VI APRÈS LES DIEUX, LES ROIS II DE RAMIRE A COSME DE MÉDICIS
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L’HYDRE
Quand le fils de Sancha, femme du duc Geoffroy, Gil, ce grand chevalier nommé l’Homme qui passe, Parvint, la lance haute et la visière basse, Aux confins du pays dont Ramire était roi, Il vit l’hydre. Elle était effroyable et superbe; Et, couchée au soleil, elle rêvait dans l’herbe. Le chevalier tira l’épée et dit: C’est moi. Et l’hydre, déroulant ses torsions farouches Et se dressant, parla par une de ses bouches, Et dit:—Pour qui viens-tu, fils de doña Sancha? Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire? —C’est pour le monstre.—Alors c’est pour le roi, beau sire. Et l’hydre, reployant ses nœuds, se recoucha.
QUAND LE CID FUT ENTRÉ DANS LE GÉNÉRALIFE
Quand le Cid fut entré dans le Généralife, Il alla droit au but et tua le calife, Le noir calife Ogrul, haï de ses sujets. Le cid Campeador aux prunelles de jais, Au poing de bronze, au cœur de flamme, à l’âme honnête, Fit son devoir, frappa le calife à la tête, Et sortit du palais seul, tranquille et rêveur. Devant ce meurtrier et devant ce sauveur Tout semblait s’écarter comme dans un prodige. Soudain parut Médnat, le vieillard qui rédige Le commentaire obscur et sacré du koran Et regarde la nuit l’étoile Aldebaran. Il dit au Cid, après le salut ordinaire: —Cid, as-tu rencontré quelqu’un? —Oui, le tonnerre. —Je le sais; je l’ai vu, répondit le docteur. Il m’a parlé. J’étais monté sur la hauteur, Pour prier. Le tonnerre a dit à mon oreille: Me voici, la douleur des peuples me réveille, Et je descends du ciel quand un prince est mauvais; Mais je vois arriver le Cid et je m’en vais.
LE ROMANCERO DU CID
I L’ENTRÉE DU ROI
Vous ne m’allez qu’à la hanche; Quoique altier et hasardeux, Vous êtes petit, roi Sanche; Mais le Cid est grand pour deux. Quand, chez moi, je vous accueille Dans ma tour et dans mon fort, Vous tremblez comme la feuille, Roi Sanche, et vous avez tort. Sire, ma herse est fidèle; Sire, mon seuil est pieux; Et ma bonne citadelle Rit à l’aurore des cieux. Ma tour n’est qu’un tas de pierre, Roi, mais j’en suis le seigneur; Elle porte son vieux lierre Comme moi mon vieil honneur. Mes hirondelles sont douces; Mes bois ont un pur parfum, Mes nids n’ont pas dans leurs mousses Un cheveu pris à quelqu’un. Tout passant, roi de Castille, More ou juif, rabbin, émir, Peut entrer dans ma bastille Tranquillement, et dormir. Je suis le Cid calme et sombre Qui n’achète ni ne vend, Et je n’ai sur moi que l’ombre De la main du Dieu vivant. Cependant je vous admire, Vous m’avez fait triste et nu Et vous venez chez moi, sire; Roi, soyez le mal venu.
II SOUVENIR DE CHIMÈNE
Si le mont faisait reproche A l’air froid, aigre et jaloux, C’est moi qui serais la roche, Et le vent ce serait vous. Roi, j’en connais qui trahissent, Mais je suis le vieux soumis; Tous vos amis me haïssent, Moi, je hais vos ennemis. Et dans mon dédain je mêle Tous vos favoris, ô roi; L’épaisseur de ma semelle Me suffit entre eux et moi. Roi, quand j’épousai ma femme, J’eus à me plaindre de vous; Pourtant je n’ai rien dans l’âme, Dieu fut grand, le ciel fut doux, L’évêque avait sa barrette, On marchait sur des tapis, Chimène eut sa gorgerette Pleine de fleurs et d’épis. J’avais un habit de moire Sous l’acier de mon corset. Je ne garde en ma mémoire Que le soleil qu’il faisait. Entrez en paix dans ma ville. On vous parlerait pourtant D’une façon plus civile Si l’on était plus content.
III LE ROI JALOUX
Parce que, Léon, la Manche, L’Èbre, on vous a tout donné, Et qu’on était grand, don Sanche, Avant que vous fussiez né, Est-ce une raison pour être Vil envers moi qui suis vieux? Roi, c’est trop d’être le maître Et d’être aussi l’envieux. Nous, fils de race guerrière, Seigneur, nous vous en voulons Pour vos rires par derrière Qui nous mordent les talons. Est-ce qu’à votre service Le Cid s’est estropié Au point d’avoir quelque vice Dans le poignet ou le pié, Qu’il s’entend, sans frein ni règle, Moquer par vos gens à vous? Ne suis-je plus qu’un vieux aigle A réjouir les hiboux? Roi, qu’on mette, avec sa chape, Sa mitre et son palefroi, Dans une balance un pape Portant sur son dos un roi; Ils pèseront dans leur gloire Moins que moi, Campeador, Quand le roi serait d’ivoire, Quand le pape serait d’or!
IV LE ROI INGRAT
Je vous préviens qu’on me fâche Moi qui n’ai rien que ma foi, Lorsqu’étant homme, on est lâche, Et qu’on est traître, étant roi. Je sens vos ruses sans nombre; Oui, je sens tes trahisons. Moi pour le bien, toi pour l’ombre, Dans la nuit nous nous croisons. Je te sers, et je m’en vante; Tu me hais et tu me crains; Et mon cheval t’épouvante Quand il jette au vent ses crins. Tu te fais, tristes refuges, Adorer soir et matin En castillan par tes juges, Par tes prêtres en latin. Roi, si deux et deux font quatre, Un fourbe est un mécréant. Quant à moi, je veux rabattre Plus d’un propos malséant. Quand don Sanche est dans sa ville, Il me parle avec hauteur; Je suis un bien vieux pupille Pour un si jeune tuteur. Je ne veux pas qu’on me manque. Quand tu me fais défier Par ton clerc à Salamanque, A Jaen par ton greffier; Quand, derrière tes murailles Où tu chasses aux moineaux, Roi, je t’entends qui me railles, Moi, l’arracheur de créneaux, Je pourrais y mettre un terme; Je t’enverrais, roi des goths, D’une chiquenaude à Lerme Ou d’un soufflet à Burgos.
