PREMIER ÉPISODE (continued 2)
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—À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère voulût bien le présenter…
—Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise idée que j'ai eue là!… Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!
—Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue. «Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!»
cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.
Mais Minha n'était pas pressée.
«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en personne, d'oublier…
—D'oublier?…
—D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère!
—Quoi! tu me défends?…
—Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit!
—Mais… fit Benito.
—Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons, nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!
—Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en regardant son ami Manoel.
—Je le crois bien! répondit le jeune homme.
—Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour que tu enrages! En route!»
Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du soleil d'arriver jusqu'au sol.
Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel un indigène n'aurait pu se méprendre.
La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant, le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin, lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en fuite des milliers d'oiseaux.
Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé, qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé, bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des «sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points pourpres. C'était l'enchantement des yeux.
Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato», l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige, l'effroi de toute la gent ailée des forêts.
Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements, pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute espèce.
Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille. En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois. En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.
Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines, longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles «maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements multicolores!
«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.
—Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito, et voilà comment tu parles de tes richesses!
—Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!
—Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras, adieu la poésie!
—Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.
—Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»
Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.
En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les grands volatiles qu'ils escortent.
«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il venait instinctivement d'épauler.
—Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de grands destructeurs de serpents.
—Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il faudrait tout respecter!»
Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et, certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre des édentés.
Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants, déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui est un morceau de roi!
Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais, fidèle à son serment, il le laissait au repos.
Ah! par exemple,—et il en prévint sa soeur—, le coup partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un «tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut être considéré comme un coup de maître dans les annales cynégétiques.
Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars, indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.
«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très bien, mais se promener sans but…
Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir, c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est de leur dire un dernier adieu!
Ah! une idée!»
C'était Lina qui parlait ainsi.
«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito en secouant la tête.
—C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina, quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but que tu regrettes qu'elle n'ait pas!
—D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en suis sûre, répondit la jeune mulâtresse.
—Quelle est ton idée? demanda Minha.
—Vous voyez bien cette liane?»
Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos», enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles, légères comme des plumes, se referment au moindre bruit.
«Eh bien? dit Benito.
—Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette liane jusqu'à son extrémité!…
—C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis, rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien, passer quand même…
—Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha. Lina est un peu folle!
—Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle, pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve!
—Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha. Suivons la liane!
—Vous ne craignez pas… fit observer Manoel.
—Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha t'attendait au bout!
Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis!
Suivons la liane!»
Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances!
Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,—à cela près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus profondément.
C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur n'était pas engagé dans l'affaire.
Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité, tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus, capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil; c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin, élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies blanchâtres.
Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.
«Là! là! disait Lina, je l'aperçois!
—Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une liane d'une autre espèce!
—Mais non! Lina a raison, disait Benito.
—Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là, discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles personne ne voulait céder.
Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en relever la véritable direction.
Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des «oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les pattes d'un jeune chat!
Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses, des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches, sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui était grenadille, brindille, vigne folle et sarments!
Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme on reprenait la promenade un instant interrompue!
Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le chemin.
Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait la roche.
Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre, qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans la forêt.
«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel.
—Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint le bout de la liane!
—Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de songer au retour!
—Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina.
—Toujours! toujours!» ajouta Benito.
Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt, qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus facilement.
En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre, puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de remonter ensuite.
Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à l'autre.
Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier vacillant de cette passerelle végétale.
Manoel voulut retenir la jeune fille.
«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui plaît, mais nous l'attendrons ici!
Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous découvrirons son extrémité!»
Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment derrière Benito.
«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il faut bien les suivre!»
Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le dôme des grands arbres.
Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.
«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la jeune fille.
—Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer qu'avec prudence! Voyez!…» Et Benito montrait le cipo qui, perdu dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel.
—Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place. Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.
Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux!
Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane, souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant, et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son couteau de chasse il avait tranché le cipo.
Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop tard.
