ACTE DEUXIÈME
François Guizot translation
SCÈNE I
Un appartement à Ely-House.
GAUNT sur un lit de repos, LE DUC D'YORK, et d'autres personnes autour de lui.
GAUNT.--Le roi viendra-t-il? Pourrai-je rendre le dernier soupir en donnant de salutaires conseils à sa jeunesse sans appui?
YORK.--Cessez de vous tourmenter; ne forcez point votre poitrine, car c'est bien en vain que les conseils arrivent à son oreille.
GAUNT.--Oh! mais on dit que la voix des mourants captive l'attention comme une solennelle harmonie; que lorsque les paroles sont rares, elles ne sont guère jetées en vain, car ils exhalent la vérité ceux qui exhalent leurs paroles dans la douleur, et celui qui ne parlera plus est plus écouté que ceux auxquels la jeunesse et la santé ont appris à causer. On remarque plus la fin des hommes que leurs vies précédentes; de même que le coucher du soleil, la dernière phrase d'un air, la dernière saveur d'un mets agréable sont plus douces à la fin et se gravent mieux dans la mémoire que les choses passées depuis longtemps. Quoique Richard ait refusé d'écouter les conseils de ma vie, les tristes discours de ma mort peuvent encore vaincre la dureté de son oreille.
YORK.--Non, elle est bouchée par d'autres sons plus flatteurs, par exemple les éloges donnés à sa magnificence: on entend ensuite autour de lui des vers impurs dont les sons empoisonnés trouvent l'oreille de la jeunesse toujours ouverte pour les entendre; on l'entretient des modes de la superbe Italie, dont notre peuple cherche gauchement à singer, en les suivant de loin, les manières dans une honteuse imitation. Quelque part qu'il vienne de naître une frivolité dans le monde, quelque misérable qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit nouvelle, ne court-on pas aussitôt en étourdir l'oreille du roi? Tous les conseils arrivent trop tard là où la volonté se révolte contre les considérations de la raison. N'entreprends point de guider celui qui veut choisir son chemin lui-même. Il ne te reste qu'un souffle, et tu veux le perdre en vain!
GAUNT.--Il me semble que je suis un prophète nouvellement inspiré, et voici ce qu'en expirant je prédis de lui: La fougue insensée de cette ardeur de désordre ne saurait durer, car les incendies violents sont bientôt éteints, les petites ondées durent longtemps; mais les orages soudains sont bientôt finis. Celui qui donne trop continuellement de l'éperon fatigue bientôt sa monture; et la nourriture avidement engloutie étouffe celui qui la dévore: l'imprévoyante vanité, cormoran insatiable, consomme ses ressources et finit par se dévorer elle-même.--Ce noble trône des rois; cette île souveraine, cette terre de majesté, ce séjour de Mars, ce nouvel Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature elle-même pour s'y retrancher contre la contagion et contre le bras de la guerre; cette heureuse race d'hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d'argent qui, comme un rempart ou comme un fossé creusé autour d'une maison, la défend contre la jalousie des contrées moins fortunées; ce sol béni du ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre, cette nourrice, ce sein fécond en rois redoutés par la valeur de leur race, fameux par leur naissance, renommés par leurs exploits, que, pour le service de la chrétienté et l'honneur de la chevalerie ils ont portés loin de leur patrie, jusqu'au sépulcre qui est dans la rebelle Judée, le tombeau du fils de la bienheureuse Marie, la rançon de l'univers; cette chère, chère patrie, chérie pour sa réputation dans le monde entier, est maintenant (ah! je meurs de le prononcer) engagée à bail comme un fief ou une misérable ferme! L'Angleterre, ceinte d'une mer triomphante, dont le rivage rocailleux repousse les jaloux assauts de l'humide Neptune, est maintenant honteusement enchaînée par quelques taches d'encre et des liens de parchemin pourri.... cette Angleterre, qui était accoutumée à conquérir les autres, a fait d'elle-même une ignominieuse conquête. Ah! si ce scandale devait s'évanouir avec ma vie, combien me trouverais-je heureux de voir arriver la mort!
