X LE CYCLE HÉROIQUE CHRÉTIEN
Reading edition

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LE PARRICIDE.
Dessiné par F. Flameng. - Gravé par R. de Los Rios. L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.
LE PARRICIDE
Un jour, Kanut, à l’heure où l’assoupissement Ferme partout les yeux sous l’obscur firmament, Ayant pour seul témoin la nuit, l’aveugle immense, Vit son père Swéno, vieillard presque en démence, Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien; Il le tua, disant: Lui-même n’en sait rien. Puis il fut un grand roi. Toujours vainqueur, sa vie Par la prospérité fidèle fut suivie; Il fut plus triomphant que la gerbe des blés; Quand il passait devant les vieillards assemblés, Sa présence éclairait ces sévères visages; Par la chaîne des mœurs pures et des lois sages A son cher Danemark natal il enchaîna Vingt îles, Fionie, Arnhout, Folster, Mona; Il bâtit un grand trône en pierres féodales; Il vainquit les saxons, les pictes, les vandales, Le celte, et le borusse, et le slave aux abois, Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois; Il abolit l’horreur idolâtre, et la rune, Et le menhir féroce où le soir, à la brune, Le chat sauvage vient frotter son dos hideux; Il disait en parlant du grand César: Nous deux; Une lueur sortait de son cimier polaire; Les monstres expiraient partout sous sa colère; Il fut, pendant vingt ans qu’on l’entendit marcher, Le cavalier superbe et le puissant archer; L’hydre morte, il mettait le pied sur la portée; Sa vie, en même temps bénie et redoutée, Dans la bouche du peuple était un fier récit; Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisit Trois dragons en Écosse et deux rois en Scanie; Il fut héros, il fut géant, il fut génie; Le sort de tout un monde au sien semblait lié; Quant à son parricide, il l’avait oublié. Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre, Et l’évêque d’Aarhus vint dire une prière Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarant Que Kanut était saint, que Kanut était grand, Qu’un céleste parfum sortait de sa mémoire, Et qu’ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire, Assis comme un prophète à la droite de Dieu. Le soir vint; l’orgue en deuil se tut dans le saint lieu; Et les prêtres, quittant la haute cathédrale, Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale. Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs, Prit son glaive, et sortit de la tombe, les murs Et les portes étant brumes pour les fantômes; Il traversa la mer qui reflète les dômes Et les tours d’Altona, d’Aarhus et d’Elseneur; L’ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur; Mais il marchait sans bruit, étant lui-même un songe; Il alla droit au mont Savo que le temps ronge, Et Kanut s’approcha de ce farouche aïeul, Et lui dit:—Laisse-moi, pour m’en faire un linceul, O montagne Savo que la tourmente assiége, Me couper un morceau de ton manteau de neige.— Le mont le reconnut et n’osa refuser. Kanut prit son épée impossible à briser, Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire, Il coupa de la neige et s’en fit un suaire; Puis il cria:—Vieux mont, la mort éclaire peu; De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu?— Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées, Noir, triste dans le vol éternel des nuées, Lui dit:—Je ne sais pas, spectre, je suis ici.— Kanut quitta le mont par les glaces saisi; Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige, Il entra, par delà l’Islande et la Norvége, Seul, dans le grand silence et dans la grande nuit; Derrière lui le monde obscur s’évanouit; Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume, Nu, face à face avec l’immensité fantôme; Il vit l’infini, porche horrible et reculant Où l’éclair quand il entre expire triste et lent, L’ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres, L’informe se mouvant dans le noir, les Ténèbres; Là; pas d’astre; et pourtant on ne sait quel regard Tombe de ce chaos immobile et hagard; Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l’onde De l’obscurité, sourde, effarée et profonde, Il avança disant:—C’est la tombe; au delà C’est Dieu.—Quand il eut fait trois pas, il appela; Mais la nuit est muette ainsi que l’ossuaire, Et rien ne répondit; pas un pli du suaire Ne s’émut, et Kanut avança; la blancheur Du linceul rassurait le sépulcral marcheur; Il allait. Tout à coup, sur son livide voile Il vit poindre et grandir comme une noire étoile; L’étoile s’élargit lentement, et Kanut, La tâtant de sa main de spectre, reconnut Qu’une goutte de sang était sur lui tombée. Sa tête, que la peur n’avait jamais courbée, Se redressa, terrible, il regarda la nuit, Et ne vit rien, l’espace était noir, pas un bruit. —En avant! dit Kanut, levant sa tête fière. Une seconde tache auprès de la première Tomba, puis s’élargit, et le chef cimbrien Regarda l’ombre épaisse et vague, et ne vit rien. Comme un limier à suivre une piste s’attache, Morne, il reprit sa route, une troisième tache Tomba sur le linceul. Il n’avait jamais fui; Kanut pourtant cessa de marcher devant lui, Et tourna du côté du bras qui tient le glaive; Une goutte de sang, comme à travers un rêve, Tomba sur le suaire et lui rougit la main; Pour la seconde fois il changea de chemin, Comme en lisant on tourne un feuillet d’un registre, Et se mit à marcher vers la gauche sinistre; Une goutte de sang tomba sur le linceul; Et Kanut recula, frémissant d’être seul, Et voulut regagner sa couche mortuaire; Une goutte de sang tomba sur le suaire. Alors il s’arrêta livide, et ce guerrier, Blême, baissa la tête et tâcha de prier, Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche, La prière effrayée expirant dans sa bouche, Il se remit en marche; et, lugubre, hésitant, Hideux, ce spectre blanc passait; et, par instant, Une goutte de sang se détachait de l’ombre, Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre. Il voyait, plus tremblant qu’au vent le peuplier, Ces taches s’élargir et se multiplier; Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres! Leur passage rayait vaguement les ténèbres; Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant Par se mêler, faisaient des nuages de sang; Il marchait, il marchait; de l’insondable voûte Le sang continuait à pleuvoir goutte à goutte, Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s’il tombait De ces pieds noirs qu’on voit la nuit pendre au gibet; Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables? L’infini. Vers les cieux, pour le juste abordables, Dans l’océan de nuit sans flux et sans reflux, Kanut s’avançait, pâle et ne regardant plus. Enfin, marchant toujours comme en une fumée, Il arriva devant une porte fermée Sous laquelle passait un jour mystérieux; Alors sur son linceul il abaissa les yeux; C’était l’endroit sacré, c’était l’endroit terrible; On ne sait quel rayon de Dieu semble visible; De derrière la porte on entend l’hosanna. Le linceul était rouge et Kanut frissonna. Et c’est pourquoi Kanut, fuyant devant l’aurore Et reculant, n’a pas osé paraître encore Devant le juge au front duquel le soleil luit; C’est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit, Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première, Sentant, à chaque pas qu’il fait vers la lumière, Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir, Rôde éternellement sous l’énorme ciel noir.
