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La vie secrète

LIVRE IV LA TEMPÊTE (continued 2)

Reading edition

— Vous êtes folle !

— Je le suis d’être venue, d’avoir cru que vous alliez non seulement m’absoudre, mais me reprocher d’avoir hésité. Vous ne l’avez pas fait : tant pis ! J’use de mon droit ! Je suis maîtresse de mon argent, et libre de le donner aux miens. Ah ! voici qui vous change ! Je ne parle plus de devoir, moi ! Je prétends qu’aucune loi ne peut me défendre de léguer mon argent à mon parent le plus proche : je vous défie de me l’interdire !

A mesure qu’elle s’exaltait, M. Taffin avait reculé. Chaque phrase, chaque mot tombant sur lui l’arrachait peu à peu au délire initial. Une révolution se faisait encore en lui. Après avoir lutté dans l’unique désir d’affirmer son autorité, il s’apercevait que la crise de Mlle Peyrolles était semblable à la sienne. Mêmes paroles impies, mêmes cris d’appel à une justice qui ne paraît pas. Quel autre mieux que lui, d’ailleurs, savait l’impuissance des hommes à guérir de pareilles blessures ? Dieu seul, dont ils doutaient, aurait pu intervenir, et le miracle n’est plus de ce temps !

— Je ne vous interdis rien, fit-il avec un sourire douloureux : est-ce ma faute si l’Évangile est là ?

— Le Christ n’a pas commandé que je chasse les miens !

— Il a dit : « Que celui qui veut me suivre, abandonne son père et sa mère ! »

— Il n’a jamais abandonné la sienne !

— Il a fait plus : il est mort devant elle !

— C’est inhumain !

— C’est divin ! Et tenez, celle-là même…

Cherchant un autre exemple, entraîné une dernière fois par l’habitude, le prêtre s’était tourné vers la statue de sainte Letgarde :

— Celle-là, plutôt que d’être livrée à l’arien qu’elle aimait, n’a-t-elle pas aussi exposé à la mort ses serviteurs, sa maison et jusqu’à ses parents ?

— Une légende !

— Un exemple !

— Atroce !

— Que Dieu favorisa !…

— C’est faux !

— Vous blasphémez !… Je vous défends…

Soudain, M. Taffin s’interrompit. Dans la glace, il venait de se voir prenant à témoin le plâtre inerte et jetant pour argument suprême le mensonge dont il mourait. Ce fut un écroulement.

— Ne me défendez rien, soupira Mlle Peyrolles. Que pourriez-vous ajouter à ma misère ?

— La misère ? il me semblait la connaître, balbutia M. Taffin écrasé : je ne la connais que depuis une seconde.

Puis, côte à côte, ils se turent, conscients d’avoir touché le fond de l’abîme. Mlle Peyrolles venait de songer : « Je ne crois plus au prêtre ». M. Taffin se demandait : « Comment poursuivre, si le mensonge doit toujours être mon refuge ? » Formidables, des voix retentirent dans le silence de ces deux âmes ; elles disaient, ces voix, que tout ce qu’ils avaient cru, allait mourir et qu’eux-mêmes, désormais, devaient s’éloigner par des routes neuves.

— Alors, dit Mlle Peyrolles, puisque vous ne pouvez me donner d’autre conseil, je m’en vais…

Rien dans ces mots très calmes ne décelait le drame qui s’achevait ; pourtant M. Taffin eut un frémissement.

Mlle Peyrolles reprit :

— Je crois avoir pensé, durant cette heure, plus de choses que dans toute ma vie !

— J’aurais voulu vous être plus secourable, balbutia M. Taffin.

Il y eut une nouvelle pause. Ils continuaient de rester immobiles, en proie à une lassitude désespérée.

Les paupières de M. Taffin battirent :

— Tout à l’heure, commença-t-il, ce que j’ai dit de sainte Letgarde était un…

Mais l’aveu s’étouffa dans sa gorge. D’ailleurs si Mlle Peyrolles devait garder encore la foi, pour un allégement d’une heure, valait-il de risquer ce crime ?

— Décidément, non… allez en paix !

Une dernière déception contracta les traits de Mlle Peyrolles.

— Je me demande à quoi vous êtes bon ! fit-elle âprement.

M. Taffin courba la tête et répéta, presque bas :

— Je me le demande…

En effet, depuis la minute terrible, ce rôle de prêtre, qui avait été le sien pendant si longtemps, lui semblait incompréhensible tandis qu’il pouvait concevoir sans effort l’utilité d’un gendarme, d’un agent-voyer, d’un médecin…

— Adieu, acheva Mlle Peyrolles donnant à ce mot une signification que M. Taffin n’aurait pu soupçonner.

— Adieu !

Et M. Taffin pour la reconduire ouvrit la porte. Mais il recula, le visage décomposé.

Dans la salle, une femme effondrée sur une chaise venait de se dresser en face d’eux. Ils reconnurent la Blanchotte.

Lasse d’attendre en vain le prêtre, elle était revenue au presbytère : depuis une heure, elle sanglotait là, sans autre espoir que de ramener M. Taffin…

V

Tragique, la Blanchotte saisit le bras du prêtre :

— Cette fois, dit-elle, c’est pour les sacrements !

Et parce que M. Taffin s’efforçait, malgré lui d’échapper à l’étreinte :

— Pourquoi que vous ne veniez pas ? Je vous dis qu’elle va mourir !

Des larmes roulaient sur les joues sèches de la femme. Une convulsion tordit sa bouche.

— Quoi qu’on va devenir, Jésus-Dieu ! avec deux bras en moins ! Et c’est la p’tiote !… ma p’tiote !…

Loque misérable, elle ne put achever.

Mlle Peyrolles, inconsciente de ce qui se passait, s’était tournée vers M. Taffin :

— Qu’a-t-elle ?

— Sa fille !… répondit M. Taffin avec un geste de pitié.

Mlle Peyrolles enveloppa d’un regard la Blanchotte puis, sans se rappeler qu’elle était à son service, sans même lui adresser la phrase banale qui est le tribut des indifférents à la souffrance d’autrui, elle passa ; au fond du cœur, elle venait d’envier cette misérable dont la fille pouvait encore guérir, tandis que Marc, lui, ne reviendrait jamais !

— Mademoiselle a fini ? dit Cadette accourue au bruit dans le couloir : elle en a, une chance, de pouvoir déjeuner ! Tandis qu’ici…

En même temps, elle se précipitait devant Mlle Peyrolles pour lui ouvrir la porte. Le ciel gris reparut, accroissant par contraste la pénombre douloureuse du presbytère.

— Oui, je m’en vais… dit Mlle Peyrolles d’une voix absente.

Elle aspira ensuite avec avidité l’air frais qui lui arrivait, car elle se sentait étouffer.

— Oui, je m’en vais…

Et derrière elle, la porte se ferma d’un grand coup sourd, comme si le passé, — tout un passé de bonheur et de vie paisible, — heurtait le fond d’une fosse.

Elle partit, d’un pas rigide. Elle s’en allait, en effet, ainsi que va la branche détachée de l’arbre par une tempête quand l’eau furieuse l’emporte vers la mer ; elle s’en allait, au hasard de l’heure et sans espoir ! Sensation bizarre : l’espace lui paraissait agrandi, les maisons lointaines. Entre elle et les choses d’alentour, une muraille d’air épaisse comme l’horizon était interposée. De même, ses pensées tournoyaient. Si on avait pu lire en elle, on eût été épouvanté. C’était une morte qui marchait !

Arrivée devant l’église, Mlle Peyrolles ne voulut pas se signer suivant sa coutume et détourna la tête. Du coup, ses yeux plongèrent dans la plaine. Un frisson la saisit. Elle crut tomber.

Là-bas, du côté de Castres, un petit panache de vapeur trottinait à travers les arbres. Cela ressemblait à un morceau de nuage qui se promène au ras du sol et d’une allure si lente qu’un enfant aurait couru plus vite.

Hypnotisée, Mlle Peyrolles s’approcha de la terrasse, se pencha. Subitement, son cœur était projeté vers ce train qui, si paisible, devait emmener Marc. Ah ! l’abominable chose ! voir un peu de fumée qui s’éloigne, savoir que nulle force au monde ne pourrait l’arrêter et que Marc fuit avec elle, — Marc ayant oublié déjà celle qu’il abandonne, la maudissant peut-être ! Encore trois minutes, encore deux… puis plus rien…

Le corps tendu vers le vide, Mlle Peyrolles sentit une clameur d’appel arriver dans sa gorge, mais aucun son ne sortit. Anéantie, sans autre conscience que d’avoir perdu Marc une seconde fois, elle cessa d’apercevoir la plaine. Qu’étaient pour elle désormais la terre, les récoltes, ses champs ? Ce train qu’elle ne pouvait suivre, venait de la dépouiller : il ne lui restait rien.

— Est-ce assez étonnant ? dit une voix près d’elle : ce qu’un peu d’eau remet de verdure aux feuilles !

Mlle Peyrolles se redressa, frémissante. Dominique aussi était accoudé à la terrasse : tout à l’heure, dans son trouble, elle ne l’avait pas vu.

— Voyez-vous, Mamzelle, encore une ondée comme ce matin, — pas plus d’une heure, — et le grain du maïs en claquera dans l’épi !

— Il a donc plu ? murmura Mlle Peyrolles.

— Faut croire, puisque vous en êtes encore mouillée !

— Au fait, j’oubliais…

— Compris ! riposta Dominique d’un air entendu. On sait ce qu’on sait.

— Que veux-tu dire ? fit Mlle Peyrolles en pâlissant.

Dominique, toujours la pipe au bec, eut un ricanement. Ses yeux malins scrutaient le visage de la châtelaine.

— J’étais là aussi tout à l’heure…

— Là ?

— Oui, quand il est sorti de chez vous avec des tas de gens… Ah ! celui-là !…

Mlle Peyrolles eut un geste pour l’arrêter, mais déjà il poursuivait :

— Celui-là ! autant dire votre frère Oscar… Votre frère !… Dieu de Dieu ! Y a-t-il longtemps ! et ce que ça nous fait vieux !…

Livide, Mlle Peyrolles, qui aurait souhaité s’enfuir, répéta :

— Mon frère !…

Pouvoir mystérieux des mots. Jamais depuis le jour où le père Peyrolles avait chassé son fils, Mlle Peyrolles n’avait prononcé ces deux-là : et parce que cet homme venait de les dire devant elle, une force l’obligeait à les redire. En même temps, il lui sembla qu’à cet appel le mort reparaissait, non plus humilié ou ironique comme jadis, mais victorieux et célébrant sa revanche.

D’un mouvement convulsif, Mlle Peyrolles mit ses deux mains devant les yeux pour échapper à la vision du spectre. Elle aurait voulu aussi le supplier. C’était vrai qu’il avait le droit de se venger, mais parmi tant de vengeances possibles, celle choisie dépassait la mesure !

Paisible, Dominique reprit :

— Qu’est-ce qu’il est devenu, votre frère ? Il y a comme cela des gens qui s’en vont et qu’on ne revoit jamais plus. En tout cas, c’est son gars…

La voix de Dominique fléchit :

— Moi, j’aurais pas fait comme votre père ! Un gars, songez donc ! Si on savait lorsqu’on est jeune, plutôt que de n’en pas avoir, on se jetterait à l’eau ! A quoi que nous servons, vous et moi, maintenant qu’y aura même plus cinq doigts vivants pour nous fermer les yeux ?

Chaque incise creusait un trou de flamme dans le cœur de Mlle Peyrolles, mais bien qu’elle eût envie de crier sous la douleur, elle ne bougeait pas.

— Ce que j’en dis, acheva Dominique, c’est parce que j’ai connu l’autre temps. J’étais le copain du père Peyrolles dans la classe, pas vrai ? Et, voyez-vous, Mam’zelle, du moment que vous avez repris le gars, faut le garder ! Un gars perdu, ça ne se retrouve pas deux fois !…

La phrase sonna comme un glas d’agonie.

— On a beau vouloir les retenir, il y en a qui s’échappent, murmura Mlle Peyrolles, écrasée sous le verdict.

— Quoi que vous dites ?

— Regarde…

Côte à côte, M. Taffin et la Blanchotte sortaient de l’église. M. Taffin gardait ses bras croisés pour maintenir sous sa pèlerine le sachet pendu à son cou et qui contenait les saintes huiles. La Blanchotte, au contraire, avait les bras ballants, de longs bras maigres qui avaient l’air de faucher l’espace pour en écarter un fantôme. Cependant, une détresse pareille ravageait leurs deux visages. Celui de la femme avait pris une expression cruelle, à force d’inspecter avec une jalousie affreuse toutes ces choses vivantes dont la terre se couvre durant l’été et qui, elles, auraient pu mourir sans que personne en souffrît. Celui du prêtre semblait anesthésié. Comment M. Taffin avait-il accepté d’aller encore mentir devant l’agonisante ? Il marchait avec la conscience d’accomplir une œuvre étrangère au bon sens, certain que sa volonté présente n’avait aucun rapport avec la logique. Mais la vie aussi est inconséquente. On décide un acte, on s’obstine à le réaliser et on se résigne à un autre !

— Bon Dieu ! c’est-y pour ton homme ? clama Dominique allant vers la Blanchotte.

Celle-ci jeta un mot farouche :

— Mon homme ! Si ça se pouvait !… C’est ma p’tiote !

Encore ses bras tracèrent dans le vide un coup de faulx : elle et le prêtre disparurent à l’angle de la ruelle.

— Si maintenant c’est la jeunesse qui décanille ! fit Dominique, que la nouvelle écrasait.

Puis, se retournant vers Mlle Peyrolles, il tendit la main, sembla vouloir montrer la Blanchotte qui n’y était déjà plus :

— Encore une, dit-il d’une voix rude, qui donnerait sa part de paradis pour sauver sa petiote !…

De nouveau, Mlle Peyrolles commença de répéter machinalement : « Encore une qui donnerait… » mais soudain, elle se rendit compte des mots qu’elle prononçait. Un sursaut d’effroi l’éveilla. S’arrachant à l’appui qui la soutenait :

— Chacun pour soi ! garde ce que tu sais…

— Mauvais chien gâche de race ! riposta Dominique, les dents serrées par un brusque mépris, tandis que Mlle Peyrolles reprenait sa marche inconsciente, d’un pas automatique.

Rentrée dans la maison où il n’est plus, où il ne reviendra jamais…

Dorothée qui est accourue se voit repoussée rudement :

— Je ne déjeune pas. Laisse-moi seule !…

Suit une montée fiévreuse. Des portes battent. Enfin le silence…

Affalée sur un siège, dans cette chambre bleue qu’il avait habitée, Mlle Peyrolles écouta d’abord ce silence.

Il ne remplissait pas seulement la demeure. Tel un voleur, il en avait enlevé tous les souvenirs. Les meubles n’avaient pas changé, les mêmes gravures pendaient aux murs, chaque chose était en place et il n’y avait plus là qu’un lieu désert !

Pour échapper à cette impression poignante, Mlle Peyrolles voulut se rappeler Marc. Elle n’aperçut qu’un wagon roulant sur une voie. Aspiré sans effort par deux files de rails luisants et lisses, il s’éloignait, devenait un petit rectangle à l’horizon, s’évanouissait. Elle tenta de recommencer : le cauchemar aussi recommença.

Ah ! fuir cette torture de l’arrachement qu’il renouvelle, aller ailleurs, ne plus penser !… Mais Mlle Peyrolles était inerte. En elle comme alentour, rien n’existait plus que l’hallucination obsédante, ramenant tour à tour, dans un rythme tyrannique, le wagon sans visage et la chambre solitaire.

