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La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire

CHAPITRE III DE L’AUTORITÉ.

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Il faut dans une société une autorité qui commande, c’est-à-dire, d’une part qui dispose de la partie des forces qu’ont abandonnée les individus pour former une force commune ; d’autre part qui, par lois, décrets ou ordonnances, dirige les individus vers le bien commun. Dans la nation que nous supposons constituée, où sera l’autorité ?

La plupart des hommes croient que l’autorité est une volonté. Volonté d’un homme commandant à des millions d’hommes selon son jugement, sa réflexion ou son caprice. — Volonté d’un groupe d’hommes commandant après délibération à tout le reste du peuple selon ce qu’ils ont jugé utile. — Volonté du peuple tout entier, c’est-à-dire de la majorité du peuple, signifiée à un pouvoir central, ramassée par lui et renvoyée par lui au peuple tout entier et à chacun des individus qui le composent.

I

Pour Montesquieu l’autorité n’est point une volonté ; ce n’est la volonté de personne. L’autorité c’est la raison. Il aurait signé l’axiome de Royer-Collard : « Où est la souveraineté ? — Il n’y a pas de souveraineté. »

Ce qui doit gouverner c’est la Raison. Mais où la chercher ? Précisément dans ce qui n’a pas le caractère d’une volonté, laquelle peut être une passion et même l’est toujours. Dans quoi donc ? Dans la pensée réfléchie, durable, permanente, comme refroidie et consistante, d’une nation. C’est cette pensée qu’on appelle la Loi. La Loi seule doit gouverner. Mais non pas la Loi qui vient d’être faite, ou du moins il faut le moins possible être gouverné par cette loi-là. La Loi qui vient d’être faite, c’est une volonté qui peut être, elle aussi, capricieuse, passionnée et éphémère. La loi véritable c’est la loi ancienne, celle que n’a pas faite la génération qui lui obéit, celle qui a subi l’épreuve du temps et qui est telle qu’en lui obéissant c’est à la réflexion et à l’expérience, c’est-à-dire à la raison, qu’on obéit. — La loi véritable, quand celle qui précède ne suffit pas, ce qui arrive, c’est au moins la loi très délibérée, très discutée et par plusieurs corps délibérants qui ont des intérêts divers et qui se tempèrent et se contrebalancent les uns les autres. — Voilà dans quelles conditions on obéit, non pas à une volonté, ce qui a toujours des chances d’être très mauvais, de qui que cette volonté parte, mais à quelque chose qui ressemble à la raison. Les gouvernements où l’on obéit à une volonté ne sont tous que des variétés du despotisme ; les gouvernements où l’on obéit à la loi sont des gouvernements rationnels.

Le gouvernement despotique est le gouvernement naturel, quelque goût que les hommes aient pour être libres, parce qu’il est très facile à établir. Il « saute pour ainsi dire aux yeux ; il est uniforme partout. Il ne faut que des passions pour l’établir. Tout le monde est bon pour cela. « Le gouvernement rationnel doit combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir. » C’est « un chef-d’œuvre de législation » très malaisé à disposer.

Despotisme proprement dit, Royauté tempérée, Aristocratie, Démocratie, ne sont donc que des variétés de despotisme. Seulement il y a entre eux des degrés. La Royauté tempérée, celle de France en 1740, est certainement un despotisme ; cependant elle a une constitution ; elle a des lois fondamentales, qu’elle viole quand elle veut, il est vrai ; mais qui encore existent, ce qui est quelque chose. C’est un frein moral ; c’est un texte aussi sur lequel s’appuient ceux qui réclament. C’est une limite, très flottante ; et une barrière, très ployable ; mais c’est une limite et une barrière. — Ajoutons que c’est un peu par politesse que Montesquieu établit une différence entre la Royauté française et le despotisme oriental.

L’Aristocratie est un despotisme ; cependant elle suppose délibération. Une volonté gouverne ; mais une volonté qui est le résultat d’une discussion. L’aristocratie vaut déjà mieux que le despotisme pur et simple.

La Démocratie est un despotisme ; elle est même un despotisme très rigoureux. A la vérité elle comporte délibération et en cela elle est très supérieure au despotisme pur et simple ; seulement elle prend des décisions qui ont éminemment le caractère de volontés. Elle ne délibère pas, elle obéit à des passions, à de grands courants d’opinion, à des coups de vent. Rien n’est moins rationnel, rien n’est moins propre à constituer la loi, telle qu’elle doit être. De plus la démocratie n’exécute pas ses volontés ; elle charge de les exécuter un gouvernement central qui les ramasse en quelque sorte et les lui renvoie. Ce pouvoir central les lui renvoie si modifiées à son gré, que la démocratie finit par être gouvernée non point même par la volonté de sa majorité, mais par une volonté qui lui est presque totalement étrangère, et le despotisme proprement dit, ou à très peu près, est rétabli.

Enfin la démocratie a exactement le même inconvénient que l’aristocratie. Dans toute nation il y a nécessairement deux parties distinctes : le peuple et les gens distingués par la naissance, la richesse et les honneurs. En aristocratie ceux-ci gouvernent et souvent font peser les charges de l’État sur le peuple. En démocratie le peuple croit gouverner ; et on lui plaît en opprimant les gens de haut et moyen étage : « Il y a toujours dans un État des gens distingués par la naissance, les richesses et les honneurs ; mais s’ils étaient confondus parmi le peuple et s’ils n’y avaient qu’une voix comme les autres, la liberté commune serait leur esclavage et ils n’auraient aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart des résolutions seraient contre eux. »

Il y a donc ce premier inconvénient que dans la démocratie une partie importante de la nation est sûrement opprimée, comme, sous le régime aristocratique, une partie, importante aussi, de la nation est opprimée quand les patriciens sont des imbéciles ; — et il y a cet autre inconvénient qu’en démocratie les classes supérieures et moyennes étant opprimées et voyant que « la plupart des résolutions sont prises contre eux », ne tiennent pas du tout à la liberté publique et, à défaut d’aristocratie, ne souhaitent qu’un tyran intelligent. C’est ce qui explique pourquoi les démocraties mènent presque toujours au despotisme proprement dit : c’est que, d’une part, le peuple y répugne très peu ; et que d’autre part les hommes qui de soi y répugnent le plus, en démocratie n’ont plus aucune raison d’y être hostiles.

Souveraineté arbitraire d’un seul, souveraineté d’un seul tempérée par l’existence de lois à peu près respectées, souveraineté d’une élite, souveraineté du peuple, sont donc des formes diverses, mais non pas très différentes, du despotisme ; il n’y a de libre, comme l’a dit Bossuet parlant des Romains, « qu’un peuple où personne n’est sujet que de la loi et où la loi est plus puissante que tout le monde. » Il n’y a de libre qu’un peuple où il n’y a pas de souveraineté, où il n’y a pas de volonté qui commande et où l’on n’obéit qu’à la Raison exprimée par la Loi.

Comment arriver à constituer un État qui réalise cet idéal ou qui en approche ?

C’est moins difficile qu’on ne croirait. D’abord, et c’est le plus grand point, et quand cela n’existe pas il ne faut pas même songer à constituer ou à maintenir un état, il faut de la « vertu », c’est-à-dire du patriotisme ; car le patriotisme consiste précisément à ne pas vouloir obéir à des volontés, fût-ce même à la sienne, mais à la raison ; les volontés particulières, et par cela il faut entendre même une volonté universelle, mais qui peut être éphémère, n’étant point faites pour bien gouverner un corps éternel, une nation qui vit dans le passé, dans le présent et déjà dans l’avenir, puisque gouverner c’est prévoir.

Il faut donc du patriotisme, c’est-à-dire du désintéressement, c’est-à-dire de la vertu pour obéir à cette raison nationale et pour se gouverner ou se laisser gouverner selon les intérêts du présent, selon les traditions du passé et selon les intérêts de l’avenir. Ainsi se sont gouvernés ou se sont laissés gouverner par instinct patriotique, quelquefois très confus, mais sûrement par instinct patriotique, tous les peuples qui ont duré.

Il faut ensuite n’obéir qu’à la loi, d’une part, et d’autre part, pour ce qui est des choses circonstancielles où un ordre circonstanciel et particulier doit intervenir, il ne faut obéir qu’à des chefs qui ne s’inspirent que de la Loi. Et par Loi nous avons vu ce qu’il faut entendre. Il n’y a de loi qu’ancienne. Une loi nouvelle est une volonté. Elle peut être bonne ; elle n’est pas rationnelle. Elle peut n’être qu’un caprice de despotisme soit personnel, soit aristocratique, soit populaire. Il faut toujours être gouverné par des lois éprouvées par le temps et l’usage ou par des ordres directement inspirés de ces lois-là. Donc il faut un corps constitué qui ait le dépôt des lois, qui les connaisse, qui les conserve, qui les défende et qui ait le droit de s’opposer à tout ce qui leur est contraire, à tout ce qui est proposé en oubli ou en mépris d’elles. Ceci est la pierre angulaire même de la constitution d’un peuple libre.

De plus il faut, entre le pouvoir central, quel qu’il soit, et le peuple, tout un degré de « pouvoirs intermédiaires » qui — d’une part maintiennent les traditions, c’est-à-dire la raison nationale ; — d’autre part contiennent, arrêtent et répriment les empiétements du pouvoir central ; — d’autre part fassent descendre le commandement du haut en bas comme par des canaux qui le tempèrent au lieu de le laisser tomber brusquement et lourdement de tout son poids ; — d’autre part enfin aient le dépôt des libertés, comme un autre corps a le dépôt des lois, et soient comme des enseignements, des instituts et des collèges de liberté.

Ces corps intermédiaires dans l’ancienne monarchie, c’étaient la noblesse, le clergé, la magistrature, les corporations ouvrières. Ils peuvent être tout autre chose. C’est tout ce qui dans une nation est constitué, tout ce qui a une organisation à soi en dehors de l’organisation générale, tout ce qui est en soi un organisme viable, vivant et durable. C’est en un mot tout ce que le langage populaire appelle corps aristocratiques, d’un mot très impropre ; car une aristocratie c’est une oligarchie ; c’est, au milieu d’un peuple, un certain nombre d’hommes qui concentrent en eux, à l’exclusion des autres, les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif ; et les corps intermédiaires n’ont nullement ce caractère et ne doivent pas l’avoir.

Montesquieu n’est nullement « aristocrate », comme nous le verrons assez ; il est hiérarchique ; il est partisan de corps privilégiés. Il est vrai que c’est ce que, depuis 1789, on appelle être aristocrate.

Donc ces « corps intermédiaires dépendants », dépendants, c’est-à-dire soumis, du reste, à l’autorité du pouvoir central, mais ayant une indépendance et une autonomie relatives, d’abord maintiennent les traditions nationales, et en cela ils sont comme les soutiens et les tenants de cette raison nationale dont nous avons parlé ; ils sont les répresseurs naturels de ces volontés inconsidérées, passionnées et éphémères, qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas, qui sont le contraire même de la raison ; ils ne gouvernent pas ; mais ils tiennent à ce qu’on gouverne d’après le passé et l’avenir, en même temps que selon les nécessités du présent, qui, elles, s’imposent toujours assez.

S’ils maintiennent les traditions générales, c’est qu’ils vivent de leurs traditions particulières, ce qui les rend traditionnistes tout naturellement.

Un roi, certes, a des traditions, celles de sa famille. Mais d’abord il est un homme seul, être toujours plus versatile, plus capricieux, plus passionné qu’un corps ; être, du reste, assez enclin, par amour propre, à croire que son prédécesseur lui était inférieur incomparablement et qu’il ne peut faire que sage en agissant tout au contraire des exemples reçus.

Un peuple, certes, a ses traditions ; et Montesquieu, toujours hanté de l’histoire des Athéniens et de l’histoire de la plèbe romaine, ne reconnaît pas assez qu’un peuple a ses traditions ; mais il faut bien convenir qu’il les a moins fixes, moins arrêtées et surtout qu’il s’en rend moins compte qu’un corps constitué et organisé, qui précisément ne s’est constitué, organisé et conservé que par amour de la tradition, du durable, du permanent et de l’éternel. Voilà un premier service que les corps intermédiaires sont capables de rendre.

De plus ils contiennent, arrêtent et répriment les empiètements du pouvoir central. Cela n’a pas besoin d’être démontré. Il est de leur nature même de ne pas aimer le pouvoir despotique. Dépendants et autonomes, ils tremblent toujours pour leur indépendance relative et tout ce qui est tyrannique ou tout ce qui ressemble à la tyrannie leur est odieux. Il en résulte qu’ils sont des tribuns du peuple sans le savoir et sans le vouloir. — Un exemple. Il n’y a pas de liberté, ni même de sécurité dans un pays où les juges sont nommés par le gouvernement. Quand les Parlementaires de 1770 soutenaient leurs droits, ce n’était pas du tout au peuple qu’ils songeaient ; ils songeaient à eux ; mais en se défendant ils défendaient la liberté et la sécurité du peuple ; car, eux détruits, que restait-il ? Des Parlements Maupeou, des juges salariés par le gouvernement, et c’étaient la liberté et la sécurité du peuple qui étaient lésées.

Personne en France, je veux dire aucun corps constitué n’a défendu les Protestants lors de l’abominable Révocation de l’Édit de Nantes. Pourquoi ? Parce que les corps intermédiaires étaient aplatis par un pouvoir central trop fort. La noblesse, en partie encore protestante, avait été brisée par Richelieu, le Parlement écrasé par Louis XIV, et c’est pour cela que les belles paroles du Parlement de Paris à Henri II : « Il nous a paru conforme à l’équité et à la droite raison de marcher sur les traces de l’ancienne Église qui n’a point usé de violence pour établir et étendre la Religion », n’ont point été prononcées en 1685.

Les pouvoirs intermédiaires défendent les droits de l’homme comme malgré eux. Si l’un, par intérêt de corps, les abandonne, c’est un autre qui les revendique. L’Église catholique en 1685 n’a pas défendu les protestants. On ne pouvait pas lui demander cela. Non. Les Parlementaires non plus, non ; parce qu’ils étaient vaincus ; mais dès qu’ils se sont ressaisis, ils ont fait pendant tout le XVIIIe siècle une guerre acharnée à l’Église autoritaire ; ils sont devenus gallicans et jansénistes, et la lutte contre les « billets de confession » a été la revanche des Jansénistes contre les persécutions de Louis XIV ; et 1771 a été 1685 prenant sa revanche.

Les corps intermédiaires, en outre, font comme descendre le commandement du pouvoir suprême jusqu’à la foule comme par des degrés qui le tempèrent et en allègent le poids. C’est bien ici qu’on voit que Montesquieu est hiérarchique et non point du tout aristocrate. D’abord, quand il parle de l’aristocratie, de la vraie, de l’oligarchie, d’un groupe d’hommes concentrant tous les pouvoirs et gouvernant un peuple, on voit qu’il n’en veut pas, ou qu’il l’accepte tellement étendue, tellement nombreuse qu’elle n’est plus du tout une aristocratie : « La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n’a point de part à la puissance est si petite et si pauvre que la partie dominante n’a aucun intérêt à l’opprimer. Ainsi, quand Antipater établit à Athènes que ceux qui n’auraient pas deux mille drachmes fussent exclus du droit de suffrage, il forma la meilleure aristocratie qui fût possible, parce que ce cens était si petit qu’il n’excluait que peu de gens et personne qui eût quelque considération dans la cité. »

Montesquieu n’est donc point aristocrate ; mais il est hiérarchique, c’est-à-dire qu’il met la pyramide sur sa base et qu’il veut que le commandement, soit qu’il parte d’un seul, soit qu’il parte de tous, pour, ramassé par un seul, retomber sur tous, ce qui est exactement la même chose et ce qui est, dans les deux cas le despotisme ; — tout au contraire descende du pouvoir central jusqu’à tous par les corps intermédiaires qui sont comme des canaux modérateurs de la violence et du poids des eaux : « Les lois fondamentales [la Constitution] supposent naturellement des canaux moyens [intermédiaires] par où coule la puissance ; car s’il n’y a dans l’État que la volonté momentanée et capricieuse d’un seul, rien ne peut être fixe et par conséquent aucune loi fondamentale [il n’y a pas de Constitution]. »

Ceci est le point central et comme le nœud vital de la conception politique de Montesquieu. Il faut dans un peuple une hiérarchie, il faut une classe moyenne qui ait trouvé le moyen de s’organiser en plusieurs corps qui soient devenus des pouvoirs, pouvoirs très distincts du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif, desquels nous nous occuperons plus tard, pouvoirs en soi, pouvoirs de résistance douce et sourde aux puissances proprement d’État, pouvoirs de tempérament et de frein, pouvoirs de résistance à l’oppression, pouvoirs aussi de maintien de la tradition, pouvoirs encore de défense des libertés publiques et des droits de l’homme.

C’est pour avoir bien connu la nature de ces pouvoirs et leurs effets, que Montesquieu ne fait aucune différence, en vérité, entre la Démocratie et le Despotisme. Le Despotisme est naturellement ennemi des corps intermédiaires et de la classe moyenne. Il ne veut que lui et des individus qui obéissent. La Démocratie est naturellement ennemie de la classe moyenne et des corps intermédiaires qui ne sont pour elle que des privilégiés. Eh bien, dans les deux cas, le résultat est le même : suppression de la classe moyenne, suppression de la hiérarchie, suppression de ce qui contient le pouvoir et de ce qui tamise le commandement et de ce qui adoucit l’autorité ; établissement de la volonté directe, lourde et brutale du plus fort ; établissement du despotisme.

De là le terrible chapitre sur la Corruption du principe de la Démocratie (Esprit, VIII, 2) : « Le principe de la Démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le Sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la République. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats ; on ne les respecte donc plus. Les délibérations du Sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égard pour les sénateurs et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a plus de respect pour les vieillards, on n’en aura plus pour les pères ; les maris ne méritent plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer le libertinage ; la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance… Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, et enfin plus de vertu… Le peuple tombe dans ce malheur lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’ils ne voient pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’aperçoive pas son avarice, ils flattent sans cesse la sienne… Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable : un seul tyran s’élève et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption. La Démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité qui la mène à l’aristocratie ou au gouvernement d’un seul ; l’esprit d’égalité extrême qui la conduit au despotisme d’un seul. »

On s’étonne quelquefois que la démocratie aboutisse toujours au despotisme ; c’est pourtant simple : c’est qu’elle l’est elle-même.

Enfin les pouvoirs intermédiaires — ou plutôt les corps intermédiaires, car ce n’est plus comme pouvoirs que nous les envisageons — sont comme des dépôts de libertés, et comme des instituts, des collèges de liberté, des organes permanents d’enseignement de la liberté.

D’abord ils donnent l’exemple de la liberté. Un peuple peut être libre, politiquement, peut n’être gouverné que par lui-même et ne pas se douter de ce que c’est que la liberté. Il nomme des chefs qui le gouvernent en parfait mépris des droits de l’homme ; il nomme des législateurs qui font des lois parfaitement despotiques ; et il est libre comme peuple, parfaitement ; seulement c’est un peuple libre, composé d’esclaves. Or les corps intermédiaires placés sous les yeux du peuple lui donnent l’exemple de l’indépendance. Ils lui apprennent qu’il peut exister quelque chose qui ne soit pas chose de l’État, absorbée par l’État, à la pleine disposition de l’État. Obéissant aux lois, mais ayant une autonomie, ils amènent le citoyen à se dire : « Pourquoi, ce qu’est ce corps, chaque citoyen, en petit, ne le serait-il pas ? Pourquoi n’aurait-il pas une partie de lui-même qui serait à l’État et une partie de lui-même qui serait à lui ? » Les corps intermédiaires privilégiés enseignent au citoyen la théorie des droits de l’homme.

Entendez bien, en effet, que les droits de l’homme sont un privilège. C’est le privilège de tout le monde ; mais c’est un privilège. C’est le privilège de l’individu en face de la communauté. C’est le privilège de l’homme considéré en tant qu’homme et non en tant que rouage de l’État. A le bien prendre, tout homme qui a un droit de l’homme et qui l’exerce est un État dans l’État, tout comme un corps privilégié. C’est pour cela que la démocratie, avec grande raison, ou grande logique, ne peut pas souffrir les droits de l’homme. Les destinées des corps intermédiaires et des hommes libres, et qui aiment à l’être, sont donc semblables et sont donc connexes ; et hommes libres et corps intermédiaires sont solidaires.

Cela est si vrai que, quand on veut sérieusement exercer un droit de l’homme, comment s’y prend-on ? On crée un corps intermédiaire ! Vous revendiquez la liberté du travail. Elle est dans la loi. Mais vous savez très bien que vous ne pouvez exercer ce droit qu’en vous constituant en corporation et vous organisez les syndicats de travailleurs.

Vous revendiquez la liberté, vous autres, de ne pas subir les volontés des syndicats ouvriers et de faire travailler qui vous voulez. Elle est dans la loi ; mais, pour qu’elle ne soit pas platonique, vous organisez des syndicats de patrons et vous vous acheminez à créer une corporation des chefs d’industrie.

Vous revendiquez, depuis environ dix-neuf siècles, la liberté de prier Dieu à votre guise et d’une façon qui ne soit pas forcément celle de l’État. Vous créez pour cela, puis vous conservez et maintenez des Églises, qui sont des corporations, des associations indépendantes de l’État.

Vous revendiquez le droit d’enseigner. Vous vous groupez et vous formez des corps enseignants qui sont des manières de petites sociétés au sein de la grande.

Presque toutes les libertés, presque tous les droits de l’homme sentent le besoin de créer chacun une corporation qui soit son organe, son instrument, son dépôt et en quelque sorte son « corps », sans lequel il ne serait qu’une âme.

Je dis presque tous les droits de l’homme. Il en est qui sont d’un caractère tellement individuel qu’ils répugnent, qu’ils résistent à s’incarner dans une corporation, ou plutôt que la nature des choses résiste à ce qu’ils le fassent. La propriété est éminemment individuelle. La liberté d’écrire est éminemment individuelle. Oui ; mais voyez aussi comme l’exception confirme la vérité de la loi. La propriété est le plus faible des droits de l’homme et il n’y a rien de plus facile que, je ne dis pas de détruire la propriété, mais de dépouiller les propriétaires. Ils ont été dépouillés par confiscation plus ou moins étendue, plusieurs fois dans le cours de notre histoire. Tant que les propriétaires ne formeront pas une corporation, ce qui est très difficile, l’exercice du droit de propriété sera hasardeux.

La liberté de la presse est dans la loi et c’est un droit de l’homme et, dans la pratique, elle est à peu près absolue en France. Oui ; mais la presse est impuissante, parce qu’elle est de plus en plus déconsidérée, et elle est déconsidérée parce qu’elle ne forme pas un corps, comme l’ordre des avocats, où des règles sévères proscriraient la vénalité, la calomnie, le mensonge et le chantage.

Ou les droits de l’homme s’organisent, se protègent, se défendent, se consolident et se vivifient dans des associations qui deviennent des « corps » et qui parviennent à être des « pouvoirs », — ou ils languissent, se renoncent et sont tout comme s’ils n’étaient pas. La cause des corps intermédiaires et la cause de la liberté sont donc une seule et même cause.

Les corps intermédiaires sont donc les corps protecteurs et promoteurs et conservateurs des libertés publiques. Dans le sens, impropre du reste, qu’on donne généralement depuis 1789 au mot « aristocratique », la liberté est aristocratique, et tout ce qui est aristocratique est libéral. Voilà pourquoi, nullement aristocrate dans le vrai sens du mot, comme nous l’avons vu, mais aristocrate dans le sens populaire de ce terme, c’est-à-dire hiérarchique, voulant des corps intermédiaires entre le souverain et la foule pour la bonne constitution de la société, pour le minimum de heurts entre la foule et le souverain, pour l’allègement du poids du commandement, et enfin pour le salut des libertés publiques, Montesquieu fait de l’existence des pouvoirs intermédiaires le fond même et la pierre angulaire de toute sa doctrine politique.

C’est ce qu’il marque avec vigueur dans son chapitre XXII du livre XX, qu’il intitule Réflexion particulière et qui est la plus générale peut-être de ses réflexions : « En France cet état de la robe, qui se trouve entre la grande noblesse et le peuple ; qui sans avoir le brillant de celle-là, en a tous les privilèges ; cet état qui laisse les particuliers dans la médiocrité, tandis que le corps dépositaire des lois est dans la gloire ; cet état encore dans lequel on n’a de moyen de se distinguer que par la suffisance et la vertu ; profession honorable, mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée ; cette noblesse toute guerrière qui pense qu’en quelque degré de richesses que l’on soit, il faut faire sa fortune, mais qu’il est honteux d’augmenter son bien, si on ne commence par le dissiper ; cette partie de la nation qui sert toujours avec le capital de son bien ; qui, quand elle est ruinée, donne sa place à une autre qui servira avec son capital encore ; qui va à la guerre pour que personne n’ose dire qu’elle n’y a pas été ; qui, quand elle ne peut espérer les richesses, espère les honneurs, et, lorsqu’elle ne les obtient pas, se console parce qu’elle a acquis de l’honneur ; toutes ces choses ont nécessairement contribué à la grandeur de ce royaume. Et si, depuis deux ou trois siècles, il a augmenté sans cesse sa puissance, il faut attribuer cela à la bonté de ses lois, et non pas à la fortune qui n’a pas ces sortes de constances. »

En dehors des pouvoirs sociaux qui sont ce que nous venons de dire, il y a des pouvoirs politiques, il y a des pouvoirs de commandement, qui sont le pouvoir qui fait la loi, le pouvoir qui exécute la loi et fait la police, le pouvoir qui juge, autrement dit pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

Ces trois pouvoirs peuvent être dans les mêmes mains ; ils peuvent être dans des mains différentes. Lequel vaut le mieux ? Remontons aux principes. Ce qu’il faut, c’est qu’il n’y ait pas de souveraineté. Ce qu’il faut, c’est que personne ne gouverne. Ce qu’il faut, c’est qu’on ne soit gouverné, autant que possible, que par la raison. Le moyen, pour ce qui est des pouvoirs de commandement, c’est de ne pas les concentrer dans les mêmes mains. Par ce moyen le pouvoir arrête le pouvoir et ce n’est pas une volonté qui gouverne. C’est plusieurs volontés, forcées de donner leurs raisons, d’en appeler à la raison et de s’appuyer sur la raison.

Celui qui fait la loi ne l’appliquera pas. — N’est-il pas évident, en effet, que, s’il devait l’appliquer, il la ferait pour l’application, et rédigerait une loi contre ses adversaires, ou supposés tels, toutes les vingt-quatre heures ?

Celui qui applique la loi ne la fera pas. — N’est-il pas évident, en effet, que le cas est le même, et que, s’il la faisait, il la ferait dans le sens des jugements qu’il désirerait rendre ?

Celui qui exécute la loi ne la fera pas. — N’est-il pas évident que s’il la faisait, il la ferait dans son intérêt, avec la conviction qu’il la fait dans l’intérêt général ?

Celui qui fait la loi ne l’exécutera pas. — N’est-il pas évident que s’il devait l’exécuter il la ferait, lui aussi, de telle sorte, qu’elle fût une arme entre ses mains et non une protection pour tous ?

Ainsi de suite et dans tous les sens. Le pouvoir comporte légiférer, juger, agir. Si le même homme légifère, juge, agit, c’est un despote ; si le même corps légifère, juge, agit, c’est une aristocratie despotique. Si toute la nation juge, agit, légifère, c’est une démocratie despotique. Dans les trois cas c’est une volonté ou une succession de velléités qui gouverne ; et non la raison : « Lorsque dans la même personne ou dans le même corps de magistrature la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté, parce que l’on peut craindre que le même monarque ou le même Sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exercer tyranniquement. — Il n’y a point encore de liberté lorsque la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative, ou de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur. — Et enfin « tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçait ces trois pouvoirs. »

Mais alors, dira-t-on, cette constitution ne peut s’adapter qu’à la France de 1740 (avec une modification d’une certaine importance). Car en Angleterre le pouvoir exécutif est séparé du pouvoir législatif, il est vrai ; mais (sauf au criminel, à cause du jury, ce qui, du reste, est considérable) le juge étant nommé par le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif sont confondus, et, en définitive, c’est le pouvoir exécutif qui juge. Il ne faut parler ni de la Prusse, ni de l’Autriche, ni de la Russie, ni de l’Espagne, où les trois pouvoirs sont confondus et qui sont de purs États despotiques. Et quant aux Républiques italiennes, les trois pouvoirs y sont réunis tout comme dans les monarchies de l’Europe centrale et orientale.

Il est vrai, répond Montesquieu, « dans la plupart des royaumes de l’Europe le gouvernement est modéré, parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l’exercice du troisième » (et encore, comme c’est lui qui nomme les magistrats, c’est à très peu près comme s’il le gardait). « Dans les Républiques d’Italie où ces trois pouvoirs sont réunis, la liberté se trouve moins que dans nos monarchies ; et aussi le gouvernement a-t-il besoin, pour se maintenir, de moyens aussi violents que le gouvernement des Turcs. Voyez quelle peut être la situation d’un citoyen dans ces Républiques. Le même corps de magistrature a comme exécuteur des lois toute la puissance qu’il s’est donnée comme législateur. Il peut ravager l’État par ses volontés générales, et, comme il a encore la puissance de juger, il peut détruire chaque citoyen par ses volontés particulières. »

Et voilà comme une république peut être un État effroyablement despotique.

Il n’y a donc qu’en France que la Constitution soit libre, ou qu’elle pourrait l’être, moyennant une modification en vérité assez facile. Le pouvoir judiciaire y est absolument indépendant de la puissance exécutive et c’est le seul pays d’Europe où il en soit ainsi. Le pouvoir exécutif y est absolument indépendant du pouvoir judiciaire. Il l’est aussi du peuple, ce qui est à considérer encore, parce que, quand le peuple est l’origine et la source d’un pouvoir, il donne à ce pouvoir une telle force que tous les autres sont subordonnés à lui, et par conséquent réunis à lui. Il suffirait donc que les États généraux fussent investis d’une autorité législative continue et non accidentelle, qu’ils fussent convoqués périodiquement et qu’ils fissent seuls la loi, laissant du reste au Parlement le droit et le soin, qu’il a ou qu’il se donne, de garder et protéger la loi ; pour que la Constitution française fût non seulement la plus libre des Constitutions, mais le modèle des Constitutions libres.

C’est, en effet, les yeux fixés sur l’Angleterre, mais la pensée plus encore occupée de la Constitution française, que seul il a bien comprise, que Montesquieu a écrit tout son livre.

Mais précisément à cause de cela, on pourra lui dire : Votre doctrine est trop étroite. Elle ne s’applique qu’à une monarchie constitutionnelle et qu’à une monarchie où, par une suite de circonstances historiques, la royauté a pu devenir absolument indépendante, la magistrature absolument indépendante et le pouvoir législatif, pour le peu qu’il existe, absolument indépendant aussi et très fort s’il est uni (ce que du reste il n’est jamais), étant composé de trois ordres forts par eux-mêmes, qui, s’ils s’unissent, auront une puissance extraordinaire. Voilà à quelle monarchie votre doctrine s’applique, et cette monarchie est unique au monde. Or votre doctrine semble avoir quelque prétention à s’appliquer à tous les peuples, à tous les États, et, vous le dites vous-même, à l’État aristocratique comme à l’État démocratique (« … si le même homme ou le même corps des principaux, ou des nobles ou du peuple… ») n’excluant, naturellement, que l’état despotique pur et simple.

Or, supposez-nous en démocratie, par exemple. Que voulez-vous que nous fassions de votre système ? Tout pouvoir, en démocratie, vient du peuple. Donc ou les trois pouvoirs seront créés, nommés, comme on dit, par le peuple, et ce serait, en démocratie, l’application rationnelle et exacte de votre système ; ou, un seul des trois pouvoirs sera créé par le peuple et créera les autres. Dans le premier cas la séparation des pouvoirs ne sera que fictive, et dans le second cas elle sera plus fictive encore. Dans le premier cas on pourrait s’imaginer que les trois pouvoirs étant créés également par le peuple sont égaux et sont indépendants les uns des autres. Ils ne sont pas égaux, et, parce qu’ils ne sont pas égaux, ils ne sont pas indépendants les uns des autres. La nature des choses veut que de deux pouvoirs d’origine semblable, de même origine, celui qui n’est constitué que d’un homme seul soit infiniment plus puissant que celui qui est composé de plusieurs hommes naturellement mal unis. Donc le pouvoir exécutif sera plus puissant que le législatif ; il se subordonnera le pouvoir législatif, et par conséquent les pouvoirs ne seront pas séparés. Et il en sera de même, à très peu près, des rapports du pouvoir exécutif avec le pouvoir judiciaire.

Dans le second cas, celui où un seul des trois pouvoirs sera créé par le peuple et créera les autres, la séparation des pouvoirs sera plus factice encore. Si, par exemple, c’est le pouvoir exécutif qui crée le pouvoir législatif, la loi ne sera qu’un décret, la loi ne sera qu’une mesure offensive ou défensive du pouvoir exécutif. Si c’est le pouvoir législatif qui crée le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, tout le pouvoir se concentrera dans le corps législatif et le corps législatif gouvernera et jugera. Si le pouvoir législatif crée le pouvoir exécutif en laissant à celui-ci le soin de créer le pouvoir judiciaire, le pouvoir législatif gouvernera et, indirectement, jugera aussi, imposant ses choix de juges au pouvoir exécutif ; et nous aurons toujours ce despotisme particulier, le plus mauvais de tous peut-être, parce qu’il est irresponsable, que l’on appelle le despotisme des assemblées. La séparation des pouvoirs semble impossible en démocratie.

Montesquieu n’a pas examiné particulièrement ce point. Mais il a prévu l’objection d’une façon générale. Il a dit que la vertu était le ressort suffisant et nécessaire des républiques. Dans un État où le peuple est la source de tous les pouvoirs, il faut, pour que les pouvoirs restent séparés et par conséquent insubordonnés les uns aux autres, d’abord qu’ils le soient d’après la loi, cela va de soi ; ensuite que, par patriotisme, ils soient continuellement persuadés qu’ils doivent l’être. Il faut que, par patriotisme, le pouvoir législatif ne veuille pas gouverner, parce que ce n’est pas sa mission nationale ; il faut que, par patriotisme, le pouvoir exécutif ne veuille pas user de sa force pour faire nommer les députés de son choix ; il faut que, par patriotisme, le pouvoir exécutif ne veuille pas nommer des juges qui soient ses agents.

On voit assez que l’invention par Montesquieu de la vertu élément constitutif des républiques n’est ni vaine, ni superflue, ni ridicule. Elle est ce par quoi Montesquieu prévoyait les constitutions les plus éloignées de celle qu’il avait en vue et leur donnait leur règle. Qu’il songeât aux républiques anciennes, c’est peu douteux ; mais il était de taille à considérer l’avenir en même temps que le passé et celui-là à travers celui-ci.

II

Rousseau est le théoricien du despotisme populaire, ou, si l’on veut, de la Souveraineté nationale, et il n’a guère vu que cela. La liberté c’est pour lui un peuple libre, et il est convaincu que dans un peuple libre le citoyen ne peut pas n’être pas libre absolument.

« Dans une république le souverain n’étant formé que des particuliers qui le composent, n’a ni ne peut avoir d’intérêt contraire au leur ; par conséquent la puissance souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, (il me semble qu’il veut dire que les sujets n’ont nul besoin de garant envers le souverain) parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous les membres ; et nous verrons ci-après qu’il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu’il est, est toujours ce qu’il doit être. »

Mais si le souverain est toujours ce qu’il doit être, et ne peut pas se tromper, s’il est toujours infaillible, le citoyen, lui, « peut avoir une volonté contraire ou dissemblable à la volonté générale ». En ce cas la contrainte est de droit de la part du souverain : « Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps ; ce qui ne signifie autre chose, sinon qu’on le forcera à être libre. »

Rien n’est donc plus faux que le système de Montesquieu tout entier, et, à vrai dire, le Contrat social a été conçu pour être une réfutation continue de Montesquieu. Remarquez, par exemple, que les « corps intermédiaires » sont un obstacle à la souveraineté nationale, en ce sens qu’ils le sont à la claire manifestation de la volonté populaire. La volonté générale ne peut pas errer, mais « les délibérations populaires n’ont pas toujours la même rectitude ». Il y a une distinction à faire entre la « volonté générale » et la « volonté de tous ». La volonté générale « regarde à l’intérêt commun », la volonté de tous « regarde à l’intérêt privé et n’est qu’une somme de volontés particulières ». Si vous voulez connaître la volonté générale, « ôtez des volontés particulières les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale ».

