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La Légende des siècles tome I

IV ENTRE GÉANTS ET DIEUX

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LE GÉANT, AUX DIEUX

LE GÉANT. Un mot. Si, par hasard, il vous venait l’idée Que cette herbe où je dors, de rosée inondée, Est faite pour subir n’importe quel pied nu, Et que ma solitude est au premier venu, Si vous pensiez entrer dans l’ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne, Si vous vous figuriez que je vous laisserais Tout déranger, percer des trous dans mes forêts, Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes, Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes, Chasser l’aigle, et marcher sur mes petites fleurs, Que vous pourriez venir faire les enjôleurs Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes, Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez, Que je n’ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s’en allant la trace de leurs ventres, Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs, Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs, Aller, venir, rôder dans la grande nature; Si vous imaginiez cette étrange aventure Qu’ici je vous verrais rire, semer l’effroi, Faire l’amour, vous mettre à votre aise chez moi, Sans des soulèvements énormes de montagnes, Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes, Comme les ours qu’au fond des halliers je poursuis, Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis! JUPITER. Calme-toi. VÉNUS. Nous avons dans l’Olympe des chambres, Bonhomme. LE GÉANT. Oui, je sais bien, parce que j’ai des membres Vastes, et que les doigts robustes de mes pieds Semblent sur l’affreux tronc des saules copiés, Parce que mes talons sont tout noirs de poussière, Parce que je suis fait de la pâte grossière Dont est faite la terre auguste et dont sont faits Les grands monts, ces muets et sacrés portefaix; Vu que des plus vieux rocs j’ai passé les vieillesses, Et que je n’ai pas, moi, toutes vos gentillesses, Étant une montagne à forme humaine, au fond Du gouffre, où l’ombre avec les pierres me confond, Vu que j’ai l’air d’un bloc, d’une tour, d’un décombre, Et que je fus taillé dans l’énormité sombre, Je passe pour stupide. On rit de moi, vraiment, Et l’on croit qu’on peut tout me faire impunément. Soit. Essayez. Tâtez mon humeur endurante. Combien de dards avait le serpent Stryx? Quarante. Combien de pieds avait l’hydre Phluse? Trois cents. J’ai broyé Stryx et Phluse entre mes poings puissants. Osez donc! Ah! je sens la colère hagarde Battre de l’aile autour de mon front. Prenez garde! Laissez-moi dans mon trou plein d’ombre et de parfums. Que les olympiens ne soient pas importuns, Car il se pourrait bien qu’on vît de quelle sorte On les chasse, et comment, pour leur fermer sa porte, Un ténébreux s’y prend avec les radieux, Si vous venez ici m’ennuyer, tas de dieux!

PAROLES DE GÉANT

Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille, Dieux, je reste montagne après votre bataille; Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement, A peine je vous vois au fond du firmament. Si vous existez, soit. Je dors. Vous, troglodytes, Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites, Vivants qui fourmillez dans de l’ombre, indistincts, Ayant déjà les vers de terre en vos instincts, Vous qu’attend le sépulcre et qui rampez d’avance, Sachez que la prière est une connivence, Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls, Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls! Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue, Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue, Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil Ou faire un froncement quelconque de sourcil, Que dans mon ciel farouche et lourd l’Olympe ébauche Son tumulte mêlé de crime et de débauche, Qu’il raille le grand Pan, croyant l’avoir tué, Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué, Démusèle les vents imbéciles, dérègle L’éclair et l’aquilon, et déchaîne son aigle, Cela m’est bien égal à moi qui suis trois fois Plus haut que n’est profond l’océan plein de voix. Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace. Tous ces olympiens sont de la populace. Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux, Furent de fiers bandits sous le ciel radieux; Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées, Sont de leur noir viol toutes échevelées, Je le sais, et, resté presque seul maintenant, Je suis par la grandeur de ma chute gênant; Non, je ne les crains pas; et, quant à leurs approches, Je les attends avec des roulements de roches, Je les appelle gueux et voleurs, c’est leur nom, Et ne veux pas savoir s’ils sont contents ou non. O vivants, il paraît qu’à la haine tenaces, Ces dieux me font de loin dans l’ombre des menaces. Soit, j’oublie et je songe; et je m’informe peu Si l’éclair que je vois est la lueur d’un dieu. J’ai ma flûte et j’en joue au penchant des montagnes, Je m’ajoute aux sommets au-dessus des campagnes, Et je laisse les dieux bruire et bougonner. Croit-on que je prendrai la peine de tourner La tête dans les bois et sur les hautes cimes, Que je m’effarerai dans les forêts sublimes, Et que j’interromprai mon rêve et ma chanson, Pour un roucoulement de foudre à l’horizon!