LE MARIAGE DE ROLAND
Ils se battent—combat terrible!—corps à corps. Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts; Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône. Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune, Le vent trempe en sifflant les brins d’herbe dans l’eau. L’archange saint Michel attaquant Apollo Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre. Déjà, bien avant l’aube, ils combattaient dans l’ombre. Qui, cette nuit, eût vu s’habiller ces barons, Avant que la visière eût dérobé leurs fronts, Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles. Hier, c’étaient deux enfants riant à leurs familles, Beaux, charmants;—aujourd’hui, sur ce fatal terrain, C’est le duel effrayant de deux spectres d’airain, Deux fantômes auxquels le démon prête une âme, Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme. Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés. Les bateliers pensifs qui les ont amenés Ont raison d’avoir peur et de fuir dans la plaine, Et d’oser, de bien loin, les épier à peine; Car de ces deux enfants, qu’on regarde en tremblant, L’un s’appelle Olivier et l’autre a nom Roland. Et, depuis qu’ils sont là, sombres, ardents, farouches, Un mot n’est pas encor sorti de ces deux bouches. Olivier, sieur de Vienne et comte souverain, A pour père Gérard et pour aïeul Garin. Il fut pour ce combat habillé par son père. Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre Aux normands, Rollon ivre, et Rouen consterné, Et le dieu souriant par des tigres traîné, Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre. Son casque est enfoui sous les ailes d’une hydre; Il porte le haubert que portait Salomon; Son estoc resplendit comme l’œil d’un démon; Il y grava son nom afin qu’on s’en souvienne; Au moment du départ, l’archevêque de Vienne A béni son cimier de prince féodal. Roland a son habit de fer, et Durandal. Ils luttent de si près avec de sourds murmures, Que leur souffle âpre et chaud s’empreint sur leurs armures; Le pied presse le pied; l’île à leurs noirs assauts Tressaille au loin; l’acier mord le fer; des morceaux De heaume et de haubert, sans que pas un s’émeuve, Sautent à chaque instant dans l’herbe et dans le fleuve; Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend. Soudain, sire Olivier, qu’un coup affreux démasque, Voit tomber à la fois son épée et son casque. Main vide et tête nue, et Roland l’œil en feu! L’enfant songe à son père et se tourne vers Dieu. Durandal sur son front brille. Plus d’espérance! —Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France, Je dois me comporter en franc neveu de roi. Quand j’ai mon ennemi désarmé devant moi, Je m’arrête. Va donc chercher une autre épée, Et tâche, cette fois, qu’elle soit bien trempée. Tu feras apporter à boire en même temps, Car j’ai soif. —Fils, merci, dit Olivier. —J’attends, Dit Roland, hâte-toi. Sire Olivier appelle Un batelier caché derrière une chapelle. —Cours à la ville, et dis à mon père qu’il faut Une autre épée à l’un de nous, et qu’il fait chaud. Cependant les héros, assis dans les broussailles, S’aident à délacer leurs capuchons de mailles, Se lavent le visage, et causent un moment. Le batelier revient, il a fait promptement; L’homme a vu le vieux comte; il rapporte une épée Et du vin, de ce vin qu’aimait le grand Pompée Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont. L’épée est cette illustre et fière Closamont, Que d’autres quelquefois appellent Haute-Claire. L’homme a fui. Les héros achèvent sans colère Ce qu’ils disaient; le ciel rayonne au-dessus d’eux; Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux Marchent droit l’un vers l’autre, et le duel recommence. Voilà que par degrés de sa sombre démence Le combat les enivre; il leur revient au cœur Ce je ne sais quel dieu qui veut qu’on soit vainqueur, Et qui, s’exaspérant aux armures frappées, Mêle l’éclair des yeux aux lueurs des épées. Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil. Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil Baisse vers l’horizon. La nuit vient. —Camarade, Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade. Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu De repos. —Je prétends, avec l’aide de Dieu, Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre, Vous vaincre par l’épée et non point par la fièvre. Dormez sur l’herbe verte; et, cette nuit, Roland, Je vous éventerai de mon panache blanc. Couchez-vous et dormez. —Vassal, ton âme est neuve, Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve. Sans m’arrêter et sans me reposer, je puis Combattre quatre jours encore, et quatre nuits. Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle. Durandal heurte et suit Closamont; l’étincelle Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés. L’ombre autour d’eux s’emplit de sinistres clartés. Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume; Le voyageur s’effraye et croit voir dans la brume D’étranges bûcherons qui travaillent la nuit. Le jour naît, le combat continue à grand bruit; La pâle nuit revient, ils combattent; l’aurore Reparaît dans les cieux, ils combattent encore. Nul repos. Seulement, vers le troisième soir, Sous un arbre, en causant, ils sont allés s’asseoir; Puis ont recommencé. Le vieux Gérard dans Vienne Attend depuis trois jours que son enfant revienne. Il envoie un devin regarder sur les tours; Le devin dit: Seigneur, ils combattent toujours. Quatre jours sont passés, et l’île et le rivage Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage. Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés, Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés, Et passent, au milieu des ronces remuées, Comme deux tourbillons et comme deux nuées. O chocs affreux! terreur! tumulte étincelant! Mais enfin Olivier saisit au corps Roland, Qui de son propre sang en combattant s’abreuve, Et jette d’un revers Durandal dans le fleuve. —C’est mon tour maintenant, et je vais envoyer Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier. Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne. C’est, après Durandal, le seul qui vous convienne. Mon père le lui prit alors qu’il le défit. Acceptez-le. Roland sourit.—Il me suffit De ce bâton.—Il dit, et déracine un chêne. Sire Olivier arrache un orme dans la plaine Et jette son épée, et Roland, plein d’ennui, L’attaque. Il n’aimait pas qu’on vînt faire après lui Les générosités qu’il avait déjà faites. Plus d’épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes. Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants, A grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géants. Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe. Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe, S’arrête et dit: —Roland, nous n’en finirons point. Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing, Nous lutterons ainsi que lions et panthères. Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères? Écoute, j’ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc, Épouse-la. —Pardieu! je veux bien, dit Roland. Et maintenant buvons, car l’affaire était chaude.— C’est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
AYMERILLOT
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, Revient d’Espagne; il a le cœur triste, il s’écrie: —Roncevaux! Roncevaux! ô traître Ganelon! Car son neveu Roland est mort dans ce vallon Avec les douze pairs et toute son armée. Le laboureur des monts qui vit sous la ramée Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien; Il a baisé sa femme au front et dit: C’est bien. Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines; Et les os des héros blanchissent dans les plaines. Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui; Son cheval syrien est triste comme lui. Il pleure; l’empereur pleure de la souffrance D’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France, Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las, Et son neveu Roland, et la bataille, hélas! Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes, Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnes Sur ses guerriers tombés devant des paysans, Et qu’on en parlera plus de quatre cents ans! Cependant il chemine; au bout de trois journées Il arrive au sommet des hautes Pyrénées. Là, dans l’espace immense il regarde en rêvant; Et sur une montagne, au loin, et bien avant Dans les terres, il voit une ville très forte, Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte. Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain Trente maîtresses tours avec des toits d’étain, Et des mâchicoulis de forme sarrasine Encor tout ruisselants de poix et de résine, Au centre est un donjon si beau, qu’en vérité, On ne le peindrait pas dans tout un jour d’été. Ses créneaux sont scellés de plomb, chaque embrasure Cache un archer dont l’œil toujours guette et mesure, Ses gargouilles font peur, à son faîte vermeil Rayonne un diamant gros comme le soleil, Qu’on ne peut regarder fixement de trois lieues. Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues, Qui jusqu’à cette ville apporte ses dromons. Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts. —Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière, Quelle est cette cité près de cette rivière? Qui la tient la peut dire unique sous les cieux. Or, je suis triste, et c’est le cas d’être joyeux. Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines, O gens de guerre, archers, compagnons, capitaines, Mes enfants! mes lions! saint Denis m’est témoin Que j’aurai cette ville avant d’aller plus loin!— Le vieux Naymes frissonne à ce qu’il vient d’entendre. —Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre. Elle a pour se défendre, outre ses béarnais, Vingt mille turcs ayant chacun double harnais. Quant à nous, autrefois, c’est vrai, nous triomphâmes; Mais, aujourd’hui, vos preux ne valent pas des femmes, Ils sont tous harassés et du gîte envieux, Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux. Sire, je parle franc et je ne farde guère. D’ailleurs, nous n’avons point de machines de guerre; Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés; Je trouve qu’il est temps que vous vous reposiez, Et je dis qu’il faut être aussi fou que vous l’êtes Pour attaquer ces tours avec des arbalètes. L’empereur répondit au duc avec bonté: —Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité? —On peut bien oublier quelque chose à mon âge. Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage; Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours. C’est ne jouir jamais que conquérir toujours. Nous venons d’attaquer bien des provinces, sire, Et nous en avons pris de quoi doubler l’empire. Ces assiégés riraient de vous du haut des tours. Ils ont, pour recevoir sûrement des secours, Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles, Trois souterrains creusés par les turcs infidèles, Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan, Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan. L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille: —Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville? —C’est Narbonne, —Narbonne est belle, dit le roi, Et je l’aurai; je n’ai jamais vu, sur ma foi, Ces belles filles-là sans leur rire au passage, Et me piquer un peu les doigts à leur corsage.— Alors, voyant passer un comte de haut lieu, Et qu’on appelait Dreus de Montdidier.—Pardieu! Comte, ce bon duc Naymes expire de vieillesse! Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse Tout le pays d’ici jusques à Montpellier; Car vous êtes le fils d’un gentil chevalier; Votre oncle, que j’estime, était abbé de Chelles; Vous-même êtes vaillant; donc, beau sire, aux échelles! L’assaut! —Sire empereur, répondit Montdidier, Je ne suis désormais bon qu’à congédier; J’ai trop porté haubert, maillot, casque et salade; J’ai besoin de mon lit, car je suis fort malade; J’ai la fièvre; un ulcère aux jambes m’est venu; Et voilà plus d’un an que je n’ai couché nu. Gardez tout ce pays, car je n’en ai que faire. L’empereur ne montra ni trouble ni colère. Il chercha du regard Hugo de Cotentin: Ce seigneur était brave et comte palatin. —Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre Que Narbonne est à vous; vous n’avez qu’à la prendre. Hugo de Cotentin salua l’empereur. —Sire, c’est un manant heureux qu’un laboureur! Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge, Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge. Moi, j’ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer; Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer; Au point du jour, j’entends le clairon pour antienne; Je n’ai plus à ma selle une boucle qui tienne; Voilà longtemps que j’ai pour unique destin De m’endormir fort tard pour m’éveiller matin, De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres, Je suis très fatigué. Donnez Narbonne à d’autres. Le roi laissa tomber sa tête sur son sein. Chacun songeait, poussant du coude son voisin. Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie: —Vous êtes grand seigneur et de race hardie, Duc; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu? —Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu. Ces aventures-là vont aux gens de fortune. Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une. L’empereur se tourna vers le comte de Gand. —Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand. Le jour où tu naquis sur la plage marine, L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine; Bavon, ta mère était de fort bonne maison; Jamais on ne t’a fait choir que par trahison; Ton âme après la chute était encor meilleure. Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heure L’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux, Un jour que nous étions en marche seuls tous deux, Et que nous entendions dans les plaines voisines Le cliquetis confus des lances sarrasines. Le péril fut toujours de toi bien accueilli, Comte; eh bien! prends Narbonne, et je t’en fais bailli. —Sire, dit le gantois, je voudrais être en Flandre. J’ai faim, mes gens ont faim; nous venons d’entreprendre Une guerre à travers un pays endiablé; Nous y mangions, au lieu de farine de blé, Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes, Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes. Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâlé Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé; Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre, Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant, Me prendra pour un maure et non pour un flamand! J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe. Quand vous me donneriez, pour prendre cette place, Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin, Non! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain. —Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange.— Il reprit: —Çà, je suis stupide. Il est étrange Que je cherche un preneur de ville, ayant ici Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy. Eustache, à moi! Tu vois, cette Narbonne est rude; Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude; A chaque porte un camp, et, pardieu! j’oubliais, Là-bas, six grosses tours en pierre de liais. Ces douves-là nous font parfois si grise mine Qu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine, Et que, la ville prise, on échoue au donjon. Mais qu’importe! es-tu pas le grand aigle? —Un pigeon, Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie! Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie; Or, je n’ai pas le sou; sur ce, pas un garçon Qui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon; Leurs yeux me donneront à peine une étincelle Par sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle. Tas de gueux! Quant à moi, je suis très ennuyé; Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé; Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre; On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère, Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir; On s’use, on se disloque, on finit par avoir La goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule, Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule. Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier! J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier. Le bon cheval du roi frappait du pied la terre Comme s’il comprenait; sur le mont solitaire Les nuages passaient. Gérard de Roussillon Était à quelques pas avec son bataillon; Charlemagne en riant vint à lui. —Vaillant homme, Vous êtes dur et fort comme un romain de Rome; Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous; Gentilhomme de bien, cette ville est à vous!— Gérard de Roussillon regarda d’un air sombre Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre De ses soldats marchant tristement devant eux, Sa bannière trouée et son cheval boiteux. —Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne. Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne? —Roi, dit Gérard, merci, j’ai des terres ailleurs.— Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes. L’empereur fit le tour de tous ses capitaines; Il appela les plus hardis, les plus fougueux, Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux, Samo, que la légende aujourd’hui divinise, Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise, Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc, Ernaut de Bauléande, Ogier de Danemark, Roger, enfin, grande âme au péril toujours prête. Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête, Se dressant tout debout sur ses grands étriers, Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers, Avec un âpre accent plein de sourdes huées, Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées, Terrassant du regard son camp épouvanté, L’invincible empereur s’écria:—Lâcheté! O comtes palatins tombés dans ces vallées, O géants qu’on voyait debout dans les mêlées, Devant qui Satan même aurait crié merci, Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici! Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne, Paladins! vous, du moins votre épée était bonne, Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas! Vous alliez en avant sans compter tous vos pas! O compagnons couchés dans la tombe profonde, Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde! Grand Dieu! que voulez-vous que je fasse à présent? Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches, De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches! Je ne sais point comment on porte des affronts! Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas! Barons, Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne, Normands, lorrains, marquis des marches d’Allemagne, Poitevins, bourguignons, gens du pays Pisan, Bretons, picards, flamands, français, allez-vous-en! Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne, Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne; Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous, Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous! Je ne veux plus de vous! Retournez chez vos femmes! Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes! C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul. Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul. Je reste ici rempli de joie et d’espérance! Et, quand vous serez tous dans notre douce France, O vainqueurs des saxons et des aragonais! Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets, Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes, Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armes Qui remplirent longtemps la terre de terreur: —Mais où donc avez-vous quitté votre empereur? Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille: —Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille, Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé!— Ainsi Charles de France appelé Charlemagne, Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne, Parlait dans la montagne avec sa grande voix; Et les pâtres lointains, épars au fond des bois, Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre. Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre. Soudain, comme chacun demeurait interdit, Un jeune homme bien fait sortit des rangs et dit: —Que monsieur saint Denis garde le roi de France! L’empereur fut surpris de ce ton d’assurance. Il regarda celui qui s’avançait, et vit, Comme le roi Saül lorsque apparut David, Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches, Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanches Prirent pour une fille habillée en garçon, Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge, L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge. —Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu’est-ce qui t’émeut? —Je viens vous demander ce dont pas un ne veut, L’honneur d’être, ô mon roi, si Dieu ne m’abandonne, L’homme dont on dira: C’est lui qui prit Narbonne. L’enfant parlait ainsi d’un air de loyauté, Regardant tout le monde avec simplicité. Le gantois, dont le front se relevait très vite, Se mit à rire, et dit aux reîtres de sa suite: —Hé! c’est Aymerillot, le petit compagnon! —Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom. —Aymery. Je suis pauvre autant qu’un pauvre moine. J’ai vingt ans, je n’ai point de paille et point d’avoine, Je sais lire en latin, et je suis bachelier. Voilà tout, sire. Il plut au sort de m’oublier Lorsqu’il distribua les fiefs héréditaires. Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur. J’entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur. Après, je châtierai les railleurs, s’il en reste. Charles, plus rayonnant que l’archange céleste, S’écria: —Tu seras, pour ce propos hautain, Aymery de Narbonne et comte palatin, Et l’on te parlera d’une façon civile, Va, fils! Le lendemain Aymery prit la ville.
BIVAR
Bivar était, au fond d’un bois sombre, un manoir Carré, flanqué de tours, fort vieux, et d’aspect noir. La cour était petite et la porte était laide. Quand le scheik Jabias, depuis roi de Tolède, Vint visiter le Cid au retour de Cintra, Dans l’étroit patio le prince maure entra; Un homme, qui tenait à la main une étrille, Pansait une jument attachée à la grille; Cet homme, dont le scheik ne voyait que le dos, Venait de déposer à terre des fardeaux, Un sac d’avoine, une auge, un harnais, une selle; La bannière arborée au donjon était celle De don Diègue, ce père étant encor vivant; L’homme, sans voir le scheik, frottant, brossant, lavant, Travaillait, tête nue et bras nus, et sa veste Était d’un cuir farouche, et d’une mode agreste; Le scheik, sans ébaucher même un buenos dias, Dit:—Manant, je viens voir le seigneur Ruy Diaz, Le grand campéador des Castilles.—Et l’homme, Se retournant, lui dit:—C’est moi. —Quoi! vous qu’on nomme Le héros, le vaillant, le seigneur des pavois, S’écria Jabias, c’est vous qu’ainsi je vois! Quoi! c’est vous qui n’avez qu’à vous mettre en campagne, Et qu’à dire: Partons! pour donner à l’Espagne, D’Avis à Gibraltar, d’Algarve à Cadafal, O grand Cid, le frisson du clairon triomphal, Et pour faire accourir au-dessus de vos tentes, Ailes au vent, l’essaim des victoires chantantes! Lorsque je vous ai vu, seigneur, moi prisonnier, Vous vainqueur, au palais du roi, l’été dernier, Vous aviez l’air royal du conquérant de l’Èbre; Vous teniez à la main la Tizona célèbre; Votre magnificence emplissait cette cour, Comme il sied quand on est celui d’où vient le jour; Cid, vous étiez vraiment un Bivar très superbe; On eût dans un brasier cueilli des touffes d’herbe, Seigneur, plus aisément, certes, qu’on n’eût trouvé Quelqu’un qui devant vous prît le haut du pavé; Plus d’un richomme avait pour orgueil d’être membre De votre servidumbre et de votre antichambre; Le Cid dans sa grandeur allait, venait, parlait, La faisant boire à tous, comme aux enfants le lait; D’altiers ducs, tout enflés de faste et de tempête, Qui, depuis qu’ils avaient le chapeau sur la tête, D’aucun homme vivant ne s’étaient souciés, Se levaient, sans savoir pourquoi, quand vous passiez; Vous vous faisiez servir par tous les gentilshommes; Le Cid comme une altesse avait ses majordomes; Lerme était votre archer; Gusman, votre frondeur; Vos habits étaient faits avec de la splendeur; Vous si bon, vous aviez la pompe de l’armure; Votre miel semblait or comme l’orange mûre; Sans cesse autour de vous vingt coureurs étaient prêts; Nul n’était au-dessus du Cid, et nul auprès; Personne, eût-il été de la royale estrade, Prince, infant, n’eût osé vous dire: Camarade! Vous éclatiez, avec des rayons jusqu’aux cieux, Dans une préséance éblouissante aux yeux; Vous marchiez entouré d’un ordre de bataille; Aucun sommet n’était trop haut pour votre taille, Et vous étiez un fils d’une telle fierté Que les aigles volaient tous de votre côté. Vous regardiez ainsi que néants et fumées Tout ce qui n’était pas commandement d’armées, Et vous ne consentiez qu’au nom de général; Cid était le baron suprême et magistral; Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue, Absolu, lance au poing, panache au front. Rodrigue Répondit:—Je n’étais alors que chez le roi. Et le scheik s’écria:—Mais, Cid, aujourd’hui, quoi, Que s’est-il donc passé? quel est cet équipage? J’arrive, et je vous trouve en veste, comme un page, Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon Que vous avez en main l’auge et le caveçon! Et faisant ce qu’il sied aux écuyers de faire! —Scheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.