Or, ce qui groupe les intérêts particuliers et leur donne de la cohésion et de la force, ce sont les associations, agrégations, corporations. « Si, quand le peuple, suffisamment informé, délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. » Il est difficile d’imaginer des citoyens délibérant sans avoir aucune communication entre eux ; mais retenons le principe : il est qu’il ne faut point d’associations substituant des vues d’intérêt particulier à la vue de l’intérêt commun. On pourrait observer que les vues de citoyens isolés et ne communiquant point entre eux doivent être encore plus particulières que celles des citoyens associés ; mais retenons le principe : il est qu’il ne faut pas d’associations, parce que l’association forme entre l’État et l’individu un pseudo-État qui empêche l’individu de voir l’État lui-même et l’intérêt de l’État lui-même : « Quand il se fait des associations particulières aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres et particulière par rapport à l’État. On peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes ; mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin, quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique ; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte est un intérêt particulier. Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État et que chaque citoyen n’opine que d’après lui. »

Comme la théorie des corps intermédiaires est la pièce maîtresse du système de Montesquieu, aussi ce qui précède est le fond même du système de Rousseau. Montesquieu voulait que ce ne fût pas une volonté qui gouvernât ; il a tort ; il faut qu’une volonté gouverne et que cette volonté soit la volonté du peuple. Mais la volonté du peuple ne sera pas la volonté du peuple si le peuple est hiérarchisé, s’il y a en lui des organismes, s’il y a en lui quelque chose d’organisé ; car alors la volonté exprimée par les suffrages pourrait bien être celle de ces organismes et non pas la sienne, ou pourrait bien être la sienne inspirée par l’influence de ces organismes et non pas la sienne pure et simple ; ce serait une somme de volontés particulières.

Ne me dites pas que, supprimés ces organismes sociaux, la volonté générale sera encore plus une somme de volontés particulières, absolument particulières. C’est ce qu’il me faut ; car ce que je repousse ce n’est pas le particularisme, l’individualisme des opinions, dont, en totalisant, je fais la volonté générale ; c’est le particularisme général, pour ainsi parler, c’est le particularisme collectif, c’est le particularisme corporatif, c’est l’État dans l’État. Et j’appelle État dans l’État, non seulement une association, mais tout ce qui est communauté d’opinion. Je ne voudrais pas que les citoyens communiquassent entre eux quand ils vont voter. Car enfin il se forme ainsi une, deux, trois communautés d’opinions ; et, pour être peut-être d’un jour (et elles ne seront pas d’un jour) ces communautés d’opinions n’en sont pas moins bel et bien des associations. La pureté « de la volonté générale » en est altérée.

Et cette horreur pour le groupement des idées, des opinions, des tendances, des intérêts, cette horreur pour les fédérations de volontés, est telle chez Rousseau que, nous l’avons vu, quand bien même une opinion aurait la majorité, si elle est inspirée par une fédération d’intelligences et de volontés, il ne la tient pas pour la volonté générale, elle est pour lui non avenue : « Quand une de ces associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres… Alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte est un intérêt particulier. »

— Mais si cet avis est, comme vous le supposez, l’avis de la majorité des citoyens, il est bien la volonté générale.

— Point du tout ! Étant l’avis de la majorité des citoyens, mais d’une majorité associée, fédéralisée, vivant sur une opinion commune et sachant ce qu’elle pense et ce qu’elle veut, il est particulier encore, quoique général, quoique quasi unanime ; et, à ce titre, il est nul, il doit être retranché, et c’est l’avis de la minorité qui devient « la volonté générale » et qui doit prévaloir ; car il ne faut pas confondre « la volonté générale » avec « la volonté de tous ».

Nous sommes ici dans la pure doctrine démocratique, ou, si l’on veut, dans la doctrine démocratique en son excès. Il n’y a que le peuple ; mais par peuple il faut entendre le peuple, moins ce qui est organisé dans le peuple. Car tout ce qui dans le peuple est organisé est qualifié « aristocratique », quoique ce ne soit pas du tout une aristocratie, et à ce titre est ennemi du peuple et ne doit pas être compté dans le peuple. Donc le peuple, composé de tous les individus qui ne tiennent à rien. Ce peuple nomme le souverain. Ce souverain est absolu. Et tout ce qui, entre lui et le peuple ainsi défini, s’organise, doit être hors la loi, comme formant État dans l’État.

État dans l’État, les Églises. État dans l’État, la noblesse. État dans l’État, la magistrature. État dans l’État, les corporations ouvrières. État dans l’État, la Franc Maçonnerie. État dans l’État, une ligue. État dans l’État, un parti, car c’est une fédération de sentiments d’intelligence et de volontés. État dans l’État, une académie, car c’est un groupe délibérant. État dans l’État, un journal, car c’est une fédération de prédicants et d’écoutants et, absolument, c’est une Église. État dans l’État, un collège libre, car c’est une Église tout de même. Et donc il ne faut dans un État ni liberté d’association, ni liberté d’enseignement, ni liberté de la presse ; car ces libertés, sinon en soi, du moins par les groupements qu’elles forment aussitôt qu’elles existent, altèrent la « volonté générale » et rendent impossible l’exercice de cette volonté, puisque, à force d’en retrancher, elles la suppriment.

Remarquez que ceci n’est pas jeu de logique à outrance. Cela s’est vu dans les faits. Les Jacobins ont appliqué à la lettre la théorie de Jean-Jacques Rousseau. D’abord ils ont supprimé toute liberté : par esprit autoritaire, par respect de la souveraineté nationale, par crainte que les libertés ne formassent des groupements sociaux antipopulaires et conviction très juste, étant donné le sens qu’ils attribuaient au mot aristocratique, que toute liberté est aristocratique ; — ensuite ils ont, étant et se sachant minorité, gouverné, et despotiquement, sans aucune hésitation ni scrupule de conscience, parce qu’ils savaient être « la volonté générale », commençant par retrancher de la volonté générale tout ce qui leur paraissait inspiré par un esprit de caste, de classe, d’association, de corporation et de parti autre que le leur et arrivant facilement par cette opération arithmétique à être « la volonté générale » encore qu’ils eussent contre eux à très peu près la volonté de tous.

Voilà comment les mots se retournent au gré des sophismes ; et le pays a été gouverné pendant une douzaine d’années par une minorité qu’on a calculé être environ le dixième de la nation, c’est-à-dire presque aussi aristocratiquement que possible, sous prétexte de révolte contre l’aristocratie et d’élimination des éléments aristocratiques.

On ne s’étonnera pas que Rousseau soit aussi énergiquement contre la séparation des pouvoirs que contre les « corps intermédiaires », d’abord parce que le Contrat social est une réfutation continue de Montesquieu et que l’Esprit des Lois empêchait de dormir Rousseau et Voltaire ; ensuite parce que des mêmes principes Montesquieu ayant tiré la théorie des corps intermédiaires et celle de la séparation des pouvoirs, des mêmes principes Rousseau a tiré la théorie de la volonté générale et celle de la concentration des puissances.

L’idée de Montesquieu est qu’on ne doit pas être gouverné par une volonté ; l’idée de Rousseau est qu’on ne doit être gouverné que par une volonté, qui sera celle du peuple. Donc Montesquieu divise le pouvoir et « arrête les pouvoirs par les pouvoirs ». Rousseau concentre tout le pouvoir dans le peuple et, d’une part commence par dire que les pouvoirs ne sont que des « émanations » du pouvoir unique, d’autre part finit par dire que ce n’est même pas par ces émanations, mais par lui-même que le pouvoir doit s’exercer.

Rousseau abonde en railleries contre la théorie de la séparation des pouvoirs : « … Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet ; ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive, en droits d’impôt, de justice et de guerre ; en administration intérieure et en pouvoir de traiter avec l’étranger : tantôt ils confondent toutes ces parties et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées ; c’est comme s’ils composaient un homme de plusieurs corps, dont l’un aurait des yeux, l’autre des pieds, l’autre des bras, et rien de plus. Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs ; puis, jetant en l’air tous ses membres l’un après l’autre, ils font retomber l’enfant vivant et tout rassemblé. Tels sont à peu près les tours de gobelets de nos politiques ; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la foire, ils rassemblent les pièces on ne sait comment. »

La séparation des pouvoirs est, en effet, après l’existence des corps intermédiaires et plus même que l’existence d’un corps ayant le dépôt des lois, la sauvegarde même de la liberté publique et des droits de l’homme, et par conséquent Jean-Jacques Rousseau ne saurait la souffrir. Il triomphe en se raillant de la complexité du système de Montesquieu, à quoi Montesquieu a répondu d’avance par ce passage, déjà cité en partie, que Rousseau devait trouver dur : « Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir, donner pour ainsi dire un lest à l’une pour la mettre en état de résister à l’autre. C’est un chef-d’œuvre de législation que le hasard fait rarement et que rarement on laisse à faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux ; il est uniforme partout : comme il ne faut que des passions pour l’établir, tout le monde est bon pour cela. »

Au lieu de se moquer de la complexité du système de Montesquieu, la complexité en choses de sociologie n’étant point signe de vérité, mais la simplicité y étant marque d’ignorance, d’étourderie et de sottise ; il aurait fallu plutôt signaler le point faible de ce système et montrer que la séparation des pouvoirs ne peut se conserver qu’à la condition qu’il se trouve quelqu’un qui soit assez fort pour la maintenir ; et que ce quelqu’un est un pouvoir lui-même, et si grand qu’il y a quelque chance qu’il devienne un despote et que cela forme un cercle. En monarchie c’est le Roi qui peut maintenir séparés les différents pouvoirs ; mais, s’il a cette puissance, il trouvera plus court de les absorber en lui ou de les dominer si complètement que ce sera comme s’il les avait absorbés. En République c’est la constitution qui peut maintenir la séparation des pouvoirs ; mais une constitution n’empêche rien en fait, si elle n’est défendue énergiquement elle-même et d’une façon absolument continue par le peuple entier qui se l’est donnée ; et l’on verra toujours en République soit le corps législatif dominer tellement le pouvoir exécutif qu’il gouvernera et que les pouvoirs seront confondus ; soit le pouvoir exécutif assez puissant pour faire nommer les législateurs qu’il voudra, pour les avoir par conséquent dans sa main, pour faire la loi ; et les pouvoirs seront confondus encore. Le seul remède c’est que le peuple lui-même tienne essentiellement à ses libertés et par conséquent à la séparation des pouvoirs et défende continuellement, avec un soin jaloux et une autorité impérieuse, la Constitution qui l’aura établie. Cela revient à dire qu’un peuple n’est libre que quand il veut l’être, et quand il comprend comment on l’est. C’est pour lui faire comprendre comment on l’est que les politiques écrivent ; quant au vouloir l’être, c’est son affaire et non la leur.

Enfin, comme je l’ai indiqué à l’avance, Rousseau, avec quelque contradiction et obscurité, comme toujours, voudrait que la souveraineté fût, non seulement indivisible, mais inaliénable, et que le peuple exerçât lui-même sa souveraineté absolue. Le gouvernement direct est au fond des idées de Rousseau, comme une pensée de derrière la tête qui, de temps en temps, passe devant, sans persister à s’y maintenir. Rousseau a eu je ne sais quelle hésitation et senti je ne sais quelle gêne en cette affaire. Mais au fond, — et qui pourrait s’en étonner puisqu’il est logique et que le gouvernement parlementaire est une espèce d’aristocratie encore et que le gouvernement direct est le véritable gouvernement démocratique ? — il est pour le gouvernement direct du peuple entier par le peuple entier.

Montesquieu avait proscrit énergiquement le referendum : « Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques : c’est que le peuple avait le droit d’y prendre des résolutions actives et qui demandent quelque exécution, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée. Car, s’il y a peu de gens qui connaissent le degré précis de la capacité des hommes, chacun est pourtant capable de savoir en général si celui qu’il choisit est plus éclairé que la plupart. »

Rousseau, lui, n’admet pas, ou n’admet qu’à peine, ou admet pour s’en repentir et pour revenir sur cette concession, que le peuple délègue ses pouvoirs. Comme Montesquieu, il rappelle les républiques antiques ; mais pour les féliciter et non pour les reprendre d’avoir pratiqué le gouvernement direct : « L’idée des représentants est moderne ; elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement où l’espèce humaine est dégradée et où le nom d’homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut des représentants ; on ne connaissait pas ce mot-là. » Il pose en principe que la souveraineté ne peut s’aliéner : « La souveraineté, n’étant que l’exercice de la volonté générale, ne peut jamais s’aliéner, et le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même : le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté. »

Et, en effet, déléguer sa volonté, c’est s’engager pour un temps à ne pas en avoir, ce qui est absurde d’abord et ce qui supprime net, pour un temps, la souveraineté nationale : « Le souverain [le peuple] peut bien dire : « Je veux actuellement ce que veut un tel homme ou ce qu’il dit vouloir » ; mais il ne peut pas dire : « Ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore », puisqu’il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l’avenir, et puisqu’il ne dépend d’aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l’être qui veut. Si donc le peuple [en déléguant sa volonté] promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte ; il perd sa qualité de peuple. »

Cet usage n’est pas le signe de la liberté politique, il est le signe de la décadence de la liberté politique dans un peuple : « L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés aux représentants du peuple dans les assemblées de la nation. » Cet usage est d’autant plus destructif de la liberté qu’il semble la protéger et la maintenir, et qu’en établissant l’oppression il la masque. Ainsi, par exemple, le peuple anglais se croit libre. Il l’est quand il vote. Le lendemain et les jours suivants et les années qui suivent il est parfaitement opprimé. Semel jussit, semper paruit. « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. [Du reste] dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite qu’il la perde. »

Et Rousseau conclut (je prends pour sa conclusion le passage où sur cette question il est à la fois le plus net et le plus explicite) par ces lignes décisives : « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste dans la volonté générale et la volonté générale ne se représente point : elle est la même ou elle est autre ; il n’y a pas de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. » — Par ce passage Jean-Jacques Rousseau donne à entendre qu’il admet des représentants du peuple, comme « commissaires » de la nation, c’est-à-dire comme chargés de discuter sur ses intérêts avec mandat plus ou moins impératif, et comme devant prendre des décisions qui ne seront définitives que quand elles auront été ratifiées par la nation au moyen du referendum. Ce n’est pas tout à fait le gouvernement direct, c’est un gouvernement direct mêlé de gouvernement parlementaire, c’est un gouvernement où le gouvernement parlementaire est subordonné au gouvernement direct.

Mon opinion est que cette subordination est illusoire, ou que peu s’en faudrait. En matière plébiscitaire, s’il s’agit d’un homme, le peuple a une opinion nette et il sait qui il veut et surtout qui il ne veut pas. S’il s’agit d’une question, le vote plébiscitaire dépend de la façon dont elle est posée, et elle reste donc à la disposition de qui la pose. Le referendum, qui n’a rien d’odieux ni de choquant en lui-même, servirait, je crois, le plus souvent, à permettre au gouvernement d’en appeler du parlement au pays, de poser la question de manière à faire condamner le parlement et de ruiner ainsi l’autorité parlementaire. Le véritable referendum, c’est la fréquence du renouvellement du parlement, et c’est pour cela que je suis partisan du renouvellement par tiers ou par quart, donnant une consultation nationale tous les deux ans, tout en maintenant la continuité des travaux parlementaires ; et le véritable referendum, c’est le droit de dissolution qui permet au pouvoir exécutif d’en appeler du parlement au pays, non sur une question, mais par maintien ou élimination des mandataires, à quoi le peuple comprend au moins quelque chose.

En résumé, démocratie pure… Avec cette réserve qu’on ne peut pas savoir si Jean-Jacques Rousseau applique son système à l’universalité des individus composant un peuple, ou seulement à un certain nombre de ces individus, et que par conséquent on ne saura jamais si Rousseau a été démocrate ou aristocrate. Il faut bien faire attention à ce passage et à cette note du Contrat social : « Tout gouvernement légitime est républicain. — Je n’entends pas seulement par ce mot une aristocratie ou une démocratie ; mais en général tout gouvernement guidé par la volonté générale qui est la Loi… » (II, 6) ; et à cet autre passage et à cette autre note du Contrat social : « Cette personne publique, qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prenait autrefois le nom de cité. — Le vrai sens de ce mot s’est presque entièrement effacé chez les modernes : la plupart prennent une ville pour une cité et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville, mais que les citoyens font la cité… Quand Bodin a voulu parler de nos citoyens et bourgeois, il a fait une lourde erreur en prenant les uns pour les autres. M. Dalembert ne s’y est pas trompé et a bien distingué, dans son article Genève, les quatre ordres d’hommes (même cinq en y comptant les étrangers) qui sont dans notre ville et dont deux seulement composent la République… »

Mais cependant, en résumé et en appliquant le système de Rousseau à nos peuples modernes tels qu’ils sont constitués ou tels qu’ils ne tarderont pas à l’être tous : démocratie pure ; excluant les corps intermédiaires et la hiérarchie qu’ils établissent naturellement dans la nation ; excluant toute organisation, toute association, tout groupement intermédiaire entre l’État et l’individu et autre que l’État lui-même, parce que tout cela est considéré comme élément aristocratique et comme altérant la volonté générale ; proscrivant toute liberté, par une conséquence qui n’a rien de forcé et qui même est parfaitement logique, parce que toute liberté qui s’exerce tend, pour n’être pas un simple mot, à constituer les groupements susdits, lesquelles sont contraires au système et, en effet, en empêchent l’application ; écartant la séparation des pouvoirs et comme favorable à la liberté et comme divisant la souveraineté qui doit être indivisible sous peine de n’exister point ; considérant la délégation de la souveraineté comme une aliénation de la souveraineté, et par suite tendant au gouvernement direct et écartant le régime parlementaire, ou tout au moins subordonnant le régime parlementaire au gouvernement direct par voie de mandats impératifs, de plébiscites et de référendums : voilà le système complet de Rousseau, autant qu’on peut systématiser et solidifier un homme à formules précises et à développements fuyants, qui est d’autant plus insaisissable qu’à certains moments on croit pleinement le saisir et qu’il vous échappe ensuite par des contradictions qu’il reconnaît, qu’il promet de résoudre et qu’il ne résout point ; et par des obscurités où il a soit le goût de se complaire, soit la malice de nous laisser.

C’est le système démocratique dans tout l’excès où il commence à être, vers lequel il s’achemine et où il puisse parvenir. C’est, à le ramener à ses principes et à ce qu’ils contiennent évidemment et de leur aveu même, le pur despotisme plébiscitaire, le pur despotisme démocratique.

C’est, appliqué à la souveraineté populaire, exactement la théorie de Bossuet sur la souveraineté royale : « Ainsi le magistrat souverain a en main toutes les forces de la nation qui se soumet à lui obéir. « Nous ferons, dit tout le peuple à Josué, tout ce que vous nous commanderez ; nous irons partout où vous nous enverrez. Qui résistera à vos paroles et ne sera pas obéissant à tous vos ordres, qu’il meure ! Soyez ferme seulement et agissez avec vigueur. » Toute la force est transportée au magistrat souverain ; chacun l’affermit au préjudice de la sienne et renonce à sa propre vie en cas qu’il désobéisse. On y gagne ; car on retrouve en la personne de ce suprême magistrat plus de force qu’on n’en a quitté pour l’autoriser, puisqu’on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir. » (Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte.)

Ce principe était contenu en essence, comme je l’ai fait remarquer ailleurs[1], dans les auteurs protestants du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, que Rousseau n’a fait que réduire en système. C’est Jurieu qui, le premier à ma connaissance, a posé le dogme de la souveraineté absolue du peuple dans cette formule d’une admirable franchise : « Le peuple est cette puissance qui seule n’a pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes[2]. » Tout le Contrat social est en puissance dans cette formule magistrale et toute la moderne doctrine démocratique y trouve sa précise définition.

Remarquez que le « contrat social » lui-même, le pacte initial par lequel le peuple aliène sa liberté entre les mains d’un magistrat, cette théorie fondamentale de Jean-Jacques Rousseau, dont je ne m’occupe pas dans ce livre, parce qu’elle a été réfutée jusqu’à la satiété, cette théorie à laquelle le nom de Rousseau est restée attachée, est de Jurieu : « Il est contre la raison qu’un peuple se livre à un souverain sans quelque pacte, et un tel traité [l’abandonnement sans contrat] serait nul et contre nature[3]. » — « Il n’y a point de relation au monde qui ne soit fondée sur un pacte mutuel, ou exprès ou tacite, excepté l’esclavage, tel qu’il était entre les païens, qui donnait à un maître pouvoir de vie et de mort sur son esclave, sans aucune connaissance de cause. Ce droit était faux, tyrannique, purement usurpé et contraire à tous les droits de la nature[4]. » — « Il n’y a aucune relation de maître, de serviteur, de père, d’enfant, de mari, de femme, qui ne soit établie sur un pacte mutuel et sur des obligations mutuelles ; en sorte que, quand une partie anéantit ces obligations, elles sont anéanties de l’autre[5]. »

Si l’on veut lire le Contrat social en style clair, il n’y a qu’à lire les Lettres du ministre Jurieu contre l’Histoire des variations et la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte, de Bossuet. Ces deux grands hommes y soutiennent exactement la même thèse, « celle du despotisme irresponsable, celle de la puissance qui n’a pas besoin d’avoir raison ». Ils soutiennent tous les deux cette thèse, l’un au profit de la royauté, l’autre au profit du peuple. — Avec cette seule différence que Bossuet, comme fera plus tard ce catholique sans le vouloir qui s’appelle Auguste Comte, limite le pouvoir absolu du roi par le pouvoir spirituel, à qui il soumet, et rudement, le roi lui-même, rétablissant ainsi indirectement un droit du peuple, le peuple n’ayant pas de droits, mais le roi ayant des devoirs. — Jurieu, lui, en tendances, Rousseau, lui, formellement, sont pour le despotisme absolu, sans compensation ni contrepoids, accordé au peuple, ou plutôt, comme on l’a vu, à ceux qui se donneront comme étant lui.

III

Voltaire n’est pas si éloigné de Rousseau en politique qu’on le croit et qu’il l’a cru. Rousseau est despotiste. Voltaire est despotiste. Seulement Rousseau est pour le despotisme du peuple et Voltaire est pour le despotisme du roi.

Le monarchisme absolu, c’est le fond même de Voltaire, et toutes ses opinions politiques, religieuses et sociales dérivent de là. Il ne faut pas croire que son horreur pour Montesquieu soit de la jalousie d’auteur ; c’est la colère, bien plus honorable, du royaliste intransigeant contre l’homme qui, au fond, est républicain et qui, tout au moins, passe sa vie à songer aux moyens de limiter l’autorité royale.

On le voit bien quand on suit attentivement le commentaire de Voltaire sur l’Esprit des lois. Tout ce commentaire peut être défini d’un seul mot : c’est Louis XIV défendu contre Montesquieu.

Tout d’abord Voltaire repousse comme ne la comprenant pas la différence continuelle que Montesquieu fait entre la monarchie et le despotisme : « Qu’on me dise ce que je dois entendre par despote et par monarque. » — « Où est la ligne qui sépare le gouvernement monarchique et le despotique ? » Montesquieu l’a dit cent fois. Son livre même n’est presque que la distinction entre la monarchie constitutionnelle et le despotisme. Mais c’est où Voltaire n’entre pas, parce qu’il n’y veut point entrer. Montesquieu avait raison quand il disait : « Voltaire a trop d’esprit pour me comprendre. Quand il lit un livre il le refait, et puis, ce qu’il a fait, il le critique. » Voltaire n’établit aucune différence entre la monarchie et le despotisme, parce qu’il ne veut pas de monarchie limitée par des lois fondamentales, et tout ce qui s’ensuit ; et puis ne voulant point de cette différence, il se moque de ceux qui la voient et surtout qui veulent l’établir ou la confirmer.

Il s’obstine à ne pas vouloir comprendre le sens du mot « honneur » et le sens du mot « vertu » dans Montesquieu, encore que Montesquieu ait expliqué vingt fois que l’honneur est l’amour des distinctions et la vertu le patriotisme ; et, ne voulant pas comprendre, il s’écrie à plusieurs reprises : « Je vous dis qu’il y a dans tous les gouvernements de la vertu et de l’honneur. » — Et pourquoi ne veut-il pas comprendre ? Parce que la classification de Montesquieu met ou semble mettre les républiques au-dessus des monarchies.

Il reproche à Montesquieu d’avoir dit que le « gouvernement moscovite cherche à sortir du despotisme ». Montesquieu, conformément à ses distinctions, avait voulu dire que le gouvernement russe établissait des lois fixes et commençait à gouverner selon ces lois et non plus selon son bon plaisir ; qu’en un mot il sortait du despotisme pour entrer dans la monarchie ; mais Voltaire insiste sur ce que le gouvernement russe retient du despotisme pour l’en féliciter avec enthousiasme : « Le gouvernement est à la tête de la finance, des armées, de la magistrature, de la religion ; les évêques et les moines n’ont plus d’esclaves comme autrefois et ils sont payés par une pension du gouvernement. Il cherche à détruire l’anarchie, les prérogatives odieuses des nobles, le pouvoir des grands, et non à établir des corps intermédiaires et à diminuer son autorité. »

Voltaire n’est pas moins opposé aux idées démocratiques de Rousseau qu’aux idées libérales de Montesquieu, quoiqu’il ait moins poursuivi celles-là que celles-ci. Il se raille du gouvernement direct, un peu superficiellement et puérilement, comme toujours, mais avec quelque raison, du reste, à ce qu’il me semble : « Il paraît bien étrange que l’auteur du Contrat social s’avise de dire que tout le peuple anglais devrait siéger en parlement et qu’il cesse d’être libre quand son droit consiste à se faire représenter au Parlement par députés. Voudrait-il que trois millions de citoyens vinssent donner leurs voix à Westminster ? Les paysans en Suède comparaissent-ils autrement que par députés ? » (Idées républicaines.) — Il établit, avec la netteté décisive qu’il a toujours, le système du gouvernement despotique, dans la Voix du sage et du peuple (1750) : « La bonté du gouvernement consiste à protéger et à contenir également toutes les professions d’un État. — Le gouvernement ne peut être bon s’il n’y a une puissance unique. — Il ne doit pas y avoir deux puissances dans un État. — Dans un État quelconque le plus grand malheur est que l’autorité législative soit combattue. Les années heureuses de la monarchie ont été les dernières de Henri IV, celles de Louis XIV et de Louis XV, quand ces rois ont gouverné par eux-mêmes. »

De même dans les Pensées sur le gouvernement : « Un roi qui n’est pas contredit, ne peut guère être méchant. — Du temps de Louis XIII il n’y eut pas une année sans faction. Louis le Juste était cruel. Il avait commencé à seize ans par faire assassiner son premier ministre. Il souffrit que le Cardinal de Richelieu, son premier ministre, fît couler le sang sur les échafauds. »

Il est aristocrate, ce qui, en une certaine manière, est être libéral ou peut mener à le devenir ; mais il faut entendre de quelle manière il est aristocrate. Il l’est, non par souci de limiter l’autorité souveraine, mais par désir de la fonder sur l’ignorance populaire ; et non par désir de hiérarchiser la nation, mais par passion de maintenir une énorme distance entre le peuple et les hautes classes : « Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens eût jamais le temps ni la capacité de s’instruire. Ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir, comme moi, une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire ; c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ; cette entreprise est assez forte et assez grande. Il est vrai que Confucius a dit qu’il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple ; mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, d’Eusèbe ou d’Athanase, de Jansénius ou de Molina, de Zwingle ou d’Œcolampade. Et plût à Dieu qu’il n’y eût jamais de bon bourgeois infatué de ses disputes ! Nous n’aurions jamais eu de guerres de religion ; nous n’aurions jamais eu de Saint-Barthélemy. Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » (A Damilaville, 1er avril 1766.)[6].

Les Anabaptistes de Munster, qui, du reste, « soutinrent leurs droits en bêtes féroces », eurent d’abord ce tort très grave de proclamer l’égalité entre les hommes : « Ils développèrent cette vérité dangereuse, qui est dans tous les cœurs, que les hommes sont nés égaux, et que, si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes. » (Essai sur les mœurs, CXXXI.) L’égalité est une chimère qui n’a pas sa place dans une organisation sociale : « Vous me direz comment se sont-ils [les ministres] déclarés, il y a quelques années, contre certains sages ? » C’est que ces sages avaient un peu trop effarouché l’amour-propre des grands ; c’est qu’ils prêchaient un peu trop l’égalité, laquelle ne peut ni plaire aux grands ni subsister dans la société. » (A Damilaville, 15 juin 1763.)

Ce qu’il écrit à Damilaville, il l’écrit à plus forte raison à Frédéric II : « Quand je vous suppliais d’être le restaurateur des Beaux-Arts de la Grèce, ma prière n’allait pas jusqu’à vous conjurer de rétablir la Démocratie athénienne ; je n’aime pas le gouvernement de la canaille. Vous auriez donné le gouvernement de la Grèce à M. de Lentulus ou à quelque autre général qui aurait empêché les nouveaux Grecs de faire autant de sottises que leurs ancêtres. »

Voltaire se montre assez favorable au gouvernement populaire dans son article Démocratie du Dictionnaire philosophique ; car il ne s’est jamais piqué de ne point se contredire, ou il ne s’est jamais assez surveillé pour ne point tomber dans les contradictions ; mais encore, même en cet article, il a peu confiance : « Le véritable vice d’une république civilisée est dans la fable turque du dragon à plusieurs têtes et du dragon à plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit et la multitude des queues obéit à une seule tête qui veut tout dévorer. [Peu clair. Dans Voltaire, c’est bien surprenant.] La démocratie ne semble convenir qu’à un très petit pays ; encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera, il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La discorde y régnera comme dans un couvent de moines ; mais il n’y aura ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni condamnation aux galères pour avoir pris de l’eau dans la mer sans payer. »

On se demande pourquoi, si la discorde règne dans ce pays, il n’y aura point de guerres civiles. Mais — sur quoi nous reviendrons — Voltaire croit qu’il n’y a jamais que les prêtres qui déchaînent les guerres civiles.

A M. de La Chalotais il écrit, le 28 février 1763 : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs », — ce qui le départage lui-même, puisque sur cette question il dit blanc à Damilaville, noir à Linguet, et enfin blanc à La Chalotais.

Il semble partisan de la résistance à l’oppression ; et le passage est important et curieux. Il marque que Voltaire, adversaire de tous les droits de l’homme, prenait feu à un moment donné pour celui de tous qui est le plus scabreux et le plus difficile à bien définir et à bien délimiter : « … Vous devez obéir à ceux qui font les lois dans votre patrie tant que vous demeurez dans cette patrie, j’en conviens ; mais… le rapt des Sabines par Romulus aurait-il été moins un brigandage barbare s’il eût été commis par une délibération du Sénat ? La Saint-Barthélemy perdrait-elle aujourd’hui quelque chose de son horreur, si, par impossible, le Parlement de Paris avait rendu un arrêt par lequel il eût enjoint à tout fidèle catholique de sortir de son lit au son de la cloche, pour aller plonger le poignard dans le cœur de ses voisins, de ses amis, de ses frères qui allaient au prêche ?… Non, sans doute, un crime est toujours un crime, soit qu’il ait été commandé par un prince, dans l’aveuglement de la colère, soit qu’il ait été revêtu de patentes signées de sang-froid avec toutes les formalités possibles… » (Prix de la justice et de l’humanité.)

Il y a quelque chose de plus curieux encore. C’est que le même homme qui a écrit le Commentaire sur Montesquieu et tout ce que nous venons de lire, a fait un éloge lyrique de la Constitution anglaise, ce qui ne laisse pas de dérouter quelque peu. Cet éloge est très connu ; car on s’est pieusement efforcé de démontrer que Montesquieu, Voltaire et Rousseau avaient tous pensé de même ; et ce passage étant à peu près le seul où Voltaire se rapproche, non point du tout de Rousseau, mais de Montesquieu, on en a usé diligemment. Il est dans l’article Gouvernement du Dictionnaire philosophique. En voici les lignes essentielles : « De cet établissement, en comparaison duquel la République de Platon n’est qu’un rêve ridicule, et qui semblerait inventé par Locke, par Newton, par Halley ou par Archimède, il est né des abus affreux et qui font frémir la nature humaine… Le fanatisme absurde s’était introduit dans ce grand édifice comme un feu dévorant qui consume un beau bâtiment qui n’est que de bois. Il a été rebâti de pierre du temps de Guillaume d’Orange. Il est à croire qu’une constitution qui a réglé les droits du roi, des nobles, du peuple, et dans laquelle chacun trouve sa sûreté, durera autant que les choses humaines peuvent durer. Il est à croire que tous les États qui ne sont pas fondés sur de tels principes éprouveront des révolutions. Voici à quoi la législation anglaise est enfin parvenue : à remettre chaque homme dans tous les droits de la nature… Ces droits sont : liberté entière de sa personne, de ses biens, de parler à la nation par l’organe de sa plume ; de ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par un jury formé d’hommes indépendants ; de ne pouvoir être jugé en même cas que suivant les termes précis de la loi ; de professer en paix quelque religion qu’on veuille, en renonçant aux emplois dont seuls les anglicans sont pourvus. Cela s’appelle des prérogatives. Et, en effet, c’est une très grande et très heureuse prérogative par-dessus tant de nations d’être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous possédiez la veille ; que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme au milieu de la nuit pour être conduit dans un donjon ou dans un désert ; que vous aurez, en sortant du sommeil, le pouvoir de publier tout ce que vous pensez ; que, si vous êtes accusé, soit pour avoir mal agi ou mal parlé ou mal écrit, vous ne serez jugé que selon la loi. Cette prérogative s’étend sur tout ce qui aborde en Angleterre. Un étranger y jouit de la même liberté de ses biens et de sa personne ; et, s’il est accusé, il peut demander que la moitié des jurés soit composée d’étrangers. J’ose dire que si on assemblait le genre humain pour faire des lois, c’est ainsi qu’on les ferait pour sa sûreté. Pourquoi donc ne sont-elles pas suivies dans les autres pays ?… Pourquoi les cocos réussissent-ils aux Indes et ne réussissent-ils pas à Rome ? »

On voit que Voltaire n’est rien moins que systématique dans ses idées politiques et peut être accusé même de les avoir eues quelque peu flottantes. Ses contradictions peuvent cependant se concilier à peu près. Il est ennemi des pouvoirs intermédiaires, il est ennemi des corps possédant le dépôt des lois, il est ennemi des magistratures indépendantes, il est ennemi du régime parlementaire, il est ennemi des Églises indépendantes ; il est ennemi de tout ce qui peut désirer, exiger, constituer, maintenir, protéger et défendre les libertés publiques ; mais il n’est pas ennemi des libertés publiques. Pourvu qu’il n’y ait personne pour les désirer, les exiger, les conquérir, les constituer, les maintenir et le défendre, il en est même partisan. Il les demande, seulement, au despotisme, et c’est sur le despotisme seul qu’il compte pour les obtenir. Il est absolutiste libéral. Il ne veut de liberté que celle que le despotisme établira. Son rêve, c’est un roi absolu fondant la liberté dans ses États. Le vers de Racine qu’il doit admirer le plus, c’est celui qui résume le « discours du trône » de Burrhus :

Pourvu que, dans le cours d’un règne florissant, Rome soit toujours libre et César tout-puissant.

Un peuple libre sous un souverain dont le pouvoir n’a pas de limite, c’est son idéal même. La liberté par le despotisme, c’est tout son système.

Il y a beaucoup de cela dans son petit traité, d’ailleurs excellent, Fragment des Instructions pour le prince royal de…

Il déteste la Révocation de l’Édit de Nantes très éloquemment ; puis il ajoute, non pas qu’il faut organiser une société où le pouvoir souverain ne puisse pas commettre des attentats, mais : « Ah ! Louis XIV ! Louis XIV ! que n’étais-tu philosophe !… Et toi, que nous voyons avec une tendresse respectueuse, assis sur le trône de Henri IV et de Louis XIV, écoute toujours la voix de la philosophie, c’est-à-dire de la sagesse. » — Un Louis XIV philosophe, c’est toute la politique de Voltaire.

Notez que c’en est une, et qui peut se soutenir. Un roi qui serait persuadé que le meilleur moyen de gouverner est de gouverner avec l’opinion publique en ses lignes générales et sans tenir compte de ses caprices ; que par conséquent il faut la connaître et donc laisser absolument libre la pensée, la parole, la plume et l’enseignement, qu’il faut gouverner avec des forces constituées, permanentes, cohérentes et solides, et non pas sur une poussière d’hommes, et que, par conséquent, il faut laisser les associations, les corporations et les églises librement se former et librement se développer ou se maintenir, qu’il faut gouverner avec des lois fondamentales très respectées, très précises et très fixes, maintenant la tradition nationale et obligeant étroitement le roi lui-même ; — ce roi n’aurait besoin pour le bien de l’État ni de Parlement ni de corps ayant le dépôt des lois, ni de pouvoirs intermédiaires, ni de constitution, parce qu’il serait lui-même, grâce à ses sages maximes, Parlement, dépositaire des lois, pouvoir limitateur et constitution.

Seulement, il est à croire que ce roi s’est rarement trouvé, et que le concevoir, l’évoquer et compter sur lui est une chimère. Il est étrange que de Montesquieu, Rousseau et Voltaire ce soit Voltaire, qui se trouve ici le plus chimérique.

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