LES TEMPS PANIQUES

* Les dieux ont dit entre eux:—Nous sommes la matière, Les dieux. Nous habitons l’insondable frontière Au delà de laquelle il n’est rien; nous tenons L’univers par le mal qui règne sous nos noms, Par la guerre, euménide éparse, par l’orgie Chantante, dans la joie et le meurtre élargie, Par Cupidon l’immense enfant, par Astarté, Larve pleine de nuit d’où sort une clarté. L’ouragan tourne autour de nos faces sereines; Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes, Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors, Et nous sommes au fond de la pâleur des morts. L’Olympe est à jamais la cime de la vie; Chronos est prisonnier; Géo tremble asservie; Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants. Jouissons. Sous nos pieds un pavé d’ossements, C’est la terre; un plafond de néant sur nos têtes, C’est le ciel; nous avons les temples et les fêtes; L’ombre que nous faisons met le monde à genoux. Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous, Nous leur avons jeté l’Othryx et le Caucase; A cette heure, un amas de roches les écrase; Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons La lapidation des géants par les monts! * Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l’Eubée; L’horizon est partout difforme maintenant; Pas un mont qui ne soit blessé; l’Atlas saignant Est noir sous l’assemblage horrible des nuées; Chalcis que les hiboux emplissent de huées, La Thrace où l’on adore un vieux glaive rouillé, L’Hémonie où l’éclair féroce a travaillé, Sont de mornes déserts que la ruine encombre. Une peau de satyre écorché pend dans l’ombre, Car la lyre a puni la flûte au fond des bois. La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix. Où sont les jours d’Évandre et les temps de Saturne? On s’aimait. On se craint. L’univers est nocturne; L’azur hait le matin, inutile doreur; L’ombre auguste et hideuse est pleine de terreur; On entend des soupirs étouffés dans les marbres; Des simulacres sont visibles sous les arbres, Et des spectres sont là, signe d’un vaste ennui. Les bois naguère étaient confiants, aujourd’hui Ils ont peur, et l’on sent que leur tremblement songe Aux autans, rauque essaim qui serpente et s’allonge Et qui souvent remplit de trahisons l’éther; Car l’orage est l’esclave obscur de Jupiter. Les cavernes des fils d’Inachus sont vacantes; Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes; Seuls les dieux sont debout, formidables vivants, Et la terre subit la sombre horreur des vents. Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale; Et trois fleuves, le Styx, l’Alphée et le Stymphale, Se sont enfuis sous terre et n’ont plus reparu. Aquilon passe avec un grondement bourru; On ne sait ce qu’Eurus complote avec Borée; Faune se cache ainsi qu’une bête effarée; Plus de titans; Mercure éclipse Hypérion; Zéphire chante et danse ainsi qu’un histrion; Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches, Ils servent; ils ont fait leur paix; les viles tâches Conviennent aux cœurs bas; Vulcain, le dieu cagneux, Les emploie à sa forge, a confiance en eux, Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue L’ouvrage à ces géants par qui la honte est bue; Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon Fait des spectres d’airain où remue un démon; On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile; Polyphème amoureux n’est plus qu’un imbécile, Et Galatée en rit avec Acis. Les champs N’ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants; Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses. Ils font la guerre à Pan, à l’être, au gouffre, aux choses; Ils ont mis de la nuit jusque dans l’œil du lynx; Ils ont pris l’ombre, ils ont fait avouer les sphinx, Ils ont échoué l’hydre, éteint les ignivomes, Et du sinistre enfer augmenté les fantômes, Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons, Ils ont déconcerté les prodiges profonds. La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille; Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille, Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur, Hélas! quiconque avait pour crime la grandeur. Les lacs sont indignés des monts qu’ils réfléchissent, Car les monts ont trahi; sur un faîte où blanchissent Des os d’enfants percés par les flèches du ciel, Cime aride et pareille aux lieux semés de sel, La pierre qui jadis fut Niobé médite; La vaste Afrique semble exilée et maudite; Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux, De peur de voir briser son urne par les dieux; On sent partout la fin, la borne, la limite; L’étang, clair sous l’amas des branchages, imite L’œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra; L’effroi tient Delphe en Grèce et dans l’Inde Ellorah, Phœbus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire; Que de honte! Et l’on peut juger de la colère De Démèter, l’aïeule auguste de Cérès, Par l’échevèlement farouche des forêts. La terre avait une âme et les dieux l’ont tuée. Hélas! dit le torrent. Hélas! dit la nuée. Les vagues voix du soir murmurent: Oublions! L’absence des géants attriste les lions.

LE TITAN

I SUR L’OLYMPE

Une montagne emplit tout l’horizon des hommes; L’Olympe. Pas de ciel. Telle est l’ombre où nous sommes. L’orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs, La guerre secouant des éclairs convulsifs, La splendide Vénus, nue, effrayante, obscure, Le meurtre appelé Mars, le vol nommé Mercure, L’inceste souriant, ivre, au sinistre hymen, Le parricide ayant le tonnerre à la main, Pluton livide avec l’enfer pour auréole, L’immense fou Neptune en proie au vague Éole, L’orageux Jupiter, Diane à l’œil peu sûr, Des fronts de météore entrevus dans l’azur, Habitent ce sommet; et tout ce que l’augure, Le flamine, imagine, invente, se figure, Et vénère à Corinthe, à Syène, à Paphos, Tout le vrai des autels qui dans la tombe est faux, L’oppression, la soif du sang, l’âpre carnage, L’impudeur qui survit à la guerre et surnage, L’extermination des enfants de Japhet, Toute la quantité de crime et de forfait Que de noms révérés la religion nomme, Et que peut dans la nuit d’un temple adorer l’homme, Sur ce faîte fatal que l’aube éclaire en vain, Rayonne, et tout le mal possible est là, divin. Jadis la terre était heureuse; elle était libre. Et, donnant l’équité pour base à l’équilibre, Elle avait ses grands fils, les géants; ses petits, Les hommes; et tremblants, cachés, honteux, blottis Dans les antres, n’osant nuire à la créature, Les fléaux avaient peur de la sainte nature; L’étang était sans peste et la mer sans autans; Tout était beauté, fête, amour, blancheur, printemps; L’églogue souriait dans la forêt; les tombes S’entr’ouvraient pour laisser s’envoler des colombes; L’arbre était sous le vent comme un luth sous l’archet; L’ourse allaitait l’agneau que le lion léchait; L’homme avait tous les biens que la candeur procure; On ne connaissait pas Plutus, ni ce Mercure Qui plus tard fit Sidon et Tharsis, et sculpta Le caducée aux murs impurs de Sarepta; On ignorait ces mots, corrompre, acheter, vendre. On donnait. Jours sacrés! jours de Rhée et d’Évandre! L’homme était fleur; l’aurore était sur les berceaux. Hélas! au lait coulant dans les champs par ruisseaux A succédé le vin d’où sortent les orgies; Les hommes maintenant ont des tables rougies; Le lait les faisait bons et le vin les rend fous; Atrée est ivre auprès de Thyeste en courroux; Les Centaures, prenant les femmes sur leurs croupes, Frappent l’homme, et l’horreur tragique est dans les coupes. O beaux jours passés! terre amante, ciel époux! Oh! que le tremblement des branches était doux! Les cyclopes jouaient de la flûte dans l’ombre. La terre est aujourd’hui comme un radeau qui sombre. Les dieux, ces parvenus, règnent, et, seuls debout, Composent leur grandeur de la chute de tout. Leur banquet resplendit sur la terre et l’affame, Ils dévorent l’amour, l’âme, la chair, la femme, Le bien, le mal, le faux, le vrai, l’immensité. Ils sont hideux au fond de la sérénité. Quels festins! Comme ils sont contents! Comme ils s’entourent De vertiges, de feux, d’ombre! Comme ils savourent La gloire d’être grands, d’être dieux, d’être seuls! Comme ils raillent les vieux géants dans leurs linceuls! Toutes les vérités premières sont tuées. Les heures, qui ne sont que des prostituées, Viennent chanter chez eux, montrant de vils appas, Leur offrant l’avenir sacré, qu’elles n’ont pas. Hébé leur verse à boire et leur soif dit: encore! Trois danseuses, Thalie, Aglaé, Terpsichore, Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux. Qu’il est doux d’avoir fait le mal qui vous fait dieux! Vaincre! être situés aux lieux inabordables! Torturer et jouir! Ils vivent formidables Dans l’éblouissement des Grâces aux seins nus. Ils sont les radieux, ils sont les inconnus. Ils ont détruit Craos, Nephtis, Antée, Otase; Être horribles et beaux, c’est une double extase; Comme ils sont adorés! Comme ils sont odieux! Ils perdent la raison à force d’être dieux; Car la férocité, c’est la vraie allégresse, Et Bacchus fait traîner par des tigres l’ivresse. Ils inspirent Dodone, Éléphantine, Endor. Chacun d’eux à la main tient une coupe d’or Pure à mouler dessus un sein de jeune fille. Sur son trépied en Crète, à Cumes sous sa grille, La sibylle leur livre à travers ses barreaux Le secret de la foudre en ses vers fulguraux, Car cette louve sait le fatal fond des choses; Toute la terre tremble à leurs métamorphoses; La forêt, où le jour pâle pénètre peu, Quand elle voit un monstre a peur de voir un dieu. Quelle joie ils se font avec l’univers triste! Comme ils sont convaincus que rien hors d’eux n’existe! Comme ils se sentent forts, immortels, éternels! Quelle tranquillité d’être les criminels, Les tyrans, les bourreaux, les dogmes, les idoles! D’emplir d’ombre et d’horreur les pythonisses folles, Les ménades d’amour, les sages de stupeur! D’avoir partout pour soi l’autel noir de la peur! D’avoir l’antre, l’écho, le lieu visionnaire, Tous les fracas depuis l’Etna jusqu’au tonnerre, Toutes les tours depuis Pharos jusqu’à Babel! D’être, sous tous les noms possibles, Dagon, Bel, Jovis, Horus, Moloch et Teutatès, les maîtres! D’avoir à soi la nuit, le vent, les bois, les prêtres! De posséder le monde entier, Éphèse et Tyr, Thulé, Thèbe, et les flots dont on ne peut sortir, Et d’avoir, au delà des colonnes d’Hercule, Toute l’obscurité qui menace et recule! Quelle toute-puissance! effarer le lion, Dompter l’aigle, poser Ossa sur Pélion, Avoir, du cap d’Asie aux pics Acrocéraunes, Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes, Avoir le sable et l’onde, et l’herbe et le granit, Et la brume ignorée où le monde finit! En bas, le tremblement des flèches dans les cibles, Le passage orageux des meutes invisibles, Le roulement des chars, le pas des légions, Le bruit lugubre fait par les religions, D’étranges voix sortant d’une sombre ouverture, L’obscur rugissement de l’immense nature, Réalisent, au pied de l’Olympe inclément, On ne sait quel sinistre anéantissement; Et la terre, où la vie indistincte végète, Sous ce groupe idéal et monstrueux qui jette Les fléaux, à la fois moissonneur et semeur, N’est rien qu’une nuée où flotte une rumeur. Par moments le nuage autour du mont s’entr’ouvre; Alors on aperçoit sur ces êtres, que couvre Un divin flamboiement brusquement éclairci, Des rejaillissements de rayons, comme si L’on avait écrasé sur eux de la lumière; Puis le hautain sommet rentre en son ombre altière Et l’on ne voit plus rien que les sanglants autels; Seulement on entend rire les immortels. Et les hommes? Que font les hommes? Ils frissonnent. Les clairons dans les camps et dans les temples sonnent, L’encens et les bûchers fument, et le destin Du fond de l’ombre immense écrase tout, lointain; Et les blêmes vivants passent, larves, pygmées; Ils regardent l’Olympe à travers les fumées, Et se taisent, sachant que le sort est sur eux, D’autant plus éblouis qu’ils sont plus ténébreux; Leur seule volonté c’est de ne pas comprendre; Ils acceptent tout, vie et tombeau, flamme et cendre, Tout ce que font les rois, tout ce que les dieux font, Tant le frémissement des âmes est profond!