V LE ROI DÉFIANT
Quand je songe en ma tanière, Mordant ma barbe et rêvant, Regardant dans ma bannière Les déchirures du vent, Ton effroi sur moi se penche. Tremblant, par tes alguazils Tu te fais garder, roi Sanche, Contre mes sombres exils. Moi, je m’en ris. Peu m’importe, O roi, quand un vil gardien Couche en travers de ta porte, Qu’il soit homme ou qu’il soit chien! Tu dis à ton économe, A tes pages blancs ou verts: —«A quoi pense ce bonhomme Qui regarde de travers? «A quoi donc est-ce qu’il songe? Va-t-il rompre son lien? J’ai peur. Quel est l’os qu’il ronge? Est-ce son nom ou le mien? «Qu’est-ce donc qu’il prémédite? S’il n’est traître, il en a l’air. Dans sa montagne maudite Ce baron-là n’est pas clair. «A quoi pense ce convive Des loups et des bûcherons? J’ai peur. Est-ce qu’il ravive La fraîcheur des vieux affronts? «Le laisser libre est peu sage; Le Cid est mal muselé.»— Roi, c’est moi qui suis ma cage Et c’est moi qui suis ma clé. C’est moi qui ferme mon antre, Mes rocs sont mes seuls trésors; Et c’est moi qui me dis: rentre! Et c’est moi qui me dis: sors! Soit que je vienne ou que j’aille, Je tire seul mon verrou. Ah! tu trouves que je bâille Trop librement dans mon trou! Tu voudrais dans ma vieillesse, Comme un dogue dans ta cour, M’avoir, moi, le Cid, en laisse, Et me tenir dans ma tour, Et me tenir dans mes lierres, Gardé comme les brigands...— Va mettre des muselières Aux gueules des ouragans!
VI LE ROI ABJECT
Roi que gêne la cuirasse, Roi qui m’as si mal payé, Tu fais douter de ta race; Et, dans sa tombe ennuyé, Ton vieux père, âme loyale, Dit:—Quelque bohémien A, dans la crèche royale, Mis son fils au lieu du mien!— Roi, ma meilleure cuisine C’est du pain noir, le sais-tu, Avec quelque âpre racine, Le soir quand on s’est battu. M’as-tu nourri sous ta tente, Et suis-je ton écolier? M’as-tu donné ma patente De comte et de chevalier? Roi, je vis dans la bataille. Si tu veux, comparons-nous. Pour ne point passer ta taille, Je vais me mettre à genoux. Pendant que tu fais tes pâques Et que tu dis ton credo, Je prends les tours de Saint-Jacques Et les monts d’Oviédo. Je ne m’en fais pas accroire. Toi-même tu reconnais Que j’ai la peau toute noire D’avoir porté le harnais. Seigneur, tu fis une faute Quand tu me congédias; C’est mal de chasser un hôte, Fou de chasser Ruy Diaz. Roi, c’est moi qui te protége. On craint le son de mon cor. On croit voir dans ton cortége Un peu de mon ombre encor. Partout, dans les abbayes, Dans les forts baissant leurs ponts, Tes volontés obéies Font du mal, dont je réponds. Roi par moi; sans moi, poupée! Le respect qu’on a pour toi, La longueur de mon épée En est la mesure, ô roi! Ce pays ne connaît guère, Du Tage à l’Almonacid, D’autre musique de guerre Que le vieux clairon du Cid. Mon nom prend toute l’Espagne, Toute la mer à témoin; Ma fanfare de montagne Vient de haut et s’entend loin. Mon pas fait du bruit sur terre, Et je passe mon chemin Dans la rumeur militaire D’un triomphateur romain. Et tout tremble, Irun, Coïmbre, Santander, Almodovar, Sitôt qu’on entend le timbre Des cymbales de Bivar.
VII LE ROI FOURBE
Certe, il tient moins de noblesse Et de bonté, vois-tu bien, Roi, dans ton collier d’altesse, Que dans le collier d’un chien! Ta foi royale est fragile. Elle affirme, jure et fuit. Roi, tu mets sur l’évangile Une main pleine de nuit. Avec toi tout est précaire, Surtout quand tu t’es signé Devant quelque reliquaire Où le saint tremble indigné. A tes traités, verbiage, Je préférerais souvent Les promesses du nuage Et la parole du vent. La parole qu’un roi fausse Derrière les gens trahis N’est plus que la sombre fosse De la pudeur d’un pays. Moi, je tiens pour périls graves, Et je dois le déclarer, Ce qu’en arrière des braves Les traîtres peuvent jurer. Roi, vous l’avouerez, j’espère, Mieux vaut avoir au talon Le venin d’une vipère Que le serment d’un félon. Je suis dans ma seigneurie, Parlant haut, quoique vassal. Après cela, je vous prie De ne pas le prendre mal.
