La Duchesse Bleue (RÉCIT D'UN PEINTRE) (continued 5)
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Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre angle isolé, comme deux parias,—douloureux tête-à-tête et qui fut bien court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille. Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.
—«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant: «Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»
—«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.
—«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!... On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»
Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux. Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux, au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:
—«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...»
—«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?» demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le monde. Mme de Bonnivet fera bien des jalouses.»
—«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de la Duchesse Bleue avec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments. D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle. Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»
—«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons plus tôt...»
—«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus vite...»
Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil, prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle pas capable si Mme de Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de coquetterie Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux inoubliables humiliations:—l'insultant héroïsme de l'appartement et le renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui pardonner après le supplice,—à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle, l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à l'homme qui l'a initiée à la complète ivresse. Elle agit pourtant au cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée était assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir senti, pour équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place, rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté où elle se tenait rieuse avec Jacques,—arrêté ici par Machault, plus loin par Miraut, plus loin par Bonnivet.
—«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le premier.
—«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?»
—«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»
J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés? Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela, ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai, assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère, ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de Mme de Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne, comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller, et sur un ton d'imperceptible raillerie:
—«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé l'autre soir...»
—«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»
O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane, qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte, l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à l'auteur d'un Ecce Homo: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle, en disant assez haut pour que je l'entendisse:
—«A tout auteur, tout honneur!...»
Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes presque tous debout, l'établissement graduel du silence,—puis, au milieu d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques, de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand, cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:
Un papillon couleur de flamme, Ailes ouvertes, s'est posé Sur le frais calice rosé D'une fleur dont il suce l'âme. Puis l'oublieux reprend son vol... Et la pauvre fleur délaissée, Se penche et va mourir, bercée Par la chanson du rossignol...
et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit aussi et que je lui avais copié. Cher Claude! Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de son âme malade servirait un jour à traduire un désespoir causé par un des confrères qui l'ont décidément fait oublier? Et que Camille était belle, tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient pour moi tant d'émouvants souvenirs de la douleur de mon ami mort,—cette douleur mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident:
Que de vers je t'ai faits, que tu n'as jamais lus! Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées, Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus! Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus! Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées! Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?... Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus! Sans doute j'aurais dû te révéler le drame Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme. Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi? Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...» Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi. Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie.
Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, brusquement, avec une gaminerie qui pour une seconde me rassura, elle commença de faire ces imitations toujours ignobles comme la vulgarité. La divine Julia Bartet, ce Tanagra souffrant et si finement vibrant d'Antigone, la souple et poignante Réjane de Germinie Lacerteux, la pathétique Jane Hading de Sapho, la mutine Jeanne Granier et la tragique Marthe Brandès furent tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique qui attestait une étude du jeu de ces rares artistes, profonde jusqu'à la science, et cette espièglerie de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à ce qu'ayant annoncé Sarah Bernhardt dans Phèdre, un frisson me courut par tout le corps. Elle commençait:
«... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui? Mon époux va paraître et mon fils avec lui...»
Tout d'un coup, je me rappelai Adrienne Lecouvreur, et cette scène où la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille, comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude, avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention, et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable:
«Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés, L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés...»
Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène, avec le geste dénonciateur qui est dans Adrienne. Son bras se dirigeait vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots irréparables:
«... Je sais mes perfidies, Œnone, et ne suis pas de ces femmes hardies Qui goûtant dans le crime une honteuse paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais...»
X
J'ai bien souvent vu représenter Adrienne Lecouvreur depuis cette soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé naturel le mouvement indiqué par le livret,—je viens d'avoir la curiosité de le consulter—:«Adrienne a continué de s'avancer vers la princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces mouvements, se lèvent comme effrayés...» C'était, sans aucun doute, ce même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement, résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à ces minutes où mon cœur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le salon connaissaient sans doute Adrienne Lecouvreur, sinon comme moi, au moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve:
«Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre! Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?...»
Et, mécaniquement aussi, les intonations de Sarah lui revenaient pour achever:
«Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux...»
Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus flatteur murmure, de discrets bravos d'amateurs mondains devant la perfection d'un tour de force remarquablement exécuté, des: «C'est étonnant de vérité!... En fermant les yeux, on croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent comme cela!...» Mme de Bonnivet qui avait été la première à battre des mains, s'était levée, et elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec un sourire dont l'amabilité faisait la souveraine insolence:
—«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et je vous suis bien, bien reconnaissante... N'est-ce pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous donner le bras à Mlle Favier pour la conduire au buffet?...»
Certes, je ne suis pas suspect de sympathie pour l'audacieuse femme dont l'abominable coquetterie avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à cette étonnante algarade. Mais je dois lui rendre la justice qu'elle eut vraiment grand air pour réduire ainsi à néant la vengeance de Camille. Je l'entendis distinctement prononcer cette phrase, malgré le brouhaha des conversations reprises de toutes parts et à travers le bruit des chaises et des fauteuils subitement déplacés, et je vis Camille la regarder d'un regard de somnambule et donner, en effet, son bras à Jacques avec une passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé ce qu'elle avait osé et de se retrouver ainsi, sans qu'il se fût rien passé, la laissait incapable de répondre, de sentir, de penser. Elle était comme un meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un coup de pistolet sur son ennemi, aurait vu la balle s'aplatir contre ce front détesté et retomber sans même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait pas, je n'avais pas non plus, l'esprit assez libre pour apercevoir, dans ce qui se passait, une preuve entre mille qu'une irréductible différence sépare la vie représentée sur les planches de la vie réellement vécue. Elle était en proie à une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par cet étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, presque tout de suite, par des accès d'un rire à demi convulsif qui me firent trop de mal. Je m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se trouvait avec Jacques, entourée des hommes qui la connaissaient et qui lui faisaient des compliments. Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le front de celui-ci, rouge, avec sa veine gonflée, ses yeux flamboyants et clairs à la fois, le frémissement de tout son être, me rendirent du coup la peur que j'avais eue quelques minutes plus tôt. Si, pour le reste des spectateurs, l'insulte jetée en face à la femme du monde par la comédienne avait passé inaperçue,—faute des quelques données sur le rôle de Jacques entre ses deux maîtresses qui la rendaient intelligible—le mari, lui, l'avait sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa force de domination pour dévorer cet affront comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter Senneterre, dont la volubilité démontrait que, lui aussi, avait deviné la signification vraie de la scène jouée par Camille et qu'il suait d'épouvante à la pensée que Bonnivet l'avait devinée aussi. Ce dernier caressait sa moustache de sa main droite avec un geste automatique, tandis qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, j'en eus l'impression, les ongles jusqu'au sang dans la poitrine. Je ne fus pas le seul à sentir que cet homme était en fureur, ni à remarquer son front, ses yeux, son geste, ces signes trop évidents pour un portraitiste d'une formidable tempête morale. Je vis le groupe d'habits noirs auprès duquel je me trouvais, s'écarter pour laisser la place à Mme de Bonnivet, qui s'approcha de son mari. De même qu'elle avait trouvé un sourire de suprême mépris, tout à l'heure, pour féliciter la petite Favier et répondre à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte d'une implacable indifférence, elle trouvait un sourire à ce moment-là, de tendresse et d'intimité, pour répondre aux soupçons qu'elle devinait chez son mari. Elle lui apportait, dans cet affectueux et gracieux sourire, une preuve indiscutable de sa bonne conscience. Il fallait à cet homme, et à cette seconde même, la sensation de sa présence, elle l'avait compris, et que la réalité physique de sa voix, de son regard, de son souffle, l'évidence aussi de sa tranquillité, imposerait au jaloux une suggestion de calme. Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette blanche, les yeux clairs, d'une clarté gaie, un demi-sourire sur sa jolie bouche, éventant son visage fin d'un petit mouvement doux avec un éventail qui soulevait à peine l'or de ses cheveux sur son front insoucieux, elle marchait vers lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à cette approche la physionomie du malheureux se détendre, tandis que Bressoré qui me connaît depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler à l'oreille:
—«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites donc, La Croix, vous qui êtes l'ami de Favier, j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que sa façon de se conduire ce soir?... Comment! voilà une maison où l'on nous reçoit comme des gens du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne à cause de Molan, elle va se comporter comme la dernière des grues et lui servir le coup d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je l'ai vue venir, allez, et j'en ai eu la chemise mouillée... Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais ça aurait pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais eue, moi, je vous en fais juge?... Et puis, si le public n'y a vu que du feu, le mari et la femme ont très bien compris... Je vous le répète, voilà une maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, des petites représentations à domicile. Franchement, mettez-vous à leur place.... Non. Ça ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus bourgeois qu'un autre et j'ai eu mes toquades, moi aussi, mais pas en cabot, en gentleman...»
