La Duchesse Bleue (RÉCIT D'UN PEINTRE) (continued 2)
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—«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie. «Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous du raisin, il est exquis...»
—«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer. Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute. L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton. Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de l'enfant gâtée,—mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:
—«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur lesquels il a tant plu!...»
Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point: c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en admirer la souplesse?
—«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,—ni celui qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à souper?»
—«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.
—«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était indiqué.»
—«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je, «elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu. C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir pas tenu à le réentendre...»
—«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»
—«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné, d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»
—«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun grand club, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours prémédité cet alphonsisme d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet... Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait, là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur, et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous, c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»
—«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le jour où tu serais l'amant de sa femme.»
—«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends, quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie. Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis, Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,—il s'appelle Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!—Elle sait ce dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,—qu'elle est. Les maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?—Bon.—Je griffonnerai sur une carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse l'affaire du billet à me remettre...»
Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à cette complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en devenait presque répugnante.
—«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un mètre de ficelle avec...»
—«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur le cœur le notre mensonge qui faisait de moi son complice, et j'étais sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas revoir Camille le soir même.
—«Elle ne devinera pas...» répondit-il.
—«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»
—«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:
C'est que la femme qu'on adore N'est pas celle qu'on a déjà, Mais celle qu'on n'a pas encore Et qu'on n'aime plus quand on l'a...
«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et Julien Dorsenne?...»
Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale, fort ingénieusement démarquée, de la Princesse Georges, elle déploya une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec elle,—et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci d'être observée par ses camarades:
—«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»
—«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.
—«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le bras aussitôt avec sa main.
—«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat? Et avec qui? Et pourquoi?»
—«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le même vague.
—«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres... C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu Adèle et la Duchesse. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»
—«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.
—«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que moi, m'a dit Jacques,—attendez-moi, vous me reconduirez...»
Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas trouvé de mots pour lui répondre,—pas plus à elle que tout à l'heure à Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel, parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux, par ce ciel étoilé et froid de janvier,—si inattendue, puisque je ne connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du soir;—si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion improvisée de sa tendresse pour un autre;—si courte, puisque le trajet du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois quarts d'heure.—Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le récit de cette longue et monotone souffrance...
Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans les Marrons du feu, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre, émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette bénigne plaisanterie:
—«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un monsieur?...»
—«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»
—«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.
—«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de cette reconduite, ce soir...»
Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature? Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,—prélude et présage de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce des corolles—et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:
—«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»
—«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.
—«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est: un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune fille...»
—«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!
—«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf. Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au Vaudeville...»
—«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?» lui demandai-je.
—«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez. Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle continuait:
—«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.—Parmi les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers de l'Expiation:
«Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine...
«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent, c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont passés...—Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant fidèle. On nous a tant abandonnées,—peut-être un peu par notre faute? Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille Favier...»
—«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»
—«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues. «C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié, c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»
—«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.
—«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez, et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai. Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite voix intérieure qui m'avait murmuré:—comme c'est beau!—quand je lisais à quinze ans les fameux vers:—Waterloo! Waterloo!...—alors que ma pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix. Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le compte d'une autre:
«Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!...
«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase caressante pour son propre compte?»
—«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»
—«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais, ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène... Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien... Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»
—«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer Phèdre après la lui avoir posée,» l'interrompis-je.
—«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux, pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous qu'il en peut tenir du bleu—de quoi faire tous les fonds de ciel de tous vos tableaux—dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice, qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes, des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve, une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,—s'il m'aimait seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il m'aimait?»
—«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me parler de vous, ce soir...»
—«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai pour lui... Et pour combien de temps?...»
IV
Comme les moindres mots de cette conversation sont demeurés présents et distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette causerie prit fin—trop tôt pour mon désir—par notre arrivée devant la maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de Camille devant la porte massive, que le cordon d'un concierge endormi avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété. Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée. Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un objet de métal,—le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.—Une allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme, celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du boulevard Saint-Michel,—voilà tout ce qui atteste la persistance de la vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,—comme l'existence paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la veille encore, le jour même, parfaitement étranger,—qui a commencé d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson qui annonce la funeste fièvre, cette malaria de l'âme, plus longue à guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte, vers les deux heures du matin:
—«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées... D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais, la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan. Voilà tout.»
Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cœur, est notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit point-là, nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me réveillai de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer. N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures, précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser mon infinissable Psyché pardonnée. Quand je la renvoyai, j'entendis la petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette de travail,—et je sortis, poursuivi par le muet reproche de ces choses. Que ne l'ai-je écouté alors!
J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où Jacques Molan habite,—derrière Saint-Augustin et la caserne de la Pépinière,—un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne». Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là, et les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité percevait mieux le charme de papillotement et d'intimité que dégage cet horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes. Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:
—«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement tombe du coup sur ce Molan, sur cette froide machine à fructueuse «copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi, quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les œuvres et il en a la gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze sous la portion.»
Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage, où il habite, d'une grande maison neuve à bow-windows garnis de verres de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que de sa fortune et de son talent, et je refaisais en pensée ses rapides étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.—Ce fut d'abord, au sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile, constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois, servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est morte,—et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut, chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement de domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne devra jamais réparer.—Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à coussin,—propice aux crises d'analyse,—du cabinet de toilette plus raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».—Les visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé. Je pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle, boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à la montre, aux interviews, aux après-déjeuners et après-dîners de l'écrivain à la mode. Le trait significatif, c'était l'ordre, toujours implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,—et quels livres! Rien que des œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,—les coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement tenus,—la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,—la propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et fleurdelisé,—tout attestait l'œil d'un maître difficile et dont la volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même, manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'œil éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour un viveur professionnel. Seulement, ce viveur-ci était d'une espèce très particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et gaiement:
—«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée. Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une pièce—voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement reliés que les autres: «Et voici le résultat...»
—«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui demandai-je.
—«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:—La patience est ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature emploie dans ses créations... Jamais d'à-coup et une régularité presque automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des grincements de dents, n'est-ce pas?...»
—«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne pas me faire mentir...»
—«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille, un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi, pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès ce matin...»
—«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»
—«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu connais en train de lire ce poulet: Chère amie, la peste soit des mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel. Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même de votre gentille inquiétude... A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce post-scriptum:—Puisque vous m'avez donné hier une explication qui n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je l'attends...»
—«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.
—«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit. J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et de ma meilleure encre...»
—«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge nouveau tu te tireras d'affaire...»
—«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en s'adressant à Fomberteau.»
—«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons, n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?... C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt, cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de peine...»
—«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela, aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es mon regardeur, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion, d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,—jusqu'ici... Il y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand homme—encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,—comme avec l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre, puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin, ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un monstre, et laisse-moi te mettre à la porte—à cause de la quatrième page...»
Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,—mais, dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,—que j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle spontanéité, dans une heure de souffrance intime,—allait être brisé, déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre l'autre—et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves, de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir, vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant, par une contradiction que je subis sans l'expliquer,—un attrait s'exhale de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud rien que d'y penser.
Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant, idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant, qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder, révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de sympathie, ces pauvres dupes sociales,—dupes d'une naïveté inguérissable qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal acquis,—dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter, de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre, par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en inconnu,—vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration. Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame moral qui se jouait en elle!
A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce, dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue, la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs, je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon. Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. Mme Favier ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante, révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un déséquilibre intime,—autant le paisible et lent azur des yeux de Mme Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman, habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan, ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens! Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès, non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et autres: la Réalité. J'étais donc assis en face de la respectable Mme Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille. La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son origine.—J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû regarder, parler, sentir avec le même calme,—avec le même calme traverser sa période de luxe,—et avec le même calme, elle traversait cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.
—«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien, aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer, cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous venez pour causer avec Camille de son portrait...?»
—«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.
—«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand elle m'a dit cela,—elle qui est si rebelle à poser,—très étonnée et très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»
Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.—Elle était simple jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit. Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune, ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils entré dans l'armée:—sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine, puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville, Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,—ces étapes étaient distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer, et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!
—«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...» Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.
—«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.
—«Alors, vous savez que je sais tout?»
—«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.
—«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»
—«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer: «Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur, avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement, tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien punir...»
—«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste... Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»
—«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,» dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»
—«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine, comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent! Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures, des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des fourrures de trente mille et un de devant son nom qui n'est seulement pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»
—«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous soulève de dégoût...»
—«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre, alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh! alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»
—«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon», ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»
—«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi, hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir, mentons-lui bien...»
Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un attendrissement si vif, que c'était bien,—pourquoi le nier aujourd'hui,—du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je l'avais laissé ce matin,—et son regard à lui, quand il avait parlé de son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré, fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie. Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le seuil de la place Delaborde.—Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.—Il n'y dînait pas. Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette, les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore, contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public sortir en foule, pour l'entr'acte.
—O lâcheté de ces concessions secrètes!—Et je me heurte, à qui? à Jacques lui-même.
—«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:
—«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un ricochet du côté du cercle.»
—«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause, et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui viendra dans ma garçonnière, dans mon aimoir, comme disait ton ami Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»
—«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face inattendue.
—«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple grue,—grus officinalis,—la femme du monde dans toute son horreur. Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon... Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes quittés brouillés, ou presque...»
—«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?» interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de finance.»
—«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture, car elle avait eu l'audace,—ou la précaution, comme tu voudras,—de venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:—tu ne le connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: You know, I shan't give you another chance! Vous savez, je ne vous donnerai pas une autre chance.—Et je lui tirai mon chapeau avec trop de tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est prétentieux. Os et chipisme,—mauvaise musique!... En regard, l'image de l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»
—«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.
—«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique. Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»
—«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»
V
Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris, malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté, à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse, me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque, inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite! Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au théâtre, ni rue de la Barouillère.—Je travaillerai et je me guérirai...»
Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là. Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention, dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime, alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai. J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir. Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma Psyché pardonnée. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie. Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché, emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la Psyché pardonnée n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter: