VI APRÈS LES DIEUX, LES ROIS I DE MESA A ATTILA
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INSCRIPTION (Neuf cents ans avant J.-C.)
C’est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Chémos. J’ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux, Et j’ai bâti Baal-Méon, ville d’Afrique. J’ai fait le mur de bois, j’ai fait le mur de brique, Et j’ai dit: Que chaque homme, à peine de prison, Se creuse une citerne auprès de sa maison, Car, en hiver, on a deux mois de grandes pluies; Afin que les brebis, les chèvres et les truies, Puissent paître dehors au temps des maïs mûrs, Je réserve aux troupeaux un champ fermé de murs. C’est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle. Astarté règne, et j’ai fait la guerre pour elle; Le dieu Chémos, mon père et son mari, m’aida Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda. J’ai construit Aroër, une ville très forte; J’ai bâti la tourelle et j’ai bâti la porte. Les peuples me louaient parce que j’étais bon; J’étais roi de l’armée immense de Dibon Qui boit en chantant l’ombre et la mort, et qui mêle Le sang fumant de l’aigle au lait de la chamelle; Je marchais, étant juge et prince, à la clarté De Chémos, de Dagon, de Bel et d’Astarté, Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines. J’ai creusé d’Ur à Tyr des routes souterraines. Chémos m’a dit: Reprends Nebo sur Israël. Et je n’ai jamais fait que ce que veut le ciel. Maintenant, dans ce puits, je ferme la paupière. Sachez que vous devez adorer cette pierre Et brûler du bétel devant ce grand tombeau; Car j’ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo, J’ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues, J’ai fait vendre au marché les femmes toutes nues, J’ai chargé de butin quatre cents éléphants, J’ai cloué sur des croix tous les petits enfants, Ma droite a balayé toutes ces races viles Dans l’ombre, et j’ai rendu leurs anciens noms aux villes.
CASSANDRE
Argos. La cour du palais. CASSANDRE, sur un char. CLYTEMNESTRE. LE CHŒUR. LE CHŒUR. Elle est fille de roi.—Mais sa ville est en cendre. Elle a droit à ce char et n’en veut pas descendre. Depuis qu’on l’a saisie, elle n’a point parlé. Le marbre de Syrta, la neige de Thulé N’ont pas plus de froideur que cette âpre captive. Elle est à l’avenir formidable attentive. Elle est pleine d’un dieu redoutable et muet; Le sinistre Apollon d’Ombos, qui remuait Dodone avec le souffle et Thèbe avec la lyre, Mêle une clarté sombre à son morne délire. Elle a la vision des choses qui seront; Un reflet de vengeance est déjà sur son front; Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse, Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse! Elle vient sur un char, étant fille de roi. Le peuple, qui regarde aller, pâles d’effroi, Les prisonniers pieds nus qu’on chasse à coups de lance, Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence. (Le char s’arrête.) CLYTEMNESTRE. Femme, à pied! Tu n’es pas ici dans ton pays. LE CHŒUR. Allons, descends du char, c’est la reine, obéis. CLYTEMNESTRE. Crois-tu que j’ai le temps de t’attendre à la porte? Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte. Peut-être entends-tu mal notre langue d’ici? Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi Au pays dont tu viens et dont tu te sépares, Parle en signes alors, fais comme les barbares. LE CHŒUR. Si l’on parlait sa langue, on saurait son secret. On sent en la voyant ce qu’on éprouverait Si l’on venait de prendre une bête farouche. CLYTEMNESTRE. Je ne lui parle plus. L’horreur ferme sa bouche. Triste, elle songe à Troie, au ciel jadis serein. Elle ne prendra pas l’habitude du frein Sans le couvrir longtemps d’une sanglante écume. (Clytemnestre sort.) LE CHŒUR. Cède au destin. Crois-moi. Je suis sans amertume. Descends du char. Reçois la chaîne à ton talon. CASSANDRE. Dieux! Grands dieux! Terre et ciel! Apollon! Apollon! APOLLON LOXIAS, dans l’ombre. Je suis là. Tu vivras, afin que ton œil voie Le flamboiement d’Argos plein des cendres de Troie.
LES TROIS CENTS
Ξέρξης τὸν Ἑλλήσποντον ἐκέλευσε τριηκοσίας ἐπικέσθαι μάστιγι πληγάς. Hérodote, Polymnie.
I L’ASIE
L’Asie est monstrueuse et fauve; elle regarde Toute la terre avec une face hagarde, Et la terre lui plaît, car partout il fait nuit; L’Asie, où la hauteur des rois s’épanouit, A ce contentement que l’univers est sombre; Ici la Cimmérie, au delà la Northumbre, Au delà l’âpre hiver, l’horreur, les glaciers nus, Et les monts ignorés sous les cieux inconnus; Après l’inhabitable on voit l’infranchissable; La neige fait au nord ce qu’au sud fait le sable; Le pâle genre humain se perd dans la vapeur; Le Caucase est hideux, les Dofrines font peur; Au loin râle, en des mers d’où l’hirondelle émigre, Thulé sous son volcan comme un daim sous un tigre; Au pôle, où du corbeau l’orfraie entend l’appel, Les cent têtes d’Orcus font un blême archipel, Et, pareils au chaos, les océans funèbres Roulent cette nuit, l’eau, sous ces flots, les ténèbres. L’Asie en ce sépulcre a la couronne au front, Nulle part son pouvoir sacré ne s’interrompt, Elle règne sur tous les peuples qu’on dénombre, Et tout ce qui n’est point à l’Asie est à l’ombre, A la nuit, au désert, au sauvage aquilon; Toutes les nations rampent sous son talon Ou grelottent au nord sous la bise et la pluie. Mais la Grèce est un point lumineux qui l’ennuie; Il se pourrait qu’un jour cette clarté perçât, Et rendît l’espérance à l’univers forçat. L’Asie obscure et vaste en frémit sous son voile; Et l’énorme noirceur cherche à tuer l’étoile.
II LE DÉNOMBREMENT
On se mettait en route à l’heure où le jour naît. Le bagage marchait le premier, puis venait Le gros des nations, foule au hasard semée, Qui faisait à peu près la moitié de l’armée. Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit, Serait vouloir compter les souffles de la nuit. Les peuples n’ont pas tous les mêmes mœurs; les scythes, Qui font à l’occident de sanglantes visites, Vont tout nus; le macron, qui du scythe est rival, A pour casque une peau de tête de cheval Dont il a sur le front les deux oreilles droites; Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites De peau tigrée, avec des clous sous les talons, Et leurs arcs sont très courts et leurs dards sont très longs; Les daces, dont les rois ont pour palais un bouge, Ont la moitié du corps peinte en blanc, l’autre en rouge; Le sogde emmène en guerre un singe, Béhémos, Devant lequel l’augure inquiet dit des mots Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres; On voit passer parmi les tambours et les cistres Les deux sortes de fils du vieil Ethiopus, Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus; Les bars au turban vert viennent des deux Chaldées; Les piques des guerriers de Thrace ont dix coudées; Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars; Comment énumérer les sospires camards, Les lygiens, pour bain cherchant les immondices, Les saces, les micois, les parthes, les dadyces, Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs, Et ceux d’Assur armés presque comme les grecs, Arthée et Sydamnès, rois du pays des fièvres, Et les noirs caspiens, vêtus de peaux de chèvres, Et dont les javelots sont brûlés par le bout. Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout, Cette troupe s’enflait en avançant, de sorte Qu’on eût dit qu’elle avait l’Afrique pour escorte, Et l’Asie, et tout l’âpre et féroce orient. C’étaient les nims, qui vont à la guerre en criant, Les sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse, Les mosques tatoués sous leur bonnet d’écorce, Les gètes, et, hideux, pressant leurs rangs épais, Les bactriens, conduits par le mage Hystapès. Les tybarènes, fils des races disparues, Avaient des boucliers couverts de peaux de grues; Les lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors; Leur habit était ceint par le milieu du corps, Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres, Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères; Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon. Les abrodes avaient l’air fauve du démon, Et l’arc de bois de palme et la hache de pierre; Les gandars se teignaient de safran la paupière; Les syriens portaient des cuirasses de bois; On