LIVRE II LES ARRIVANTS
Reading edition
I
Jude Servin entra en coup de vent :
— Tiens, fit-il, voilà ce qu’on trouve dans le courrier.
Il riait mais, à travers sa gaîté, on devinait de l’énervement.
Le vieux Clerc cessa de compulser le registre sur lequel il additionnait avec application.
— Qu’est-ce ? demanda-t-il.
— Lis.
Jude jeta un papier sur la table et se mit à marcher dans l’étroit cabinet qui servait à la fois de bureau pour Clerc et d’antichambre pour les gens désireux de parler au « patron ».
Clerc ajusta ses lunettes et, dépliant le papier, l’examina. C’était un billet composé avec des caractères découpés dans un journal et qu’on avait collés en les assemblant avec soin. Il disait :
« Un homme prévenu en vaut deux. Prenez garde au dépôt. Le bois brûle aisément. »
Clerc relut deux fois, pesant les mots.
— Vous n’avez trouvé aucune indication sur l’enveloppe ?
— Aucune. Cela vient de Revel naturellement.
Clerc répéta :
— Naturellement…
Il enleva ensuite ses lunettes comme il les avait mises, avec méthode, et réfléchit.
Le grondement de l’usine en marche remplissait la pièce, mais ils y étaient si bien accoutumés qu’ils ne le percevaient pas. A côté de Clerc, par la fenêtre ouverte, on apercevait les ateliers. Trois corps distincts encadraient une cour très vaste. C’était, au fond, la scierie, à droite la galerie de montage, à gauche celle du vernissage. Isolé dans un angle, sans ouvertures apparentes, se dressait le dépôt des bois, celui dont parlait le billet.
Les murailles en briques et les toitures vitrées flambaient sous le soleil matinal. Cela donnait l’impression d’une ville neuve encore inhabitée et réduite à loger des machines en attendant qu’elle trouve des habitants.
Clerc, accablé, soupira :
— Après la grève, l’incendie… c’est complet.
— La grève ! qui parle d’une grève ?
— Mais tout le monde ! Il n’est question que d’elle ! Hier encore, au café, le garçon m’a dit : « Eh bien ! il paraît qu’au 14 juillet, ça ronflera chez vous ? »
Jude haussa les épaules :
— Tu seras bien toujours le même !
Et arpentant la petite pièce, les mains aux poches :
— Tout le monde en parle !… Parbleu ! tout le monde la désire, excepté ceux que cela concerne ! Laisse clabauder : j’ai foi dans mon étoile ; surtout, j’ai foi dans mes idées !
— Et moi, je dis que vous avez tort, répondit Clerc d’une voix sourde. Bonnes pour les hurluberlus de Paris qui vous ont monté la tête, vos idées ! Lorsqu’il y aura de la casse, aucun ne viendra y voir. Quant à vos ouvriers, ils valent les autres : des noceurs et des ivrognes. Tenez, cela me fait rire ! en leur donnant la part aux bénéfices, des retraites, et tout le tremblement, vous vous imaginez vous faire aimer ! Soyez sûr qu’en touchant leur argent, ils pensent simplement que vous avez dû rudement les voler pour en arriver là. L’incendie, la grève, tout est possible… tout ! et encore autre chose !
Il parlait sans colère, mais une conviction têtue luisait dans ses yeux, et l’on sentait que rien au monde ne pourrait la lui arracher. Jude, qui s’était arrêté pour écouter, sourit :
— Alors pourquoi m’avoir suivi quand je suis venu ?
— Pourquoi ?… oui pourquoi ?… je me le demande.
Il souriait aussi. Leurs pensées venaient de quitter brusquement l’usine pour remonter au lointain passé.
En effet, comment Clerc aurait-il pu quitter l’enfant qu’il avait élevé ? Depuis cinquante ans bientôt, il n’avait jamais eu d’autre toit que celui des Servin. Entré d’abord comme simple domestique, il y était devenu tour à tour une façon d’intendant, puis un ministre indispensable, presque un parent adopté, enfin l’âme même de la maison, car, devenu orphelin, Jude n’y avait plus trouvé que lui.
Tout, d’ailleurs, était contraste entre eux. Au physique, Clerc, cassé par l’âge, des cheveux blancs hérissés sur la nuque, le crâne luisant, les joues flasques ; Jude avec un air d’assurance, des cheveux bruns, le front volontaire, la bouche sensuelle ; au moral, Clerc, homme d’autrefois, amoureux de l’ordre établi et estimant que les castes sociales sanctionnent avec équité des degrés divers dans la moralité ; Jude toujours en attente d’une révolution qui donnera au monde la justice dont il manque.
Leur gaîté ne dura qu’un instant.
— En attendant, reprit Clerc, il y a cela…
— A tout hasard, préviens Doré. J’entends que désormais aucun ouvrier ne pénètre au dépôt sans être accompagné, mais il n’y aura rien parce qu’il n’y a jamais rien eu, sinon une menace d’imbécile.
— Ou un avis donné à bon escient.
— Dont je profite !
La porte s’ouvrit : une femme parut au seuil.
— Eh bien, quoi ? s’écria Clerc, on ne frappe plus avant d’entrer ? Qu’est-ce que vous demandez ?
A la vue d’une étrangère, il avait saisi le billet pour le faire disparaître.
La femme répondit d’une voix sans timbre :
— Je voudrais parler à M. Servin.
— C’est moi : qu’y a-t-il ? dit celui-ci.
Elle répéta, sans avancer :
— Je voudrais vous parler.
— Soit : dépêchez-vous ; ce matin, je suis pressé.
Puis, comme elle montrait Clerc, embarrassée :
— Si cela concerne l’usine, il n’est pas de trop.
Alors, lentement, elle acheva d’entrer dans le bureau, referma soigneusement la porte derrière elle, et avançant encore :
— Je suis Madame Pastre, dit-elle gravement.
Dressée au milieu de la pièce, la taille rigide, les mains tremblantes, elle semblait à la fois misérable et tragique. Ce n’était pas une paysanne, en dépit du madras qui la coiffait à la vieille mode, ni une bourgeoise bien qu’un mantelet de soie recouvrît ses épaules. Une mendiante, peut-être, ou une folle… Jude, une seconde, soupçonna un lien possible entre cette apparition et l’avertissement anonyme qui venait de les troubler. A y regarder mieux, il ne vit plus qu’un être quelconque, acculé par la détresse et en quête de pain.
— Vous cherchez de l’ouvrage ? demanda-t-il sans hésiter.
Elle acquiesça d’un signe de tête. Il fit un geste de lassitude.
— Je n’y puis rien. On n’embauche plus avant l’hiver. Revenez dans trois mois.
La femme eut un frémissement à peine perceptible.
— Alors, il n’y a pas d’ouvrage ici, même pour Mme Pastre ?…
— Ni pour vous, ni pour une autre.
Et Jude se tourna vers Clerc, affectant ainsi de le prendre à témoin. Il s’étonnait de cette insistance à répéter un nom ignoré, comme si ce nom avait dû suffire à déterminer son consentement.
— Il faudra bien pourtant que vous m’en procuriez, maintenant que je suis dans la misère !
— Vous figurez-vous par hasard que je sois chargé de faire vivre tous ceux qui ne trouvent pas leur vie ailleurs ?
Jude n’avait pu retenir un mouvement d’irritation. Il conclut :
— Dans trois mois, pas avant. Allez !
Mais, au lieu d’obéir, la femme avança d’un pas. Un orage de colère ravageait son visage.
— Je vous dis qu’on n’a pas le droit de chasser d’ici Mme Pastre !… Mme Pastre que vous avez ruinée !…
— Oh ! Madame, interrompit Jude, croyant cette fois qu’elle était vraiment folle, c’est m’accorder beaucoup d’honneur quand je n’ai même pas celui de vous connaître.
Stupéfaite, elle avait cru d’abord qu’il se moquait. Des sons inarticulés s’étranglèrent ensuite dans sa gorge :
— Ainsi, vous ne savez pas qui est Mme Pastre ? Vous n’avez jamais vu la maison Pastre, sur les allées ? Jamais on ne vous a dit que la maison Pastre, la première, a fabriqué des fauteuils ? Pourtant, sans le grand-père Pastre, qui donc à Revel aurait eu cette idée ? Demandez ! Tout le monde vous le dira, l’idée est à nous ! Rien qu’à nous ! A Toulouse, partout, on n’appelait cela que le fauteuil Pastre, et si d’autres y travaillaient, c’est qu’il y avait place pour chacun. Mais voilà qu’à votre tour, en un seul hiver, vous fabriquez plus que tout Revel en deux ans ! Et pas de gendarmes pour empêcher cela ! On est libre, paraît-il, de copier le métier des autres ! On vole votre bien, la loi ne dit rien. Ah ! elle est jolie, la loi ! D’où venez-vous ? Vous n’êtes même pas du pays. C’est pour des étrangers qu’on me jette à la rue. Depuis hier, il n’y a plus de maison Pastre : les meubles, le bois, tout est vendu ! L’huissier n’a rien laissé !
Et serrant les poings :
— Dieu de Dieu ! il faut pourtant que je mange !
Bien que sa voix montât, chaque incise était couverte par le bruit des machines lointaines ; on eût dit que, d’avance, l’usine triomphante étouffait cette réclamation vaine.
Jude, maintenant, se rappelait avoir passé parfois devant une maison Pastre, sur le boulevard de la Barque. Il n’avait pas remarqué d’ailleurs qu’elle eût fermé. Il attendit que Mme Pastre eût terminé, puis froidement :
— Vous venez, chère Madame, de me raconter une histoire très intéressante, mais en quoi me regarde-t-elle ? Est-ce ma faute si, après avoir fait concurrence à d’autres maisons, après avoir aidé peut-être à les ruiner, vous devez liquider à votre tour ? Vous n’avez pas la prétention, je pense, de supprimer la liberté du commerce ou ses accidents ? Je ne suppose pas, non plus, qu’autrefois vous vous soyez crue obligée d’embaucher tous les gens dignes d’intérêt qui frappaient à votre porte ?
Mme Pastre interrompit, farouche :
— Chez nous, il n’y avait pas d’ouvriers ! La famille suffisait.
— La famille ! J’en ai deux cents à faire vivre !
Jude s’anima soudain :
— Cela vous étonne, vous n’aviez oublié que cela ! Deux cents familles, six cents bouches peut-être à qui je fournis le pain ! six cents êtres qui, avant moi, crevaient de misère, et qui aujourd’hui touchent leur semaine grasse ! Je draine les commandes, je ruine des fabriques en chambre : possible ! mais qu’est cela devant la vie que j’entretiens ? Si cela vous gêne, vendez autre chose, n’importe quoi, des légumes, du linge, des habits… Puisque mes ouvriers ont de l’argent, cet argent vous reviendra. Quant à faire de l’usine un hospice de passage pour malchanceux, non ! Toute insistance est superflue. Je ne vous embaucherai pas pour le moment. Faites-moi donc le plaisir d’attendre et si vous y tenez, repassez dans trois mois.
Écrasée sous le flot de ces paroles raisonnables, Mme Pastre venait de baisser la tête. Jusqu’au bout, elle avait espéré un revirement, quelque chose d’imprévu et de miraculeux qui sans doute détruirait l’injustice dont elle était victime.
— Ainsi, vous refusez ? dit-elle enfin.
— Évidemment.
Un nouveau frisson la secoua tout entière :
— Dieu de Dieu !
Puis sa robe noire tournoya. Elle s’en allait. Pris de pitié, Jude la rejoignit.
— Si vous voulez un peu d’argent… murmura-t-il.
— Je ne mendie pas.
Ce fut le dernier mot. La porte se ferma.
Immobile, Jude la regarda longuement, espérant peut-être, sans se l’avouer, qu’elle allait se rouvrir. Il sentait en même temps le regard de Clerc fixé sur lui, mais ne voulait point se retourner de peur de le rencontrer.
— Entendu, dit-il enfin, préviens Doré. Moi, je pars pour ma tournée des ateliers.
Il sortit à son tour, sans que Clerc fît un signe pour le retenir. Il éprouvait maintenant un malaise indéfinissable, comme s’il eût commis une mauvaise action. En vain s’assurait-il qu’il avait agi pour la bonne règle, qu’il est fou de vouloir supprimer les lois de la concurrence, que l’intérêt du plus grand nombre domine celui de l’individu, un doute l’assaillait. Si son œuvre, en fin de compte, ne devait aboutir qu’à un déplacement de misère ? Le souvenir des bruits de grève, trop étrangement persistants, traversait aussi sa pensée. Mais, à peine dans la cour, il aperçut les bâtiments abreuvés de lumière, bourdonnants et paisibles :
— Bah ! murmura-t-il, à quoi bon scruter l’avenir ? le présent suffit.
