← Table of contents
La duchesse bleue

La Duchesse Bleue (RÉCIT D'UN PEINTRE) (continued 4)

Reading edition

—«Elle est seule?» interrogeai-je.

—«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,—il a vu mourir mon père et je le tutoie.—«Il faut que je dise à monsieur Vincent qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge, et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle est!...»

—«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais personne d'autre, entends-tu...»

—«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» interrompit-il.

—«Même si M. Molan vient me demander,» répliquai-je.

Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, et qu'en toute autre occasion j'aurais interprété comme une preuve qu'il avait deviné le secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne pris pas le temps de réfléchir sur le plus ou moins de pénétration du pauvre homme. Camille était déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image du désespoir,—un désespoir voisin de la folie. Je lui avais dit, en la forçant à s'asseoir: «Mais, qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, qu'il lui était impossible de répondre. Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses yeux, comme si un déchirement intérieur, là, dans son sein, lui infligeait une douleur au-dessus de ses forces. Je crus une seconde qu'elle allait passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son visage était effrayante. Quand ses paupières se relevèrent, je vis que pas une larme ne mouillait ses prunelles bleues, en ce moment toutes sombres. La flamme de la passion la plus sauvage y brûlait. Puis, d'une voix rauque, presque basse, comme si une main eut serré sa gorge, elle me dit, en pressant ses doigts sur son front avec égarement:

—«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. Si vous n'aviez pas été chez vous, je crois que j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne rêve pas, que vous êtes là, vous, un ami, vous... Je souffre trop...»

—«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de la calmer, «un véritable ami, tout prêt à vous aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»

—«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle en dégageant sa main, et elle reculait avec une aversion presque haineuse, «ou bien je croirai que vous êtes d'accord avec eux pour me mentir... Mais non! Cet homme vous trompe comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme j'y ai cru. Il aurait honte de se montrer tel qu'il est, devant l'honnête homme que vous êtes... Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau et elle se rapprochait jusqu'à me faire sentir la chaleur fiévreuse de son souffle court, «savez-vous d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la maîtresse attitrée de Jacques?... Je viens d'une chambre où cette gueuse de Mme de Bonnivet s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et chaud de leurs deux corps... Ah! la hideuse, la hideuse chose!...»

—«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé jusqu'à l'épouvante, par les mots que je venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils avaient été prononcés: «Vous avez été la dupe de quelque lettre anonyme, de quelque ressemblance...»

—«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, et ses ongles s'enfonçaient dans ma chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait furieuse, «il y a huit jours que je n'ai plus de doute sur les rapports de Jacques avec cette femme... Il était redevenu tendre pour moi, tout d'un coup, d'une de ces tendresses auxquelles une maîtresse ne se méprend pas, allez. Il me ménageait. Il avait dans les yeux, pour me regarder, une certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, ce regard, pour lire par derrière... Et puis, je retrouvais autour de ses paupières ce creux de volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait autrefois, quand nous nous aimions passionnément, et il fuyait nos rendez-vous, cependant. Il invoquait toujours un prétexte pour les reculer et les déplacer... Vous voyez, je vous parle comme je sens. C'est brutal, mais c'est vrai, ce que je vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui et avec vous. C'était moi, vous entendez, moi qui les lui demandais ces rendez-vous, moi qui faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve pour être sûre qu'un amant vous trompe?... Et pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de douter. J'avais reçu la visite du mari de cette femme. Elle avait eu cette audace de me l'envoyer!... Il était venu, avec Senneterre, me prier de jouer chez eux à une grande soirée qu'ils donnent lundi prochain...»

—«J'y suis même invité,» interrompis-je en me rappelant tout d'un coup que j'avais, en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas pris seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner... Je comprends. C'était à cause de vous...»

—«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me glaça le cœur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé, vous vous en souvenez?... Mais il y avait là, de sa part à elle, une si insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa maîtresse, je n'y aurais pas cru...»

Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois, tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance.

—«Et maintenant?» lui dis-je.

—«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une femme du monde qui a des amants. On compte les autres. Mais lui! lui! m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah! je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...» répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et tout près de la rue Nouvelle...»

Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées. Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie tendue et elle continua:

—«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus basse encore, «c'est là que nous avons notre appartement de rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là, je croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres: celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre fille qui n'a que son cœur, qui vous le donne tout entier, qui vous donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...»

—«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je.

—«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles... Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,—comme sa femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage quelconque...»

—«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...»

—«C'est plus affreux,» fit-elle, et elle dut se taire une seconde pour reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il ne s'était agi que de moi? Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et puis, les coups d'œil de ce concierge, son indéfinissable expression de politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, tout aurait démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper... Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge, pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge, le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le mari et la femme étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais, absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient plus là, ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une vaisselle très sommaire, la vaisselle de nos dînettes à deux. Je m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cœur. Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...»

