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La guerre et la paix, Tome II

CHAPITRE PREMIER (continued 2)

Reading edition

XVI

Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: «Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à se former pour la danse.

On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. «Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer.

Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère, elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées.

Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant.

Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour.

Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur exemple.

Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées.

Pierre s'approcha de lui en ce moment:

«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune comtesse Rostow.

—Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,» ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de la comtesse.

«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.

—J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky. Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux, reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,» semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha, ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait en être ainsi.

Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.

XVII

Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre.

Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait, toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser, elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du prince André:

«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, n'est-ce-pas, et...»

Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure avec elle.

«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia! «Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son corsage.

À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle possible?

«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur!

Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir.

Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui donner un peu de son superflu:

«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?»

Pierre sourit machinalement et répondit au hasard:

«Oui, j'en suis bien aise.»

Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent devaient être heureux.

XVIII

Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail.

Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer; aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère grandiose dans notre histoire.»

Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le rendrait plus heureux ou meilleur.

Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince André.

Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée de zakouska[2]. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle.

«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky: «Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot d'affaires!...» et il se reprit à rire.

Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel qu'il était, et ne se laissait plus séduire.

La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle, tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer. Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis. Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant, tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente. Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et, Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle, sans nouvel incident.

Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau. Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la gaieté.

Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André.

On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques secondes.

Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince André s'approcha de son hôte pour prendre congé.

«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.

—J'ai promis ma soirée.»

Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là dans ses oreilles.

Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté, parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile!

XIX

Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable impression.

Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.»

Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.

Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la fois.

À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.

Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches? Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!»

XX

Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:

«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte, ajouta-t-il en souriant.

—Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres.

—Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg, comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.»

Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours.

La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait, malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme. Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter l'invitation.

«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; ainsi je compte sur vous.»

Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes en avance sur l'heure indiquée.

Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs, attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années, mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu? Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir ses devoirs.»

Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme, car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout, aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux égoïstes.

Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui appliqua un baiser bien au milieu des lèvres.

«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt? dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées.

—Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout vivre pour la société!

—La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.»

Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait.

On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite.

«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.

—Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de choses sérieuses, et...»

Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à entretenir de leur mieux leur invité.

Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée, bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes les réunions du même genre.

Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg. Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités. Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste, semblable en tous points à toutes les autres soirées.

XXI

Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que cela veut dire?» se demanda-t-il.

La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha du bal!

Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il, et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier son propre malheur.

Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui. Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de son ami.

«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince?

—Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins une femme plaît, plus elle est fidèle.

—Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris, soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?

—Oui, je le connais.

—Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha?

—Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant écarlate.

—Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas?

—Oh! sans contredit,» répondit le prince André.

Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart.

«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il avait jeté sur Natacha.

—Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha.

Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée, reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès: les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions: une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant. Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis, et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!

XXII

Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez les Rostow; il y dîna et y passa la soirée.

Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider.

Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle:

«Eh bien? lui dit-elle tout bas.

—Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes, couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?

—Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.

—Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu prévoir cela?»

Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce bonheur étrange et en réalité si inattendu:

«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de tout particulier.

—Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André sur l'album de sa fille.

—Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf?

—Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans le ciel.

—Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et d'émotion.

Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son amour et de sa résolution d'épouser Natacha.

Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir, après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra inopinément chez lui.

«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie.

Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant lui:

«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!»

Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa lourde personne, sur le canapé à côté du prince André:

—De Natacha Rostow? Est-ce cela?

—Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas: aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien!

—Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!

—Mais elle?

—Elle vous aime.

—Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant dans les yeux.

—Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit.

—Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur.

—Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.»

Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme, son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète; il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout entier et dont il n'était plus le maître:

«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière, l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et les ténèbres....

—Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.

—Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis!

—Oui, oh oui!»

Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de plus en plus sombre et désolé.

XXIII

Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son père, il partit le lendemain même pour la campagne.

Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui, s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant, quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui; troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion, ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa pensée et se décida à se soumettre à sa volonté.

Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée de se déclarer.

Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre aussi avait disparu.