La plainte comique du vieux comédien en train de trembler pour son invitation mondaine mettait une note bouffonne dans cette aventure. J'en ris encore après tant de jours. Je rassurai de mon mieux l'excellent homme en lui affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs, convaincre un personnage de cette finesse.—Serait-il beau à peindre, avec son œil bleu, mobile et perçant dans son masque glabre, sur lequel semble coller et flotter à la fois une inarrachable grimace! Il a eu tant de bonnes fortunes et de si étonnantes, que son coup d'œil, sur les dessous vrais de la vie, égale celui d'un grand diplomate. Ses innombrables maîtresses l'ont si bien renseigné sur les tenants et les aboutissants de tout le haut et demi-monde parisien qu'il n'est plus jamais la dupe de rien ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à mes protestations, et il me répondit avec la familiarité inhérente à sa profession, malgré les principes de tenue qu'il venait de professer avec une espèce de solennité:
—«Vous savez, mon petit La Croix, je suis très bon garçon, et je veux bien avoir l'air de croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir, mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez ma fiole et vous auriez fortement raison!...»
Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur et moi, dans un coin du salon, près de la porte du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, et que le mieux était de l'attendre au dehors, afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun événement ne surgissait à la traverse, j'étais bien sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se tirer définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais bien sûr qu'il ne viendrait pas de Jacques. Je connaissais son empire sur lui-même. Il ne se trahirait point. Je savais que les éclats comme celui qu'avait osé Camille sont immédiatement suivis d'une crise de prostration, et je ne doutais pas qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant, comme une bête assommée. Senneterre et Bressoré, les deux autres témoins qui avaient compris tous les dessous de cette scène, n'étaient pas non plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. L'un, à travers ses ridicules, aimait trop sincèrement Mme de Bonnivet, l'autre était trop préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi seul, mon énervement pouvait trahir que j'en savais trop long. Je me glissais donc du côté de l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis saisi par la main. C'était Molan qui me dit d'une voix saccadée:
—«Nous allons partir ensemble. J'ai à te parler...»
—«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.
—«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»
Nous avions descendu l'escalier sans échanger une parole. Nous passâmes nos manteaux sans en échanger davantage, sous le regard impersonnel des valets de pied. Ce fut seulement sur le trottoir que Jacques me dit, en me serrant le bras avec une force qui me prouvait sa colère.
—«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu ce qu'a osé me faire cette infâme cabotine?...»
—«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. «Franchement, vous l'aviez bien mérité, Mme de Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu de conséquences et que personne ne s'est aperçu de ses intentions!...»
—«Personne? Et Mme de Bonnivet, tu la prends pour une dinde? Et son mari? Tu crois qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille savait des jalousies de cet homme, après le danger qu'elle m'avait vu courir, c'est une infamie, te dis-je, une abomination. Mais je lui apprendrai que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» continua-t-il avec une violence croissante. En proférant cette menace, je vis qu'il se tournait du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins par le bras à mon tour en lui demandant:
—«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui faire une scène?...»
—«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, celui qu'elle prend pour ces sorties du soir... C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... J'arrêterai sa voiture... Je veux qu'elle ait son paquet, là, tout de suite.»
—«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je en me mettant devant lui, et lui parlant bas cependant. J'appréhendais maintenant la curiosité de tous ces grands diables de cochers, assis sur leurs sièges, dans la longue file des véhicules.
—«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, et, juste à ce moment, le concierge de l'hôtel jetait dans la rue un nom qui arracha un éclat de rire à Molan, celui de Camille elle-même.
—«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si tu n'as pas le moindre égard pour Camille, pense à Mme de Bonnivet!...»
—«Tu as raison», répondit-il, après un silence, «je me dominerai. Mais il faut que je lui parle, il le faut... Je monterai dans la voiture avec elle, voilà tout...»
—«Et si elle ne veut pas?...»
—«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu vas voir...»
Un coupé s'était détaché de la file pendant que nous parlions,—mesquine roulotte de remise prise au rabais chez un loueur de quartier. Sa médiocrité contrastait singulièrement avec les autres équipages, dont les chevaux piaffaient dans la longue rue. Le temps que cette voiture mit à entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. Si mon camarade se permettait de manquer à Camille, maintenant, j'étais décidé à tout... Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière la vitre, une forme de femme, enveloppée d'une mante à haut collet, que je reconnais trop bien. C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le reconnût, lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand la vitre s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice qui criait, le buste penché hors de la portière: «Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à monsieur que vous obéissez?» et s'adressant à moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous n'empêchez pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, «d'essayer de monter dans ma voiture, j'appelle les agents...» Les silhouettes de deux sergents de ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes de la porte, et quoique ce petit dialogue eut été bien court, déjà l'éclat des voix faisait se pencher quelques-uns des hommes assis sur les sièges des autres coupés. Devant cette menace, Jacques n'osa pas tourner la poignée de la portière sur laquelle il avait déjà mis la main. Il recula d'un pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille répétait—oublierai-je jamais de quel accent?...
—«Rue Lincoln, 23, et vite.»
—«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, et comme il demeurait immobile sur le trottoir.
—«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», répondit-il brusquement, «et elle s'est sauvée... Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas perdu. Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue Lincoln? 23? 23?...»
—«C'est une adresse qu'elle aura donnée au hasard», lui dis-je, «pour te rendre jaloux et te faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous... Elle aura crié un autre ordre au cocher, sitôt arrivée au coin de la rue...»
—«Nous pourrons toujours y aller et voir par nous-mêmes», répondit-il; «si elle a déjà pris un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras que c'est une grande coquine...»
—«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse enfant que tu as trop maltraitée et rendue folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs comme les femmes en ont, où tout sombre?... C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille, mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... C'est une fille trop fière...»
Nous étions montés, en échangeant ces quelques phrases, nous aussi, dans un fiacre qui passait, et nous roulions à notre tour dans la direction de la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant qu'une préoccupation, celle de savoir si vraiment les duretés dont Camille avait été la victime, ne l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. Les phrases qu'elle m'avait dites, lors de ma première visite au modeste logis de la rue de la Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient à la mémoire, et j'écoutais, comme dans un songe, Jacques philosopher à son habitude, soit que l'incompressible Trissotin fût réellement le plus fort en lui, soit qu'il ne voulût pas me montrer sa propre inquiétude. Les libertins de son espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère indignation, d'être remplacés auprès de la maîtresse qu'ils ont le plus froidement trahie. Ils admettent encore moins que l'on devine en eux cette rancune humiliée. Celui-ci avait donc cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de ces intelligences dressées à spéculer, qu'elles fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à travers toutes les secousses. Molan, je crois, dictera de la copie, et de la bonne, dans son agonie!...
—«Nous lui devons tout de même un curieux document, à cette drôlesse de Camille... Tu te moques, toi aussi, de la prétention des écrivains au dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans la minute même où elle s'avançait sur nous avec le fameux vers:
«Osent se faire un front?...
«Je me rendais compte que cela ne portait pas, comme elle dirait dans son jargon. L'effet ratait, là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours... Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure même, dans la grande loi du raccourci qui domine les planches. Tu me suis bien?... Pour que dans la vie une allusion de cette sorte produisît son plein résultat, il faudrait que tous les assistants fussent initiés à tous les dessous du drame dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons qu'ils le sont,—voilà ce que j'appelle un raccourci.—Le spectateur suppose toujours que les personnages en scène savent de la situation tout ce qu'il en sait lui-même... Tu me suis toujours?... Voilà le point exact qui marque la limite entre la réalité brute et la réalité transposée. Et heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. Il était content de sa théorie. «Heureusement que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi de cours d'esthétique. Elle s'est comportée comme les gens de la Commune quand ils ont voulu faire sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre plein les caveaux. Les scélérats ont fait partir l'étincelle électrique. Ils avaient oublié d'isoler le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous ferons tous, elle est retournée dans la terre,—et in pulverem reverteris... Mais que ce soit le plus tard possible et pas de la main de Pierre de Bonnivet!...»
