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La Jangada

PREMIER ÉPISODE (continued 5)

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—Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient était hermétiquement fermé!

—Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, mais nous le retrouverons!»

Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on allait entreprendre.

«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»

Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient tenter pour rentrer en possession du document.

«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il. Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!

Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous assiste dans vos recherches!»

Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.

CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES

Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour deux raisons graves:

La première,—question de vie ou de mort—, c'est que cette preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être qu'un ordre d'exécution.

La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.

Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.

«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.

—Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!

—Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons pas une heure sans l'avoir retrouvé.

À l'oeuvre donc!» répondit Benito.

Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de combat.

L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là, de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient la place même où le cadavre avait disparu.

Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore aucun fil de courant ne se faisait sentir.

Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en laissèrent pas un seul point inexploré.

Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.

Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où l'action du courant commençait à se faire sentir.

«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de renoncer à nos recherches!

—Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute sa largeur et dans toute sa longueur?

—Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute sa longueur, non!… heureusement!

—Et pourquoi? demanda Manoel.

—Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de cette dépression!»

C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois s'y était trouvé en détresse.

Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se produire avant quelques jours.

On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le retrouver.

Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.

C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.

Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût pu être ramené à la surface du fleuve.

Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.

Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux qui devaient racler le fond en tous sens.

Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le bassin que terminait en aval le barrage de Frias.

Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la couche de sable.

Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les maîtres et les serviteurs!

Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute perdue, tous ne le savaient que trop.

Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.

L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été conduite, n'avait pas abouti!

Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement ne le poussât à quelque acte de désespoir!

Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce fut lui qui interpella ses compagnons en disant:

«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, si cela est possible!

—Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!

—Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes lèvres si je ne le retrouve pas!»

Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.

Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir répondre:

«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et nous le retrouverons, si…

Si?… fit le pilote.

S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il voulait réfléchir avant de répondre.

«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du fleuve?

Pas un seul, répondit Fragoso.

Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»

Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la serra et se contenta de répondre:

«À demain! mes amis.»

Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.

Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, elle pourrait lui en apprendre le succès.

Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers lui. «Rien? dit-elle.

Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus question de ce qui s'était passé.

Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au moins une ou deux heures de repos.

«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»

CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES

Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit Manoel à part et lui dit:

«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être pas plus heureux!

Il le faut cependant, répondit Manoel.

—Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il revienne à la surface du fleuve?

—Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le faire reparaître?»

Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication.

Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le corps coule par le fond.

Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà mort, il est dans des conditions très différentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.

Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est nécessairement plus long que dans le second.

Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilité.

«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître avant trois jours.

—Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles recherches, mais autrement.

—Que prétends-tu faire? demanda Manoel.

—Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito. Chercher de mes yeux, chercher de mes mains…

—Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d'échouer une seconde fois!

—As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, qui dévorait son ami du regard.

—Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide!

—Parle donc! parle donc!

—Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables!

—Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit immédiatement Benito.

Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.

Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.

«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider?

Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.

—Mais qui revêtira le scaphandre?

—Moi, répondit Benito.

—Benito, toi! s'écria Manoel.

—Je le veux!»

Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.

On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.

Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement à la surface.

Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affalé par le fond.

Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec leurs longues gaffes dans la direction convenue.

Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de l'Amazone.

CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON

Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être évitées!

Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.

Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il était tombé.

En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.

La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.

Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des «volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de leur fourmilière.

Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement s'accroître.

Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait été préalablement arrêté.

Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque équivalente à celle d'une atmosphère,—cause de fatigue physique et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre d'exercice.

Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point produire dans ses organes internes les funestes effets de la décompression.

Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et s'assit, afin de prendre un peu de repos.

Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso, Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.

«Eh bien? demanda Manoel.

—Rien encore!… rien!

—Tu n'as aperçu aucune trace?

—Aucune.

—Veux-tu que je cherche à mon tour?

Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé… je sais où je veux aller… laisse-moi faire!»

Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment pénétrer.

Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à Benito.

«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir dans ces profondes couches du fleuve.»

Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui serait peut-être le plus nécessaire.

Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.

Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se déplacer qu'avec une extrême lenteur.

Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau normal.

Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une poussière lumineuse.

Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.

Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.

Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du sable reprenait toute sa valeur.

Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans son cerveau avec une netteté parfaite,—même un peu extranaturelle—, il ne voulut point donner le signal de halage et continua à descendre plus profondément.

Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.

Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son bâton il remua cette masse.

Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque dans le lit de l'Amazone.

Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé dans les profondes couches du bassin de Frias!…

Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à atteindre le fond même de la dépression.

Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.

Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.

Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.

Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme endormi, les bras repliés sous la tête!

Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!

Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.

Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à coups redoublés.

«Un gymnote!» se dit-il.

Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.

Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur lui.

Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix pouces.

Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un arc, venait de se précipiter sur le plongeur.

Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.

Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.

Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.

Et cela, au moment où un corps—le corps de Torrès sans doute!— venait de lui apparaître!

Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait appeler!… Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne pouvait laisser échapper aucun son!

En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le fouet de l'animal.

Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!…

Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se produisit devant ses regards.

Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements coururent dans les couches sous-marines, troublées par les secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières profondeurs du fleuve.

Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!… C'est qu'une effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.

Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se redresser!… Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme s'il les eût agités dans une vie singulière!… Des soubresauts convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!

C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!

Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes nappes de l'Amazone!

CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI

Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici l'explication.

La canonnière de l'État Santa-Ana, à destination de Manao, qui remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de l'Amazone.

Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.

À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que l'on ramenait le plongeur au radeau.

Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît encore en lui par un seul mouvement extérieur.

N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les eaux de l'Amazone?

Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son vêtement de scaphandre.

Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des décharges du gymnote.

Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, chercha à retrouver les battements de son coeur.

«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.

Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.

«Le corps! le corps!»

Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la bouche de Benito.

«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait au radeau avec le cadavre de Torrès.

—Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce le manque d'air?…

—Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!… Mais ce bruit?… cette détonation?…

—Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a ramené le cadavre à la surface du fleuve!»

En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.

Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.

En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû être produite par un coup de couteau.

«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais… c'est bien cela!… Je me rappelle maintenant…

Quoi? demanda Manoel.

—Une querelle!… oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la province de la Madeira… il y a trois ans! Comment ai-je pu l'oublier!… Ce Torrès appartenait alors à la milice des capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce misérable!

—Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!… L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements du cadavre pour les fouiller…

Manoel l'arrêta.

«Un instant, Benito», dit-il.

Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait être suspecté plus tard:

«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment les choses se sont passées.»

Les hommes s'approchèrent de la pirogue.

Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:

«L'étui!» s'écria-t-il.

Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait…

«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!

Tu as raison, répondit Benito.

Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»

Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir souffert de son séjour dans l'eau.

«Le papier… le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui ne pouvait se contenir.

—C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!

—Oui… oui… tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À Manao! mes amis, à Manao!»

Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:

«Et le corps de Torrès?

La pirogue s'arrêta.

En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.

«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»

Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait enterré.

Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les eaux de l'Amazone.

Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et s'élancèrent à travers les rues de la ville.

En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.

Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.

Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le contremaître.

Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire d'incrédulité.

«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»

Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, rendirent un son métallique.

Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle irrémédiablement perdue?

On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une parole, il sentait son coeur prêt à se briser.

«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin d'une voix brisée.

Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, en roulant sur la table, quelques pièces d'or.

«Mais le papier!… le papier!…» s'écria encore une fois Benito, qui se retenait à la table pour ne pas tomber.

Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que l'eau paraissait avoir respecté.

«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»

Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui étaient couverts d'une assez grosse écriture.

«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est bien un document!

—Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste l'innocence de mon père!

—Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que ce ne soit peut-être difficile à savoir!

—Pourquoi?… s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.

—Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, répondit le juge Jarriquez, et que ce langage…

—Eh bien?

—Nous n'en avons pas la clef!

CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT

C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,—ceux qui n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire le savent—, le document était écrit sous une forme indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage dans la cryptologie.

Mais lequel?

C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire preuve un cerveau humain allait être employée.

Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit faire une copie exacte du document dont il voulait garder l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.

Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils se rendirent aussitôt à la prison.

Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils lui firent connaître tout ce qui s'était passé.

Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, secouant la tête, il le rendit à son fils.

«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre les mains de Dieu!»

Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable, la situation du condamné était au pire!

«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez confiance… oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider notre esprit pour le lire!»

Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à la jangada, où Yaquita les attendait.

Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains étrangères.

Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.

«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré? demanda la jeune mulâtresse.

—C'était pendant une de mes courses à travers la province des Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village pour exercer mon métier.

—Et cette cicatrice?…

—Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, s'était pris de querelle avec un de ses camarades,—du vilain monde que tout cela!—et ladite querelle se termina par un coup de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà comment j'ai fait sa connaissance!

—Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela n'avancera pas beaucoup les choses!

—Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera alors aux yeux de tous!»

C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette notice.

Mais si c'était leur espoir,—il importe d'insister sur ce point —, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.

Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette affaire. Il ne devait pas en être ainsi.

En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son véritable élément.

Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.

Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus volontiers tout haut que tout bas.

«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. Sans logique, pas de succès possible.»

Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien comprendre, d'un bout à l'autre.

Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient divisées en six paragraphes.

«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer au dernier paragraphe.»

Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.

Le voici, ce paragraphe,—car il est nécessaire de le remettre sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.

«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»

Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre la lecture beaucoup plus difficile.

«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots,—j'entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!… Et d'abord, au début, je vois le mot phy… plus loin, le mot gas… Tiens!… ujugi… Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette cité dans tout cela?… Plus loin, voilà le mot ypo. Est-ce donc du grec? Ensuite, c'est rym… puy… jor … phetoz… juggay… suz… gruz… Et, auparavant, red… let … Bon! voilà deux mots anglais!… Puis, ohe… syk … Allons! encore une fois le mot rym… puis, le mot oto! …»

Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à réfléchir pendant quelques instants.

«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun air,—sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»

Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés endormies.

«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe.

Il compta, le crayon à la main.

«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»

Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait repris le document; puis, son crayon à la main, il notait successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant:

a = 3 fois. b = 4 fois. c = 3 fois. d = 16 fois. e = 9 fois. f = 10 fois. g = 13 fois. h = 23 fois. i = 4 fois. j = 8 fois. k = 9 fois. l = 9 fois. m = 9 fois. n = 9 fois. o = 12 fois. p = 16 fois. q = 16 fois. r = 12 fois. s = 10 fois.

t =8—u =17—v =13—x =12—y =19—z =12

TOTAL…276 fois.

«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet, que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce peut être un simple effet du hasard.»

Puis, passant à un autre ordre d'idées:

«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»

Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et obtint le calcul suivant:

a = 3 fois. e = 9 fois. i = 4 fois. o = 12 fois. u = 17 fois. y = 19 fois.

TOTAL… 64 voyelles.

«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!

Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si elle a été modifiée régulièrement, si un b a toujours été représenté par un l, par exemple, un o par un v, un g par un k, un u par un r, etc., je veux perdre ma place de juge à Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»

Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre. Qui n'a pas lu le Scarabée d'or?

Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de points et virgules, est soumis à une méthode véritablement mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne peuvent avoir oubliées.

Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre devait donc être bien autrement intéressante.

Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or, connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire le document relatif à Joam Dacosta.

«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé par rechercher quel était le signe,—ici il n'y a que des lettres—, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est la lettre h, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que h ne signifie pas h, mais, au contraire, que h doit représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit en portugais. En anglais, en français, ce serait e, sans doute; en italien ce serait i ou a; en portugais ce serai a ou o. Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h _signifie a ou o.»

Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre qui, après l'h, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:

h = 23 fois.

y =19—

u =17—

d p q =16—g v =13—o r x z =12—f s =10—e k l n p = 9—j t = 8—b i = 4—a c = 3—

«Ainsi donc, la lettre a s'y trouve trois fois seulement, s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa signification a été changée! Et maintenant, après l'a ou l'o, quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans notre langue? Cherchons.»

Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à le lire couramment.

Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces jeux d'esprit.

En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son procédé était juste, devait lui donner la signification véritable des lettres employées dans le document.

Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres de cet alphabet à celles de la notice.

Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance intellectuelle,—beaucoup plus grande qu'on ne le pense—, de l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.

«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l'énigme!»

Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez; puis, il se courba de nouveau sur sa table.

Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement à chaque lettre cryptographique.

Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi jusqu'à la fin de l'alinéa.

L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout d'une haleine.

Cela fait:

«Lisons!» s'écria-t-il.

Et il lut.

Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!

«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.

CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES

Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé dans ce travail de casse-tête,—sans en être plus avancé—, avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.

Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur intense qui se dégageait de sa tête!

Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.

Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.

Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.

Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.

«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. Avez-vous mieux réussi que nous?…

Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»

Manoel s'assit et répéta sa question.

«Non!… je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai acquis une certitude!

Laquelle, monsieur, laquelle?

—C'est que le document est basé, non sur des signes conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!

—Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver à lire un document de ce genre?

—Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est invariablement représentée par la même lettre, quand un a, par exemple, est toujours un p, quand un p est toujours un x… sinon… non!

—Et dans ce document?…

—Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un b, qui aura été représenté par un k, deviendra plus tard un z, plus tard un m, ou un n, ou un f, ou toute autre lettre!

—Et dans ce cas?…

—Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme est absolument indéchiffrable!

—Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un homme!»

Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.

Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix plus calme:

«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le disiez, que c'est un nombre?

Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du travail qu'il avait fait.

«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de notre immortel analyste, Edgard Poë!… Eh bien, ce qui lui avait réussi, a échoué!…

Échoué! s'écria Manoel.

—Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!

—Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je ne puis…

—Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le tout entier.

Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.

—Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième fois peut-être, parcouru les lignes du document.

—Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.

—Vous n'y voyez rien d'anormal?

—Rien.

—Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.

—Et c'est?… demanda Manoel.

—C'est, ou plutôt ce sont trois h que nous voyons juxtaposés à deux places différentes!»

Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et deux cent soixantième lettres étaient des h placés consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas d'abord frappé le magistrat.

«Et cela prouve?… demanda Manoel, sans deviner quelle déduction il devait tirer de cet assemblage.

—Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et suivant la place qu'ils occupent!

—Et pourquoi donc?

—Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.

«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!

—Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, qu'entendez-vous par un chiffre?

—Disons un nombre!

—Un nombre, si vous le voulez.

—Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute explication!»

Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, un crayon, et dit:

«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première venue, celle-ci, par exemple:

Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux.

«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et j'obtiens cette ligne:

L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t r è s i n g é n i e u x

Cela fait, le magistrat,—à qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste—, regarda Manoel bien en face, en disant:

«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner à cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342 342342342

«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:

_l _moins 4 égale p e —2= g j —3= m u —4= z g —2= i e —3= h

et ainsi de suite.

«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon nom, ce z, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme après le z, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je recommence à compter en reprenant par l'a, et dans ce cas:

_z _moins 3 égale c.

«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système cryptographique, commandé par le nombre 423,—qui a été arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!—la phrase que vous connaissez est alors remplacée par celle-ci:

Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz.

«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier e est représenté par un g, mais le deuxième l'est par un h, le troisième par un g, le quatrième par un i; un m correspond au premier j et un n au second; des deux r de mon nom, l'un est représenté par un u, le second par un v; le t du mot est devient un x et le t du mot esprit devient un y, tandis que celui du mot très est un v. Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera indéchiffrable!»

En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:

«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir de découvrir ce nombre!

—On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient été divisées par mots!

—Et pourquoi?

—Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,—j'entends les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta—, il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document.

—Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.

—Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,— mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres: ncuvktzgc. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:

«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.—c —a —2——u —r —3——v —r —4——k —i —2——t — q —3——z —u —4——g —e —2——c —z —3—

«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres 423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.

Oui! cela est! répondit Manoel.

—Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement 423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!

—Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver…

—Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, mais à une condition cependant!

—Laquelle?

—Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!

—En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, sentait la dernière chance lui échapper.

—Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre!

—Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre?

—Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme, qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous demandez là l'impossible!

—L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence! Voilà ce qui est impossible!

—Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?

Qui le dit!…» répéta Manoel.

Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!

«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre! Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»

Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.

CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD

Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait succédé la commisération. La population ne se portait plus à la prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté immédiate: ainsi vont les foules,—d'un excès à l'autre.

Ce revirement se comprenait.

En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires, trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui devaient être expédiées de Rio de Janeiro.

Cela ne pouvait tarder, cependant.

En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28. Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la «justice suivrait son cours!»

Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document, cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec passion les phases de cette dramatique affaire.

Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements, quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et, cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de revenir sur le fait accompli.

Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre, et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait irréparablement frappé le condamné de Tijuco.

Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme, c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie, demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!

À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement, sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original, et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la tension des vapeurs.

Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction semblait être impuissante à le faire connaître.

Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.

Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans quelques heures de sommeil.

Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.

«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On pourrait… on essayerait… Mais non! Et cependant, s'il est réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y trouvent, des mots tels qu'arrayal, diamants, Tijuco, Dacosta, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un mot, rien qu'un seul!… Un mot de deux cent soixante-seize lettres!… Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la potence!»

Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer ce peu charitable souhait.

«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une chance qu'il ne faut pas négliger?»

Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez essaya successivement si les lettres qui commençaient ou finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait nécessairement se trouver quelque part,—le mot Dacosta.

Il n'en était rien.

En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres par lesquelles il débutait, la formule fut:

P = D

h = a

y = c

j = o

s = s

l = t

y = a

Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses calculs, puisque l'écart entre p et d dans l'ordre alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut évidemment être modifiée que par un seul.

Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe p s u vjh b, dont la série commençait également par un p, qui ne pouvait en aucun cas représenter le d de Dacosta, puisqu'il en était séparé également par douze lettres.

Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.

Même observation pour les mots arrayal et Tijuco, qui furent successivement essayés, et dont la construction ne correspondait pas davantage à la série des lettres cryptographiques.

Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de rugissement dont le bruit fit partir toute une volée d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, et il revint au document.

Il le prit, il le tourna et le retourna.

«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit! Ce n'est pas le moment!»

Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne ablution d'eau froide:

«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit aussi l'auteur du crime de Tijuco!»

C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette méthode ne manquait pas d'une certaine logique.

«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,— ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui? Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris comme nombre cryptologique!»

Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois fois, obtint cette nouvelle formule:

1804 1804 1804

phyj slyd dqfd

Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:

o.yf rdy. _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres h, d et d, ne donnaient pas de lettres correspondantes en remontant la série alphabétique.

«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons d'un autre nombre!»

Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans laquelle le crime avait été commis.

Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la formule:

1826 1826 1826

Phyj slyd dqfd

ce qui lui donna:

o.vd rdv. cid.

Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et pour des raisons semblables.

«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre contos[15].

La formule fut donc ainsi établie:

834 834 834 834

phy jsl ydd qfd

ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:

het bph pa. ic.

«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»

Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit pour les dernières,—inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours rien!

Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:

«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la logique est impuissante!»

Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança jusqu'à la porte qu'il ouvrit:

«Bobo!» cria-t-il.

Quelques instants se passèrent.

Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait pas entrer dans la chambre de son maître.

Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!

Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo parut.

«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte.

Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.

«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le temps de réfléchir, ou je…»

Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.

«Y es-tu? lui demanda son maître.

J'y suis.

—Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la tête!

—Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.

Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,— lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette circonstance.

On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.

Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de détaler au plus vite.

CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS

Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret, duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté, Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur échappait toujours!

«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune mulâtresse, trouvez donc!

Je trouverai!» répondait Fragoso.

Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or, la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait, n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens camarades de l'aventurier.

«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après? Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse? Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime? Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux hommes ne sont plus!»

Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir, bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis, enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?

Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement l'Amazone.

Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur si dévoué dans des circonstances aussi graves!

Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué, lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!

Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de son père, des terribles éventualités qui en seraient la conséquence!

En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt, l'aventurier eût fini par livrer le document?

Fragoso quittait furtivement la jangada.

À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans doute!… Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet homme était mort de la main de Benito!

Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!

Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.

On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne compagne du fazender d'Iquitos.

L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.

Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire, il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales. Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon présent, voilà toute une honnête existence de travail et de dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer! Me voici! Jugez-moi!»

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