VIII LE ROI VOLEUR
Roi, fallait-il que tu vinsses Pour nous écraser d’impôts? Nous vivons dans nos provinces, Pauvres sous nos vieux drapeaux. Nous bravons tes cavalcades. Sommes-nous donc des vilains, Pour engraisser des alcades Et nourrir des chapelains? Quant à payer, roi bravache, Jamais! et j’en fais serment. Ma ville est-elle une vache Pour la traire effrontément? Je vais continuer, sire, Et te parler du passé, Puisqu’il est bon de tout dire Et puisque j’ai commencé. Roi, tu m’as pris mes villages, Roi, tu m’as pris mes vassaux; Tu m’as pris mes grands feuillages Où j’écoutais les oiseaux; Roi, tu m’as pris mon domaine, Mon champ, de saules bordé; Tu m’allais prendre Chimène, Roi, mais je t’ai regardé. Si les rois étaient pendables, Je t’aurais offert déjà Dans mes ongles formidables Au gibet d’Albavieja. D’ombre en vain tu t’environnes; Ma colère un jour pensa Prendre l’or de tes couronnes Pour ferrer Babieça. Je suis plein de rêves sombres, Ayant, vieux suspect vainqueur, Toute ma gloire en décombres Dans le plus noir de mon cœur.
IX LE ROI SOUDARD
Quand vous entrez en campagne, Louche orfraie au fatal vol, On ferait honte à l’Espagne De vous nommer espagnol. Sire, on se bat dans les plaines, Sire, on se bat dans les monts; Les campagnes semblent pleines D’archanges et de démons. On se bat dans les provinces; Et ce choc de boucliers Va de vous, les petits princes, A nous, les grands chevaliers. Les rocs ont des citadelles Et les villes ont des tours Où volent à tire-d’ailes Les aigles et les vautours. La guerre est le cri du reître, Du vaillant et du maraud, Un jeu d’en bas et peut-être Un jugement de là-haut; La guerre, cette aventure Sur qui plane le corbeau, Se résout en nourriture Pour les bêtes du tombeau; Le chacal se désaltère A tous ces sanglants hasards; Et c’est pour les vers de terre Que travaillent les césars; Les camps sont de belles choses; Mais l’homme loyal ne croit Qu’à la justice des causes Et qu’à la bonté du droit. Car la guerre est folle et rude. Pour la faire honnêtement Il faut une certitude Prise dans le firmament. Je remarque en mes tristesses Que la gloire aux durs sentiers Ne connaît pas les altesses Et s’en passe volontiers. Un soldat vêtu de serge Est parfois son favori; Et l’épée est une vierge Qui veut choisir son mari. Roi, les guerres que vous faites Sont les guerres d’un félon Qui souffle dans des trompettes Avec un bruit d’aquilon; Qui, ne risquant son panache Qu’à demi dans les brouillards, S’il voit des hommes se cache, Et vient s’il voit des vieillards; Qui, se croyant Alexandre, Ne laisse dans les maisons Que des os dans de la cendre Et du sang sur des tisons; Et qui, riant sous les portes, Vous montre, quand vous entrez, Sur des tas de femmes mortes Des tas d’enfants éventrés.
X LE ROI COUARD
Roi, dans tes courses damnées, Avec tes soldats nouveaux, Ne va pas aux Pyrénées, Ne va pas à Roncevaux. Ces roches sont des aïeules, Les mères des océans. Elles se défendraient seules; Car ces monts sont des géants. Une forte race d’hommes, Pleins de l’âpreté du lieu, Vit là loin de vos sodomes Avec les chênes de Dieu. Y passer est téméraire. Nul encor n’a deviné Si le chêne est le grand frère Ou bien si l’homme est l’aîné. Ce peuple est là, loin du monde, Libre hier, libre demain. Sur ces hommes l’éclair gronde; Leur chien leur lèche la main. Hercule y vint. Tout recule Dans ces monts où fuit l’isard. Roi, César après Hercule, Charlemagne après César, Ont crié miséricorde Devant ces pâtres jaloux Chaussés de souliers de corde Et vêtus de peaux de loups. Dieu, caché sous leur feuillage, Prit ce noir pays vaillant Pour faire naître Pélage, Pour faire mourir Roland. Si jamais, dans ces repaires, Risquant tes hautains défis, Tu venais voir si les pères Vivent encor dans les fils, Eusses-tu vingt mille piques, Eusses-tu, roi fanfaron, Tes bannières, tes musiques, Tout ton bruit de moucheron, Pour que tu t’en ailles vite, Fussent-ils un contre cent, Et pour qu’on te voie en fuite; De mont en mont bondissant, Comme on voit des rocs descendre Les torrents en février, Il te suffirait d’entendre La trompe d’un chevrier.
XI LE ROI MOQUEUR
Quand, barbe grise, je parle Du saint pays montagnard Et du grand empereur Charle Et du grand bâtard Bernard, Et d’Hercule et de Pélage, Roi Sanche, tu me crois fou; Tu prends ces fiertés de l’âge Pour la rouille d’un vieux clou. Mais ton vain rire farouche, Roi, n’est pas une raison Qui puisse fermer la bouche A quelqu’un dans ma maison; C’est pourquoi je continue, Te saluant du drapeau, Et te parlant tête nue Quand tu gardes ton chapeau.
XII LE ROI MÉCHANT
J’ai, dans Albe et dans Girone, Vu l’honnête homme flétri, Et des gens dignes d’un trône Qu’on liait au pilori; J’ai vu, c’est mon amertume, Tes bourreaux abattre, ô roi, Des fronts qu’on avait coutume De saluer plus que toi. Rois, Dieu fait croître où nous sommes, Dans ce monde de péchés, Une herbe de têtes d’hommes, Et c’est vous qui la fauchez. Ah! nos maîtres, quand vous n’êtes, Avec vos vils compagnons, Occupés que de sornettes, Nous pleurons et nous saignons. Roi, cela fendrait des pierres Et toucherait des voleurs Que de si fermes paupières Versent de si sombres pleurs! Sous toi l’Espagne est mal sûre Et tremble, et finit par voir, Roi, que ta main lui mesure Trop d’aunes de crêpe noir. J’ai reconnu, car vous êtes Le sinistre et l’inhumain, Des amis dans des squelettes Qui pendaient sur le chemin. J’ai, dans les forêts prochaines, Vu le travail des bourreaux, Et la tristesse des chênes Pliant au poids des héros. J’ai vu râler sous des porches De vieux corps désespérés. Roi, de lances et de torches Ces pays sont effarés. J’ai vu des ducs et des comtes S’agenouiller au billot. Tu ne nous dois pas de comptes, Cœur trop bas et front trop haut! Roi, le sang qu’un roi pygmée Verse à flots par ses valets Fait une sombre fumée Sur les dalles des palais. O roi des noires sentences, Un vol de corbeaux te suit, Tant les chaînes des potences Dans ton règne font de bruit! Vous avez fouetté des femmes Dans Vich et dans Alcala, Ce sont des choses infâmes Que vous avez faites là! Tu n’es qu’un méchant, en somme. Mais je te sers, c’est la loi; La difformité de l’homme N’étant pas comptée au roi.