Ce mélange de subtilité métaphysique et d'humour forcé disparut lorsque notre fiacre eut quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la rue Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière avec une nervosité plus passionnée qu'il ne convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune voiture ne stationnait dans cette rue très courte. Il aperçut deux lanternes allumées. Notre fiacre approcha encore, et nous vîmes le coupé de Camille arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce fatal numéro 23. Le coupé était vide, et le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à une de ses lanternes:
—«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», répondit-il à la question que lui posa Jacques en lui mettant un louis dans la main,—ni plus ni moins qu'un héros des romans de l'ancienne école. La fébrilité de mon camarade à cette réponse était bien grande, moins cependant que la mienne. Nous restâmes une minute à nous regarder.
—«Nous allons savoir», dit-il le premier, et il cria à notre cocher, à nous, qu'il nous arrêtât au prochain café «nous consulterons le Bottin tout simplement, et, s'il nous manque, nous irons au cercle regarder le Tout-Paris. Nous saurons alors à qui Mlle Favier demande des consolations, que tu m'avoueras rapides, et que je soupçonne antérieures à ses infortunes... Mais oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour l'amour-propre masculin, mais chaque fois qu'on a des remords d'avoir trompé une femme, on peut s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait déjà commencé...»
Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le trottoir de la rue François-Ier, où nous nous trouvions engagés, et, avant même que la voiture ne fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet parfaitement vide, que gardait un seul garçon endormi sur une banquette de moleskine rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le Bottin sur le comptoir d'où la caissière s'était absentée, et il le feuilleta d'une main qui tremblait un peu, pour me montrer, quand il les eût trouvées, les deux lignes suivantes: Lincoln (rue de) et les désignations de rigueur, puis dans la colonne: «23.—Tournade (Louis-Ernest), rentier.»
—«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il referma le Bottin, qu'il repoussa sur le comptoir, du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que je méritais mieux...»
—«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier.
—«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit, peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...»
Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir, ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain. Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte. J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche, si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cœur, comme une plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort devant la certitude, c'est, je crois, la pire forme du malheur sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet? Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi! Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être, j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques, nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive.
—«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...»
Ces mots affreux, et que je savais réels, je me les prononçais avec désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce, tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il que je l'eusse aimée sans le savoir,—sans savoir du moins combien,—pour que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice!
Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier, avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente, et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et si j'avais besoin de ses services.—Grotesque incident qui eut du moins un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme. Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle, fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui aurait pu être!
... Look in my face, my name is:—Might have been! I am also called:—No more, Too late, Fare thee well!...
—«Regarde-moi, je suis Ce qui aurait pu être!... On m'appelle aussi Jamais plus, Trop tard, Adieu.» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!—Ce qui pouvait être! Jamais plus! Trop tard! Adieu!...
Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé. J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «Elle avait déjà commencé...» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner. J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules, toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de sueur...
En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros d'Adrienne Lecouvreur, la pièce utilisée par Camille en vue de sa vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant, cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,—il était huit heures,—et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère. Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains moments, c'est encore un peu d'espérance,—au moment même où je frappais au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes tristes pressentiments.
—«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous venez voir Mademoiselle?...»
—«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite, elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre.
—«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre... Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de soi...»
—«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...»
—«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la petite»,—comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cœur. Une fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi, une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première robe longue,—et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue, finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille, Camille, Camille!...»
Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ du logis jetait sa mère.
—«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...»
C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du romanesque le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt une fille,—tout court. Sa fierté même,—cette jolie et vibrante fierté pour laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.—Au sortir de la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais de trop bien comprendre mon pauvre cœur: partir, retourner soit en Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme, blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui, pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis, rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main. Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué, par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son vrai caractère dans ces minutes-là. Pour ma part, j'éprouvai à retrouver ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis avec une véritable explosion d'outrages:
—«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors. Nous savons où. Voilà l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu, un crime de jouer avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as conduit celui-là...»
—«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour: «Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit. Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire d'hier au soir vaut toutes les miennes...»