Elle joignit les mains. Elle aurait désiré prier. La prière affleurant à ses lèvres ne sortit pas. A quoi bon ? Dieu n’avait-il pas répondu déjà par l’entremise de M. Taffin ?

— Je me demande à quoi vous servez ? avait répliqué Mlle Peyrolles.

Et elle se le demandait encore. Un découragement sans bornes l’accablait. Non, personne ne pouvait plus venir à son secours. Ses croyances, l’Évangile, le prêtre, soutiens dérisoires ! Il n’y a d’efficace que ce qui empêche de souffrir. Comme elle souffrait ! Plutôt que de souffrir ainsi, mieux aurait valu, comme la Blanchotte, donner tout de suite sa part de paradis.

— Donner sa part de paradis…

A voix haute, Mlle Peyrolles répétait maintenant la phrase. Tout à l’heure, devant Dominique, cette phrase lui avait fait peur : cette fois, elle osait, pesant les termes, en voir le sens profond. Un travail obscur se faisait dans sa conscience. Tout à coup, un rire désolé crispa sa face. Son cœur sauta. A la lumière de ces mots si simples, elle venait de juger son acte. Elle n’avait chassé Marc que pour jouir d’un paradis dont Marc serait exclu !

Prolonger durant l’éternité le supplice de l’absence, éternellement savoir qu’elle sera séparée de l’aimé, et encore que l’aimé subit ailleurs d’atroces représailles, voilà donc la récompense qu’elle s’était choisie !

Éperdue, elle s’efforça d’imaginer cet éden dont le seul espoir avait suffi pour la déterminer ; elle n’aperçut qu’un jardin burlesque où les saisons devaient être régulières et les fleurs toujours fraîches. C’était quelque chose comme un grand parc où l’on aurait la liberté de se promener sans rencontrer personne, une prison de verdure pareille à la plaine de Revel, mais plus vaste. L’abbé Taffin assurait qu’on y verrait Dieu de temps en temps, mais en quoi cela pouvait-il toucher Mlle Peyrolles de voir cet inconnu ? Puérilité des rêves millénaires ; quelle impuissance à concevoir un bonheur qui remplira le cœur humain ! Et en même temps qu’un dégoût d’éternité la submergeait, Mlle Peyrolles ressentait la colère de l’enfant que des contes ont berné !

— Est-il possible que j’aie cru cela !

Elle songeait encore, pour s’excuser :

— Ce n’est pas le paradis qui m’importait : j’ai eu peur de l’enfer !

Mais l’enfer aussi lui apparaissait changé. Parce qu’elle ne désirait plus le paradis, elle s’effrayait moins d’être ailleurs. L’idée de la douleur physique ne la révoltait plus, pourvu que Marc restât près d’elle.

Elle comprit qu’elle roulait vers un gouffre :

— Pourtant ! je ne puis accepter ainsi d’être damnée !

Et pour affermir sa volonté, elle jeta dans la pièce vide :

— Damnée !… Damnée !…

Défense inutile : le mot avait perdu son prestige. Aucun effroi ne le suivait. En revanche, chaque fois qu’il sonnait, un écho répondait :

— Damnée !… pourquoi ?…

Pourquoi, en effet, cette rigueur injustifiable ? Dieu a bien immolé son Fils pour le rachat des hommes ! La loi suprême exige de livrer même sa vie : où donc est la limite, et si le sacrifice va jusqu’à l’offre du salut, n’en sera-t-il pas meilleur puisque plus grand ?

Il était donc possible qu’en chassant Marc, elle eût méconnu Dieu ! Aveugle, elle avait calculé des risques quand Dieu réclamait un don entier ! et — désastre sans nom — c’était maintenant qu’elle découvrait cela ! Trop tard ! l’heure divine avait passé, l’enfant n’était plus là. Dominique avait bien dit : un gars perdu ne se retrouve pas deux fois !

Subitement, Mlle Peyrolles venait de se dresser. Des sanglots l’étouffaient. Elle regarda la chambre et ne la reconnut pas. Partout, l’inéluctable avait surgi. Les meubles demeurés comme au départ de Marc semblaient dire : « Vois s’il nous aimait déjà !… mais tu l’as laissé partir et c’est fini !… » Le daguerréotype placé sur la cheminée et qui représentait le mort, reprenait : « Tu l’as laissé partir, mon œuvre est accomplie, tu ne me verras plus… », et l’on eût dit qu’en même temps il s’effaçait sous sa buée métallique. Le silence même clamait : « Lui présent, je m’étais enfui ; mais tu m’as rappelé : je ne m’en irai plus ! »

Alors, ivre de détresse, Mlle Peyrolles fit un grand geste pour défier ces choses mortes :

— Eh bien, soit ! il est parti ! il ne reviendra plus ! M’empêcherez-vous d’aller le reprendre ?

Ce fut ensuite une minute de vertige. Sous la poussée de la vie secrète, l’âme rivée jusqu’alors aux chaînes d’autrefois secouait le joug. Des lueurs l’incendiaient. Enfin, le devoir avait paru : n’exiger rien, offrir tout, rejoindre Marc. Puis un ouragan balaya les arguments de M. Taffin, les scrupules, la religion, l’enfer :

— Dorothée ! l’indicateur, vite !

Ah ! ce livre dont les feuillets trop minces se refusent aux doigts ! Quelle obscurité aussi règne dans la chambre !

— Ouvre la fenêtre… Ouvre donc ! au grand large !

Et tandis que Dorothée obéit :

— Voilà… j’ai trouvé… C’est demain matin seulement que je pourrai partir… Descends la grande malle !

— Mademoiselle s’en va ?

— Tu es encore là ! Je te dis de courir au grenier ! Il me faut la malle… tout de suite !

Du geste, elle chassait Dorothée. Une volupté inondait son cœur ressuscité. Demain, elle prendrait donc le train que Marc avait pris tout à l’heure ! Comme la vie est bonne ! Une décision d’une seconde et l’avenir s’éclaire, devient simple, délicieux. Demain, elle partirait !

Elle alla vers la fenêtre, s’accouda au chambranle.

En face d’elle, il y avait seulement la rue avec la forge de Dominique, la rue étriquée entre des murs si vieux qu’ils semblaient n’avoir jamais été jeunes. Apparition d’un passé mort et rappel inutile : Mlle Peyrolles ne voyait plus.

Du pavé aussi, des moindres ouvertures, on eût dit que des voix sortaient — toutes les voix du village morne, exaspéré par cette évasion et s’efforçant de rappeler l’infidèle. Mlle Peyrolles n’entendait pas, non plus.

Emportée par une sorte de délire, elle dit encore :

— Demain !

Et sans doute, Paris devait être un océan de maisons. Avant d’y retrouver Marc dont elle ignorait l’adresse, peut-être faudrait-il errer durant des jours, des semaines… Qu’était cela devant les obstacles déjà renversés ? Elle irait ! Moment triomphal : plus de regrets, même plus de haine pour l’intruse, cause de tout le drame. Pour goûter une pareille ivresse, ce n’est pas trop payer que d’avoir donné l’éternité !

Soudain, un frémissement : comme si Dieu, insulté par cette joie, avait résolu de l’écraser, à l’angle du raidillon, M. Taffin a reparu…

Livide, Mlle Peyrolles recula.

Ce prêtre la poursuivrait-il donc jusqu’à l’heure du départ ? Pourquoi n’est-il pas demeuré là-bas, près de l’agonisante ? Sa place est près des morts puisqu’il ne peut comprendre les vivants !

Mais déjà, M. Taffin, levant la tête, a vu le geste. Tandis qu’il continue de marcher, ses yeux, — des yeux étranges, à la fois égarés et méprisants, — cherchent les yeux de Mlle Peyrolles, les rencontrent, s’y attachent ; et un dialogue muet commence, dialogue d’épouvante où chacun croit livrer son agonie, comme si la vie profonde ne devait pas toujours, et quel que soit le langage, rester le secret inaccessible !

— Pardon, disait M. Taffin, pardon ! je t’ai menti tout à l’heure… ma bien-aimée est morte. Il n’y a jamais eu de sainte Letgarde. Mon cœur est comme vidé ; ma chair est pantelante : je n’aime plus… Dire que tu croyais aimer ! Regarde et compare ton amour à celui dont je meurs !… Ce n’est rien. Depuis que je n’aime plus, je ne crois plus… et pourtant, il a suffi que je revêtisse mon étole, il m’a suffi de toucher à ce sachet où sont les saintes huiles, pour que, malgré mes doutes, ma prêtrise renaquît ! J’ai pu perdre la foi : j’en ai encore assez pour savoir qu’à chaque rite accompli, je commets un sacrilège ! Demain, si je disais la messe, je serais de même certain que Jésus-Christ descend dans mon hostie et certain de profaner son corps !… Ah ! bienheureux ceux qui, vivant du mensonge comme toi, ne sont pas désabusés ! Moi, je ne peux plus poursuivre, je m’en irai… Ce matin, déjà, j’y avais songé, mais j’ai eu peur : désormais, le prêtre que je sens vivre au fond de moi, me fait encore plus peur. C’est décidé, je m’en irai… J’irai me cacher de lui, très loin, où que ce soit, pourvu que je trouve l’oubli que je te souhaite aussi… L’oubli, voilà l’adieu véritable, ton espoir… le mien !…

Et les yeux de Mlle Peyrolles répondaient :

— Se peut-il que j’aie cru à tes défenses puériles ? Va-t’en ! je ne crois plus en toi ni à l’enfer. Je me sais reconquise : je suis libre ! entends-tu bien ? libre !… et je pars ! Adieu les bonheurs inutiles que tu m’as enseignés ! Je ne suis pas comme toi : j’aime ! Et parce que j’aime, tandis que tu n’aimes personne, je voudrais te crier combien je suis heureuse !… Je voudrais…

Mlle Peyrolles n’acheva pas. Pareil à un spectre, M. Taffin venait de dépasser le château. Peut-être avait-il souhaité de faire un signe, un dernier salut ; mais tel était le gouffre de ténèbres où il sombrait qu’il n’aurait pu même agiter les lèvres. L’allure roide, le corps droit comme lorsqu’il distribuait la communion, il continua sa route.

Soulevée par une ivresse de victoire, Mlle Peyrolles se pencha pour le voir jusqu’au bout. Dieu qui avait voulu lui parler, s’était tu. Ce silence chantait le triomphe. La vie libératrice commençait…

A ce moment, Dorothée rentra et d’une voix étranglée :

— Mademoiselle !

— Ah ! que tu m’as fait peur !

— Mademoiselle ! je viens de voir depuis le grenier… là-bas… à Revel !…

— Mais quoi ? parle donc !

— Un feu énorme ! l’incendie !…

Mlle Peyrolles qui ne craignait plus rien à Revel, eut un cri d’allégresse :

— Ce n’est que cela !

Reprise par son ivresse, elle se remit ensuite à la fenêtre. Comme la rue était calme ! Jamais le visage des maisons n’avait paru ainsi confiant.

— Il était inutile de me déranger pour si peu, acheva-t-elle. Retourne chercher la malle et ne t’occupe plus de ce qui se passe là-bas !

Vanité des prévisions humaines : là-bas, l’usine flambait et Marc était resté !

VI

Ce fut, en vérité, une de ces crises inexplicables qui déroutent les prévisions et passent en ouragan. Tout le matin, on était resté très calme, comme un jour de dimanche. Tandis que certains s’entêtaient à stationner devant l’usine, la plupart étaient partis en bandes pour rôder en ville ; beaucoup aussi avaient profité de l’aubaine pour se promener sous les arbres, à l’abri des averses, en gens sages qui connaissent le prix d’un loisir. Une même foi tenace soutenait chacun. On était sûr de son droit, sûr aussi que Servin traiterait sans retard.

Cependant midi avaient sonnés. Point de réponse de Servin, l’usine restait close… Et un premier doute, à peine une légère anxiété, avaient passé. Le patron, par hasard, ne serait-il pas l’homme pratique qu’on prétend ? Faudra-t-il casser la croûte sans qu’il donne signe de vie ni rien savoir de ses intentions ?

Comment, ensuite, sous l’aiguillon de quelles suggestions tous ces êtres, jusque-là dispersés, se retrouvèrent-ils réunis ? Sur quel mot d’ordre les rires, les bavardages, la bonne joie saine furent-ils convertis en un silence gros de menaces ? Ni Bouchut, jusqu’alors accepté pour guide incontesté, ni personne sans doute, n’aurait pu le dire. Il y a, dans la petite autant que dans la grande histoire, des instants décisifs qui échappent à l’analyse. Une demi-heure auparavant, on était tranquille, sans idées, sans volontés, sans un désir commun. Soudain les groupes se fondent, les chansons se taisent, personne n’erre plus, et devant le café Casse un être attend, monstrueux, fait de mille autres tassés épaule contre épaule et vivant d’une vie unique.

Plus de bruit. On tressaille pour un mot, un papier qui vole, le mouvement d’un apprenti, un appel de femme. Ce qu’on attendait ? peut-être encore la réponse de Servin, peut-être le geste qui oriente, peut-être rien. Chaque minute prolongeant l’inaction semblait tendre les nerfs et faire mûrir des haines, en même temps que, pareilles à des épis lourds, les consciences s’offraient à qui oserait les prendre. Ainsi, avant l’orage, l’air est immobile, les parfums s’alourdissent et les feuilles, sur le sol, ont l’air d’appeler le vent qui les emportera.

C’est à ce moment qu’un incident survint, très mince.

Un inconnu gravit les marches du café. Il était maigre, d’aspect grêle, avec des yeux durs, des joues marquées par la petite vérole et un air d’audace qui en imposait. Quoique vêtu d’un bourgeron, il semblait trop propre pour un ouvrier et ses mains frappaient par leur blancheur.

Parce qu’il n’était pas de Revel ni de l’usine, un murmure accueillit son apparition. Bouchut resté dans la foule dit très haut :

— Pas besoin de mouchards ! On fera seuls ses affaires. Pas vrai, vous autres ?

L’homme sans se déconcerter répliqua d’une voix incisive :

— Qui parle ici de mouchard ? Je n’ai pas consulté le patron, moi, avant de pousser au pavé les copains, ce qui est pour le bourgeois une méthode sûre quand il veut les soumettre !

La phrase s’acheva dans une tempête. Aveuglé par la colère, Bouchut fonçait déjà vers l’insulteur. On criait : « Laisse donc ! il est fou ! » et encore : « Il a raison ! qu’il parle ! » Quand Bouchut atteignit le café, l’homme n’était plus là, esquivé on ne sait où.

Alors Bouchut considéra la nappe humaine qui était devant lui. Où que tombât son regard, il rencontrait d’autres regards. Une anxiété si poignante s’en échappait qu’il en trembla. Comment avait-il tant tardé à venir et à parler ? Une volupté physique l’étourdit. Les prophètes ont dû connaître cette ivresse. Enfin un brouillard envahit sa pensée, une force intérieure lui dicta des mots qu’il ne comprenait pas, et transfiguré, tragique, il prononça :

— Camarades, suivez-moi !

Un grand frisson passa dans le silence qui avait repris. Bouchut continua :

— D’abord les voies légales !

Les voies légales, qu’était-ce que cela ?

— Allons au juge de paix !

Une voix risqua — la même que tout à l’heure :

— Encore un bourgeois !

De plus en plus exalté, Bouchut lança :

— C’est la loi !

— La loi s’en occupe donc ?

— Parbleu !

Ce mot qui ne prouvait rien détermina le reste. On serait resté sourd à des raisons : devant ce « parbleu ! » qui affirmait l’existence d’un recours légitime et d’une solution proche, toute résistance s’évanouit. Une femme cria : « Bravo ! » un gamin : « Vive la sociale ! » Çà et là des applaudissements partirent, puis un jet de voix fit osciller la voûte de la cathédrale d’arbres. On entonnait :

Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim !

Et, pareille à un fleuve détourné de son lit, la foule couvrit l’espace du côté de la ville. Obéissante, elle allait vers la Loi, inconnue ou mal comprise, mais tutélaire dès lors qu’elle existait.

Tandis que profitant de ce départ Thérèse entraînait Jude hors de l’usine, la chaussée de la rue de Vaur disparut. Les maisons, comme un jour d’inondation, avaient l’air de baigner dans le flot. En avant, Bouchut marchait les bras ballants. Avec sa taille d’hercule, ses bras musclés, son cou de taureau, il symbolisait la force aveugle qui lui servait de cortège, de même qu’après lui ce cortège, avec son déroulement saccadé, ses couplets révolutionnaires et son aboutissement paradoxal, le recours à la Loi, symbolisait la grève.

La maison du juge de paix était située rue du Temple.

Bouchut alla vers la porte, souleva le marteau et frappa un grand coup. En même temps, les plus proches s’arrêtèrent. Cela fit un remous violent : réfléchie au contact du rivage, cette première vague refoulait les suivantes.

Une seconde fois Bouchut souleva le marteau. Le juge prudent était parti !

Tout d’abord, Bouchut ne comprit pas. Simpliste, il n’avait jamais envisagé que la Loi qui se doit à chacun pût leur faire faux-bond. Autour de lui, au contraire, un grognement de colère marqua la stupeur. Presque aussitôt une pierre vola. On entendit le bruit d’un carreau qui se brisait.

Bouchut se retourna, frémissant :

— N… de Dieu ! Voulez-vous qu’on f… les gendarmes à vos trousses ?

Du même coup, il vit la masse qui, un instant retardée, avançait de nouveau. Une épouvante le saisit. Encore un instant, il serait poussé vers la muraille, écrasé contre la maison qui s’obstinait à rester muette ! Toujours sans mesurer ce qu’il disait, il montra l’hôtel de ville dont l’angle apparaissait plus loin, près des couverts :

— C’est bon, le juge n’y est pas : on ira chez le maire !

Et la masse encore suivit, atteignit le cœur de la ville. L’heure était passée où l’on s’inquiète de savoir où l’on va. On allait : c’était tout.

Arrivée terrifiante. Après les rues étroites bordées par des logis qui se haussent comme des digues pour étrangler le passage, subitement l’étal sur la place carrée, très vaste, sans échappées visibles, sur la place où l’on a la sensation d’être à la fois trop au large et mis en cage, tandis qu’au centre, campée sur des arcades, la mairie est pareille à l’usine, pareille à la maison du juge, barricadée et muette…

Tout de suite une odeur de trahison parut rôder sur ce préau. Si l’inconnu avait dit vrai ? Pourquoi Bouchut a-t-il voulu qu’on vînt ici ?

On réclama le maire :

— Topeur ! où est Topeur ?…

— Si Topeur est absent, qu’on le retrouve ! Il faut qu’il vienne !

Il faut : mot qui déjà résumait l’âme.

Cependant, monté sur le perron de la mairie, Bouchut cognait à poings fermés. On ouvrira : il faut qu’on ouvre ! Plutôt que de céder encore, il enfoncera les vantaux !

Enfin une exclamation :

— Le voilà !

Au balcon, par-dessus le drapeau en zinc qui décore la façade, Topeur très pâle venait de se montrer et criait :

— Vive la République !

Cette formule jusqu’à ce jour l’avait tiré de chaque pas difficile. Elle était pratique, n’engageait rien et chauffait l’enthousiasme en le canalisant. Mais, cette fois, nul n’y prit garde. Des hurlements répondirent :

— Vive la sociale !

Topeur s’obstina :

— Vive la République !

— Ouvrez les portes !

Et d’abord pourquoi les avait-on fermées ? La mairie est à tout le monde. Y doit entrer qui veut ! Pareille à un tonnerre, la voix de Bouchut se détacha sur le tumulte :

— On vient pour appliquer la loi !

Penché sur la mer mouvante des têtes, Topeur reprit :

— Citoyens !…

Les mots qui suivirent se dissipèrent dans la tempête. Il dut achever par gestes : c’était entendu, il recevrait les ouvriers, mais pas tous : trois… trois seulement !

Déjà Bouchut avait avisé près de lui deux hommes, au hasard :

— Toi et toi, avec moi…

Et il les entraîna vers l’entrée, disparut avec eux. Il y eut ensuite une accalmie momentanée. Tassée, la foule savourait sa victoire. L’attente recommença…

Dans l’escalier de la mairie, les délégués montent d’un pas lourd. Un petit vieux à figure de sacristain sert de guide. Arrivé au premier, il désigne la salle des mariages :

— C’est là : M. le maire vous y attend.

Excellente, en effet, pour ce genre d’entrevue, cette salle munie d’estrade, avec sortie particulière et devant le maire une grande table pareille à une barricade. Tout de suite Topeur l’avait choisie, estimant que là seulement il pourrait développer en sûreté sa rhétorique d’ancien huissier.

Sans s’étonner de ce que l’endroit avait d’insolite, les trois hommes avancèrent rapidement. Il semblait qu’avant même de commencer, ils eussent hâte d’avoir fini. Bouchut posa ses deux mains sur la table :

— Voilà, dit-il, nous venons savoir les intentions de M. Servin.

Topeur scruta les trois visages sans répondre : il cherchait à mesurer d’avance ce qu’il en devait craindre.

Bouchut reprit, impatient :

— Naturellement, si on s’est mis en grève, c’est qu’on est fixé sur son droit. Tout de même, on est prêt à discuter.

Un sourire bonhomme tordit la bouche de Topeur :

— Ma foi, mes amis, le plus simple serait d’aller le lui dire vous-mêmes, et si c’est un avis que vous souhaitiez…

Bouchut fit un geste rude :

— Non, pas d’avis : l’arbitrage ! Le juge de paix s’est trotté, donc ça vous revient : c’est la loi.

Derrière lui, les deux autres appuyèrent :

— La loi !

— Oh ! la loi !… murmura Topeur, pas tout à fait : c’est même le contraire.

Il avait ôté son lorgnon et relevait la tête comme lorsqu’il avait affaire jadis à des clients récalcitrants.

— Magistrat municipal, organe élu de tous les citoyens, j’ai le devoir étroit de rester neutre.

— Cependant, du moment que le juge…

— Le juge seul peut être arbitre… à condition, bien entendu, que M. Servin soit consentant.

— Mais, puisqu’on vous dit qu’il s’est trotté !

Tous parlaient à la fois.

— Pas de verbiage ! dit Bouchut, imposant silence aux camarades.

Et revenant à Topeur :

— Ce serait donc la loi qui vous empêche d’exécuter la loi ?

— Je n’ai jamais prétendu cela !

— Alors ?…

— J’expose que, légalement, je n’ai pas qualité pour agir. C’est différent.

— Même si l’on vous demandait de convoquer la troupe ?

— Ne confondons pas : la police m’appartient.

— Si bien que la même loi vous interdit de vous occuper de nous, et vous autorise à nous faire crosser ! Compris !

— Mais…

— C’est ce qu’on voulait savoir !

Sans rien ajouter, Bouchut pivota. Les deux autres suivirent.

— Attendez ! cria Topeur, je ne demande qu’à réfléchir !

Ils continuèrent de s’éloigner. Une rage froide les dévorait. Clairement, tout d’un coup, ils avaient perçu que la loi, en laquelle ils avaient mis leur espoir, se moquait d’eux et ne servirait qu’à les combattre. Désormais, plus de palabres : des actes !

Les appels de Topeur s’éteignirent…

Bouchut, descendu le premier, se jeta sur les verrous ; fiévreusement les deux autres firent sauter le loquet. Après avoir éprouvé le désir fou de pénétrer dans la mairie, chacun en éprouvait un autre qui était de secouer sans délai la poussière de ces carreaux hostiles. La porte s’ouvrit. Ils reculèrent pétrifiés. La place était vide !

C’était arrivé brusquement, sans mot d’ordre. Aucun chef n’avait commandé cela. Certains événements sont plus forts que les volontés humaines et entraînent irrésistiblement. Tandis qu’on attendait le retour des délégués, subitement, une nouvelle avait couru en coup de foudre : Servin fermait l’usine !

— L’usine fermée !

— Impossible ! il n’oserait pas !

— Il osera ! c’est fait.

Qu’on fût libre de quitter le travail, cela ne faisait doute pour aucun ; en revanche, que par réciprocité Servin fût maître de tarir la source même du travail, qu’en disparaissant, il pût les rejeter tous aux hasards de la faim, cela était inique, inadmissible !

— Qu’on l’arrête !

— Plutôt que d’accepter, on rouvrira de force !

— C’est cela : rouvrir !

— Elle est à nous !

Impérieuse, l’idée de reprise avait incendié les cerveaux : et la ruée avait suivi. On retournait vers cette usine que Servin prétendait leur voler. Plutôt que de perdre sa tanière, farouche, la bête avait couru de nouveau aux grilles closes, s’était ramassée, bondissait. Par-dessus les maisons terrifiées sa clameur montait : chant de triomphe et de curée…

Hébétés, les trois hommes l’écoutèrent : ils avaient beau ne point comprendre, ils avaient peur.

— Quoi qu’il y a ? dit Bouchut, pressentant, sans pouvoir préciser, qu’une chose atroce se commettait.

— Y nous ont lâchés !… murmuraient les deux autres, hypnotisés par la place vide.

Soudain Bouchut se précipita vers le poids public, gravit les marches quatre à quatre et regarda.

— Là-bas !… cria-t-il, n’osant pas achever sa pensée.

Là-bas, en effet, une lueur venait de paraître, vacillait.

— Quoi ? Tu ne voudrais pas ?

— C’est le feu !

— Je te dis que non.

— Je te dis que c’est sûr !

La lueur maintenant gagnait les nuages. On eût dit un reflet de fournaise. Des étincelles jaillirent en gerbe.

— N… de Dieu !

— La cambuse qui flambe !

— Le gagne-pain !

Alors, immobiles, ces trois êtres qui avaient un instant symbolisé la grève et que la grève avait rejetés, ces trois êtres redevenus pareils à de pauvres petites unités perdues, clamèrent :

— Au secours !

Et la flamme tout d’un coup acheva d’embraser le ciel.

La place restait déserte, la mairie silencieuse.

Après les arrivants, après les habitants, l’usine !…

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