entendait au loin la flûte et le hautbois Des montagnards d’Abysse et le cri des numides Amenant, du pays où sont les pyramides, Des chevaux près desquels l’éclair est paresseux; Ceux de Lydie étaient coiffés de cuivre, et ceux D’Hyrcanie acceptaient pour chef de leur colonne Mégapane, qui fut prince de Babylone; Puis s’avançaient les blonds miliens, studieux De ne point offenser les démons ni les dieux; Puis ceux d’Ophir, enfants des mers mystérieuses; Puis ceux du fleuve Phta qu’ombragent les yeuses, Cours d’eau qui, hors des monts où l’asphodèle croît, Sort par un défilé long et sinistre, étroit Au point qu’il n’y pourrait passer une charrette; Puis les gours, nés dans l’ombre où l’univers s’arrête. Les satrapes du Gange avaient des brodequins Jusqu’à mi-jambe, ainsi que les chefs africains; Leur prince était Arthane, homme de renommée, Fils d’Artha, que le roi Cambyse avait aimée Au point de lui bâtir un temple en jade vert. Puis venait un essaim de coureurs du désert, Les sagastes, ayant pour toute arme une corde. La légion marchait à côté de la horde, L’homme nu coudoyait l’homme cuirassé d’or. Une captive en deuil, la sibylle d’Endor, S’indignait, murmurant de lugubres syllabes. Les chevaux ayant peur des chameaux, les arabes Se tenaient à distance et venaient les derniers; Après eux cheminaient, encombrés des paniers Où brillait le butin rapporté des ravages, Cent chars d’osier traînés par des ânes sauvages. L’attroupement, formé de cette façon-là Par tous ceux que la Perse en ses rangs appela, Épais comme une neige au souffle de la bise, Commandé par vingt chefs monstrueux, Mégabise, Hermamythre, Masange, Acrise, Artaphernas, Et poussé par les rois aux grands assassinats, Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves, Cet amas bigarré d’archers, de porte-glaives, Et de cavaliers droits sur les lourds étriers, Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines, Troupeau de combattants aux farouches haleines, Vaste et terrible, noir comme le Phlégéton, Et qu’on faisait marcher à grands coups de bâton. Et ce nuage était de deux millions d’hommes.
III LA GARDE
Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi Ne les admettait point dans la garde du roi. L’armée est une foule; elle chante, elle hue; Mais la garde, jamais mêlée à la cohue, Muette, comme on est muet près des autels, Marchait seule. Et d’abord venaient les Immortels, Semblables aux lions secouant leurs crinières; Rien n’était comparable au frisson des bannières Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons; Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons; Puis marchaient, plus pressés que l’herbe des collines, Les eunuques, armés de longues javelines; Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils De torture et d’angoisse, à des griffes pareils, Et la cuve où l’on fait bouillir l’huile et le nitre. Le perse a la tiare et le mède a la mitre; Les Dix mille, persans, mèdes, tous couronnés, S’avançaient, fiers, ainsi que des frères aînés, Et ces soldats mitrés étaient sous la conduite D’Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite; Et devant eux couraient, libres et sans liens, Ces grands chevaux sacrés qu’on nomme nyséens; Puis, commandés chacun par un roi satellite, Venaient trente escadrons de cavaliers d’élite, Tous la pique baissée à cause du roi, tous Vêtus d’or sous des peaux de zèbres ou de loups; Ces hommes étaient beaux comme l’aube sereine; Puis des prêtres portaient le pétrin où la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain; Huit chevaux blancs tiraient le chariot divin De Jupiter, devant lequel le clairon sonne Et dont le cocher marche à pied, vu que personne N’a le droit de monter au char de Jupiter. Les constellations qu’au fond du sombre éther On entrevoit ainsi qu’en un bois les dryades, Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades De clartés, Arcturus, Céphée, et l’alcyon De la mer étoilée et noire, Procyon, Pollux qui vient vers nous, Castor qui s’en éloigne, Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne, N’a pas plus de splendeur et de fourmillement Que cette armée en marche autour du roi dormant. Car le roi sommeillait sur son char formidable.