Et tout entier à ce présent, il ne songea plus qu’à la visite qu’il allait commencer : celle-là, du moins, ne laissait aucune place aux possibles décevants ni aux soupçons invérifiables…
Un bruit d’acier qui vibre à la volée et de bois qu’on déchire. Partout des planches glissent, d’un mouvement très doux, sur un bâti de métal. A fin de course, elles tressaillent, gémissent, halètent et, à mesure, des pièces tombent, arrachées par des dents invisibles, accoudoirs, bâtis de tables, montants de chaises. Grâce aux baies ouvertes, chaque établi se détache sur un fond vert de campagne. Les hommes, la taille inclinée, ont l’air de chasseurs à l’affût. Une fumée de poussière monte ; on respire du feu ; c’est la scierie.
Le contremaître accourut.
— Rien de particulier ?
— Rien. Une lame à remplacer, ce matin : c’est tout.
— A quelle machine ?
— Au trois.
— Allons-y.
Ils gagnèrent l’établi et suivirent un instant le travail de l’ouvrier.
— Ote-toi de là et regarde, dit Jude avec brusquerie. Les mains doivent être là et là.
Il avait pris une planche, la poussait. Celle-ci courut d’un jet. Le copeau s’abattit.
— Comme cela, on ne casse pas les lames et pas d’accidents à craindre.
L’ouvrier murmura, vexé :
— Oh ! les accidents !…
— Je les paye ; c’est entendu, mais je ne rends pas les doigts coupés.
Déjà l’ouvrier, revenu à sa place, faisait glisser une autre planche.
— Il y est, cette fois ! dit le contremaître.
— Tant mieux.
Et sans s’attarder plus, Jude passa au montage.
Là, plus de machines : rien que le heurt des marteaux qui s’abattent, manœuvrés à pleine main, et enfoncent dans le bois les longs clous d’assemblage. Dès l’entrée, Jude fut satisfait. Tout paraissait en ordre. Cela se reconnaissait à la marche des formes, sereine et régulière. Du fond de l’atelier, on les voyait venir, pendues au transporteur. Elles allaient d’un établi à l’autre, recevaient à chaque arrêt une pièce nouvelle, devenaient à mesure une chose reconnaissable, et cela donnait l’idée d’une création en marche, une création qui aurait borné son effort à jeter inlassablement au pied d’un monte-charge des squelettes de fauteuils ou de chaises.
— Combien de formes, hier ? demanda Jude à l’homme chargé du monte-charge.
— Cent vingt-six.
— Et tes douleurs dans le bras ?… elles vont toujours ?
L’homme sourit. Il s’appelait Brugnet. C’était un pauvre diable, impropre aux travaux rudes. Il avait fini par accepter ce poste, reconnaissant de n’être pas jeté dehors.
Il balbutia :
— C’est le jet du marteau qui me tuait : maintenant, je suis d’aplomb.
— Je sais. Tout va bien ici ?
Brugnet hésita une seconde.
— Pour sûr… tout doit aller.
Il avait dit cela, comme chaque jour, désireux avant tout de satisfaire « le patron ». Cependant, Jude eut l’intuition qu’on lui cachait quelque chose.
— Est-ce que par hasard…
Au fait, à quoi bon questionner cet homme ? C’était dangereux et inutile.
— Allons, tu es comme les autres, prêt à faire une bêtise si l’occasion s’en présente.
Brugnet n’eut pas le loisir de répondre. Pressé, Jude gagnait maintenant l’escalier et montait à l’habillage.
Justement, Cottron, le contremaître, dégringolait les marches, exaspéré. A la vue du patron, il cria :
— Ça tombe bien ! J’allais vous prévenir, j’ai donné ses huit jours à Gouraille.
— A quel propos ?
— Ça ne pouvait durer. Il bousille : hier encore, deux dossiers à refaire.
— Où sont-ils ?
— On les a démontés.
— Vous savez bien que c’est interdit. Je tiens à contrôler moi-même.
Gagné par la colère de Cottron, Jude passa devant celui-ci, traversa l’atelier, alla droit à Gouraille.
En marchant, il apercevait une forêt de baguettes et de tiges souples dont chacune semblait se débattre avant de s’enrouler autour des formes, mais il n’en regardait aucune. Bien que le décor avec des branches courbes soit essentiel, — il donne aux meubles de Revel leur aspect de terroir, — tout entier au souci des incidents possibles, Jude ne se souciait plus de le vérifier.
— Voici que tu ne sais plus habiller ? dit-il en arrivant devant Gouraille.
Gouraille lança vers Cottron un regard oblique.
— Quand on veut tuer son chien…
— Suffit. On t’a donné tes huit jours pour l’atelier. Tu ne quitteras pas l’usine, mais lundi, tu descendras aux formes.
Furieux d’être désavoué, Cottron interrompit :
— Si vous aviez vu les dossiers !
— Il fallait ne pas les démonter. J’entends qu’on observe mes ordres, les contremaîtres comme les autres !
Gouraille répéta, s’obstinant dans sa formule :
— Quand on veut tuer son chien…
— Après tout, conclut Cottron, cela vous concerne. Tant pis s’il survient du grabuge.
— Que signifie ?…
— Rien.
Puis affectant l’indifférence :
— Il y a aussi Bouchut qui demande à vous parler. Bouchut ! avance à l’ordre !
— Présent ! répondit une voix forte.
On vit ensuite un ouvrier s’approcher lentement.
— Excusez, M. Servin, fit-il en saluant, c’est moi Bouchut, qui suis chargé de m’entendre avec vous, rapport aux autres.
Étonné par ce début insolite, Jude répliqua sèchement :
— Tu viens au nom des autres ?
— Si ça ne vous gêne pas, M. Servin.
— Est-ce, en tout cas, si pressé que tu ne puisses attendre la sortie pour m’en faire part ?
Bouchut insista :
— C’est rapport aux autres, M. Servin.
— Soit. Descends avec moi.
— A votre gré.
Ils traversèrent de nouveau l’atelier. Jude marchait le premier, le cœur tout à coup serré par une inquiétude hostile : l’ouvrier suivait, gardant une allure gauche qu’accentuait sa carrure puissante.
— Eh bien, dit Jude arrivé dans la cour, de quoi s’agit-il ?
— Voilà, répondit Bouchut, faudrait régler vos embauchages.
Il y eut un bref silence durant lequel chacun, observant l’autre, s’efforçait de lire à l’avance les paroles qui allaient venir, puis Jude reprit, tranquillement :
— Explique-toi, je ne comprends pas.
Bouchut baissa la tête comme s’il craignait d’être troublé dans son exposition par le regard de Jude.
— C’est très simple… On reconnaît que vous faites votre possible pour qu’on n’ait pas à se plaindre… Tout de même, si on ne demande pas mieux que de vous ficher la paix, on ne peut pas non plus se laisser causer du tort. Or, l’année dernière, on a touché du bénéfice, pas beaucoup… Ainsi moi, j’ai eu pour ma part 79 francs, exactement. Enfin, si peu que ce soit, ça aide à compenser la retraite, les assurances, toutes ces machines par lesquelles vous êtes libre de vous rattraper. Mais pour que cela dure, il est clair qu’on ne doit pas embaucher tous les jours. Il y a déjà vingt-trois nouveaux cette année. A chacun qui vient, c’est autant de moins pour nous, exactement comme si on retirait 79 francs aux camarades, sans même les consulter, et ça, M. Servin, je suis chargé de vous le dire, ça n’est plus possible !
— Tu veux maintenant m’interdire les embauchages ?
Bouchut, acquiesçant, résuma :
— Nous autres, pourvu qu’on ait son dû, nous ne réclamons rien.
Jude, qui avait écouté attentivement, eut un sourire d’ironie.
— Cela n’a pas le sens commun.
— Si j’en parle, fit Bouchut se redressant, c’est que les camarades…
— Tâche d’abord de juger par toi-même : cela vaudra mieux.
Et mettant familièrement sa main sur le bras de Bouchut :
— La chose, comme tu l’as dit, est très simple. Plus il y a de commandes, plus il y a de bénéfices, c’est clair. Si les commandes sont telles que le personnel ne puisse y suffire, il faut donc ou renoncer à ces commandes, ce qui est renoncer à l’accroissement des bénéfices, ou se mettre en mesure de les exécuter, c’est-à-dire embaucher. A chaque embauchage, ce n’est pas de l’argent que je vous prends, mais vos parts que j’accrois : as-tu compris ?
Bouchut se recueillit ; puis, têtu :
— Je vois très bien que lorsqu’on embauche, c’est du bénéfice pour vous — cela, parbleu, nous le savions, — mais je vois bien aussi que, ce bénéfice, on le fait sur notre dos. Ce n’est pas une raison, parce que vous parlez bien, pour se laisser flouer. A chaque nouveau qui entre, c’est 79 francs qu’on prendra dans nos poches.
Jude laissa retomber sa main, découragé.
— Dire que c’est toi le plus fort, et que tu en es là !
Une flamme s’alluma dans les yeux de Bouchut :
— Il est possible que je sois un imbécile : je sais compter. J’entends que ce qui est à moi n’aille pas dans la bourse d’un autre ; voilà !
— Si tu préfères que cela n’aille à personne, tu n’as qu’à le dire. Il m’a plu d’accorder la part aux bénéfices : il peut me plaire de ne plus la donner.
— Vous oseriez…
— Qui peut me l’interdire ?
Les ripostes venaient de partir, malgré eux, déroutant leurs projets de prudence. Ils n’étaient plus ni Servin ni Bouchut, mais le patron et l’ouvrier, c’est-à-dire deux êtres séparés par le fossé béant des intérêts, n’utilisant ni la même langue, ni la même logique.
Tout de suite Jude se ressaisit, et redevenu maître de son énervement :
— Écoute encore, dit-il, et tâche une dernière fois de me suivre. Peut-être saisiras-tu mieux des faits que des raisonnements. Je suis riche. Je n’ai pas besoin d’argent. J’aurais pu, je puis encore boucler la maison, si le désir me venait d’aller passer ailleurs ma fantaisie. Rien ne m’obligeait donc à monter l’usine. En la montant, j’y ai gagné de vivre dans un pays qui me déplaît, de m’encombrer de soucis et de courir des risques. Si donc j’ai fait cela, ce n’est pas pour moi, mais pour vous !
Il surprit dans les yeux de Bouchut une lueur d’incrédulité et s’emporta.
— Parbleu oui ! pour vous ! Qu’est-ce que j’avais à craindre en continuant de vivre tranquille comme auparavant ? On a beau prédire la révolution sociale, le monde tel qu’il est aujourd’hui durera bien autant que moi ! Pour vous seuls, j’ai bâti cela, anéanti la concurrence, suscité contre moi la haine de toute une région… Or, ce matin, tout à l’heure, une femme s’est présentée ici. Cette femme, jadis, fabriquait des fauteuils, pareils aux nôtres ; elle avait eu une maison à elle, du travail, l’aisance : tout a disparu grâce à nous, et elle venait me dire : « Embauchez-moi ; on n’a pas le droit de dépouiller quelqu’un de son bien et de se refuser ensuite à le nourrir ! » Elle me l’a dit, entends-tu bien ? et j’écoutais, sachant que c’est vrai, certain d’être l’auteur de sa débâcle. Pourtant j’ai répondu non. N’ayant besoin de personne en ce moment, j’aurais fait une aumône et je ne me reconnais pas le droit de la faire à vos dépens !
A mesure qu’il avançait dans ce récit, on sentait qu’il voulait moins encore convaincre Bouchut que satisfaire à l’impérieux besoin qu’éprouve la conscience de discuter au grand jour les actes dont elle doute. Il acheva :
— Crois-tu maintenant que je puisse, par caprice ou pour un gain problématique, compromettre vos parts ?
Bouchut avait écouté, très attentif. En effet, c’étaient là des actes, de ces choses claires par elles-mêmes et qui satisfont l’esprit, sans risque de surprise.
— Je n’y contredis pas…
Cependant ses calculs aussi étaient précis, irréfutables.
— N’empêche que depuis un an il y a eu vingt-trois embauchages et qu’à 79 francs par tête, cela représente…
— Inutile de répéter !
— Alors… vous acceptez ?
— Je refuse.
— C’est le dernier mot ?
— Le dernier.
— Pourtant, les camarades…
— Si des camarades sont mécontents, la caisse leur est ouverte : on paiera les huit jours.
Le buste de Bouchut oscilla soudain, comme un chêne sous la tempête.
— Et si tous, demain, partaient sans les attendre ?
— Des menaces ?