À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir, errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et augmenta l'intensité de sa déception.

Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis redevenue tranquille... je suis calme!»

Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis, semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle en fit aussitôt l'expérience.

La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace qu'elle regardait encore. C'était lui! Elle en était sûre, quoique les portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se rapprochaient.

Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman, Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille, il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications.

«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais, ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer avec vous, comtesse?»

Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle.

Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait se décider!

«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère.

Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et effaré..., et elle sortit.

«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.»

La comtesse rougit et resta un moment sans répondre.

«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras... votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui doit décider.

—Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...?

—Oui!» et la comtesse lui tendit la main.

Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant une certaine crainte.

«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle.

—Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce que je tenais à vous dire.

—Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un peu long!

—Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir.

—Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille. Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à son cou:

«Eh bien, maman, qu'y a-t-il?

—Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton qui lui parut sévère.... Va!»

Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, qui s'enfuyait, elle, avec joie!

Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André. «Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui, tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince André s'avança vers elle, les yeux baissés:

«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je espérer?...»

Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à exprimer ce que l'on sent?»

Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa.

«M'aimez-vous? lui demanda-t-il.

—Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots.

«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?

—Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes.

Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.

Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en continuant à plonger ses regards dans les siens.

«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... Mais que m'a-t-il demandé?»

«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.

—Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-même.»

Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles.

«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un autre!» Et il s'efforça de sourire.

Natacha l'interrompit:

«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.

—Le délai d'une année... poursuivit-il.

—Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?» Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir.

«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes. J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment et bénirent les deux fiancés.

XXIV

Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et plusieurs autres phénomènes de même importance.

Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête. Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait pas avec eux.

«Pourquoi? lui dit-elle effrayée.

—Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis....

—Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.»

Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre, l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour, avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois, dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi.

La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se mirent à jouer aux échecs.

«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui?

—Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha, qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes sur sa distraction proverbiale.

—Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance. C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,—et le prince André prit un ton grave,—promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous arrive pendant mon absence....

—Que peut-il arriver?

—En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie, pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un coeur d'or!»

Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?»

Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une nouvelle physionomie morale.

XXV

La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.

Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout, avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait sans se plaindre!

Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux mécontents, elle n'en sut pas davantage.

Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue:

«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah! chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles, continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu, malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela, chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes les circonstances de notre vie.

«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français. Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie, mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage, par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange; la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille. Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.

«Marie.»

XXVI

La princesse Marie reçut dans le courant de l'été une lettre de son frère, datée de Suisse; André lui faisait part de la nouvelle imprévue et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette lettre respirait l'amour le plus exalté et témoignait la confiance la plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait n'avoir jamais aimé comme il aimait à présent, n'avoir jamais compris la vie jusque-là, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un mystère de ses intentions, lors de son séjour à Lissy-Gory, bien qu'il en eût parlé à son père; mais il avait craint, disait-il, de la voir user trop tôt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son consentement, car dans ce cas l'irritation causée pas ses tentatives infructueuses serait inévitablement retombée de tout son poids sur elle seule.

«La chose à cette époque, écrivait-il, n'était pas encore aussi mûrement décidée que maintenant, car mon père m'avait fixé le terme d'un an; six mois se sont écoulés, et ma décision reste inébranlable. Si les médecins et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprès de vous, mais mon retour est remis à trois mois. Tu connais les rapports qui existent entre mon père et moi. Je ne lui demande rien, j'ai été et serai toujours indépendant, mais agir contrairement à sa volonté, mériter par là sa colère lorsqu'il lui reste peut-être si peu de temps à vivre, m'enlèverait la moitié de mon bonheur. Je lui écris de nouveau; choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptée, ce qu'il en pense, et s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.»

Après bien des hésitations et bien des prières au bon Dieu, la princesse Marie fit ce qu'il lui demandait.

«Écris à ton frère, lui répondit son père après avoir pris connaissance de la lettre et sans se fâcher, qu'il patiente jusqu'à ma mort... ce ne sera pas long, et cela lui déliera les mains!»

La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en haussant la voix:

«Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parenté, ma foi! Sont-ils des gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mère à donner à Nicolouchka! Écris-lui de l'épouser demain s'il en a tellement envie, et moi j'épouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi... de belle-mère! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu déménageras chez lui... à la grâce de Dieu, par la gelée, par la gelée!...»

Il ne fut plus jamais question de ce sujet après cette violente sortie, mais le dépit causé par la faiblesse de son fils se trahissait à tout moment dans les relations du père avec sa fille; un nouveau thème d'inépuisables plaisanteries s'était ajouté aux anciens: le thème de la belle-mère et de son penchant personnel pour la jeune Française.

«Pourquoi ne l'épouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une charmante princesse!...»

Et Marie s'aperçut enfin avec stupeur que les attentions de son père envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractère, et qu'il trouvait du plaisir à passer de longues heures auprès d'elle. Elle rendit compte à son frère du triste résultat de sa démarche, en lui faisant toutefois espérer qu'elle réussirait à obtenir le consentement du vieux prince.

Le petit Nicolas, André et la religion étaient les seules joies, les seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans le fin fond de son coeur un rêve, une espérance mystérieuse qui la soutenait dans la vie et que les pèlerins qu'elle recevait à l'insu de son père avaient contribué à développer en elle. Plus elle vivait, plus elle étudiait la vie, et plus elle s'étonnait de l'aveuglement de ceux qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs désirs, de ceux qui souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal à la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son frère, qui avait aimé sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une autre femme, et son père s'opposer avec colère à ce choix qui lui paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et ils perdaient leur âme immortelle pour obtenir des jouissances qui passent comme un éclair. Non seulement nous ne le savons que trop par nous-mêmes, mais Jésus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, nous a démontré que la vie n'est qu'un passage, une épreuve, et cependant nous nous y acharnons après le bonheur! Personne n'a donc compris cette vérité, se disait la princesse Marie, personne, excepté ces pauvres créatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent à moi par l'escalier dérobé pour éviter mon père, non par crainte des mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne s'attacher à rien ni à personne, errer de lieu en lieu sous un nom d'emprunt, vêtu de la bure du pèlerin, ne point faire de mal, mais prier, prier toujours pour ceux qui persécutent comme pour ceux qui protègent: voilà le vrai, voilà la vie dans sa plus haute acception!

Parmi les femmes vouées à cette existence errante, il y en avait une qui inspirait à la princesse Marie un intérêt tout particulier. C'était une certaine Fédociouchka, petite, grêlée, âgée de cinquante ans environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait un cilice. Un soir que, à la faible lueur de la lampe des images, elle écoutait le récit des pérégrinations de sa protégée, la pensée que celle-ci avait seule trouvé la véritable voie s'empara si violemment de la princesse Marie, qu'elle résolut au fond de son coeur de suivre son exemple. Longtemps après le départ de Fédociouchka, elle resta plongée dans ses réflexions et décida, malgré l'étrangeté de cette résolution, qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce désir à son confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, prétextant un cadeau à faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit à elle-même le costume complet, la chemise de bure, les chaussures nattées, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrêtée devant la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait souvent, avec hésitation, si le moment n'était pas déjà venu mettre son projet à exécution.

Que de fois elle avait été tentée de tout abandonner et de s'enfuir avec ces femmes, dont les récits naïfs, répétés machinalement et à satiété, avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un sens profond et mystérieux! Elle se voyait déjà cheminant avec Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs!

«Je m'arrêterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de m'attacher à un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi jusqu'à ce que mes pieds se refusent à me porter; alors je me coucherai pour mourir n'importe où, et je trouverai enfin ce refuge de paix où il n'y a ni douleur ni regrets, où règnent la joie et la béatitude éternelles!»

Mais, à la vue de son père et de l'enfant, ses résolutions faiblissaient, et, versant en secret des larmes amères, elle s'accusait d'être une grande pécheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.

Notes in this chapter

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