YORK.--Voilà le roi arrivé. Ménagez sa jeunesse: un jeune cheval bouillant, si l'on s'irrite contre lui, s'en irrite bien davantage.
LA REINE--Comment se porte notre noble oncle Lancastre?
RICHARD.--Eh bien, vieillard, comment cela va-t-il? comment se trouve le vieux Gaunt?
RICHARD.--Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom?
GAUNT.--Non, la misère se plaît à se jouer d'elle-même. Puisque tu as cherché à tuer mon nom dans ma personne; j'insulte à mon nom, grand roi, pour te flatter.
RICHARD.--Les mourants devraient-ils flatter les vivants?
GAUNT.--Non, non, mais les vivants flattent les mourants.
RICHARD.--Mais toi qui te meurs maintenant, tu prétends que tu me flattes?
GAUNT.--Oh! non, c'est toi qui te meurs, bien que je sois le plus malade.
RICHARD.--Moi, je suis en santé, je respire, et je te vois bien malade.
RICHARD.--Un imbécile lunatique à la tête faible qui te prévaux des priviléges de la maladie pour oser, chassant avec violence le sang royal de sa résidence naturelle, faire pâlir nos joues par ta morale glacée. Mais, j'en jure la majesté royale de mon trône, si tu n'étais pas le frère du fils du grand Édouard, ta langue, qui roule si grand train dans ta bouche, ferait rouler ta tête de dessus tes insolentes épaules.
GAUNT.--Fils de mon frère Édouard, oh! ne m'épargne pas parce que je suis le fils d'Édouard son père. Semblable au pélican, tu l'as déjà fait couler ce sang, tu l'as bu dans tes orgies. Mon frère Glocester, cette âme simple et de bonnes intentions (veuille le ciel l'admettre au nombre des âmes heureuses!), peut servir d'exemple et de témoignage pour démontrer que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'Édouard. Ligue-toi avec mon mal actuel, et que ta cruauté, comme la faux de la vieillesse, moissonne d'un coup une fleur depuis trop longtemps flétrie. Vis dans ta honte, mais que ta honte ne meure pas avec toi, et que ces paroles fassent ton supplice dans l'avenir!--Reportez-moi dans mon lit, et de mon lit à la tombe. Qu'ils aiment la vie ceux qui y trouvent de la tendresse et de l'honneur!
(Il sort emporté par les gens de sa suite.)
RICHARD.--Et ceux-là font bien de mourir qui sont vieux et chagrins. Tu es tous les deux, et par là le tombeau te convient doublement.
YORK.--Je supplie Votre Majesté de n'imputer ses paroles qu'à l'humeur de la maladie et de la vieillesse. Il vous aime, sur ma vie, et vous tient pour aussi cher qu'Henri duc d'Hereford, s'il était ici.
RICHARD.--C'est vrai, vous dites la vérité; son amour pour moi ressemble à celui d'Hereford; et le mien est comme le leur.... Que les choses soient ce qu'elles sont.
(Entre Northumberland.)
NORTHUMBERLAND.--Mon souverain, le vieux Gaunt se recommande au souvenir de Votre Majesté.
RICHARD.--Que dit-il maintenant?
NORTHUMBERLAND.--Rien vraiment. Tout est dit; sa langue est maintenant un instrument sans cordes: le vieux Lancastre a dépensé vie, paroles, et tout le reste.
YORK.--Qu'York soit après lui le premier qui fasse ainsi banqueroute! La mort, tout indigente qu'elle est, met un terme à des douleurs mortelles.
RICHARD.--Eh bien, quoi, mon oncle, qu'est-ce que c'est?
YORK.--O mon souverain, pardonnez-moi si c'est votre bon plaisir; sinon, content de n'être pas pardonné, je suis également satisfait. Quoi! vous voulez saisir et retenir en vos mains les droits souverains et les biens d'Hereford exilé? Gaunt n'est-il pas mort? Hereford n'est-il pas vivant? Gaunt ne fut-il pas un homme d'honneur? Henri n'est-il pas fidèle? Le père ne mérite-il pas un héritier? son héritier n'est-il pas un fils bien méritant? Si tu enlèves à Hereford ses droits, et au temps ses chartes et ses droits coutumiers, que demain ne succède donc plus à aujourd'hui; ne sois plus ce que tu es: car comment es-tu roi, si ce n'est par une descendance et une succession légitime? Maintenant devant Dieu, et Dieu me prescrit de dire la vérité, si par une injustice vous vous emparez de l'héritage d'Hereford, si vous mettez en question les lettres patentes présentées par ses mandataires pour revendiquer sa succession, et que vous refusiez l'hommage qu'il vous offre, vous attirez mille dangers sur votre tête, vous perdez mille coeurs bien disposés pour vous, et vous forcez la patience de mon attachement à des pensées que ne peuvent se permettre l'honneur et la fidélité.
RICHARD.--Pensez ce qu'il vous plaira: nous saisissons dans nos mains son argenterie, son argent, ses biens et ses terres.
YORK.--Je n'en serai pas témoin. Adieu, mon souverain.--Personne ne peut dire quelles seront les suites de ceci: mais d'injustes actions donnent lieu de présumer que leurs suites ne peuvent jamais être heureuses.
(Il sort.)
(Fanfares.--Sortent le roi, la reine, Bushy, Aumerle, Green et Bagot.)
NORTHUMBERLAND.--Eh bien, seigneur, le duc de Lancastre est donc mort?
ROSS.--Et vivant, car maintenant son fils est duc.
WILLOUGHBY.--De nom seulement, mais non quant au revenu.
NORTHUMBERLAND.--Il serait riche en titre et en fortune si la justice avait ses droits.
ROSS.--Mon coeur est grand, mais il rompra sous le silence avant que je donne à mes paroles la liberté de le décharger.
NORTHUMBERLAND.--Allons, dis ce que tu penses, et que la parole soit interdite pour jamais à celui qui répétera les tiennes pour te nuire!
WILLOUGHBY.--Ce que tu veux dire intéresse-t-il le duc d'Hereford? S'il en est ainsi, parle hardiment, ami: j'ai l'oreille fine pour entendre ce qui lui est bon.
NORTHUMBERLAND.--Par le ciel, c'est une honte de souffrir dans ce royaume en décadence qu'on lui fasse de semblables injustices, à lui prince du sang royal, et à tant d'autres de noble race. Le roi n'est plus lui-même; il se laisse lâchement gouverner par des flatteurs; et tout ce qu'ils voudront raconter par pure haine contre chacun de nous tous, le roi le poursuivra avec rigueur contre nous, notre vie, nos enfants et nos héritiers.
ROSS.--Il a ruiné les communes par des taxes accablantes, et il a tout à fait perdu leurs coeurs: il a, pour de vieilles querelles, condamné les nobles à des amendes, et il a aussi perdu, leurs coeurs.
WILLOUGHBY.--Et chaque jour on invente de nouvelles exactions, comme blancs seings, dons gratuits, et je ne sais pas quoi. Mais, au nom de Dieu, que devient tout cela?
NORTHUMBERLAND.--Ce n'est pas la guerre qui l'a consumé, car il n'a point fait la guerre: il a honteusement livré par contrat ce que ses ancêtres avaient conquis à force de coups: il a plus dépensé dans la paix qu'ils n'ont fait dans toutes leurs guerres.
ROSS.--Le comte de Wiltshire tient le royaume à ferme.
WILLOUGHBY.--Le roi s'est fait banqueroutier, comme un homme ruiné.
NORTHUMBERLAND.--L'opprobre et la destruction sont suspendus sur sa tête.
ROSS.--Malgré ses lourdes taxes, il n'aura point d'argent pour ces guerres d'Irlande, s'il ne le vole au duc banni.
NORTHUMBERLAND.--Son noble parent!--O roi dégénéré!--Mais, milords, nous entendons siffler cette horrible tempête, et nous ne cherchons aucun abri contre l'orage. Nous voyons les vents serrer de près nos voiles, et, sans songer à les carguer, nous nous laissons tranquillement périr.
ROSS.--Nous voyons le naufrage qui nous attend, et le danger est inévitable maintenant, parce que nous avons trop supporté les causes de notre perte.
NORTHUMBERLAND.--Non, il n'est point inévitable; à travers les yeux creusés de la mort même, je vois poindre la vie: mais je n'ose dire combien est proche la nouvelle de notre salut.
WILLOUGHBY.--Allons, fais-nous part de tes pensées, comme nous te faisons part des nôtres.
ROSS.--Northumberland, parle avec confiance; tous trois nous ne faisons qu'un avec toi; et en parlant, tes paroles demeurent comme des pensées. Sois donc sans crainte.
ROSS.--A cheval, à cheval! Propose tes doutes à ceux qui ont peur.
WILLOUGHBY.--Si mon cheval résiste, j'y serai le premier.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
La scène est toujours en Angleterre.--Un appartement dans le palais.
Entrent LA REINE, BUSHY, BAGOT.
BUSHY.--Madame, Votre Majesté est beaucoup trop triste. Vous avez promis au roi, en le quittant, d'écarter cette mélancolie dangereuse et d'entretenir la sérénité dans votre âme.
LA REINE.--Je l'ai promis pour plaire au roi; mais si je veux me plaire à moi-même, cela m'est impossible. Cependant je ne me connais aucun sujet pour accueillir un hôte tel que le chagrin, si ce n'est d'avoir dit adieu à un hôte aussi cher que me l'est mon cher Richard: et pourtant il me semble que quelque malheur, encore à naître, mais prêt à sortir du sein de la fortune, s'avance en ce moment vers moi: le fond de mon âme tremble de rien, et elle s'afflige de quelque chose de plus que de l'éloignement du roi mon époux.
BUSHY.--Chaque cause réelle de douleur a vingt ombres qui ressemblent au chagrin, sans l'être: l'oeil de l'affliction, terni par les larmes qui l'aveuglent, décompose une seule chose en plusieurs objets: comme ces peintures qui, vues de face, n'offrent que des traits confus, et qui, regardées obliquement, présentent des formes distinctes; ainsi Votre chère Majesté, considérant de côté le départ du roi, y voit à déplorer des apparences de chagrins en dehors de lui, et qui, vues telles qu'elles sont, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi, reine trois fois gracieuse, ne pleurez rien de plus que le départ de votre seigneur: il n'y a rien de plus à voir, ou si vous voyez quelque chose c'est de l'oeil trompeur du chagrin, qui dans les maux réels pleure des maux imaginaires.
LA REINE.--Cela peut être, mais mon coeur me persuade intérieurement qu'il en est autrement: quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher d'être triste, et si mortellement triste que, quoique en pensant je ne m'arrête à aucune pensée, mon âme frémit et succombe sous ce pesant néant.
BUSHY.--Ce n'est rien, gracieuse dame, qu'un caprice de l'imagination.
LA REINE.--C'est tout autre chose; car l'imagination prend naissance de quelque chagrin qui lui sert d'ancêtre, et je ne suis pas dans ce cas. Ou le chagrin que j'éprouve est né sans cause, ou d'une véritable cause est né pour moi un chagrin sans réalité. Je possède déjà ce qui doit me revenir, mais comme une chose encore inconnue, que je ne puis nommer; c'est un malheur sans nom que je sens.
(Entre Green.)
GREEN.--Que le ciel conserve Votre Majesté!--Et vous, messieurs, je suis bien aise de vous rencontrer.--J'espère que le roi n'est pas encore embarqué pour l'Irlande.
LA REINE.--Et pourquoi l'espères-tu? Il vaut mieux espérer qu'il l'est; car ses desseins exigent de la célérité, et c'est sur cette célérité que se fondent nos espérances. Pourquoi donc espères-tu qu'il n'est pas embarqué?
GREEN.--C'est qu'il aurait pu, lui en qui nous espérons, ramener ses troupes sur leurs pas, et changer en désespoir les espérances d'un ennemi débarqué en force dans ce royaume. Le banni Bolingbroke se rappelle lui-même, et, les armes à la main, est arrivé en sûreté jusqu'à Ravensburg.
LA REINE.--Que le Dieu du ciel nous en préserve!
GREEN.--Oh! madame, cela n'est que trop vrai! et ce qu'il y a de plus fâcheux encore, c'est que lord Northumberland, son jeune fils Henry Percy, les lords Ross, Beaumont, et Willoughby, ont couru le rejoindre avec tous leurs puissants amis.
BUSHY.--Pourquoi n'avez-vous pas déclaré traîtres Northumberland et tout le reste de cette faction rebelle?
GREEN.--Nous l'avons fait; et aussitôt le comte de Worcester a brisé son bâton, a remis sa dignité de grand maître d'hôtel, et tous les officiers de la maison du roi ont volé avec lui vers Bolingbroke.
LA REINE.--Ainsi, Green, c'est vous qui êtes la sage-femme de mon malheur; et Bolingbroke est le funeste héritier qu'avait conçu mon chagrin. Enfin mon âme a enfanté son monstre; et, comme une mère encore haletante après sa délivrance, j'accumule douleurs sur douleurs et chagrins sur chagrins.
BUSHY.--Ne désespérez pas, madame.
LA REINE.--Et qui peut m'en empêcher? Oui, je désespère et me déclare ennemie de la trompeuse espérance; c'est une flatteuse, une parasite qui retient les pas de la mort, qui dissoudrait doucement les liens de la vie, si la perfide espérance ne faisait traîner nos derniers moments.
(Entre York.)
GREEN.--Voici le duc d'York.
LA REINE.--Avec l'armure de la guerre sur ses épaules vieillies. Oh! ses regards sont remplis de soucis inquiets!--Mon oncle, au nom du ciel, dites-nous des paroles consolantes.
YORK.--Si je le faisais, je mentirais à mes pensées: les consolations sont dans le ciel, et nous sommes sur la terre où l'on ne trouve que croix, peines et chagrins. Votre mari est allé sauver au loin ce que d'autres vont lui faire perdre ici. Il m'a laissé pour être l'appui de son royaume, moi qui, affaibli par l'âge, ne puis me soutenir moi-même! La voici arrivée l'heure de maladie amenée par ses excès! c'est maintenant qu'il va faire l'épreuve des amis qui l'ont flatté.
(Entre un serviteur.)
LE SERVITEUR.--Milord, votre fils était parti avant que j'arrivasse.
YORK.--Il était parti? A la bonne heure; que tout aille comme cela voudra. La noblesse a déserté; les communes sont froides, et je crains bien qu'elles ne se révoltent et ne se déclarent pour Hereford. Mon ami, va à Plashy trouver ma soeur Glocester; dis-lui de m'envoyer sur-le-champ mille livres.--Tiens, prends mon anneau.
LE SERVITEUR.--Milord, j'avais oublié de le dire à Votre Seigneurie, j'y suis entré aujourd'hui en passant par là--Mais je vais vous affliger si je vous dis le reste.
YORK.--Quoi, misérable?
LE SERVITEUR.--Une heure avant mon arrivée, la duchesse était morte.
(York et la reine sortent.)
BUSHY.--Les vents sont favorables pour porter des nouvelles en Irlande, mais aucune n'en arrive.--Quant à nous, lever une armée proportionnée à celle de l'ennemi, c'est ce qui nous est tout à fait impossible.
GREEN.--D'ailleurs, de l'attachement qui nous unit étroitement au roi, il n'y a pas loin à la haine de ceux qui n'aiment pas le roi.
BAGOT.--Oui, la haine de ces communes indécises; car leur affection loge dans leur bourse: quiconque la vide remplit d'autant leur coeur d'une haine mortelle.
BUSHY.--Et c'est pourquoi le roi est généralement condamné.
BAGOT.--Si le jugement dépend d'eux, nous le sommes aussi, nous qui avons toujours été près du roi.
GREEN.--Eh bien, pour moi, je vais m'aller réfugier dans le château de Bristol; le comte de Wiltshire y est déjà.
BUSHY.--Je m'y rendrai avec vous; car ces détestables communes ne feront pas grand'chose pour nous, si ce n'est de nous mettre tous en pièces comme des chiens.--Venez-vous avec nous?
BAGOT.--Non: je me rends, en Irlande, auprès de Sa Majesté.--Adieu; si les pressentiments du coeur ne sont pas vains, nous voilà trois ici qui nous séparons pour ne jamais nous revoir.
BUSHY.--Cela dépend du succès qu'aura York pour chasser Bolingbroke.
GREEN.--Hélas! ce pauvre duc! il entreprend là une tâche.... C'est comme s'il voulait boire l'Océan jusqu'à la dernière goutte, ou compter ses grains de sable.--Pour un qui va combattre avec lui, il en désertera mille.
BUSHY.--Adieu tout de suite pour cette fois, pour tous et pour toujours.
GREEN.--Bon! nous pouvons nous retrouver encore.
BAGOT.--Jamais, je le crains.
SCÈNE III
Les landes du comté de Glocester.
Entrent BOLINGBROKE et NORTHUMBERLAND avec des troupes.
BOLINGBROKE.--Combien y a-t-il encore d'ici à Berkley, milord?
NORTHUMBERLAND.--En vérité, noble seigneur, je suis absolument étranger dans le comté de Glocester. La hauteur de ces montagnes sauvages, la rudesse de ces chemins inégaux, allongent nos milles et augmentent la fatigue; et cependant l'agrément de votre conversation a été comme du sucre et a rendu ces mauvais chemins doux et délicieux. Mais je songe quelle fatigue éprouveront Ross; et Willoughby dans leur route de Ravensburg à Costwold, où ils n'auront pas votre compagnie qui, je vous le proteste, a tout à fait trompé pour moi l'ennui et la longueur du voyage. Mais le leur est adouci par l'espérance de jouir de l'avantage que je possède actuellement; et l'espérance du plaisir est, à peu de chose près, un plaisir égal à celui de la jouissance. Ce sentiment abrégera le chemin pour les deux seigneurs fatigués, comme l'a abrégé pour moi la jouissance présente de votre noble compagnie.
BOLINGBROKE.--Ma compagnie vaut beaucoup moins que vos paroles obligeantes.--Mais qui vient à nous?....
(Entre Henri Percy.)
NORTHUMBERLAND.--C'est mon fils, le jeune Percy, envoyé par mon frère Worcester, de quelque lieu qu'il arrive.--Henri, comment se porte votre oncle?
PERCY.--Je pensais, milord, que vous me donneriez de ses nouvelles.
NORTHUMBERLAND.--Comment, n'est-il pas avec la reine?
PERCY.--Non, mon bon seigneur, il a abandonné la cour, brisé les insignes de sa dignité, et dispersé la maison du roi.
NORTHUMBERLAND.--Quelle a été sa raison? Il n'avait pas cette intention la dernière fois que nous nous sommes entretenus ensemble.
PERCY.--C'est parce que Votre Seigneurie a été déclarée traître. Quant à lui, milord, il est allé à Ravensburg offrir ses services au duc d'Hereford; et il m'a envoyé par Berkley pour découvrir quelles étaient les forces que le duc d'York y avait rassemblées, avec ordre de me rendre ensuite à Ravensburg.
NORTHUMBERLAND.--Eh bien, mon enfant, est-ce que vous avez oublié le duc d'Hereford?
PERCY.--Non, mon bon seigneur, car je n'ai pu oublier ce que je n'ai jamais eu à me rappeler. Je ne sache pas l'avoir jamais vu de ma vie.
NORTHUMBERLAND.--Eh bien, apprenez à le connaître aujourd'hui. Voilà le duc.
PERCY.--Mon gracieux seigneur, je vous offre mes services tels qu'ils sont; je suis jeune, neuf et faible encore, mais les années, en me mûrissant, pourront rendre mes services plus utiles et plus dignes de votre approbation.
BOLINGBROKE.--Je te remercie, aimable Percy; et sois certain que je regarde comme mon plus grand bonheur de posséder un coeur qui se souvient de ses bons amis. A mesure que ma fortune croîtra avec ton affection, elle deviendra la récompense de cette affection fidèle. Mon coeur fait ce traité, et ma main le scelle ainsi.