—«La voix de Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, comme elle se taisait après ce dernier mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce récit, qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la tête pour me répondre oui, et elle continua de se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de la situation dont elle venait de me poser si simplement les données me terrassait. Elle reprit:

—«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est passé en moi, quand j'ai entendu cette femme qui, se croyant seule avec son amant, riait très haut et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, aiguë, comme si une pointe de couteau m'avait blessée à la place la plus profonde de mon être, et je me mis à trembler de tout mon corps sur la chaise où j'étais assise. Maintenant encore, en y pensant, voyez mes mains... Je voulus me lever, aller à eux, les chasser, elle comme une drôlesse, l'insulter, lui, comme un drôle... Je ne pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait que toute ma vie était arrêtée en moi... Et j'entendais et j'écoutais. C'était une douleur plus forte que la mort, et je crus que j'allais mourir en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous pourquoi? Dans cette étroite chambre où je restais ainsi, sans bouger, et le premier moment d'épouvantable douleur passé, je me sentis envahie par un dégoût, par une répugnance inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à la nausée. Sans doute si les paroles de cet homme et de cette femme m'étaient arrivées toutes, distinctement, le besoin de la vengeance immédiate eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et confus, mélangé de mots que je n'entendais pas, et de mots que j'entendais, joint à l'image de ce que je devinais derrière cette muraille, me causait, par-dessus cette indicible souffrance, une impression de quelque chose de trop malpropre, de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! Il y eut surtout une phrase... Ah! quelle phrase!... Je sentis que je méprisais Jacques plus encore que je ne l'aimais, et, en même temps,—comme le cœur est étrange!—je ne pouvais accepter l'idée que si j'entrais dans la chambre, il croirait que j'étais venue l'espionner. Cette fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer tout le reste... Et je suis restée immobile, je vous le répète, dans cette chambre, une heure peut-être!... Et ils sont partis, et je suis rentrée dans la chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, et les oreillers, les mêmes oreillers, et les draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en jetant un cri qui me déchira le cœur, et pressant ses yeux de ses doigts comme pour en écraser les globes et avec eux une vision horrible d'autres infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas dire, elle criait: «sauvez-moi de moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, ne me quittez pas, je crois que ma tête va éclater et que je deviens folle!... Oh! ce lit! ce lit! notre lit!...»

Elle s'était levée en prononçant ces mots, et elle s'était jetée contre moi, la tête blottie contre mon épaule, les mains accrochées à moi dans une crise de douleur suprême. Son visage tout entier se contracta dans un spasme d'agonie, et je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba dans mes bras, évanouie.

Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et aussi la crise de larmes où s'épancha sa misère, lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se réveiller à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence et la perte de connaissance qui l'avait suivie, venaient de me secouer trop profondément pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les paroles banales dont on réconforte un être que l'on voit souffrir, et on a tant de peine à les trouver, quand on se rend un compte trop exact des légitimes raisons que cet être a de souffrir. Camille ne me laissa pas m'épuiser longtemps à ces inutiles consolations:

—«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, avec un essai de sourire navré qui me fait mal après tant de jours, «et je sais aussi que vous me plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser pleurer, voyez-vous. Avec ces larmes, il me semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement de vous une promesse, une vraie promesse d'homme, votre parole d'honneur que vous répondrez oui à la demande que je vais vous faire...»

—«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, vous savez bien que j'obéirai à toutes vos intentions, quelles qu'elles soient...»

—«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant cette réplique évasive derrière laquelle j'avais, la voyant si exaltée, abrité un dernier reste de prudence,—qu'allait-elle me demander?—Et elle insista: «C'est votre parole d'honneur que je veux...»

—«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la supplication douloureuse de ses chers yeux bleus où roulaient toujours des larmes.

—«Merci», fit-elle en me pressant la main, et elle ajouta: «Je veux être sûre que vous ne direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»

—«Je vous en donne ma parole», répondis-je, «mais c'est vous-même qui ne pourrez pas ne pas le lui dire...»

—«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté: «Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah! Pouah!...»

Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cœur l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme, et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie, elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de courir chez mon camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique. Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais. Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me revient toujours dans des moments comme celui-là: «On n'interprète pas une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un engagement m'ait coûté un tel effort.

Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille. Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive. Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier, avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et le projet très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte très simple lui permettait d'expliquer cette visite.

—«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mme de Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras, n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là? Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y disait quelque chose?...»

—«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût douteux...»

—«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mme de Bonnivet est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur raisonnement: Mme de Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mme de Bonnivet. Je dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit oui. Camille a dit oui. Mme de Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues, comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le portrait avance?...»

—«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte silhouette de la Duchesse bleue offrant la fleur,—lui offrant sa fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là, du moins, il avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son regard, plutôt errant que posé sur la peinture:

—«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mme de Bonnivet?»

—«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet impudent mensonge.

—«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»

