PREMIER ÉPISODE (continued 4)
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—Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une voix singulièrement calme.
—Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, c'est un million, quelquefois deux!»
Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de fermer la main.
«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car son corps ne fut jamais retrouvé.
Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.
—Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.
—Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.
—Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.
—Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda Joam Garral.
—Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec le produit du vol qu'il aura su réaliser.
—Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit Joam Garral.
—Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta le padre Passanha.
À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler encore, avant que la nuit ne fût faite.
«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner de fiançailles avait mieux commencé!
—Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.
—Comment, ma faute?
—Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de ces diamants, dont nous n'avons que faire!
—C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que cela finirait de cette façon!
—Vous êtes donc le premier coupable!
—Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai pas entendue rire au dessert!»
Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada. Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler. Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils eussent pressenti quelque grave éventualité.
Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée, semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment, lui mettant la main sur l'épaule:
«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.
Non! en particulier!
Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent, et la porte se referma sur eux.
Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait s'interroger.
«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!
Oui!… il le faut!… répondit Manoel.
Et si par lui… oui! par lui, quelque malheur arrive à mon père… je le tuerai!»
CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES
Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient, sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?
Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un accusateur.
«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez Dacosta.»
À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.
«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et d'assassinat!»
Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait venir Torrès.
«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime, condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»
Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir. Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement son accusateur, sans baisser la tête.
«Répondrez-vous? reprit Torrès.
—Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam Garral.
—Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est Joam Dacosta.
—Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous, Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?
—Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à parler de cette affaire.
Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de l'argent que je dois acheter votre silence?
—Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!
—Que voulez-vous donc alors?
Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous que vous êtes en mon pouvoir.
Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.
Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des larmes… Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les bras:
«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux l'épouser.»
Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.
«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille d'un assassin et d'un voleur?
—Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.
—Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser Manoel Valdez?
—Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.
—Et si ma fille refuse?
—Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira, répondit impudemment Torrès.
—Tout?
—Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!
—Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.
—Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda bien en face:
«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du crime pour lequel il a été condamné!
—Vraiment!
—Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!
—Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez me refuser votre fille!
—Je vous écoute, Torrès.
—Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles, comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres, oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!
—Et le misérable qui a commis le crime?…
—Il est mort.
—Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui, comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.
—Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec l'honorabilité à laquelle il avait droit!… Mais la mort venait… il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne pourrait plus faire!… Il me remit les preuves de l'innocence de Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.
—Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put maîtriser.
—Vous le saurez, quand je serai de votre famille!
—Et cet écrit?…»
Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.
«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme. Maintenant, me la refusez-vous encore?
—Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la moitié de ma fortune est à vous!
—La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la condition que Minha me l'apportera en mariage!
—Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant, d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!
—C'est ainsi.
—Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un grand misérable!
—Soit.
—Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas faits pour nous entendre!
—Ainsi, vous refusez?…
—Je refuse!
—C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines. Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté… et je vous dénonce!»
Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se contenir. Il allait s'élancer sur Torrès…
Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.
«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»
Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et ses traits recouvrèrent leur calme habituel.
«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte, et je sais ce qu'il me reste à faire!
Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.
Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille était réunie.
Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde, s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses yeux.
Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui, presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous demande une dernière réponse!
Ma réponse, la voici.»
Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.
Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.
Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses bras pour la protéger, pour la défendre!
«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam Garral et Torrès, que voulez-vous dire?
—Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel, c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme à moi de ne pas différer davantage!
—Ah! mon père, mon père!… s'écria le jeune homme.
—Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard d'une insolence sans égale.
«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers Joam Garral.
—Non, ce n'est pas mon dernier mot.
—Quel est-il donc?
Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît, et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant même!
Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le bord!»
Torrès haussa les épaules.
«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous revoir!
—S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous l'osez, venez m'y retrouver!
—Chez le juge Ribeiro!… répondit Torrès, évidemment décontenancé.
Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.
Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.
Le misérable, enfin, disparut.
La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef. Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de Joam Garral.
«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait dès demain, sur la jangada…
Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa chambre avec lui.
L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure, qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de l'habitation se rouvrit enfin.
Manoel en sortit seul.
Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.
Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et Fragoso, il dit à tous: «À demain!»
Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès. Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année, sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps pour lui-même!
Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!
Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier avait dit vrai.
Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux mariages.
Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.
Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao, et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se fit connaître et monta à bord.
À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête, sortaient de l'habitation.
«Joam Garral! demanda le chef de police.
Me voici, répondit Joam Garral.
Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous arrête.»
À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral. D'un geste, son père lui imposa silence.
«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de droit de Manao, par le juge Ribeiro?
—Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro, frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à deux heures, sans avoir repris connaissance.
—Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette nouvelle, mort!… mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il s'adressa à sa femme et à ses enfants:
«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est pas une raison pour moi de désespérer!»
Et se tournant vers Manoel:
«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»
Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.
«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir. Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de l'horrible méprise dont vous êtes victime!
—Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral. Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de votre mère!
—Toute communication entre vous et les vôtres vous est interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier, Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»
Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs consternés:
«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la justice de Dieu!»
Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.
Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!
DEUXIÈME ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER MANAO
La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.
Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la rive gauche du rio Negro,—le plus important, le plus remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne—, que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de ses édifices publics.
Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le Cassiquaire.
Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend jusqu'aux îles Anavilhanas.
C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable, les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect quelque peu hollandais.
Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café, salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest, l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité.
Manao,—ou Manaos—, se nommait autrefois Moura, puis s'est appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les territoires du Centre-Amérique.
Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée, disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro. Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or.
En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils de la cité.
Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une tumescence qui domine Manao.
C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la cité nouvelle.
Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des négociants portugais.
Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de l'Amazone.
Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse affaire.
CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam Dacosta,—il convient de lui restituer ce nom—, avait-elle disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.
«Que sais-tu? lui demanda-t-il.
—Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!
—Il t'a tout dit, Manoel?
—Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait devenir son second fils, en épousant sa fille!
—Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la produire au grand jour?
—Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent! Réhabilitez-le!»
—Et mon père… lorsqu'il te parlait ainsi… tu n'as pas un instant hésité à le croire? s'écria Benito.
Pas un instant, frère!» répondit Manoel.
Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et cordiale étreinte.
Puis Benito allant au padre Passanha:
«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne doute de l'innocence de mon père, personne… vous le savez! Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa réhabilitation!»
Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé! Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte!
Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.
«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce que t'a dit mon père.
—Je n'ai rien à te cacher, Benito.
—Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada?
—Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.
—Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec mon père?
—Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une ignoble opération de chantage, préparée de longue main.
—Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a brusquement changé son plan de conduite?…
—Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga, où il attendait, où il épiait notre arrivée.
—Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria Benito avec un mouvement de désespoir.
—Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions retrouvé à Manao!
—Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé, maintenant… il s'agit du présent!… Pas de récriminations inutiles! Voyons!…
Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front, cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.
«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet abominable crime de Tijuco?
—Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton père l'ignore aussi.
—Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral sous lequel se cachait Joam Dacosta?
—Évidemment.
—Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant d'années, s'était réfugié mon père?
—Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je ne puis le comprendre!
—Une dernière question, dit Benito.—Quelle proposition Torrès a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé son expulsion?
—Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta, si celui-ci refusait de lui acheter son silence.
—Et à quel prix?…
—Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter, mais pâle de colère.
—Le misérable aurait osé!… s'écria Benito.
—À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton père a faite!
—Oui, Manoel, oui!… la réponse d'un honnête homme indigné! Il a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non! cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai?
—Oui! sur sa dénonciation!
—Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut que je sache comment il est devenu maître de ce secret!… Il faut qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il parlera!… ou s'il refuse de parler… je sais ce qu'il me restera à faire!
—Ce qu'il restera à faire… à moi comme à toi! ajouta plus froidement, mais non moins résolument Manoel.
—Non… Manoel… non!… à moi seul!
—Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris. En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé, demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre avant la nuit, et elle devait être examinée de près.
En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux. Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive droite du fleuve, à quelques milles de Manao?
Le pour et le contre de la question furent pesés.
«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans retard!
Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!»
Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche.
Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada, rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement. Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.
Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.
Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.
Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro, près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés «froxas», dont les Indiens font des armes offensives.
Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur la réserve.
L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir même. Manoel l'en dissuada.
«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas que nous quittions la jangada!
Soit! à demain!» répondit Benito.
En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha, sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout, à faire son devoir comme à user de son droit.
Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma conscience m'ordonne de le faire.
Je vous écoute!» répondit Manoel.
Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé!
—Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il y a eu une hésitation!…
—Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille d'un condamné à la peine capitale…
—Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel, qui ne put se contenir plus longtemps.
—Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.
«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi votre fils!
—Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita, et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de ses yeux.
Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille, si cruellement éprouvée!
CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ
C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!
Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une simple conviction d'office, mais la certitude que son client était incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,—en un mot, que Joam Dacosta était innocent.
Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.
Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son coeur!… Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner à mort.
Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu… Mais, pendant la nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica… On sait le reste.
Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir sans plus tarder.
En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.
Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli le sien propre! Non! jamais!
On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, il voulut que leur union se fît sans retard.
Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le serviteur de Yaquita, sans devenir son mari… Les insistances de Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne la retira pas.
Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!
Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!… Joam Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa femme.
«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en finir avec cette existence!»
Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres, surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!… Le courage lui manqua!
Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il allait peut-être briser sans retour!
Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se cacher lui-même!
Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.
Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille, et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique jugement rendu à Villa-Rica.
Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.
Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son évasion!… Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat pouvait-il le faire aujourd'hui?
«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale, puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!»
À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui en incombait réellement la criminalité.
Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la réhabilitation du condamné de Tijuco.
Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces deux hommes.
Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit au juge Ribeiro:
«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du premier magistrat de la province!
Venez donc!» répondit Ribeiro.
La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir à la révision de son procès.
Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus là pour le défendre!
Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit, le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer.
Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en jeu, c'était l'honneur de tous les siens!
CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES
Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des Amazones jusqu'à la nomination de son successeur.
Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu, quel qu'il fût, lui semblait a priori inadmissible. Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable.
Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez. Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat.
Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois, énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont, comme plus d'un magistrat européen,—vrais sphynx par goût comme par profession—, il faisait son passe-temps principal.
C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs, la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation. Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé, condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc, en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à suivre son cours.
Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat, quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en mesure de les produire?
Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.
Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en conviendra.
Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le prisonnier avait été enfermé.
Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc point une de ces tristes cellules que comporte le système pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre, quelques ustensiles grossiers, rien de plus.
Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.
Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.
Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.
Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui fussent posées pour y répondre.
«Votre nom? dit le juge Jarriquez.
—Joam Dacosta.
—Votre âge?
—Cinquante-deux ans.
—Vous demeuriez?…
—Au Pérou, au village d'Iquitos.
—Sous quel nom?
—Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.
—Et pourquoi portiez-vous ce nom?
Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux poursuites de la justice brésilienne.»
Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.
«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle exercer des poursuites contre vous?
Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans l'affaire des diamants de Tijuco.
—Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?…
—Je suis Joam Dacosta.»
Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira toute seule!»
Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute catégorie, protestant de leur innocence.
Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à Iquitos?
—Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement agricole qui est considérable.
—Il est en voie de prospérité?
—De très grande prospérité.
—Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?
—Depuis neuf semaines environ.
—Pourquoi?
—À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un prétexte, mais en réalité j'avais un motif.
—Quel a été le prétexte?
—Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une cargaison des divers produits de l'Amazone.
—Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des mensonges!»
«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de mon pays!
—Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil. Vous livrer… de vous-même?…
—De moi-même!
—Et pourquoi?
—Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que…
—Parce que?…
—Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui le juge Jarriquez.
Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»
Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir. Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement, sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,— celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y obligeât.
Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas un mouvement pour le prendre.
«Vous avez fini? dit-il.
Oui, monsieur.
—Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que pour venir réclamer la révision de votre jugement?
—Je n'ai pas eu d'autre motif.
—Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a amené votre arrestation, vous vous seriez livré?
—Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.
—Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous dites.
—Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.
—Laquelle?
—La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.
—Ah! vous aviez écrit?…
—Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne peut tarder à vous être remise!
—Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?…
—Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»
Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir, au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:
«Très fort, en vérité, très fort!»
Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était à l'abri de toute surprise.
En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli cacheté à l'adresse du magistrat.
Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de sourcils, et dit:
«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter de ce que vous avez dit à ce sujet.
—Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire connaître, et dont il n'est pas permis de douter!
—Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?
Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.
Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour se remettre.
CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES
Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:
«Parlez», dit-il.
Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:
«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance, sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice…»
Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant que tel n'était pas son avis.
«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner un espoir qui pourrait être déçu.
Au fait, répondit le juge Jarriquez.
—J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une dénonciation adressée au chef de police.
—Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire que cette dénonciation est anonyme.
—Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un misérable, appelé Torrès.
—Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi ce… dénonciateur?
—Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta. Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé, quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!
—Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les autres pour se décharger soi-même!»
Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier, jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de l'attentat de Tijuco.
«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez, ébranlé dans son indifférence.
—Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de me le nommer.
—Et ce coupable est vivant?…
—Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus rapidement, et il ne put se retenir de répondre:
«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un accusé est toujours mort!
—Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta, Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les mains! Il m'a offert de me la vendre!
—Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été trop cher que la payer de toute votre fortune!
—Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus que ma fortune!
—Quoi donc?…
—La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant devant vous!
—Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage, qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?…
—Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but en quittant Iquitos pour venir à Manao.»
Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.
Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude que le document existe, qu'il contient cette attestation, et peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est habitué à ces invariables protestations des prévenus que la justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et, en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la culpabilité a pour lui force de chose jugée.
Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta jusque dans ses derniers retranchements.
«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la déclaration que vous a faite ce Torrès?
—Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne plaide pas pour moi!
—Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?
—Je pense qu'il doit être à Manao.
—Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix qu'il en demandait?
—Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation, maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de reprendre son marché dans les conditions où il voulait le conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune, qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or, puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son intérêt.»
Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection possible:
«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous vendre ce document… si ce document existe!
S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des hommes, en attendant la justice de Dieu!»
Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins indifférent, cette fois:
«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant raconter les particularités de votre vie et protester de votre innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat. Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans, vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans l'affaire de l'arrayal diamantin?
—Je suis Joam Dacosta.
—Vous êtes prêt à signer cette déclaration?
—Je suis prêt.»
Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de faire rédiger par son greffier.
«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres, faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile! L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice suivrait son cours!»
Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma femme, mes enfants? demanda-t-il.
Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez. Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous, dès qu'ils se présenteront.»
Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.
Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.
«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais pensé!» murmura-t-il.
CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP
Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita, sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers quatre heures du soir.
Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante compagne de toute sa vie.
Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso qui causaient sur l'avant de la jangada.
«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.
—Lequel?
—À vous aussi, Fragoso.
—Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.
—De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable résolution.
—Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas? dit Benito.
—Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai commis le crime!
—Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet que j'avais formé hier.
—Retrouver Torrès? demanda Manoel.
—Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le sache, ou malheur à Torrès!»
La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son projet.
«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»
Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent vers la ville.
Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait, pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de s'adresser à la police, car il était très probable,—cela était effectivement, on le sait—, que sa dénonciation avait été anonyme.
Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils donnaient le signalement avec une extrême précision.
Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir de le rejoindre?
Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!
Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis sur la véritable piste.
Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en question était descendu la veille dans la loja.
«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.
—Oui, répondit l'aubergiste.
—Est-il là en ce moment?
—Non, il est sorti.
—Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à partir?
—En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il rentrera sans doute pour le souper.
—Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?
—On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»
Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis sur la piste de Torrès.
Il est là! s'écria Benito.
—Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la campagne, du côté de l'Amazone.
—Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio Negro jusqu'à son embouchure.
Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.
La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient remplacé les forêts d'autrefois.
Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.
Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau à leur confluent.
Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible, se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de ne pas se laisser distancer par lui.
La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de quelques centaines de pas.
Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de ces tumescences sablonneuses.
«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le laisser seul un instant!»
Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit entendre.
Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?
Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés en face l'un de l'autre.
C'était Torrès et Benito.
En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.
On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où il se retrouverait en présence de l'aventurier.
Il n'en fut rien.
Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.
Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans prononcer une parole.
Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton d'effronterie dont il avait l'habitude:
«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?
Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.
En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»
Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier, Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:
«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur mes gardes!»
Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette arme offensive on défensive,—au choix—, qui ne quitte jamais un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.
«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait pas bougé devant cette attitude provocatrice.
—Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?
—Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir du passé de mon père!
—Vraiment!
—Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?…
—Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une proposition très simple… qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»
À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: «En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
—Et de quoi?
—Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta dans le fazender d'Iquitos!
—Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!
—Vous me direz!… s'écria Benito, qui commençait à perdre la possession de lui-même.
—Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!
—Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois contre un! dit Torrès.
Non! Un contre un! répondit Benito.
—Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du fils d'un assassin!
—Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un chien enragé!
—Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.
Benito avait reculé de quelques pas.
«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»
Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui renfermait la preuve matérielle de son innocence.
Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son intérêt.
D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les chances étaient pour lui.
Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se battre à la place de Benito.
«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans les règles, tu seras mon témoin!
Benito!…
—Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie de servir de témoin à cet homme?
—Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! —Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout bonnement tué comme une bête fauve!»
L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait bien vite acculé à l'abîme.
Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se saisissaient de la main gauche à l'épaule… Ils ne devaient plus se lâcher.
Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le terrain perdu… Son trouble s'accroissait, son regard livide s'éteignait sous ses paupières… Il dut enfin se courber sous le bras qui le menaçait.
«Meurs donc!» cria Benito.
Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de Torrès.
Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de reculer. Alors il voulut crier… crier que la vie de Joam Dacosta était attachée à la sienne!… Il n'en eut pas le temps.
Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir… Il disparut sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était légère.
«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une parole.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
«Mon fils! mon frère!»
Ces cris étaient partis à la fois.
—À la prison!… dit Benito.
—Oui!… viens!… viens!…» répondit Yaquita.
Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre occupée par le prisonnier.
La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.
Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.
—Mon Joam innocent!
—Innocent et vengé!… s'écria Benito.
—Vengé! Que veux-tu dire?
Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se raccrochèrent convulsivement. «Mort!… Torrès!… mort!… s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!… tu m'as perdu!»
CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS
Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,—moins ce juste qu'un dernier coup venait de frapper!
Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée contre le dénonciateur de son père!
Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel document fut en la possession de ce misérable?
Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce document une affaire de chantage!… Mais elle savait aussi que Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans même avoir prononcé le nom du vrai coupable!
À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double coup dont il ne pourrait se relever!
Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, injustement passionnée comme toujours, était toute contre le prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'O Diario d'o Grand Para, le plus répandu des journaux de cette région, après avoir relaté toutes les circonstances du crime, était manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que savaient les siens,—ce qu'ils étaient seuls à savoir!
Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses propres mains!
Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, auraient pu se porter!
La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût faite contre la jangada.
Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.
«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un homme, redeviens un fils!
Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!…
—Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible que tout ne soit pas perdu!
—Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.
«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!
Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.
—D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce document existe!
—Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document a péri avec ce misérable!…
—Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main du singe?
—Oui!… oui!… répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je lui ai rendu!… Peut-être renfermait-il…!
—Il y a là plus qu'une probabilité!… Il y a une certitude!… répondit Manoel.
—Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,—car ce fait me revient maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de surveiller Torrès, et je l'ai vu… oui… je l'ai vu lire et relire un vieux papier tout jauni… en murmurant des mots que je ne pouvais comprendre!
—C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet espoir,—le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas dû le déposer en lieu sûr?
—Non, répondit Manoel, non!… Il était trop précieux pour que Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur lui, et sans doute, dans cet étui!…
—Attends… attends… Manoel s'écria Benito. Je me souviens! Oui! je me souviens!… Pendant le duel, au premier coup que j'ai porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous son poncho un corps dur… comme une plaque de métal…
—C'était l'étui! s'écria Fragoso.
—Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il était dans une poche de sa vareuse!
—Mais le cadavre de Torrès?… Nous le retrouverons!
—Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu indéchiffrable!