XIII LE CID FIDÈLE
Princes, on voit souvent croître Des gueux entre les pavés Qui font de vous dans un cloître Des moines aux yeux crevés. Je ne suis pas de ces traîtres; Je suis muré dans ma foi, Les grands spectres des ancêtres Sont toujours autour de moi, Comme on a, dans les campagnes Où rit la verte saison, Une chaîne de montagnes Qui ferme l’âpre horizon. Il n’est pas de cœurs obliques Voués aux vils intérêts Dans nos vieilles républiques De torrents et de forêts. Le traître est pire qu’un more; De son souffle il craint le bruit; Il met un masque d’aurore Sur un visage de nuit; Rouge aujourd’hui comme braise, Noir hier comme charbon. Roi, moi je respire à l’aise; Et quand je parle, c’est bon. Roi, je suis un homme probe De l’antique probité. Chimène recoud ma robe, Mais non pas ma loyauté. Je sonne à l’ancienne mode La cloche de mon beffroi. Je trouve même incommode D’avoir des fourbes chez moi. Sous cette fange, avarice, Vol, débauche, trahison, Je ne veux pas qu’on pourrisse Le plancher de ma maison. Reconnais à mes paroles Le Cid aimé des meilleurs, A qui les pâtres d’Éroles Donnent des chapeaux de fleurs.
XIV LE CID HONNÊTE
Donc, sois tranquille, roi Sanche. Tu n’as rien à craindre ici. La vieille âme est toute blanche Dans le vieux soldat noirci. Grondant, je te sers encore. Dieu, m’a donné pour emploi, Sire, de courber le more Et de redresser le roi. Étant durs pour vous, nous sommes Doux pour le peuple aux abois, Nous autres les gentilshommes Des bruyères et des bois. Personne sur nous ne marche. Il suffit de oui, de non, Pour rompre à nos ponts une arche, A notre chaîne un chaînon. Loin de vos palais infâmes Pleins de gens aux vils discours, La fierté pousse en nos âmes Comme l’herbe dans nos cours. Les vieillards ont des licences, Seigneur, et ce sont nos mœurs De rudoyer les puissances Dans nos mauvaises humeurs. Le Cid est, suivant l’usage, Droit, sévère et raisonneur Peut-être n’est-ce point sage, Mais c’est honnête, seigneur. Pour avoir ce qu’il désire Le flatteur baise ton pied. Nous disons ce qu’il faut, sire, Et nous faisons ce qui sied. Nous vivons aux solitudes Où tout croît dans les sentiers, Excepté les habitudes Des valets et des portiers. Nous fauchons nos foins, nos seigles, Et nos blés aux flancs des monts; Nous entendons des cris d’aigles Et nous nous y conformons. Nous savons ce que vous faites, Sire, et, loin de son lever, De ses gibets, de ses fêtes, Le prince nous sent rêver. Nous avons l’absence fière, Et sommes peu courtisans, Ayant sur nous la poussière Des batailles et des ans. Et c’est pourquoi je te parle Comme parlait, grave et seul, A ton aïeul Boson d’Arle Gil de Bivar mon aïeul. D’où naît ton inquiétude? D’où vient que ton œil me suit Épiant mon attitude Comme un nuage de nuit? Craindrais-tu que je te prisse Un matin dans mon manteau? Et que j’eusse le caprice D’une ville ou d’un château? Roi, la chose qui m’importe C’est de vivre exempt de fiel; Non de glisser sous ma porte Ma main jusqu’à Peñafiel. Roi, le Cid que l’âge gagne S’aime mieux, en vérité, Montagnard dans sa montagne Que roi dans ta royauté. Roi, le Cid qu’on amadoue, Mais que nul n’intimida, Ne t’a pas donné Cordoue Pour te prendre Lérida. Qu’ai-je besoin de Tortose, De tes tours d’Alcacébé, Et de ta chambre mieux close Que la chambre d’un abbé, Et des filles de la reine, Et des plis de brocart d’or De ta robe souveraine Que porte un corrégidor, Et de tes palais de marbre? Moi qui n’ai qu’à me pencher Pour prendre une mûre à l’arbre Et de l’eau dans le rocher!
XV LE ROI EST LE ROI
Roi, vous vous croyez moins prince Et vous jurez par l’enfer Dans cette montagne où grince Ma vieille herse de fer; D’effroi votre âme est frappée; Vous vous défiez, trompeur; Traître et poltron, mon épée Vous fait honte et vous fait peur. Vous me faites garder, sire; Vous me faites épier Par tous vos barons de cire Dans leurs donjons de papier: Derrière vos capitaines Vous tremblez en m’approchant; Comme l’eau sort des fontaines, Le soupçon sort du méchant; Votre altesse scélérate N’aurait pas d’autre façon Quand je serais un pirate, Le spectre de l’horizon! Vous consultez des sorcières Pour que je meure bientôt; Vous cherchez dans mes poussières De quoi faire un échafaud; Vous rêvez quelque équipée; Vous dites bas au bourreau Que, lorsqu’un homme est épée, Le sépulcre est le fourreau; Votre habileté subtile Me guette à tous les instants; Eh bien! c’est peine inutile Et vous perdez votre temps Vos précautions sont vaines; Pourquoi? je le dis à tous: C’est que le sang de mes veines N’est pas à moi, mais à vous. Quoique vous soyez un prince Vil, on ne peut le nier, Le premier de la province, De la vertu le dernier; Quoique à ta vue on se sauve, Seigneur; quoique vous ayez Des allures de loup fauve Dans des chemins non frayés; Quoiqu’on ait pour récompense La haine de vos bandits; Et malgré ce que je pense, Et malgré ce que je dis, Roi, devant vous je me courbe, Raillé par votre bouffon; Le loyal devant le fourbe, L’acier devant le chiffon; Devant vous, fuyard, s’efface Le Cid, l’homme sans effroi. Que voulez-vous que j’y fasse Puisque vous êtes le roi!
