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La vie secrète

LIVRE III LA NUIT COMMENCE (continued 2)

Reading edition

— Ah bien ! M’sieu le curé, c’est-y que vous êtes aussi venu prendre le frais ?

Frémissant, M. Taffin se retourna et aperçut Dominique. Il rit douloureusement :

— Comme tu le dis, je prends le frais. Tu ne travailles pas ce matin ?

— Si fait. C’est les vaches à Petiton qu’on doit ferrer. Je suis à leur rencontre. Et ça va toujours ?

— Ça va.

Dominique fit juter sa pipe grâce à une série d’aspirations béates.

— Tout de même, si vous aviez un brûle-gueule, ça irait mieux, pas vrai ?

— Je ne crois pas.

— Affaire d’habitude, quoi !

Dominique contempla ensuite les nuages qui, venus de Castres, s’étalaient sur la plaine et donnaient à celle-ci l’aspect d’une soupière fumante. Placide, il n’éprouvait plus le désir de parler. Le contentement d’être à côté d’un autre lui suffisait.

Toujours assis sur l’accotement, M. Taffin retomba dans ses pensées.

— Toi qui as de l’expérience, reprit-il soudain, crois-tu qu’à Toulouse, ou dans une grande ville, un homme sans métier et sans argent pourrait se tirer d’affaires ?

Dominique haussa les épaules.

— S’en aller sans rien dans les doigts, c’est pas des choses à risquer. Y a quelqu’un d’ici qui voudrait quitter ?

— Oui.

— Un imbécile, alors.

— On ne sait pas.

— C’est tout su.

Il se fit un nouveau silence. Dominique reprit après une courte réflexion :

— Ça ne profite déjà pas quand on a de l’argent. Tenez, dans les temps, le fils au vieux Peyrolles avait filé comme cela… Vous ne l’avez pas connu ?

— Mlle Peyrolles a donc un frère ? interrompit M. Taffin sans étonnement, car rien des autres, à ce moment, ne le touchait.

— Sûr ! un gars planté, solide, qui avait de l’éducation, enfin le nécessaire… Faut croire qu’il ne s’entendait pas avec le vieux : tant et si bien qu’il a filé et puis, bernique ! On ne l’a plus revu, il en est mort…

— Marié ?

— Non… peut-être bien… Et puis je m’en f… s’il n’y avait que le mariage pour vous aider dans la débine !

— Ainsi tu crois que, même en cas de nécessité, un homme aurait tort de quitter ?

— Si c’est la nécessité, rien à dire, naturellement. Une supposition : qu’on vous chasse de la cure, faudrait bien décaniller !

— C’est précisément ce que je demandais.

— Seulement, nécessité ou pas, partir serait toujours une bêtise.

A son tour M. Taffin haussa les épaules.

— Enfin ! reprit Dominique, les voilà qui s’amènent !

Du côté de Roumens, des vaches accouplées avaient paru. La tête basse, le mufle protégé par un réseau en cordes, elles avançaient d’un pas rythmé. Petiton marchait devant elles, sans s’occuper d’être suivi. De temps à autre seulement, il levait l’aiguillon, puis le laissait retomber sur le joug. Au bruit sec de ce choc, les bêtes se pressaient d’un imperceptible élan et leur marche reprenait, très lente, grave comme dans une procession.

A cette vue, M. Taffin eut un rictus amer. Quelle distance entre ses pauvres scrupules et l’auguste sérénité de ce paysan ! N’était-ce pas le vrai prêtre, celui-là, par qui viennent à chaque été les dons merveilleux de la terre et le froment pour calmer la vraie faim ?

— C’est-y que le sol est donc si frais ? fit Dominique surpris de voir le curé se lever.

— On ne peut pas toujours rester, dit M. Taffin que chassait l’approche d’une nouvelle présence humaine.

Il repartit. Cette fois, il descendait vers la plaine par un sentier abrupt, fossé plutôt que chemin. Là, du moins, il avait chance de ne rencontrer personne ; peut-être aussi, à marcher indéfiniment par des routes solitaires, espérait-il lasser la voix qui l’escortait. Fragilité du bonheur le plus sûr ! Pas n’est besoin d’un livre ou d’une lettre pour tuer : une phrase avait suffi ! Ah ! pourquoi Servin l’avait-il prononcée et de quel droit !… Et si, par hasard, il avait mal lu ?…

Brusquement M. Taffin s’arrêta de nouveau.

L’idée — folle ! — venait de s’incruster dans son cerveau, l’hypnotisait. Il la contempla, stupéfait.

C’était possible ! Un homme, en hâte, parcourt huit pages, les résume en dix mots. Dix mots ! voilà donc tout ce que M. Taffin connaît, ce pour quoi il se torture ! Or, ceci n’est pas une hypothèse, un traducteur se trompe. Il peut oublier un « peut-être » ou un « non ». Si le génie de la langue lui est hostile, le contresens arrive spontanément. Rien ne prévient de sa venue. Il est d’autant plus redoutable qu’il se prête mieux au mode habituel de penser…

Mais admettons que dans la lecture rien n’ait échappé, que le texte entier soit net, parfaitement clair, exactement compris : comment dans une glose si courte — dix mots ! — tenir compte des réticences, des atténuations, des doutes, de tous ces points d’interrogation prudents qui sont la vraie trame de l’histoire ?

Comme un fleuve qui rompt sa digue, un torrent de joie balayait l’âme du prêtre.

Fou ! qui avait oublié la discipline salutaire apprise en écrivant l’histoire de sainte Letgarde ; fou ! qui dédaigneux des sources s’était contenté d’un récit de seconde main ! Il fallait reprendre l’original, le suivre mot par mot, après cela encore vérifier que rien n’était omis. Cela demanderait du temps, de l’argent… Qu’est-ce que l’argent, le temps, grand Dieu ! si le salut doit suivre.

M. Taffin fit un geste de délire. Il fallait tout cela ! et tout cela était impossible, car la lettre n’était plus ! Lui-même en avait piétiné les morceaux. Et dire qu’aveugle il s’exaspérait alors de ne pouvoir leur arracher cet air de chose vivante, avertissement suprême de l’aimée avant le sacrilège !

Il rit ensuite à la manière d’un insensé :

— Heureusement, il n’y a pas de vent !

Et une montée furieuse suivit. Éperdu, il retournait ramasser à genoux ce que le vent aurait bien voulu lui laisser. Il en était là désormais que sa destinée tenait à un souffle d’air — comme si les souffles qui passent devaient se soucier d’une destinée humaine !

A partir de la route, il courut. Il songeait : « Je me rappelle que Jean était devant la porte : même si le vent avait soufflé, la maison les aurait protégés. » En même temps, il jouissait de l’atmosphère morte, du silence épais. Pas un frisson dans la campagne. Au contraire, à l’approche de Montaigut, on eût dit que le calme se faisait plus lourd et à mesure un espoir miraculeux le soulevait. Enfin, plus que trente mètres, plus que vingt… le presbytère qui paraît… Cadette, les cottes retroussées, un seau vide à la main, est aussi devant la porte, mais sur le sol il n’y a rien, plus rien qu’une flaque d’eau et la trace du lessivage qui a tout emporté !

La gorge étranglée, M. Taffin tendit le bras vers la terre détrempée :

— Est-ce vous Cadette, qui auriez…

— Évidemment ! c’est moi !

— Ainsi, les papiers ?…

— Quels papiers ?

— Une lettre que j’avais déchirée.

— Craindriez-vous que je n’aille lire dans les ordures ?

Alors une frénésie de mâle trompé :

— Il y avait là tout à l’heure des morceaux… de petits morceaux de papier. Ils y étaient quand je suis parti. Je veux qu’on les retrouve. Aidez-moi à les chercher, tout de suite !

— Les chercher ? où ? Puisque je vous dis que j’ai dû jeter au moins dix seaux avant d’enlever le fumier qui était devant chez vous !

— Dieu de Dieu !

M. Taffin a levé les mains ; sa voix tonne. A l’aspect de cet homme à demi fou, maculé de boue, hurlant son désastre, Cadette a un brusque recul et s’efface dans le couloir : la porte bat, le verrou grince. M. Taffin ne trouve plus devant lui qu’une muraille close…

Il recula. Il ne se rendait plus compte de ce qu’il avait dit ou fait. Il ne se souvenait même plus de ce qu’il était venu chercher. Fermant les yeux, il enviait la félicité des plantes. Quel châtiment d’avoir une âme !

Puis ce fut un appétit furieux d’oubli. Il aurait voulu ignorer quel il était et que d’autres hommes pouvaient passer près de lui. Tout était donc fini ! Quand on perd une femme, un ami, encore reste-t-il une tombe. Lui n’avait plus rien, pas même un Dieu ! Car savait-il si Dieu n’est pas chimère, la Trinité un rébus de visionnaire, le sacerdoce un mode barbare de fonctionnarisme traditionnel ? Hier, il eût signé de son sang la réalité de l’aimée tant il avait perçu mille fois sa présence, et l’aimée n’existait pas ! Tout mentait. Le mensonge était dans sa conscience, dans son chagrin. Le néant lui-même devait mentir !

— Ah ! M’sieu le curé, c’est le bon Dieu qui vous envoie !

Livide, M. Taffin ouvrit les yeux. Une forme avait surgi près de lui. La Blanchotte, ivre d’avoir vu agoniser sa fille, sanglotait à son côté.

— Elle est si mal ! voilà maintenant qu’il faut que vous veniez la confesser.

— Moi ?

Il y eut un silence. Un atroce débat déchirait cette âme de prêtre.

— C’est bien, dit-il, j’irai…

Ensuite sa voix s’éteignit, sembla demander pitié :

— Mais pas tout de suite… non vraiment, tout de suite, je ne pourrais pas !…

VI

Ainsi, à la même heure, et sans qu’ils s’en doutassent, en des endroits si proches qu’ils auraient pu s’apercevoir, arrivants et habitants étaient pris tour à tour par la rafale commençante.

Seule, Mlle Peyrolles attendait encore la venue du destin, sans doute parce que seule aussi elle l’avait prévu redoutable. La veille, à force de volonté, elle était parvenue à se réfugier dans l’ivresse du revoir. Ni le désir de Marc d’expliquer sa venue, ni le nom de Thérèse Wimereux, ni de multiples dissonances marquant combien peu ils avaient le même idéal, n’avaient pu troubler cette félicité conquise. Aveugle et sourde, elle était restée obstinément dans la joie du présent. Mais, dès la nuit, quelle revanche !… et le matin, à l’annonce de la sortie de Marc, quelle crainte !

Droite sur la terrasse, Mlle Peyrolles surveillait maintenant la route. Successivement avaient passé devant elle Pontillac dans sa voiture, ce Jude Servin dont le voisinage, un autre jour, l’aurait exaspérée, des paysans qui saluaient, un homme venant de Revel : elle ne les avait pas aperçus. Une seule recherche l’absorbait, recherche éperdue de celui qui aurait dû revenir et qui ne paraissait pas !

Elle savait que si Marc s’était éloigné, c’est qu’il avait eu peur. Hier, à l’arrivée, il aurait parlé sans effort : aujourd’hui, la connaissant, il n’osait plus.

Elle savait aussi que Marc, parce qu’il était loyal, vaincrait sa peur, et c’est pourquoi elle ne doutait pas de l’apercevoir tout à l’heure sur le chemin, revenant vers elle.

Ce que Marc avait à dire, elle ne l’imaginait pas. Elle sentait seulement qu’au miracle de son retour il avait fallu une cause terrifiante. Pour apprendre cette cause, elle eût donné la moitié de ses fermes : pour l’ignorer, peut-être aurait-elle offert sa fortune !

Tout à coup, près de la côte de Saint-Julia, des cris s’élevèrent. Mlle Peyrolles pencha la tête.

Des gens s’agitaient là-bas, formant un groupe noir. Aux appels du Pêcheur, la mère Fouasse, d’autres encore accouraient auprès de M. Lethois évanoui sur la route. Mais Mlle Peyrolles n’eut pas le loisir d’analyser cet attroupement insolite : près du jardin un homme venait de paraître, marchant d’un pas résolu et ferme. Elle reconnut Marc et poussa un cri :

— Lui ! enfin !…

Il arrivait, tout entier à sa volonté inébranlable de dissiper l’équivoque où il vivait depuis la veille : il arrivait, ne se doutant pas plus que Mlle Peyrolles du drame qu’il laissait après lui. A quoi reconnaître d’ailleurs les mots qui brisent une vie ?

Quand, cinq minutes auparavant, Lethois l’avait abordé, Marc n’avait vu là qu’un pauvre homme probablement maniaque et préoccupé de sa souffrance. En répondant à Lethois, il avait cru de même ne prononcer que des phrases vagues, bonnes à décourager cet importun. S’il avait ensuite tourné la tête, il aurait compris combien il se trompait : mais lui non plus n’avait pas le loisir de regarder en arrière. Plus tard seulement il devait se rappeler ces choses, en mesurer la portée !

A la vue de Marc, Mlle Peyrolles abandonna l’appui de la terrasse. Elle descendit vers la petite porte du jardin. Elle éprouvait à la fois une immense joie et de l’effroi. Avant de tourner la clé, elle eut envie de faire un signe de croix. Jamais elle n’avait tant redouté la Providence ; jamais non plus elle n’avait tant désiré qu’il y eût un Dieu. Comme elle tirait le battant, elle crut voir passer un fantôme devant elle : tout le bonheur de sa maison qui s’enfuyait peut-être !… Ce ne fut que l’illusion d’une seconde. Déjà Marc était devant elle.

Ni l’un ni l’autre ne songèrent aux formules banales qui accompagnent normalement le revoir du matin :

— Entre vite, dit Mlle Peyrolles, tu le vois, j’étais inquiète.

— Moi-même, répondit Marc, je me reprochais de vous avoir abandonnée.

Ils sourirent. Ils avaient tous les deux un visage mortellement pâle.

— C’est vrai, reprit Mlle Peyrolles d’un ton léger, tu avais oublié que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire ; viens d’abord, nous serons mieux là-haut.

Et se donnant le bras, comme la veille, ils remontèrent. L’heure avait sonné. Tels des condamnés, ils devinaient que rien au monde ne pourrait la retarder. De toutes leurs forces, ils auraient pu souhaiter qu’un incident indépendant de leurs volontés en détournât le cours : tout alentour était paisible, le monde indifférent.

Arrivée au sommet, Mlle Peyrolles s’arrêta encore et montrant l’horizon :

— Il n’est plus comme hier, hélas ! Les Pyrénées ont disparu : le vent a fait rage, cette nuit.

— Je ne m’en suis pas douté, répondit Marc : les champs, ce matin, respiraient une paix de cimetière.

Ils semblaient détachés de ce qu’ils disaient.

— De quel côté es-tu allé ?

— Au hasard… Tenez, je crois bien que j’ai passé là-bas, près de ce chêne.

— C’est Saint-Puy, murmura Mlle Peyrolles ; j’y ai vécu petite fille, du temps de mon père…

Marc acheva d’une voix éteinte :

— … Et du mien !

Alors, cette fois, ils sentirent qu’ils ne pouvaient pas résister. Même sous le couvert de ces propos vides, le mort les entraînait.

— Allons, dit Mlle Peyrolles, devenue blême.

Elle se dirigea vers la salle à manger. Ils s’assirent aux deux bouts de la table. Mais auparavant, Mlle Peyrolles vérifia si la porte donnant sur le couloir était bien fermée. Elle marchait sans bruit. Le tic-tac haletant du chalet suisse avait l’air de remplir la pièce, comme si la seule vie perceptible autour d’eux pouvait être la vie du temps.

— Et… c’est tout ce que tu as fait pendant ta promenade ? reprit Mlle Peyrolles en s’asseyant.

Marc répliqua doucement :

— J’ai aussi réfléchi.