LE JOUR DES ROIS
I L’aube sur les grands monts se leva frémissante Le six janvier de l’an du Christ huit cent soixante, Comme si dans les cieux cette clarté savait Pourquoi l’homme de fer et d’acier se revêt Et quelle ombre il prépare aux livides journées. Une blême blancheur baigne les Pyrénées; Le louche point du jour de la morne saison, Par places, dans le large et confus horizon, Brille, aiguise un clocher, ébauche un monticule; Et la plaine est obscure, et dans le crépuscule L’Egba, l’Arga, le Cil, tous ces cours d’eau rampants, Font des fourmillements d’éclairs et de serpents; Le bourg Chagres est là près de sa forteresse. II Le mendiant du pont de Crassus, où se dresse L’autel d’Hercule offert aux Jeux aragonaux, Est, comme à l’ordinaire, entre deux noirs créneaux Venu s’asseoir, tranquille et muet, dès l’aurore. La larve qui n’est plus ou qui n’est pas encore Ressemble à ce vieillard, spectre aux funèbres yeux, Grelottant dans l’horreur d’un haillon monstrueux; C’est le squelette ayant faim et soif dans la tombe. Dans ce siècle où sur tous l’esclavage surplombe, Où tout être, perdu dans la nuit, quel qu’il soit, Même le plus petit, même le plus étroit, Offre toujours assez de place pour un maître, Où c’est un tort de vivre, où c’est un crime d’être, Ce pauvre homme est chétif au point qu’il est absous; Il habite le coin du néant, au-dessous Du dernier échelon de la souffrance humaine, Si bas, que les heureux ne prennent pas la peine D’ajouter sa misère à leur joyeux orgueil, Ni les infortunés d’y confronter leur deuil; Penché sur le tombeau plein de l’ombre mortelle, Il est comme un cheval attendant qu’on dételle; Abject au point que l’homme et la femme, les pas, Les bruits, l’enterrement, la noce, les trépas, Les fêtes, sans l’atteindre autour de lui s’écoulent, Et le bien et le mal sans le voir sur lui roulent; Tout au plus raille-t-on ce gueux sur son fumier; Tout le tumulte humain, soldats au fier cimier, Moines tondus, l’amour, le meurtre, la bataille, Ignore cette cendre ou rit de cette paille; Qu’est-il? Rien, ver de terre, ombre; et même l’ennui N’a pas le temps de perdre un coup de pied sur lui; Il rampe entre la chose et la bête de somme; Tibère, sans marcher dessus, verrait cet homme, Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant, Ne valant pas l’effort de son écrasement; Celui qui le voit, dit: C’est l’idiot! et passe; Son regard fixe semble effaré par l’espace; Infirme, il ne pouvait manier des outils; C’est un de ces vivants lugubres, engloutis Dans cette extrémité de l’ombre où se termine La maladie en lèpre et l’ordure en vermine; C’est à lui que les maux en bas sont limités; Du rendez-vous des deuils et des calamités Sa loque, au vent flottante, est l’effroyable enseigne; Sous ses ongles crispés sa peau s’empourpre et saigne; Il regarde, voit-il? il écoute, entend-il? Si cet être aperçoit l’homme, c’est de profil, Nul visage n’étant tourné vers ses ténèbres; La famine et la fièvre ont ployé ses vertèbres; On voudrait balayer son ombre du pavé; Au passant qui lui donne, il bégaie un ave; Sa parole ébauchée en murmure s’achève; Et si, dans sa stupeur et du fond de son rêve, Parfois à quelque chose ici-bas il répond, C’est à ce que dit l’eau sous les arches du pont; Sa maigreur est hideuse aux trous de sa guenille; Et le seul point par où ce fantôme chenille Touche aux hommes courbés le soir et le matin, C’est, à l’aube, au couchant, sa prière en latin, Dans l’ombre, d’une voix lente, psalmodiée. III Flamme au septentrion. C’est Vich incendiée. Don Pancho s’est rué sur Vich au point du jour. Sancho, roi d’Oloron, commande au carrefour Des trois pertuis profonds qui vont d’Espagne en France Voulant piller, il a donné la préférence A Vich, qui fait commerce avec Tarbe et Cahors; Pancho, fauve au dedans, est difforme au dehors; Il est camard, son nez étant sans cartilages, Et si méchant, qu’on dit que les gens des villages Ramassent du poil d’ours où cet homme a passé. Il a brisé la porte, enjambé le fossé, Est entré dans l’église, et sous les sombres porches S’est dressé, rouge spectre, ayant aux poings deux torches; Et maintenant maisons, tours, palais spacieux, Toute la ville monte en lueur dans les cieux. Flamboiement au midi. C’est Girone qui brûle. Le roi Blas a jadis eu d’Inez la matrulle Deux bâtards, ce qui fait qu’à cette heure l’on a Gil, roi de Luz, avec Jean, duc de Cardona; L’un règne à Roncevaux et l’autre au col d’Andorre. Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore. Ils ont, la veille au soir, quitté leurs deux donjons, Ensemble, avec leur bande, en disant: Partageons. N’étant pas trop de deux pour ce qu’ils ont à faire. En route, le plus jeune a crié:—Bah! mon frère, Rions; et renonçons à la chose, veux-tu? Revenons sur nos pas; je ne suis point têtu; Si tu veux t’en ôter, c’est dit, je me retire. —Ma règle, a dit l’aîné, c’est de ne jamais rire Ni reculer, ayant derrière moi l’enfer.