepter l’hypothèse et de vérifier ce qu’elle peut valoir pour Lethois.

— Soit : ne nous égarons plus en des rhétoriques vaines et cherchons…

Pontillac eut une sorte de gloussement, tant cette recherche lui paraissait absurde.

— Hormis l’amour de sa cuisinière et le soin de sa personne, quelle manie pouvait bien tournebouler cette pauvre cervelle ?

— Plus bas, dit Marc : il peut entendre.

— Non, décidément je ne trouve pas… Sans doute l’égoïsme est une carapace propre à garantir ce genre de mystère ; je vous déclare…

Un cri de Thérèse l’interrompit. Dehors, les clameurs recommençaient, unifiées par le chant.

Debout, les damnés de la terre ! Debout les forçats de la faim…

Portés par un souffle de colère, les mots s’engouffrèrent dans la pièce. Chaque syllabe arrivait si nette qu’on l’aurait crue prononcée par un homme dans l’escalier.

Foule esclave, debout ! Le monde va changer de base…

Pontillac, se levant, approcha de Thérèse :

— A quoi pensez-vous, chère amie, d’être ainsi bouleversée ?

Il avait en même temps une telle expression dans le regard que Thérèse recula pour aller joindre Marc.

— Décidément, balbutia-t-elle, je crains qu’il ne se passe des choses graves.

— Rassurez-vous. Tant que la voix donne, les bras se reposent. Ils crieront moins tout à l’heure, lorsqu’ils voudront agir.

— Vous annoncez cela pour me faire peur, dit Thérèse éperdue, ou sauriez-vous quelque chose ?

— Non, vraiment, je ne sais rien : je suppose… D’ailleurs nous oublions Lethois…

Ce nom sonna bizarrement. En moins d’une minute ils s’étaient évadés du présent et, parce que des cris anonymes entraient par la fenêtre, réfugiés chacun dans le drame spécial qui seul leur tenait à cœur.

— Oh ! Lethois !… murmura Marc.

Il semblait dire : « A quoi bon ? la cause est entendue puisque vous n’êtes pas plus au courant que nous-mêmes. »

Thérèse haussa les épaules :

— On songe au plus pressé.

Gouailleur, Pontillac répliqua :

— Je croyais que vous n’étiez ici que pour lui !

Faisant ensuite un nouveau pas vers Thérèse :

— Voulez-vous un conseil ?

— Inutile !

— Allez prendre l’air. Servin…

— Ce nom n’a rien à voir ici !

— Il suffit de vous entendre pour être certain du contraire !

L’accent du médecin était devenu âpre. Hardiment, pour mieux nier l’énigme de la vie secrète, Pontillac tentait de la violer.

Thérèse riposta frémissante :

— Il n’est pas question de lui !

— Je pouvais m’y tromper.

— Tant pis, je ne suis pas de celles qui prêtent à ces erreurs !

— De grâce ! supplia Marc.

— Je vous en prie, reprit Thérèse, laissez-moi achever !

Et revenant à Pontillac :

— Aussi bien, s’il faut à tout prix un roman pour vous distraire, j’en ai un à vous offrir.

— Et ce roman ? ricana Pontillac.

— Celui d’un personnage singulier qui, consacrant sa vie à crocheter les secrets d’autrui, met vraiment trop de soin à protéger les siens. Quand vous serez sorti, je vous invite à interroger cet homme étrange. Jetez la sonde au fond de son ironie. Je vous dispense même de revenir ensuite pour nous communiquer les résultats de l’entretien. Nous ne tenons pas à connaître la plaie vive qui, à défaut de vie cachée, le met en fièvre : ceci dit, n’en parlons plus !…

A mesure qu’elle s’exprimait, Pontillac était devenu livide.

— Recevez mon amende honorable, répondit-il d’une voix sourde. J’ignore si je découvrirai tout à l’heure la plaie que vous me signalez ; mais ce que je sais bien, c’est que je me garderai de vous en faire part. Il suffirait qu’un passant touchât par mégarde au dieu régnant pour que vous criiez aux quatre vents ma confidence : merci bien !

Il recula d’un pas :

— Quant à Lethois, il est en trop bonnes mains pour que je sois utile, et tant que Monsieur restera là…

— Vous oubliez que je pars ce soir, dit Marc.

— Ce soir ?… En ce cas, dès votre départ, je me tiendrai prêt à répondre au premier appel. Mes hommages à mademoiselle votre tante…

— Excusez-moi, dit encore Marc, je lui ai déjà fait mes adieux.

— Quoi ! si vite ?… Ce sera donc à moi de lui parler de vous. Avec elle, aucun risque de troubler un roman. C’est une sécurité appréciable pour les prosaïques de ma sorte…

Sans affectation, il avait approché de la porte, tournait le pêne d’une main légère. Il disparut. Il s’en allait, déjà remis de l’alerte, tel qu’on l’avait vu pendant vingt ans, goguenard et paisible, peut-être seulement avec un peu plus de fiel aux lèvres ; mais qu’est cela pour qui a la bouche toujours amère ?

Ni Thérèse ni Marc n’éprouvèrent d’étonnement à se retrouver seuls. Pas une seconde non plus ils ne s’attardèrent à réfléchir. Cette conclusion inattendue coupant court au débat leur paraissait naturelle.

Thérèse regarda Marc.

— Ainsi, dit-elle, vous êtes bien convaincu que sa vie dépend d’un secret ?

— De qui parlez-vous ? du malade ou de… l’autre ?

Elle ne put retenir un geste de reproche :

— Ah ! murmura-t-elle, allez-vous aussi douter que je sois venue pour un seul ?

Elle avança ensuite vers la chambre de Lethois :

— Où allez-vous ? cria Marc.

— L’interroger : c’est le plus simple.

— Inutile : il ne répondra pas.

Mais un sorte d’exaltation transfigurait le visage de Thérèse :

— N’importe ! je trouverai les mots qu’il faut.

Elle ouvrit. Soudain Marc la vit reculer, défaillante. En même temps, un rire d’enfant retentit : M. Lethois, dressé sur l’oreiller, les yeux au ciel, s’extasiait devant les visions de sa fièvre.

Marc se précipita pour fermer :

— Il délire : je l’avais prévu, ce n’est rien…

Thérèse s’écroula sur un siège.

— L’agonie !

— Non.

— J’ai vu !

Elle avait vu sur le drap les mains de Lethois aller et venir comme attelées à des rames. Elle avait vu ce geste fatidique de l’être qui, au moment de quitter la vie, jette, dans un suprême découragement, à travers l’air vide, ces choses vides aussi qui furent ses désirs et ses projets. Ah ! comment n’aurait-elle pas reconnu cela, l’ayant vu faire un jour par son père mourant ! Et devant cela, devant cet innommable installé sans dire gare, tandis qu’elle-même forgeait des rêves fous, une épouvante la chassait. Pareille à Lethois, elle jetait dans un trou noir ses pensées d’amour, le souvenir même de Servin. Seule demeurait la mort bête et toujours victorieuse, barre finale tirée en bas du compte humain, quel qu’en soit le bilan !

Il y eut un grand silence. Thérèse sentit ensuite une main prendre la sienne :

— Tout à l’heure, vous souhaitiez, n’est-ce pas ? d’aller aux nouvelles…

Avait-elle souhaité cela ? Elle ne se le rappelait pas.

— … Il en est temps, continuait Marc doucement : sortez, cela vaudra mieux.

Elle balbutia :

— Je ne puis pas… où irai-je ?

— Au hasard… Obéissez !

Résolu, Marc l’obligeait maintenant à se relever, l’entraînait vers le palier. Anesthésiée par l’effroi de la mort, elle cédait passivement à cette volonté plus forte que la sienne. Quand elle reprit conscience, elle se retrouva sur le boulevard. Des gouttes chaudes commençaient à tomber. Elle en reçut une sur la main. D’autres, après avoir claqué sur les feuilles de platane, rebondissaient, telles des billes sur un parquet sonore.

Oh ! ce frisson que donnent la rue déserte et le ciel culbuté si bas qu’il paraît n’être plus soutenu que par les branches et les toits !

Thérèse jeta en arrière un regard vers la maison qui venait de se refermer. Elle crut deviner qu’elle n’y rentrerait ni plus tard ni jamais. Devant elle aussi, rien que des rues solitaires. Un goût de mort lui vint aux lèvres. Elle eut envie de crier, tant sa détresse l’écrasait.

« Fuir ! s’évader enfin de ces horreurs que la vie oblige à revivre, comme si on ne les savourait pas du premier coup dans leur entière douleur ! »

Mais où trouver un abri puisque désormais la maison de Servin la repousse ?…

Servin… Tout à coup, ce nom que Thérèse avait résolu d’oublier, ce nom qu’elle s’était interdit même de prononcer, est revenu. En vain Thérèse voudrait-elle se révolter contre la suggestion. Quel refuge reste à l’amante sinon l’amant ? Et comprenant soudain, elle repartit.

Elle ne savait même pas s’il serait possible d’accéder à l’usine : elle savait en revanche que si Jude Servin vivait, près de lui, par lui seulement, elle retrouverait le courage de vivre !

III

Pendant ce temps, léger, la hanche balancée à chaque foulée, comme une belle machine que son piston soulève, le Pêcheur allait vers Revel.

Il allait, un sifflotement aux lèvres, la tête sonore et tintant de rêves clairs ; il allait sentant à lui l’espace, la route, le ciel bas, et toutes ces choses dont la plupart des hommes jouissent sans les connaître parce qu’ils ont quelque part une masure vilaine remplie de meubles vilains.

« Alors elle avait compté décaniller sans dire gare : soit, on la retrouverait là-bas ! Pas besoin pour cela de prendre la patache ! »

Et il reniflait l’odeur sucrée des maïs qui ont l’air de flâner par les champs en sirotant leurs cornets remplis d’eau. De temps à autre, quand il apercevait aussi un genêt dans la haie, il étendait le bras, agrippait une branche bien fleurie, puis — crac ! — serrait la main : la tige poisseuse glissait dans sa paume, y laissant une moisson d’or.

Mon Dieu ! qu’on est donc bête à certains jours ! Ces fleurs chatouillaient sa peau plus doucement que des louis. Pas plus que des louis d’ailleurs, il n’aurait été capable de les garder. Un par un, il jetait ensuite dans la poussière les pétales fripés, et cela lui rappelait les temps où le curé baladait le Saint-Sacrement, escorté de gamines en robes blanches et de calotins en file de canards…

Une seule ombre au tableau : la rousse. Aussi quelle bêtise d’embêter le monde pour une farce ? Allait-on maintenant renverser le gouvernement parce que deux ablettes ont crevé ? La rousse… Non, zut ! n’y pensons plus !

Le bâton du Pêcheur fit un moulinet grandiose. De tels soucis ne pouvaient chavirer son bonheur ; de nouveau il savoura celui-ci, à pleines lèvres, comme une liqueur.

C’était un bonheur venu tout à coup et qui hier encore n’existait pas. Sans doute, la veille, le Pêcheur s’était senti content à l’annonce que la donzelle s’installait à Montaigut, mais pour avoir ainsi du feu dans chaque veine et cette coulée de bien-être au long de l’échine, il avait fallu autre chose, une de ces choses extraordinaires qui vous tirent un homme du train de la vie et le jettent d’un bond en paradis. Cette chose datait du matin. Le matin, causant d’homme à homme, face à ce pauvre bougre de Lethois, le Pêcheur avait raisonné son affaire et dit : « Je crois que je l’aime… »

Que de fois, il suffit d’un mot pour rendre proche ce qui semblait irréalisable ou absurde ! La liqueur qui fermente dans l’âme fait sauter le goulot : la bouteille mousse, la chimère vole !

A plein gosier, le Pêcheur lança le cri des paysans qui le soir vont faire la cour aux filles :

— Ah ! oh ! hé hé hé…

Qu’il aimât, ce n’était point douteux. Il avait dit : « Je crois » par politesse ; mais seul à seul, pas besoin de chercher Pékin en Mandchourie. Elle n’était ni ceci ni cela : elle était son type. Or, le type, ça ne se commande pas : on le gobe ou on s’en fiche… Il gobait.

Sensation complexe et merveilleuse pour ce vagabond, voué jusqu’alors aux retroussis hâtifs de cotillons dans un coin de champ. Ce qu’il gobait, c’était moins les traits, la souplesse de la taille, le beau regard si net de Thérèse, c’était un ensemble inexprimable, il ne savait quoi jeté sur elle comme la fleur sur le fruit, peut-être tout simplement l’âme ! Il éprouvait une jouissance à se sentir intimidé devant elle. Volontiers il eût fait des bêtises pour s’entendre réprimander par elle. Parce qu’elle employait des termes justes, de ces termes ordinaires mais qui reluisent ainsi qu’un sou neuf dès qu’on les prononce d’une certaine façon, il se serait mis à genoux, aurait baisé sa robe et demandé qu’elle continuât de parler toujours. En même temps un haut-le-cœur le soulevait au seul souvenir des ruées de brute qui lui avaient servi de gala et le voletis des moineaux l’attendrissait. Il avait envie de se rouler dans l’herbe. Une chenille ayant stoppé sur la route, il se détourna pour ne point l’écraser. Le bonheur lui rendait une enfance comme s’il allait recommencer sa vie !

Il en était là quand un homme, au débouché d’un sentier, sauta sur la route. Le Pêcheur mit la main au-dessus des sourcils en guise de visière pour mieux dévisager ce gêneur, et ayant reconnu le facteur, cria :

— Bonjour, ma vieille !

Tous deux continuèrent de marcher à la rencontre l’un de l’autre. Ils avaient la même façon de lancer en avant leur bâton, un air pareil de chemineaux désintéressés du paysage. Au moment de se croiser, ils s’arrêtèrent d’un commun accord.

— Beau temps, on a de la fraîche, reprit le Pêcheur.

Redressant d’un coup de rein sa sacoche remplie de lettres, le facteur répliqua :

— Qué que tu fiches par ici, feignant !

Il y avait dans son accent du mépris et de l’envie. On a beau se sentir niché dans un budget, il est dur de peiner, tandis que d’autres se promènent à l’aventure.

— Moi ? je vais là d’où tu viens, parbleu, puisqu’on se croise.

— A Revel ?

— Probable.

Le facteur eut un gloussement narquois :

— Où il y a de la caque, le hareng s’y jette.

— Quoi que tu chantes ? interrogea le Pêcheur, le cœur pincé par une vague inquiétude.

— Fais donc pas le malin ! On t’a prévenu.

— De quoi ?

Le facteur, sans répondre, continuait de rire en dedans.

— Dieu de Dieu ! explique ! cria le Pêcheur, approchant violemment.

— Le grabuge a commencé.

— Qué grabuge ?

Un nuage rouge avait passé devant les yeux du Pêcheur.

— Comment ! vrai ? tu ne savais pas ? Ah ! mon vieux, faut voir ça !… un potin !… des gens qui gueulent, parlent de tout f… à bas, et Servin, pendant ce temps, bloqué dans sa cambuse !

La voix du Pêcheur devint rauque :

— Seul, au moins ?

— Ma foi, tu m’en demandes trop : c’est son affaire.

— Cochons !

Déjà le Pêcheur relançait son bâton, partait sans plus se soucier du facteur que de la pluie qui débutait par petites gouttes espacées et fines comme des aiguilles.

— L’avoir flanquée dans ce grabuge !… Cré bon sort !

L’image de la voiture emmenant à la fois Thérèse et Jude Servin l’aveugla. Il voulut courir.

— Mais non, mieux vaut garder l’allure vive. On perd du temps à s’essouffler…

Et le facteur le vit qui semblait se calmer, reprenait ses enjambées régulières, s’éloignait enfin très vite, la tête droite, le pas alerte.

— Cré bon sort !

Le Pêcheur filait maintenant marmonnant ces trois mots comme un marin mâche son tabac :

— Cré bon sort ! fini le cantique à la verdure !

Autant il avait eu de bonheur à suivre à l’aventure la fantaisie de ses rêves, autant il s’effarait des pensées nouvelles que suscitait sa peur. Ce n’était pas, certes ! que l’usine ni Servin l’eussent jamais préoccupé : parvenu, lui, à tirer son épingle du jeu sans rien fiche de ses dix doigts, il avait trop de mépris pour ceux qui triment ! Mais que Servin connaissant le danger eût emmené Thérèse dans sa voiture, que sciemment il l’eût exposée à la bagarre, c’était à rendre fou.

Au surplus, sans même le connaître, le Pêcheur s’était toujours défié de ce poseur de principes, féru de travail… pour les autres et croyant avec sa gueuse d’usine ouvrir un paradis.

— Des paradis comme ça ! un toit sur la ciboule, un outil devant la bedaine et une horloge pour régler le tout, on s’en ferait crever ! Mieux vaut la prison !

Non, il ne l’avait jamais avalé, ce bourgeois qui, sous prétexte de tirer de ses profondes le bonheur universel, gonflait sa pelote. Que de fois, quand on en parlait au café Gisclard, le Pêcheur avait affirmé : « Laissez donc ! c’est comme le gui. Ça fait de l’esbrouffe et ça mange les autres ! » Jamais pourtant, il n’avait éprouvé à l’égard de Servin cette sorte de haine directe et personnelle qui, en ce moment, lui gonflait le cœur. On eût dit qu’à mesure qu’il réfléchissait, il se rendait mieux compte d’avoir été volé. Où ? Comment ? Il n’aurait su. Il le sentait seulement, de cette manière confuse qui est à la fois la plus convaincante et la plus vaine. Il le sentait, et cela suffisait à l’exciter encore comme si, arrivé plus tôt, il avait plus de chance d’obliger le voleur à restituer.

Revel parut. Là-bas, vers la gauche, un panache de fumée marquait l’emplacement de la gare. Des maisons, au delà, pointaient de rose le treillis vert des arbres.

Soudain, le Pêcheur songea :

— Où la découvrir ?

Problème d’apparence insoluble. Comme une ville est grande, dès qu’on y cherche un être ! Thérèse se trouvait-elle, comme avait dit le facteur, bloquée dans la cambuse ? Avait-elle pu se réfugier ailleurs ? Il était possible qu’elle eût accompagné Lethois à l’hôpital, à moins que ce ne fût chez un médecin, Pontillac ou un autre ; possible qu’elle eût poussé jusqu’à Sorrèze ou encore rebroussé chemin pour entrer dans une de ces fermes devant lesquelles le Pêcheur lui-même venait de passer…

Glacé, le Pêcheur ralentit brusquement l’allure. L’une après l’autre, toutes les hypothèses défilaient devant lui, chacune faisant Thérèse plus lointaine. Il était venu avec l’idée de la défendre. Ivre par avance des coups à risquer, il s’était exalté à vouloir la protéger, ce qui est une des premières formes de la possession. Ni la perspective d’être seul contre la meute furieuse des ouvriers, ni l’étrangeté de son intervention n’avaient ralenti son élan. Tout d’un coup, le but qu’il croyait atteindre reculait, s’évanouissait…

Justement, le Pêcheur arrivait au passage à niveau. Le garde achevait de fermer les barrières. Un sifflet retentit. Parti de la gare, un cône de vapeur blanche courut entre les arbres. Le train déferla, remorquant sa cargaison de voyageurs. Le Pêcheur aperçut des visages aux portières. Une femme vêtue de noir agitait son mouchoir en signe d’adieu.

Elle, peut-être… Car cela également n’était-il pas possible qu’elle eût voulu s’en aller à Toulouse ou vers Albi, sans souci de lui qui venait la rejoindre ?

Le Pêcheur franchit la voie.

Au même instant, un cri s’éleva :

— Le Pêcheur !

En face, une bande d’ouvriers, bras dessus, bras dessous, venait de l’apercevoir. En un clin d’œil, il se vit entouré, bousculé :

— Bonne affaire !

— Un de plus !

— Alors, toujours à la coule ?

— Abruti, le Pêcheur ! on vadrouille, nous aussi…

Des casquettes volèrent.

— Vive la grève !

Un gamin réussit à prendre son bras :

— Viens boire un coup !

Ce fut un délire.

— Bravo !

— Qu’on y rince la dalle aux frais de la propagande !

— Et après ça, qu’y reste avec les zigues !

Pâle de fureur, le Pêcheur avait approché de l’accotement, parvenait enfin à s’adosser contre une muraille :

— Avez-vous fini, voyous ?

Tragique, il leva son bâton.

— Dire que ça fait de l’épate, parce que ça rigole un matin sans permission !

Une bordée d’injures suivit :

— Il est ivre !

— Plein comme un foudre !

— Casserole !

— Soulot !

Le bâton toujours levé, le Pêcheur continuait de hurler :

— F… le camp, feignants ! chameaux !

Il vit ensuite la bande reculer, se disjoindre. On ricanait. A quoi bon s’obstiner à entraîner un pochard qui a le vin mauvais ? Lourds et lents, les grévistes s’éloignèrent. Le vide se fit. Le Pêcheur se retrouva seul.

Il ne se rendait pas compte que pour la première fois il avait refusé de boire gratis. Il ne tremblait pas non plus. En revanche le problème demeurait intact : où aller ? Si Thérèse n’était plus là, que servait d’être venu ? Si elle y était, comment trouver sa retraite ?

Des minutes d’incertitude, puis un éclair… Chez Servin, boulevard de la Barque, il doit y avoir Jean ; à défaut de Jean, quelqu’un — quelqu’un qui est informé…

Soit. Mais pour aller boulevard de la Barque, il faudra traverser la ville. Il y a danger de rencontrer la rousse.

Pour la seconde fois, le Pêcheur eut le geste du joueur qui risque sa dernière mise :

— La rousse ! Ah ! s’il fallait s’inquiéter pour si peu !

Il repartit. Il allait au plus court. Ses souliers ferrés sonnaient sur le pavé. Un pressentiment lui soufflait que Thérèse n’avait pas dû quitter Revel. Qui sait même si ce ne serait pas elle qui viendrait ouvrir, quand il frapperait chez Servin ? Déjà son calcul se vérifiait. Personne sous les couverts ; un désert partout ; la rousse était au gîte. Aussi, arrivé sans encombre à la maison cherchée, souleva-t-il joyeusement le marteau. Il attendit ensuite… Point de réponse. Alors, pris d’impatience devant ce battant de chêne qui s’obstinait à rester clos, le Pêcheur saisit le loquet. Volontiers il aurait déraciné la serrure. Mais quoi ? la porte cédait ? C’était donc qu’on n’entendait rien là-haut, ou bien Servin aurait-il décanillé avec tant de hâte qu’il en oublia de fermer ?

Enhardi, le Pêcheur atteignit le premier étage. Il achevait de gravir les marches quand une phrase arrêta son élan :

— Pour Dieu ! faites moins de bruit !

En même temps, un homme avait avancé rapidement, le dévisageait.

— Mince de potin ! C’est-y une heure où les gens dorment ? bougonna le Pêcheur.

Puis reconnaissant Marc :

— Ah ! Monsieur ! vous allez me dire…

Mais Marc, sans l’écouter, l’entraînait dans la bibliothèque :

— Plus bas !…

— Tonnerre ! serait-ce que Mlle Wimereux…

— Non : Lethois ! Lethois qui est là et qui se meurt !

Les jarrets coupés par la nouvelle, le Pêcheur devint blême.

Obéissant à un reste d’habitudes anciennes, il fit ensuite un signe de croix :

— Quand je songe, murmura-t-il, que ce matin, il projetait d’aller avec moi regarder la fourmilière !

Et il ferma les yeux. Il revoyait l’heure exquise, si proche, où, côte à côte sous la haie, M. Lethois et lui causaient en bons amis.

— Une fourmilière ?

Marc, frappé par le mot, fouillait le visage du vagabond avec l’intuition que, parmi ceux qui avaient approché de Lethois, celui-là seul, peut-être, possédait le mot de l’énigme.

— Parle donc ! A quel propos une fourmilière ?

Le Pêcheur ouvrit la bouche pour répondre ; se ravisant ensuite, il haussa les épaules :

— C’était son affaire, probable… pas la mienne.

Marc saisit le bras du Pêcheur :

— Je suis sûr que tu connais son secret !

— Non.

— Il me le faut !

— Pourquoi ?

— J’en ai besoin.

Le Pêcheur eut un rire sournois :

— Possible que ça vaille cher : vous ne l’aurez pas… à moins que…

Se dégageant de l’étreinte, à son tour il plantait droit ses yeux sur ceux de Marc :

— Si Mamzelle Wimereux voulait l’interroger, bien sûr qu’à elle il lui dirait… C’est-y qu’elle n’est plus là ou qu’elle se cache ?

Une riposte brutale interrompit la phrase :

— Elle est partie !

— Vous dites ?

C’était au Pêcheur de s’accrocher au bras de Marc. Sa voix siffla :

— Pour quel endroit ?

— Je l’ignore.

— Bon Dieu de bon sang ! il faut qu’on la retrouve ! Je répète qu’à elle seule il videra son sac. Partie !

Le Pêcheur se tordit les mains :

— Voyons ! s’il est nécessaire que je démusèle pour être renseigné, ça a beau n’être pas propre, tant pis ! Oui, c’est vrai, M. Lethois avait des fourmis et des tas d’écritures, et des cahiers avec des signes en couleurs : paraît que ça vaut des mille et des mille… il me l’a dit ! Là ! êtes-vous content ? Alors à vous de trinquer… Où est-elle allée ?… Vous ne savez toujours pas ? C’est bien sûr ?… Charogne !… Vous devez bien avoir un soupçon, une idée !…

Il s’affolait.

— Je suppose, en effet…

— Vous voyez bien !

— Quand elle sortit, elle se dirigeait vers l’usine.

— Et vous croyez ?

— Qu’elle allait le retrouver : oui, je le crois.

Il y eut un silence effrayant. Bien que Marc n’eût pas nommé Servin, le Pêcheur n’avait pas hésité.

Puis Marc, stupéfait, le vit regagner le palier, disparaître. Un instant, ses souliers frappèrent le bois des marches à gros coups sourds. Ensuite une serrure grinça, les murs tremblèrent… C’était la porte d’entrée qui se fermait à la volée : le Pêcheur venait de s’éloigner à tout jamais de ce lieu maudit où pour la première fois la vérité complète l’avait anéanti !

Il voulut d’abord courir. Ne devait-il pas aller à l’usine puisque c’était là que Thérèse avait décidé de se rendre ? Mais ses jambes flageolaient ; il tâtonna du pied. L’horizon dansait.

— Qu’est-ce que j’ai ? songea-t-il. Vais-je faire comme Lethois ?

Loin de l’effrayer ainsi que tout à l’heure, la perspective de la mort lui sembla douce. Il aperçut un banc, se dirigea vers lui en titubant et s’étendit, les yeux au ciel.

Du vent faisait, après l’averse, égoutter les feuilles mouillées sur son front. Il ne s’en apercevait pas. Il ne voyait pas non plus un pan de firmament bleu écarter la déchirure des nuages, et par celle-ci un rais de soleil s’échapper joyeusement. Son âme en deuil restait avec elle-même. Il souffrait.

Aventure imprévue : ce miséreux qui avait connu toujours la joie de vivre, souri de la misère et promené dans les préaux un cœur immuablement en fête, ce vagabond qui n’ayant jamais rien eu à lui n’avait même pas désiré cependant un toit pour le couvrir, ce galvaudeux, ce meurt-la-faim, découvrait la douleur ! On a froid, on a le ventre creux, on manque de nippes : qu’est cela ? Mais se sentir aplati comme sous une roche, avoir envie de disparaître de manière à ne plus jamais se souvenir qu’on a existé, et puis, inlassablement, comprendre qu’on existe malgré tout et que rien au monde ne peut arrêter ce qui est, quelle torture !

Donc, elle avait voulu aller le retrouver !…

L’image de Servin passa devant le Pêcheur. Un sourire mauvais tordit sa bouche. Rien qu’à les regarder ce matin, il fallait s’en douter. Ils s’aimaient !

Ah ! d’autres, des indifférents, auraient pu assister mille fois à ce départ, ils n’auraient rien deviné ! Lui, n’avait pas hésité : il en avait encore le cœur en morceaux… Ils s’aimaient !

Un frisson de jalousie furieuse secoua le Pêcheur. Si à cet instant Servin eût passé là, il lui aurait sauté à la gorge. Il rêva de circonstances inouïes. Il se voyait allant trouver cet homme dans l’usine, ou encore guettant sa rentrée et, quelle qu’en fût la genèse, l’aventure finissait toujours ainsi : le Pêcheur prenait le cou de l’autre et serrait jusqu’à ce qu’il ne restât plus entre ses doigts qu’une petite fumée insaisissable.

Délire vain : ils s’aimaient…

Brusquement, le Pêcheur se redressa.

— Aussi, le bel oiseau que je fais pour lutter contre la concurrence ! Déguenillé, souillon, poivrot, incapable de débagouler une phrase : allez donc, avec cela, vous aviser d’un festin de roi ! Non ! c’est crevant !

Il éclata d’un rire nerveux :

— Crevant ! je vous dis ! planter ma truffe sur la sienne ! Autant poser un cancrelat sur la mariée !…

Et un désespoir le poignit. Il regrettait de n’avoir jamais été riche, ni savant, ni propriétaire, ni sobre. En une minute, il expiait tout son mépris des lois humaines. Il aurait voulu renaître pour se faire une vie neuve de bourgeois respectable. Maintenant qu’il se rendait compte de sa déchéance, il ne s’étonnait que d’avoir osé penser à cette femme.

— Allons, regarde-toi, mon vieux !

C’était miraculeux déjà qu’elle se fût laissé approcher sans marquer son dédain ! Mais l’aimer !… Comme il l’aimait, pourtant !…

Alors, à ce rappel, il éprouva un tel découragement qu’il sanglota. Son chagrin fusait en larmes tièdes. Il lui semblait qu’il allait se dissoudre sous cette pluie et par elle se mêler à l’eau du ruisseau pour rouler vers l’usine. En même temps, une douceur l’attendrit. Pareille à un vin qu’on décante avec précaution, son âme perdait peu à peu les scories du désir.

Il se rappela sa première rencontre avec Thérèse, puis d’autres. Avec quel battement de cœur chaque semaine il lui apportait ses marchandises, et quelle déception si elle était sortie ! Après s’être désolé de n’être pas Président de la République ou Empereur pour avoir le droit de la posséder, il ne souhaitait plus que d’être l’odeur qu’elle respire, le mouchoir qu’elle tient. Devenir quelque chose d’elle, près d’elle, aurait suffi. En même temps, sa douleur changea. Parce qu’il la découvrait sans remède, il devenait moins désespéré. Vaguement, à travers un brouillard, il entrevoyait la nécessité du sacrifice et que l’oubli pour les autres a pour récompense l’oubli de soi. Ainsi, à distance et simplement pour avoir passé, la beauté morale de Thérèse éveillait cette âme aux splendeurs du devoir.

Le devoir… Mon Dieu ! savait-il au juste ce que c’est ? Il n’avait jamais eu les loisirs ni la sécurité d’esprit qui permettent d’en raisonner. Il n’était ni un philosophe, ni un de ces hommes qui obéissent à des principes ou voient partout la nécessité de se plier à des règles pour s’assurer une place confortable dans une autre vie. Simplement, il apercevait en ce moment que parmi les actes possibles il y en avait quelques-uns de plus particulièrement justes et par suite désirables. Ainsi, il était juste que Thérèse fût libre d’aimer à sa fantaisie et, par conséquent, pût aimer un autre homme que le Pêcheur. Pareillement, il était désirable que lui, Pêcheur, respectât l’exercice de cette liberté. Aimer, parbleu ! c’est quand on a de la chance, aller bras-dessus bras-dessous, la cervelle en fête, boire à la même bouteille et dormir sur la même paillasse ; mais c’est aussi complaire aux fantaisies de la femme qui ne vous veut pas, jeter au besoin son cœur devant elle en guise de tapis pour qu’elle aille vers un autre, si tel est son plaisir… Puisque Thérèse avait choisi Servin, que faire, sinon la regarder de loin et peut-être… oui, peut-être les protéger tous deux ?…

Une révolte suivit cette accalmie. Le Pêcheur eut un rire de gouaille désolée :

— Suis-je assez gourde ?

Ne pas les gêner, soit : mais servir de suisse au cortège de ces noces !

— Allons, ouste, décanillons !…

Fuir ! s’en aller très loin pour ne point faire tache sur ce bonheur dont l’heure allait sonner ! C’était là l’unique solution, aussi la plus aisée. Qui d’ailleurs s’apercevrait du départ du Pêcheur ? Elle-même trouverait-elle un instant pour le regretter ?

— Cependant, si Servin ne l’aimait pas ?…

Dernier doute d’une âme assoiffée de bonheur et qui se débat contre la certitude dont elle va mourir.

— Jobard ! est-ce qu’on peut ne pas l’aimer ?…

Que Servin ne l’eût jamais avoué, que même il adorât Thérèse en aveugle, sans en avoir conscience, c’était possible : cela suffisait-il pour arrêter l’inévitable en marche ?

Cette fois, le Pêcheur se leva. Il avait cessé de résister. Vers toutes ces choses qui l’entouraient et qu’il avait tant connues, les grands platanes, la boutique de Paffard le sellier, le café Casse, les vieux bancs de pierre, les beaux bancs neufs munis de dossiers, il jeta un regard passionné, comme s’il tentait de les faire siennes, puis il lui sembla que chacune disparaissait. Une paix religieuse noya dans son ombre l’âme de ce vagabond devenue temple magnifique. Ivre du sacrifice consommé, il partit.

Tête basse et jambe lourde, il s’en retournait à Montaigut d’abord, ensuite vers Toulouse, ensuite au delà… Il comptait marcher tant que ses pieds pourraient le soutenir, tant qu’il n’aurait pas trouvé un ciel sous lequel on oublie, et des chemins que ne hante plus le souvenir. Adieu les musardises dans les fossés, les jalonnées d’ormes familiers ; à l’avance, il percevait l’effroi des sentiers qui viennent on ne sait d’où, puis s’éloignent sans qu’on ait le désir de savoir où ils vont. Qu’importait cela d’ailleurs, s’il existait un lieu nouveau où jeter son chagrin, une foule où se perdre !

Il atteignit la fontaine des Grâces, sans la voir.

Il ne voyait que le sol et, sur celui-ci, la piste blanche tracée par les piétons. A l’heure où le Pêcheur s’en allait ainsi pour oublier Thérèse, l’idée qu’elle avait passé là soulevait encore son cœur d’une joie triste. Il aurait voulu garder toujours devant lui ce sillon battu par tout le monde, mais qui la lui rappelait.

— As-tu fini !

— Regarde donc où tu marches !

— Tout à l’heure, il était déjà vers la gare, saoul comme une bourrique !

— Ivrogne !

— Idiot !

Encore un heurt violent suivi de bousculade. Le Pêcheur leva la tête. Il aperçut une mer de têtes mouvantes, puis, au-delà, une lumière de phare. Lasse de hurler devant une grille fermée, la grève, — toute la grève — avait déferlé vers le bouchon pour y trouver un mot d’ordre et illuminait !

Réveillé en plein rêve, le Pêcheur ne comprit pas d’abord. Pourquoi ces cris, ce monde ? Ce fut ensuite un éclairement subit, le contact brutal avec la réalité : tous ces gens venaient de l’usine : tous allaient y retourner, se battre, tuer peut-être !… et Thérèse était là !

Bêtise ou démence : un tel danger ménageait la seule femme qu’il eût aimée, et lui, Pêcheur, s’apprêtait à partir !

Il ferma les poings, reculant :

— Gare à qui me touche !

Une envie frénétique s’emparait de lui, tout à coup : écraser au hasard le premier qui approcherait, obliger ainsi toute la foule à lui courir sus et libérer l’usine, ne fût-ce que deux minutes, le temps d’une évasion ! Mais non : un homme seul n’arrête pas le flot qu’un raz chasse vers la rive. Devant lui, d’ailleurs, des rires commençaient. Du moment que le Pêcheur était ivre, libre à lui de crier à sa guise : injures de pochard, propos d’ami…

— F… nous la paix, espèce d’idiot !

— Va cuver ta vendange !

Subitement on le vit tourner bride.

— C’est ça : y devient sage !

— Faut bien que l’on rigole !

Lui maintenant n’écoutait plus, fuyait. Il venait d’oublier sa jalousie, la douleur qui l’avait crucifié. Dès lors qu’elle pourrait avoir besoin d’un aide, il fallait la rejoindre ! Si bien investie que fût l’usine, que les portes en fussent barricadées ou non, il la rejoindrait !…

Ah ! ne point perdre de temps ! arriver tout de suite par un détour aux abords des ateliers maudits où l’aimée devait être prisonnière ! Mais comment atteindre au port ? Par quel miracle les voies interdites à tout le monde seraient-elles accessibles à lui seul ? Souci vain : il n’avait pas prévu non plus qu’à cent mètres du boulevard le passage serait libre, et celui-ci l’était ! Personne sur le chemin : rien que deux flâneurs paisibles, ignorants de l’émeute ou qui le semblaient…

Des flâneurs en ce lieu, à cette heure !… Tandis qu’un millier d’hommes, tout près, se disposent à saccager l’usine, tandis que dans Revel chaque volet se cheville en prévision d’un siège, il y a donc deux êtres capables de se promener insoucieux de la tragédie, inattentifs aux clameurs ! D’où sortaient-ils ? Quelle mentalité de bourgeois folâtre expliquait une pareille imprudence ou tant de niaiserie ?

Tout en courant, le Pêcheur se demandait :

— C’est-y des étrangers, des toqués, des amoureux ?

Il répéta :

— Des amoureux !

Du coup, le souffle lui manqua.

Les silhouettes grandissaient peu à peu. Un homme et une femme. Ils se donnaient le bras. Ils avançaient, parfaitement tranquilles, indifférents au monde extérieur, occupés peut-être du seul retour de la lumière et du ciel bleu. Pas plus qu’ils n’avaient remarqué le Pêcheur en train de courir vers eux, ils ne le virent s’arrêter, puis bondir vers le fossé et s’évanouir dans la haie.

Quand ils arrivèrent près de celle-ci, ils causaient à mi-voix. Duo d’amour ou de crainte ? projets d’avenir ou rêves de fuite ? On ne pouvait entendre, car leurs paroles étaient calmes comme leurs gestes. Livide, ayant envie de mordre la terre pour ne pas crier, le Pêcheur tendit en vain l’oreille. Au-dessus de sa tête, un souffle fit trembler les branches ; puis celles-ci reprirent leur immobilité, les amoureux déjà n’étaient plus là : Thérèse et l’autre avaient passé !…

Il ferma les yeux. Il aurait voulu se les arracher pour arracher avec eux l’abominable vision.

Elle ! à son bras, triomphante, sûre de lui !… Quelle quiétude sur son visage, quelle ardeur contenue dans sa marche ! Un air de bonheur flottait autour des plis de sa robe. Sa taille avait à chaque pas des envolements. Elle était légère, aérienne, divinement heureuse…

Et l’autre !…

Le Pêcheur frémit. Il se retint pour ne pas se lever et l’écraser comme un reptile. Il pensa ensuite : « Pourvu qu’ils ne m’aient pas aperçu ! » Mais, au même instant, la certitude qu’ils étaient trop occupés d’eux-mêmes pour s’occuper de lui excita sa fureur. Il se roula sur le sol. De nouveau des envies de meurtre passaient dans sa cervelle. Puis, il songea que Thérèse était sauvée et ce fut un écrasement. Il avait cru qu’elle avait besoin de lui : il n’en était rien. Plus même de prétexte pour l’approcher. Il n’avait plus qu’à demeurer loin d’elle, inutile, bon à rien.

Alors tout s’effaça, excepté la sensation poignante de ce désastre. Depuis longtemps, semblait-il, l’énorme silence des champs après avoir été troublé par les deux promeneurs s’était refermé sur leur bruit léger, comme l’eau sur le sillage d’une barque. Épuisé, le Pêcheur ne bougeait plus. Il avait cessé de penser. Des menthes écrasées par son corps exhalaient un parfum lourd ; des insectes, çà et là, crissaient. Cela dura très longtemps, un siècle. On eût dit que déjà la terre reprenait l’épave humaine qui l’avait voulu délaisser. C’était la revanche des sillons. Le Pêcheur souhaitait d’enfoncer sous le sol pour vivre dans la nuit ainsi qu’une taupe…

Un cri aigu soudain traversa l’air :

— A mort Servin !

Rapide comme la foudre, le Pêcheur bondit.

— N. de D… on les a reconnus !

Il les aperçut au bout du chemin, tout près de la route de Sorrèze. Ils poursuivaient leur marche paisible, semblaient n’avoir pas entendu…

Une dernière fois, la destinée emporta les révoltes du Pêcheur. Dans le silence de cette âme, la vie secrète brisait ce qui restait d’humanité mauvaise et versait l’héroïsme.

Le Pêcheur dit :

— Allons !

Et de très loin, pareil à un garde fidèle, il suivit ces amants. Ne fallait-il pas les protéger — quand même — : maintenant que son cœur agonisait par eux, n’était-il pas tout simple qu’il leur donnât sa vie ?…

IV

Un attelage qui s’éloigne, des corps entassés dans un break parmi lesquels Mlle Peyrolles devine plutôt qu’elle n’aperçoit Marc, ensuite un vagabond dont la silhouette s’enlève sur un fond de lumière triomphale et ces mots qui s’échappent de lèvres terrifiées :

— A-t-il de la chance !…

— Un heureux de la terre !…

Puis une immobilité de cadavres, comme si la foudre silencieusement avait frappé ces deux êtres restés là, — les derniers que la tempête laisse à Montaigut — et tout à coup une impression poignante de solitude, le sentiment que l’univers même s’est effondré…

Face à face, M. Taffin et Mlle Peyrolles continuaient de se regarder.

Ils auraient pu se quitter pour reprendre leur marche folle, chercher à nouveau, après cette rencontre de hasard, un autre hasard qui lui procurât l’illusion de l’oubli ; mais parce qu’ils se sentaient seuls, éperdument seuls, à la pensée de se séparer ils auraient crié de terreur.

Il y a mille manières d’être seul. Il n’y a qu’une solitude : celle de la mort.

Or, en cette minute, prêtre écrasé sous le fardeau d’un sacerdoce auquel il ne croit plus, vieille fille portant comme un cercueil le regret de l’enfant qui ne reviendra plus, tous deux étaient pareils et mouraient.

Mort désolante des âmes pour qui le but a disparu. Où étaient désormais le devoir, le bien ? Depuis que la Blanchotte avait demandé à M. Taffin de venir confesser sa fille agonisante, M. Taffin s’était répété cent fois : « Il faut y aller. » Mais une voix criait dans sa conscience : « Comment l’oseras-tu ? » Paralysé par ce dilemme terrifiant, — commettre un sacrilège, ou jouer devant une mourante une comédie abominable — il n’avait pu encore se décider. De même Mlle Peyrolles se disait : « Je ne devais pas céder, à cause de mon salut », et aussitôt ce salut lui apparaissait méprisable, inutile, problématique.

Midi sonnèrent. Un carillon d’angélus s’envola de l’église joyeusement.

Les cloches ont des voix décevantes qui se modèlent sur les cœurs pour parler à leur gré de deuil ou d’espoir. A leur appel, M. Taffin se découvrit et récita les ave. Ainsi, en même temps qu’il sentait sa foi chanceler, il continuait d’obéir machinalement aux rites appris, tant la marque de la prêtrise était creusée dans sa chair ! Au contraire, parce qu’elle avait sacrifié Marc à son propre salut, Mlle Peyrolles s’abstint pour la première fois de prier. A quoi sert la prière si la seule récompense est d’être torturé ? Mlle Peyrolles avait été pieuse jusqu’alors. Elle n’avait jamais manqué d’approcher des sacrements. Pourtant le seul bonheur qu’elle eût souhaité lui était enlevé. Et au rappel de tout ce qu’elle avait fait pour ce Dieu qui la brisait, son cœur se gonfla de révolte. Elle trouva Dieu méchant.

Il fallait qu’il le fût puisqu’en rejetant Marc elle n’avait accompli que sa volonté divine, ou bien les hommes, en interprétant cette volonté, l’avaient dénaturée — mais cela un prêtre seul aurait pu le dire !

A ce moment, les yeux de Mlle Peyrolles qui avaient cessé de voir M. Taffin l’aperçurent de nouveau. Elle eut un cri sourd. Que cette présence et le silence de M. Taffin eussent quelque chose d’incompréhensible et de singulier, elle ne s’en apercevait pas. En revanche, au moment où elle avait besoin d’un prêtre pour éclairer sa conscience, elle le trouvait devant elle. C’était à croire que Dieu avait prévu cette heure et résolu de lui répondre.

— Puisque vous êtes là… commença-t-elle.

Sa voix s’était faite rigide.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ?… balbutia M. Taffin éveillé en sursaut.

— Il y a que j’ai besoin de vous… tout de suite…

— C’est qu’en vérité…

Mlle Peyrolles fit un geste rude :

— Je vous en prie, pas de propos inutiles !… Ce n’est pas à vous d’ailleurs que je m’adresse, mais au confesseur.

Les yeux de M. Taffin s’agrandirent d’épouvante :

— Ah ! non ! pas de confession ! Je vous ai entendue samedi : cela suffit. Remettez à plus tard… demain par exemple… après ma messe.

Il avait dit « ma messe » comme auparavant il avait récité l’angélus, pressé par un irrésistible effet de l’habitude ; mais cette fois il eut conscience du désaccord entre les mots et sa pensée. Une honte le submergea et décidé à s’enfuir :

— Je suis pressé !

Farouche, Mlle Peyrolles l’arrêta :

— Pas tant que moi ! Où allez-vous ?

— Au presbytère. Cadette m’attend.

— Vous m’écouterez auparavant !

— Non.

— Il le faut !

Alors une colère saisit M. Taffin ; il s’exaspérait de retomber sans cesse dans cet engrenage de prêtrise. N’avait-il fui la maison de la Blanchotte que pour retrouver à domicile l’obligation de confesser ?

— Je vous ai dit déjà que je me refusais à vous entendre. D’ailleurs je me sens malade…

— Et moi donc ! Regardez ! j’ai la tête en feu, des mains de fièvre…

— Ainsi, vous ne voulez pas me laisser ?

— Je ne vous laisse pas !

— Soit, dit M. Taffin rageusement, je ne puis vous empêcher de m’accompagner ni de parler ; du moins, je rentrerai chez moi !

Et il se mit en marche, à grandes foulées, remontant vers Montaigut.

— Ici ou chez vous, peu m’importe, pourvu que vous m’éclairiez… répliqua Mlle Peyrolles, résolue à l’escorter.

Cinq minutes suffirent pour rejoindre le presbytère.

— Enfin ! s’écrièrent Dorothée et Cadette qui étaient en conciliabule devant la porte.

Mais brutalement Mlle Peyrolles et M. Taffin arrêtèrent le flot :

— Laissez-nous !

— Je ne déjeune pas !

Et M. Taffin s’engouffra dans le couloir. Mlle Peyrolles suivait toujours, obstinément.

Avant d’ouvrir le cabinet de travail, M. Taffin se retourna :

— Il est bien entendu que je ne veux pas vous confesser ?

Mlle Peyrolles haussa les épaules :

— Écoutez-moi d’abord : vous en jugerez après.

— Ah ! murmura-t-il, en être là !

Il s’effaça ensuite pour la laisser passer. On aurait pu croire que c’était par politesse. En réalité, au moment de rentrer pour la première fois, depuis qu’il savait, dans cet asile où sainte Letgarde avait régné, son cœur défaillait.

Une seconde, il se demanda : « Pourquoi ai-je voulu revenir, quand il était si aisé de rester ailleurs ? » puis entraîné par un magnétisme mystérieux, il franchit le seuil et tout de suite, oubliant Mlle Peyrolles, chercha des yeux la Sainte.

Il eut peine à retenir un geste d’effroi. Continuant de sourire au-dessus des géraniums fleuris, la statue le regardait.

— … Pas là ! s’écria-t-il, voyant que Mlle Peyrolles allait s’asseoir au pied de celle-ci.

Et il la ramena vers la table, s’installa lui-même, le dos à la statue. Au moins de cette manière il n’apercevait plus le regard, mais il continuait de le sentir. On eût dit qu’un être vivant s’appuyait sur son épaule, et il en éprouvait un tel malaise qu’il en aurait crié.

Mlle Peyrolles, cependant, au lieu de commencer, croisait ses mains sur sa robe noire et attendait. Tout à l’heure, elle avait obéi à une sorte d’instinct frénétique. En plein air, dans la grande lumière, elle n’avait pas hésité à traiter le prêtre comme un créancier, et volontiers l’aurait sommé de réviser l’arrêt porté sur Marc. Était-ce parce que les volets à demi fermés ne laissaient filtrer qu’un jour de sanctuaire, était-ce encore la présence du Christ au-dessus de la cheminée, ici elle n’osait plus et tremblait.

— Eh bien ? fit M. Taffin énervé par l’attente.

— J’ai besoin d’un avis, dit-elle enfin.

— Sur quoi l’avis ?

La voix de Mlle Peyrolles défaillit :

— J’ai un neveu, murmura-t-elle.

M. Taffin eut un sourire méchant.

— Vous n’aviez pas eu la bonté de m’en informer, dit-il, mais je le savais.

— Un neveu… répéta Mlle Peyrolles.

— Après ?

Mlle Peyrolles s’interrompit :

— Qu’avez-vous ? on dirait que je vous blesse ?

— Non : la Providence vous oblige à réparer vos omissions. Rendons-lui grâce.

— Je vous en prie, ne mêlons pas la Providence où elle n’a que faire. Que mon frère ait ou non reconnu son fils, cela ne concerne personne.

— Alors à quel propos, venez-vous m’en instruire ?

Mlle Peyrolles baissa la tête. Malgré leurs conventions, tous deux maintenant parlaient d’une voix étouffée, comme au confessionnal, et M. Taffin lui-même avait pris l’air d’autorité qui lui était familier lorsqu’il s’adressait à une pénitente.

— Si je vous parle de mon neveu, dit Mlle Peyrolles, c’est que, sans lui, le cas de conscience qui me bouleverse n’aurait pas existé.

M. Taffin ne répondant rien, elle poursuivit :

— Mon neveu s’est amouraché d’une fille. Je crois même qu’il veut l’épouser. Or cette fille est très malade. On pourrait la sauver peut-être en y mettant le prix. Il est venu me prier d’avancer l’argent nécessaire. Pouvais-je accepter ?

Cette fois les mots glissaient, furtifs, honteux de ce qu’ils cachaient. M. Taffin haussa les épaules :

— Pourquoi non ? Cette fille ne vous plaît pas ?

Mlle Peyrolles rougit :

— Je me suis mal exprimée, fit-elle avec effort ; il s’agit d’une « fille ».

— J’entends bien.

— Une fille quelconque, ramassée je ne sais où, et qui, malheureusement, est enceinte.

— Raison de plus pour l’épouser.

Se méprenant à l’expression de Mlle Peyrolles qui n’ayant pas tout dit s’effrayait d’achever, M. Taffin précisa :

— Je ne connais pas deux moyens de réparer ce genre de péché. Vous êtes affiliée à l’œuvre de Saint-François-Régis. Il est excellent de marier les pauvres qui vivent maritalement ; il est élémentaire d’appliquer chez soi le même remède, quand il y a lieu.

— La question du mariage n’est pas en cause, riposta Mlle Peyrolles.

— En vérité, je ne comprends plus.

— Si par malheur ils se marient, ce sera sans prêtre.

Elle attendit ensuite l’arrêt dans une détresse.

— Je saisis cette fois… dit M. Taffin.

Puis, indifférent, comme si les mots qu’il prononçait ne devaient avoir aucune importance :

— Vous avez refusé, j’imagine, de vous prêter à cette combinaison qui doit légaliser leur faute ?

— J’ai refusé.

— Vous avez très bien fait.

Le verdict tomba, léger et cependant si lourd que Mlle Peyrolles parut s’effondrer. Elle avait mis les mains dans les poches de son tablier et tortillait avec l’une d’elles un paquet de clés. On entendit pendant un instant le frottis clair de l’acier.

— C’est tout ? reprit M. Taffin, désireux d’en finir pour retrouver sa solitude.

Mlle Peyrolles ne répondit que par un signe de tête : c’était tout.

— Il n’y avait rien là de si pressé : allez en paix.

Et M. Taffin se leva.

Mlle Peyrolles ne fit aucun mouvement. Elle contemplait celui qui venait de décider si allégrement son malheur. Il était gras, joufflu ; il avait l’air satisfait. Elle se demandait avec stupeur en vertu de quel droit cet étranger lui dictait sa volonté. Suffisait-il donc d’endosser une robe noire pour devenir infaillible ?

Incapable de soupçonner quel travail se faisait dans le cerveau de Mlle Peyrolles, M. Taffin ne s’occupait déjà plus d’elle. Rassemblant son courage, il venait de se retourner pour regarder la statue dont le regard lui avait brûlé les épaules. Duel silencieux des yeux : ceux de la Sainte, fixes et ironiques, ceux de l’homme, agrandis par la peur et suppliants !

— Vous n’avez pas saisi, reprit Mlle Peyrolles d’un ton strident.

— Quoi encore ? s’écria M. Taffin.

Une seconde il avait cru que c’était la Sainte qui parlait.

— La question est moins simple que vous ne paraissez le croire.

— Regretteriez-vous votre décision ?

— Je me demande si elle est conforme à la simple morale.

M. Taffin fit un geste violent :

— Il n’y a pas deux morales !

— Oh ! je n’en suis plus à épiloguer sur des mots ! Avez-vous réfléchi qu’en refusant, je condamne à mort… cette fille et peut-être l’enfant ?

M. Taffin vint se rasseoir brusquement. Il eut soin de déplacer auparavant sa chaise : cette fois, il parlait en face de la statue.

— Ma chère demoiselle, dit-il, dès qu’on discute, on est perdu !

Il fit une pause. Sa voix avait changé. On eût dit qu’au choc de la résistance de Mlle Peyrolles, un être nouveau s’éveillait en lui. La même force qui l’avait contraint le matin à employer des mots de métier l’obligeait tout à coup à combattre cette rébellion. Il lui semblait que, vainqueur de cette âme, il le serait aussi du démon redoutable installé au fond de lui.

— Discuter, reprit-il lentement, voilà le danger ! Dès que le désir est en branle, une armée de sophismes facilite la route. Si on écoute la raison ou plutôt les raisons qu’elle donne, on peut ainsi trouver le vol licite et louable l’assassinat qui profite. Ne protestez pas ! Ne dites pas qu’il y a des cas où l’évidence aveugle et où les faits sont tellement clairs qu’un enfant saisirait. Il n’y a pas d’évidence qui compte, ni de faits auxquels on puisse se fier ; il n’y a qu’une Vérité, et cette Vérité échappe au monde ; elle est le bien de Dieu, qui la communique mais interdit de la comprendre. Que parfois la vérité humaine ait l’air de la combattre, aille jusqu’à l’effacer, c’est possible ! Vous ou moi pouvons nous trouver dans telles circonstances où, après avoir cru sincèrement à l’Évangile, nous croirons de même posséder la preuve matérielle, — je dis bien matérielle — que l’Évangile nous trompe : qu’est-ce que cela prouvera ? rien. Il n’y a qu’une règle bonne, tutélaire, divine, et cette règle est très simple. Elle consiste à répéter jusqu’à extinction de souffle : « Ce que j’imagine comprendre est faux ; ce que je ne comprends plus est vrai. » Moi, par exemple, je crois encore à des choses que ma raison déclare n’exister pas. J’y crois de toute mon âme ; j’y crois parce qu’il faut qu’elles soient. Il le faut : donc elles sont !

En achevant, il avait détourné les yeux de Mlle Peyrolles, regardait de nouveau celle dont maintenant il savait l’existence illusoire, mais que tout son cœur, toute son âme voulaient proclamer quand même réalité vivante.

Mlle Peyrolles qui avait écouté ardemment fit un geste de désespoir, et sans soupçonner quel mot terrible elle prononçait :

— Je ne suis pas une sainte, dit-elle. Il n’y en a plus aujourd’hui : y en a-t-il même jamais eu ?

Il frémit :

— Malheureuse, oseriez-vous douter des miracles de Dieu ?

Mais refusant de le suivre dans ces métaphysiques vaines, prise de vertige, Mlle Peyrolles reprenait déjà :

— Réfléchissez ! Je trouve n’importe où, à Toulouse ou à Revel, une femme qui agonise dans la misère. Une aumône peut la sauver. Faudra-t-il qu’avant de donner mon argent, je m’informe si elle est mariée ou non et dans quelles conditions ? Sauvons-la d’abord. Après… après il sera toujours temps de faire mieux, si l’on peut !

Elle jetait l’argument, cette fois, d’une voix claire, sans se soucier de confession ni de prêtre ; simplement parce qu’il était humain, il lui semblait que grâce à lui la lumière allait revenir, la vie reprendre. Mais en même temps, cela répondait si bien aux raisons de M. Taffin que celui-ci aurait voulu empêcher les mots d’entrer et, une fois entrés, les chasser ainsi qu’on fait d’un oiseau de nuit fourvoyé dans une pièce.

Il eut un ricanement de mépris :

— Que d’intérêt pour une fille !

— De la pitié…

— Une pitié qui vous tient trop à cœur pour être désintéressée !

— Et quand cela serait ?

— Alors, pourquoi de si grands mots ? A tant faire que de sacrifier Dieu, mentir est inutile : dites la vérité !

— C’est très simple : je tiens à mon neveu.

— Et lui, à votre argent !

Elle eut un cri :

— Vous ne le connaissez pas !

— Le connaissez-vous mieux ?

— D’ailleurs, même si c’était vrai, qu’importe ! Je vous dis que je tiens à lui ! Mais tenir à quelqu’un, est-ce que cela peut avoir un sens pour vous qui ne tenez à personne !

— Qui vous l’a dit ?

— Avez-vous jamais eu un père, une sœur, un être enfin auquel toutes vos pensées soient rivées et qui vous ait lié le cœur au point que, lui parti, vous craigniez d’en mourir ?

Elle eut un geste de fierté radieuse :

— Moi, depuis des années, j’avais rêvé de sa présence. J’ai passé des nuits à l’espérer. Je n’en parlais à personne et je ne pensais qu’à lui ! A mon âge, on se sent devenir seule ; les plus égoïstes cherchent quelqu’un auquel passer leur nom, leurs biens. Or, avant de l’avoir vu, je l’avais choisi ; sans le connaître, j’étais certaine qu’il me donnerait le bonheur, la sécurité, la gloriole… Il est venu : c’est mieux. Soirée divine ! Il est médecin. Il a tout, courage, volonté, savoir. Rien ne lui manque. Comme il était fier d’avoir su se passer de moi ! Tandis qu’il parlait, je sentais ma vie se fondre dans la sienne ! Comment ai-je pu dire non quand il m’a demandé ce service ? Je me le demande, je ne sais pas, je trouve cela barbare… Que Dieu l’exige aussi, je me refuse à le croire ! Non, Dieu n’est pas ce que vous dites, ou bien il est pire que l’homme. Un homme, au moins, se laisse attendrir. Lui, on ne le voit pas, on ne sait pas où il est, mais, s’il paraît, ce n’est que pour torturer. D’ailleurs, qui me prouve que vous parliez en son nom ?

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