— Non, pas de menaces… Pourtant, croyez-moi, M. Servin, on ne peut pas toujours trimer comme une brute. Que voulez-vous que ça nous fiche, vos grands mots et vos airs socialeux, si, au bout du compte, vous n’accueillez même pas une demande si simple. Quand vous serez député, ce n’est pas nous, n’est-ce pas, qui palperons le traitement ?…
La voix coupante de Jude interrompit net la tirade :
— Tais-toi ! Je crois que tu es gris.
Furieux, Bouchut ferma les poings.
— Je ne suis pas saoul.
Mais déjà la main de Jude s’abattait sur l’épaule du colosse.
— Rentre ! Tu es gris ! te dis-je : si tu n’as pas bu, tu es saoul de paroles !
En même temps, presque sans effort, il le ramenait vers l’atelier. Une colère blanche le soulevait. A la moindre résistance, il aurait écrasé l’homme.
Bouchut gronda :
— Soit ! on sait ce qu’on voulait savoir.
Il répliqua :
— Tant mieux ! chacun voit ainsi ce qu’il doit faire.
Puis frémissant, il traversa la cour. Maintenant que Bouchut était remonté, sa fureur faisait place à la conscience du danger révélé. Un désir animal de faire face à celui-ci l’étourdissait ; s’il n’aurait pu dire encore par quels moyens, il savait en revanche que, dût l’usine en mourir, pied à pied, il allait résister, résisterait jusqu’à la mort !
En le voyant rentrer, Clerc eut un geste de surprise :
— Déjà fini ?
— Viens, il y a du nouveau.
Il traversa le bureau. Arrivé dans la pièce où il travaillait d’habitude, il se tourna ensuite vers Clerc.
— Ferme la porte.
— C’est grave ?
— Ferme donc !
Clerc obéit.
— Écoute.
Posément, Jude commença son récit. Il parlait avec lenteur, trouvant dans cet effort même, le moyen de retrouver le sang-froid nécessaire. Les menaces de Bouchut et son obstination à réclamer une chose absurde l’avaient d’ailleurs moins exaspéré que l’accusation, pressentie plutôt que formulée, de spéculer sur les retraites.
Quand il eut achevé, il alla vers la fenêtre, écarta le rideau et affecta de regarder l’allée vide qui passe devant l’usine. Clerc, devenu livide, restait muet.
— Eh bien ! reprit Jude au bout d’un instant, tu ne dis rien ?
— Parce qu’il n’y a rien à dire. Quand un arbre est de mauvaise race, on a beau le tailler, il donne toujours son fruit.
Jude haussa les épaules.
— Des rengaines !
— Aujourd’hui c’est la mise en demeure, demain…
— Ils réfléchiront.
— C’est réfléchi : demain la grève !
— Qu’ils essayent ! On verra qui est le maître !
— En admettant que ce soit vous, — ce qui n’est pas certain, — en serons-nous plus avancés ?
Clerc s’était redressé. Ses lèvres tremblèrent. Il éprouvait le désir aigu de vider son âme.
— Tenez, reprit-il, vous m’amusez avec vos illusions. Très joli de s’attendrir sur le sort de l’ouvrier, d’en faire un affamé de justice qui ne guette qu’une occasion favorable pour adorer le patron ! La vérité, je la connais, et je vais vous la dire. Ce qu’on leur donne leur est dû. Ce qu’ils n’ont pas leur est volé. A plat devant vous, comme des brutes ; sitôt sortis, bavant la haine et enragés d’envie. Des brutes, vous dis-je, qui ne respectent que la force ! L’autre jour, j’en écoutais un par hasard. Il parlait d’une de ses places : il en avait des larmes dans la voix. Au moins, là, songez-donc ! le contremaître était un gendarme retraité qui, ne sachant rien du métier, n’avait pour office que de coller des amendes à tort et à travers ! Allez, après cela, leur faire de la douceur et les traiter en beaux messieurs !
Jude, abandonnant la fenêtre, se retourna :
— Est-ce que tu deviens fou ?
Il fit un geste comme pour déblayer un horizon importun :
— Au surplus, mettons, — ce que je ne crois pas et ce que tu ignores, — mettons que ces gens soient tels : suis-je le premier qui emploie des ouvriers ? La grève est risque de métier, le moindre en vérité. Les autres étaient pires et je m’en accommode.
— Les autres ?
— Allons donc ! oublierais-tu la femme qui était là, tout à l’heure ?
— Je n’en ai pas parlé !
— L’attitude a suffi : c’est tout, vraiment, si parce qu’elle est ruinée, tu ne me traites pas de malfaiteur ! Comme si j’avais le pouvoir de renverser le cours des événements !
— On a toujours celui de renoncer !
— Merci, le conseil est imprévu.
— Il est le seul bon ! C’est un crime, quand on est, comme vous, libre de rester tranquille, c’est un crime de ruiner des gens pour son plaisir !
Il y eut un arrêt brusque, puis Clerc s’effondra sur sa chaise, balbutiant :
— Pardon… quand il s’agit de vous, je crois toujours que vous êtes, comme autrefois, trop jeune pour vous passer de moi…
— Bah ! répondit Jude tristement, tôt ou tard, cette heure devait sonner…
Et il se remit à marcher, le cœur étrangement lourd, plus accablé par cette dispute que par tous les dangers qui menaçaient son œuvre.
— Aussi bien, reprit-il après un long silence, j’ai réfléchi. Quoiqu’on tente, pour aboutir on doit passer outre aux sentimentalités vaines. Il est possible que je ruine le petit commerce d’alentour. J’estime néanmoins que la vie de mes deux cents ouvriers n’est pas achetée trop cher par la suppression de dix ou douze petits ateliers qui végétaient. Il est possible aussi que mes deux cents ouvriers soient assez fous pour tenter de détruire un organisme qui les sauve. J’en doute cependant. La preuve en est qu’à midi tu iras trouver cette femme Pastre ; annonce-lui que j’ai changé d’avis et que je l’embauche à partir de demain : huit francs par jour, le taux des hommes…
Doutant d’avoir entendu, Clerc s’était levé :
— Embaucher cette femme ! Après ce qu’a dit Bouchut !
Jude sourit, dédaigneux :
— Précisément : c’est le moyen de fixer tout le monde.
Il approcha de la porte :
— Sans rancune, mon pauvre Clerc ! Puisque je devais m’installer ce soir à Montaigut, autant m’occuper tout de suite du départ. Tu es maître de la boîte.
Il sortit ensuite sans attendre la réponse.
II
Dehors, il y avait des odeurs fraîches, un air limpide. Pareil à l’eau d’un lac, le calme des champs déferlait sur les bords de la ville. Jude ralentit le pas et respira.
— Comme il fait bon ! murmura-t-il.
Il éprouvait le bien-être qui succède aux longues courses. En abandonnant Clerc, il croyait avoir du même coup abandonné jusqu’au souvenir de leur dissentiment, l’usine, ses inquiétudes.
Devant lui, l’avenue de la Gare s’allongeait, plantée d’acacias minces dont l’ombre clairsemée s’éparpillait à terre. Un peu au delà, le massif profond des platanes qui décorent le boulevard de la République formait une cathédrale d’ombre. Un cliquetis de feuilles entrechoquant leurs glaçures y bruissait. Pas un être : seul, un chien sans maître flairait un tas d’ordures. La chaleur régnait, torride, telle qu’on en rencontre seulement aux approches du vent d’autan.
Jude répéta :
— Comme il fait bon !
Il ajouta :
— Il est heureux que j’aille ce soir à Montaigut. J’ai besoin de respirer.
Et se dirigeant vers le boulevard, il commença de longer le grand mur de l’usine.
Tout en marchant, il regardait celui-ci avec la sécurité que donne la vue d’une chose bien à soi. Il imaginait aussi la cour qui était derrière, les bâtiments alignés, les ateliers, le dépôt. L’usine tout entière était devant sa pensée : mais il n’éprouvait aucun plaisir à ce jeu. Son œuvre, cette fois, avait pris un air hostile. Quand le mur s’arrêta, il ne s’en aperçut pas et continua de songer.
Il évoquait le jour déjà lointain où, conduit par un hasard d’excursion, il avait débarqué dans Revel. A l’emplacement de l’usine, il y avait des terrains vagues ; de part et d’autre, la plaine s’étalait, rase et nue, telle un feuillet blanc qui demande à servir. Lui, dans ce temps-là, nourrissait des projets. Riche, il sentait confusément que sa richesse devait servir aux déshérités sur lesquels son dilettantisme oisif s’attendrissait. Épris de théories sociales, il trouvait utile et désirable d’en vérifier la valeur par une expérience. Donc, plus tard, il comptait édifier une fabrique modèle et y tenter un essai loyal de l’accord proclamé possible entre le patron et l’ouvrier. En revanche, où se dresserait la fabrique, quelles en seraient les lois, l’industrie ? Il l’ignorait. Ce rêve, en cela pareil à tous les rêves, demeurait vague.
Ce jour-là, tout à coup, la minute décisive avait sonné : et justement, c’était à cet angle de boulevard. Un homme, assis devant sa maison, menuisait un siège. Un gamin, près de lui, passait de la couleur sur un autre terminé. Le garçon d’hôtel qui accompagnait Jude désigna le groupe et dit : « Chacun ici fabrique des fauteuils. C’est une spécialité. Il est malheureux qu’on ne la connaisse pas : cela se vendrait comme du pain. » Alors, examinant cet homme et ce gamin si paisiblement appliqués à leur tâche légère, ces meubles si clairs sous leur toilette de vernis, Jude avait eu l’intuition que lui aussi allait faire cela. Aucune complexité dans le travail ; point d’efforts épuisant l’homme, du bois salubre à manier, une clientèle neuve, une ville sans usine, la chance lui offrait tout. Sa décision fut prise sans débat. Le regret de Paris ne l’effleura même pas. Dans certains cas, on se jette sans effroi dans l’inconnu. Il suffit de l’avoir attendu longtemps pour l’accueillir avec aisance.
Un sourire ironique plissa les lèvres de Jude. En revoyant cette heure, il revoyait aussi un étranger qui était lui-même.
Vision singulière d’un autre Servin plein d’audace et de conviction juvénile, trouvant également simple que l’humanité fût spontanément bonne et l’usine difficile à édifier. Il se mêlait de la naïveté fervente à son sentiment du devoir. Sans doute, en projetant d’établir une Salente ouvrière, il avait voulu avant tout expérimenter des théories chères ; cependant, à mesure que les murs montaient, radieux et neufs, il avait songé moins à ces théories qu’au plaisir de manier des hommes ; et quand les satisfactions du début s’étaient émoussées, quand, à l’épreuve, il avait fallu reconnaître que l’ouvrier réclame des règles fermes ou travaille mal, les illusions étaient restées. Deux ans avaient dû passer avant que la fêlure survînt dans le cristal. Aujourd’hui seulement et pour la première fois, la petite cloche joyeuse ne tintait plus. Il doutait.
Une à une, Jude repassa les paroles du vieux Clerc : il s’en dégageait un accent de vérité poignante.
L’ouvrier se dit affamé de justice : Jude croyait avoir été juste et Bouchut, au nom de tous, déclarait n’apercevoir entre Servin et les autres patrons que des différences d’habileté !
A Paris, on avait dit à Jude : « Il suffit de rendre solidaires le capital et le travail pour qu’aussitôt les conflits perdent leur raison d’exister. » Il avait établi un partage équitable et progressif des bénéfices. Cependant le conflit apparaissait tout proche ! Et quels arguments pour l’écarter ? Tout à l’heure, devant Bouchut, Jude avait eu la sensation aiguë qu’il existe deux logiques. L’une et l’autre, il est vrai, utilisaient les mêmes mots, mais ces mots, pareils à des boîtes closes, enfermaient sous leur extérieur identique des pensées différentes. Les théoriciens supposent une humanité fabriquée à la grosse et, se prenant pour type, raisonnent d’après eux-mêmes : que le mécanisme rationnel varie avec les catégories sociales, la spéculation n’est plus que puérile.
— Si c’était la clé de l’énigme ? des âmes, des mentalités contradictoires ?…
Et, ployant sous le faix d’un brusque découragement, Jude eut l’impression d’enfoncer dans la nuit. Des regrets lui venaient de sa vie d’autrefois. Il tenta d’imaginer ce qu’elle serait, à la même heure, s’il n’avait pas quitté Paris. Plus de grève en perspective, plus de maison Pastre… A Paris, rien que la joie d’exister et cette griserie d’aimer que jettent les pavés, la lumière fine, l’air léger. Sans la femme, quelle solitude ! C’était cela dont il souffrait peut-être : au lieu de se consacrer à des chimères, il aurait dû aimer ! L’amour seul représente la règle. Qui s’écarte de lui s’égare et souffre.
Puis les yeux de Jude tombèrent sur deux gamins qui, noirs de crasse, jouaient au bouchon près du trottoir. Bien que déguenillés, sordides, faméliques, se moquaient-ils assez de la misère ! Qu’importait à ceux-là, — les vrais intéressés pourtant ! — la question sociale et ces problèmes du lendemain auxquels il avait eu la bêtise de sacrifier son existence !
— Eh quoi ! fit tout à coup une voix, ce joli jeu vous intéresse-t-il au point de ne plus reconnaître les amis ?
Assis à la terrasse du café Casse, tête nue, gilet ouvert, un gros homme s’arcboutait avec les mains pour mieux s’étaler sur le banc et saluait du regard.
— Allons, venez plutôt me tenir une compagnie !
Se soulevant ensuite avec peine, le docteur Pontillac avança une chaise.
— Ma foi, j’accepte, dit Jude, presque heureux d’être arraché à sa rêverie : aujourd’hui, je me suis donné congé, car je m’installe à Montaigut… Quoi de neuf ?
Pontillac but une gorgée, gravement.
— Il y a que le sieur Servin daigne s’arrêter au café Casse. Si cela ne vous suffit pas, vous êtes difficile.
— Vous devriez ajouter qu’il fait très chaud !
— La chaleur est tellement de règle qu’on n’y pense plus.
Profilée sur les lauriers roses étiques qui limitaient la terrasse, la tête du médecin riait, pareille à celle d’un faune.
— Pourriez-vous me dire aussi si l’ennui est un effet de température ? reprit Jude.
Le front de Pontillac fit un saut brusque vers les hauteurs :
— A quel propos ?
— A propos de rien : le plaisir de philosopher… c’est un sport de vacances.
Il y eut un bref intervalle comme si, avant de répondre, Pontillac eût voulu réfléchir.
— Mon cher, vous demanderez cela aux gens de Montaigut.
— Il faudrait les connaître et je les connais peu ou mal.
— C’est votre tort. A la campagne, il importe plus de choisir ses voisins que de choisir sa maison. Je crains que vous n’ayez oublié ce sage précepte.
Jude, à son tour, prit le verre qu’avait apporté le garçon, but quelques gorgées lentes, puis répliqua, placide :
— Vous m’effrayez. L’idée ne me serait pas venue que le petit homme qui a nom Lethois, et que je rencontre assez souvent, pût être redoutable.
— Il y a d’autres notables à Montaigut.
— Un curé auquel je donne largement… pour ses pauvres.
— … Et une femme.
Un gros rire secouait Pontillac ; on y devinait la joie de satisfaire peut-être une rancune.
— J’ai l’honneur, poursuivit-il, de soigner Mlle Peyrolles de Saint-Puy. C’est une personne charmante : du moins, je souhaite que vous puissiez la trouver telle.
— On dirait que vous en doutez ?
— Non, car elle est mûre, pieuse, intransigeante et légitimiste.
— C’est beaucoup.
Au même instant, le roulement d’une voiture leur fit tourner la tête.
— Quand on parle du loup… dit Pontillac.
Et devenu grave, affectant le respect, il leva son chapeau.
Un équipage passait dans la rue de Castres. Jude entrevit une forme raide qu’encadrait une ombrelle blanche. Immobile, hypnotisée par l’attente, tout entière à la minute prochaine qui allait enfin la mettre face à face avec Marc, Mlle Peyrolles regardait devant elle sans voir. Elle ne s’aperçut pas qu’on la saluait.
Pontillac répéta :
— C’est elle.
— A vrai dire, répliqua Jude désappointé, je n’ai bien vu que mon jardinier qui, paraît-il, lui sert aussi de cocher. C’est toujours un lien.
— Bah ! vous avez le temps de faire connaissance ! Si jamais vous vous embêtez entre la vertu de Mlle Peyrolles, l’effarement de ce Lethois qui ignore pourquoi il est sur terre, et les projets de pèlerinage de ce curé que Lourdes inquiète comme une concurrence, je consens à ne plus soigner personne. Mais, pourquoi Mlle Peyrolles vient-elle aujourd’hui à Revel ?
Pensif, le médecin avait tiré sa montre.
— Ce n’est pas l’heure du train de Toulouse ; il n’y a pas sermon à l’église, pas de marché… Bizarre !
Ironique, Jude répliqua :
— Mlle Peyrolles vient acheter une pelote de fil pour raccommoder son bas : les menus faits contribuent à la grande histoire.
Les sourcils de Pontillac se rapprochèrent : l’arc épais de leurs poils traça au bas du front une barre d’addition :
— Si vous étiez raisonnable, vous sauriez qu’il n’y a pas de menus faits ni de petites choses. Le mensonge étant la base de tout état social, chacun de nous a pour règle de dissimuler ce qui lui tient le plus à cœur. On habille son être moral pour les raisons qui obligent à vêtir le corps ; et, de même qu’il faut regarder aux ongles pour deviner si celui-ci est propre, on doit creuser le détail pour découvrir si l’âme est nette.
Les yeux perçants du médecin semblèrent fouiller le visage de Jude ; bonhomme, il acheva :
— Croyez-vous, par exemple, qu’un certain Servin s’attarde pour des prunes à contempler des gamins qui jouent au bouchon, ou vienne, sans raisons secrètes, perdre son temps dans ce café ?
Il y eut une minute de silence embarrassé.
— J’ai trouvé ! reprit-il.
Jude affecta de railler :
— Vous savez pourquoi je viens au café ?
— Je sais maintenant pourquoi Mlle Peyrolles a quitté Montaigut.
— Et cette raison ?…
— Très simple, évidente. Mlle Wimereux s’installe aujourd’hui chez Lethois — encore une chose à creuser, d’ailleurs ; on n’invite pas les gens sans motif. — Donc Mlle Peyrolles s’éloigne. Lorsque le roi d’Italie va dans une capitale, il est de règle que le nonce manifeste son humeur en prenant le large.
— Vous dites : Mlle Wimereux ?
— Oui, la fille du philosophe, de ce fou candide qui, sous prétexte d’assurer le bonheur des sociétés futures, organisait la destruction de celle-ci. Au surplus, le système doit vous aller.
— Ainsi, murmura Jude, la fille du grand Wimereux habite ce pays…
Pontillac frappa du poing sur la table :
— Et moi qui m’imaginais que, si vous grimpiez à Montaigut, c’était en vue de la consoler !
Jude répliqua sèchement :
— J’ignore en quoi Mlle Wimereux a besoin de consolations, encore plus celles que je pourrais lui offrir.
— Si vous souhaitez d’être renseigné…
— Merci.
— Tant pis : Mlle Wimereux peut vous être indifférente, elle m’intéresse, moi.
De nouveau, les yeux du médecin brillaient : on devinait que l’ignorance de Jude venait de l’irriter, comme fait une erreur du partner en cours de jeu.
— Elle est un de ces cas dont je parlais tout à l’heure et qu’on pénètre par l’examen de ces riens dont vous faites fi. Du vivant de son père, Mlle Wimereux dut avoir une existence agréable : logement à l’Institut, traitement gras alimentant la maison, amitiés toutes chaudes. Le parfum d’encens qui remplit la demeure d’un homme célèbre, finit toujours par griser les assistants. En bon anarchiste, d’ailleurs, le grand Wimereux, comme vous dites, devait s’accommoder fort proprement du régime budgétaire et de l’Académie…
Jude interrompit, énervé :
— Vous vous trompez, je ne l’ai pas connu, mais il vivait, c’est de notoriété publique, très simplement. Il n’a jamais logé à l’Institut, et il est mort dans la misère.
— J’y arrive. Le père mort, plus d’amis, plus d’argent, plus d’encens. A Paris, le lâchage est une opération naturelle et spontanée. C’est un postulat de vie. Je ne prétends pas qu’il soit moins fréquent en province, mais il y est de nécessité moins impérieuse.
Pontillac toussa ensuite, dans l’attente d’une observation qui ne vint pas.
— Donc, Mlle Wimereux, réduite à rien, s’installa dans Saint-Julia, et la voilà du jour au lendemain isolée, sans autres ressources qu’un millier de francs par an, une bicoque familiale, et la gloire paternelle. Je passe tout de suite sur l’hostilité des voisins, de vagues débats avec le curé, et les tracasseries sans importance par quoi l’on s’efforce ici d’inculquer aux nouveaux venus les préjugés auxquels on tient… La voici, dis-je, réduite à se consoler avec des souvenirs et quelques théories. Très jolies, les théories quand on discute devant une table garnie : imaginez Marc Aurèle à la place d’Épictète et vous m’en conterez des nouvelles ! Tant que se prolongèrent les difficultés du début, je me figure aisément que Mlle Wimereux sut trouver une aide factice dans le bagage verbal qui était le plus clair de son lot. En revanche, la paix rétablie, quelle débandade ! Croyez-moi, si secret que soit resté ce drame, c’est alors que le deuil de Wimereux a commencé, le vrai. L’un après l’autre, dans le silence de la maison, sa fille a dû peser ces principes dont elle était si fière et, n’ayant plus à les défendre, s’apercevoir qu’ils n’existaient pas. Fort heureusement la Providence, qui pense à tout, lui amène un confident. Je cesse de la plaindre.
Jude, qui malgré lui s’était laissé prendre par ce récit, fit un haut-le-corps :
— Vous êtes trop bon. En quoi suis-je désigné pour le rôle ?
De nouveau les yeux du médecin eurent une lueur railleuse :
— Mais, mon cher, tout simplement parce que souffrant du même mal, vous devez, mieux que personne, savoir comment il se traite.
Jude repoussa d’un coup sec le verre qui était devant lui.
— Libre à votre philosophie de s’égarer sur Mlle Wimereux : je lui saurai gré de m’oublier.
— Soit. Puisque cela vous gêne, je retire ce que j’ai dit.
Et faisant un plongeon vers la table, Pontillac affecta d’en contempler le marbre. Un instant, on entendit le rire des deux gamins tout proches qui s’obstinaient à leur jeu.
— Une chose m’étonne, murmura enfin Jude, c’est que possédant une pareille faculté d’analyse ou de curiosité, vous acceptiez de vivre dans ce pays, loin de tout ce qui peut la satisfaire.
Pontillac releva la tête :
— On n’est pas maître de sa vie, fit-il brièvement. Au surplus, les spectacles auxquels j’assiste, me suffisent.
— Je ne comprends pas.
— Si petit soit-il, l’homme est partout le même ; où qu’on l’observe, dès qu’on ouvre la boîte où tourneboulent ses pensées, on y retrouve la même certitude indéracinable que l’univers pivote autour de son effort. C’est touchant et risible. Vous, par exemple…
— Je vous ai déjà prié de me laisser à part !
— Précisément : plus intelligent que la moyenne et par suite plus convaincu de l’importance de vos actions, vous ne tolérez même pas qu’un spectateur détaché, tel que moi, s’avise de les examiner. Je vous vois encore débarquer ici, muni de cette admirable inconscience que donnent la jeunesse et l’argent. Vous aviez vos malles bourrées de littérature, — j’entends celle de Wimereux et ses pareils — et tel un gosse qui s’amuse avec un revolver chargé sans soupçonner le danger qu’il fait courir, vous terrorisiez les bonnes gens. Avez-vous alors douté que l’univers eût les yeux tournés sur votre essai de république manufacturière ? Non. Sur trente millions de Français, cinquante mille à peine connaissent Revel de nom. Qu’importe ! Vous étiez au centre, vous aussi, au centre de l’humanité et du temps. Avant vous, rien. Après vous, l’éden obligatoire.
Voyant que Jude allait protester, il eut un sourire sardonique :
— Là donc ! ce que j’en dis n’est point pour vous blesser mais plutôt par acte d’amitié. En effet, ce qui distingue un homme intelligent d’un autre, c’est justement sa promptitude à se lasser du jeu. Cependant, si vous avez renoncé à l’antienne du début, l’office continue, et prenez garde que, sous prétexte de renoncer à des sottises, vous en recommenciez de pires ! Lesquelles ? je ne sais pas. L’ingéniosité de l’animal humain est à cet égard sans limites. Peut-être, après avoir joué au patron libertaire, deviendrez-vous féroce. Il y a aussi la forme sentimentale : quérir une âme sœur, piquer une tête dans le bleu et achever sa noyade en plein ménage : et cela aussi est très possible, je m’offre même à vous y aider. Il n’y a qu’une chose que vous ne ferez pas, hélas ! car elle est raisonnable : vous persuader que prendre au sérieux les autres et soi-même, est parfaitement stupide. Vous manquez de mépris. En cela, nous différons. Et là-dessus, mon cher, il est temps de retourner à mes malades : le plaisir de philosopher, comme vous dites, ne saurait être éternel.
