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La guerre et la paix, Tome II

CHAPITRE IV

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I

À la fin de l'année 1811, les souverains de l'Europe occidentale renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812, ces forces réunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de l'Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata!... C'est-à-dire qu'à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison et avec toutes les lois divines et humaines!

Ces millions d'êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, fabrication de faux assignats... tous les forfaits étaient à l'ordre du jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de siècles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas comme criminels!

Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux? Les historiens assurent naïvement qu'ils les ont découvertes dans l'insulte faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus continental, dans l'ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.

Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre un: «Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché d'Oldenbourg...», pour que la guerre n'eût pas lieu!

On conçoit aisément que tel devait être le point de vue des contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, Napoléon attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis que de leur côté les membres du Parlement anglais donnaient pour prétexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il avait été l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait l'Europe; les vieux soldats et les généraux, l'absolue nécessité de les employer activement; les légitimistes, le devoir sacré de soutenir les bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la difficulté que présenterait la rédaction d'un mémorandum, portant, par exemple, le n° 178. Ces raisons, jointes à une foule d'autres, d'une nature plus infime et provenant de la diversité des points de vue personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour nous, pour nous qui sommes la postérité, et qui envisageons dans son ensemble la grandeur de l'événement et qui en approfondissons la vraie raison d'être dans sa terrible réalité, elles ne sauraient nous paraître suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrétiens se soient entretués parce que Napoléon était un ambitieux, parce qu'Alexandre avait montré de la fermeté, l'Angleterre de la ruse, ou parce que le duc d'Oldenbourg avait été insulté! Où est donc le lien entre ces circonstances et le fait même du meurtre et de la violence? Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou ont-ils été, en conséquence de semblables motifs, égorgés et ruinés par des milliers d'hommes venus du bout opposé de l'Europe?

Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières: aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de motifs véritables. De quelque façon qu'on les envisage, ils nous paraissent également justes ou également faux, si l'on en compare l'infime valeur intrinsèque avec l'importance des faits qui en ont été la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou rendre le grand-duché au grand-duc d'Oldenbourg, nous paraît aussi valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu à un caporal français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible.

Sans doute, si Napoléon ne s'était point offensé de ce qu'on exigeait de lui, si l'Angleterre et le duc dépossédé n'avaient pas intrigué, si l'Empereur Alexandre n'avait pas été profondément froissé, si la Russie n'avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amené la révolution française, la dictature et l'Empire n'avaient point existé, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de même aussi, qu'une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé n'aurait eu lieu!

C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que les événements ont été la conséquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!

Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et d'Alexandre étaient aussi étrangers à l'accomplissement de tel ou tel événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au sort obligeait à faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en être autrement? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d'une infinité de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi compliquées que diverses.

Le fatalisme est inévitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit à nos yeux, à mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.

Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de l'histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assignée à l'avance.

La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige à s'y soumettre.

L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et de l'humanité. Plus il est placé haut sur l'échelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité inéluctable de chacun de ces actes:

LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!

LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!

L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités, met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à son but particulier.

Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812, qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre.

Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg, l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde, aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement s'accomplir.

Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée de la manger?

Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.

De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de pouds[18] et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier coup de pioche donné par le dernier terrassier!

Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire: ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.

Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité.

II

Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines, au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux, accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur.

Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes.

À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé!

Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts en masses compactes.

«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...—C'est donc là ces fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...—Au revoir, Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...—Si on me fait gouverneur aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!... Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...—Oh! les gredins de cosaques! comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise, placé là-haut sur la colline.

Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais:

«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir.

Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois, il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp s'élancèrent vers les uhlans:

«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué et de le passer.

Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment. Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture; celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant. Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui ne daignait même pas les regarder!

Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il remonta à cheval, et retourna à son campement.

Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours. Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter: seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux!

Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité, s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... Quos vult perdere, Jupiter dementat!

III

L'Empereur Alexandre, établi à Vilna depuis plus d'un mois, y employait tout son temps à des revues et des manoeuvres. Rien n'était prêt pour la guerre, bien qu'elle fût prévue depuis longtemps, et c'était pour s'y préparer que l'Empereur avait quitté Pétersbourg. Il n'existait aucun plan général, et l'indécision quant au choix à faire entre tous ceux que l'on proposait ne fit qu'augmenter, à la suite des quatre semaines le séjour de Sa Majesté au quartier général. Chacune des trois armées avait son commandant en chef, mais il n'y avait pas de généralissime, et l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait à Vilna, plus les préparatifs traînaient en longueur, et il semblait que les efforts de l'entourage impérial n'eussent d'autre but que de faire oublier à Sa Majesté la guerre prochaine, et de rendre son séjour aussi agréable que possible.

Après une kyrielle de bals et de fêtes donnés par les magnats polonais, par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par l'Empereur lui-même, il vint à la pensée d'un des aides de camp généraux polonais d'offrir à Sa Majesté un banquet et un bal au nom de tous ses collègues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le consentement impérial; l'argent fut réuni par souscriptions, et la dame qui inspirait le plus de sympathie à l'Empereur consentit à remplir les devoirs de maîtresse de maison. Le 25 juin fut fixé pour le bal, le dîner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organisés à Zakrety, propriété du comte Bennigsen, qui était située aux environs de Vilna, et qu'il avait mise à la disposition des ordonnateurs de la fête.

Le jour même où Napoléon donna l'ordre de traverser le Niémen et où son avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontière russe, l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donné en son honneur par ses aides de camp généraux!

Cette brillante fête avait réuni sur le même point, au dire des experts, plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse Besoukhow, venue tout exprès de Pétersbourg avec quelques autres dames, éclipsait, par sa luxuriante beauté russe, la beauté plus fine et plus distinguée des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit l'honneur de danser une fois avec elle.

Boris Droubetzkoï avait laissé sa femme à Moscou, et se trouvait à Vilna «en garçon», comme il disait; quoiqu'il ne fût pas aide de camp général, il assistait à la fête, grâce à la somme assez ronde qu'il avait inscrite sur la liste de souscription; devenu très riche et fort avancé en dignités de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se tenait sur un pied de parfaite égalité avec ses contemporains plus élevés que lui en grade.

On dansait encore à minuit; Hélène, ne trouvant pas de cavalier digne d'elle, demanda à Boris de danser avec elle la mazourka, et ils formèrent le troisième couple. Boris regardait avec une calme indifférence les éblouissantes épaules d'Hélène, sortant d'un corsage de gaze d'une couleur sombre, lamé d'or, et causait de leurs anciennes connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, qui, debout près d'une porte, arrêtait au passage les uns et les autres, en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.

Il remarqua bientôt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrêta familièrement à deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forcé à agir aussi librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure exprima aussitôt une profonde surprise pendant qu'il l'écoutait! Le prenant par le bras, il l'entraîna vivement dans le jardin, sans faire attention à la curiosité de la foule, qui aussitôt recula respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchéïew, avait remarqué son trouble à l'apparition de Balachow; il le vit se placer en avant, comme s'il s'attendait à être interpellé par l'Empereur. À ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il était jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de transmettre à Sa Majesté une nouvelle de haute importance. Se voyant oublié, il les suivit, à vingt pas de distance, dans le jardin illuminé, en jetant autour de lui des regards furibonds.

Boris, tourmenté du désir d'apprendre un des premiers quelle était cette grave nouvelle, murmura tout à coup à l'oreille d'Hélène qu'il allait prier la comtesse Potocka de leur faire vis-à-vis; la comtesse était en ce moment sur le perron: au moment où il arrivait près d'elle, il s'arrêta court à la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'écarter, il se serra contre la porte, inclina la tête avec respect, et entendit Alexandre dire, avec l'émotion d'un homme qui aurait reçu une offense personnelle:

«Entrer en Russie, sans avoir déclaré la guerre! Je ne ferai la paix que lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!» Boris crut s'apercevoir que l'Empereur éprouvait une certaine satisfaction à s'exprimer ainsi, et à donner cette forme à sa pensée, mais qu'en même temps il était mécontent d'avoir été entendu par lui.

«Que personne n'en sache rien!» ajouta-t-il en fronçant les sourcils. Boris, devinant que cette parole lui était adressée, baissa les yeux, et inclina de nouveau la tête. L'Empereur rentra dans la salle de bal et y resta encore une demi-heure environ.

Droubetzkoï, ayant ainsi été, grâce au hasard, le premier à connaître le passage du Niémen par les troupes françaises, profita de cette bonne fortune pour faire croire à quelques personnages importants qu'il en savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulièrement dans leur opinion.

Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reçue pendant un bal et après un mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous la première impression d'indignation et de colère, avait trouvé la phrase, devenue plus tard célèbre, qu'il se plaisait à répéter et qui exprimait parfaitement ses sentiments. Rentré à deux heures de la nuit, il envoya chercher son secrétaire Schischkow, et lui dicta un ordre du jour aux troupes et un rescrit au maréchal prince Soltykow, dans lequel il déclarait sa ferme intention, dans les mêmes termes qu'il avait employés en parlant à Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il resterait un seul Français armé sur le sol de la Russie.

Il écrivit ensuite de sa propre main à Napoléon la lettre suivante:

«Monsieur mon Frère, j'ai appris hier que, malgré la loyauté avec laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l'instant de Pétersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette agression, annonce que Votre Majesté s'est considérée comme en état de guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine demande ses passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus de les lui délivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette démarche servirait de prétexte à l'agression. En effet, cet ambassadeur n'y a jamais été autorisé, comme il l'a déclaré lui-même, et aussitôt que j'en ai été informé, je lui ai fait connaître combien je le désapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester à son poste. Si Votre Majesté n'est pas intentionnée de verser le sang de nos peuples pour un mésentendu (sic) de ce genre et qu'elle consente à retirer ses troupes du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, Votre Majesté, je me verrai forcé de repousser une attaque que rien n'a provoquée de ma part. Il dépend encore de Votre Majesté d'éviter à l'humanité les calamités d'une nouvelle guerre[19].

«Je suis, etc... etc.

«Alexandre.»

IV

L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et, lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie française, en deçà du Niémen.

Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité, et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd! Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême, pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec l'Empereur!

Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.

Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin, suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une tournure élégante et respiraient le bien-être.

Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume, et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des débuts d'une campagne!

Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne souffrirait aucune difficulté.

Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa destination.

Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies.

À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait, monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons ardents du soleil de juin.

Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à l'oreille: «Le roi de Naples!»

C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples». Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!»

Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples, et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été familière:

«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,» lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait.

En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne parvenait pas à prononcer correctement le nom.

«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards. «Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:

«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.

«Sire, l'Empereur mon maître ne désire pas la guerre, et comme Votre Majesté le voit...» poursuivit Balachow en lui donnant exprès à chaque mot, avec une affectation marquée, une qualification royale qu'il sentait lui être particulièrement agréable dans sa nouveauté, à en juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. «Royauté oblige,» aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de l'État. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit à causer et à marcher avec lui de long en large, en s'efforçant de donner de l'importance à ses paroles. Il lui dit entre autres choses que l'Empereur Napoléon, offensé par la demande qu'on lui avait adressée de retirer ses troupes de la Prusse, l'était surtout de la publicité donnée à cette exigence, qui froissait la dignité de la France. Balachow lui répondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais Murat ne lui donna pas le temps d'achever:

«L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?» demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.

Balachow lui expliqua les raisons qui le forçaient à considérer Napoléon comme le fauteur de la guerre.

«Eh! mon cher général, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencée malgré moi, se termine le plus tôt possible,» poursuivit Murat, à la façon des serviteurs qui désirent rester amis malgré la querelle de leurs maîtres.

Il s'informa ensuite de la santé du grand-duc, parla du temps qu'ils avaient si joyeusement passé ensemble à Naples, puis, se ressouvenant de sa haute dignité, il se redressa avec solennité, se posa comme il l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la main:

«Je ne vous retiens plus, général, je vous souhaite tout le succès possible!» dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait respectueusement à quelques pas en arrière... et le manteau rouge brodé d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille feux au soleil, disparurent dans le lointain!

Balachow, croyant trouver Napoléon à peu de distance de là, continua son chemin, mais, arrivé au premier village, il fut arrêté cette fois par les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du chef de corps le conduisit jusqu'à l'habitation du maréchal.

V

Davout, l'Araktchéïew de l'Empereur Napoléon, en avait, avec la poltronnerie en moins, toute la sévérité, et toute l'exactitude dans le service, et, comme lui, ne savait témoigner son dévouement à son maître que par des actes de cruauté.

Les hommes de cette trempe sont aussi nécessaires dans les rouages de l'administration que les loups dans l'économie de la nature: ils existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait, quelque puéril qu'il puisse paraître, de leurs rapports constants avec le chef de l'État. Comment expliquer autrement que par son absolue nécessité, la présence et l'influence d'un être cruel, grossier, mal élevé, tel qu'Araktchéïew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans les rangs, et qui s'éclipsait au moindre danger, auprès d'Alexandre, dont l'âme était tendre et le caractère d'une noblesse chevaleresque?

Balachow trouva le maréchal Davout, avec son aide de camp à ses côtés, dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupé à examiner et à régler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation plus commode, mais il appartenait à la catégorie des gens qui aiment à se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit d'être sombres et taciturnes, et à feindre, à tout propos, une grande hâte, et un travail accablant:

«Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses côtés aimables, lorsqu'on est comme moi harassé de soucis et assis sur un tonneau dans une mauvaise grange?» semblait dire la figure du maréchal.

Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions différentes de mouvement et de vie, consiste à faire parade de leur activité incessante et morose: c'est ce qui arriva à Davout à la vue de Balachow, et de sa physionomie animée par la course, la belle matinée et sa conversation avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit dédaigneusement, et, sans même le saluer, se replongea dans ses calculs, en fronçant méchamment les sourcils.

L'impression désagréable produite sur le nouveau venu par cette singulière façon de le recevoir n'échappa point au maréchal, qui releva la tête et lui demanda froidement ce qu'il voulait.

Ne pouvant attribuer cette réception qu'à l'ignorance de Davout sur sa double qualité d'aide de camp général et de représentant de l'Empereur Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa mission, mais, à sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide et plus grossier.

«Où est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai à l'Empereur.»

Balachow lui répondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains propres.

«Les ordres de votre Empereur s'exécutent dans votre armée, mais ici, vous devez vous soumettre à nos règlements!...» Et, afin de faire mieux comprendre au général russe dans quelle dépendance de force brutale il se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.

Balachow déposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la table, qui n'était autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore les gonds, placé en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de l'adresse écrite sur la dépêche.

«Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur de compter parmi les aides de camp généraux de Sa Majesté...»

Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les traits de l'envoyé lui causait évidemment un vif contentement:

«On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,» reprit-il, et, mettant l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.

Un moment après, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher Balachow, pour le conduire au logement qui lui était destiné; le général russe dîna ensuite dans la grange avec le maréchal Davout; Davout lui annonça qu'il partait le lendemain et l'engagea à rester avec le train des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.

Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il s'était forcément rendu compte de sa nullité et de son impuissance à agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il était dans une sphère toute puissante; après quelques étapes faites à la suite des bagages personnels du maréchal Davout et au milieu des troupes françaises, qui occupaient toute la localité, Balachow fut ramené à Vilna, et y rentra par la même barrière qu'il avait franchie quatre jours auparavant.

Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui annoncer de la part de son maître qu'il lui accordait une audience.

Peu de jours auparavant, des sentinelles du régiment de Préobrajensky avaient monté la garde à l'entrée de la maison où l'on conduisit Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers français, aux uniformes gros-bleu à revers et en bonnets à poils, une escorte de hussards, de lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de Napoléon. Ils étaient groupés au bas du perron près de son cheval de selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoléon le recevait dans la même maison où Alexandre lui avait confié son message.

VI

Le luxe et la magnificence déployés autour de l'Empereur des Français surprirent Balachow, bien qu'il fût habitué à la pompe des cours.

Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de réception où étaient réunis une foule de généraux, de chambellans, de magnats polonais, dont il avait vu déjà la plupart faire leur cour à l'Empereur de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reçu avant la promenade de Sa Majesté.

Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec courtoisie, l'engagea à le suivre dans un petit salon contigu au cabinet où il avait reçu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochèrent de la porte, dont les deux battants s'ouvrirent à la fois.... Napoléon était devant lui! Prêt à monter à cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondité de son ventre, en bottes à l'écuyère et en culotte de peau de daim tendue sur les gros mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue et unique mèche s'en détachait pour aller retomber jusqu'au milieu de son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet noir de son uniforme, d'où s'échappait une forte odeur d'eau de Cologne. Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et bienveillante d'un accueil impérial.

La tête rejetée en arrière, il marchait d'un pas rapide, marqué chaque fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et écourtée, aux épaules larges et carrées, au ventre proéminent, à la poitrine bombée, au menton fortement accusé, avait cet air de maturité et de dignité affaissées, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est écoulée au milieu de leurs aises; son humeur semblait être excellente.

Il inclina vivement la tête en réponse au salut profond et respectueux de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite à parler, en homme qui connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours, convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:

«Bonjour, général, j'ai reçu la lettre dont vous avait chargé l'Empereur Alexandre, et je suis charmé de vous voir!»

Ses grands yeux le dévisagèrent un instant, et se portèrent aussitôt d'un autre côté, car Balachow par lui-même ne l'intéressait guère; tout son intérêt était concentré, comme toujours, sur les pensées qui s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait généralement au monde extérieur, dépendant, comme il le croyait, de sa seule volonté, qu'une très mince importance:

«Je n'ai pas désiré et je ne désire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a forcé. Je suis prêt, même à présent (et il appuya sur ce mot), à accepter toutes les explications que vous me donnerez...» Et il lui exposa, en quelques paroles brèves et nettes, le mécontentement que lui causait la conduite du gouvernement russe.

Son ton modéré et amical persuada Balachow de la sincérité de son désir de maintenir la paix et d'entrer en négociations:

«Sire, l'Empereur mon maître...» commença-t-il avec une certaine hésitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napoléon fixait sur lui.—«Vous êtes embarrassé, général, remettez-vous!» semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible sourire, son uniforme et son épée. Il poursuivit néanmoins, et lui expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de casus belli dans la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre....

«Il n'en a pas encore...» dit Napoléon, et, dans la crainte de se trahir, il engagea, d'un mouvement de tête, l'envoyé russe à reprendre la parole.

Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre, lui répéta que l'Empereur ne consentirait à des négociations qu'à de certaines conditions. Soudain il s'arrêta interdit, car il venait de se souvenir des paroles écrites dans le rescrit à Soltykow, et qu'il devait rapporter textuellement à l'Empereur des Français; il les avait présentes à la mémoire, mais un sentiment, difficile à analyser, les retint sur ses lèvres, et il reprit avec embarras:

«À condition que les troupes de Votre Majesté repassent le Niémen.»

Napoléon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent, et son mollet gauche se mit à trembler! Sans changer de place, il parla plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement attiré par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il s'accentuait de plus en plus, à mesure que l'Empereur élevait la voix:

«Je désire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voilà dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour entrer en négociations?» ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un geste énergique de sa petite main blanche et potelée.

«La retraite des troupes au delà du Niémen, Sire, répliqua Balachow.

—Au delà du Niémen, rien que cela?» dit Napoléon en le regardant en face.

Balachow inclina respectueusement la tête.

«Vous dites, répéta Napoléon en arpentant le salon, que, pour commencer les négociations, on ne me demande que de repasser le Niémen? Il y a deux mois, ne m'a-t-on pas demandé de la même façon de repasser l'Oder et la Vistule, et vous parlez encore de paix!»

Après avoir fait quelques pas en silence, il s'arrêta devant Balachow: son visage semblait s'être pétrifié, tant l'expression en était devenue dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: «La vibration de mon mollet gauche est très significative chez moi,» disait-il plus tard.

«Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent être faites au prince de Bade, mais pas à moi! s'écria-t-il tout à coup. Si même vous me donniez Pétersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos conditions! Vous m'accusez d'avoir commencé la guerre, et qui donc a rejoint le premier son armée? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me parler de négociations lorsque j'ai dépensé des millions, que vous êtes allié avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en avez-vous retiré?» continua-t-il, avec l'intention évidente d'en arriver à démontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre, au lieu de discuter la possibilité et les conditions de la paix.

Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa situation, en donnant à entendre que, malgré ces avantages, il daignerait encore consentir à renouer ses relations avec la Russie, mais plus il s'échauffait, moins il restait maître de sa parole; à la fin, on sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il semblait vouloir tout le contraire:

«Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!»

Balachow fit un signe de tête affirmatif:

«Oui, la paix est...» Mais Napoléon lui coupa la parole: il fallait qu'il parlât et qu'il parlât seul!

—Oui, je le sais, reprit-il avec cette intempérance de langage et ce ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gâtés de la fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donné ces provinces à votre Empereur, tout comme je lui ai donné la Finlande! Oui, je les lui aurais livrées, car je les lui avais promises, et maintenant il ne les aura pas! Il aurait pourtant été heureux de les joindre à son Empire et d'étendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube. La grande Catherine n'aurait pu faire plus!—poursuivit-il avec une animation toujours croissante, et en répétant à Balachow, à peu de chose près, les mêmes phrases qu'il avait déjà dites lors de l'entrevue de Tilsitt:—Tout cela, il l'aurait dû à mon amitié. Ah! quel beau règne, quel beau règne!...—et, tirant de sa poche une petite tabatière en or, il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.—Quel beau règne aurait pu être celui de l'Empereur Alexandre!—Il regarda Balachow avec un air de compassion, et se remit à parler aussitôt que celui-ci tenta de dire quelques mots:—Que pouvait-il désirer et chercher de mieux que mon amitié?—poursuivit-il en haussant les épaules.—Non, il a trouvé préférable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un traître chassé de sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un déserteur français; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la présence seule aurait dû lui rappeler d'horribles souvenirs!... Supposons qu'ils soient capables,—continua Napoléon, entraîné par les arguments qui se succédaient en foule dans son esprit à l'appui de sa force et de son droit, ce qui revenait au même à ses yeux.—Mais non, ils ne sont bons à rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais être de cet avis, à en juger par ses premières marches.... Et que font-ils tous ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et Barclay, appelé pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le seul homme de guerre: il est bête, mais il a de l'expérience, du coup d'oeil et de la décision!... Et quel est, je vous prie, le rôle que joue votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullités, qui le compromettent et finissent par le rendre responsable des faits accomplis? Un souverain ne doit être à l'armée que quand il est général!—Et il lança ces paroles comme un défi à l'Empereur, sachant parfaitement à quel point celui-ci tenait à passer pour un bon capitaine.—Il y a huit jours que la campagne est commencée, et vous n'avez pas su défendre Vilna!... Vous êtes coupés en deux, chassés des provinces polonaises, et votre armée murmure!

—Pardon, Sire,—dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu roulant de paroles,—les troupes brûlent au contraire du désir....

—Je sais tout, dit Napoléon en l'interrompant de nouveau, tout, entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi, j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur, ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait guère inspirer de confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce côté de la Vistule.... Les Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous l'ont que trop prouvé, en faisant la paix avec vous! Quant aux Suédois, ils sont prédestinés à être gouvernés par des fous; dès que leur roi a eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que lui.... Bernadotte! car, quand on est Suédois, il faut être fou pour s'allier avec la Russie!...» Et Napoléon, souriant méchamment, porta de nouveau sa tabatière à son nez.

Balachow, dont les réponses étaient toutes prêtes, laissait involontairement échapper des gestes d'impatience, sans parvenir à arrêter ce déluge de paroles. À propos de la prétendue folie des Suédois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Suède devenait une île, mais Napoléon se trouvait dans cet état d'irritation sourde où l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver à soi-même qu'on a raison. La situation devenait pénible pour Balachow: il craignait d'être atteint dans sa dignité d'ambassadeur, s'il ne répliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-même devant l'aberration de cette colère sans cause; il comprenait que tout ce qu'il venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napoléon en aurait honte tout le premier lorsqu'il se serait calmé; aussi tenait-il ses yeux baissés, afin d'éviter le regard du petit homme, dont il ne voyait que les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.

«Et que me font, après tout, vos alliés? J'en ai, moi aussi... j'ai les Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et ils en auront bientôt 200 000 sur pied!»

Excité de plus en plus par la conscience même de son mensonge et par le silence de Balachow, qui continuait à garder un calme imperturbable, il se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de ses mains blanches, il s'écria, d'une voix saccadée, et blême de fureur:

«Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au delà de la Dvina, et du Dniéper... et j'élèverai contre vous la barrière que l'aveugle et coupable Europe a laissé abattre!... Oui, voilà ce qui vous attend, et ce que vous aurez gagné en vous éloignant de moi!»

Puis, recommençant à se promener de long en large, il prit de nouveau la tabatière qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs fois à son nez, et s'arrêta enfin devant le général russe, qu'il regarda d'un air ironique:

«Et pourtant, murmura-t-il, quel beau règne aurait pu avoir votre maître!»

Balachow lui répondit que la Russie n'envisageait point les choses sous un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succès certain. Napoléon daigna faire une inclination de tête qui voulait dire: «Je comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas un mot, je vous ai convaincu du contraire!»

Le laissant achever sa réponse, Napoléon huma une nouvelle prise de tabac, et frappa du pied le plancher. C'était un signal, car, à l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit à l'Empereur son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les voir.

«Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis dévoué comme par le passé; je le connais, et j'apprécie hautement ses grandes qualités. Je ne vous retiens plus, général; vous recevrez ma réponse à l'Empereur...» Et, saisissant son chapeau, il marcha rapidement vers la sortie; sa suite se précipita aussitôt sur l'escalier pour le précéder et l'attendre au bas du perron.

VII

Après cette explosion de colère et ces dernières paroles si sèches, Balachow resta convaincu que Napoléon ne le ferait plus demander, et éviterait même de le voir, lui, l'ambassadeur humilié, témoin de son emportement déplacé. Mais, à sa grande surprise, il fut invité par Duroc à la table de l'Empereur pour ce même jour. Bessières, Caulaincourt et Berthier y dînaient également.

Napoléon reçut Balachow avec affabilité et sans laisser percer dans son accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'était lui, au contraire, qui tâchait de mettre son hôte à l'aise. Il était si convaincu d'être infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcément être justes, du moment qu'ils étaient siens.

Sa promenade à cheval par les rues de Vilna, où le peuple se portait en masse à sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, où sur son passage toutes les fenêtres étaient pavoisées de tapis et de drapeaux, et où les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant, l'avait fort bien disposé.

Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se réjouissaient de ses succès. La conversation tombant entre autres sur Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire un voyageur désireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa qualité de Russe, se trouver flatté de l'intérêt qu'il témoignait:

«Combien Moscou possède-t-il d'habitants, de maisons, d'églises? L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?» demanda-t-il, et à la réponse, que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents églises:

«À quoi bon cette quantité? répliqua-t-il.

—Les Russes sont très pieux, dit le général.

—Il est du reste à observer qu'un grand nombre d'églises dénote toujours chez un peuple une civilisation arriérée,» repartit Napoléon en se retournant vers Caulaincourt.

Balachow exprima respectueusement un avis contraire:

«Chaque pays a ses usages, dit-il.

—Peut-être, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta Napoléon.

—Que Votre Majesté veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la Russie, il y a l'Espagne, où le chiffre des églises et des couvents est incalculable.»

Cette réponse, qui produisit grand effet à la cour de l'Empereur Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la récente défaite des Français en Espagne, n'en fit aucun à la table de Napoléon, où elle passa inaperçue.

Les visages indifférents de messieurs les maréchaux disaient qu'ils n'en avaient compris ni le sel ni l'intention calculée: «Si cela avait été spirituel, nous l'aurions deviné, semblaient-ils dire, donc il n'en est rien». Napoléon en saisit si peu la portée, qu'il s'adressa aussitôt à Balachow en le priant naïvement de lui indiquer les villes situées sur le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui pesait chacune de ses paroles, répondit que, de même que tout chemin menait à Rome, tout chemin menait aussi à Moscou; qu'il y en avait plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles XII avec choisi! Il avait eu à peine le temps de s'applaudir, à part lui, de cet heureux à propos, que Caulaincourt changea de sujet de conversation en énumérant les difficultés de la route entre Pétersbourg et Moscou.

On prit ensuite le café dans le cabinet de Napoléon, qui, s'asseyant et portant à ses lèvres une tasse en porcelaine de Sèvres, indiqua un siège à Balachow.

Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui s'empare de lui généralement après le dîner; elle a le privilège de le rendre satisfait et content de lui-même, et de lui faire trouver partout des amis! Napoléon subissait cette influence: comme le commun des mortels, il lui semblait n'être entouré dans ce moment que d'adorateurs au même degré, sans en excepter Balachow.

«Ce cabinet, dit-il en s'adressant à lui avec un sourire aimable quoique railleur, est, à ce qu'il paraît, celui qu'occupait l'Empereur Alexandre. Avouez, général, que la coïncidence est au moins étrange.» Il semblait persuadé que cette réflexion, preuve évidente de sa supériorité sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'être agréable à son interlocuteur.

Balachow se borna à lui faire une inclination de tête affirmative.

«Oui, dans cette pièce, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se concertaient, poursuivit Napoléon d'un ton toujours railleur. Je ne puis vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproché de mes ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas réfléchi que je pouvais en faire autant?» Ces derniers mots réveillèrent en lui l'irritation à peine calmée du matin.

«Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parenté, du Wurtemberg, de Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prépare donc un refuge en Russie!»

Balachow fit un mouvement qui exprimait à la fois son désir de se retirer et ce qu'il y avait de pénible dans l'obligation où il se trouvait d'écouter sans rien répondre, mais Napoléon ne le remarqua pas, et il continua à le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais comme un homme dont le dévouement lui était forcément acquis, et qui devait se réjouir, à coup sûr, de l'humiliation infligée à celui qui avait été son maître.

«Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses armées? Pourquoi?... La guerre est mon métier, le sien est de régner! Pourquoi a-t-il assumé une telle responsabilité?» Napoléon ouvrit sa tabatière, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout à coup, marcha brusquement vers Balachow.

«Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?» lui demanda-t-il d'un ton moqueur, destiné à montrer clairement qu'il n'admettait pas qu'on pût, en sa présence, avoir la moindre admiration pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le général sont-ils prêts? ajouta-t-il en répondant par un signe de tête au salut de Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin à aller!»

Balachow, chargé par Napoléon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la dernière qu'il lui écrivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui avait été fait... et la guerre éclata!

VIII

Le prince André quitta Moscou peu de temps après son entrevue avec Pierre, et se rendit à Pétersbourg; il disait que c'était pour ses affaires, mais en réalité c'était pour y découvrir Kouraguine, avec qui il tenait à avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frère, s'empressa de s'éloigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi dans notre armée de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince André, qu'il avait toujours beaucoup aimé, lui offrit de l'attacher à son état-major; il venait d'être nommé général en chef de cette armée, et allait se rendre sur les lieux; le prince André accepta, et ils partirent ensemble.

Son intention était de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela il fallait trouver un prétexte plausible, autrement il compromettrait la réputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc à le rencontrer, mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine était retourné en Russie dès qu'il avait eu vent de l'arrivée en Turquie du prince André. La vie lui sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions d'existence différentes du passé. La trahison de sa fiancée l'avait frappé d'un coup d'autant plus pénible, qu'il faisait tout son possible pour en cacher la violence, et le milieu qui avait été le témoin de son bonheur lui était devenu insupportable. Plus pénibles encore étaient pour lui cette liberté et cette indépendance qui jusque là lui avaient été si chères: il ne méditait plus sur les pensées que le ciel d'Austerlitz avait éveillées dans son âme, sur les pensées dont il aimait autrefois à s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa solitude à Bogoutcharovo, en Suisse et à Rome; il craignait au contraire de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui lui étaient apparus si lumineux dans leur infini. Les intérêts matériels de tous les jours l'absorbèrent maintenant d'autant plus, qu'ils n'avaient aucun rapport avec ceux de son passé. On aurait dit que ce ciel sans fin, qui s'étendait jadis au-dessus de sa tête, s'était transformé en une voûte sombre, pesante, limitée, exactement définie dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystérieux ni d'éternel!

De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait pas de plus simple et de plus familière pour lui que le service militaire. Nommé général de service à l'état-major de Koutouzow, il étonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta à remplir ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas nécessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le sentiment de mépris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui démontraient combien il lui était impossible de s'abaisser jusqu'à une rencontre avec lui, ne l'empêcheraient de provoquer cet homme la première fois qu'il le verrait; rien n'empêche, en effet, un homme affamé de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il n'avait pas vengée, de la colère qu'il n'avait pas épanchée, et qui restait amassée dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son service.

Lorsque en 1812 arrivèrent à Bucharest (où depuis deux mois Koutouzow passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aimée) les nouvelles de la guerre avec Napoléon, le prince André sollicita l'autorisation de passer à l'armée de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zèle, et y voyait un reproche vivant à sa paresse, donna volontiers son consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.

Avant de rejoindre l'armée, qui au mois de mai était campée à Drissa, il s'arrêta à Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois dernières années il avait tant pensé et tant réfléchi, passé par tant d'épreuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une impression étrange en retrouvant à Lissy-Gory le même genre d'existence, immuable dans ses moindres détails. À peine eut-il franchi la massive porte en maçonnerie et l'allée qui menait au château, qu'il crut entrer dans une habitation enchantée où régnait le sommeil; dans l'intérieur, c'était le même calme, la même exquise propreté, le même mobilier, les mêmes murs, les mêmes parfums et les mêmes visages, quoiqu'un peu vieillis. La princesse Marie, toujours opprimée, toujours timide et laide, voyait s'envoler une à une ses plus belles années, sans qu'un rayon de joie ou d'affection se mêlât à ses craintes et à ses inquiétudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes espérances. C'était toujours la même coquette personne, satisfaite d'elle-même, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amené de Suisse, nommé Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme à son arrivée, c'était le même excellent homme, un peu pédant et quelque peu borné. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le vide qu'elle avait laissé dans sa bouche n'y était que trop visible; son moral n'avait point changé, son irritation et son scepticisme à l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutôt que s'accroître avec l'âge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux châtains tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait à coeur joie; lorsqu'il riait, la lèvre supérieure de sa jolie bouche se relevait exactement comme celle de sa mère: seul il se révoltait contre le joug de l'immuable dans ce château ensorcelé. Cependant, bien que les apparences fussent restées les mêmes, les rapports intimes entre les habitants de Lissy-Gory s'étaient sensiblement modifiés: il existait deux camps dans cet intérieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient jamais, mais qui, pour le prince André, renoncèrent momentanément à leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la maison.

Pendant son séjour on dîna ensemble, mais, en voyant l'embarras général, il s'aperçut bientôt qu'on le traitait comme un étranger en l'honneur de qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gêné à son tour, et se réfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue, trop visible pour passer inaperçue, rendit son père morose et taciturne, et aussitôt après dîner il se retira chez lui. Lorsque le prince André alla le trouver dans le courant de la soirée, et essaya de l'intéresser au récit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux prince, au lieu de l'écouter, se répandit en invectives sur la conduite de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimitié envers Mlle Bourrienne, le seul être, assurait-il, qui lui fût sincèrement attaché....

«Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il était toujours malade... et elle gâtait l'enfant par son excès d'indulgence et ses sottes idées!»

Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne méritait pas cette pénible existence, et qu'il était son bourreau, mais il savait aussi qu'il ne pourrait jamais cesser de l'être et de la tourmenter.

«Pourquoi André, qui a tout remarqué, ne me parle-t-il pas de sa soeur? s'était-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbécile qui, pour me ménager les bonnes grâces de la française, me suis éloigné sans raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer, il faut qu'il me comprenne!

—Je ne vous en aurais pas parlé si vous ne me l'eussiez pas demandé, répondit le prince André à cette confidence inattendue, sans lever les yeux sur son père, qu'il condamnait pour la première fois de sa vie.... Mais, puisque vous le désirez, je vous en parlerai franchement: s'il est survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y en a un,—poursuivit-il en s'échauffant peu à peu, ce qui du reste lui était devenu habituel depuis quelque temps,—je ne saurais en attribuer la cause qu'à la présence d'une femme indigne d'être la compagne de ma soeur!» Le vieux prince, les yeux fixés sur lui, l'avait d'abord écouté sans mot dire: un sourire forcé laissait apercevoir la brèche causée par la dent absente, et à laquelle son fils ne parvenait pas à s'habituer.

«Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a déjà parlé? Ah!...

—Mon père, je n'ai nulle envie de vous juger, répliqua le prince André d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forcé, j'ai dit et je dirai toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est à ceux qui..., à cette Française enfin!

—Ah! tu me juges, tu me juges!» dit le vieux d'une voix calme, dans le ton de laquelle son fils crut même deviner un certain embarras; mais tout à coup, bondissant sur ses pieds, il s'écria avec fureur: «Hors d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!»

Le prince André résolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, à plusieurs reprises, si son fils était parti. Avant de se mettre en route, le prince André alla voir son enfant, qui lui sauta sur les genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'écouta avec une attention soutenue; mais son père s'arrêta soudain sans achever l'histoire, et tomba dans une profonde rêverie, dans laquelle Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait à lui-même, et sentait avec effroi que la querelle avec son père ne lui avait laissé aucun remords, et qu'ils se séparaient brouillés pour la première fois. Ce qui l'étonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant n'éveillait plus en lui la tendresse accoutumée.

«Et après? raconte-moi donc la fin,» lui disait le petit garçon; mais son père, sans lui répondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa à terre et sortit de la chambre.

Lorsque le prince André se retrouvait dans le milieu où il avait été heureux autrefois, il éprouvait un tel dégoût de la vie, qu'il avait hâte de s'éloigner de ces souvenirs et de se créer une occupation nouvelle: c'était là le secret de son apparente indifférence.

«André, tu nous quittes décidément? lui dit sa soeur.

—Dieu soit loué! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne puisses pas en faire autant!

—Pourquoi parler ainsi, à présent que tu vas à la guerre, à cette terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si âgé! Mlle Bourrienne m'a dit qu'il avait demandé après toi...» Et ses lèvres tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le prince André se détourna sans proférer une parole:

«Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, en marchant dans la chambre.... Se dire que des choses ou des êtres aussi misérables peuvent causer le malheur d'autrui!» La violence de son accent effraya sa soeur, qui comprit que sa réflexion s'appliquait non seulement à Mlle Bourrienne, mais aussi à l'homme qui avait tué son bonheur!

«André, je t'en supplie,—dit-elle, en lui touchant légèrement le bras, les yeux rayonnants au travers de ses larmes;—ne crois pas que la douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de Dieu!» Son regard, passant pardessus la tête de son frère, se fixa dans l'espace, comme s'il était habitué à y trouver une image chère et familière: «La douleur nous est envoyée par Lui: les hommes n'en sont pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.

—Si j'avais été femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien différent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...» Si ma soeur m'adresse cette prière, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais dû m'être vengé depuis longtemps!... Et sans plus écouter le sermon qu'elle continuait à lui faire, il se représenta avec une haineuse satisfaction l'heureux moment où il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait être à l'armée.

La princesse Marie engagea son frère à rester encore vingt-quatre heures: elle était sûre, disait-elle, que son père serait malheureux de le voir partir sans s'être réconcilié avec lui. Mais il fut d'un avis contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait son départ, que son absence serait courte, et qu'il écrirait à son père.

«Adieu, André, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que les hommes ne sont jamais coupables!» Telles furent les dernières paroles de la princesse Marie.

«Cela doit sans doute être ainsi! se dit le prince André en quittant la grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destinée à être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais qui ne peut plus refaire son caractère.... Mon fils grandit, sourit à la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupé!... Et moi je me rends à l'armée... pourquoi faire? Je n'en sais rien, à moins que ce ne soit pour me battre avec l'homme que je méprise, et lui donner ainsi l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!»

Bien que les éléments qui composaient son existence fussent les mêmes qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des impressions sans lien entre elles, et isolées.

IX

Le prince André arriva à la fin de juin au quartier général. La première armée, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa un camp retranché. La seconde, qui en était séparée, disait-on, par des forces ennemies considérables, se repliait pour la rejoindre. Il régnait des deux côtés un grand mécontentement, causé par la marche générale des opérations militaires, mais il ne venait à l'idée de personne de craindre une invasion étrangère dans les gouvernements russes, et de croire que la guerre pût être portée au delà des provinces polonaises de l'Ouest.

Le prince André trouva Barclay de Tolly établi sur les bords mêmes de la Drissa, à quatre verstes de l'endroit où était l'Empereur. Comme il n'y avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux généraux et les nombreux dignitaires de la cour s'étaient emparés des meilleures habitations sur les deux rives de la rivière, sur une longueur de plus de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il annonça à Bolkonsky qu'il en référerait à Sa Majesté pour lui procurer un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son état-major. Kouraguine n'était plus à l'armée, mais à Pétersbourg, et cette nouvelle réjouit le prince André. Il fut heureux d'être délivré pour un temps des pensées que ce nom évoquait dans son âme, et de pouvoir s'abandonner en entier à l'intérêt qu'éveillait en lui la grande guerre qui commençait. Sans emploi auprès de personne, il consacra les quatre premiers jours à l'inspection du camp, dont il parvint à se former une idée exacte en s'aidant de ses propres lumières, et en questionnant ceux qui étaient capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restèrent pour lui à l'état de problème: son expérience lui avait déjà plus d'une fois démontré que les plans les plus savamment combinés et les mieux étudiés n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait bien vu à Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce jour-là, que la victoire dépend surtout de l'habileté à prévoir et à parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de l'intelligence des personnes chargées de la direction des opérations militaires. Afin de mieux éclairer cette dernière question, il ne négligea rien pour s'initier aux détails de l'administration et pour lire dans le jeu des généraux qui avaient voix au chapitre.

Pendant le séjour de l'Empereur à Vilna, l'armée avait été divisée en trois corps: le premier fut placé sous le commandement de Barclay de Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisième sous celui de Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour annonçait sa présence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait avec lui aucun état-major spécial, mais seulement l'état-major du quartier général impérial, dont le chef était le général quartier-maître prince Volkonsky, et qui était composé d'une foule de généraux, d'aides de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un grand nombre d'étrangers: par le fait, il n'existait donc pas d'état-major de l'armée. On voyait, auprès de la personne de l'Empereur, Araktchéïew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des généraux, le césarévitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld général suédois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, général aide de camp, un réfugié sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. Quoiqu'ils fussent tous attachés à Sa Majesté sans mission particulière, ils avaient cependant une telle influence, que le commandant en chef lui-même ne savait souvent de qui émanait le conseil reçu, ou l'ordre donné sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou s'ils ne faisaient que transmettre la volonté impériale, et en définitive s'il fallait, oui ou non, les écouter? Ils faisaient partie de la mise en scène générale: leur présence et celle de l'Empereur, parfaitement définies à leur point de vue, comme courtisans (et tous le deviennent dans l'intimité du Souverain), signifiaient clairement que, malgré le refus de ce dernier de prendre le titre de général en chef, le commandement des trois corps d'armée n'en était pas moins entre ses mains et son entourage représentait, par suite, son conseil immédiat et intime. Araktchéïew, le garde du corps de Sa Majesté, était également l'exécuteur, de ses volontés; Bennigsen, qui était grand propriétaire dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci que d'en faire les honneurs à son Souverain, jouissait d'une excellente réputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer à l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y était pour son plaisir personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que lui valaient ses qualités; grâce à son assurance, et à la conviction qu'il avait de ses propres mérites, Armfeld, le haineux ennemi de Napoléon, était très écouté par Alexandre; Paulucci faisait partie de la phalange, parce qu'il était hardi et décidé; les aides de camp généraux, parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce qu'après avoir imaginé et fait le plan de campagne, il était parvenu à le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'était ce dernier en réalité qui menait la guerre. Woltzogen attaché à sa personne, plein d'amour-propre, de confiance en lui-même, et d'un mépris absolu pour toutes choses, n'était qu'un théoricien de cabinet, chargé de revêtir les idées de Pfuhl d'une forme plus élégante.

En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantité d'individus en sous-ordre, russes et étrangers, dépendant de leurs chefs respectifs: les étrangers se faisaient remarquer surtout par la témérité et la variété de leurs combinaisons militaires, conséquence toute naturelle du fait de servir dans un pays qui n'était pas le leur.

Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde brillant et orgueilleux, le prince André ne tarda pas à constater l'existence de plusieurs partis qui se détachaient visiblement de la masse.

Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhérents, les théoriciens de l'art de la guerre, ceux qui croyaient à l'existence de ses lois immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; ceux-là voulaient que, conformément à cette prétendue théorie, on se repliât dans l'intérieur du pays, et considéraient la moindre infraction à ces règles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et même de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les Allemands en général, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres encore.

Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, dans l'extrême opposé, en demandant à marcher sur la Pologne, et à ne pas suivre un plan déterminé à l'avance: audacieux et entreprenant, il représentait la nationalité du pays, et n'en était par suite que plus exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commençaient à s'élever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demandé un jour à l'Empereur la faveur d'être promu au grade d'»Allemand»! Ce parti ne cessait de répéter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il était inutile de raisonner et de piquer des épingles sur les cartes, qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en déroute, ne pas le laisser pénétrer en Russie, et ne pas donner à l'armée le temps de se démoraliser.

Le troisième parti, celui qui inspirait le plus de confiance à l'Empereur, était composé de courtisans, médiateurs entre les deux premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction arrêtée, tiennent cependant à ne pas le laisser paraître. Ils prétendaient donc que la guerre contre un génie comme Bonaparte (il était redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que Pfuhl y était certainement passé maître, mais que l'étroitesse de son jugement, ce défaut habituel des théoriciens, s'opposait à ce qu'on eût en lui une confiance absolue: qu'il fallait par conséquent tenir compte aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du métier, des gens d'action, dont l'expérience était certaine, afin de réunir les avis les plus sages, pour s'en tenir à un juste milieu. Ils insistaient sur la nécessité de conserver le camp de Drissa, d'après le plan de Pfuhl, en changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armées. De cette façon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts proposés, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait également Araktchéïew, pensaient que c'était là encore la meilleure des combinaisons.

Le quatrième courant d'opinion avait à sa tête le grand-duc césarévitch, qui ne pouvait oublier son désappointement à Austerlitz, lorsque, se préparant, en tenue de parade, à s'élancer sur les Français à la tête de la garde, et à les écraser, il s'était trouvé par surprise en première ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mêlée qu'au prix des plus grands efforts. La franchise de ses appréciations et de celles de son entourage était à la fois un défaut et une qualité: redoutant Napoléon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux qu'impuissance et faiblesse, et le répétaient hautement: «Il ne résultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la défaite! Nous avons abandonné Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une chose raisonnable à faire: conclure la paix le plus tôt possible, avant d'être chassés de Pétersbourg!»

Cette opinion trouvait de l'écho dans les hautes sphères de l'armée, dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan déclaré de la paix, pour d'autres raisons d'État.

Le cinquième parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce qu'il était ministre de la guerre et général en chef: «On a beau dire, assurait-on de ce côté, c'est, malgré tout, un homme honnête et capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'étant possible qu'avec une unité de pouvoir, donnez-lui un pouvoir véritable, et vous verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si nous avons encore une armée bien organisée, une armée qui s'est repliée jusqu'à la Drissa sans subir de défaite, c'est à lui que nous en sommes redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen à sa place, car il a démontré en 1807 son incapacité.»

Le sixième groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, à son avis, n'était plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait bien obligé de l'employer: «La preuve, ajoutait-on, c'est que notre retraite de la Drissa n'était qu'une série ininterrompue de fautes et d'insuccès... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingué en 1807, à qui Napoléon lui-même a rendu justice, et aux ordres duquel on se soumettrait volontiers.»

La septième catégorie comprenait un assez grand nombre de personnes, comme il s'en rencontre toujours auprès d'un jeune empereur, des généraux et des aides de camp, passionnément attachés à l'homme plutôt qu'au Souverain, l'adorant avec sincérité et désintéressement, comme l'avait adoré Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualités et vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait à prendre en mains le commandement de l'armée, tout en le blâmant de cette défiance exagérée: «Il devait, disaient-ils, se mettre franchement à la tête des troupes, former auprès de sa personne l'état-major du commandant en chef, prendre conseil des théoriciens aussi bien que des praticiens expérimentés, et conduire lui-même au combat ses soldats, que sa seule présence exalterait jusqu'au délire!»

Le huitième parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 à 1 par rapport aux précédents, se composait de ceux qui ne désiraient particulièrement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, rester dans un camp retranché sur la Drissa ou ailleurs, leur était aussi indifférent que de se voir commandés par l'Empereur en personne, par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et essentiel était d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond d'intrigues ténébreuses et enchevêtrées qui s'agitaient au quartier impérial, leur était plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se dégager de toute responsabilité et pour plaire à l'Empereur, qu'il n'avait aucune conviction, arrêtée à l'endroit de tel ou tel projet. Un autre, désireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en passant par l'Empereur, pour la développer au conseil suivant, criait à tue-tête, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui étaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et de témoigner de son dévouement au bien général. Un troisième profitait sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours d'argent en récompense de ses loyaux services, sachant à merveille qu'on aurait plus vite fait dans les circonstances présentes de lui accorder sa requête que de la lui refuser. Le quatrième se trouvait constamment, et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le voyait toujours accablé de travail. Le cinquième, afin de se faire inviter à la table impériale, défendait ou attaquait avec violence une opinion nouvellement adoptée, en se servant d'arguments plus ou moins justes.

Ce parti n'avait en vue que d'avoir à tout prix des croix, des rangs, de l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur impériale: à peine avait-elle pris une direction, que cette population de fainéants se portait tout entière de ce côté, si bien qu'il devenait parfois difficile à l'Empereur d'agir dans un autre sens; à cause de la gravité du danger qui menaçait l'avenir et qui donnait à la situation un caractère d'agitation vague et fiévreuse, à cause de ce tourbillon de brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considérable de tous, n'ayant que ses intérêts en vue, contribua singulièrement à rendre la marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquée. Cet essaim de bourdons, se précipitant en avant dès qu'il s'agissait de débattre une nouvelle question, sans avoir même résolu la précédente, assourdissait leur monde au point d'étouffer la voix de ceux qui discutaient sérieusement et franchement.

Au moment de l'arrivée du prince André à l'armée, un neuvième parti venait de se constituer, et commençait à se faire entendre: c'était celui des hommes d'État âgés, sages, expérimentés, qui, ne partageant aucun des avis mentionnés ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se passait sous leurs yeux dans l'état-major du quartier impérial, et cherchaient un moyen de sortir de l'indécision et de la confusion générales.

Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la présence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amené avec elle cette versatilité de rapports conventionnels et incertains, commode peut-être à la cour, mais fatale assurément à l'armée. L'Empereur devait gouverner, et ne pas commander les troupes; son départ et celui de sa suite étaient la seule issue possible à cette situation, car sa présence seule entravait l'action de 80 000 hommes destinés à sa sûreté personnelle; et, à leur sens, le plus mauvais général en chef, du moment qu'il serait indépendant, vaudrait le meilleur généralissime paralysé dans sa liberté d'action par la présence et la volonté du Souverain.

Schichkow, le secrétaire d'État, l'un des membres les plus influents de ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchéïew, une lettre à l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait été accordée de discuter l'ensemble des opérations, ils l'engageaient respectueusement à retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur guerrière de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever pour la défense de la patrie, et de provoquer en lui cet élan enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la Russie, et auquel contribua jusqu'à un certain point la présence de Sa Majesté à Moscou. Le conseil, présenté sous cette forme, fut approuvé et le départ de l'Empereur décidé.

X

Cette lettre n'avait pas encore été portée à la connaissance de l'Empereur, lorsque Barclay annonça un jour au prince André, pendant le dîner, qu'il devait se rendre le même soir, à six heures, chez Bennigsen, Sa Majesté ayant témoigné le désir de le questionner en personne au sujet de la Turquie.

Dans le courant de la matinée, on avait reçu l'information complètement erronée, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoléon; ce même jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, élevé sur l'avis de Pfuhl, et regardé comme un chef-d'oeuvre, était un non-sens et pouvait causer la perte de l'armée russe.

Le prince André se présenta à l'heure indiquée chez Bennigsen, qui était logé dans une petite propriété particulière sur les bords de la Drissa; il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui raconta que celui-ci était allé une seconde fois, en compagnie du général Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, sur l'utilité desquels on commençait à avoir des doutes très sérieux.

Czernichew lisait un roman près d'une des fenêtres de la première pièce, qui avait dû servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un orgue sur lequel on avait entassé des rouleaux de tapis: dans un des coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harassé par le travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre s'ouvrait sur un salon, où l'on entendait plusieurs voix qui causaient en allemand et parfois en français. Là, sur l'ordre de l'Empereur, on avait convoqué non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas ces sortes de désignations précises), mais une simple réunion des quelques personnes qu'il désirait consulter dans ce moment critique, afin d'éclaircir certaines questions. C'étaient Armfeld le Suédois, le général aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoléon appelait le transfuge français, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'était pas un homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrière, que le prince André eut tout le loisir d'étudier à son aise, car, arrivé avant lui, il le vit entrer et s'arrêter quelques secondes à causer avec Czernichew.

Bien qu'il ne l'eût jamais rencontré, il lui sembla au premier coup d'oeil qu'il le connaissait déjà depuis longtemps: il portait, aussi mal que possible, l'uniforme de général russe, et sa personne offrait une vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une foule d'autres généraux théoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. Celui-ci toutefois avait le don particulier de réunir en lui seul tout ce qui caractérisait les autres, et d'offrir à l'analyse du prince André le spécimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, maigre, mais carré d'épaules, d'une constitution solide, avec des omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnée de rides et les yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux, lissés avec soin sur les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolées. Il avait l'air inquiet et fâché, comme s'il eût redouté tout ce qui se trouvait sur son chemin. Retenant gauchement son épée, il demanda en allemand à Czernichew où était l'Empereur. On voyait qu'il avait hâte d'en finir au plus tôt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. Il écouta, en souriant ironiquement, le récit de la visite de l'Empereur aux retranchements, qui étaient sa création, et ne put s'empêcher de grommeler entre ses dents d'une voix de basse: «Imbécile! tout sera perdu... ce sera du propre alors!» Czernichew lui présenta le prince André, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, où la guerre s'était si heureusement terminée. Pfuhl daigna à peine l'honorer d'un regard: «Cette guerre-là vous aura sans doute offert un joli exemple de tactique!» se borna-t-il à dire avec un mépris écrasant, et il se dirigea vers le salon voisin.

Pfuhl, toujours irritable, l'était encore plus ce jour-là, par suite de l'examen et de la critique dont ses fortifications étaient l'objet. Cette courte entrevue suffit au prince André, en y ajoutant ses souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idée assez juste de son caractère. Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières, qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans l'infaillibilité d'un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans une idée abstraite, telle que la science, c'est-à-dire la connaissance présumée d'une vérité certaine.

Pfuhl était en effet un adepte de la théorie du mouvement oblique, déduite par lui des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qui ne s'accordait pas avec cette théorie dans les campagnes modernes constituait, à ses yeux, des fautes si grossières, et des non-sens si monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, à son avis, mériter le nom de guerre et être un sujet d'étude.

Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui avait abouti à Iéna et à Auerstaedt, sans que l'insuccès lui eût démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à répéter, avec une ironie satisfaite: «Je disais bien que cela irait à la diable!» Pfuhl poussait si loin l'amour de la théorie, qu'il arrivait à en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!

Les quelques mots qu'il échangea avec le prince André et Czernichew à propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui prévoit un triste résultat et ne peut que le déplorer. Les houppettes de cheveux ébouriffés qui pendaient sur sa nuque, et les mèches bien lissées ramenées sur ses tempes étaient en harmonie avec l'expression de ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'où l'on entendit aussitôt s'élever sa voix forte et grondeuse.

XI

Le prince André avait eu à peine le temps de tourner les yeux d'un autre côté, que le comte Bennigsen entra précipitamment, et, le saluant d'un signe de tête, passa dans la cabine en donnant des ordres à son aide de camp. Il avait précédé l'Empereur pour prendre quelques dispositions et le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigué, et la tête inclinée en avant; on voyait qu'il écoutait avec ennui les observations que lui adressait Paulucci avec une véhémence toute particulière: il fit un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:

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