II SOUS L’OLYMPE

Cependant un des fils de la terre farouche, Un titan, l’ombre au front et l’écume à la bouche, Phtos le géant, l’aîné des colosses vaincus, Tandis qu’en haut les dieux, enivrés par Bacchus, Mêlent leur joie autour de la royale table, Rêve sous l’épaisseur du mont épouvantable. Les maîtres, sous l’Olympe, ont, dans un souterrain Jeté Phtos, l’ont lié d’une corde d’airain, Puis ils l’ont laissé là, car la victoire heureuse Oublie et chante; et Phtos médite; il sonde, il creuse, Il fouille le passé, l’avenir, le néant. Oh! quand on est vaincu, c’est dur d’être géant! Un nain n’a pas la honte ayant la petitesse. Seuls, les cœurs de titans ont la grande tristesse; Le volcan morne sent qu’il s’éteint par degrés, Et la défaite est lourde aux fronts démesurés. Ce vaincu saigne et songe, étonné. Quelle chute! Les dieux ont commencé la tragique dispute, Et la terre est leur proie. O deuil! Il mord son poing. Comment respire-t-il? Il ne respire point. Son corps vaste est blessé partout comme une cible. Le câble que Vulcain fit en bronze flexible Le serre, et son cou râle, étreint d’un nœud d’airain. Phtos médite, et ce grand furieux est serein; Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gênes.

III CE QUE LES GÉANTS SONT DEVENUS

Il songe au fier passé des puissants terrigènes, Maintenant dispersés dans vingt charniers divers, Vastes membres d’un monstre auguste, l’univers; Toute la terre était dans ces hommes énormes; A cette heure, mêlés aux montagnes sans formes, Ils gisent, accablés par le destin hideux, Plus morts que le sarment qu’un pâtre casse en deux. Où sont-ils? sous des rocs abjects, cariatides Des Ténares ardents, des Cocytes fétides; Encelade a sur lui l’infâme Etna fumant; C’est son bagne; et l’on voit de l’âpre entassement Sortir son pied qui semble un morceau de montagne; Thor est sous l’écueil noir qui sera la Bretagne; Sur Anax, le géant de Tyrinthe, Arachné File sa toile, tant il est bien enchaîné; Pluton, après avoir mis Kothos dans l’Érèbe, A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe; Mopse est évanoui sous l’Athos, c’est Hermès Qui l’enferme; on ne peut espérer que jamais Dans ces caves du monde aucun souffle ranime Rhœtus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme; Couché tout de son long sous le haut mont Liban, Titlis souffre, et, saisi par Notus, vil forban, Scrops flotte sous Délos, l’île errante et funeste; Dronte est muré sous Delphe et Mimas sous Prœneste; Cœbès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion, Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion, Tous ces êtres plus grands que des monts, sont esclaves, Les uns sous des glaciers, les autres sous des laves, Dans on ne sait quel lâche enfer fastidieux; Et Prométhée! Hélas! quels bandits que ces dieux! Personne au fond ne sait le crime de Tantale; Pour avoir entrevu la baigneuse fatale, Actéon fuit dans l’ombre; et qu’a fait Adonis? Que de héros brisés! Que d’innocents punis! Phtos repasse en son cœur l’affreux sort de ses frères; Star dans Lesbos subit l’affront des stercoraires; Cerbère garde Éphlops, par mille éclairs frappé, Sur qui rampe en enfer la chenille Campé; C’est sur Mégarios que le mont Ida pèse; Darse endure le choc des flots que rien n’apaise; Rham est si bien captif du Styx fuligineux Qu’il n’en a pas encor pu desserrer les nœuds; Atlas porte le monde, et l’on entend le pôle Craquer quand le géant lassé change d’épaule; Lié sous le volcan Liparis, noir récif, Typhée est au milieu de la flamme pensif. Tous ces titans, Stellos, Talémon, Ecmonide, Gès dont l’œil bleu faisait reculer l’euménide, Ont succombé, percés des flèches de l’éther, Sous le guet-apens brusque et vil de Jupiter. Les géants qui gardaient l’âge d’or, dont la taille Rassurait la nature, ont perdu la bataille, Et les colosses sont remplacés par les dieux. La terre n’a plus d’âme, et le ciel n’a plus d’yeux; Tout est mort. Seuls, ces rois épouvantables vivent. Les stupides saisons comme des chiens les suivent, L’ordre éternel les semble approuver en marchant; Dans l’Olympe, où le cri du monde arrive chant, Où l’étourdissement conseille l’inclémence, On rit. Tant de victoire a droit à la démence. Et ces dieux ont raison. Phtos écume.—Oui, dit-il, Ils ont raison. Eau, flamme, éléments, air subtil, Vous ne vous êtes pas défendus. Votre orage N’a pas eu dans la lutte affreuse assez de rage; Vous vous êtes laissés museler lâchement. Le mal triomphe!—Et Phtos frémit. Écroulement! Tous les géants sont pris et garrottés. Que faire? Il songe.

IV L’EFFORT

Quoi! l’eau court, le cheval se déferre, L’humble oiseau brise l’œuf à coups de bec, le vent Prend la fuite, malgré l’éclair le poursuivant, Le loup s’en va, bravant le pâtre et le molosse, Le rat ronge sa cage; et lui, titan, colosse, Lui dont le cœur a plus de lave qu’un volcan, Lui Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan! O fureur! Non. Il tord ses os, tend ses vertèbres, Se débat. Lequel est le plus dur, ô ténèbres! De la chair d’un titan ou de l’airain des dieux? Tout à coup, sous l’effort...—ô matin radieux, Quand tu remplis d’aurore et d’amour le grand chêne, Ton chant n’est pas plus doux que le bruit d’une chaîne Qui se casse et qui met une âme en liberté!— Le carcan s’est fendu, les nœuds ont éclaté! Le roc sent remuer l’être extraordinaire; Ah! dit Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre; Le voilà libre! Non, la montagne est sur lui. Les fers sont les anneaux de ce serpent, l’ennui, Ils sont rompus; mais quoi! tout ce granit l’arrête; Que faire avec ce mont difforme sur sa tête? Qu’importe une montagne à qui brisa ses fers! Certe, il fuira. Dût-il déranger les enfers, Certe, il s’évadera dans la profondeur sombre! Qu’importe le possible et les chaos sans nombre, Le précipice en bas, l’escarpement en haut! Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot. Il arrache une pierre, une autre, une autre encore; Oh! quelle étrange nuit sous l’univers sonore! Un trou s’offre lugubre, il y plonge, et, rampant Dans un vide où l’effroi du tombeau se répand, Il voit sous lui de l’ombre et de l’horreur. Il entre. Il est dans on ne sait quel intérieur d’antre; Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints; Il disloque la roche entre ses vastes poings; Les enchevêtrements de racines vivaces, Les fuites d’eau mouillant de livides crevasses, Il franchit tout; des reins, des coudes, des talons, Il pousse devant lui l’abîme et dit: Allons! Et le voilà perdu sous des amas funèbres, Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres, Et tout le noir dessous de l’Olympe éclatant. Par moments il s’arrête, il écoute, il entend Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre. Bruit tragique. A plat ventre, ainsi que la panthère, Il s’aventure; il voit ce qui n’a pas de nom. Il n’est plus prisonnier; s’est-il échappé? Non. Où fuir, puisqu’ils ont tout? Rage! ô pensée amère! Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère. Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants. Et dire que les dieux sont là-haut triomphants! Et que la terre est tout, et qu’ils ont pris la terre! L’ombre même lui semble hostile et réfractaire. Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait? Il va. L’obscurité sans fond, qu’est-ce que c’est? Il fouille le néant, et le néant résiste. Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste, Derrière une cloison de fournaise apparaît. Le titan continue. Il se tient en arrêt, Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route, Et fuit, sans que le mont qu’il a sur lui s’en doute, Les olympes n’ayant conscience de rien.

V LE DEDANS DE LA TERRE

Pas un rayon de jour; nul souffle aérien; Des fentes dans la nuit; il rampe. Après des caves Où gronde un gonflement de soufres et de laves, Il traverse des eaux hideuses; mais que font L’onde et la flamme et l’ombre à qui cherche le fond, Le dénoûment, la fin, la liberté, l’issue? Son crâne est son levier, sa main est sa massue; Plongeur de l’ignoré, crispant ses bras noueux, Il écarte des tas d’obstacles monstrueux, Il perce du chaos les pâles casemates; Il est couvert de sang, de fange, de stigmates; Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus! La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus, Et sur son corps, criblé par l’éclair sanguinaire, Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre. Glissement colossal sous l’amoncellement De la nuit, du granit affreux, de l’élément! L’eau le glace, le feu le mord, l’ombre l’accable; Mais l’évasion fière, indignée, implacable, L’entraîne; et que peut-il craindre, étant foudroyé? Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé, Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe, S’enfonce, et l’on dirait un ver trouant la tombe; Il tend l’oreille au bruit qui va s’affaiblissant, S’enivre de la chute et du gouffre, et descend. Il entend rire, tant la voix des dieux est forte. Il troue, il perce, il fuit...—Le puits que, de la sorte, Il creuse est effroyable et sombre; et maintenant Ce n’est plus seulement l’Olympe rayonnant Que ce fuyard terrible a sur lui, c’est la terre. Tout à coup le bruit cesse. Et tout ce qu’il faut taire, Il l’aperçoit. La fin de l’être et de l’espoir, L’inhospitalité sinistre du fond noir, Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomes, Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes, Le silence gardant le secret. Arrêtez! Plus loin n’existe pas. L’ombre de tous côtés! Ce gouffre est devant lui. L’abject, le froid, l’horrible, L’évanouissement misérable et terrible, L’espèce de brouillard que ferait le Léthé, Cette chose sans nom, l’univers avorté, Un vide monstrueux où de l’effroi surnage, L’impossibilité de tourner une page, Le suprême feuillet faisant le dernier pli! C’est cela qu’on verrait si l’on voyait l’oubli. Plus bas que les effets et plus bas que les causes, La clôture à laquelle aboutissent les choses, Il la touche, et dans l’ombre, inutile éclaireur, Il est à l’endroit morne où Tout n’est plus. Terreur. C’est fini. Le titan regarde l’invisible. Se rendre sans avoir épuisé le possible, Les colosses n’ont point cette coutume-là; Les géants qu’un amas d’infortune accabla Luttent encore; ils ont un fier reste de rage; La résistance étant ressemblante à l’outrage Plaît aux puissants vaincus; l’aigle mord ses barreaux; Faire au sort violence est l’humeur des héros. Et ce désespoir-là seul est grand et sublime Qui donne un dernier coup de talon à l’abîme. Phtos, comme s’il voulait, de ses deux bras ouverts, Arracher le dernier morceau de l’univers, Se baisse, étreint un bloc et l’écarte...

VI LA DÉCOUVERTE DU TITAN

O vertige! O gouffres! l’effrayant soupirail d’un prodige Apparaît; l’aube fait irruption; le jour, Là, dehors, un rayon d’allégresse et d’amour, Formidable, aussi pur que l’aurore première, Entre dans l’ombre, et Phtos, devant cette lumière, Brusque aveu d’on ne sait quel profond firmament, Recule, épouvanté par l’éblouissement. Le soupirail est large, et la brèche est béante. Phtos y passe son bras, puis sa tête géante; Il regarde. * Il croyait, quand sur lui tout croula, Voir l’abîme; eh bien non! l’abîme, le voilà. Phtos est à la fenêtre immense du mystère. Il voit l’autre côté monstrueux de la terre, L’inconnu, ce qu’aucun regard ne vit jamais; Des profondeurs qui sont en même temps sommets, Un tas d’astres derrière un gouffre d’empyrées, Un océan roulant aux plis de ses marées Des flux et des reflux de constellations; Il voit les vérités qui sont les visions; Des flots d’azur, des flots de nuit, des flots d’aurore, Quelque chose qui semble une croix météore, Des étoiles après des étoiles, des feux Après des feux, des cieux, des cieux, des cieux, des cieux! Le géant croyait tout fini; tout recommence! Ce qu’aucune sagesse et pas une démence, Pas un être sauvé, pas un être puni Ne rêverait, l’abîme absolu, l’infini, Il le voit. C’est vivant, et son œil y pénètre. Cela ne peut mourir et cela n’a pu naître, Cela ne peut s’accroître ou décroître en clarté, Toute cette lumière étant l’éternité. Phtos a le tremblement effrayant qui devine. Plus d’astres qu’il n’éclôt de fleurs dans la ravine, Plus de soleils qu’il n’est de fourmis, plus de cieux Et de mondes à voir que les hommes n’ont d’yeux! Ces blancheurs sont des lacs de rayons; ces nuées Sont des créations sans fin continuées. Là plus de rives, plus de bords, plus d’horizons. Dans l’étendue, où rien ne marque les saisons, Où luisent les azurs, où les chaos sanglotent, Des millions d’enfers et de paradis flottent, Éclairant de leurs feux, lugubres ou charmants, D’autres humanités sous d’autres firmaments. Où cela cesse-t-il? Cela n’a pas de terme. Quel Styx étreint ce ciel? Aucun. Quel mur l’enferme? Aucun. Globes, soleils, lunes, sphères. Forêt. L’impossible à travers l’évident transparaît. C’est le point fait soleil, c’est l’astre fait atome; Tant de réalité que tout devient fantôme; Tout un univers spectre apparu brusquement. Un globe est une bulle; un siècle est un moment; Mondes sur mondes; l’un par l’autre ils se limitent. Des sphères restent là, fixes; d’autres imitent L’évanouissement des passants inconnus, Et s’en vont. Portant tout et par rien soutenus, Des foules d’univers s’entre-croisent sans nombre; Point de Calpé pour l’aube et d’Abyla pour l’ombre; Des astres errants vont, viennent, portent secours; Ténèbres, clartés, gouffre. Et puis après? Toujours. Phtos voit l’énigme; il voit le fond, il voit la cime. Il sent en lui la joie obscure de l’abîme; Il subit, accablé de soleils et de cieux, L’inexprimable horreur des lieux prodigieux. Il regarde, éperdu, le vrai, ce précipice. Évidence sans borne, ou fatale, ou propice! O stupeur! il finit par distinguer, au fond De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond, A travers l’épaisseur d’une brume éternelle, Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle! * Cependant sur le haut de l’Olympe on riait; Les Immortels, sereins sur le monde inquiet, Resplendissaient, debout dans un brouillard de gloire; Tout à coup, une étrange et haute forme noire Surgit en face d’eux, et Vénus dit: Quelqu’un! C’était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum, Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère, Le colosse, en rampant dans l’ombre et sous la terre, S’était fait libre, était sorti de sa prison, Et maintenant montait, sinistre, à l’horizon. Il avait traversé tout le dessous du monde. Il avait dans les yeux l’éternité profonde. Il se fit un silence inouï; l’on sentit Que ce spectre était grand, car tout devint petit; L’aigle ouvrit son œil fauve où l’âpre éclair palpite, Et sembla regarder du côté de la fuite; L’Olympe fut noirci par l’ombre du géant; Jupiter se dressa, pâle, sur son séant; Le dur Vulcain cessa de battre son enclume Qui sonna si souvent, dans sa forge qui fume, Sur les fers des vaincus lorsqu’il les écrouait; Afin qu’on n’entendît pas même leur rouet Les trois Grâces d’en haut firent signe aux trois Parques. Alors le titan, grave, altier, portant les marques Des tonnerres sur lui tant de fois essayés, Ayant l’immense aspect des sommets foudroyés Et la difformité sublime des décombres, Regarda fixement les Olympiens sombres Stupéfaits sur leur cime au fond de l’éther bleu, Et leur cria, terrible: O dieux, il est un Dieu!

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