— Et c’est ainsi qu’ils ont, ces deux princes de fer, Après avoir rompu le mur qui la couronne, Brûlé la belle ville heureuse de Girone, Et fait noir l’horizon que le Seigneur fait bleu. Rougeur à l’orient. C’est Lumbier en feu. Ariscat l’est venu piller pour se distraire. Ariscat est le roi d’Aguas; ce téméraire, Car, en basque, Ariscat veut dire le Hardi, A son donjon debout près du pic du Midi, Comme s’il s’égalait à la montagne immense. Il brûle Lumbier comme on brûla Numance; L’histoire est quelquefois l’infidèle espion, Elle oublie Ariscat et vante Scipion; N’importe! le roi basque est invincible, infâme, Superbe, comme un autre, et fait sa grande flamme; Cette ville n’est plus qu’un bûcher; il est fier; Et le tas de tisons d’Ariscat, Lumbier, Vaut bien Tyr, le monceau de braises d’Alexandre. Fumée à l’occident. C’est Teruel en cendre. Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel, Pour son baiser terrible a choisi Teruel; Il vient d’en approcher ses deux lèvres funèbres, Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres. Le fort que sur un pic Gesufal éleva Est si haut, que du faîte on voit tout l’Alava, Tout l’Èbre, les deux mers, et le merveilleux golfe Où tombe Phaéton et d’où s’envole Astolphe. Gesufal est ce roi, gai comme les démons, Qui disait aux pays gisant au pied des monts, Sol inquiet, tremblant comme une solfatare: —Je suis ménétrier; je mets à ma guitare La corde des gibets dressés sur le chemin; Dansez, peuples! j’ai deux royaumes dans ma main; Aragon et Léon sont mes deux castagnettes.— C’est lui qui dit encor:—Je fais les places nettes. Et Teruel, hier une ville, aujourd’hui Est de l’ombre. O désastre, ô peuple sans appui! Des tourbillons de nuit et d’étincelles passent, Les façades au fond des fournaises s’effacent, L’enfant cherche la femme et la femme l’enfant, Un râle horrible sort du foyer étouffant; Les flammèches au vent semblent d’affreux moustiques; On voit dans le brasier le comptoir des boutiques Où le marchand vendait la veille, et les tiroirs Sont là béants, montrant de l’or dans leurs coins noirs. Le feu poursuit la foule et sur les toits s’allonge; On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe! IV Qu’est-ce que ce torrent de rois? Pourquoi ce choix, Quatre villes? Pourquoi toutes quatre à la fois? Sont-ce des châtiments, ou n’est-ce qu’un carnage Pas de choix. Le hasard, ou bien le voisinage, Voilà tout; le butin pour but et pour raison; Quant aux quatre cités brûlant à l’horizon, Regardez, vous verrez bien d’autres rougeurs sombres. Toute la perspective est un tas de décombres. La montagne a jeté sur la plaine ses rois, Rien de plus. Quant au fait, le voici. Navarrois, Basques, aragonais, catalans, ont des terres; Pourquoi? Pour enrichir les princes. Monastères Et seigneurs sont le but du paysan. Le droit Est l’envers du pouvoir dont la force est l’endroit; Depuis que le puissant sur le faible se rue, Entre l’homme d’épée et l’homme de charrue Il existe une loi dont l’article premier C’est que l’un est le maître et l’autre le fermier; Les enfants sont manants, les femmes sont servantes. A quoi bon discuter? Sans cessions ni ventes, La maison appartient au fort, source des lois, Et le bourg est à qui peut pendre le bourgeois; Toute chose est à l’homme armé; les cimeterres Font les meilleurs contrats et sont les bons notaires; Qui peut prendre doit prendre, et le tabellion Qui sait le mieux signer un bail, c’est le lion. Cela posé, qu’ont fait ces peuples? Leur délire Fut triste. L’autre mois, les rois leur ont fait dire D’alimenter les monts d’où l’eau vers eux descend, Et d’y mener vingt bœufs et vingt moutons sur cent, Plus, une fanéga d’orge et de blé par homme. La plaine est ouvrière et partant économe; Les pays plats se sont humblement excusés, Criant grâce, alléguant qu’ils n’ont de rien assez, Que maigre est l’Aragon et pauvre la Navarre. Peuple pauvre, les rois prononcent peuple avare; De là, frémissement et colère là-haut. Ordre aux arrière-bans d’accourir au plus tôt; Et Gesufal, celui d’où tombent les sentences, A fait venir devant un monceau de potences, Les alcades des champs et les anciens des bourgs, Affirmant qu’il irait, au son de ses tambours, Pardieu! chercher leurs bœufs chez eux sous des arcades Faites de pieds d’anciens et de jambes d’alcades. Le refus persistant, les rois sont descendus. V Et c’est pourquoi, s’étant par message entendus, En bons cousins, étant convenus en famille De sortir à la fois, vers l’heure où l’aube brille, Chacun de sa montagne et chacun de sa tour, Ils vont fêtant le jour des rois, car c’est leur jour, Par un grand brûlement de villes dans la plaine. Déroute; enfants, vieillards, bœufs, moutons; clameur vaine, Trompettes, cris de guerre: exterminons! frappons! Chariots s’accrochant aux passages des ponts; Les champs hagards sont pleins de sombres débandades, La même flamme court sur les cinq Mérindades; Olite tend les bras à Tudela qui fuit Vers la pâle Estrella sur qui le brandon luit; Et Sanguesa frémit, et toutes quatre ensemble Appellent au secours Pampelune qui tremble. Comme on sait tous les noms de ces rois, Gilimer, Torismondo, Garci, grand maître de la