— Ah !…

Mlle Peyrolles n’ajouta rien. Voyant qu’elle ne l’encourageait pas, il poursuivit :

— J’ai réfléchi que je ne pouvais pas… que je n’avais pas le droit de vous taire plus longtemps les motifs de mon voyage.

Mlle Peyrolles appuya les mains contre son cœur :

— Eh bien ! donne-les : c’est très simple, fit-elle d’une voix blanche.

— Ce ne l’est plus.

Il y eut un silence. Tous deux souriaient encore, mais ce sourire figé sur des lèvres d’angoisse faisait penser à des sanglots.

— Je t’en prie, murmura Mlle Peyrolles, ne vois-tu pas que ton silence me fait mal ?

— Par où commencer ? fit Marc avec un geste las.

— Par le plus pénible, si ce doit l’être.

— Il s’agissait d’argent.

— Ah ! si ce n’est que cela !

Le visage de Mlle Peyrolles venait de se détendre.

— N’importe, s’écria Marc, depuis que je vous ai vue, je sens que c’est trop et j’éprouve le besoin de vous en demander pardon. Oui, cela est vrai, j’étais venu poussé par un intérêt d’argent, venu ici comme dans une banque… Comprenez-moi bien : il y a deux jours, hier matin, cette idée pouvait être folle, absurde, et même méchante, elle n’était ni vilaine ni basse. Qu’est-ce que je savais de vous ? Vous étiez ma parente, soit : mais quelle parente ? A vous plus qu’à tout autre, j’attribuais le malheur de ma mère. Plus tard, vous aviez subvenu aux frais de mon éducation : cette charité, car c’en était bien une à vos yeux, ne m’avait donné que du ressentiment. Il s’y était mêlé trop de dédain pour que je ne me souvinsse pas surtout qu’après tout elle m’était due. Que la loi le veuille ou non, je suis de votre sang. Songez un peu au scandale si, devenu vagabond ou voleur, j’avais dû décliner devant le tribunal de Revel mes titres de famille !… Éviter un tel risque valait bien vos sacrifices et voilà ce que je me répétais quand, désireux de justifier ma conduite, je m’étonnais de ne pas vous être reconnaissant, parfois même de vous haïr !…

Mlle Peyrolles ne bougea point : elle écoutait, crucifiée par ce rappel où chaque mot criant la vérité dépouillait le passé des voiles hypocrites.

— Encore une fois, je vous demande pardon ; mais si pénible qu’elle nous soit, cette confession est nécessaire. Il faut bien que je vous explique, n’est-ce pas, pourquoi l’idée m’est venue de frapper à votre porte ? Or, si cette idée ne m’assurait pas que j’échapperais à la situation qui me torture, elle me fournissait du moins l’occasion de me replacer sur votre route, et cela, je l’avoue, me décida. Je me disais : « Elle s’est crue débarrassée : après la mère, elle a rayé l’enfant ; en reparaissant, montrons-lui que si la mère est morte, l’enfant se souvient ! » Je m’imaginais aussi entrant dans cette maison et jouissant d’y être, ne fût-ce qu’une heure, par droit de conquête, simplement parce que je suis devenu un homme. Vous le voyez, je ne cache rien : c’était encore la rancune qui me conduisait. Lorsqu’une rédaction de journal m’a procuré les permis nécessaires au voyage, mon cœur n’a pas battu de la seule joie de vous rencontrer. J’étais fou : on le devient quand on est malheureux. Et puis… qu’est-ce que cela fait ?… Je ne vous connaissais pas !

Mlle Peyrolles répéta comme un écho :

— C’est bien vrai, tu ne me connaissais pas !

Comme elle expiait en cette minute tous les calculs qui avaient endormi sa conscience pendant les années qu’il rappelait ! Il lui semblait qu’aucune douleur humaine ne pouvait approcher de son humiliation.

— Enfin, j’arrive… Comment décrire cela ? C’est une autre qui m’accueille, une autre que je ne soupçonnais pas et que j’hésite encore à comprendre. En vous apercevant devant l’hôtel, je ne sais ce qui s’est passé en moi. J’aurais voulu n’être jamais venu, et cependant je n’aurais pas donné cette minute pour une fortune. Ah ! je vous jure que j’ai oublié quel motif m’amenait, aussi le passé, mes volontés mauvaises… J’avais l’impression qu’une chose m’était rendue, qui m’avait toujours manqué. Un instant, lorsque nous étions dans la voiture, je suis parvenu à me ressaisir, mais vous avez deviné, vous m’avez fermé la bouche : « Demain ! » et j’ai répété comme vous : « Demain ! » C’était si bon !

De nouveau le visage de Mlle Peyrolles s’éclaira. Oh ! les mots inespérés, bienfaisants, qui pansaient avec tant de douceur la blessure faite !

Marc continuait toujours :

— Ce bonheur a duré jusqu’au soir. Puis, cette nuit, je me suis retrouvé seul. Le silence est descendu en moi… Quelle chute ! J’avais crocheté votre confiance. Vous aviez cru à un retour d’enfant prodigue. Je n’étais venu que poussé par une nécessité, la plus impérieuse et la plus basse, une nécessité d’argent !

Pour la première fois il s’interrompit. Mais voyant que Mlle Peyrolles allait parler peut-être, il l’arrêta :

— Je vous en prie, laissez-moi achever ! Je voudrais aller d’une traite jusqu’au bout. Vous déciderez ensuite en connaissance de cause… Donc je suis venu poussé par une nécessité d’argent. Après ce que je vous ai dit hier de ma vie, vous devinez que je n’en suis pas encore à thésauriser. Les circonstances ont fait cependant que brusquement j’aie besoin d’une grosse somme…

Il surprit un tressaillement de Mlle Peyrolles, et avec un geste de défense :

— Rassurez-vous, je n’ai ni volé ni joué ! Il s’agit d’un traitement à payer, d’une vie à sauver. Est-ce bien une vie ou deux ? Peu importe ! le fait est là, brutal : j’ai besoin d’emprunter dix mille francs. Si mon gage est d’une mauvaise défaite chez un usurier, il n’en existe pas moins. Je suis médecin d’une compagnie d’assurances. En guise de paiement, celle-ci m’assure sur la vie. Pour ces dix mille francs, je céderai un titre qui vaut le triple. Le bénéfice est sûr. On ne court dans l’aventure qu’un risque dont mon honnêteté est le facteur. Je pourrais, en effet, cesser volontairement mon travail et rendre ainsi le titre caduc. Ce risque, après ce que vous savez, vous effrayera-t-il au point de motiver un refus ? Toute la question est là, et qu’elle soit pour moi atrocement angoissante, que du oui ou du non que vous allez prononcer, dépendent mon sort, mon bonheur, ma vie même, cela, vous ne pouvez en douter ! Ne viens-je pas de vous en fournir la preuve la plus cruelle par cette demande même que j’aurais voulu arrêter dans ma gorge, et que malgré cela, j’ose vous faire ?

Pareille à un bloc de marbre, Mlle Peyrolles ne parut pas s’apercevoir qu’il avait achevé. Ses yeux noirs, détournés de Marc, avaient cherché la muraille et regardaient au delà. N’y avait-il que cela ? Toute la nuit, elle s’était torturée à imaginer ce qui devait les séparer : vice, aventures, déclassement, elle avait tout prévu, tout souffert, excepté cette chose si simple et indifférente : un besoin d’argent !

Donc elle aurait dû crier de joie, prononcer tout de suite le oui libérateur, et pourtant elle demeurait inerte, sans parole, comme si derrière le récit de Marc des réticences s’étaient cachées !

— Est-ce bien tout ? murmura-t-elle enfin, sans se rendre compte pourquoi elle le demandait puisque lui-même venait de l’affirmer.

Marc acquiesça d’un signe de tête.

— Alors, mon enfant, laisse-moi te faire à mon tour des aveux. Pendant que tu voulais me haïr, j’attendais l’occasion de te redevenir utile. Tu as tardé longtemps à t’adresser à moi parce que tu es jeune et que tu te croyais indépendant. Je sais par expérience qu’on ne l’est jamais ici-bas. J’escomptais donc cette heure. Elle est venue. Tant mieux.

Marc joignit les mains :

— Quoi, vous ne me demandez rien autre ? Vous ne vous étonnez pas ?… Comme vous êtes bonne !

Il avait dit : rien autre.

— Ne me remercie pas, mais réponds franchement à ma question. Pourquoi cet argent ? Tu as l’air d’hésiter…

— Après ce qui précède, ce serait bien inutile.

On entendit pendant un bref intervalle la pendule qui battait des coups très sourds. Marc avait baissé la tête.

— Il s’agit de ma femme, dit-il enfin.

— Ta femme !…

Et ils se regardèrent. On eût dit que la foudre venait de creuser entre eux un abîme noir.

— Ainsi, tu es marié !… dit encore Mlle Peyrolles.

Un accent de supplication traversa la voix de Marc :

— Excusez-moi si hier je ne vous en avais pas parlé : en vérité, c’est cela que j’aurais dû dire d’abord. Depuis deux ans, j’aime… j’aime une femme… Nous allions avoir un enfant… nous étions heureux… et tout à coup, la phtisie, l’horrible phtisie qui s’abat… Elle se meurt : elle est perdue si je ne la soigne pas ! Comprenez-vous, maintenant ? Ah ! soyez sûre qu’avant de venir, j’ai frappé à toutes les portes ! Quel calvaire, grand Dieu ! A l’Assistance publique, pas de sanatorium pour femmes ! Dans les institutions privées, un accueil sournois et toujours des refus, car j’ai l’air d’être un monsieur. On en est là ! Il faut être riche pour garder ses poumons, riche pour avoir un enfant et le bonheur de tout le monde ! A l’hôpital, au Parlement, partout, on ne songe qu’aux riches ! Je n’avais plus que vous…

Figée, Mlle Peyrolles reprit obstinément :

— Marié ! depuis quand ?

Elle en revenait là, ayant tout à coup la sensation que Marc lui échappait. Que la veille, aussi, il eût gardé le silence à ce sujet, lui causait une surprise douloureuse. Marc pressentant ce qu’elle pensait, rougit. Il eut honte d’être lâche plus longtemps :

— Je ne suis pas marié.

Les paupières de Mlle Peyrolles vacillèrent, mais elle ne fit pas un geste, n’eut pas de cri ; seulement une atroce haine lui serra le cœur. De toute son âme elle aurait voulu savoir morte la femme dont il parlait.

— Cette fois, vous n’ignorez plus rien.

Il se tut. Un frémissement intime les secouait.

— J’ai souvent imaginé quel prétexte pourrait te ramener ici, soupira Mlle Peyrolles amèrement ; je n’avais jamais songé, je l’avoue, qu’il s’agirait de secourir ta maîtresse.

— Je vous ai dit : ma femme, interrompit Marc animé par une sourde révolte.

Mlle Peyrolles haussa les épaules :

— Oh ! qu’importent les mots !

Un rire méchant passa sur ses lèvres décolorées.

— Qu’elle t’aime ou non, c’est toujours une fille…

Le mot avait jailli, féroce. Marc frémit :

— Je vous en prie : vous avez le pouvoir de la tuer, il est inutile de l’insulter !

Mlle Peyrolles redressa la tête :

— Ne pare donc pas de grands mots ce qui n’en vaut pas la peine ! Je le connais, ton roman. J’ai beau vivre à la campagne, il me semble que je l’ai vu. Une idylle au coin d’un marbre sale de brasserie ; cette fille profitant d’un soir d’attendrissement pour t’exhiber sa vertu défraîchie, et toi, niais, t’exaltant à la pensée d’un sauvetage où tes sens trouvaient leur compte…

Et comme Marc tentait de l’arrêter :

— Inutile ! Je devine aussi ce que tu vas répondre : toi seul l’as séduite. Elle t’a résisté. Et depuis, tu ne sais ce qu’il faut admirer le plus en elle, de son désintéressement ou de son amour. Je connais cela, te dis-je, je l’ai déjà entendu…

Tragique, elle conclut :

— Je me doutais bien que tu ramenais ici une partie du passé, mais tout le passé, à ce point, c’est trop ! Je ne veux pas… non, je ne veux pas !…

— Ce que vous appelez mon roman n’est rien de ce que vous dites, fit Marc d’une voix basse. Vous oubliez que ma jeunesse a manqué de loisirs et plus encore de confortable. Je l’ai connue dans ma maison. Elle était comme moi sans famille, travaillait pour vivre, comme moi. Nos deux efforts étaient pareils, de même notre misère, et vraiment cet amour était naturel, fatal… Rien n’existait en dehors de nous : nous n’avions de comptes à rendre à personne…

— Pas même à Dieu ?

— Dieu ? sais-je seulement s’il faut y croire, et s’il existe ? Pourquoi nous a-t-il ainsi jetés à la seule détresse des sans-famille ? Je vous répète que si les gens de ma sorte n’avaient pas le droit de mettre en commun leur solitude, ce serait par trop injuste ! Pourquoi aussi nous ne sommes pas mariés ? Cela encore est très simple ! Nous étions tellement sûrs l’un de l’autre qu’une signature de maire était bien superflue, tant que l’enfant n’était pas là !

— Là, de même, Dieu ne comptait pas !

— Pour légitimer celui qui va venir, l’église est inutile. A quoi bon doubler les paraphes officiels d’hypocrisies gratuites !

— Malheureux ! tu en es là de ta foi !

— Ah ! laissons de côté mes croyances ! Est-ce que le présent que vous pouvez décider ne suffit pas ?

La voix de Marc s’éteignit dans un sanglot :

— Mais regardez donc ! Rien que d’en parler, mon cœur est déchiré ! Je vous ai trompée, je me suis trompé ! Sans cette menace abominable je ne serais pas venu ; jamais je n’aurais mendié votre aide, ni connu l’ignoble regret qui me vient ! Car enfin, j’étais libre de me taire ! Je n’avais qu’à garder le silence, vous consentiez et nous étions sauvés !

Mlle Peyrolles eut une exclamation étouffée :

— Penser qu’une femme t’a réduit là et que tu as pu songer à lui donner ton nom !

— Joli cadeau ! Père et mère inconnus…

— Possible ! Tu as su pourtant retrouver la filière quand elle devient utile !

— Vous l’aviez bien oubliée, quand elle était gênante !

— J’en appelle au passé !

— N’est-ce pas lui qui nous juge ?

Ils s’étaient levés. Ils criaient : le passé ! En même temps, ils tendaient les poings vers lui, comme s’il venait d’entrer ; et c’était vrai qu’il était là, témoin tragique revenu à vingt ans de distance et sans changement. Était-ce Marc ou son père qui revendiquait ainsi la liberté d’épouser sa maîtresse ? Lequel des deux invoquait ici le droit de l’enfant ? Rien n’avait changé, ni la pièce où ils parlaient, ni le costume noir de Mlle Peyrolles, ni même les personnages : celle-ci à peine blanchie, Marc si pareil au mort qu’il semblait celui-ci rajeuni.

Frémissante, Mlle Peyrolles retomba sur sa chaise. Qu’il y eût dans ce retour une justice souveraine, qu’après avoir tant fait souffrir, elle souffrît à son tour par les mêmes moyens, cela ne la frappait pas. En revanche, de toute son âme elle aurait voulu remonter le cours du temps pour empêcher Marc de s’expliquer.

Et Marc, aussi, demeuré debout, comprenait tout à coup qu’après les mots qu’il avait dits, l’irrémédiable avait passé. Ah ! fou qui, dans une minute d’aberration, pour défendre son orgueil blessé, avait détruit sans retour la chance suprême de salut ! Ainsi, c’était fini : grâce à lui, l’aimée succomberait ! Il fallait rentrer, l’espoir perdu.

— Quelle rançon, murmura-t-il, pour un peu de bonheur, hier !

Puis, sentant que ce bonheur même le chassait :

— Quoi qu’il arrive, je m’en souviendrai pour ne plus vous haïr !