Il m'avait regardé en me débitant ce discours, un peu hésitant, avec une perspicacité aiguë devant laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon visage exprimait de l'étonnement, c'était de constater son aplomb dans la comédie. Il l'attribua sans doute à ma surprise devant ses nouveaux rapports avec celle qu'il continuait d'appeler la Reine Anne, et dont je savais moi qu'elle méritait d'être brutalement appelée la Fille Anne. Je comprends aujourd'hui qu'en observant cette étrange discrétion sur son triomphe, il ne cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. Il y avait de cela, sans doute. Je le croirais sincère, il y comptait bien, et que je mettrais plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans cette discrétion succédant au cynisme de ses premières confidences, je m'en rends mieux compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. J'ai noté souvent, chez le personnage que les femmes appellent, dans l'argot de leur franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette anomalie. Elle n'est qu'apparente. Il vous raconte, un par un, en les enjolivant au besoin, les moindres préliminaires d'une aventure avec une femme, dont même les plus légères imprudences devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette femme, il se défend, sur ce dernier point, d'une défense qui d'ailleurs la compromet comme un aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, de se juger trop sévèrement. La même vanité qui l'avait rendu bavard auparavant le rend silencieux après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste d'honneur,—quelle que fût la cause de cette subite interruption dans les confidences de Jacques,—il est certain qu'il ne se départit pas, ce jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai d'avoir moins de mérite à être discret moi-même. Et, tout de suite, les événements se précipitèrent avec cette effrayante rapidité des catastrophes où les discussions, les sous-entendus, les demi-confidences n'ont plus de place. Je voudrais les raconter, ces suprêmes péripéties, non pas telles que je les ai vues, mais telles qu'elles me furent dites. Dieu! Si je retrouvais, pour ce récit, la naturelle et violente éloquence que la petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, comme ce maladroit récit s'animerait, se teinterait d'une chaude couleur de passion! Et pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, sous forme de notes, ces brûlants aveux qui m'ont poursuivi si longtemps?

VIII

Il y a toujours un coin de silence dans les plus sincères confessions des femmes. Il y en avait un dans celle de Camille. En m'initiant, avec les halètements d'une jalousie affolée par la certitude, à la dramatique découverte de l'appartement de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas révélé la vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un projet d'une audace vengeresse, dans la minute même où elle affirmait qu'elle ne se vengerait pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait appréhendé mes conseils et mes reproches. Parmi les phrases entendues à travers la mince cloison qui la séparait du lit où sa rivale se donnait à leur commun amant, elle avait saisi quelques mots plus importants pour elle que les autres. Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure du prochain rendez-vous. Cette petite Mme de Bonnivet, chez laquelle j'avais diagnostiqué les signes de la froideur la plus inéveillable,—détail qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me confirmer brutalement—était, comme la plupart des femmes de ce genre, une coureuse de sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées sans tempérament s'acharnent à l'espérance qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. J'ai su depuis que c'était elle qui, malgré le danger,—ou plutôt à cause du danger—avait multiplié ces rendez-vous dont chacun risquait de se terminer tragiquement. Camille avait surpris le secret des vraies relations entre les deux amants un mardi, et, le vendredi, trois jours après, ils devaient se retrouver dans le petit appartement. Ainsi renseignée sur le moment exact de ce rendez-vous, une résolution folle avait envahi l'esprit malade de la pauvre Duchesse Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison, l'aborder à la minute même où elle descendrait de fiacre et lui cracher au visage, là, dans la rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son mépris. A la pensée que l'arrogante Mme de Bonnivet tremblerait devant elle, comme une voleuse prise la main sur un couvert d'argent, l'actrice outragée éprouvait un frémissement de rancune assouvie. Sa vengeance serait plus complète encore. L'infâme piège où Jacques et Mme de Bonnivet l'avaient attirée, cette abominable invitation à figurer dans une soirée chez sa rivale, pour rassurer le mari, allait lui servir. Par prudence et pour ne pas se compromettre vis-à-vis de ce mari, Mme de Bonnivet devrait la donner, cette soirée, malgré tout. Et elle, Camille, y paraîtrait! Elle verrait celle qui lui avait volé son amant trembler devant ses regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur qu'elle ne fit quelque éclat, et cette épouvante des deux coupables lui était à l'avance une de ces voluptés atroces comme s'en forge en pensée la haine! Les trois jours qui la séparaient de ce vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, car elle mit un soin jaloux à m'éviter, de peur que je ne dérangeasse son projet. Mais elle m'a raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement de sa liaison avec Jacques, elle n'avait éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle passa la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme folle, et, quand elle partit de la rue de la Barouillère pour gagner la rue Nouvelle, il y avait trente-six heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle avait entendu Mme de Bonnivet et Jacques fixer le rendez-vous pour quatre heures. A trois heures et demie, elle était sur le trottoir, en face des fenêtres du petit appartement, occupée à faire les cent pas, enveloppée de sa mante, méconnaissable sous le double voile roulé autour de sa figure, et ne perdant pas de vue la porte par où sa rivale devait passer. Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle et de la rue de Clichy, une station de fiacres qui devint aussitôt le terme de sa promenade. Car à chaque fois que sa marche la ramenait du côté de l'horloge de cette station, elle pouvait voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, et rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre sa vengeance. Trois heures quarante... Plus que vingt minutes à attendre, moins peut-être. Trois heures cinquante, encore dix minutes. Quatre heures... Ils sont en retard... Quatre heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant sur le chiffre vingt et ni Jacques ni Mme de Bonnivet n'ont paru!... Que se passe-t-il?... Devant ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une femme du rang de celle que sa rancune guettait ainsi, les minutes de liberté sont comptées, une évidence saisit le cerveau de Camille, et acheva de l'affoler: les deux amants avaient changé le jour ou l'heure de ce rendez-vous. Ils avaient eu si souvent le loisir de se revoir depuis qu'elle les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et les mots de libertinage, à deux pas d'elle! Qui sait? Le concierge l'avait sans doute remarquée, quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle eût profité, pour remettre la clef, d'un moment où cet homme était de nouveau hors de sa loge, occupé à causer dans la cour. Sans doute il avait prévenu Jacques de cette visite?—Quatre heures et demie... Toujours personne. Camille finit par se convaincre que de rester plus longtemps sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant plus que, par cette fin d'un jour froid de février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc un regard désespéré vers les fenêtres de l'appartement, toujours impénétrables, avec leurs volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait encore, et elle se préparait à s'en aller, lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre côté, en face de la station, un fiacre qu'elle n'avait pas encore remarqué, et, penchée hors de la portière, une figure qui lui donna un de ces accès de terreur où se dissolvent toutes les forces du corps et de l'âme: elle venait de reconnaître, sous le rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre de Bonnivet en personne!

Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de Molan, non plus dans sa fonction risible d'époux, ombrageux et intimidé, d'une femme à la mode et qui souffre des coquetteries de celle qui porte son nom, en les subissant pour en profiter. C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, et dont les yeux, les narines, la bouche annoncent la volonté de tuer, quoi qu'il doive arriver. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de ce fauve regard. Le collet de loutre de son pardessus à demi relevé donnait à son poil roux et à son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main qui levait le rideau pour lui permettre de mieux voir, dégantée et nue, semblait prête à saisir l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce coin de trottoir,—sans plus de souci du monde et du scandale que si Paris était encore la forêt d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles se disputaient à coups de haches de pierre une femelle vêtue de peaux de bêtes. Par quel moyen le mari jaloux avait-il découvert la retraite où la Reine Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? Ni Camille ni moi, ni Jacques lui-même ne l'avons jamais su. Une lettre anonyme l'avait-elle averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière ses talons une meute d'envieux, Mme de Bonnivet une meute d'envieuses, sans compter les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être Bonnivet avait-il eu simplement recours au vulgaire, mais sûr moyen du filage? Il est certain que le concierge avait été questionné, et si cet homme ne s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à jamais acquis par les billets de théâtre que lui donnait son locataire et par le prestige du nom de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre Duchesse bleue si heureuse tour à tour et si malheureuse, aurait sans doute servi de théâtre à quelque sanglant dénouement. Et c'était bien la volonté d'une tragique vengeance que Camille Favier distingua sur le front et dans les narines, autour de la bouche et dans le battement des paupières de ce visage d'homme aperçu à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une preuve de son déshonneur et décidé à une justice immédiate. Il est bien probable qu'il avait remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait point reconnue, l'événement l'a prouvé depuis. C'était trop naturel. Il ne l'avait rencontrée qu'une fois hors de la scène, et les hauts collets d'une mante sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs fois autour du menton, un chapeau avancé et un double voile, faisaient de Camille une forme indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet vit sans doute en elle, si l'idée fixe lui permit un raisonnement quelconque, une errante de la prostitution, en train d'exercer son misérable métier de raccrocheuse dès la tombée du jour. Puis il n'y prit même plus garde. Quant à elle,—ah! la charmante et noble enfant, et quelle pitié que cette créature, si naturellement magnanime, ait été soumise à de trop dépravantes, à de trop dégradantes épreuves!—elle n'eut pas plus tôt reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies furieuses, la légitime douleur de sa passion meurtrie, son appétit de représailles se fondirent en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement de tout son être aussi foudroyant qu'un miracle. Elle n'aperçut plus devant elle que le danger de Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» non pas demain, non pas ce soir même, mais tout de suite. Quelques instants auparavant, elle s'était dit que les deux amants avaient remis leur rendez-vous à un autre jour. Une idée lui traversa soudain le cœur comme un fer rouge: s'ils avaient seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq heures? S'ils se préparaient à cet instant même à s'acheminer vers cette rue, à l'entrée de laquelle attendait le sinistre guetteur?... La pensée que cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, comme il arrive quand l'imagination travaille autour du danger d'un être aimé, en une certitude. Elle vit distinctement Jacques marcher vers le guet-apens. La résolution de l'arrêter tout de suite, sans tarder une seconde, s'empara d'elle en même temps avec une force irrésistible. Que faire, sinon courir là où elle avait une dernière chance de rencontrer Molan, c'est-à-dire place Delaborde? Elle eut peur de se faire remarquer par Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et qu'il n'entendît sa voix, et elle se mit à descendre la rue de Clichy comme une insensée, hélant les voitures après les voitures, pour subir, à l'instant où elle s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible assaut d'une nouvelle hypothèse qui faillit la faire s'évanouir. Si les deux amants avaient, au contraire, devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils étaient là, dans l'appartement, tandis que le mari, prévenu par un espion gratuit ou payé, les attendait? Camille les vit de nouveau en imagination, avec une même incapacité de distinguer le possible du réel. Oui, elle les vit, se croyant bien sûrs de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet s'élançant et puis... Et puis c'était l'inconnu qui allait du meurtre immédiat au plus redoutable duel!... La malheureuse créature eut à peine conçu cette seconde hypothèse qu'un frisson la secoua jusque dans les moelles. Son fiacre était déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction de la place Delaborde. Que faire encore? Dans ces instants où l'on peut dire que non pas même les secondes, mais les moitiés, les quarts de seconde sont comptés, les sentiments vrais possèdent-ils une mystérieuse double vue qui les détermine avec plus de sûreté que ne ferait le plus calculé des raisonnements? Ou bien y a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire, des destinées protégées par une singulière faveur des circonstances et qui ont le hasard constamment heureux comme d'autres l'ont constamment malheureux? Toujours est-il que Camille, entre les deux possibilités, choisit d'instinct celle qui se trouvait être la vraie. Au moment précis où le cocher tournait la place de la Trinité, elle lui donna l'ordre de remonter du côté de la rue Nouvelle. Pourquoi? Elle n'aurait su le dire. Elle l'arrêta et le paya avant l'entrée de cette rue. Son plan était fait, qu'elle exécuta avec cette décision courageuse qu'inspire le danger aux âmes comme la sienne, sans résistance parfois pour elles-mêmes, et, pour leur amour, toute flamme et toute énergie. Elle avait pu voir que le coupé de Bonnivet attendait toujours à la même place. Son parapluie déployé contre cette bruine propice, et sûre de cacher ainsi son visage, elle traversa la rue bravement devant cette voiture et elle arriva jusqu'à la maison dont le mari jaloux surveillait la sortie. Plus de doute... Un filet de lumière apparu par l'interstice des volets, dénonçait la présence de quelqu'un dans l'appartement!... Elle entra sans hésiter et elle marcha droit au concierge, qui la salua d'un air embarrassé.

