CHAPITRE III
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I
Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal, évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la compromettre par sa conduite.
Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais... alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, voire même un peu graisseuse.
Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts; sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car, aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.
Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»
Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!
N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral? N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux, et donné la liberté à ses paysans?
Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant, et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.
Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en étaient sortis sans cheveux et sans dents.
Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il, c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!... Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi, cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.
Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites nouvelles du jour.
«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures, l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre, cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans toutes les distractions imaginables.
Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.
Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face à face avec elle!»
II
Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de l'opposition moscovite.
Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti. Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue, sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison, mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence. On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou, elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements, et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir; l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois, son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère, répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa part pour la chagriner.
Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard, lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:
«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée par la colère et par les sanglots.
Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître, présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur l'heure:
«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité, son premier mouvement de révolte.
III
Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même en égal et en ami.
Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir régulièrement deux fois par semaine.
Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait remise à la princesse Marie.
Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre, s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher. La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon, d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se passait dans le cabinet.
La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard, en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:
«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et il referma la porte avec fureur.
Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»
Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle, lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?... Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons. Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria: «Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son appartement.
Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au salon.
Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa qualité de jeune homme à marier.
La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les reliques du prince Nicolas Andréïévitch.
—Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le général gouverneur.
Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais, répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation. Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de l'Empereur.
On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les puissances de l'Europe:
«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent; Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle personne n'osait s'engager.
«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory à Bogoutcharovo!
—Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.
—J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.
Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:
«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!
—Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le sens et la portée de sa critique.
—Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»
La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:
«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?
—Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.
—Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante, elle feignit d'ignorer sa présence.»
Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était donc possible!
«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que personne ne se risqua à réfuter.
Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également de lui.
Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa, avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait s'engager:
«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie, comme il l'a fait en 1807.
—Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince? demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres, contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues, et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait bien vite allé à tous les diables!»
Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait à la boutade de son convive:
«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui tendant la main.
—Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se levèrent également.
IV
La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa troisième visite.
Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle le chapeau à la main:
«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
—Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il n'avait rien remarqué.
Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait doucement en regardant dans le vague:
«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
—Quel jeune homme?
—Droubetzkoï.
—Non, depuis peu....
—Vous plaît-il?
—Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question? répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.
—Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher d'y trouver une riche fiancée.
—Vous l'avez remarqué?
—Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une! Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il est très assidu auprès d'elle.
—Il y va donc beaucoup?
—Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès de Mlle Karaguine.
—Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!
—L'épouseriez-vous? continua ce dernier.
—Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre fille, qui avait des larmes dans la voix.—Il est si dur, si dur d'aimer et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?
—Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
—Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»
La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de brouiller le père et le fils.
«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
—Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant allusion au vieux prince.
La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais voulu savoir...»
Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse Marie attendait de lui un mot de blâme.
«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous le dire.»
La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en plus:
«Est-elle intelligente?»
Pierre réfléchit:
«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, car elle est la séduction même, et rien de plus.
—Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
—Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.
Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.
V
Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au hasard.
Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mît une manière d'être toute particulière.
Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.
Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.
Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées et de poésies sur des sujets graves et solennels.
Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:
«La mort est secourable et la mort est tranquille....
«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»
Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:
«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»
Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par cette stance:
«Aliment préféré d'une âme trop sensible, Toi, sans qui le bonheur me serait impossible, Tendre mélancolie, ah! viens me consoler, Viens calmer les tourments de ma sombre retraite, Et mêle une douceur secrète À ces pleurs que je sens couler[13].»
Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.
Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.
«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! disait-elle à la mère.—Toujours charmante et mélancolique, cette chère Julie, disait-elle à la fille.—Ah, mon ami, comme je me suis attachée à Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»
Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion de Mme Karaguine.
Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur, bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une bienveillance des plus marquées.
«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je l'aime tant!... qu'en penses-tu?»
L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris. Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ. Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée, lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant, lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure, firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au plus tôt leur brillant mariage.
VI
Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, qu'il ne comptait pas faire un long séjour.
Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses quatre fils servaient à l'armée.
L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève, disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête, elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons, ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.
Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:
«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,... à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon.
«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière, quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.
Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna embrassa chacun à tour de rôle:
«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain? continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la «Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? ajouta-t-elle en reprenant son air sévère.
—Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.
—Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna, en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa filleule.
Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point: on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées, Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part:
«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta faveur... et tout ira bien!»
Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle, ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les autres?
«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton: «belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce pas mieux ainsi?
—Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur.
VII
Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!»
À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion, s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise. Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle.
«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas d'ici, je reviendrai la chercher.»
Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule, blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet de coton sur la tête.
«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin, que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie, debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites, sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs dispositions à une mutuelle antipathie.
Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon, elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et murmura:
«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...» Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de son hésitation.
«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,» dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle.
Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle, lui baisait les cheveux.
«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça passera!
—Mais si tu savais, quelle humiliation!
—N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... embrasse-moi!»
Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie.
«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...» Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude.
VIII
Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur avait procuré une loge.
Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur.
«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace, retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en jouant avec un éventail.
Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes closes.
«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le «capeldiener[15]«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette impression.
Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps, attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de Russie!
Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en chiffonnant machinalement l'affiche.
«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit Sonia.
—Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte.
—Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête!
—Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout de suite.
—Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.
Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles; derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant les Rostow.
«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me sont tous indifférents!»
Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint plus poignant. Elle se détourna brusquement.
«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa chambre.
Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son ex-adorateur.
«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine, il avait complètement disparu!
—Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!»
Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe.
Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature, lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui connaissait toute la ville, se pencha vers elle.
«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il.... Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici?
—Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant Natacha avec attention.
Le comte Ilia Andréïévitch se rassit.
«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha.
—Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne de passion pour elle.»
L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple.
IX
Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle, et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît, un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements.
Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs! Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène, souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes, les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas, par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur Hélène et la chatouiller dans le dos?»
Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine. La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.
Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant, et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine:
«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres traitaient avec une envieuse déférence.
«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont beaux tous deux!»
Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante.
Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et rentrer tour à tour.
Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui paraissait simple et naturel.
La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se mit à sourire comme elle, en parlant à Boris.
La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait.
Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow, fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître.
Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs, sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous, et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais, heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises ces épisodes touchants et variés.
Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir subjugué à ce point.
La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient lui présenter leurs hommages:
«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute la ville en parle, et je ne les connais pas encore.»
Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir.
«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène; quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé: à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa loge.
Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairé a giorno, dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante. La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats. À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait.
«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène.
—Oh oui!» répondit Natacha.
X
La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger:
«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui inspira aucune crainte.
Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation.
«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?» murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel, semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort aise!»
Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.
«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose: je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.»
Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui.
Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié!
Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire, Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture, les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et lui souriait.
À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha, sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?»
Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.
«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle, et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?» Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait, que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui avait serré le bras.
XI
Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé par ses créanciers.
Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou Julie Karaguine.
Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le moindre reçu.
Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices, pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans auparavant, l'avait forcé à épouser fille.
Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père, moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire.
Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait, pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple de recevoir et de ne jamais rembourser.
Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil, incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins, et portait haut la tête avec une conscience tranquille.
La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé!»—«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup amusé!»
Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait, après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.
Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude, presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté étrangère.
Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux: ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes.
«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit Dologhow.
—Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole. Qu'en penses-tu?
—Attends plutôt qu'elle soit mariée...»
—Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête tout de suite.
—Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit Dologhow en faisant allusion à son mariage.
—C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur.
XII
Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince; Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!
Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas cela... c'est se donner trop d'aises!»
Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou un petit cochon de lait.