—«Ah! la scène d'Adrienne!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte? T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute sa vie...»
—«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis, après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce pas?...»
—«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...» répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me répondre en ricanant:
—«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre, qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...»
—«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle. Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre enfant, parce qu'elle...»
—«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme, d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot, et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes, qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et comme elles veulent,—tu m'entends?—on a de ces grotesques sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cœur. Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me réussit!... J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va congédier... Écoute encore:—«Vous avez la migraine?» lui demandai-je.—«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:—«Vous en avez de l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui avait faite Camille!...»
—«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine. «Entre nous, tu ne l'avais pas volé...»
—«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame, moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en cabotine, moi en homme de lettres,—elle a osé se servir de ces mots!—et que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,—elle a osé me dire cela encore,—oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part, tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle insistait:—«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux, et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce moment-là, j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de mari, en ce moment-là:—Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a empêché... Et me voici...»
—«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je, tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à toi, que diable!...»
—«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute, son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...»
—«Moi?» répondis-je, «comment?»
—«En allant de ce pas chez Camille,» me dit-il, et, comme je faisais un geste, il insista: «Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première au Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je veux assister à cette représentation avec elle, en tête-à-tête, as-tu compris? Mme de Bonnivet doit y être. Je veux que la gueuse me voie avec la petite Favier, qu'elle constate que nous sommes remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal dans son amour-propre. C'est le seul point où je peux l'atteindre! Ah! elle est convaincue que je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai le cœur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, devant ses yeux de pintade riche, la preuve qu'elle n'aura pas plus compté dans notre vie, à Camille et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une allumette avec laquelle il venait d'allumer sa cigarette «et il faudra bien qu'elle se dise: «Cet homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, elle ne peut pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à moi, la coquine, que je l'aie tenue là, dans un lit... Comme cela venge de penser qu'une femme ne peut tout de même jamais, jamais effacer cela!...»
Cette atroce explosion de mauvais sentiments avait rendu sinistre le visage de ce garçon qui passe, non sans raison, pour un joli homme, et qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il était hideux à cette minute, où il justifiait d'une manière saisissante les théories habituelles à mon pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le fond des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant amour à base de cruauté m'a toujours répugné si profondément, qu'il me fut impossible de plaindre Jacques, quoique je le sentisse aussi malheureux qu'il est capable de l'être. D'ailleurs, je voyais nettement l'inutilité absolue de la démarche que me demandait l'amant congédié. Le caractère de Mme de Bonnivet s'éclairait pour moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses subtiles prétentions à la rouerie, mon camarade avait été, vis-à-vis de cette femme, ce que sera toujours le plus corrompu des écrivains devant une créature vraiment scélérate et qui ne fait pas de dilettantisme avec la dépravation: un enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice, aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette s'était amusée à saccager le bonheur de la petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les sentiments des autres. Elle avait vu clair dans le cœur de Molan. Elle avait manœuvré de manière à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, et, au moment voulu, elle le mettait à la porte, cette besogne faite, avec la seule volupté qu'elle pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le théoricien de toutes les dépravations parisiennes, s'était laissé acculer à cette petite exécution sans rien deviner. Maintenant, il écumait de rage impuissante contre cette maîtresse qui avait joué avec lui tant que ce jeu avait convenu à son despotisme et à son ennui, à son sadisme moral aussi,—car son mot était juste, et il y a de cette perversité dans toutes les femmes froides qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, rien qui pût prouver leur liaison. Non. Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche qu'il me demandait. Le seul service à lui rendre était de l'arracher à tout rapport avec cette redoutable femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau la malheureuse actrice à cette besogne m'eût paru la misère des misères, et je le lui dis, en prenant texte de son outrageant rappel de possession physique:
—«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, car, pour l'autre, tu oublies où en sont tes rapports avec Camille...»
—«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le plus étonnant que son égoïsme eût jamais proféré en ma présence «mais puisque je lui pardonne le Tournade de cette nuit!...»
—«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te le pardonne peut-être pas...»
—«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à y aller et à lui demander pour moi dix minutes d'entretien ici. Tu verras si elle te les refuse.—Allons, fais cela pour moi... et pour elle!...»
—«Non, et non,» finis-je par lui répondre avec la brutalité d'une véritable indignation qui lui fit hausser de nouveau les épaules et prendre son chapeau en me disant:
—«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»
—«Mais où cela?» lui demandai-je.
—«Où elle est,» me répondit-il.
—«Chez Tournade?...»
—«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille, d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...»
Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le cœur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce moment, la voix de Camille Favier!
—«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos malles prêtes dans l'antichambre...»
—«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus follement chère.
—«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.
—«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était assise, le front dans sa main, et elle reprit:
—«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...»
—«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant mon départ...»
—«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»
Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit la main en me disant:
—«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux... Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi, n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous, puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...»
Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser. Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.
XI
... Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon cœur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie suggestive—comme on dit dans le style d'aujourd'hui,—m'a seule décidé à écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue vers le désespoir et le reste,—sans essayer de l'empêcher. Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant une demi-semaine,—du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser, tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale d'un de ses héros «tout se passa simplement, convenablement...» J'ai su ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un, comme disait encore Molan,—que le dit Molan lui-même publiait un recueil de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,—qu'un cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de course, et de trois,—enfin, que l'on remarquait, à un five o'clock très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet, et de quatre,—toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements. Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette extraordinaire Invention de la Sainte-Croix? Et maintenant je me préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne citait toujours, celle-là, cette exclamation de Bolivar mourant, si poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli une besogne plus utile? Alors, quoi?...
Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant, ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce, et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui serait l'œuvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé? Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants, de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie». De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué, mais à peine, l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite, sans attendre de mes nouvelles:
—«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras. J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime. Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble? Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire. Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui, dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...»
—«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...»
—«Ah! Daisy» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette vous êtes née et pâquerette vous mourrez...»
—«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté.
—«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves, tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux, «que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore cette fois?»
—«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de plaisanterie.
—«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des revenez-y... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...»
—«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi m'envoyer chez elle? Ce serait complet...»
—«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème... Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment un grattin?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et je l'ai écrite... Une espèce d'Adrienne Lecouvreur, mais moderne. Je l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»
—«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je. «Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?»
—«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme. Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui. Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies... Ainsi...»
—«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...»
—«Voilà précisément le hic,» répondit-il en hochant la tête, «c'est tellement sa vie et sa personne... Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer ce rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en rapports avec elle. C'est une étrange créature. Rien ne s'efface dans cette fille. Croirais-tu qu'il y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de nos amis communs, avec une amertume!... Si je lui écris, elle est capable de ne pas ouvrir ma lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer le rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. J'ai bien pensé à Fomberteau. Mais nous ne sommes plus très bien ensemble depuis mon mariage. Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle bêtise!... Camille et lui sont d'ailleurs brouillés depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle est devenue très grande artiste, maintenant... Alors, je suis venu chez toi tout de go, pour te demander ce service!...»
—«Moi?» m'écriai-je. «Moi?—Tu veux que j'aille, avec ton manuscrit, demander à cette pauvre fille, non seulement de te pardonner d'avoir écrit cette pièce, mais encore que je la prie, de ta part, d'y jouer elle-même?... Voyons, que je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un fou, cependant. Tu es un homme comme un autre. Et tu ne sens pas que tu me proposes là une monstruosité?...»
—«Hé bien!» répondit-il avec son sourire de jadis, celui qu'il avait déjà tout petit pour se moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger simplement de lui rapporter notre conversation, jusques et y compris ta sortie indignée de tout à l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le complice d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne amie que tu as un peu négligée. Rien de plus naturel, pas vrai? Vous parlez de la pluie et du beau temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens exactement le discours que tu viens de me tenir:—Imaginez-vous ce que Jacques a osé me demander? Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...»