Il s’était levé. Jude le regarda, stupéfait. L’homme qui venait ainsi de creuser à vif dans son âme, pouvait-il être le même que le médecin boulot, ventripotent et vulgaire, qui en ce moment soldait l’addition ?
Le compte réglé, Pontillac se tourna une dernière fois vers Jude :
— A défaut de Mlle Peyrolles, offrez mes souvenirs à Mlle Wimereux, quand vous serez à Montaigut.
Alors, obéissant à une sorte d’impulsion irraisonnée, Jude reprit :
— Que vous est-il arrivé pour que vous en soyez là ?
Mais Pontillac était déjà loin : sans doute il ne s’était pas soucié d’entendre la question. Jude ne put que le suivre des yeux. Pour les gamins qui étaient là, pour les passants quelconques, c’était toujours le docteur Pontillac, c’est-à-dire le médecin rencontré tous les jours, car il avait repris sa marche habituelle, son air de flânerie, et encore cette façon ecclésiastique de pencher la tête en souriant ; pour Jude, ce n’était plus qu’un cœur désenchanté dérobant son mystère — une tragédie peut-être — sous un cœur de façade. Étrange révélation d’une vie enfouie en quelque sorte dans les profondeurs de la vie ! Sait-on jamais, en effet, quelle âme s’abrite derrière l’âme qu’on voit ? Il fit un geste de lassitude :
— Sais-je seulement si je connais la mienne ?
Et désorienté, il se levait pour reprendre sa promenade quand un homme surgit à côté de lui :
— Enfin ! Monsieur, je vous retrouve !
— Qu’est-ce encore ? A-t-on volé mes fleurs à Montaigut ?
C’était Jean, le cocher de Mlle Peyrolles.
— Il s’agit bien de cela ! Vite, venez ! Mademoiselle vous attend !…
— Mlle Peyrolles ?
Sans lui laisser le temps de se reconnaître, Jean avait saisi Jude et l’entraînait :
— Allons d’abord ! En route je vous expliquerai…
Aventure imprévue et pourtant bien simple : celui que Mlle Peyrolles était venue chercher n’était plus à l’hôtel…
— Elle venait donc chercher quelqu’un ? interrompit Jude qu’une curiosité contagieuse avait saisi tout à coup.
— Oui, un étranger, je ne sais qui… Sorti, envolé !…
Après la première stupeur, quelqu’un enfin avait suggéré : « Il doit être à l’usine Servin ». Aussitôt Mlle Peyrolles, blême, s’était retournée vers Jean : « Va l’y chercher ! il me le faut ! » Mais, à l’usine, personne…
— Heureusement je vous aperçois : vous lui direz vous-même…
Emporté par son récit, Jean courait. Deux minutes suffirent pour descendre la rue du Cap-Martel. Arrivés à l’angle de la rue de Vaur, ils aperçurent l’hôtel et sur le trottoir une forme immobile.
— C’est elle ; voyez comme elle attend !
La phrase était à peine achevée, que Mlle Peyrolles se mit en marche, elle aussi, allant droit à un jeune homme qui venait de paraître à l’autre extrémité de la rue.
Jude et Jean, d’un mouvement pareil, précipitèrent l’allure. Mlle Peyrolles continuait de s’éloigner. Visiblement, elle avait la démarche lourde et un air d’égarement. Elle s’arrêta enfin, parut dominer son émoi, et d’une voix à peine distincte :
— Je vous demande pardon, dit-elle au nouvel arrivant, n’êtes-vous pas… je suis Mademoiselle Peyrolles…
Il y eut un imperceptible intervalle avant que la réponse vînt.
— Dans ce cas, ma tante, je voudrais bien vous embrasser.
Et devant Jude et Jean, témoins stupéfaits, Mlle Peyrolles pour la première fois étreignit son neveu.
III
Marc, s’arrachant à l’étreinte, murmura le premier :
— Pourquoi vous êtes-vous dérangée ? je comptais…
Elle l’interrompit :
— Partons d’abord. Tu es installé ici ?
— Oui.
— Va régler ton compte, prends ta valise, je t’attends.
— Mais…
— Dépêche-toi, la voiture est prête.
Il parut hésiter, rougit :
— Comme il vous plaira, dit-il enfin.
Ni l’un ni l’autre n’avaient conscience qu’on les regardait. Leur émotion les isolait du monde. De même, ils ne calculaient plus leurs décisions. C’était sans le vouloir que Marc après avoir écrit « Madame » disait « Ma tante » ; sans le vouloir aussi qu’elle avait adopté le tutoyement familial. Ils avaient imaginé de mille façons cette rencontre, s’étaient torturé l’esprit pour arrêter d’avance les mots qui sauvegarderaient le mieux leur dignité ; soudain, une force irrésistible substituait des cris vrais aux formules apprêtées. Un miracle avait comblé l’abîme, ils s’étaient trouvés les bras unis.
Mlle Peyrolles répéta :
— Dépêche-toi.
Il répliqua :
— Soyez tranquille, le bagage est mince, ce ne sera pas long.
Puis elle sentit que le vide se faisait autour d’elle : Marc venait de s’éloigner.
— Excusez mon indiscrétion, dit Jude se décidant à aborder Mlle Peyrolles. Sur les instances de Jean qui, je le vois, nous sert un peu l’un et l’autre, j’avais accepté de l’accompagner pour vous offrir mes services. Je devine qu’ils ne sont plus seulement inutiles mais gênants.
Elle tressaillit, arrachée à son rêve. Elle ne trouvait d’ailleurs pas étrange que Servin qui lui était odieux, lui adressât la parole.
— En effet, balbutia-t-elle, je n’ai plus besoin de personne ; on vous a dérangé bien à tort.
Et se tournant vers Jean :
— Fais sortir la voiture ; nous retournons à Montaigut.
Jude reprit avec une raillerie légère :
— J’espère être moins importun lorsque j’irai vous présenter mes hommages à titre de voisin.
Elle dit encore :
— Certainement.
Et il s’éloigna, sentant qu’elle était attentive uniquement à guetter le retour de Marc.
Elle songeait : « Comme il tarde ! » mais un bien-être l’inondait. Il lui semblait que, si elle avait marché, au moindre effort, son corps aurait pris le vol. D’ailleurs, elle ne raisonnait pas cette ivresse. Le vrai bonheur, comme l’air respirable, n’a pas de goût. On meurt de ne l’avoir point : il est naturel d’en vivre.
Marc reparut, un petit sac à la main. Il était suivi par M. Fages, patron de l’hôtel. La nouvelle que le voyageur du 9 partait avec Mlle Peyrolles avait bouleversé la maison. Des passants arrêtés au coin de la rue de Vaur regardaient aussi, intrigués.
— Monte vite, dit Mlle Peyrolles, déjà installée dans le break.
— Ai-je été si long ? demanda Marc, grimpant lestement sans user du marchepied.
La portière se ferma d’un coup sec.
— Allez, Jean !
Les chevaux sentirent les rênes. L’ombrelle de Mlle Peyrolles vacilla comme un fanion. Une bonne qui s’était glissée dans la remise avança la tête pour mieux voir. M. Fages saluait.
Mlle Peyrolles dit :
— Il vaut mieux rentrer tout de suite chez nous.
Marc inclina la tête.
— En effet, cela vaut mieux.
Et ce fut le départ. Désormais, ils marchaient vers le but assigné. L’ignorance met à l’entrée des voies douloureuses le même décor qu’aux triomphales. Aucun pressentiment n’assombrissait le présent : en revanche, la surprise d’être là face à face les bouleversait et, libres de s’épancher à loisir, ils n’avaient plus qu’un désir : rester ainsi et se taire.
Il y eut d’abord un long silence.
Mlle Peyrolles se demandait : « Est-ce bien moi qui tout à l’heure ai passé là ? » Elle revoyait son arrivée à l’hôtel, le coup reçu au cœur quand M. Fages avait répondu : « Le voyageur du 9 ? Justement il vient de demander l’adresse de l’usine Servin » — comme si Marc pouvait connaître ce Jude Servin ! — puis l’attente… Ah ! l’attente ! avoir encore le cerveau tenaillé, n’être plus que de la chair qu’un effleurement déchire et ignorer si l’on vit, tant l’âme est projetée vers ce qui n’est pas !… Soudain, plus d’angoisse, un repos infiniment doux. Marc était là : elle pouvait le voir, lui parler. Pourtant, elle détournait les yeux, préférait prendre à témoin la campagne, de peur qu’au seul bruit de la voix tant de bonheur s’évanouît !
Et Marc aussi regardait les champs…
Il était venu à tout hasard, sans espoir, parce que dans certains cas, la nécessité impose sa loi et l’impossible doit être tenté ; il était venu, et jugeant de l’avenir par le passé, s’était attendu à une entrevue douloureuse. Devant cet accueil, devenu timide, il s’interrogeait : « Que faut-il dire ? » et s’imaginant vivre un rêve, avait peur de s’éveiller au premier mot.
Ce fut Mlle Peyrolles qui le prononça, ce mot, indifférent, banal, ainsi qu’ils viennent aux lèvres lorsque le cœur est trop plein.
— Quelle triste récolte !
— Est-elle donc si mauvaise ? répliqua Marc machinalement.
— Comment, ne le vois-tu pas ? tout est brûlé.
— J’ai si peu l’habitude !
Et tous deux se mirent à contempler la plaine.
Elle s’étalait à l’infini, piétinée çà et là par des régiments de maïs qui, la tête casquée de crinières flottantes, semblaient attendre l’ordre de marche ; d’autres fois, envahie par la lèpre des chaumes, pareille à un immense étang dont l’eau croupie se décompose. Elle s’étalait, impassible, palpitant d’une vie formidable et cachée, et de la sentir ainsi proche, d’être noyés dans sa paix, ils éprouvaient un soulagement. Ils l’auraient voulue toujours présente, invisible témoin dont l’intrusion suffisait à excuser leur silence.
Brusquement, par delà le hérissement de peupliers maigres qui jalonnaient le fossé, des cimes se découpèrent sur l’horizon de lumière.
Mlle Peyrolles reprit :
— Les Pyrénées… signe de vent d’autan.
— Les Pyrénées, c’est vrai… répéta Marc.
Radieuses, elles escaladaient le ciel. Isolé vers la gauche, le Canigou se détachait au milieu des terres, tel un gros chapeau jeté là par un pic désireux de chauffer sa tête à l’aise. Et tous ces monts, comme la plaine, paraissaient uniquement occupés de surveiller cette petite chose roulante qui s’en allait sur une route, emportant Mlle Peyrolles et Marc vers l’inconnu. De même, les arbres, les buissons, les fermes, et encore les deux carrés blancs des tours de l’église qui planaient au-dessus de Revel pareils à des cerfs-volants, tous les yeux immobiles de la terre avaient l’air de les suivre, si bien que, gênés à leur tour, ils se décidèrent, osant enfin s’examiner.
Une surprise…
Jusqu’alors, ils ne s’étaient point vus ; ils ne connaissaient que leurs voix. Combien différents de leur attente, les visages qu’ils aperçurent !
Marc était le portrait de son père : même taille, même façon de pencher le buste en avant, presque mêmes gestes, bien que chez lui le modelé des chairs fût plus affiné, la bouche plus sérieuse ; son front énergique devait aussi parfois s’éclairer d’ironie.
De même, quel rapport entre l’élan qui avait jeté Mlle Peyrolles dans les bras de Marc, et ce masque impérieux de vieille fille que l’on devinait alternativement dévoré par une obstination têtue et des volontés orgueilleuses ?
Ainsi rappelé à la réalité, Marc eut l’intuition qu’il profitait d’un attendrissement passager. Sa loyauté se révolta :
— Ma tante… commença-t-il.
Mlle Peyrolles frémit : pour la première fois, elle venait de se rendre compte également qu’il avait le son de voix du mort.
— Ma tante, avant tout, voulez-vous me permettre de vous expliquer…
— Inutile, je ne veux pas savoir encore pourquoi tu viens.
— Cependant…
Elle répéta :
— Inutile.
Puis, comme il voulait poursuivre :
— Il est entendu que tu as quelque chose à me demander, que tu es venu pour cela. Nous nous en occuperons demain : en ce moment, jouissons du présent.
Il balbutia :
— Je m’attendais si peu !…
— Raison de plus. Savons-nous ce que l’avenir nous réserve ?
En même temps, la main de Mlle Peyrolles chercha celle de Marc. La voiture continuait d’avancer sur la route déserte. Derrière, un rouleau de poussière soulevée les isolait du monde.
— Je crois rêver !