—«Mais je vous affirme, mademoiselle, que M. Molan n'est pas venu,» répondit cet homme, quand elle eut insisté, malgré une première dénégation.

—«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une dame,» répliqua-t-elle. «J'ai vu la lumière aux fenêtres.» Puis, brusquement, avec l'inexprimable autorité qui émane d'un être réellement au désespoir: «Malheureux, vous vous repentirez toute votre vie de ne pas m'avoir répondu franchement à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle en prenant le bras de l'individu stupéfait et le tirant du côté de la porte cochère. «Regardez dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, en prenant bien garde de ne pas vous montrer. Vous y verrez quelqu'un qui surveille la maison. Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, quand elle sortira, vous n'avez qu'à m'empêcher de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon Dieu! de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si vous voulez être sûr que je n'ai pas d'armes, que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon amant me trompe, c'est vrai, je le sais... Mais je l'aime, entendez-vous, je l'aime et je veux le sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne vous mens point?...»

Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme d'une volonté tendue tout entière à son but, l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le hasard,—cet aveugle et inexplicable hasard, qui nous perd et qui nous sauve dans de pareilles crises, par la plus insignifiante parfois des coïncidences, ce hasard toujours propice à cet audacieux Jacques,—voulut qu'au moment où le concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet se penchât, lui aussi, un peu en dehors. L'homme se retourna vers Camille Favier, le visage décomposé:

—«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le Monsieur qui est venu me questionner, avant-hier, sur les locataires de la maison. Il m'a demandé si je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je lui ai répondu non, d'après la consigne, il a tiré de sa poche un portefeuille. Pour qui prenez-vous le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas traîné. Je l'aurais assommé, cette canaille-là!... Attendez un peu que j'aille lui demander s'il a sa carte de la préfecture pour faire le mouchard devant les maisons...»

—«Et il vous répondra que la rue est à tout le monde, ce qui est vrai,» dit Camille, à qui le danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce l'inspiration de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir des procédés habituels au théâtre? Car le métier agit en nous à la manière d'un mécanisme automatique sous le branle de la nécessité. Un projet se dessinait devant son imagination auquel l'honnête Cohendy allait se prêter, elle le comprit, et que Molan avait su s'en faire aimer, «Vous n'empêcherez pas cet homme de rester là,» continua-t-elle; «seulement, vous lui aurez bien fait comprendre qu'on veut lui cacher quelque chose. Et ce quelque chose, il ne s'y trompera pas... S'il est venu ici, c'est qu'il a été averti d'une façon positive, allez. Vous voulez m'aider à sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! bien, obéissez-moi.»

—«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, en changeant de ton, «si on va lui faire une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme, c'est son droit tout de même de ne pas vouloir être ce qu'il est!... J'ai bien pensé à prévenir M. Jacques quand il est monté que l'on était venu questionner, en bas... Mais il est arrivé avec cette dame...»

—«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, «je m'en charge. Allez seulement chercher un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la voûte, et laissez-moi agir. Je vous jure que je le sauverai...»

Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge appelait une voiture, comme elle le lui avait ordonné. La seule perspective, s'il devait y avoir un drame, de tout faire pour que du moins ce drame n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait rendu docile comme si Camille eût été le propriétaire lui-même,—cette incarnation de l'omnipotence pour le portier Parisien. Quand la courageuse fille arriva sur le palier de l'entresol, devant cette porte, ouverte tant de fois avec une émotion si douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, un instant de défaillance. La femme en elle se révolta, l'éclair d'un instant, contre le dévouement que l'amour lui avait suggéré d'une manière si rapide, presque animale, comme de se jeter à l'eau pour sauver Jacques, si elle l'avait vu se noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! L'image de sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté de vision presque insupportable, dont s'accompagnent les crises aiguës de la jalousie qui n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant, si assurée, si complète, si immédiate, si impersonnelle! Il suffisait de laisser les événements rouler le long de la pente sur laquelle ils étaient lancés. Quand la malheureuse enfant me raconta, plus tard, le détail de ce jour terrible, elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle me l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui fallût agir, et avec vertige, avec fureur, pour mettre quelque chose d'irréparable entre elle et ce moment, et elle commença de sonner à la porte close, une fois d'abord, puis deux, puis trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. Elle voyait en esprit, comme si elle eût été dans la chambre, les deux amants saisis par ce carillon, leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise d'un visiteur, leur silence subit, et leur regard, Mme de Bonnivet épouvantée, Jacques la rassurant, puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu lui crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper contre le battant, de son poing fermé, à coups répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla, car la surexcitation de son angoisse doublait la force de ses sens, qu'elle distinguait un bruit, un craquement du parquet, sous une démarche prudemment hasardée derrière la porte, toujours muette et fermée, et appliquant sa bouche à la fente des deux battants pour être plus sûre d'être entendue.

—«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, Camille... Ouvre-moi. Je t'en supplie, il y va de ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans la rue...»

Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de nouveau, se demandant si elle s'était trompée en croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée davantage, elle recommença de sonner au risque d'éveiller l'attention de quelque voisin et elle frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques, ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet est en bas!...» Toujours pas de réponse. Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante, une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge qui venait de revenir avec le fiacre, et qui, éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un naïf égoïsme:

—«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il arrive quelque chose, on nous met à la porte... Et où nous placerons-nous ensuite? Où nous placerons-nous?...»

—«Donnez-moi du papier et un crayon,» dit-elle, «et regardez si l'espion est là...»

—«Il est toujours là,» répondit le concierge, et, voyant Camille plier le papier, sur lequel elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous allez glisser le billet sous la porte... Ça ne fera toujours pas sortir la dame... Si j'allais m'empoigner avec le particulier, on nous conduirait tous deux au poste, et, pendant le temps qu'on s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y aurait pas de scandale dans la maison...»

—«Ce serait un moyen,» répondit Camille, qui ne put, malgré la gravité du péril, s'empêcher de sourire à l'idée de ce colletage entre l'homme du peuple et l'élégant sportsman qu'était Pierre de Bonnivet; «mais je crois que le mien vaut mieux...»

Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, puis après avoir carillonné avec la même force que tout à l'heure, elle glissait sous la porte, comme avait deviné le concierge, le morceau de papier sur lequel elle avait écrit: «Mon Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à cet amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te dire de plus? Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est au coin de la rue qui vous guette. Tu n'as qu'à regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure aussi que je vous sauverai...» Ah! quel billet et que je garde, l'ayant depuis obtenu de Jacques lui-même, comme un monument d'une si navrante tendresse! Il m'est impossible de le transcrire sans des larmes! La sublime amoureuse avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt à la porte pour sortir, ou maintenant ou plus tard. Elle s'était dit qu'elle attendrait debout contre le mur de l'escalier jusqu'au moment où, ayant lu cette supplication, il lui ouvrirait. Avec quel battement de cœur elle vit presque aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main venait de la tirer. Elle entendit le froissement du papier que cette même main dépliait, et le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait dans la rue, comme elle lui avait dit, pour vérifier par lui-même, malgré l'ombre grandissante, l'exactitude du renseignement contenu dans cette étrange missive. Pour la pauvre Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué elle-même ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, à cette minute fut vraiment ce qu'est une piqûre dans une blessure—une pointe de douleur plus aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle n'eut pas le loisir de s'attarder à cette nouvelle humiliation. La porte s'était enfin ouverte, et les deux amants étaient dans l'antichambre, en face l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation de sacrifice et de martyre si étrangement mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement hâtif, et tout de suite:

—«Voyons», commença-t-il à voix basse, «que se passe-t-il? Tu sais, si tu m'as menti et si tu viens ici pour me faire une scène...»

—«Tais-toi! malheureux», répondit-elle sans daigner, elle, assourdir la voix, «si j'étais une femme à te faire des scènes, est-ce que je vous aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, mardi, à trois heures, quand vous êtes venus ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu, tout, m'as-tu comprise? et je ne suis pas sortie, et je vous ai laissés partir... Il ne s'agit pas de cela, il s'agit que le mari de cette femme est au coin de la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la fenêtre, tu as vu le fiacre... Ah! je ne veux pas qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je t'aime trop... Voilà pourquoi je suis ici...»

Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis qu'elle parlait. Tout soupçonneux qu'il fût,—c'est le châtiment des hommes qui ont trop menti aux femmes,—il sentit que Camille lui disait la vérité. Il eut alors un mouvement généreux, le premier. S'il est égoïste, comédien et fourbe, il ne manque pas de courage. Il s'est battu, à plusieurs reprises, pour des articles injurieux, très gratuitement et très bravement. Peut-être aussi, car l'idée de la galerie n'est jamais absente de certaines âmes, même dans des minutes aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte rendu du drame, si drame il y avait, dont retentiraient les journaux. Un mot qu'il me dit plus tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que j'ai manqué là une magnifique réclame!...» Mais qui peut savoir sa pensée de derrière la tête, et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après coup qui servent aux gens de son espèce à dissimuler leurs rares élans de nature? Toujours est-il que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau pendu à une patère de l'antichambre, il répondit à voix haute, lui aussi:

—«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. Je sais maintenant ce que j'ai à faire...»

—«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant à le tutoyer, quoiqu'en lui disant vous, il lui eût indiqué que Mme de Bonnivet les entendait, «tu veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela vous sauvera, réponds, quand tu seras allé demander à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?... Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as pas le droit. Si Bonnivet vous a suivis lui-même, il a vu une femme entrer. S'il vous a fait suivre par quelque agent, il sait encore qu'une femme est ici. Il faut qu'il voie une femme en sortir avec toi, en fiacre, et se cachant... Il faut qu'il suive le fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que celle-ci s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu vas sortir avec moi. Il y a une voiture en bas. Je l'ai fait chercher. Nous allons y monter... Ne me dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra y monter. Son fiacre nous suivra. Il croira te surprendre avec celle-ci, il te surprendra avec moi, et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant avec violence, et tous bas maintenant: «Nous sommes de la même taille à peu près, elle et moi, va lui demander son manteau. Elle prendra le mien et elle partira cinq minutes après nous, quand elle aura vu s'en aller le coupé de son mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne pas me remercier... Si je la voyais, je ne serais pas sûre d'avoir la force...»

Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit à Jacques. Ce dernier prit cette mante sans répondre. Certains sacrifices de femme ont comme une magnificence de simplicité qui anéantit l'homme qui les reçoit. Il ne peut plus qu'accepter et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était pas permise. La nécessité était là, implacable et inévitable. Jacques entra dans le salon sur lequel donnait l'antichambre, tandis que Camille demeurait debout dans cette première pièce, appuyée au mur... «J'avais dans le cœur un couteau», m'a-t-elle dit plus tard, «et cependant comme une joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce que je faisais—une joie de douleur. Et je l'aimais de nouveau, lui, je l'aimais!... Je ne l'ai jamais aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai compris comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... Et en même temps, j'étais obligée de me dominer pour ne pas entrer insulter cette gueuse, lui déchirer sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! quelles minutes!...»

Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait ainsi dans le banal décor de cet appartement de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, avec une espèce de lointain sinistre, et la pauvre actrice pouvait entendre un chuchotement à quelques pas d'elle—celui de la discussion engagée dans l'autre pièce entre le traître pour qui elle se dévouait et le complice de cette trahison. Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. Il avait son chapeau sur la tête, son collet de fourrure relevé lui cachait à moitié le visage. Il tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de Mme Bonnivet, que Camille passa avec un frisson d'horreur. Ce vêtement se trouvait un peu trop large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai compris qu'elle devait être plus belle que moi, malgré ses apparences si maigres», me disait-elle en me racontant cette impression toute féminine, et ce fut de nouveau la piqûre dans la blessure!

—«Allons», reprit Jacques après un nouveau silence. Il l'avait regardée passer la jaquette avec une expression où brillait une dernière lueur de cette défiance dont le premier signe avait été l'ouverture de la fenêtre après le billet pour vérifier si Bonnivet était vraiment là. Ils descendirent l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, et tandis que Jacques recommandait au concierge d'aller chercher une autre voiture, sitôt la première partie, Camille renoua son double voile sur son visage, et elle se glissa dans le fiacre en cachant son visage avec un manchon qu'elle montra à Jacques, une fois la portière fermée.

—«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en plaisantant, afin de lui rendre du courage par cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance et à cette heure, il n'y verra rien... Regarde maintenant par la petite glace de derrière la voiture si le coupé qui attendait au coin de la rue ne nous suit pas...»

—«Il nous suit», dit Jacques.

—«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui serra la main d'une pression passionnée où se soulageait toute l'anxiété des cruelles minutes qu'elle venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il continuait à ne pas trouver de mots pour la remercier, et, afin de se tirer d'embarras, il voulut, comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient en voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion, passer son bras derrière la taille de la jeune femme et l'attirer à lui pour lui prendre un baiser. Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune et de jalousie, et, le repoussant avec haine:

—«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»

—«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant un petit nom à eux deux qu'il lui disait dans des heures tendres.

—«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, «la femme dont vous parlez est morte, vous l'avez tuée...»

—«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, «Ah! Comme tu m'aimes pour avoir fait ce que tu as fait tout à l'heure!...»

Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. Le fiacre avait, sur les indications de Jacques, traversé le boulevard pour se diriger du côté du faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue Oudinot et du boulevard des Invalides. Il arriva ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone sans que les deux amants échangeassent maintenant d'autres mots que cette question, posée de temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» et cette réponse de Jacques: «Toujours.»

Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari jaloux une si évidente résolution de vengeance que l'actrice et son compagnon se sentaient de nouveau angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle avait reconnu le visage du guetteur sous le rideau mi-baissé du coupé immobile, lui quand la sonnerie à la porte de son appartement était venue le surprendre dans les bras de sa maîtresse, Bonnivet allait-il être la dupe de la ruse imaginée par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder les deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il chez lui d'une incertitude encore, ou bien sûr de ne plus perdre le fiacre de vue, préférait-il avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant de sa femme dans l'endroit plus écarté où celui-ci descendrait? Enfin, Camille reconnut l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la brume maintenant ses deux grêles tours.

—«Voilà une bonne place pour nous arrêter», dit-elle en tapant du poing contre la vitre. «Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... C'est maintenant qu'il faut du sang-froid... Laissez-moi passer la première, et, s'il vous demande pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez de maman.»

Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs eux-mêmes croient rêver quand ils se les rappellent plus tard,—et ils ne sauraient dire s'ils en ont éprouvé une sensation de tragédie ou de comédie. La vie est ainsi, oscillant de l'un à l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité qui n'a jamais été bien rendue, je crois, par les écrivains et qui ne peut pas l'être. Le passage est trop subit. Au moment où Camille s'élançait sur le trottoir au pied du perron de l'église, elle vit surgir devant elle Pierre de Bonnivet qui lui prit le bras et soudain la reconnut.

—«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis il s'arrêta de son mouvement tout décontenancé, tandis que Camille, comme épouvantée, se tapissait contre Molan, sorti à son tour de la voiture, et celui-ci, comme stupéfié de reconnaître l'homme qui venait de se précipiter au-devant de sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant un tremblement:

—«Mais c'est M. de Bonnivet!...»

—«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite, inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...»

—«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan, et adieu, monsieur...»

Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche.

—«A cause de sa mère, vous savez...»

—«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce, et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il avait subie. Il eût embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé, crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous savez qu'elle est charmante, votre Mlle Favier, tout à fait charmante et d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui, n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça trompe si vite!...»

IX

Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique, soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre et se faire conduire rue de la Barouillère. Là, un véritable accès de fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi ne fut-ce point par elle que je connus cet épisode, où elle avait joué un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.—Noble rôle et qui convenait au noble cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne! D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants? Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes presque invraisemblables,—du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il jouait, lui, le rôle toujours flatteur—étant donné la morale courante,—d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez la rivale qu'elle avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens, cette présence de Camille à la soirée de Mme de Bonnivet comme le complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier. Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence:

—«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de remèdes...»

Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:

—«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette femme?...»

—«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui demander...»

—«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...»

—-«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'a b c de la jalousie, cela...»

—«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde pas rancune...»

—«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire, «ou bien je ne connais rien au cœur humain,—et c'est ma partie, pourtant,—-ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai jamais fait si mal...»

—«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire, comment engagerai-je la conversation?»

—«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords... Ce ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée, j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui, chez celle-là. Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance, d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait, comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de temps avait duré ma visite.—Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.—Tu admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une jaquette d'astrakan aussi pareille à l'autre que possible. Elle n'avait pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle a emprunté de l'argent, comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée des Magasins du Louvre—classiquement—et de reparaître chez elle, vêtue comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance... Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques. C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement; après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu, pendant ma visite, et si Camille manque à sa promesse, cette jalousie est capable de se réveiller...»

—«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne vont pas être bien faciles.»

—«C'est bien pour cela que Mme de Bonnivet n'en manquera pas un maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces choses-là, Daisy, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons... Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira capable de mener l'autre rue Nouvelle...»

—«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...»

—«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est bête comme de croire au mauvais œil, et c'est plus fort que moi...»

—«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.»

—«Daisy, Daisy,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis. Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette explication est la vraie.»

—«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?... Tenez,»—et elle me tendit un écrin de cuir, à son chiffre, C. F., que je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé employé par Mme de Bonnivet pour lui payer son dévouement,—donnant donnant.

—«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal, elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même, avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette gueuse?...»

—«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je. «Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.»

—«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous... C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en verser le prix à quelque œuvre de charité, et Mme de Bonnivet recevra en même temps que sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un billet du prêtre ainsi libellé:—Reçu tant pour les pauvres, de la part de Mme de Bonnivet... Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table vide...»

—«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je.

—«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir, «Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire, avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah! ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!» ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez jamais... C'est trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si cruel... Pas même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de politesse qu'on donne à une femme souffrante...»

—«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de ses torts et vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...»

—«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir, ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous avez une commission de Jacques pour moi...»

—«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits, sans phrase aucune;—tristement, car je sentais la dureté de cette nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.

—«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme! Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique, d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent... Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...—Dites donc à M. Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été convenu,—oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition, dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais c'est coupé...»

Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité, eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me disant:

—«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard... Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à plaindre. Mon art me reste...»

Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit, la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions, puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension, malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un imperturbable aplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations fausses:

—«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène de la Duchesse bleue avec Bressoré, puis quelques monologues et des imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle, comme chez tous les acteurs, un côté singe...»

—«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables. Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien, vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»

—«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,—l'une tenant son rôle de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,—et moi en tiers! Je n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu? Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son Art de rompre au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal des fins d'amour, cela...»

—«Tâche d'avoir au moins la pudeur de ton égoïsme,» interrompis-je. Il s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des larmes?...»

—«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète, assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le rompit le premier, ce silence, en me disant,—il répondait à une pensée que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:

—«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée... Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,—à moi!—en m'en montrant un autre:—«Quel est celui que vous préférez?...» Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté singulière dans la voix, il conclut:

«...Je ne sais si Mardoche En cette occasion crut son bien sans reproche.»

—«Mais il en profita...» fis-je en continuant la citation. «Puisque nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton chapeau pour ne plus revenir?...»

—«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce, à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de cantharides qui vaille la peur...»

—«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»

—«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la raterai pas...»

Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros, un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation complète des diverses faces de son caractère,—ce véritable phare à feux tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:

—«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»

Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur. C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,—l'intime et compliqué détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre. Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée, vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique, atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel, si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué, bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer, avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet. Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute, et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale d'amabilité, je voyais avec certitude cette tête orgueilleuse, couchée sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu intéressant entretien:

—«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire, pendant que j'y pense...»

J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme, curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.—Je n'avais pas même conçu comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus indispensable politesse, et à très haute voix:

—«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»

—«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du monde.»

—«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,» ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings