CHAPITRE VIII ORGANISATION SOCIALE : L’ÉTAT ET L’ÉDUCATION.
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I
Montesquieu ne s’est jamais occupé de questions d’éducation dans un grand détail, non plus, du reste, que Voltaire. Il se contente de dire que dans les monarchies toute l’éducation tend à développer le sentiment de l’honneur et y doit tendre et que cette culture amène « à mettre dans les vertus une certaine noblesse, dans les mœurs une certaine franchise, dans les manières une certaine politesse » ; — que dans les États despotiques l’éducation tend à entretenir une profonde ignorance ; car « l’extrême obéissance suppose de l’ignorance chez celui qui obéit et aussi chez celui qui commande : il n’a pas à délibérer, à douter, à raisonner ; il n’a qu’à vouloir » et par conséquent dans ces sortes d’État « l’éducation est nulle » ; — enfin que dans le gouvernement républicain on a besoin de toute la puissance de l’éducation, puisque ce gouvernement est fondé sur la « vertu politique », puisque cette vertu est « l’amour des lois et de la patrie », puisque cette vertu est un « renoncement à soi-même » et puisque cette vertu ne peut naître que d’une éducation attentive à l’inspirer sans cesse ; et il va sans dire qu’elle sera inspirée beaucoup plus par l’exemple des pères que par n’importe quel enseignement ; car « on est maître de donner à ses enfants ses connaissances ; mais on l’est encore plus de leur donner ses passions ».
II
Ce n’est pas dans l’Émile qu’il faut chercher les idées de Rousseau relativement au rôle de l’État dans l’éducation ; car, intentionnellement, l’auteur a écarté l’État de la question. L’idée fondamentale de l’Émile est précisément qu’il faut soustraire l’enfant à la société, qui ne pourrait que le corrompre ; et par conséquent l’État n’intervient en aucune façon dans l’éducation qu’on donne à Émile. Dans l’Émile, Rousseau suppose un père de famille du XVIIIe siècle, qui, convaincu que la société dont il fait partie est complètement gangrenée, que lui-même ne pourrait donner à son fils que des défauts, des vices, des sentiments faux et des idées fausses, confie son fils à un ange, non pas pour l’instruire, car il ne faut pas enseigner, mais pour surveiller et guider très légèrement dans cet enfant le développement naturel du cœur et de l’esprit. L’État, non seulement n’a aucun rôle dans cette affaire, mais c’est aussi loin de lui que possible qu’il faut tenter de mener à bien cette expérience.
Mais dans le Gouvernement de Pologne Rousseau a exposé un système tout différent. Il est sorti de l’idéal et a condescendu à se mettre comme à la portée de la pratique et à coopérer à ce qui est possible. Aussi, dès les premiers mots, revient-il droit à Montesquieu, dont évidemment il se souvient, et qu’il copie ou plutôt qu’il traduit en style oratoire : « C’est ici l’article important. C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant en ouvrant les yeux doit voir la patrie, et jusqu’à la mort, ne doit plus voir qu’elle. Tout vrai républicain suce avec le lait de sa mère l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence ; il ne voit que la Patrie ; il ne vit que pour elle. Sitôt qu’il est seul, il est nul ; sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus ; et s’il n’est pas mort, il est pis. »
En conséquence, dans les écoles, on n’étudiera que la Patrie, son histoire, sa géographie, ses productions, ses mœurs, ses lois. En conséquence, la loi « réglera la matière, l’ordre et la forme des études ». En conséquence encore, on ne confiera pas ou on n’abandonnera point la fonction d’enseigner « à des étrangers et à des prêtres ». On ne la confiera pas non plus à des hommes de métier : « Gardez-vous de faire un métier de l’état de pédagogue. » On la confiera à des citoyens « tous mariés, s’il est possible, tous distingués par leurs mœurs, leur probité, leur bon sens, leurs lumières » et qui ne professeront qu’un certain temps, pour s’élever ensuite à des emplois « moins pénibles et plus éclatants ». Comme les magistrats, les professeurs doivent être des politiciens stagiaires. « Cette maxime est la clef d’un grand ressort dans l’État. »
Cette éducation, ainsi comprise et ainsi organisée, doit être intégrale, au moins pour les gentilshommes, c’est-à-dire que le plus pauvre des gentilshommes polonais doit avoir le droit de faire donner à ses fils l’éducation la plus élevée et la plus complète : « Je n’aime point ces distinctions de collèges et d’académies, qui font que la noblesse riche et la noblesse pauvre sont élevées différemment et séparément. Tous étant égaux par la constitution de l’État doivent être élevés ensemble et de la même manière ; et si l’on ne peut établir une éducation publique tout à fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les pauvres puissent payer. »
III
Voltaire n’a jamais parlé d’éducation que pour dire, comme nous l’avons rapporté ailleurs, qu’il n’était pas mauvais que les Jésuites élevassent les petits Français concurremment avec les Universités, parce que « l’émulation est une belle chose ». — Il déplore, en un endroit, l’esprit de routine qui est celui de l’Université de Paris et des autres, encore en 1735 : « A l’égard de notre Université, elle ne sait pas encore ce que c’est que Newton. C’est une chose déplorable qu’il ne soit jamais sorti un bon livre des Universités de France et qu’on ne puisse seulement trouver chez elles une instruction passable de l’astronomie, tandis que l’université de Cambridge produit tous les jours des livres admirables de cette espèce. Aussi, ce n’est pas sans raison que les étrangers regardent la France comme la crème fouettée de l’Europe. Je souhaiterais que les Jésuites, qui ont les premiers fait entrer les mathématiques dans l’instruction des jeunes gens, fussent aussi les premiers à enseigner des vérités si sublimes, qu’il faudra bien qu’ils enseignent un jour, quand il n’y aura plus d’honneur à les connaître, mais seulement de la honte à les ignorer. »
Il a jeté quelque part, sur l’éducation des filles, une boutade qui est piquante, un peu amère, non sans bon sens, et qu’on peut relever pour mémoire et divertissement : « … Vous êtes bien raisonnable pour votre âge. Comment pouvez-vous avoir un tel empire sur vous-même ? — Ce que j’ai de raison, je le dois à l’éducation que m’a donnée ma mère. Elle ne m’a point élevée dans un couvent, parce que ce n’est point dans un couvent que j’étais destinée à vivre… J’entends dire que dans ces couvents, comme dans la plupart des collèges où les jeunes gens sont élevés, on n’apprend guère que ce qu’il faut oublier pour toute sa vie ; on ensevelit dans la stupidité les premiers de nos beaux jours. Vous ne sortez guère de votre couvent que pour être promise à un inconnu qui vient vous épier à la grille ; quel qu’il soit, vous le regardez comme un libérateur, et fût-ce un singe, vous vous croyez trop heureuse ; vous vous donnez à lui sans le connaître, vous vivez avec lui sans l’aimer et bientôt après les deux parties se repentent. Ma mère m’a crue digne de penser de moi-même et de choisir un jour un époux moi-même. Si j’étais née pour gagner ma vie, elle m’aurait appris à réussir dans les ouvrages convenables à mon sexe ; née pour vivre dans la société, elle m’a fait instruire de bonne heure dans tout ce qui regarde la société ; elle a formé mon esprit, en me faisant craindre les écueils du bel esprit ; elle m’a menée à tous les spectacles choisis qui peuvent inspirer le goût sans corrompre les mœurs… et j’ose dire que ces instructions, qu’on ne regarde que comme des amusements, m’ont été plus utiles que les livres. Enfin ma mère m’a toujours regardée comme un être pensant, dont il fallait cultiver l’âme et non comme une poupée qu’on ajuste, qu’on montre et qu’on renferme le moment d’après. »