IV LE ROI
Il était là, superbe, obscur, inabordable; Par moments, il bâillait, disant: Quelle heure est-il? Artabane son oncle, homme auguste et subtil, Répondait:—Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes, Il n’est pas nuit encor, le soleil est ardent. O roi, reposez-vous, dormez, et cependant Je vais vous dénombrer votre armée, inconnue De vous-même et pareille aux aigles dans la nue. Dormez.—Alors, tandis qu’il nommait les drapeaux Du monde entier, le roi rentrait dans son repos, Et se rendormait, sombre; et le grand char d’ébène Avait, sur son timon de structure thébaine, Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus. Deux mille bataillons mêlant leurs pas confus, Mille éléphants portant chacun sa tour énorme, Suivaient, et d’un croissant l’armée avait la forme; L’archer suprême était Mardonius, bâtard; L’armée était nombreuse à ce point que, plus tard, Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre. Les villes derrière elle étaient des tas de cendre; Tout saignait et brûlait quand elle avait passé. On enjamba l’Indus comme on saute un fossé. Artabane ordonnait tout ce qu’un chef décide; Pour le reste on prenait les conseils d’Hermécyde, Homme considéré des peuples du levant. L’armée ainsi partit de Lydie, observant Le même ordre jusqu’au Caïce, et, de ce fleuve, Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve, Et traversa le sable immense où la guida Par-dessus l’horizon le haut du mont Ida. Puis on vit l’Ararat, cime où s’arrêta l’arche. Les gens de pied faisaient dans cette rude marche Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt. Quand l’armée eut passé le fleuve Halys, on vint En Phrygie, et l’on vit les sources du Méandre; C’est là qu’Apollon prit la peine de suspendre Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché, La peau de Marsyas, le satyre écorché. On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère, Où le fleuve Lycus se cache sous la terre, Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel, Puis Anane, et l’étang d’où l’on tire le sel; Puis on vit Canos, mont plus affreux que l’Érèbe, Mais sans en approcher; et l’on prit Callathèbe Où des chiens de Diane on entend les abois, Ville où l’homme est pareil à l’abeille des bois Et fait du miel avec de la fleur de bruyère. Le jour d’après on vint à Sardes, ville altière, D’où l’on fit dire aux grecs d’attendre avec effroi Et de tout tenir prêt pour le souper du roi. Puis on coupa l’Athos que la foudre fréquente; Et, des eaux de Sanos jusqu’à la mer d’Acanthe, On fit un long canal évasé par le haut. Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud Qui vient d’Afrique, terre ignorée et maudite, On fit près d’Abydos, entre Seste et Médyte, Un vaste pont porté par de puissants donjons, Et Tyr fournit la corde et l’Égypte les joncs. Ce pont pouvait donner passage à des armées. Mais une nuit, ainsi que montent des fumées, Un nuage farouche arriva, d’où sortit Le semoun, près duquel l’ouragan est petit; Ce vent sur les travaux poussa les flots humides, Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides, Et heurtant l’Hellespont contre le Pont-Euxin, Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim; Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime Cria:—Tu n’es qu’un gouffre, et je t’insulte, abîme! Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t’en.— Et donna trois cents coups de fouet à l’Océan. Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce dieu, qu’adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.
LE DETROIT DE L’EURIPE
Il faisait nuit; le ciel sinistre était sublime; La terre offrait sa brume et la mer son abîme. Voici la question qui se posait devant Des hommes secoués par l’onde et par le vent: Faut-il fuir le détroit d’Euripe? Y faut-il faire Un front terrible à ceux que le destin préfère, Et qui sont les affreux conquérants sans pitié? Ils ont une moitié, veulent l’autre moitié, Et ne s’arrêteront qu’ayant toute la terre. Demeurer, ou partir? Choix grave. Angoisse austère. Les chefs délibéraient sur un grand vaisseau noir. Bien que ce ne soit pas la coutume d’avoir Des colloques la nuit entre les capitaines, La guerre ayant déjà des chances incertaines, Et l’ombre ne pouvant, dans les camps soucieux, Qu’ajouter à la nuit des cœurs la nuit des cieux, Bien que l’heure lugubre où le prêtre médite Soit aux discussions des soldats interdite, On était en conseil, vu l’urgence. Il fallait Savoir si l’on peut prendre une hydre en un filet Et la Perse en un piége, et forcer les passages De l’Euripe, malgré l’abîme et les présages. Les hommes ont l’énigme éternelle autour d’eux. Devait-on accepter un combat hasardeux? Les nefs étaient à l’ancre autour du grand navire, Les mâts se balançaient sur le flot qui chavire, L’aquilon remuait l’eau que rien ne corrompt; Et sur la poupe altière où veillaient, casque au front, Les archers de Platée, hommes de haute taille, Thémistocle, debout en habit de bataille, Cherchant à distinguer dans l’ombre des lueurs, Parlait aux commandants de la flotte, rêveurs. —Eurybiade, à qui Pallas confie Athène, Noble Adymanthe, fils d’Ocyre, capitaine De Corinthe, et vous tous, princes et chefs, sachez Que les dieux sont sur nous à cette heure penchés; Tandis que ce conseil hésite, attend, varie, Je vois poindre une larme aux yeux de la patrie; La Grèce en deuil chancelle et cherche un point d’appui. Rois, je sais que tout ment, demain trompe aujourd’hui, Le jour est louche, l’air est fuyant, l’onde est lâche; Le sort est une main qui nous tient, puis nous lâche; J’estime peu la vague instable, mais je dis Qu’un gouffre est moins mouvant sous des pieds plus hardis Et qu’il faut traiter l’eau comme on traite la vie, Avec force et dédain; et, n’ayant d’autre envie Que la bataille, ô grecs, je la voudrais tenter! Il est temps que les cœurs renoncent à douter, Et tout sera perdu, peuple, si tu n’opposes La fermeté de l’homme aux trahisons des choses. Nous sommes de fort près par Némésis suivis, Tout penche, et c’est pourquoi je vous dis mon avis. Restons dans ce détroit. Ce qui me détermine, C’est de sauver Mégare, Égine et Salamine, Et je trouve prudent en même temps que fier De protéger la terre en défendant la mer. L’immense roi venu des ténèbres profondes Est sur le tremblement redoutable des ondes, Qu’il y reste, et luttons corps à corps. Rois, je veux Prendre aux talons celui qui nous prend aux cheveux, Et frapper cet Achille à l’endroit vulnérable. Que l’augure, appuyé sur son sceptre d’érable, Interroge le foie et le cœur des moutons Et tende dans la nuit ses deux mains à tâtons, C’est son affaire; moi soldat, j’ai pour augure Le Glaive, et c’est par lui que je me transfigure. Combattre, c’est démence? Ah! soyons insensés! Je sais bien que ce prince est effrayant, je sais Que du vaisseau qu’il monte un démon tient la barre; Ces mèdes sont hideux, et leur flotte barbare Fait fuir éperdûment la flottante Délos; Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots, Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l’eau de l’Hellespont va se briser à Cumes, Je sais cela. Je sais aussi qu’on peut mourir. UN PRÊTRE. Ce n’est point pour l’Hadès, trop pressé de s’ouvrir, Que la nature, source et principe des choses, Tend sa triple mamelle à tant de bouches roses; Elle n’a point pour but le monstrueux tombeau; Elle hait l’affreux Mars soufflant sur son flambeau; Tendre, elle donne, au seuil des jours pleins de chimères, Pour berceuse aux enfants l’espérance des mères, Et le glaive farouche est par elle abhorré Quand elle fait jaillir des seins le lait sacré. THÉMISTOCLE. Prêtre, je sais cela. Mais la patrie existe. Pour les vaincus, la lutte est un grand bonheur triste Qu’il faut faire durer le plus longtemps qu’on peut. Tâchons de faire au fil des Parques un tel nœud Que leur fatal rouet déconcerté s’arrête. Ici nous couvrons tout, de l’Eubée à la Crète; C’est donc ici qu’il faut frapper ce roi, contraint De confier sa flotte au détroit qui l’étreint; Nous sommes peu nombreux, mais profitons de l’ombre, La grande audace peut cacher le petit nombre; Et d’ailleurs à la mort nous irons radieux. Montrons nos cœurs vaillants à ce grand ciel plein d’yeux. Si l’abîme est obscur, les étoiles sont claires; Les heures noires sont de bonnes conseillères, O rois, et je reçois volontiers de la nuit L’avis sombre qui fait que l’ennemi s’enfuit. Par le tombeau béant je me laisse convaincre; Consentir à mourir c’est consentir à vaincre; La tombe est la maison du pâle sphinx guerrier Qui promet un cyprès et qui donne un laurier; Elle se ferme au brave osant heurter sa porte; Car, devant un héros, la mort est la moins forte. C’est pourquoi ceux qui sont imprudents ont raison. Les deux mille vaisseaux qu’on voit à l’horizon Ne me font pas peur. J’ai nos quatre cents galères, L’onde, l’ombre, l’écueil, le vent, et nos colères. Il est temps que les dieux nous aident; et d’ailleurs Nous serons pires, nous, s’ils ne sont pas meilleurs. Nous les ferons rougir de nous trahir. Le sage, C’est le hardi. Vaincu, moi, je crache au visage Du destin; et, vainqueur, et mon pays sauvé, J’entre au temple et je baise à genoux le pavé. Combattons.— Comme s’ils entendaient ces paroles, Les vaisseaux secouaient aux vents leurs banderoles; Deux jours après, à l’heure où l’aube se leva, Les chevaux du soleil dirent: Xercès s’en va!
LA CHANSON DE SOPHOCLE A SALAMINE
Me voilà, je suis un éphèbe, Mes seize ans sont d’azur baignés; Guerre, déesse de l’Érèbe, Sombre guerre aux cris indignés, Je viens à toi, la nuit est noire! Puisque Xercès est le plus fort, Prends-moi pour la lutte et la gloire Et pour la tombe; mais d’abord Toi dont le glaive est le ministre, Toi que l’éclair suit dans les cieux, Choisis-moi de ta main sinistre Une belle fille aux doux yeux, Qui ne sache pas autre chose Que rire d’un rire ingénu, Qui soit divine, ayant la rose Aux deux pointes de son sein nu, Et ne soit pas plus importune A l’homme plein du noir destin Que ne l’est au profond Neptune La vive étoile du matin. Donne-la-moi, que je la presse Vite sur mon cœur enflammé; Je veux bien mourir, ô déesse, Mais pas avant d’avoir aimé.
LES BANNIS
Cynthée, athénien proscrit, disait ceci: Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi, Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d’Athènes, Nous suivions le sentier que voici dans les plaines, Car on nous a bannis au désert de Thryos. Un bruit pareil au bruit de mille chariots, Un fracas comme en peut faire un million d’hommes, S’éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes. Alors pour écouter nous nous sommes assis; Et ce grand bruit venait du côté d’Éleusis; Or Éleusis était alors abandonnée, Et tout était désert de Thèbe à Mantinée A cause du ravage horrible des persans. Les champs sans laboureurs, les routes sans passants Attristaient le regard depuis plus d’une année. Nous étions là, la face à l’orient tournée, Et l’étrange rumeur sur nos têtes passait; Et Méphialte alors me dit:—Qu’est-ce que c’est? —Je l’ignore, lui dis-je. Il reprit:—C’est l’Attique Qui se soulève, ou bien c’est l’Iacchus mystique Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu’un. —Ami, ce que l’exil a de plus importun, Repris-je, c’est qu’on est en proie à la chimère. Et cependant le bruit cessa.—Fils de ta mère, Me dit-il, je suis sûr qu’on parle en ce ciel bleu, Et c’est la voix d’un peuple ou c’est la voix d’un dieu. Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire? —Non.—Ni moi. Cependant je sens comme une lyre Qui dans mon cœur s’éveille et chante, et qui répond, Sereine, à ce fracas orageux et profond. —Et moi, dis-je, j’entends de même une harmonie Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie. Alors Méphialtès s’écria:—Crois et vois. Nous avons tous les deux entendu cette voix; Elle n’a point passé pour rien sur notre tête; Elle nous donne avis que la revanche est prête; Qu’aux champs où, jeune, au tir de l’arc je m’exerçais Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès! Cette voix a l’accent farouche du prodige. Si c’est le cri d’un peuple, il est pour nous, te dis-je; Si c’est un cri des dieux, il est contre ceux-là Par qui le sol sacré de l’Olympe trembla. Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu’il parte!— Et moi banni d’Athène et lui banni de Sparte, Nous disions; lui:—Que Sparte, invincible à jamais Soit comme un lever d’astre au-dessus des sommets! Et moi:—Qu’Athènes vive et soit du ciel chérie!— Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.
AIDE OFFERTE A MAJORIEN PRÉTENDANT A L’EMPIRE
Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau. Une immense horde humaine emplissant l’horizon. UN HOMME DE LA HORDE. Majorien, tu veux de l’aide. On t’en apporte. MAJORIEN. Qui donc est là? L’HOMME. La mer des hommes bat ta porte. MAJORIEN. Peuple, quel est ton chef? L’HOMME. Le chef s’appelle Tous. MAJORIEN. As-tu des tyrans? L’HOMME. Deux. Faim et soif. MAJORIEN. Qu’êtes-vous? L’HOMME. Nous sommes les marcheurs de la foudre et de l’ombre. MAJORIEN. Votre pays? L’HOMME. La nuit. MAJORIEN. Votre nom? L’HOMME. Les Sans nombre. MAJORIEN. Ce sont vos chariots qu’on voit partout là-bas? L’HOMME. Quelques-uns seulement de nos chars de combats. Ce que tu vois ici n’est que notre avant-garde. Dieu seul peut nous voir tous quand sur terre il regarde. MAJORIEN. Qu’est-ce que vous savez faire en ce monde? L’HOMME. Errer. MAJORIEN. Vous qui cernez mon camp, peut-on vous dénombrer? L’HOMME. Oui. MAJORIEN. Pour passer ici devant l’aigle romaine, Combien vous faudra-t-il de temps? L’HOMME. Une semaine. MAJORIEN. Qu’est-ce que vous voulez? L’HOMME. Nous nous offrons à toi. Car avec du néant nous pouvons faire un roi. MAJORIEN. César vous a vaincus. L’HOMME. Qui, César? MAJORIEN. Nul ne doute Que Dentatus n’ait mis vos hordes en déroute. L’HOMME. Va-t’en le demander aux os de Dentatus. MAJORIEN. Spryx vous dompta. L’HOMME. Je ris. MAJORIEN. Cimber vous a battus. L’HOMME. Nous n’avons de battu que le fer de nos casques. MAJORIEN. Qui donc vous a chassés jusqu’ici? L’HOMME. Les bourrasques, Les tempêtes, la pluie et la grêle, le vent, L’éclair, l’immensité; personne de vivant. Nul n’est plus grand que nous sur la terre où nous sommes. Nous fuyons devant Dieu, mais non devant les hommes. Nous voulons notre part des tièdes horizons. Si tu nous la promets, nous t’aidons. Finissons. Veux-tu de nous? La paix. N’en veux-tu pas? La guerre. MAJORIEN. Me redoutez-vous? L’HOMME. Non. MAJORIEN. Me connaissez-vous? L’HOMME. Guère. MAJORIEN. Que suis-je pour vous? L’HOMME. Rien. Un homme. Le romain. MAJORIEN. Mais où donc allez-vous? L’HOMME. La terre est le chemin, Le but est l’infini, nous allons à la vie. Là-bas une lueur immense nous convie. Nous nous arrêterons lorsque nous serons là. MAJORIEN. Quel est ton nom à toi qui parles? L’HOMME. Attila.