— Que fais-tu ? dit Mlle Peyrolles, voyant qu’il se dirigeait vers la porte.

— Où irais-je…?

— Tu veux partir !

La voix de Mlle Peyrolles subitement venait de changer.

— Et moi ?

— Oh ! vous !… répéta Marc.

— Tu délires ! Il n’est pas possible qu’après être venu, tu veuilles me quitter ? Tu ne commettrais pas ce crime !

— Si je restais, j’en commettrais un autre.

— Marc ! mon enfant ! voyons ! tu ne crois pas à cette absurdité ? Il doit y avoir un moyen, je ne sais quoi pour sortir de cette alternative… Et d’abord, c’est bien vrai que le passé nous jugeait tout à l’heure. Je songe à ton enfance que je n’ai pas surveillée, à ta jeunesse durant laquelle personne n’est resté près de toi pour t’enseigner le respect du bon Dieu. Oui, c’est ma faute si nous en sommes là. Tu vois, je m’accuse la première, je reconnais que tes duretés sont méritées, je te les pardonne… Seulement…

Elle se tordit les mains :

— Seulement, comment veux-tu que j’accepte contre Dieu même ce mariage sans prêtre ? Je me damnerais si je prêtais jamais les mains à un tel sacrilège ! C’est en vain que tu protestes : faire consacrer par les lois un pareil attachement, ne sert qu’à le rendre plus criminel ; cela outrage les mœurs, la religion, cette morale même qui est la règle du premier venu, si humble soit-il !… Encore s’il s’agissait d’une aumône !… On rencontre une malheureuse, on la secourt… c’est bien ! Mais sanctionner le passé de cette fille ! au moment où je t’ouvre ma maison, vouloir que cette fille t’accompagne et dans ces conditions !…

— Vous voyez bien ! dit Marc avec un geste découragé.

— Ah ! je vois que le bonheur est devant nous. Donne-lui l’argent que tu voudras, qu’on la soigne, qu’on la sauve, et puis, qu’après cela tu l’ignores et que tu restes !…

— N’achevez pas !

— Pourquoi ? Sois tranquille, je ne t’importunerais pas de questions : tu serais libre ! entends-tu ? libre… mais je veux te garder, quand même, malgré elle !

Mlle Peyrolles s’était approchée de Marc, et s’efforçant de le ramener vers la table :

— Entre elle et moi, oses-tu hésiter ? Tu quitterais ta maison, une famille, et pour qui, grand Dieu ! une gueuse !…

Marc, épouvanté, ne put réprimer un sursaut de révolte :

— Cette gueuse, comme vous dites, m’a donné plus d’allégresse que l’univers entier : je l’aime !

Elle recula :

— Ne profane pas l’amour : tu ne le connais pas !

— Je l’aime ! répéta Marc.

Un délire l’exaltait :

— Aimer ! qui de nous deux ici profane ce mot ? Savez-vous seulement ce que c’est que d’aimer ?

— Marc, tais-toi !

— J’aime !… Mon Dieu ! pourrais-je expliquer cela devant vous que la vie a condamnée à rester seule ?… Aimer, c’est donner ce qu’on possède et même ce salut dont vous êtes avare ! C’est accepter sans scrupules et dans la joie l’ivresse de l’étreinte ! C’est… Mais non ! vous vous êtes refusé jusqu’au désir ! Dans le spectacle de deux cœurs fondus au même brasier, vous n’imaginez que débauche ! Au geste d’union souveraine, vous répondez par celui qui sépare. L’enfant lui-même, ce miracle ! vous est odieux. Ah ! jamais, non jamais, je n’avais imaginé une vengeance si cruelle !

— Marc !

Suppliante, Mlle Peyrolles lui fermait la bouche. Chaque mot s’enfonçait dans sa chair, la brûlait comme une averse de plomb liquide. Comme il voyait clair ! C’était vrai qu’elle était à jamais isolée dans sa fortune et sa vertu ! Jamais un baiser d’amant ne l’avait fait frémir : jamais elle n’entendrait près d’elle un rire d’enfant. Si celui-ci partait, rien ne l’attacherait plus au monde. Cependant, même pour le retenir, pouvait-elle accepter de sacrifier son âme ?

— Marc ! je t’en conjure, si tu dois t’en aller, que ce ne soit pas sur ces mots atroces !

— Hélas ! s’écria Marc, quels autres pourraient empêcher désormais que nous soyons deux étrangers !

— Depuis hier, j’ai trop souffert par toi !

— Dites que, depuis hier, le passé nous a trop fait souffrir !

— Le passé est chose morte.

— Il revit !

— On l’efface.

— Et le croyant disparu, on le retrouve encore !

Ils parlaient de nouveau avec des gestes de fièvre, inconscients du lieu et de l’heure.

Un coup violent frappé contre la porte les interrompit :

— Mademoiselle, criait Dorothée au dehors, on réclame le médecin.

Mlle Peyrolles jeta :

— Il n’y a pas de médecin ici !

— Vous oubliez que je suis là, interrompit Marc.

— Qui le saurait ?

— N’importe, allons voir.

Déjà il tournait la clé et se précipitait vers l’entrée. Au bout du couloir, sur le seuil, en pleine lumière, Thérèse Wimereux et Jude Servin appelaient d’une voix angoissée :

— Accourez !

— Hâtez-vous !

— Une minute peut tout perdre !

— Il va mourir !

— Vous le voyez, dit Marc, les montrant à Mlle Peyrolles qui le suivait, c’est bien moi qu’on cherchait.

Farouche, Mlle Peyrolles voulut lui barrer le chemin.

— Reste !

En même temps, une colère l’exaspéra, de ce que des inconnus eussent forcé l’entrée de sa maison.

— Et vous ? Que venez-vous faire ? Je ne vous connais pas ! Allez-vous-en !

Marc l’écartant avec douceur, rejoignit Thérèse et Jude Servin :

— N’avez-vous pas compris ? un homme est en danger…

Faisant un effort désespéré, elle suppliait encore :

— Marc !

Mais celui-ci déjà s’était élancé, partait.

— Ah ! s’écria-t-elle, il ne reviendra plus !

Puis, glacée d’épouvante, elle recula, rentra dans son château.

Près du perron, un homme, attiré par le bruit, riait sournoisement :

— Ben ! en voilà un du moins que la famille ne reniera pas ; comme il lui ressemble !

Dominique, à la vue de Marc avait cru voir passer le gars du vieux Peyrolles…

VII

Ils descendirent à grands pas tous les trois. Placé entre Thérèse et Marc, Servin avait l’air de les entraîner. Aucun ne parlait. D’un commun accord, tant que Mlle Peyrolles pouvait encore les apercevoir, ils ne songeaient qu’à s’éloigner.

— M’expliquerez-vous où nous allons, ce qu’il y a ? demanda enfin Marc.

— Nous allons chez Lethois.

— Qu’est-ce que Lethois ?

— Un homme à qui vous avez parlé tout à l’heure, dit Thérèse ; c’est du moins le Pêcheur qui l’affirme.

— Mlle Wimereux qui demeure chez Lethois sait seule ce qui est arrivé, reprit Jude : je n’ai eu qu’un office, la conduire chez votre tante dont elle ignorait la maison.

Thérèse continua :

— Déjà, il n’était pas très bien, ce matin, lorsqu’il est sorti ; mais, après votre rencontre, il s’est trouvé mal, puis il a déliré… D’ailleurs, vous allez voir : c’est le meilleur. Hâtons-nous.

Repris par l’instinct professionnel, Marc demanda encore :

— Y a-t-il ici une pharmacie ?

Jude haussa les épaules :

— Une pharmacie dans ce hameau, vous n’y pensez pas !

— Et s’il y a besoin de remèdes ?

— Rien de plus simple. Je dois partir à l’instant pour Revel : ma voiture les ramènera.

— Vous partez ? interrompit Thérèse.

Jude eut un sourire amer :

— Oui, la grève commence.

Elle pâlit :

— Et… qu’allez-vous faire ?

— Me battre… naturellement.

— Alors… c’est le drame ?

— En effet.

Au frémissement de la voix, il venait de reconnaître combien elle le plaignait ; il lui était reconnaissant de cet émoi et, plus encore, de ce qu’elle s’abstenait d’exprimer sa pitié.

— Hélas ! murmura Thérèse accablée, le drame n’épargne aucun de nous…

— Si, celui-là…

De la main, Jude désignait en avant d’eux l’abbé Taffin qui se dirigeait paisiblement — semblait-il — vers Saint-Félix.

— En êtes-vous sûr ? Tous vivent des tragédies qu’on ne voit pas. L’intrigue change, plus ou moins noble : la souffrance est pareille.

— Toujours inique, dit Marc.

— Toujours salutaire, affirma Thérèse.

— Vous êtes optimiste, fit Jude avec une ironie qu’il ne put réprimer.

— Simplement confiante dans la justice qui régit l’univers.

— Amen : j’aimerais que mes ouvriers vous entendissent.

— Il suffit que vous entendiez.

— Oh ! moi…

Ils avaient continué de marcher. La robe noire de l’abbé Taffin disparut derrière un taillis. En revanche, la maison de Lethois se dressait à leur droite, isolée et maussade.

— Est-ce là que nous allons ? interrogea Marc voyant qu’ils tournaient de ce côté.

Thérèse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir le Pêcheur qui guettait, sur le seuil.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

Les dents blanches du Pêcheur brillèrent dans un sourire.

— Ça roule, cria-t-il.

Il fit le salut militaire :

— Aussi muet qu’un goujon ! il pionce… la casse est écartée.

Marc ne songea pas à s’étonner du personnage.

— J’espère qu’on trouve à Revel un hôpital, reprit-il.

— Oui. Serait-ce que ce sommeil vous alarme ? répliqua Thérèse.

— A tout hasard, il est bon d’être informé.

— Quoi qu’il en soit, dit Servin prenant congé, la voiture sera prête dans un quart d’heure. S’il faut des remèdes, vous le direz ; s’il faut l’emmener, on le prendra. A tout à l’heure !

— Souhaitons que tout s’arrange ! murmura Thérèse.

Puis, revenant au Pêcheur :

— Toi, peux-tu encore attendre ici ? Tu vois comme tu nous sers.

Le Pêcheur acquiesça d’un signe de tête : la simple caresse de cette voix le payait à l’avance, royalement.

— Alors, venez avec moi, poursuivit-elle en s’adressant à Marc.

Tous deux entrèrent dans la maison.

— Doucement ! fit encore Thérèse avant de traverser la salle à manger. C’est à côté.

Marc obéit. Ils marchaient à pas de velours. Thérèse appuya sur le pêne, entr’ouvrit la porte de la chambre :

— Voyez, dit-elle.

Et arrêtés sur le seuil, ils regardèrent.

Étendu sur un fauteuil, face à la fenêtre, les yeux clos, M. Lethois avait l’air de dormir. Une vieille couverture dissimulait ses jambes. Collé au dossier du siège, le buste s’érigeait, d’une extraordinaire maigreur et, malgré le flottement du gilet, si mince qu’il semblait avoir été pressé entre deux planches, comme une plante d’herbier. Mais le visage surtout étonnait, tant il était devenu pareil à de la cire, avec des luisants sur les méplats. En même temps, les ailes du nez s’étaient pincées, la bouche avait perdu son rictus, le front ses rides. On eût dit qu’après d’atroces luttes, la sérénité de l’au-delà venait de descendre sur ce masque torturé ; un air de beauté souveraine, effaçant la niaiserie d’antan, incitait au respect.

Thérèse et Marc échangèrent un coup d’œil. L’un et l’autre venaient de reconnaître l’approche de celle qui ne pardonne pas.

Tout à coup, la main de M. Lethois se leva. Elle monta lourdement pour atteindre la joue et retomba.

Cessant d’hésiter, Thérèse franchit le seuil.

— Souffrez-vous moins ? interrogea-t-elle doucement.

M. Lethois ne rouvrit pas les yeux.

— Ah ! c’est vous… murmura-t-il sans manifester de surprise.

— Oui, je suis de retour.

— Je me demandais…

— Ne vous demandez rien : comme je vous voyais un peu de malaise, j’ai été chercher quelqu’un.

— Quelqu’un ?

— Un ami… Il est là… Voulez-vous qu’il entre ?

Il y eut un silence. Un débat s’agitait dans le cerveau épuisé de M. Lethois.

— Je n’ai point d’ami, conclut-il avec une sorte d’impatience : qui est-ce ?

— Le médecin que vous avez rencontré tout à l’heure.

— Lui !

Brusquement, M. Lethois tenta de se retourner vers la porte.

— Il faut bien pourtant que je vous guérisse ! dit à son tour Marc sur un ton de gaîté feinte. Voyons d’abord le pouls…

Il avait saisi le poignet de M. Lethois, mais celui-ci eut un sursaut :

— Ne me touchez pas !

Très calme, Marc retint la main qui tentait de s’échapper :

— Et d’abord, vous allez m’obéir. J’entends que vous soyez sage. Si vous faites ce que je demande, il ne restera rien de cette alerte.

Thérèse appuya :

— Car ce n’est rien, n’est-ce pas ?

— Rien, s’il consent à être raisonnable.

Experts, les doigts de Marc couraient déjà sur le corps lamentable de Lethois, tâtaient, percutaient, palpaient…

— Bien entendu, nous commencerons par changer d’air ; c’est le plus pressé.

— Jamais !

Cette fois, M. Lethois était parvenu presque à se dresser pour échapper à cet homme dont la voix nette, si tranquille, si certaine aussi d’avoir le dernier mot, achevait d’affoler sa raison chancelante.

— Tout de suite !

— Je ne veux pas.

— Je le veux.

— J’ai des raisons !

— Moi aussi.

— Ah ! Dieu !…

Épuisé, M. Lethois retomba sur le siège et revint à son immobilité sinistre. Il eût semblé inerte si de petites secousses n’avaient soulevé ses épaules à intervalles réguliers. Devenu une simple chose qui ne compte plus dans la main des autres, il pleurait sur lui-même.

— Venez ! dit Thérèse à voix basse.

Elle entraîna Marc dans la salle à manger.

— Que craignez-vous ? reprit-elle quand ils furent seuls.

Marc haussa les épaules :

— Tout.

A son tour, il scruta les yeux de Thérèse :

— Depuis quand cette crise ?

— Une heure, à peine…

— Hier ?

— Hier, il était très calme, se plaignait seulement de malaises qu’il ne précisait pas.

— Et ce matin, il n’a vu personne ? reçu aucune lettre ?

— Vous m’y faites penser : hier, il a parlé d’une lettre… mais c’était pour le curé.

Marc fit un geste d’impatience :

— Comment savoir ! Une fois sur deux, le médecin est inutile, car il n’aperçoit que les apparences. C’est ce qu’on ne voit pas qu’il devrait surtout connaître !

Thérèse répliqua tristement :

— Si on le connaissait, quelle horreur que la vie !

— En attendant, préparez son départ.

— Vous comptez l’emmener à l’hôpital ?

— Il faudra bien, à moins de trouver à Revel un logis confortable.

— Chez M. Servin, peut-être…

— Chez M. Servin ou tout autre : l’état peut s’aggraver subitement. L’essentiel est d’être à portée du secours.

— Il en est là !

A la lueur d’un éclair, Thérèse venait de revoir une heure pareille où elle avait entendu la même phrase à propos de son père agonisant. Ce choc en retour des tristesses passées lui donnait une infinie pitié pour l’étranger dont Marc fixait ainsi l’arrêt.

Elle se raidit contre sa faiblesse :

— Soit, reprit-elle, je vais préparer le départ : on s’entendra toujours en route sur la destination…

Marc avança vers la porte, examina une dernière fois Lethois, puis rassuré par l’apparente tranquillité de celui-ci :

— Je crois utile de l’accompagner. Le temps de prendre mon bagage là-haut et de redescendre… Je serai de retour avant la voiture.

Thérèse acquiesça d’un signe de tête. Sans rien savoir du drame de Marc, elle eut pourtant la peur instinctive qu’il ne restât là-haut comme il disait.

— Vous parti, il me semble que le danger va s’accroître. Hâtez-vous…

— Soyez tranquille : de toutes manières, d’ailleurs, je comptais aussi quitter Montaigut ce matin…

— Eh bien ? demanda le Pêcheur, resté fidèlement sur le seuil.

Thérèse regarda Marc s’éloigner, puis avec un soupir :

— Eh bien ! mon ami, les plans sont changés. Nous allons à Revel.

— Vous allez ?…

Les yeux du Pêcheur s’obscurcirent. Il fronça les sourcils. Il voulait certainement ajouter quelque chose, mais il n’osa pas. Thérèse, sans rien remarquer, poursuivit nerveusement :

— Plus qu’un quart d’heure à exercer ta patience : il faudrait maintenant rentrer auprès de M. Lethois et le surveiller encore, tandis que je m’occuperai du plus pressé, c’est-à-dire du bagage.

Le Pêcheur tourna les talons, pareil à un automate.

Thérèse le vit ensuite pénétrer dans la chambre de M. Lethois, y choisir une chaise, s’asseoir. Il faisait le tout sans bruit, avec ces façons rudes et souples que lui avait données l’habitude de se couler près des viviers ou sous les haies, à l’heure de l’affût. Quand il fut installé, il mit les mains sur ses genoux dans l’attitude d’un roi égyptien. Rien ne bougeait plus au dehors. La lumière grise semblait elle-même se glisser dans la demeure avec des précautions inusitées. Thérèse sourit au Pêcheur qui affectait de ne plus s’occuper d’elle, et disparut.

Très grave, celui-ci songeait :

— Elle part…

Il n’en ressentait pas de chagrin mais un malaise, comme si l’air peu à peu devenait moins respirable.

— Elle part…

Ces petits mots brefs, pareils à deux gouttes d’acide lui mordaient le cœur, y mettant une intolérable brûlure. Bien qu’il fût là, parfaitement tranquille, retenu par l’obligation d’une garde attentive, il avait envie de filer au dehors, sans plus se soucier de Lethois. Après tout, qu’est-ce que ça lui faisait, Lethois ? Pourquoi ne pas partir aussi, du moment que ça lui chantait ? Elle partait bien, elle.

Penser qu’il devait la voir tous les jours pendant une quinzaine… plus peut-être… Tout à coup, à cause de cet imbécile, plus rien, le rêve qui s’envole : parce qu’elle avait dit avec son air tranquille : « Les plans sont changés », elle jugeait le reste réglé et bouclait sa valise ! Cré bon sang !…

Agacé par le visage inerte de Lethois, le Pêcheur leva les yeux vers le plafond. Il y avait là un réseau de lignes noires formé par des craquelures du plâtre bizarrement entrecroisées. Il s’engagea dans ce dédale pour calmer sa fringale de mouvement. Tel un voyageur dans les rues d’une ville inconnue, il cheminait, s’arrêtait, flânait au hasard des carrefours ; et cela dura un temps indéfini, très court ou très long, il n’aurait su. Lorsque l’âme est en travail, elle change de monde et perd son mètre. Ce que nous appelons minute paraît tour à tour insaisissable et démesuré.

Quand il revint à lui, il s’aperçut avec surprise que M. Lethois avait les paupières levées et l’examinait.

— Tiens ? vous ne dormez plus ? Pourquoi que vous n’en disiez rien !

M. Lethois ne répondit pas. Le feu intérieur qui devait le dévorer parut en revanche remonter à ses prunelles.

— Quoi encore ? fit le Pêcheur énervé par ce regard : c’est-y que j’ai une truffe au bout du nez ?

Les yeux de M. Lethois continuèrent de briller silencieusement.

— Zut ! si ça vous embête de causer, c’est votre affaire : moi je ne tiens pas aux parlottes.

Et mettant un coude sur le dossier de sa chaise, le Pêcheur tourna le dos à la lumière.

Inquiet, quoi qu’il en eût dit, il s’obligea cette fois à détailler le mobilier de la chambre. Celui-ci, d’ailleurs, le déconcertait, ne répondant pas à ses conceptions de luxe. Le lit, défait, avait une courtepointe en lambeaux. La table de nuit était maculée de taches de bougie et bancale. Sur la descente de lit, un lion ouvrait bien sa gueule enflammée, mais une maladie avait emporté par grandes plaques la fourrure de la bête, découvrant à ces places une trame de ficelle jaune.

Soudain un appel siffla, très bas, parfaitement distinct.

— Pêcheur !

Celui-ci ne remua pas, résolu à ne pas répondre.

L’appel recommença, impérieux :

— Pêcheur !

— Y vous manque une affaire ?

Un éclair de satisfaction brilla sur la face de Lethois.

— Lève-toi !

Dominé par cet air de volonté, le Pêcheur se leva.

— Ouvre le tiroir… là…

Croyant toujours qu’il s’agissait de trouver un objet qui manquait, le Pêcheur obéit.

M. Lethois ne jeta même pas un regard sur le tiroir ouvert.

— A droite ! dit-il… des carnets…

— A droite ?

— Les vois-tu ?

— Oui… voilà…

— Prends…

Étonné, mais résolu à se plier aux fantaisies du malade, le Pêcheur plongea la main dans le tiroir et en ramena un paquet.

— Après ? demanda-t-il.

— Après…

Un intervalle suivit : il semblait que la pensée de M. Lethois fût devenue incertaine. Ce fut très court.

— Après, garde-les… c’est pour toi.

Interloqué, le Pêcheur attendit une nouvelle explication. Il ne saisissait aucun rapport entre lui-même et ces cahiers.

— Pour toi !… si tu veux… répéta M. Lethois.

Sa voix s’éteignit presque.

— … Ma fortune !…

— Bigre !

Le Pêcheur avait chancelé.

Malgré lui, sa main serra les carnets comme une proie. L’idée qu’entre leurs feuillets gras dormaient les économies de M. Lethois venait de l’éblouir. Pourquoi Lethois les lui donnait, il ne se le demandait pas. Que Lethois aussi pût délirer, peu importait ! Cette révélation suffisait : de l’or, tout l’or de la maison, était dans ces chiffons et il le tenait au bout des doigts.

Il eut un ricanement d’extase :

— Léger, une fortune !

Puis une peur le saisit ; M. Lethois, en effet, agitait de nouveau les lèvres, allait parler…

Quoi ! voulait-il retirer maintenant ce qu’il avait dit ? Pardieu ! trop tard ! On a beau être honnête, l’honnêteté a ses limites : l’aubaine une fois venue, plus moyen de lâcher prise ! Et quelle aubaine ! un magot ignoré de tous, facile à cacher autant qu’à emporter… D’ailleurs l’affaire était conclue…

Déjà le Pêcheur se redressait : au même instant un bruit de pas glissa tout proche : Thérèse rentrée dans la salle à manger ouvrait un placard.

— Elle !…

Subitement paralysée, la main du Pêcheur se détendit : les carnets retombèrent à leur place dans le tiroir.

— Vous aviez autre chose à me demander ? murmura le Pêcheur d’une voix sourde.

Et livide, sans attendre la réponse, il retourna s’asseoir.

De nouveau le silence reprit. Thérèse ayant trouvé ce qu’elle cherchait, ferma le placard et s’éloigna. Un monde d’idées contradictoires roulait dans le cerveau du Pêcheur.

« Voleur… un peu plus, j’allais être un voleur !… »

Était-ce bien sûr, pourtant ? car Lethois et pas un autre, n’est-ce pas ? avait crié : « Prends ! » En ce moment même, il semblait désappointé par ce dénouement imprévu. Alors, pourquoi fermer la bouche devant le gâteau qui s’offre ?

Mais si Lethois délirait ?

Objection bête : on ne sait jamais quand un homme est fou. Bon pour le médicastre de juger si on doit mettre les gens au cabanon. Le Pêcheur, lui, n’avait pas à s’occuper de pareilles distinctions.

Donc, suivre le premier instinct qui était le vrai ? accepter sans faire d’histoires ?… Eh bien, non : il ne pouvait. Quelque chose le clouait sur sa chaise, peut-être de la honte, à coup sûr la certitude qu’elle le chasserait, si elle savait.

Aigus, les yeux de Lethois n’avaient point quitté le Pêcheur. On aurait cru que, prodigieusement lucides, ils ne perdaient aucune de ses pensées.

De nouveau la voix grêle siffla :

— Imbécile !

Le Pêcheur frappa sa cuisse d’un coup de poing :

— Tonnerre ! vous n’allez pas recommencer !

— Puisque je te l’offre…

— Raison de plus.

Un rire mince, pareil au tintement d’un grelot fêlé, secoua M. Lethois.

— Feuillette…

— Non.

— … Il n’y a rien.

— Alors cette fortune ?

— Mon secret.

Le Pêcheur à son tour partit d’un rire convulsif :

— Ah bien ! vous en avez une façon de faire des blagues !

— Écoute… la condition…

Le cou tendu, ressaisi par l’abominable tentation, le Pêcheur ne put se défendre de répondre cette fois :

— Il y a donc une condition ?…

Une seconde, la pensée de M. Lethois parut s’évanouir dans la brume : il leva enfin le doigt vers le plafond :

— Là-haut… des fourmis…

Hébété, le Pêcheur recula sur sa chaise.

Un fou ! parbleu : il avait affaire à un fou ! A défaut de ces propos incohérents où se mélangeaient à dose égale des souvenirs du matin et l’idée fixe d’un trésor, l’attitude, le geste, l’inquiétante fixité des prunelles, tout criait la folie. Et lui, Pêcheur, qui, depuis une demi-heure, s’y laissait prendre, jouait à l’honnêteté ! Mince de grabuge ! Tant d’histoires pour le colloque d’un vieux qui déraille et d’un jobard qui l’écoute !

Frémissant, M. Lethois haleta :

— Pour les soigner, quand je serai parti, cent mille francs !… cent mille après ma mort… avec les carnets !

— Vous dites ?

Tout à coup le Pêcheur s’était relevé. La démence est contagieuse. En vain venait-il de soupçonner qu’un vertige enivrait la cervelle de Lethois. Ces mots : « Cent mille ! » le rejetaient en plein rêve. Il était possible que rien dans tout cela ne fût vrai : il était divin d’y croire, fût-ce la durée d’un éclair…

Lethois répéta strident :

— Cent mille !

— Mais quoi, bon Dieu ! de quoi s’agit-il ?

Au lieu de répondre, M. Lethois dut porter les deux mains à sa gorge. L’effroi d’échouer au port ravagea son visage.

Maintenant qu’il avait décidé de prendre ce vagabond pour confident, ne fallait-il pas qu’il expliquât où était la clé du galetas, comment on doit mettre du miel dans les soucoupes, entretenir la terre fraîche ?…

Terrifié, le Pêcheur s’était penché vers lui, attendait.

Dans un grand effort, M. Lethois essaya de poursuivre : une sorte de hoquet entrecoupé sortit seul de sa gorge.

Alors, une épouvante passa sur son visage : clairement il voyait ses fourmis, — son œuvre ! — abandonnées, perdues… Pour que le Pêcheur s’occupât d’elles, sans hésiter il avait accepté de lui confier ses carnets ; en cas de disparition, le Pêcheur se fût indemnisé en vendant sa gloire : on trafique de science comme d’un titre ! Voici qu’au moment suprême, un agresseur invisible l’empêchait de parler ; aucun mot ne venait plus : l’écroulement…

Un bruit de sonnailles tinta au bout du chemin. La voiture de Servin approchait au grand trot. Thérèse aussi rentrait.

— C’est bon, dit le Pêcheur, je ne sais ce que vous voulez ; mais pour l’argent, on s’en bat l’œil !

La tête de M. Lethois roula sur son bras.

— Qu’arrive-t-il ? s’écria Thérèse.

Le Pêcheur mit sur la poitrine de Lethois la main qu’il avait libre, cette même main qui tout à l’heure, à cause d’elle, avait renoncé au vol abominable.

— Rien, dit-il : avant deux minutes, il rouvrira les yeux, quand ce ne serait que pour vous apercevoir !

Ensuite le départ…

Oscillant entre le Pêcheur et Marc, — enfin de retour — M. Lethois est amené près du break, hissé sur la banquette, calé au milieu de couvertures et d’oreillers. Pas un mot, un silence de funérailles ; on ne sait plus au juste si c’est un vivant ou un cadavre qu’on emmène.

Puis un claquement de fouet. Les chevaux s’ébrouent. Le Pêcheur sent tomber sur lui le sourire amical de Thérèse qui remercie, — est-ce bien elle ou lui qui devrait remercier ? — la voiture s’ébranle, s’en va, et la voici qui roule, emportant désormais pêle-mêle les arrivants, le moribond… Elle roule, lourde de destinées imprévues et de cœurs meurtris. Hier, ce matin encore, tous les êtres qu’elle porte s’ignoraient : la tourmente venue les a blottis dans le même refuge ; ils se serrent, ne souffrant plus qu’à peine de leur propre mal pour communier mieux dans une même pitié. Spectacle merveilleux pour qui sait voir : tant de vies secrètes, tant d’angoisses diverses unies dans un commun oubli pour venir à l’aide d’un pauvre égoïste qui agonise de son égoïsme ! Ainsi les lumières éparses d’une grande ville. Malgré que la rafale souffle, et que beaucoup vacillent, et que d’autres s’éteignent, une clarté monte au ciel, réconfortant au loin ceux qui, las de la route, seraient tentés de ne plus marcher…

Tout à coup, au bord du chemin, presque dans la volute de poussière qu’a laissée la voiture en tournant vers la grande route, une forme noire se dresse, une autre sort de la haie. Deux exclamations se répondent :

— Vous étiez là ! dit M. Taffin.

— Vous ici ! fait Mlle Peyrolles.

A peine reconnaissent-ils leurs voix. Mlle Peyrolles est sans chapeau, M. Taffin sans bréviaire. Mlle Peyrolles, pâle d’ordinaire, a les joues enflammées : M. Taffin a perdu cette fleur qui rosait sa face grasse, il est blafard et ses yeux luisent. En revanche, mus par un même instinct, tous deux regardent la maison de Lethois. Comme elle est calme, avec ses volets clos ! Quelle paix bienheureuse l’enveloppe ! Et une jalousie semblable les étreint. Parce qu’ils n’ont point reconnu Lethois dans la voiture, ils l’imaginent encore établi là-bas, tranquille, occupé de lui-même.

Cependant, devant cette maison, un homme aussi a l’air d’attendre. Inquiet, il scrute l’horizon, piétine, hésite ; enfin il se décide, il est en marche ! C’est le Pêcheur. Pourquoi rester dès lors qu’Elle n’est plus là, et qui le retient ? Son logis ?… un taudis. La rousse ?… ici ou là, facile à dépister. Les fourmis de Lethois ?… un conte idiot. Joie d’être sans feu ni lieu : on gîte où le désir vous pousse, aujourd’hui à Montaigut et demain où l’aimée vous appelle !

— Où va-t-il ? murmure Mlle Peyrolles, lorsqu’il a passé sans même soulever sa coiffe.

— Je l’ignore, réplique M. Taffin.

A mesure qu’elle s’éloigne, la silhouette du Pêcheur apparaît glorieuse sur la perspective de la route. Ses bras se balancent comme des ailes. Au-dessus de lui il n’y a que du ciel et les nuages que le vent chasse.

— A-t-il de la chance ! dit M. Taffin à voix basse.

Un pli d’amertume contracte alors la bouche de Mlle Peyrolles :

— Un heureux de la terre !

Ils en étaient là d’envier aussi ce vagabond !

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