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La guerre et la paix, Tome II

CHAPITRE V (continued 2)

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Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus étranges trouvaient toujours créance parmi eux: tantôt on y racontait que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion; tantôt, revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs avaient reprise, ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient-elles alliées dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves.

Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les contemporains, prenaient une force et une intensité particulières. Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes; les uns se rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo, et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait à sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fût en relations journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, qu'une occasion favorable.

Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs frères de Lissy-Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués, qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui, qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait; et à l'appui de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats étaient faux.

Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de temps à perdre: le maréchal de noblesse, venu tout exprès à Bogoutcharovo, avait insisté sur le départ immédiat de la princesse Marie, en disant qu'il ne répondait plus de sa sécurité au delà du lendemain 16 août, et, malgré sa promesse de revenir assister à l'enterrement du prince, il en fut empêché par suite d'un mouvement subit des Français, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille et ses effets les plus précieux.

Le starosta Drone, que son défunt maître appelait Dronouchka, administrait depuis tantôt trente ans la commune de Bogoutcharovo. C'était un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois hommes faits, vivent jusqu'à soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'étaient à trente.

Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon, irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus, malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce même Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des charrettes.

Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en course. L'intendant en nomma d'autres.

«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone; quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.»

Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans; il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard. S'approchant avec impatience de son subordonné:

«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir, afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu entends?

—J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux.

Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse:

«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi, ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu entends? «Drone se jeta à ses genoux.

«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!

—Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet; je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...»

Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de sorcier.

Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta.

«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous êtes-vous imaginé?

—Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas raison, je leur ai dit à tous que....

—Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur.

—Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde tonne.

—Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les charrettes.

—C'est bien!» répondit Drone.

Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans rien dire, à aller requérir la force publique.

Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre compte aux autorités de ce qui se passait.

X

La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père, n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix.

Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.

Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup, illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la fraîche brise de cette belle soirée.

«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle. «Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre.

Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses, qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en «lui» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut, «il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!» La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses paroles.

«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il parlé de votre départ?»

La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ? Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle.

«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite.

«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi je ne veux rien.

—Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur promettait dans ce cas la protection des autorités françaises.

«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce général, car il nous témoignera tout le respect possible.»

La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit convulsivement.

«De qui la tenez-vous? dit-elle.

—On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne en rougissant.

La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le cabinet de son frère, et y appela Douniacha.

«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber entre les mains des Français.

Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.

Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, s'arrêta sur le seuil de la porte.

«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par l'émotion.

«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.

—Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir?

—Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!

—On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour.»

Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.

«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.

—Pourquoi n'y en a-t-il pas?

—C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes, les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné!

—Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise.

—Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des charrettes, il n'y en a pas.

—Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les secourir? Je ferai mon possible...»

Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision:

«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des choses.

—Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince avait défendu de le vendre.

—Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.»

Drone l'avait regardée sans mot dire.

«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère, s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en supplie!»

La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse.

XI

Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la princesse, attendaient sa venue.

«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite: j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.

—Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, au nom du ciel!...

—Ils me trompent, dis-tu?

—J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur idée!

—C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»

Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été rassemblés sur l'ordre de la princesse.

«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une distribution de blé, rien de plus.»

Drone soupira sans répondre.

«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.

—Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre, aurait fait plus encore à ma place!»

La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés, s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître.... Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation, elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:

«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou: là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés et nourris!»

La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la foule:

«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître, vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»

Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.

«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.

«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix... seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.

—Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que possible, murmura:

«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...

—Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et opiniâtre.

—Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi vous ruinera!»

Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.

«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de ton blé, nous le refusons!»

La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.

«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie, recevait ses instructions.

Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle s'absorba dans ses douloureuses pensées.

XII

Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et dans l'habitation.

La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure silencieuse et pleine de mystère.

Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque, cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée? Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu, et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme pétrifiée.

«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui accouraient, effrayées, à son cri d'appel.

XIII

Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo; l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des vivres qui devaient probablement s'y trouver.

Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles acquisitions.

Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant, Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé.

«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette «française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de paysans.

Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en chantant à tue-tête.

«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?

—Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.

—La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux vieux, avec un sourire béat.

—Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du groupe.

—Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka.

—Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur.

—Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second.

—Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui?

—Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur répondit le paysan en s'éloignant.

Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se dirigeaient vers eux par la grand'route.

«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha.

—Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline.

—Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.

—La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre?

—Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre très humble serviteur.

—La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre, qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch, qui s'était déjà découvert respectueusement:

—Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain, provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier....

—Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense, que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient comme des taons autour des chevaux.

—Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux.

—À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec dignité.

—Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?

—J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!

—Impossible? s'écria Rostow.

—C'est la pure vérité, Excellence!»

Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le passé, à la servir et à lui obéir.

La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi Rostow fut-il reçu en libérateur.

Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie, attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait. Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier sa laideur.

«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se dirigea vers la porte.

Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.

C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprécia sa conduite.

«Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en français: j'espère encore n'être victime que d'un malentendu, et j'espère surtout que vous ne trouverez pas de coupables!» Et elle fondit en larmes: «Pardon!» dit-elle avec vivacité.

Rostow fit un geste pour cacher son émotion, et sortit après lui avoir adressé encore un profond salut.

XIV

«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans la direction du village.

«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow.

Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine:

«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il humblement.

—Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!»

Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès lors il serait préférable de la requérir.

«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!» répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses adhérents le prirent aussitôt à partie.

«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents? s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te faire, à toi, le pillage de nos maisons?

—Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la voilà, elle, qui veut partir!

—C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un petit vieillard avec violence....

—Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir!

—On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone.

—C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!»

Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture, et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans les derniers rangs, et la foule se resserra.

«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant droit sur eux.

—Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla sous le coup qui l'avait frappé.

—À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante.

—Où est le staroste? répéta-t-il.

—Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se découvrirent une à une.

—Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....

—Nous avons suivi les conseils des anciens.

—Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant au collet le grand Karp.

—Holà, mes amis, garrottez-le?»

Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains.

«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous aider, dit-il.

—C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en silence.

—Où est le staroste?» répétait Rostow.

Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à paraître.

«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains.

«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot!

—Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout!

—Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.

—Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants!

—Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on, et la foule se sépara tranquillement.

Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les suivirent:

«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu?

—Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un air gouailleur.

Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres, sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de la princesse.

«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà, comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.

—Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!... Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux livres!...

—Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers.

Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main.

«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir dans des circonstances plus favorables!»

Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes, s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais; mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité!

Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de ses parents et le sien,—il le sentait instinctivement,—celui de la douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo.

Notes in this chapter

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