— Et moi donc !
Et le silence recommença, délicieux, reposant.
De nouveau, ils contemplaient la plaine, mais ils n’avaient plus besoin de sa présence. Il leur semblait qu’au cours de ces phrases inachevées, leur bonheur venait de conquérir la sécurité qui lui manquait. Rien ne le menaçait plus… jusqu’à demain.
Une joie de saveur inconnue les étourdit. Par elle, Marc qui n’avait jamais eu de famille, et Mlle Peyrolles qui n’avait jamais aimé, sentaient leur cœur martelé et, pareil à du métal neuf, bouillonner sous la gangue. A certains instants, baissant les paupières, ils avaient conscience qu’elle allait s’échapper ; puis, rassurés, ils aspiraient l’odeur lourde de la terre et s’imaginaient renaître.
Le soleil maintenant tombait d’aplomb sur les champs. Une sorte de stupeur immobilisait les arbres, les haies, les tiges d’herbe. Seuls, les ormes de la route, valseurs en tunique verte, tournoyaient au passage.
Marc se penchant vers le siège aperçut la flèche de Montaigut.
— Nous approchons, dit Mlle Peyrolles qui avait surpris son mouvement.
Elle ajouta :
— Pourquoi n’as-tu pas frappé hier soir ? j’aurais ouvert.
Il eut un sourire léger :
— Je n’osais pas… il y avait des témoins.
— Tu as rencontré quelqu’un ?
— Oui.
— Quelqu’un du pays ?
— Probablement… je ne sais pas.
Une contrariété passagère effleura Mlle Peyrolles.
— Bah ! c’est très indifférent !
On arrivait. Au bruit de l’équipage, la vieille Fouasse sortit du bureau de tabac. Des poules s’enfuirent en gloussant. Partout, des ombres courtes, serrées contre les murs, accentuaient d’un trait vif la lumière aveuglante.
— Arrête au jardin, dit Mlle Peyrolles à Jean.
Il obéit. Elle descendit la première. Marc suivit. Ayant ensuite ouvert la porte, elle se retourna vers lui :
— Entre.
— Voulez-vous prendre mon bras ?
— Volontiers ; la montée est pénible.
Lentement ils gravirent l’escarpement. Les genêts frôlés jetaient derrière eux des clochettes d’or. Un arôme puissant s’exhalait des platebandes surchauffées. Tandis que Mlle Peyrolles éprouvait une infinie douceur à s’appuyer sur Marc, celui-ci ne voyait que la maison qui avait l’air de l’appeler. Ils parvinrent enfin à la dernière terrasse. La salle à manger était ouverte, la nappe mise.
— Me voici donc chez vous ! dit Marc.
Mlle Peyrolles répondit :
— Tu es chez toi.
Après le voyage, l’accueil de la maison qui scellait leur union en biffant le passé. Il y a des heures où l’âme échappe à la réalité et croit effacer parce qu’elle oublie. Ils oubliaient ainsi qu’avec eux un tiers venait d’entrer, implacable, qui, à chaque mot, obligerait l’autrefois à revivre et, prenant sa revanche, détruirait ce bonheur dont ils l’avaient exclu…
Un intermède suivit.
C’est d’abord Dorothée. Au bruit de l’arrivée, elle est accourue, débarrasse Mademoiselle, s’agite, se lamente…
« Le déjeuner attend ; une demi-heure de retard ! On a omis des commissions ; il faudra que Jean retourne à Revel… »
A chaque incise, elle se tourne vers Marc et, sous prétexte de le prendre à témoin, le dévisage.
— C’est bon, dit Mlle Peyrolles, sers quand tu voudras, ce que tu pourras.
— Tout de suite ?
— Si tu y tiens… Ah ! tu prépareras aussi la chambre bleue.
— La chambre bleue ?
Du coup, Dorothée chancelle. Depuis que le frère de Mademoiselle a disparu, cette chambre qui était sa chambre n’a plus servi.
— Eh bien ? interrompt sèchement Mlle Peyrolles. N’as-tu pas entendu ? Va, nous sommes pressés.
Et revenant à Marc :
— Au fait, tu dois avoir très faim.
Nouvelle surprise de Dorothée : Mlle Peyrolles tutoye ce convive sans nom.
— Mais va donc ! répète Mlle Peyrolles.
Puis le déjeuner.
Il paraît interminable, Dorothée toujours présente guette sournoisement. Alors des propos vagues, longuement espacés. Tous deux se font l’effet de paysans attablés et qui s’attardent sur leur assiette pour mieux jouir du festin.
— Prends de cette omelette, dit Mlle Peyrolles : c’est la spécialité de Dorothée.
Elle vante ses volailles, ses légumes.
— Tout vient de chez moi : je n’achète rien au marché.
Marc ne boit que de l’eau.
— Quoi ! pas de vin ? Est-ce avec cela qu’on arrive à se bien porter ? Si tu en buvais, tu aurais une autre mine.
Et une discussion qui traîne ; on compare les régimes, l’hygiène d’hier et les prescriptions à la mode. Enfin le dessert est achevé. Le café chante.
— Cela suffit, dit Mlle Peyrolles que la lenteur calculée de Dorothée exaspère : tu peux t’en aller.
Dorothée fait un dernier tour de table. Ne faut-il pas vérifier si rien ne manque, ni cuillers, ni sucrier, ni verres à liqueur ?
— Si Mademoiselle a besoin de moi, elle sonnera.
— C’est cela. Que personne surtout ne vienne nous déranger !
— Soyez tranquille : du moment que Mademoiselle est occupée…
La porte retombe ; le tête à tête éperdûment désiré commence. Désormais, plus rien entre eux ; ils peuvent parler ; ils sont seuls.
Alors une anxiété religieuse. Tous deux ont levé la tête et s’examinent. Avant même de parler, leurs lèvres tremblent. Que va leur apporter cet entretien dont ils ne voient plus que les dangers ? Depuis des années, Mlle Peyrolles a désiré cette minute ineffable ; depuis le matin, Marc a découvert un paradis inespéré. Est-ce la désillusion qui doit suivre ou bien leurs âmes déjà rapprochées vont-elles se fondre et à présent détruire dans son creuset tout ce que l’autrefois y accumula de préventions ?
Encore ils se regardent ; vacillant d’inquiétude, leurs yeux semblent chercher à l’entour on ne sait quel soutien miraculeux ; puis brusquement Mlle Peyrolles s’accoude à la table :
— Écoute-moi d’abord…
Autour d’eux maintenant régnait un calme profond. On aurait dit que pareille à Marc la maison entière se penchait pour entendre. Seul un essaim de mouches bourdonnait dans la pénombre. Impassible, le battant marquait la mesure à l’horloge du chalet suisse.
— Écoute-moi…
En même temps les yeux de Mlle Peyrolles s’abaissèrent, une pâleur mate envahit son visage ; sa voix s’altéra.
— Souvent tu as dû me juger avec sévérité. En ce moment, tu dois te demander comment, si je t’aimais, j’ai pu t’abandonner ; crois bien que, s’il y eut de ma faute, j’ai subi aussi des nécessités indépendantes de mon désir. T’expliquer cela d’ailleurs serait très long, pénible, inutile… La vérité, la seule qui importe est que pas un jour je n’ai cessé de penser à toi. Quand par ta volonté une coupure s’est faite entre nous, il m’a semblé que tu mourais. J’ai cru devenir folle. J’aurais voulu aller te prendre, te convaincre, t’obliger à me demander pardon. Tu es là… te voici… Dieu merci ! le cauchemar est terminé. Mais tout à l’heure, tu as voulu me dire ce qui t’amène : j’ai refusé, je refuse encore. Il y a dix ans que j’espère cette heure. Je ne veux pas, non, je ne veux pas la gâter…
Accoudé lui aussi, Marc avait écouté sans l’interrompre. Il répondit doucement :
— Vous ne pouvez soupçonner le bonheur que me donne votre accueil. Depuis que je suis ici, j’ai l’impression d’être enveloppé, baigné par une tendresse qui s’échappe des murailles, des meubles, de ce qui m’entoure. Je me demande si je vis. Une joie sourde m’étouffe. J’ai peur de ne pouvoir vous montrer ma reconnaissance…
Les yeux de Mlle Peyrolles brillèrent :
— Prouve-la-moi en me parlant à cœur ouvert.
— De quoi ?
— De tout.
— Par où commencer ?
— Et d’abord que fais-tu ?
— Je suis médecin.
— Médecin !
Elle joignit les mains. Ainsi, par son effort, isolé du monde, sans famille, sans ressources, il avait conquis sa place et tête haute était rentré dans cette société dont elle l’imaginait exclu. Elle avait peur de rêver.
— Mais pour en arriver là ?
— J’ai travaillé, naturellement.
— Il a fallu te rendre libre, trouver du temps, de l’argent ?…
— J’ai fait comme j’ai pu.
— Ta lettre parlait d’un certain Bertin qui voulait te garder. Serait-ce lui qui t’a aidé ?
— Lui !
Un sourire crispa les lèvres de Marc. Mlle Peyrolles reprit, haletante :
— Alors, qu’étaient-ce que ce Bertin, son collège ? Je marche en aveugle… Explique-toi.
Marc se recueillit. Aperçu à distance et soumis au raccourci du temps, ce que voulait connaître Mlle Peyrolles s’éclairait d’une lueur bouffonne et sinistre.
Unique, la maison Bertin ! La discipline ? les classes y alternaient avec des balayages obligatoires, des surveillances à la cuisine et des promenades au marché ; on appelait cela méthode anglo-saxonne. Les élèves ? une collection d’êtres réunissant toutes les tares qui peuvent peser sur l’enfance, celui-ci ayant son père à Thouars, d’autres leur mère inscrite au Gotha du demi-monde, chacun sans parents avouables ou avoués et l’ensemble constituant ce que M. Bertin nommait gravement la clientèle étrangère. Le Directeur, enfin…
— Non, vraiment, murmura Marc, M. Bertin n’était pas ce que vous imaginez. Pour le décrire, je ne trouve pas les mots exacts.
Pourtant, avec quelle netteté il évoquait l’homme ! Il revoyait son crâne chauve, sa face socratique, son ventre ballottant : l’air d’un concierge de bonne maison qui a des accointances avec la police ou d’un proxénète devenu conseiller municipal après fortune faite. Quant à être un bienfaiteur !…
Marc reprit :
— Si M. Bertin m’offrit de rester chez lui, c’est qu’il avait besoin d’un pion discret. Ne tenant à personne, je donnais, à ce point de vue spécial, toutes garanties. Il avait coutume de répéter : « Ce qu’on est seul à savoir, n’existe pas. » En guise de surveillance, j’eus donc pour consigne d’ignorer ; moyennant quoi, j’obtenais la nourriture et le logement. Un pactole quand on n’a rien !
— Encore devais-tu te vêtir ?
— C’est à quoi servaient les répétitions. Pas faciles à trouver, hélas.
Une expression d’orgueil anima le regard de Marc. Ah ! cette chasse où le gibier se dérobe, parce que les titres font défaut, parce que la redingote est usée, parce qu’on manque de relations ou de répondants, comme il la revivait encore avec ses affres journalières ! A elle, il devait son énergie, et aussi l’insouciance du lendemain, un vague fatalisme, l’habitude enfin de n’accueillir le malheur qu’en hôte de passage.
— Non, pas faciles à trouver… Je me rappelle qu’au début, j’allais m’installer sur le trottoir devant un bureau de tabac. Un homme bien mis entrait-il, j’entrais aussi. J’allumais une cigarette, toujours la même, et je passais l’allumoir. Quelquefois, on répondait : « Merci ». C’était un moyen de lier conversation. J’ai trouvé ainsi mes deux premiers élèves.
Mlle Peyrolles dit à voix basse :
— Tu as fait cela !
Elle commençait un voyage féerique. La réalité dépassait toute attente. Elle avait souhaité Marc : il était là. Elle l’avait désiré courageux : elle le découvrait héroïque. Elle l’avait craint déclassé : par droit de conquête, il s’était fait son égal !
Marc termina :
— Après cela, d’ailleurs, tout a marché sans peine. La vie est une drôle de voiture. Le démarrage obtenu, ses roues tournent d’elles-mêmes.
— Dire que tu étais dans la gêne, et que tu m’oubliais !
— Cela valait mieux.
— Pourquoi ?
Ils s’arrêtèrent, interdits ; dans la musique de confidences qui les grisait, une note fausse venait d’interrompre la phrase en pleine mélodie.
Ce ne fut qu’une impression passagère. Déjà Marc reprenait :
— Mais vous… parlons de vous !
— Oh moi !…
Elle sourit.
— Je pensais à toi.
Il ne s’étonna pas. Depuis qu’il était là, il ne cherchait plus la raison des choses, mais se laissait conduire, certain de trouver la joie sur son chemin.
Elle poursuivit :
— Quand on est très seule, on se réfugie dans l’impossible. J’imaginais parfois que tu allais venir, ou que tu entrais, tout à coup, pour me demander je ne sais quoi.
— Et me voici !
— Te voilà. Je suis heureuse.
— Merci.
Les mêmes mots revenaient. Ils parlaient à mi-voix, emportés hors d’eux-mêmes et du temps.
Marc recommença :
— Comme ce pays doit sembler triste, quand on y est seul !
Oubliant qu’elle avait la première parlé de solitude, elle haussa les épaules :
— Tu te trompes, je suis très entourée : on vient me voir souvent : le curé, des voisins aussi, M. Lethois…
Il continua :
— Jude Servin ?
— Ah ! tu connais…
Et soudain une douleur aiguë mordit le cœur de Mlle Peyrolles. Elle venait de se rappeler que, le matin, Marc avait dû se rendre à l’usine. C’était donc vrai ! Marc était peut-être l’ami de cet homme !
Elle n’avait point bougé, mais son visage, tout à l’heure enfiévré par la joie, était devenu de marbre. Pour la seconde fois, une lézarde apparaissait dans le palais de félicité.
Surpris qu’elle n’eût pas continué, Marc répliqua :
— Non, je ne le connais pas ; mais j’ai beaucoup entendu parler de son essai d’usine modèle. Ce matin même, pour tromper mon impatience, j’avais tenté de visiter celle-ci. Au surplus quel mal y aurait-il à le connaître ?
Mlle Peyrolles soupira :
— Tu m’as fait peur !
— Seriez-vous donc brouillés ?
— Je n’aime pas ses opinions.
Il sourit.
— Si l’on se refusait à voir les hommes dont on ne partage pas les sentiments, le monde deviendrait une prison cellulaire. Il faut être infaillible, d’ailleurs, pour avoir le droit de condamner les autres.
— Il y a des vérités tellement claires ! des vérités divines…
— Mieux vaudrait peut-être la vérité sans épithète.
— Que fais-tu de l’Évangile ?
— L’Évangile est un livre.
— Infaillible !
— Oh ! ma tante, il faudrait avoir, comme moi, vu de près les malheureux qui luttent, pour sentir qu’il n’est pas de notions justes et claires dont on ne puisse, à une heure déterminée, douter avec sincérité. Combien de certitudes s’en vont au choc des aventures !
A mesure qu’il parlait, Mlle Peyrolles l’avait examiné avec une angoisse grandissante.
— N’auriez-vous que ce grief contre Servin ?
— Non, autre chose ! il y a autre chose encore… je voulais te demander…
Mais la voix de Mlle Peyrolles s’éteignit. Au moment de poursuivre elle n’osait plus. Un pressentiment l’assurait que si elle parlait, leurs cœurs allaient s’éloigner à jamais. Pourtant comment retenir la question qui lui brûle les lèvres ? Elle croyait avoir confessé Marc : elle ne savait rien encore. Elle connaissait ses succès, sa vie extérieure ; de son âme, de son être moral, de ses convictions religieuses, pas un mot : qu’importe qu’il soit médecin si, pareil à la plupart, il a cessé de pratiquer ses devoirs, — savant, si la science malfaisante l’a rendu athée ?
Soudain elle se dressa et courut vers la porte :
— On nous écoute !
Puis ouvrant brusquement, elle eut un cri à la vue de Dorothée :
— Que fais-tu là ? Je t’avais défendu de revenir !
Celle-ci, très rouge, balbutia :
— Mademoiselle, c’est M. Lethois…
— Je n’y suis pour personne !
Une colère emportait Mlle Peyrolles. Elle éprouvait un besoin physique de détendre sur une autre son cœur tendu à se rompre.
— C’est bien ce que j’ai dit, mais il ne veut rien entendre !
Et faisant demi-tour, Dorothée conclut :
— Il demande qu’on lui prête les journaux. Paraît que sans eux, mamzelle Wimereux s’embêterait chez lui !
— Ce qu’il voudra, pourvu que nous soyons tranquilles !
— Vous avez dit Wimereux ? interrogea Marc se levant.
— Mais va-t’en donc ! jeta Mlle Peyrolles devenue blême.
Elle chassait Dorothée, fit claquer la porte, et se retournant vers Marc :
— Wimereux, oui… en quoi ce nom t’intéresse-t-il ?
— Le grand Wimereux était aussi de ce pays.
— Il est mort, Dieu merci !
— Ses œuvres vivent.
— Tu les as lues ?
— Passionnément !
— Alors les injures qu’il a vomies contre l’Église…
Tragique, Mlle Peyrolles interrompit sa phrase, et, parce que Marc allait de nouveau répondre, cria :
— Tais-toi ! tu es fou… tu ne sais plus…
Puis elle approcha de la fenêtre, l’ouvrit au grand large et repoussa les volets. Une lumière inonda la pièce. On entendait le sifflement oppressé de leurs respirations et toujours la cadence allègre de l’horloge.
Une seconde, Mlle Peyrolles contempla l’étendue morne, par delà le jardin. Il lui semblait que, devant elle, la plaine s’emplissait d’ombre et devenait un trou sans fond. Qu’allaient-ils devenir, maintenant qu’elle devinait !
Marc, comprenant qu’elle eût préféré le voir mentir, dit humblement :
— Pardonnez-moi, je regrette de vous avoir blessée, mais après tout, j’ai poussé comme j’ai pu. Si les sauvageons de ma sorte n’avaient pas le droit de penser à leur guise, que leur resterait-il ?
Et tous deux, baissant la tête, sentirent passer le froid des souvenirs. Comme un vent de désastre, le passé venait d’entrer.
— On étouffe ici, dit Mlle Peyrolles, après un silence.
— Voulez-vous que nous sortions ? répondit Marc.
Peut-être imaginaient-ils qu’à fuir la maison, ils fuiraient aussi l’hôte redoutable qui était en eux. Déjà le présent ne comptait plus. Leur bonheur était fini.
Sans ajouter un mot, Mlle Peyrolles se dirigea vers le jardin.
IV
Au même instant, à l’extérieur de la maison, M. Lethois attend le retour de Dorothée : il frappe le rebord du perron avec le bout ferré de sa canne et semble un de ces chemineaux qui, vingt fois par jour, viennent à la même place attendre le sou dont la charité parcimonieuse de la châtelaine les gratifie indistinctement. En même temps son ombre, démesurément allongée, dégringole vers les pavés comme si, avant de gravir les degrés, il avait laissé d’abord tomber un peu de lui.
Tout à coup, Dorothée reparaît, des journaux en main :
— Tenez ! prenez ceux-là !
— Ainsi elle s’obstine à ne pas me recevoir ?
— Je vous répète qu’elle est très occupée.
— Mais si j’entrais pour lui expliquer…
— Ah ! elle a bien autre chose en tête ! Et puis, si je devais jaser…
Si Dorothée devait jaser, que ne dirait-elle pas à Cadette, à Dominique qui est là, planté devant sa forge, à tout le monde enfin, sauf à M. Lethois !
Un gros coup sourd résonne : la maison se ferme.
Hébété, M. Lethois ne bouge point. Alternativement il regarde cette porte barricadée et les papiers jetés par Dorothée. Il avait pris le prétexte des journaux pour approcher de Mlle Peyrolles et se faire pardonner la venue de Mlle Wimereux : plus de doute devant cette fin brutale de non-recevoir, la brouille est assurée…
— Eh donc ! M. Lethois, votre serrure marche-t-elle à cette heure ?
Dominique, goguenardant, interpellait M. Lethois. Celui-ci maintenant repartait sans mot dire. Son ombre avait tourné pour le précéder cette fois, et il la contemplait, ayant l’air d’être guidé par elle.
Presqu’aussitôt une autre ombre la rejoignit.
— Ah ! vous voilà, fit M. Lethois d’un ton rogue, après avoir reconnu l’abbé Taffin.
Celui-ci répondit, pressé :
— N’avez-vous pas vu le facteur ?
— Vous comptiez sur une lettre ?
— Non… c’est-à-dire… enfin, il paraît que, décidément, c’est sérieux chez la Blanchotte. On m’y réclame encore, et comme je ne reviendrai pas avant la nuit, j’aurais aimé…
— Le diable emporte la Blanchotte et toutes les femmes ! interrompit M. Lethois, je ne peux vous suivre : allez votre train et moi le mien.
— Seriez-vous toujours souffrant ?
— Je vais très bien : d’ailleurs le contraire importerait peu. Personne ici, n’est-ce pas, ne s’occupe de moi ?
— Quoi qu’il en soit, il est heureux que votre amie arrive ce soir. Au moins, vous ne coucherez pas seul dans la maison. Excusez-moi si je me hâte. J’ai peur de rentrer très tard !
Et l’abbé reprit son pas accéléré pour descendre le raidillon. A chaque enjambée, la soutane lui battait le mollet et renvoyait la lumière comme un miroir.
Plus lentement, M. Lethois entama la même descente, mais, ébloui par le soleil, il était obligé de tâter le sol avec prudence, avant d’y assurer le pied.
— L’heure de boire un coup, pas vrai ? M. Lethois…
Encore Jean qui remonte et salue.
— En v’là un temps pour les arrivées !
— Quelles arrivées ?
— Té, M. Servin ! Ce qu’il est pressé de venir ! Bon sang de bon sang ! il attendrait une femme que ça ne serait pas pis.
Une rage empourpra la face de M. Lethois.
— Tout le monde aujourd’hui est donc en train d’en attendre !
Et fouaillant l’air d’un coup de canne, il passa.
Lui aussi attendait cette Wimereux dont la venue ne pouvait tarder. Avant une heure, elle serait là : adieu ensuite le chez soi ; il faudrait se contraindre à des politesses bêtes, jouer la comédie de l’accueil, installer cette étrangère dans la maison… et tout cela pour obtenir quoi ? rien…
M. Lethois frissonna :
— Ah ! j’ai fait là une jolie besogne !
Dédoublé, devenu en quelque manière le spectateur de ses actes, il éprouvait le besoin de se crier des injures :
— Jolie besogne ! Tu seras roulé !
L’opération, de loin, lui avait semblé géniale. Le père ayant été de l’Institut, la fille devait avoir conservé des amis. Donc, il suffirait d’attirer celle-ci, de la lier sans dire gare dans le filet de la reconnaissance, pour être en droit d’exiger au bon moment un appui nécessaire et faire pousser ainsi sa candidature au prix Nobel convoité. De près, que restait-il d’un si beau plan ? Au premier mot, Thérèse, il en était certain, répondrait : « Je ne connais plus personne ! » ou bien « Si j’avais tant d’amis ils m’auraient gardée près d’eux. » A l’avance M. Lethois devinait le geste accompagnant cette défaite à la fois stupide et irréfutable. Il en serait pour la dépense et une rupture avec Mlle Peyrolles.
Il répéta, furieux :
— Roulé ! Parfaitement ! je serai roulé !
Et il aurait voulu se battre, trouver on ne sait quel prétexte pour être absent. Il n’admettait pas d’avoir risqué son repos sans compensation. Si Thérèse Wimereux avait paru en ce moment, il aurait été capable de lui poser des conditions et, suivant la réponse, de la renvoyer tout de suite, brutalement. En même temps, comme il atteignait la route il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil anxieux du côté de Saint-Julia. Il s’attendait à découvrir déjà l’intruse et ce lui fut un soulagement de constater, si loin qu’on pouvait voir, que tout était désert. Seul, un homme en blouse bleue approchait à grands pas. Une main sur la sacoche noire qui lui battait le flanc, de l’autre il balançait un gros bâton, à la manière d’une bielle. C’était le facteur.
— Des lettres ? cria M. Lethois dès qu’il fut à portée.
— Je crois que oui.
— Pour qui ?
— On va voir.
— Vous savez que M. Servin s’installe ici ? A partir de demain, votre sac sera plein.
— Bah ! ce n’est que les imprimés qui gênent. Justement, je croyais en avoir ; mais non, c’est bien des lettres… pour M. Taffin.
— Il est en balade ; donnez, je les lui remettrai.
— C’est pas de refus.
Le facteur tendit deux enveloppes. L’une, grande et lourde, était pareille à un faire-part. L’autre, petite et mince, se devinait bourrée de papier pelure.
— Rien pour moi ? reprit M. Lethois s’en emparant.
— Oh ! vous ! vous êtes un bon client ! Si on n’en avait que des pareils, le métier serait fameux !
— En effet, on ne m’écrit pas, à moi !
Et, les deux lettres en main, M. Lethois abandonna le facteur.
Un sourire sardonique tordit sa face. C’était vrai que personne au monde ne s’intéressait à lui, qu’il pouvait devenir fou, disparaître sans que nul y prît garde. Parce qu’il était solitaire, chacun — le facteur aussi bien que les autres — le proclamait heureux. Pourtant, quel drame au fond de lui !
Sans doute, depuis sa sortie du presbytère, pas une fois il n’avait consenti à se remémorer les affres de la nuit ; il les avait abolies de sa mémoire. N’importe, même disparues, elles l’enveloppaient d’épouvante. Ah ! les autres pouvaient avoir une famille, des malades, des usines ; qu’étaient ces niaiseries devant sa peur d’un ennemi qui, après avoir frappé un premier coup dans l’ombre, guette à nouveau l’heure propice et peut-être voudra recommencer !
M. Lethois, ayant relevé ses lunettes, examina la première des lettres que le facteur lui avait confiées :
— Le cachet de l’archevêché…
Il regarda la seconde :
— Un timbre étranger… cela vient d’Allemagne… L’abbé convertirait-il des hérétiques ?
Et, glissant les deux plis dans sa poche, il sourit encore. Jamais la vanité des existences qui n’étaient pas la sienne ne lui était apparue à ce degré. Il n’imaginait pas que de pareils chiffons pussent, eux aussi, provoquer des catastrophes ; après avoir, la veille, soupçonné que tous les êtres sont animés par une vie secrète, il oubliait que, du même coup, cette vie doit être pour chacun l’origine des pires désastres.
Mais, subitement, le sourire de M. Lethois s’effaça. Lentement d’abord, une brûlure venait de courir le long de sa jambe droite. Soudain, cette brûlure s’étendait, faisait place à une onde fulgurante : puis, une douleur atroce, la sensation que la moelle de l’os est pincée par des griffes, que le cœur va cesser de battre… enfin la terre qui disparaît, fauchée par une trombe, l’impossibilité de se tenir debout, peut-être même de vivre… Galvanisé par une de ces volontés folles que souffle l’horreur de la mort, M. Lethois jeta un cri rauque, traversa la route et, franchissant le fossé, alla crouler de tout son long sur un tertre.
Il y avait là un triangle de verdure enserré dans la jonction des chemins de Saint-Félix et de Revel. Quatre ormeaux et une croix de mission plantée en 1853 le décoraient. Persécutés par le vent d’autan, les ormeaux, d’ailleurs, ne donnaient qu’une ombre rare. Des sillons de terre sèche séparaient en îlots les touffes de gazon. La croix aussi, que la municipalité n’entretenait plus, était lépreuse.
Anéanti, M. Lethois avait fermé les yeux. Il n’était pas évanoui, comme la veille au seuil de sa maison. De même, il se rendait compte que la douleur suppliciante passait déjà et percevait tous les bruits. Alentour, des moineaux voletaient en pépiant. Les cigales stridaient. Parfois une feuille tombait, ou des branches, tout à coup, s’emplissaient de murmures parce qu’un souffle les faisait respirer. Des gens passèrent tout près…
Quels gens ?… Pour le savoir, il aurait suffi à M. Lethois de lever la tête, mais il n’y songeait point, pas plus que les promeneurs — Marc et Mlle Peyrolles — ne songeaient à regarder ce chemineau cuvant sur un talus sa fatigue ou son vin. Après l’avoir frôlé presque, ils s’éloignèrent et, longuement encore, M. Lethois écouta le rythme de leur marche, sans bouger.
Il se demandait uniquement :
« Quand je rouvrirai les yeux, verrai-je encore la lumière, ou bien cela va-t-il recommencer ? »
Angoisse sans nom : comme après la première crise, il eût souhaité de toute son âme vérifier cela, mais de toute son âme aussi il repoussait l’échéance de cette vérification sans appel. Qui sait même s’il ne serait pas resté ainsi jusqu’au soir, les paupières closes, s’il n’avait senti enfin sur sa main gauche le trottis infime d’un être vivant !…
Ce fut un choc brusque :
— Une fourmi !
Aussitôt il se redressa. Puis sans seulement réfléchir qu’il voyait, sans un regard non plus pour le ciel qui, tel un passant furtif, semblait fuir en rasant les collines, ivre de curiosité, il se pencha vers l’herbe, eut une nouvelle exclamation :
— Des militaires !
Et l’univers, une fois de plus, s’effaça.
C’étaient bien des fourmis qui stationnaient au milieu d’une clairière de terre sèche, en rangs serrés, manifestement anxieuses. Un éclaireur, détaché en avant de la troupe, se dirigeait vers la route de Saint-Félix. Deux messagers approchaient de l’arrière. Rien qu’à inspecter leur allure, M. Lethois avait compris qu’il tombait en pleine guerre : tout de suite, il chercha l’ennemi.
Malgré que la forêt de graminées parût déserte, il fouilla du regard les touffes. Glissant ici sous les branches lourdes, ailleurs profitant de l’ombre, là d’un sentier tracé par l’eau, il allait en quête de forteresse et, à mesure, devant son rêve, ce coin de pré devenait une jungle inextricable, lui-même pareil à un aéronaute.
Enfin, à quinze centimètres environ de la première troupe, une seconde se découvrit, puis une troisième. Ainsi réparties, elles dessinaient une ligne de marche circulaire nettement orientée vers un centre, à l’angle sud de la croix. Des courriers multiples suppléant au télégraphe reliaient ces unités.
Bien que chaque mouvement lui fût douloureux, M. Lethois s’accroupit pour mieux voir.
Tout à coup, d’un orifice masqué par des brindilles, presque au milieu du cercle, quatre fourmis noires sortirent, puis deux autres.
Elles avançaient, la mâchoire ouverte, les antennes dressées, héroïques, décidées à briser l’anneau terrible enfermant la Cité.
M. Lethois ne put s’empêcher de crier :
— Attention, mes enfants !
Mais déjà les corps réunis en pelote s’étaient confondus, s’étreignaient. Une fourmi noire roula, décapitée. De nouvelles accouraient. Puis, brusquement, la bataille s’évanouit ; assiégeants et assiégés s’effacèrent derrière un écran noir : M. Lethois ne vit plus rien…
D’abord il lui sembla qu’il s’enfonçait dans une eau profonde. Il coulait à pic et suffoquait. Ensuite, comme cette chute vertigineuse se prolongeait, il eut la sensation qu’entraîné par le frottement de l’onde, il tournait sur lui-même. Plus il virait, plus l’épouvante lui venait d’un écrasement final, quelque part, quand la chute cesserait ou quand il atteindrait un fond qui ne venait pas…
Cela dura très peu, vingt secondes peut-être ; après quoi, la lumière reparut, tout reprit sa place : le vertige était passé.
Claquant des dents, M. Lethois se redressa et de nouveau contempla l’horizon.
La plaine n’avait pas changé : elle s’étalait toujours sereine ; même ciel clair, mêmes transparences dans les fonds. Seulement les objets étaient devenus plus roses, — un rose doux qui était moins une couleur qu’un reflet d’autres couleurs, celles-là invisibles ou très lointaines.
M. Lethois poussa un grand soupir. Cela n’avait duré que l’intervalle d’un éclair, soit ! Qu’importe la durée du temps. Cela recommençait !
Une fureur ensuite le souleva. On eût dit qu’il voulait prendre cela au collet pour l’obliger à montrer son visage.
— Que m’est-il arrivé, en somme, la nuit dernière ? Une congestion !
Sur ce point, aucun doute : M. Taffin l’avait reconnue, lui-même s’en rendait compte. Or, à concentrer outre mesure l’attention sur un point, surtout si l’on garde en même temps une position anormale, on risque de provoquer des rechutes. Donc, bien que cela fût revenu, les yeux étaient hors de cause !
Cependant, une congestion est un phénomène mécanique qui vient brusquement et ne disparaît qu’avec lenteur. Cela n’avait laissé aucune trace. Dès lors, la congestion n’expliquait rien : il y avait autre chose ! Et le cercle d’angoisse se referma.
Autre chose… les yeux, qui sait ! Ne plus voir, quel effroi ! Sans les yeux, plus d’expériences, plus de lectures ; ces carnets même, sur lesquels M. Lethois avait marqué jalousement avec des signes secrets le résultat de sa prodigieuse enquête, ces carnets devenaient inutiles ! Ah ! il était bien temps de flâner sur les talus ! C’était rédiger qu’il fallait, rédiger tout de suite, ce soir, et demain, et tant qu’un peu de lumière impressionnerait encore sa rétine !
En même temps, M. Lethois tira un carnet de sa poche, l’ouvrit :
— La dernière fois peut-être que j’ai l’occasion d’inscrire ce que je vois !
Le crayon hésita une seconde dans sa main. Celle-ci s’affermit. Il écrivit ensuite :
« 22/7 1907. 4 h. 25 s.
« Sept détachements de fourmis sanguines. Orientation Sud-Sud-Ouest. Quatre messagers. Vérifié sortie de quatre fourmis noires, puis deux autres. Un mort. L’attaque générale… »
Ici, sans fermer le carnet, M. Lethois dut s’incliner pour connaître la suite.
La bataille était finie. L’armée pillait.
Pillage méthodique, sans férocité superflue ; nettoyage de commerçant plutôt qu’œuvre de corsaire. Tandis qu’aux abords de la place prise, des soldats se croisaient par centaines, une garde installée à chaque porte surveillait les expulsions et repoussait à l’intérieur tout vaincu qui tentait d’emporter une chrysalide. Vers la droite, un régiment commençait le transport des dépouilles conquises. Plus loin, dans un maquis d’herbe courte, trois assiégés ayant réussi à sauver leur bien venaient d’être rejoints et luttaient désespérément.
Émerveillé, M. Lethois partit d’un rire sonore. A contempler cette tragédie, hors du temps, loin des hommes, pareil à Dieu, il éprouvait un tel oubli de la vie qu’il serait demeuré là sans doute jusqu’à la nuit si la sensation physique d’un regard posé sur lui n’eût interrompu cette extase. Au même instant, une pensée importune acheva de l’éveiller : Mlle Wimereux !
Il cria sans lever la tête :
— Serait-ce vous, enfin ?…
Ce fut une voix d’homme qui répondit :
— En effet, je suis là.
Jude Servin, arrivé depuis une heure à Montaigut et déjà désœuvré, s’approchait curieux :
— Que diable fabriquez-vous, ainsi couché dans les fossés ?
— Ce que je fais ?
Le visage de M. Lethois se ferma.
— Des choses qui n’intéressent personne… J’attends quelqu’un.
— Drôle de façon d’attendre une jolie femme !
— Ah ! vous savez ?
En même temps M. Lethois avait tiré sa montre :
— Six heures et demie déjà ! Comment ne l’ai-je pas vue encore !
Il fit un effort pour dominer la douleur que lui donnait la courbature, et se levant :
— Excusez-moi, continua-t-il ; peut-être a-t-elle passé sans que je la voie : il faut que je m’enquière…
— Décidément, vous avez une manière à vous d’accueillir vos invités !
— La manière que je peux…
Et déjà M. Lethois remontait vers le bureau de tabac pour s’informer quand un grand corps, surgi de la haie, lui barra le chemin encore une fois. Reconnaissant le Pêcheur, M. Lethois fit un geste de dégoût :
— A qui en as-tu, pochard !
— De quoi ? pochard ! J’ai bien le droit, si c’est mon goût, de l’attendre aussi pour lui servir un accueil de Président ? Sûr qu’elle connaissait ma gueule avant la vôtre !
Puis, butés soudain, l’un petit, ratatiné dans son veston de rentier et si faible qu’un souffle aurait pu l’enlever, l’autre musculeux, déguenillé, plus solidement accroché au sol que l’ormeau près duquel il se tenait, les deux hommes se toisèrent.
Pris d’une jalousie animale pour ce sans feu ni lieu dont la santé ne servait à personne, M. Lethois jeta enfin d’une voix sifflante :
— Jolie connaissance qu’elle a fait là !…
Au lieu de s’emporter, le Pêcheur sourit :
— C’est selon…
Puis familier tout à coup :
— Moi, voyez-vous, la première heure que je l’ai vue, ça n’a pas été long, on s’est compris… Les braves gens, ça se reconnaît à la figure ! Paraît qu’à ce moment le curé Salomon avait défendu de lui rien vendre ; alors, je lui offre une carpe pêchée dans le presbytère : affaire de rigoler, quoi ! Elle l’a payée double, sûr comme je vous le dis ! et avec ça elle m’a f… de ces mots… Ah ! de ces mots !… Parole d’honneur, si après cela j’avais été riche, je ne me serais plus saoulé !