XVI LE CID EST LE CID
Don Sanche, une source coule A l’ombre de mes donjons; Comme le Cid dans la foule Elle est pure dans les joncs. Je n’ai pas d’autre vignoble; Buvez-y; je vous absous. Autant que vous je suis noble Et chevalier plus que vous. Les savants, ces prêcheurs mornes, Sire, ont souvent pour refrains Qu’un trône même a des bornes Et qu’un roi même a des freins; De quelque nom qu’il se nomme, Nul n’est roi sous le ciel bleu Plus qu’il n’est permis à l’homme Et qu’il ne convient à Dieu. Mais, pour marquer la limite, Il faudrait étudier; Il faudrait être un ermite Ou bien un contrebandier. Moi, ce n’est pas mon affaire; Je ne veux rien vous ôter; Étant le Cid, je préfère Obéir à disputer. Accablez nos sombres têtes De désespoir et d’ennuis, Roi, restez ce que vous êtes; Je reste ce que je suis. J’ai toujours, seul dans ma sphère, Souffert qu’on me dénigrât. Je n’ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat. Je t’ai, depuis que j’existe, Donné Jaen, Balbastro, Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d’un taureau, Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel, Et Murcie où tu fus lâche, Et Vich où tu fus cruel, Et Lerme et ses sycomores, Et Tarragone et ses tours, Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours! Nos deux noms iront ensemble Jusqu’à nos derniers neveux. Souviens-t’en, si bon te semble; N’y songe plus, si tu veux. Je baisse mes yeux, j’en ôte Tout regard audacieux; Entrez sans peur, roi mon hôte; Car il n’est qu’un astre aux cieux; Cet astre de la nuit noire, Roi, ce n’est pas le bonheur, Ni l’amour, ni la victoire, Ni la force; c’est l’honneur. Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux, Moi sur qui le soir murmure, Moi qui vais mourir, je veux Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil, On allume à cette étoile Le cierge de mon cercueil. * Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion, Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d’un lion.
LE ROI DE PERSE
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté, En hiver Ispahan et Tiflis en été; Son jardin, paradis où la rose fourmille, Est plein d’hommes armés, de peur de sa famille; Ce qui fait que parfois il va dehors songer. Un matin, dans la plaine il rencontre un berger Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme. —Comment te nommes-tu? dit le roi.—Je me nomme Karam, dit le vieillard, interrompant un chant Qu’il chantait au milieu des chèvres, en marchant; J’habite un toit de jonc sous la roche penchante, Et j’ai mon fils que j’aime, et c’est pourquoi je chante, Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi, Et comme la cigale à l’heure de midi.— Et le jeune homme alors, figure humble et touchante, Baise la main du pâtre harmonieux qui chante, Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz. —Il t’aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
LES DEUX MENDIANTS
LA TAXE AU SAINT-EMPIRE.—LA DIME AU SAINT-SIÉGE L’un s’appelle César, l’autre se nomme Pierre. Celui-là fait le guet, celui-ci la prière; Tous deux sont embusqués au détour du chemin, Ont au poing l’escopette et la sébile en main, Vident les sacs d’argent, partagent les maraudes, Et l’on règne, et l’on fait payer les émeraudes Des tiares à ceux qui n’ont pas de souliers. Les dogmes et les lois sont de profonds halliers Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches; Qui mendie en cette ombre a ses allures franches; Nul n’échappe. Arrêtez! il faut payer, de gré Ou de force, en passant dans le noir bois sacré. Les peuples, que l’infâme ignorance ravage, Ont au front la sueur de l’antique esclavage. Christ, c’est pour eux qu’au pied de ta croix tu prias! Ils sont les travailleurs; ils sont les parias; Ils sont les patients qu’on traîne sur des claies. Certes, rien ne leur manque; ils ont beaucoup de plaies, Beaucoup d’infirmités qu’ils ne peuvent guérir, Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir; C’est à ces riches-là que demandent l’aumône Ce meurt-de-faim, l’autel, et ce pauvre, le trône.
MONTFAUCON
I POUR LES OISEAUX
A l’heure où le soleil descend tiède et pâli, Seul à seul, près du bois de Saint-Jean-d’Angely, L’archevêque Bertrand parlait au roi Philippe: —Roi, le trône et l’autel sont le même principe; Défendons-nous ensemble; il faut de tous côtés Du front du peuple obscur chasser les nouveautés. Sauver l’église, ô roi, c’est vous sauver vous-même. L’état devient plus fort par la terreur qu’il sème, Et par le tremblement du peuple s’affermit; Toujours, quand elle eut peur, la foule se soumit. Il n’est qu’un droit: régner. Le nécessaire est juste. Les quatre grands baillis du roi Philippe-Auguste, Toutes les vieilles lois, c’est trop peu désormais; Pour arrêter le mal, sur de hautains sommets, Il faut la permanence étrange de l’exemple. Sire, les schismes vont à l’attaque du temple; Le peuple semble las d’être sur les genoux; La révolte est sur vous, l’hérésie est sur nous; D’où viennent ces essaims tumultueux d’idées? Des profondeurs que nul prophète n’a sondées, Peut-être de la nuit, ou peut-être du ciel. Parlons bas. Écoutez, roi providentiel. Rien n’est plus effrayant que ces sombres descentes, D’instincts nouveaux parmi les foules frémissantes; Ces chimères d’en haut s’abattant tout à coup Volent, courent, s’en vont, reviennent, sont partout, Ouvrent les yeux fermés, fouillent les têtes pleines, Se mêlent aux esprits, se mêlent aux haleines, Blessent les dogmes saints dans l’ombre, et, fatal jeu, Frappent l’homme endormi de mille becs de feu; Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes, Un travail inconnu sur le cerveau des hommes, Leur ôtant quelque chose et leur donnant aussi; Quoi? c’est là votre perte et c’est là mon souci. Que font-elles? du jour, du mal? Qu’apportent-elles? Un souffle, un bruit, le vent qui tombe de leurs ailes, Je l’ignore; ici Dieu m’échappe; mais je sai Qu’il ne nous reste rien quand elles ont passé. Le roi Philippe écoute; et l’archevêque songe, Et vers la papauté son bras pensif s’allonge. —Chassez les nouveautés, roi Philippe. En marchant, Tous deux rêveurs, ils sont arrivés près d’un champ Qu’emplit de son frisson toute une moisson mûre; Au-dessus des épis jetant un long murmure, Sous de hauts échalas plantés parmi les blés, Flottent, mouillés de pluie et de soleil brûlés, A des cordes que l’air pousse, éloigne et ramène, De hideux sacs de paille ayant la forme humaine; Nœuds de débris sans nom, lambeaux fous, balançant On ne sait quel aspect farouche et menaçant; Les oiseaux, les moineaux que le blé d’or invite, L’alouette criant aux autres: vite! vite! Accourent vers le champ plein d’épis; mais, au vent, Chaque haillon devient lugubrement vivant, Et tout l’essaim chantant s’effraie et se dissipe. —Quel est donc le moyen de régner? dit Philippe. Comme le roi parlait, l’archevêque pieux Vit ce champ, hérissé de poteaux et de pieux, Où pendaient, à des fils tremblant quand l’air s’agite, Des larves qui mettaient tous les oiseaux en fuite. Et, le montrant au roi, Bertrand dit:—Le voici.
II POUR LES IDÉES
Et c’est pourquoi, dans l’air par la brume obscurci, Depuis ces temps de deuil, d’angoisse et de souffrance, Au-dessus de la foule, au-dessus de la France, Comme sur Babylone on distingue Babel, On voit, dans le Paris de Philippe le Bel, On ne sait quel difforme et funèbre édifice; Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse, Lourd enchevêtrement de poteaux, de crampons, Et d’arcs-boutants pareils aux piles des vieux ponts. Terrible, il apparaît sur la colline infâme. Les autres monuments, où Paris met son âme, Colléges, hôpitaux, tours, palais radieux, Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux; Lui, misérable, il est le monstre. Fauve, il traîne, Sur sa pente d’où sort une horreur souterraine, Son funeste escalier qui dans la mort finit; Tout ce que le ciment, la brique, le granit, Le fer, peuvent avoir de la bête féroce, Il l’a; ses piliers bruts, runes d’un dogme atroce, Semblent des Irmensuls livides, et ses blocs Dans l’obscurité vague ébauchent des Molochs; Baal pour le construire a donné ses solives Où flottaient des anneaux que secouaient les dives, Saturne ses crochets, Teutatès ses menhirs; Tous les cultes sanglants ont là leurs souvenirs; Si le lierre ou le houx dans ses dalles végète, Si quelque ronce y croît, la feuille horrible jette Une ombre onglée et noire, affreux stigmate obscur, Qui ressemble aux cinq doigts du bourreau sur le mur. Vil bâtiment, des temps fatals fatal complice! Il est la colonnade immonde du supplice, L’échafaud que le Louvre a pour couronnement, La caresse au tombeau, l’insulte au firmament; Et cette abominable et fétide bâtisse Devant le ciel sacré se nomme la Justice, Et ce n’est pas la moindre horreur du monument De s’appeler l’autel en étant l’excrément. Morne, il confine moins aux Paris qu’aux Sodomes. Spectre de pierre ayant au front des spectres d’hommes, Inexorable plus que l’airain et l’acier, Il est, il vit, farouche, et sans se soucier Que le monde à ses pieds souffre, existe ou périsse, Et contre on ne sait quoi dans l’ombre il se hérisse; A de certains moments ce charnier qui se tait Frissonne, et comme si, triste, il se lamentait, Mêle une clameur sourde aux vents, et continue En râle obscur le bruit des souffles dans la nue; Là grince le rouet sinistre du cordier. Du cadavre au squelette on peut étudier Le progrès que les morts font dans la pourriture; Chaque poteau chargé d’un corps sans sépulture Marque une date abjecte, et chaque madrier Semble le signe affreux d’un noir calendrier. La nuit il semble croître, et dans le crépuscule Il a l’air d’avancer sur Paris qui recule. Rien de plus ténébreux n’a jamais été mis Sur ce tas imbécile et triste de fourmis Que la hautaine histoire appelle populace. O pâle humanité, quand donc seras-tu lasse? Lugubre vision! au-dessus d’un mur blanc Quelque chose d’informe et qui paraît tremblant Se dresse; chaos morne et ténébreux; broussaille De silence, d’horreur et de nuit qui tressaille; On ne voit le nuage, et l’ombre aux vagues yeux, Et le blêmissement formidable des cieux, Et la brume qui flotte, et l’astre qui flamboie, Qu’à travers une vaste et large claire-voie De poutres, dont chacune est un sanglant barreau; On dirait que Satan, l’infâme ange-bourreau, Dont la rage et la joie et la haine, acharnées, Exécutent Adam depuis six mille années, Sur ces fauves piliers a posé de sa main La grande claie où fut traîné le genre humain. C’est, dans l’obscurité lugubrement émue, De la terreur, bâtie en pierre, et qui remue; C’est délabré, croulant, lépreux, désespéré; Les poteaux ont pour toit le vide; le degré Aboutit à l’échelle et l’échelle aux ténèbres; Le crépuscule passe à travers des vertèbres Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts; Entre les vieux piliers, de moisissure verts, Blêmes quand les rayons de lune s’y répandent, Là-haut des larves vont et viennent, des morts pendent. Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur, Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mûr, Si la mort connaissait les trépassés, si l’homme Valait que le tombeau sût comment il se nomme, Si l’on comptait les grains du hideux chapelet, On dirait:—Celui-ci, c’est Tryphon, qui voulait Fêter le jour de Pâque autrement qu’Irénée; Ceux-là sont des routiers, engeance forcenée, Gueux qui contre le sceptre ont croisé le bâton; Cet autre, c’est Glanus, traducteur de Platon; Celui-ci, que des lois frappa la prévoyance, Osa propager l’art du sorcier de Mayence, Et jeter à la foule un Virgile imprimé; C’est Pierre Albin; l’oubli sur lui s’est refermé; Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte. Derrière leur tragique et noire silhouette, L’azur luit, le soir vient, l’aube blanchit le ciel; Le vent, s’il entre là, sort pestilentiel; Chacun d’eux sous le croc du sépulcre tournoie; Et tous, que juin les brûle ou que janvier les noie, S’entre-heurtent, fameux, chétifs, obscurs, marquants, Et sont la même nuit dans les mêmes carcans; Le craquement farouche et massif des traverses Accompagne leurs chocs sous les âpres averses, Et, comble de terreur, on croirait par instant Que le cadavre, au gré des brises s’agitant, Avec son front sans yeux et ses dents sans gencives, Rit dans la torsion des chaînes convulsives. L’exécrable charnier, sous ses barres de fer, Regardant du côté de Rome et de l’enfer, Dans l’étrange épaisseur des brumes infinies Semble chercher au loin ses sœurs les gémonies, Et demander au gouffre où nul astre n’a lui Si Josaphat sera plus sinistre que lui. Et toujours, au-dessus des clochers et des dômes, Le vent lugubre joue avec tous ces fantômes, Hier, demain, le jour, la nuit, l’été, l’hiver; Et ces morts sans repos, où fourmille le ver Plus que l’abeille d’or dans le creux des yeuses, Cette agitation d’ombres mystérieuses, L’affreux balancement de ces spectres hagards, Ces crânes sans cheveux, ces sourcils sans regards, Ce grelottement sourd de ferrailles funèbres, Chassent dans la nuée, à travers les ténèbres, Les purs esprits de l’aube et de l’azur, venus Pour s’abattre au milieu des vivants inconnus, Pour faire leur moisson sublime dans la foule, Dire aux peuples le mot du siècle qui s’écoule, Et leur jeter une âme et leur apporter Dieu; Et l’on voit, reprenant leur vol vers le ciel bleu, La sainte vérité, la pensée immortelle, L’amour, la liberté, le droit, heurtant de l’aile Le Louvre et son beffroi, l’église et son portail, Fuir, blancs oiseaux, devant le sombre épouvantail.
LES REITRES
CHANSON BARBARE Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; L’ennemi vient, nous le battrons; Les déroutes sont des cavales Qui s’envolent quand nous soufflons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Nous sommes les durs forgerons Des victoires impériales; Personne n’a vu nos talons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Sitôt qu’en guerre nous entrons Les rois ennemis font leurs malles, Et commandent leurs postillons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Sur les villes nous tomberons; Toutes femmes nous sont égales, Que leurs cheveux soient bruns ou blonds; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Du vin! Du faro! Nous boirons! Dieu, pour nos bandes triomphales Fit les vignes et les houblons; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Sonnez, cymbales, Sonnez, clairons! On entendra siffler les balles; Quelquefois, ivres, nous irons A travers foudres et rafales, En zigzag, point à reculons. Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, doublons, Sonnez, rixdales! Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales! On entendra siffler les balles; Nous pillons, mais nous conquérons; La guerre a parfois les mains sales, Mais la victoire a les bras longs; Nous jouerons aux dés sur les dalles; Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Sonnez, rixdales, Sonnez, doublons! Nous jouerons aux dés sur les dalles; Rois, nous sommes les aquilons; Vos couronnes sont nos vassales; Et nous rirons quand nous mourrons. On entendra siffler les balles; Sonnez, clairons, Sonnez, cymbales!

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LE COMTE FÉLIBIEN.
Dessiné par F. Flameng. - Gravé par H. Lefort.
LE COMTE FÉLIBIEN
Attendu qu’il faut mettre à la raison la ville, Qu’il faut tout écraser dans la guerre civile Et vaincre les forfaits à force d’attentats, Cosme vient d’égorger, pêle-mêle, des tas De misérables, vieux, jeunes, toute une foule, Dans Sienne où la fierté des grands siècles s’écroule. Tous les murs sont criblés de biscayens de fer. Le massacre est fini; mais un reste d’enfer Est sur la ville, en proie aux cohortes lombardes. La fumée encor flotte aux gueules des bombardes; Et l’horreur du combat, des chocs et des assauts Est visible partout, dans les rouges ruisseaux Et dans l’effarement des morts, faces farouches; On dirait que les cris sont encor dans les bouches, On dirait que la foudre est encor dans les yeux, Tant les cadavres sont vivants et furieux. Cependant les marchands ont rouvert leurs boutiques. Des gens quelconques vont et viennent; domestiques, Patrons, clercs, artisans, chacun a son souci; Chacun a ce regard qui dit:—C’est bien ainsi. Finissons-en. Silence! un nouveau maître arrive.— L’indifférence aux morts qu’on a, pourvu qu’on vive, L’acceptation froide et calme des affronts, Cette lâcheté-là se lit sur tous les fronts. —Pourquoi ces vanupieds sortaient-ils de leurs sphères? Ils sont morts. C’est bien fait. Nous avons nos affaires. Les rois qui sont un peu tyrans sont presque dieux. Nous serons muselés et rudoyés; tant mieux. Enterrons. Oublions. Et parlons d’autre chose.— Ainsi le vieux troupeau bourgeois raisonne et glose. Et tous sont apaisés, et beaucoup sont contents. Seul, un homme,—on dirait qu’il a près de cent ans Et qu’il n’en a pas vingt, et qu’un astre est son âme, A voir son front de neige, à voir ses yeux de flamme,— Cet homme, moins semblable aux vivants qu’aux aïeux, Rôde, et, quand il s’arrête, il n’a plus dans les yeux Qu’un vague reste obscur de lueurs disparues, Tant il songe et médite! et les passants des rues, Voyant ce noir rêveur qui vient on ne sait d’où, Disent: C’est un génie; et d’autres: C’est un fou. L’un crie:—Alighieri! c’est lui! c’est l’homme-fée Qui revient des enfers comme en revint Orphée: Orphée a vu Pluton, et Dante a vu Satan. Il arrive de chez les morts; Dante, va-t’en.— L’autre dit:—Ce n’est pas Dante, c’est Jérémie.— La plainte a presque peur d’avoir été gémie Et se cache devant le vainqueur irrité, Mais cet homme est un tel spectre dans la cité Qu’il semble effrayant même à la horde ennemie. Et pourtant ce n’est point Dante ni Jérémie, C’est simplement le vieux comte Félibien Qui ne croit que le vrai, qui ne veut que le bien, Et par qui fut fondé le collége de Sienne; Il porte haut la tête étant une âme ancienne, Et fait trembler; cet homme affronte les vainqueurs; Mais, dans l’écroulement des esprits et des cœurs, On le hait; le meilleur semble aux lâches le pire, Et celui qui n’a pas d’épouvante en inspire. Qu’importe à ce passant? Dans ce vil guet-apens, Les uns étant gisants et les autres rampants, Les uns étant la tombe et les autres la foule, Il est le seul debout; il songe; le sang coule, Le sang fume, le sang est partout; sombre, il va. Tout à coup au détour de la Via Corva, Il aperçoit dans l’ombre une femme inconnue; Une morte étendue à terre toute nue, Corps terrible aux regards de tous prostitué Et dont le ventre ouvert montre un enfant tué. Alors il crie:—O ciel! un enfant! guerre affreuse! Où donc s’arrêtera le gouffre qui se creuse? Massacrer l’inconnu, l’enfant encor lointain! Supprimer la promesse obscure du destin! Mais on poussera donc l’horreur jusqu’au prodige! Mais vous êtes hideux et stupides, vous dis-je! Mais c’est abominable, ô ciel! ciel éclatant! Et les bêtes des bois n’en feraient pas autant! Qu’on ait tort et raison des deux côtés, qu’on fasse Au fond le mal, croyant bien faire à la surface, Vous êtes des niais broyant des ignorants, Cette justice-là, c’est bien, je vous la rends; Je vous hais et vous plains. Mais quoi! quand l’empyrée Attend du nouveau-né l’éclosion sacrée, Quoi! ces soldats, ces rois, sans savoir ce qu’ils font, Touchent avec leur main sanglante au ciel profond! Ils interrompent l’ombre ébauchant son ouvrage! Ils veulent en finir d’un coup, et, dans leur rage, D’avoir bien fait justice et d’avoir bien vaincu, Ils vont jusqu’à tuer ce qui n’a pas vécu! Mais, bandits, laissez donc au moins venir l’aurore! Brutes, vous châtiez ce qui n’est pas encore! La femme que voilà morte sur le pavé, Qui cachait dans son sein l’enfant inachevé, L’avenir, l’écheveau des jours impénétrables, Était de droit divin parmi vous, misérables, Car la maternité, c’est la grande action; Sachez qu’on doit avoir la même émotion Devant Ève portant les races inconnues Que devant l’astre immense entrevu dans les nues; Sachez-le, meurtriers! les respects sont pareils Pour la femme et le ciel, l’abîme des soleils Étant continué par le ventre des mères. Rois, le vrai c’est l’enfant; vous êtes des chimères. Ah! maudits! Mais voyons, réfléchissez un peu. Crime inouï! l’enfant arrive en un milieu Ignoré, parmi nous; il sort des sphères vierges; Il quitte les soleils remplacés par vos cierges; Sa mère, qui le sent remuer, s’attendrit; Il n’est pas encor l’homme, il est déjà l’esprit, Il cherche à deviner sa nouvelle patrie; Et, dans le bercement de cette rêverie Où tout l’azur divin est vaguement mêlé, Voilà que, brusque, affreux, de mitraille étoilé, L’assassinat, au fond de ce flanc qu’on vénère, Entre avec le fracas infâme du tonnerre, Et se rue et s’abat, monstrueux ennemi, Sur le pauvre doux être, ange encor endormi! Qu’est-ce que ce réveil sans nom, et cette tombe Ouverte par l’orfraie horrible à la colombe! Ah! prêtres, qu’a domptés César, vous qu’à leurs plis Toutes les actions des grands ont assouplis, Vous qui leur amenez chez eux cette servante, La prière, et mettez le Te Deum en vente, Vous qui montrez devant les rois le Tout-Puissant Agenouillé, lavant les pavés teints de sang, Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises, Avez des tremblements dans vos mornes églises Et sentez que la tombe est peut-être un cachot, Prêtres, que pensez-vous qui se passe là-haut, Dans l’abîme du vrai sans fond, dans le mystère, Dans le sombre équilibre ignoré, quand la terre Sinistre, renvoyant l’innocence au ciel bleu, Jette une petite âme épouvantée à Dieu!