NORTHUMBERLAND.--Quelle est la distance d'ici à Berkley, et quels sont les mouvements qu'y faits le bon vieux York avec ses hommes de guerre?
PERCY.--Là-bas, près de cette touffe d'arbres, est la forteresse, défendue par trois cents hommes, à ce que j'ai ouï dire; et là sont renfermés les lords d'York, Berkley et Seymour. On n'y compte aucun autre homme de nom et distingué par sa noblesse.
(Entrent Ross et Willoughby.)
NORTHUMBERLAND.--Voici les lords de Ross et Willoughby: leurs éperons sont tout sanglants, et leur visage est enflammé de la course.
BOLINGBROKE.--Soyez les bienvenus, milords: je sens bien que votre amitié s'attache aux pas d'un traître banni. Toute ma richesse se borne encore à des remercîments sans effets, qui, devenus plus riches, sauront récompenser votre amour et vos travaux.
ROSS.--Très-noble seigneur, votre présence nous fait riches.
WILLOUGHBY.--Et elle surpasse de beaucoup la fatigue que nous avons subie pour en jouir.
BOLINGBROKE.--Recevez encore des remercîments, seul trésor du pauvre, le seul d'où je puisse tirer mes bienfaits, jusqu'à ce que ma fortune, au berceau, ait acquis des années.--Mais qui vient à nous?
(Entre Berkley.)
NORTHUMBERLAND.--C'est, si je ne le trompe, lord Berkley.
BERKLEY.--Milord d'Hereford, c'est à vous que s'adresse mon message.
BOLINGBROKE.--Milord, je ne réponds qu'au nom de Lancastre, et je suis venu chercher ce nom en Angleterre: il faut que je trouve ce titre dans votre bouche avant que je réponde à rien de ce que vous pourrez me dire.
BERKLEY.--Ne vous méprenez pas sur mes paroles, milord: ce n'est pas mon intention d'effacer aucun de vos titres d'honneur.--Je viens vers vous, milord.... (ce que vous voudrez), de la part du très-glorieux régent de ce royaume, le duc d'York, pour savoir ce qui vous excite à profiter de l'absence du roi pour troubler la paix de notre pays avec des armes forgées dans son sein.
(Entre York avec sa suite.)
BOLINGBROKE, à Berkley.--Je n'aurai pas besoin de transmettre par vous ma réponse: voilà Sa Seigneurie en personne. (Il fléchit le genou.)--Mon noble oncle!
YORK.--Que je voie s'abaisser devant moi ton coeur et non tes genoux, dont le respect est faux et trompeur.
BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle!....
BOLINGBROKE.--Mon gracieux oncle, faites-moi connaître ma faute, et quelle en est la nature et la gravité.
YORK.--Elle est de la nature la plus grave.--Une révolte ouverte et une trahison détestable! Tu es un homme banni, et tu reviens ici avant l'expiration du terme de ton exil, bravant ton souverain les armes à la main!
BOLINGBROKE.--Quand je fus banni, j'étais Hereford banni, mais maintenant je reviens Lancastre: et mon digne oncle, j'en conjure Votre Grâce, examinez d'un oeil impartial les injures que j'ai souffertes. Vous êtes mon père, car il me semble qu'en vous je vois vivre encore le vieux Gaunt; ô vous donc, mon père, souffrirez-vous que je reste condamné au sort d'un vagabond errant, mes droits et mon royal héritage arrachés de mes mains par la violence et abandonnés à des prodigues parvenus? A quoi me sert donc ma naissance? Si le roi mon cousin est roi d'Angleterre, il faut bien m'accorder que je suis duc de Lancastre. Vous avez un fils, Aumerle, mon noble parent: si vous étiez mort le premier, et qu'il eût été foulé aux pieds comme moi, il aurait retrouvé dans son oncle Gaunt un père pour poursuivre l'injustice et la mettre aux abois. On me refuse le droit de poursuivre la mise en possession de mes biens, comme j'y suis autorisé par mes lettres patentes, tous les biens de mon père ont été saisis et vendus, et, comme tout le reste, mal employés! Que vouliez-vous que je fisse? Je suis un sujet, et je réclame la loi; on me refuse des fondés de pouvoir; je viens donc réclamer en personne l'héritage qui me revient par légitime descendance.
NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a été trop indignement traité.
ROSS.--Il dépend de Votre Grâce de lui rendre justice.
WILLOUGHBY.--Des hommes indignes se sont agrandis à ses dépens.
YORK.--Messeigneurs d'Angleterre, laissez-moi vous parler.--J'ai ressenti les outrages faits à mon cousin, et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui faire rendre justice: mais venir ainsi avec des armes menaçantes, en s'ouvrant soi-même un chemin l'épée à la main, en cherchant à reconquérir ses droits par l'injustice, cela ne se peut pas.--Et vous qui le soutenez dans cette conduite, vous favorisez la révolte et vous êtes tous des rebelles.
NORTHUMBERLAND.--Le noble duc a fait serment qu'il ne revenait que pour revendiquer ce qui lui appartient: sa cause est si juste que nous avons tous solennellement juré de lui prêter notre secours, et que celui de nous qui violera son serment ne voie jamais la joie.
YORK.--Allons, allons, je vois quelle sera l'issue de cet armement. Je n'y puis rien, il faut que je le confesse; mon pouvoir est faible, et tout m'a été laissé en mauvais état. Si je le pouvais, j'en jure par Celui qui m'a donné la vie, je vous ferais tous arrêter et vous obligerais à implorer la souveraine miséricorde du roi; mais, puisque je ne le puis, je vous déclare que je reste neutre; ainsi, adieu, à moins qu'il ne vous plaise d'entrer dans le château, et d'y prendre du repos cette nuit.
BOLINGBROKE.--C'est une offre, mon oncle, que nous accepterons volontiers; mais il faut que nous persuadions à Votre Grâce de venir avec nous au château de Bristol, qu'on dit occupé par Bushy, Bagot et leurs complices, ces chenilles de l'État, que j'ai fait serment d'abattre et de détruire.
YORK.--Il pourrait se faire que j'allasse avec vous. Mais non, cependant, j'y réfléchirai, car j'ai de la répugnance à enfreindre les lois de notre patrie. Vous n'êtes ni mes amis ni mes ennemis, mais vous êtes les bienvenus chez moi: je ne veux plus prendre souci de choses auxquelles on ne peut plus porter remède.
SCÈNE IV 17
Un camp dans le pays de Galles.
Entrent SALISBURY et UN CAPITAINE.
LE CAPITAINE.--Lord Salisbury, nous avons attendu dix jours, et nous avons eu bien de la peine à tenir nos compatriotes rassemblés; et cependant nous ne recevons aucune nouvelle du roi: en conséquence, nous allons nous disperser; adieu.
SALISBURY.--Attends encore un jour, fidèle Gallois, le roi met toute sa confiance en toi.
LE CAPITAINE.--On croit le roi mort. Nous ne resterons pas davantage: les lauriers dans nos campagnes se sont tous flétris; des météores viennent effrayer les étoiles fixes du firmament; la pâle lune jette sur la terre une lueur sanglante, et des prophètes au visage hâve annoncent tout bas, d'effrayants changements: les riches ont l'air triste, et les coquins dansent et sautent de joie, les uns dans la crainte de perdre ce qu'ils possèdent, les autres dans les espérances que leur offre la violence et la guerre. Ces signes présagent la mort ou la chute des rois.--Adieu: nos compatriotes sont partis et déjà loin, bien persuadés que leur roi Richard est mort.
(Il sort.)
SALISBURY.--Ah! Richard, c'est avec une douleur profonde que je vois ta gloire, comme une étoile filante, s'abîmer du firmament sur la misérable terre. Ton soleil descend en pleurant vers l'humble couchant, annonçant les orages, les maux et les troubles à venir. Tes amis ont fui et se sont joints à tes ennemis; et le cours de tous les événements te devient contraire.
(Il sort.)
FIN DU SECOND ACTE.