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La Jangada

PREMIER ÉPISODE (continued 3)

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—Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous en repartirons demain dès l'aube.

—Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!

—Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis pleuvoir dans votre poche!

Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à verse sur votre dévoué serviteur!»

Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.

Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état, taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête du plateau.

Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres produits de ce mélange de race.

Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à bord de la jangada.

Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut pris pour onze heures.

En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse, accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la fois chef de la douane et chef militaire.

Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était refusé à le suivre.

Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes moitiés.

Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le meilleur accueil.

Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.

Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé, reconnu, entouré.

Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston, pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants, à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur, eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui suit son maître!»

Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards, enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse humeur.

Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même crédulité que chez les badauds du monde civilisé.

Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de la place, sorte de boutique servant de cabaret.

Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là, pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce bassin de l'Amazone.

Et alors, hommes et femmes,—ceux-là avec non moins d'empressement que celles-ci—, de prendre place sur l'escabeau du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute, puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!

Et les encouragements de l'artiste à la foule!

«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!»

Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela emplâtrait comme du ciment.

Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans, cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native! Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné devant son rival d'outremer!

Et alors les vatems, les poignées de reis,—seule monnaie contre laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises—, de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans les villages du Javary.

Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.

Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de fer.

Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du Haut-Amazone!

CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS

À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus, et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit pour satisfaire la foule des expectants.

En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.

Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute, l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.

C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.

«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule de Fragoso.

Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes.

«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle rebelle d'une tête mayorunasse.

Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos services.

Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir «terminé madame»!

Et ce fut fait en deux coups de fer.

Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante, cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi reculé.

Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon l'habitude de ses collègues:

«Que désire monsieur? demanda-t-il.

Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.

À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans l'épaisse chevelure de son client.

Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.

«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer sans grande abondance de paroles.

Je viens des environs d'Iquitos.

—Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre nom?

—Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.»

Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment, comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son opération, puis, enfin:

«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?… Je crois vous reconnaître!… Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus quelque part?

—Je ne pense pas! répondit vivement Torrès.

—Je me trompe alors!» répondit Fragoso.

Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après, Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il.

—D'Iquitos à Tabatinga?

—Oui.

—À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.

—Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela, et si votre fazender voulait me prendre…

—Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?

—Précisément.

—Jusqu'au Para?

—Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.

—Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il vous rendrait volontiers ce service.

—Vous le pensez?

—Je dirais même que j'en suis sûr.

—Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda nonchalamment Torrès.

Joam Garral», répondit Fragoso.

Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause. «Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me donner passage?

—Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas de le faire pour vous, un compatriote!

—Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada?

—Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec toute sa famille,—une famille de braves gens, je vous l'assure —, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui font partie du personnel de la fazenda.

—Il est riche, ce fazender?

—Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte constituent toute une fortune!

—Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès.

—Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le fiancé de mademoiselle Minha.

—Ah! il a une fille? dit Torrès.

—Une charmante fille.

—Et elle va se marier?…

—Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous serons arrivés au terme du voyage.

—Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait appeler un voyage de fiançailles!

—Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré à la ferme du Vieux Magalhaës.

—Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est accompagnée de quelques serviteurs?

—Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les lianes…»

Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute, et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.

«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.

—Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent sur la frontière, il ne peut être question de cela!

—Cependant, répondit Torrès, je voudrais…

—Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.

—Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam Garral de me permettre…

—N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être utile en cette circonstance.»

En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville, après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.

Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais! s'écria-t-il.

Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.

—Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils m'ont tiré d'un assez grand embarras!

—Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.

—Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.

—Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques difficultés avec un guariba?…

—Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière en même temps que vous!

—Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon père?

—Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.

—Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant de journées de marche d'épargnées!

—En effet, répondit Torrès.

—Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors Fragoso. Il va jusqu'à Manao.

—Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se fera un devoir de vous y donner passage.

—Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous remercier d'avance!»

Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.

«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous suivre jusqu'au port.

Venez!» répondit Benito.

Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.

«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service, répondit Joam Garral.

—Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main à son hôte, se retint comme malgré lui.

—Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous pouvez donc vous installer à bord…

—Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma personne et rien de plus.

—Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.

À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait, non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du Haut-Amazone.

CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE

Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.

Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao, avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes le service qu'il allait lui rendre.

En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.

Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui était libre de prendre part à la vie commune si cela lui convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur insociable.

Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.

S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un, c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent, lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il restait dans sa cabine.

Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.

Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps la propriété.

Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes. «Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.

Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin, le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.

Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que n'en fit la cuisinière de la jangada.

C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque peu à un grand terre-neuve.

«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont de la jangada.

—Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection d'un muséum! ajouta Manoel.

—Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal? demanda Minha.

—Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur le flanc!»

Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières, dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main, que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre lui-même périt dans cette étreinte».

Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi, elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou petits affluents aux eaux noires.

La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il appartient en propre à un certain nombre de tributaires de l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du fleuve.

«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières, dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à le faire d'une manière satisfaisante.

—Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe mordorée qui affleurait la jangada.

—Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia qui domine dans toute cette coloration.

—Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants ne sont pas d'accord!

—Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de préférence pour s'y ébattre.

—Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans inconvénient.»

L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu avantageusement remplacer les eaux de table si employées en Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de l'office.

Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui sont devenues très habiles dans cette fabrication?

San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines. Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692, et reprise par des missionnaires jésuites.

Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.

Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre. Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas connaître, cependant.

Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer qu'il n'était pas curieux.

Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent accueil des principales autorités de la ville, le commandant de place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.

La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit. Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les plus catholiques du monde.

Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam Garral avec les égards dus à leur rang.

Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil, en homme qui paraissait connaître le pays.

Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout particulièrement les questions assez singulières que posait Torrès.

Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.

Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à descendre le cours du fleuve.

À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal, puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve, en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.

Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires, et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.

Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico, Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.

CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS

On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la veille, promettait quelques prochains orages. De grandes chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui s'est imprudemment endormi dans les campines.

«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux. Elles me font horreur!

—Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune fille. N'est-il pas vrai, Manoel?

—Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs heures, qui ne se sont plus réveillés!

—Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!

—Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous veillerons sur leur sommeil!

—Silence! dit Benito.

—Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.

—N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit Benito en montrant la rive droite.

—En effet, répondit Yaquita.

—D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des galets qui roulent sur la plage des îles!

—Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et les petites tortues fraîches!»

Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la ponte attirait sur les îles.

C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.

L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec l'aube.

À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient avec leurs carapaces, de manière à le tasser.

C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux libations,—fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies.

Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair fraîche de ces animaux.

On procède autrement avec les petites tortues qui viennent d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.

Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs sous le sable des grèves.

Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une pataque[11] brésilienne.

Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.

Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites tortues couraient sur la grève.

Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en restait plus guère.

Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont existé.

Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de largeur.

Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone. En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité de leurs tatouages.

L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux dans l'ouest de l'Amérique.

Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais, pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses observations, et les langues ne chômaient pas.

Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre une part plus active à la conversation. Les particularités de ses divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha. Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel, n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher.

Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest, après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas.

En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant son imperturbable direction.

Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais, si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada aurait eu quelque peine à passer.

Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest, jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds, après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite ville de Fonteboa.

En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui donna quelque repos à l'équipe.

Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone, n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte, pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons, couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de lamantins.

Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils assister à une très intéressante expédition de ce genre.

Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.

Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.

Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.

Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé d'un harpon très primitif,—un long clou au bout d'un bâton—, se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus, et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou moins restreint.

En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de vapeurs s'élancèrent bruyamment.

Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps; l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la hauteur de sa vertèbre caudale.

Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à la grève, au pied du village.

Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de l'Afrique!

Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair, lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce tende à sa complète destruction.

Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre arrobes espagnols, équivalant à un quintal.

Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.

Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de sous-affluents.

«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les Juruas, ont une grande réputation de vaillance.»

La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands affluents, courait presque parallèlement au fleuve.

Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile l'hydrographie de cette contrée.

Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du grand fleuve.

En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi, après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour reprendre la route de l'Amazone.

Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à Ega.

Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du train de bois.

La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée, et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui n'éclata pas à l'entrée du lac.

CHAPITRE SEIZIÈME EGA

Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada.

Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les accompagner pendant leur excursion.

Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.

Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de peu d'importance auprès de cette petite ville.

Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une cité aussi considérable,—considérable pour le pays—, c'est-à-dire commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de tout rang.

Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants, habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait ses frais.

Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina.

«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart.

Mademoiselle Lina? répondit Fragoso.

—Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous accompagner à Ega.

—En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami!

—C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage, avant qu'il en eût manifesté l'intention.

—Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je crains d'avoir fait une sottise!

—Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me plaît guère, monsieur Fragoso.

—Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un point: c'est que l'impression était loin d'être bonne!

—En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été!

—Non… Je cherche… Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans quelles circonstances?… Je ne retrouve pas!

—Monsieur Fragoso?

—Mademoiselle Lina!

—Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant notre absence!

—Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester tout une journée sans vous voir!

—Je vous le demande!

—C'est un ordre?…

—C'est une prière! Je resterai.

—Monsieur Fragoso?

—Mademoiselle Lina?

—Je vous remercie!

—Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit Fragoso. Ça vaut bien cela!»

Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour n'en pas tenir compte.

Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût voilé de légers nuages.

Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest, c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en revenir rapidement, sans même courir des bordées.

La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut recommandé à Fragoso de faire bonne garde.

Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega. Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de l'Atlantique.

Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles, lorsqu'elles entrèrent dans Ega.

«Ah! la grande ville! s'écria Minha.

—Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux s'agrandissaient encore pour mieux voir.

—Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les séparent!

—Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes dans la province des Amazones et du Para!

—Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil!

—Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem!

—Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les premières cités du Haut-Amazone.

—Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon frère? Vous vous moquez?…

—Non, Minha! je vous jure…

—Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien, ma chère maîtresse, car cela est très beau!»

Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos.

Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs, qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif des vieux oliviers de sa grève.

Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause d'émerveillement,—émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes, passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris.

«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans leurs belles robes!

Lina en deviendra folle! s'écria Benito.

—Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha, ne seraient peut-être pas aussi ridicules!

—Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur race!

—Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à envier à personne!»

Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans un hôtel,—c'était à peine une auberge—, dont la cuisine fit sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.

Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé.

Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée. On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la jangada.

Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart:

«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui demanda-t-elle.

—Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère quitté sa cabine où il a lu et écrit.

—Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger, comme je le craignais?

—Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est promené sur l'avant de la jangada.

—Et que faisait-il?

—Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter avec attention, et marmottait je ne sais quels mots incompréhensibles!

—Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur, ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain!

—Vous avez bien raison!

—Veillons encore, monsieur Fragoso.

—Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au pilote le signal du départ.

À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son confluent.

Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc ni échouage.

Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone.

Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.

Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier nain dont on a enlevé la moelle.

Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées avec le «curare».

Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, qu'on y mélange.

«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas d'antidote!»

Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.

À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.

Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait volontiers.

Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary.

Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un étroit furo les déverse dans la principale artère.

Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves, la jangada s'amarra, afin de passer la nuit.

La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide, ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de profondeur pour communiquer avec l'Amazone.

Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana.

Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui s'accomplissait avec une régularité presque méthodique.

Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet, et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le barbier.

Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs, qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel, très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus, malencontreusement embarqué sur la jangada.

Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci:

Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral.

«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait la pirogue.

—Oui, répondit l'Indien.

—Tu y seras?…

—Dans huit jours.

Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de remettre une lettre à son adresse?

—Volontiers.

—Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.»

L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à faire.

Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation, n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le surprendre.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE

Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès.

«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada, j'ai à te parler.»

Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et tout son visage s'assombrit.

«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès?

—Oui, Benito!

—Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel.

—Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en pâlissant.

—Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un pareil homme? dit vivement Benito.

—Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta famille, qui est déjà la mienne!

—Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai pas osé!

—Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son ami. Tu n'as pas osé!…

—Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès, n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur! Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable!

—Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que Torrès en veut à Joam Garral?

—Aucune… Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon père vient à passer à la portée de son regard!

—Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de plus pour le chasser!

—Raison de plus… ou raison de moins … répondit le jeune homme. Manoel… je crains… Quoi? … Je ne sais… Mais obliger mon père à congédier Torrès… cela peut être imprudent! Je te le répète… j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de m'expliquer à moi-même cette peur!»

Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre?

—Oui… attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous tenir sur nos gardes!

—Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui!

—Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.

—Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu!

—Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, mais oui!… il me semble que Torrès connaît mon père!… Que faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!… Je ne sais… je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur notre jangada!

—Calme-toi, Benito… je t'en prie!

—Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en ait donné le droit… le droit et le devoir!… En somme, sur la jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, attendons encore!»

L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, mais il ne leur adressa pas la parole.

Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes les fois qu'il ne se sentait pas observé.

Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de Torrès devenait sinistre en regardant son père!

Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse même, pouvait-il,—sans le savoir, cela était clair—, être lié à l'autre?

La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.

Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en éveil.

Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos.

Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le nom scientifique est «siphonia elastica».

On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de seringueiras soit encore très considérables sur les bords du Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.

Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les mois de mai, juin et juillet.

Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne.

Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé au pied de l'arbre.

Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie. Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la fabrication est achevée.

Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits.

Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les bouches du Purus.

C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable, même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers «nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se jette dans l'Amazone[12].

En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et, en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à deux lieues au moins.

Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui, le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y passer la nuit.

Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe.

Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant l'habitation.

Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la famille, était enfin rentré dans sa cabine.

Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.

Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada en attendant l'heure du repos.

Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit:

«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu pas?… On dirait vraiment…

On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y avoir des caïmans endormis sur la grève voisine!

—Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se trahissent ainsi!

—Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux assez redoutables.»

Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies.

C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito, ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre en garde contre leurs attaques.

Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant:

«Caïmans! caïmans!»

Manoel et Benito se redressent et regardent.

Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et aux noirs de revenir en arrière.

À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé!

Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord.

Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases.

Au moment de refermer la porte de la maison:

«Et Minha? dit Manoel.

Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la chambre de sa maîtresse.

—Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère.

Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle est donc à l'avant de la jangada? dit Benito.

—Minha!» cria Manoel.

Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main.

À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant demi-tour, couraient sur eux.

Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito, arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.

Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y avait plus moyen de l'éviter.

En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait sur lui, les mâchoires ouvertes.

À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et, volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.

«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné l'avant de la jangada.

Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas à six pieds d'elle.

Minha tomba.

Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman! Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.

Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter, l'arracher à la mort!… Un coup de queue, lancé latéralement par l'animal, le renversa à son tour.

Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman s'ouvrait pour la broyer!…

Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.

Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux devinrent rouges sur un large espace.

«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller sur le bord de la jangada.

Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de l'Amazone… Il était sain et sauf.

Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.

Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.

Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.

Manoel interpella tout bas Benito.

«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un homme, tout en ne voulant pas sa mort!»

Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès», dit-il en lui tendant la main.

L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.

«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans quelques jours! Je vous dois…

Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez… j'ai réfléchi… au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à Bélem.—Voulez-vous m'y conduire?»

Joam Garral répondit par un signe affirmatif.

En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi, fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune homme se contint, non sans un violent effort.

CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE

Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la jangada devait avoir touché au port de Manao.

La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur; ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui avaient risqué leur vie pour elle.

Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée!

«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en lui souriant.

—Et comment, mademoiselle Lina?

—Oh! vous le savez bien!

Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit l'aimable garçon.

Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple resterait à Bélem près des jeunes mariés.

«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais jamais cru que le Para fût si loin!»

Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur.

«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès.

Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.

Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus que jamais, ils en étaient réduits à attendre,—à attendre non plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore, c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour descendre jusqu'à Bélem.

«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis comprendre! dit Benito.

Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton père. Pour le surplus, nous veillerons encore!»

Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être, sentaient la gravité.

Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est alimenté par une série confuse de petits tributaires.

La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé de veiller avec grand soin.

Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea entre la berge et les îles.

Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours d'eau du monde.

Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des conditions fort curieuses.

Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre, était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.

De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.

Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée, qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite. La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères, dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à l'intérieur.

Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.

En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.

«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible, à l'abri des rayons du soleil!

—Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.

—Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette forêt, dit le pilote.

—Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!

—Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, et que le courant berce comme une brise!

—Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.

—Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt d'Iquitos!

—Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»

Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes touffes agitées par le courant.

Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.

Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.

Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui sont aussi gros qu'une barrique!

En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, eût été aussi redoutable qu'un caïman!

Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.

Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.

Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.

En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il importait avant tout d'y voir clair.

Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de Porto ou de Setubal.

En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple, auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!

Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la place d'honneur, qui leur fut réservée.

Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de la cuisine de la jangada.

L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne, écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve, cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.

Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.

Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à Bélem.

Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.

«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles! Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la fois!

—Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!

—Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage de Benito!

—Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!

—Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu que le monde entier convolât avec lui.

—Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et Manoel, comme je l'ai été près de ton père!

—Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!

On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et, voulant réagir contre ce sentiment:

«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?

—Je ne pense pas, répondit le padre Passanha… à moins que Torrès… Vous n'êtes pas marié, je crois?

—Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait chercher celui de la jeune fille.

«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha. À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!

—Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non! D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!

—D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.

—De la province de Minas Geraës.

—Et vous êtes né?…

—Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»

Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE

Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit presque aussitôt en ces termes:

«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des diamants?

—Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de cette province?

—Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le nord du Brésil, répondit Fragoso.

Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel? demanda Torrès.»

Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.

«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation, vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal diamantin?

Jamais, répondit sèchement Benito.

—Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui, inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!

—Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur, Fragoso? demanda Lina.

—Je l'aurais vendu!

—Alors vous seriez riche maintenant?

—Très riche!

—Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement, vous n'auriez jamais eu l'idée de… cette liane?

—Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas venu une charmante petite femme qui… Allons, décidément, Dieu fait bien ce qu'il fait!

—Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au change!

—Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso, mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber ce sujet de conversation, car il reprit la parole:

«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once! Et ce sont trois condamnés,—oui! trois condamnés à un exil perpétuel—, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!

Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.

—Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de là de bonnes rentes!

—Vous sans doute? dit très sèchement Benito.

—Oui… moi!… Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en s'adressant à Joam Garral, cette fois.

Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.

—Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil, quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah! il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement, sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!

—En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!

—Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers 1826,—j'avais huit ans alors—, il se passa à Tijuco même un drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute…

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