«Le pauvre homme! murmurait Minha.
—Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!
—C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était temps d'arriver!»
Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.
À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de tortue, se rattachait par une fibre.
«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce qui a pu le pousser à cela!»
Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux, si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.
«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito.
—Un ex-pendu, à ce que je vois!
—Mais, votre nom?…
—Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!…
—Et comment avez-vous pu songer?…
—Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»
Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai. C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens, Indiennes, qui les apprécient fort.
Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un instant perdu la tête… et on sait le reste.
«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la fazenda d'Iquitos.
—Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!
—Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre promenade! dit Lina.
—Je le crois bien! répondit la jeune fille.
—N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!
—Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!» répondit Fragoso.
Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste besogne!
CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA
Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.
Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.
Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve. C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment serait venu de la conduire à destination.
Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier phénomène, que les riverains avaient pu constater de visu.
Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent, l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont soumis à des climats très différents.
L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.
De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en octobre.
C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au fazender toute facilité pour agir.
La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de l'eau.
Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre. Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier, très abondant sur les rives du fleuve, est universellement employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion, se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.
Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.
Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour, fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce brave Fragoso.
Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle situation à la fazenda.
Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait, lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur, et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.
Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir contracté la plus grosse dette.
«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment, c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas toujours un pauvre diable de barbier au bout!
—C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et je vous assure que vous ne me devez rien!
—Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous, et vous aurez beau dire…»
La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la vieille Cybèle et de biens d'autres.
Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut décidé que son installation serait aussi complète et aussi confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.
Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.
Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la moins confortablement disposée.
Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre, qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à l'intérieur une température moyenne.
Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les plans de Joam Garral, Minha intervint.
«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu n'as pas quitté Iquitos!
—Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce triste sourire qui lui revenait quelquefois.
—Ce sera charmant!
—Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!
—Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années d'absence!
—Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si nous revenions d'exil… un exil volontaire! Fais donc de ton mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»
À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les choses.
Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes, étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures, faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis», qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne. Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres. Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers, matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de l'Amazone.
Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie, qui parlent sans rien dire!
En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à elle.
Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins les yeux au dehors qu'au dedans.
En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût et d'imagination.
La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur, que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante! Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un énorme buisson en fleur.
Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur, l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.
En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina furent contentes, il est inutile d'y insister.
«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des arbres sur la jangada!
Oh! des arbres! répondit Minha.
—Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement sous le même parallèle!
—D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique? Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un jardin flottant?
—Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne doutait de rien.
—Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses oiseaux, ses singes!…
—Ses serpents, ses jaguars!… répliqua Benito.
—Ses Indiens, ses tribus nomades!… dit Manoel.
—Et même ses anthropophages!
—Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant l'alerte barbier remonter la berge.
—Chercher la forêt! répondit Fragoso.
—C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a offert un bouquet et je m'en contente!—Il est vrai, ajouta-t-elle en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!»
CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN
Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées.
Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont les habitants des contrées intertropicales font leur principale nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des indigènes.
Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de cette utile production, qui était réservée à l'alimentation générale.
Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons «presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas— et qui ne le manqueraient pas non plus—sur les îles ou dans les forêts riveraines de l'Amazone.
Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin, d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et des serviteurs.
Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être pratiquées d'une façon régulière.
Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil, sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du «paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée d'eau, donne un breuvage excellent.
Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.
Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto, rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju national.
Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz, c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé de toute l'Amérique centrale.
Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs serviteurs personnels.
Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel, il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité, il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du Haut-Amazone.
Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets, sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.
Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens, accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui convenait mieux à la vie des noirs.
Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps que le produit de ses forêts.
Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.
En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette smilacée qui forme une branche importante du commerce d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de «cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles; sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures, ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et une certaine quantité de bois précieux complétaient cette cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du Para.
Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines de l'Amazone?
C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre, de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces coureurs de bois.
En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.
Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.
À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit, qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas, deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa place était et devait être à l'avant.
Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine —ne peut-on justement employer cette expression?—un autre personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.
Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un vieux prêtre qu'elle vénérait.
Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu des régions les plus sauvages du monde.
Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux aussi, la bénédiction nuptiale.
L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui. Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux serviteurs de Dieu.
Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne? On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et, arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce jeune couple, Minha et Manoel.
Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi bien logé dans son modeste presbytère.
Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il lui fallait aussi la chapelle.
La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada, et un petit clocher la surmontait.
Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre église d'Iquitos.
Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.
Tout était prêt à la date du 5 juin.
Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans, très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.
Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,—c'était son nom—, n'y voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia, tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.
La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de bois.
Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se retrouver dans des conditions identiques.
Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille, Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.
Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de les atteindre.
«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»
Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs, était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à flotter.
Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était venue assister à cet intéressant spectacle.
On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans cette foule impressionnée.
Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur à celui de la veille,—plus d'un pied—, et la grève disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.
Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.
Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait peu à peu les troncs de leur lit de sable.
Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les destinées sont entre les mains de Dieu!
CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS
Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses passagers,—il serait plus juste de les appeler ses habitants—, et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire, de sa maison.
Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes, se tinrent à leur poste de manoeuvre.
Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération du démarrage.
Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.
Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de l'avenir.
Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là, après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento. Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée; mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer aux bénéfices d'un pareil moteur.
Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.
Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.
Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve, les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.
La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre, d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant d'obstacles à une rapide navigation.
L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.
La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.
Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.
Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait des apprêts du déjeuner.
Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de l'habitation.
«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable manière de voyager?
—Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est véritablement voyager avec tout son chez soi!
—Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des centaines de milles!
—Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la dérive? Seulement…
—Seulement?… répéta le padre Passanha.
—Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!
—Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas de te gronder devant Manoel.
—Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses défauts.
—Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la permission pour vous rappeler…
—Quoi donc?
—Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda, et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!
—Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.
—Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains, eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les numérotent…
—Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes! répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre, l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha?
—Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms, les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la nôtre!
—Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit observer le padre Passanha.
—Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de l'habitation.
La jeune fille s'en alla, courant et souriant.
«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va s'enfuir avec vous, mon ami!
—Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!… Il est encore temps! Elle nous resterait!
—Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi, l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!»
Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste, promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.
Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali, Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa paisiblement à la surface de l'Amazone.
Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas à demi échouées sur ses rives.
Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le fil du courant.
Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.
Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en deux bras avant de tomber dans l'Amazone.
Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de l'Amazone.
Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.
On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des témoignages qui manquent encore aujourd'hui.
Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.
Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la dame-jeanne.
Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que d'incertains vestiges.
Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans que sa charpente subît le moindre attouchement suspect.
Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà l'importance d'un véritable mémoire.
Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir, soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais, les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant: c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler, oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur les divers marchés du bassin de l'Amazone.
Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle s'amarra à la rive.
Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse excursion.
À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le Bas-Amazone, et leur magasin était vide.
La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.
Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front, portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure, des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication avec la jangada.
CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte. Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés.
Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par les produits de la pêche.
En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des «pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment aventuré dans leurs parages.
Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les fleuves, pendant des heures entières.
C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant d'arcs-en-ciel.
Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait escale à la hauteur de la Mission de Cocha.
C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une figure féline, et cela,—suivant l'observation de Paul Marcoy,— dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts amazoniennes, allaient à peu près nus.
La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain, qui voulut rendre visite au padre Passanha.
Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit même de s'asseoir à la table de la famille.
Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à la cuisinière indienne.
Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine, réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la Mission.
Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de Nuestra-Senora-de-Loreto.
Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et d'argile.
C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante sous la main de grands chefs.
À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades, du poisson salé et de la salsepareille.
Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre. Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.
Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.
«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre, l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!
—Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à quoi servent les moustiques?
—À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je serais très embarrassé pour vous donner une meilleure explication!»
Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.
«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada deviendra absolument inhabitable!
Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le fil du courant.
À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est, entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche, pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long de la grande île de Jahuma.
Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.
Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés, se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces «vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire. Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits des tropiques!»
Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis» qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile; «kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.
Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres. La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà plus la force d'en soulever l'étamine.
À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus _s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus précipités de la petite cloche.
Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.
«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau américain ne se lassait jamais.
—Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons, maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si merveilleuses descriptions!
—Un peu fabuleuses! répliqua Benito.
—Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal de notre Amazone!
—Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler qu'il a ses légendes!
—Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha.
—Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je ne les connais pas!
—Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de Bélem? répondit en riant la jeune fille.
—Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien! répondit Manoel.
—Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile, nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!
—Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal? demanda Manoel.
—Hélas non! répondit Lina.
—Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.
—Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux du fleuve les imprudents qui la contemplent?
—Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina. On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle!
—Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu l'apercevras, viens me prévenir.
—Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve? Jamais, monsieur Benito!
—C'est qu'elle le croit! s'écria Minha.
—Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.
—Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le tronc de Manao?
—Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de «turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte, rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le remorquer… Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé!
—Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse.
—Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!
—Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina.
—Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire!
—Pourquoi non? répondit la folle jeune fille.
—Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais!
—Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les histoires qui font pleurer!
—Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.
—Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!
—Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.
—C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont illustré ces rives au XVIIIe siècle.
—Nous vous écoutons, dit Minha.
—Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.
«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants, son beau-père et son beau-frère.
«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.
«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille; mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre à madame des Odonais et aux siens.
«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette autorisation pût être accordée.
«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais, au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il ne put mettre son projet à exécution.
«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du Haut-Amazone.
«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.
—C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais fait comme elle!
—Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en voulant porter secours au médecin français.
«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours… mais en vain!… Ils ne reviennent plus.
«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!
«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!
Oh! la malheureuse femme! dit Lina.
Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!… La mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres mains!… C'est la femme qui veut revoir son mari!
«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!
«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa route étaient semées de tombes!
«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone, comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son mari, après dix-neuf années de séparation!
—Pauvre femme! dit la jeune fille.
—Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière!
—La frontière!» répondit Joam.
Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour chasser un souvenir.
«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir jusqu'au bout.
CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE
«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil» pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure, l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil» lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil tropical.
Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y établirent partiellement, il est resté portugais, et possède toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple. C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don Pedro.
«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien qu'il rencontrait au Havre.
C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit simplement l'Indien.
La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.
Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.
Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire et le Pérou, son voisin.
La chose n'était pas facile.
Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire huit degrés plus à l'ouest.
Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir un poste.
Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des deux pays passe par le milieu de cette île.
Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi qu'il a été dit.
Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des Amazones.
Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive droite.
Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc s'effectuer que le 27, dans la matinée.
Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la bourgade.
On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute, ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de l'Amazone et de ses petits affluents.
Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui est le véritable commandant de la place.
Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent pas de là au pied d'un grand arbre.
Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve, si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à l'ordre.
Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas, au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour d'une place centrale.
Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques du Haut-Amazone.
Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un mouvement commercial des plus considérables.
Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet, que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.
Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se prépara à débarquer, afin de visiter la ville.
Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de possession.
On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix à cette visite.
Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina, elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol brésilien.
Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:
«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si hospitalièrement, je vous dois…
—Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam Garral. Donc, n'insistez pas…
—Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane…
—C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre reconnaissance, dit Joam Garral.
—Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que je lui dois, pas plus qu'à vous.
—On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?
—En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du moins, reprendre mon ancien métier.
—Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me demander, mon ami?
—Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du Haut-Amazone.
—Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour les indigènes…
—Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela, ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,— c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort agréablement—, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,— c'est ainsi qu'ils me désignent—, est de retour dans les murs de Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent, j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et, si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre, croyez-le bien!