Était-ce la continuation de l'habituel empire que sa vitalité exerçait dès le collège sur mes incertitudes? Y avait-il, caché, tout au fond de moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité de savoir ce qu'était devenue la Duchesse bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi de connaître sa réponse à l'inouïe proposition de Jacques? Je l'ai acceptée, cette ambassade, que j'avais trouvée, que je continue de trouver monstrueuse. J'y suis allé chez Camille, cette Camille «d'après tout le monde», pour prendre un des mots horribles de son ancien amant! Je l'ai revue, cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois dans ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement pour moi avec l'humble et fière simplicité de la rue de la Barouillère! Il n'y avait pas un des meubles de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât une noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu vendre sa beauté, ou de sa mère, qui avait sauvé l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice de sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel somptueux, de l'infâme gynécée qu'elle habite maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions. Et elle-même, était-ce bien la femme que j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues si pâles la trace des baisers de Tournade, oui, était-ce cette même femme qui me recevait, rieuse, insolente de bravade, sans un embarras, toujours belle, adorablement belle, de cette fine et délicate beauté, qu'elle aurait, je crois bien, jusque dans le salon d'un mauvais lieu, mais si provocante, si impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une rougeur, pas un embarras ne m'attestèrent qu'elle éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable souvenir. Elle avait allumé, pour m'écouter, une cigarette de tabac égyptien, un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en renvoyant la vapeur bleuâtre par ses délicates narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un peu mangés déjà par le crayon, la bouche trop rouge du fard de la veille, les joues plus pleines, la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes se dessinaient dans une robe de chambre qui était un costume d'une étoffe bleue toute lamée et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une question de politesse, par lui dire sommairement mes voyages, mes travaux, mon retour, puis j'avais abordé le sujet véritable de ma visite, et je lui avais transmis là, brutalement, sans détour, la proposition de Molan.
—«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant ses souples épaules. «L'est-il assez!» Et, pendant un moment, je pus espérer qu'une nausée de dégoût me prouverait que l'ancienne Camille n'était pas morte. Mais non, elle reprit après ce silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour moi, dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou de me l'apporter... Il a tant de talent, quand il en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content? Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce beau rôle. Lui aussi, d'ailleurs. Il se laisse oublier depuis qu'il est riche... A nous deux, je réponds du succès: sa prose est si tendre et je la sens si bien!...»
... Et pas un vestige d'indignation,—de cette indignation que j'avais ressentie à savoir profané ce douloureux roman de son irréparable chute! A peine un vestige de rancune contre Jacques, de cette rancune à laquelle il s'attendait lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient la couleur, la pureté transparente des temps de son innocence, je la voyais maintenant sourire au beau rôle, comme j'avais vu les yeux rusés de Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.—Et c'est alors que j'ai vraiment compris pourquoi je ne serai jamais un grand artiste. Pour eux, pour les êtres comme je l'ai toujours connu, lui, comme elle est devenue, elle, après la première épreuve, la vie tout entière, leur cœur y compris, n'est qu'une occasion de produire cet acte spécial qu'ils ont à produire, cette précieuse sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un instinct, aveugle et féroce à la manière de tous les instincts.—Un amour, une haine, une joie, une douleur, c'est du terreau à faire pousser la fleur de leur talent, fleur de délicatesse et de passion, pour laquelle ils n'hésitent pas une minute à tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une phrase à écrire dans un livre, cette femme et cet homme vendraient leur père, leur mère,—Camille ne m'a même pas parlé de la sienne!—ils vendraient leur ami, leur enfant, leur plus doux souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie à sentir ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur du blanc, elle avec des gestes et des accents émus, n'arriverai-je jamais qu'à me paralyser avec ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser par ce qui les nourrit, ces âmes de proie? Et la destinée veut-elle que les artistes, petits ou grands, se distribuent nécessairement entre ces deux races: celle qui traduit merveilleusement, sans les sentir, les passions que l'autre race éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques avait-il raison en disant que ses cruautés envers Camille, en lui faisant des souvenirs, lui feraient aussi du talent?... Un beau rôle! Une belle pièce!... Décidément, ne nous plaignons pas de demeurer obscur et médiocre, si cette obscurité et cette médiocrité sont la condition pour sentir...—Et d'ailleurs, on n'a pas le choix.
Cannes, Décembre 1893.—Paris, Juin 1898.

Achevé d'imprimer le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit PAR ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DES BERGERS, 6 A PARIS
LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE ŒUVRES DE DANIEL LESUEUR
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Lord Byron. (Traduction). Tome Ier: Heures d'Oisiveté.—Childe Harold. 1 vol. avec portrait. 6.00
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