mer, Harizetta, Wermond, Barbo, l’homme égrégore, Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre, Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla, Et qu’enfin c’est un flot terrible qui vient là, Devant toutes ces mains dans tant d’horreurs trempées, On n’a pas songé même à courir aux épées; On sent qu’en cet essaim que la rage assembla, Chaque monstre est un grain de cendre d’Attila, Qu’ils sont fléaux, qu’ils ont en eux l’esprit de guerre; Qu’ouverts comme Oyarzun, fermés comme Figuère, Tous les bourgs sont égaux devant l’effrayant vol De ces chauves-souris du noir ciel espagnol, Et que tours et créneaux croulent comme des rêves Au tourbillonnement farouche de leurs glaives; Nul ne résiste; on meurt. Tant d’hommes poursuivis! Pas une ville n’a dressé son pont-levis, Croyant fléchir les rois écumants de victoire Par l’acceptation tremblante de leur gloire. On se cache, on s’enfuit, chacun avec les siens. Ils ont vers Gesufal envoyé leurs anciens, Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde; Fidèle à sa promesse, il a serré la corde. On n’a pas même à Reuss, ô fureur de ces rois! Épargné le couvent des Filles de la Croix; Comme on force un fermoir pour feuilleter un livre, Ils en ont fait briser la porte au soldat ivre. Hélas! Christ abritait sous un mur élevé Ces anges où Marie est lisible, où l’ave Est écrit, mot divin, sur des pages fidèles, Vierges pures ayant la Vierge sainte en elles, Reliure d’ivoire à l’exemplaire d’or! La grille ouverte, ils ont franchi le corridor; Les nonnes frémissaient au fond du sanctuaire; En vain le couvent sombre agitait son suaire, En vain grondait au seuil le vieux foudre romain, En vain l’abbesse, blanche, en deuil, la crosse en main, Sinistre, protégeait son tremblant troupeau d’âmes; Devant des mécréants, des saintes sont des femmes; L’homme parfois à Dieu jette d’affreux défis; L’autel, l’horreur du lieu, le sanglant crucifix, Le cloître avec sa nuit, l’abbesse avec sa crosse, Tout s’est évanoui dans un rire féroce. Et ceci fut l’exploit de Blas-el-Matador. Partout on voit l’alcade et le corrégidor Pendus, leurs noms au dos, à la potence vile, L’un devant son hameau, l’autre devant sa ville. Tous les bourgs ont tendu leurs gorges au couteau. Chagres, comme le reste, est mort sur son coteau. O deuil! ce fut pendant une journée entière, Entre les parapets de l’étroit pont de pierre Que bâtit là Crassus, lieutenant de César, Comme l’écrasement d’un peuple sous un char. Ils voulaient s’évader, les manants misérables; Mais les pointes d’épée, âpres, inexorables, Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux; Les bras levés, les cris, les pleurs étaient affreux; On n’avait jamais vu peut-être une contrée D’un tel rayonnement de meurtre pénétrée; Le pont, d’un bout à l’autre, était un cliquetis; Les soldats arrachaient aux mères leurs petits; Et l’on voyait tomber morts et vivants dans l’Èbre, Pêle-mêle; et pour tous, hélas! ce pont funèbre Qui sortait de la ville, entrait dans le tombeau. VI Le couchant empourpra le mont Tibidabo; Le soir vint; tirant l’âne obstiné qui recule, Le soldat se remit en route au crépuscule, Heure trouble assortie au cri du chat-huant; Lourds de butin, le long des chemins saluant Les images des saints que les passants vénèrent, Vainqueurs, sanglants, joyeux, les rois s’en retournèrent Chacun avec ses gens, chacun vers son état; Et, reflet du couchant, ou bien de l’attentat, La chaîne des vieux monts, funeste et vaste bouge, Apparaissait, dans l’ombre horrible, toute rouge; On eût dit que, tandis qu’en bas on triomphait, Quelque archange, vengeur de la plaine, avait fait Remonter tout ce sang au front de la montagne. Chaque bande, à travers la brumeuse campagne, Dans des directions diverses s’enfonça, Ceux-là vers Roncevaux, ceux-ci vers Tolosa; Et les pillards tâtaient leurs sacs, de peur que l’ombre N’en fît tomber l’enflure ou décroître le nombre, La crainte du voleur étant d’être volé. Meurtre du laboureur et pillage du blé, La journée était bonne, et les files de lances Serpentaient dans les champs pleins de sombres silences; Les montagnards disaient: Quel beau coup de filet! Après avoir tué la plaine qui râlait, Ils rentraient dans leurs monts, comme une flotte au havre, Et, riant et chantant, s’éloignaient du cadavre. On vit leurs dos confus reluire quelque temps, Et leurs rangs se grouper sous les drapeaux flottants, Ainsi que des chaînons ténébreux se resserrent; Puis ces farouches voix dans la nuit s’effacèrent. VII Le pont de Crassus, morne et tout mouillé de sang, Resta désert. Alors, tragique et se dressant, Le mendiant, tendant ses deux mains décharnées, Montra sa souquenille immonde aux Pyrénées, Et cria dans l’abîme et dans l’immensité: —Confrontez-vous. Sentez votre fraternité, O mont superbe, ô loque infâme! neige, boue! Comparez, sous le vent des cieux qui les secoue, Toi, tes nuages noirs, toi, tes haillons hideux, O guenille, ô montagne; et cachez toutes deux, Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres, Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres!