La Duchesse Bleue (RÉCIT D'UN PEINTRE) (continued 3)
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—«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,» me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de poète, en effet, que cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée, mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais devant moi telle qu'elle m'était apparue,—sur la scène, finement, féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli sobriquet;—puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille petites misères de la besogne;—puis le long du mur des Invalides et sous les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie, comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,—chez elle enfin, et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la Psyché dans un coin de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues—je le sentais—d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries, par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas donnée,—âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits montraient dans les costumes de la Duchesse Bleue la femme enfin née de l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait plus jamais!
«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui incarnent tout leur être intime dans une œuvre écrite ou peinte. Il est une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment, peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu, cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence. La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues, fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.—Et les yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres, curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler, c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,—le sourire et les prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive! Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...
Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident des tragédies antiques, vanté par Jacques,—un confident blessé pour son propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire. Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté du délai—le dîner était pour le surlendemain—dénonçait, d'autre part, une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure astreint,—pourquoi?—les agapes mensuelles des confrères que j'ai la faiblesse de fréquenter,—pourquoi encore?—deux ou trois amis à la table de qui m'asseoir de temps à autre,—parce que je les aime,—la salle à manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de la maison de Molan, place Delaborde,—cette maison dont je m'étais juré de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs menaçaient?»
Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires, d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât, même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain, absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous les désordres de l'âme humaine,—assis à cette table de géomètre, avec son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son réveil, par ce charpentier de copie,—quatre petites feuilles couvertes de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I. Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant, presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport. Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille, qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante. Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose, l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que, déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet:
—«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»
—«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai service...»
—«A toi?...»
—«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mme de Bonnivet te prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appeler Daisy, ma pâquerette, comme le jeune homme naïf du Neveu de ma Tante. Voyons. Un peu de jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie guère dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme si je l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»
—«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mme de Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.»
—«Et le remords, my dear Daisy,» interrompit-il, «que tu oublies? Et la tentation? D'abord, rétablissons les tours, comme on dit quelquefois dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui. Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant supérieur au chien par la vertu, monsieur!—par l'effort sur soi-même, monsieur!—le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mme de Bonnivet et moi, dans un magasin de bric-à-brac où elle allait voir des tapisseries... moi aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a offert de me reconduire...»
—«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.
—«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi pas... Apprenez, Daisy, que ces promenades en voiture sont très à la mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends... Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme, d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs: celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...»
—«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et si je confie à un autre la rédaction de la réclame...»
Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un goût si détestable que je voulais y couper court. Sous cette mauvaise épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets».
—«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse, moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...», les: «je ne peux pas lui faire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi provoquer les pires folies chez une femme un peu corrompue et un peu froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...»
—«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain, consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mme de Bonnivet me parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.»
—«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» demanda Jacques en riant.
—«Parce que je me ferais un remords de contribuer au succès de cette malpropre intrigue,» répondis-je en me fâchant tout de bon, tant ce nouveau rire m'énervait. «Que Mme de Bonnivet trompe ou ne trompe pas son mari, cela m'est profondément égal, et profondément égal aussi qu'elle ou toi vous vous piquiez aux scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon chapeau, et je ne lui marche pas dessus. Ce sentiment vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je l'ai entendue me parler de son amour, quand je l'ai reconduite le soir où tu es allé souper avec ta coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle eut reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de l'or, cette fille. Elle t'aime avec tout son cœur. Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à la trahir, d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne l'imagines...»
J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec tout ce que je pouvais trouver en moi d'éloquence, ce que je lui avais tu huit jours auparavant: les troubles devinés chez la jolie actrice, ce qu'il avait été, ce qu'il était pour elle, l'Idéal de passion et d'art qu'elle avait cru réaliser dans leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, le crime que c'est de provoquer la première grande déception d'un être humain. Enfin je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans le cœur de son amant toute la chaleur de l'amour malheureux que je sentais moi-même pour elle. Et j'en étais si jaloux!—Douloureuse anomalie sentimentale que Jacques ne discerna point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation que la déplorable naïveté dont il me croyait à jamais contaminé, et il me répondit avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:
—«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus? Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte, une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir, moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête la première et qu'elle savait parfaitement où elle allait, toute sage qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un... Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette tentation,—que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,—n'a rien à faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça m'amusera même, quand elle se sera entournadée ou enfigonnée, d'avoir un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte l'invitation de Mme de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à dédaigner, et puis tu contrecarreras ma malpropre intrigue, comme tu dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...»
—«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule présence.
—«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître... Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»
Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle fatuité de «regardé» et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour Mme de Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me serrait le cœur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche, sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose, nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où j'aurais dîné chez les Bonnivet!
Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet. Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle avec ces yeux tristes, cet ovale amaigri, cette bouche plissée d'un sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant les heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre tête,—ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de renoncement et de réclusion en tête-à-tête avec la Camille idéale m'avait donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mme de Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente attenante et en la tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre, aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plus ma Camille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais dîné là? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon embarras. Et puis, qu'allait en dire Mme de Bonnivet elle-même? Pourquoi m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait, sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...»
C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course, suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,—mais les figures patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une galerie de muette insolence,—comment supporter ce décor de choses et de gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage, car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit dans le salon-boudoir où Mme de Bonnivet tenait ses assises, j'étais plus Camilliste que jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire, dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de Mme Récamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène. Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas. D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses bras,—deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de Naples,—étaient les seuls bijoux dont s'éclairât cette toilette, ce costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,—sauf que le bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes, à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate, se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret, Senneterre,—le rabatteur,—tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là, et un peu mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne, avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé, par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament. Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop protecteur:
—«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mme de Bonnivet, «vous savez qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de confiance en lui, manque d'aplomb...»
—«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela compense.»
—«Bon!» pensai-je à part moi, «elle n'est pas de bonne humeur, ni même polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal arrangée...»
Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.—Pour les gens de cette espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,—pendant des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme Éthorel entrait, et son mari, puis—«naturellement», comme dit Miraut entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais dessous de cette société,—Crucé le collectionneur; puis Machault, un athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances préalables et à des rappels d'emplois de journée,—le plus souvent mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de ces phrases:
—«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes, voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»
—«Et le temps?» répondait le financier.
—«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»
—«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»
—«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans comme dans du beurre.»
—«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»
—«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran. Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait, tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»
—«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la plains», fit Senneterre.
—«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit Mme de Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été faite à la Duchesse Bleue, un des convives, Machault, je crois, se prit à dire:
—«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»
—«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une occasion de rappeler son accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui prouvait que l'antipathie de Mme de Bonnivet pour Camille Favier n'avait pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si noirs sur son teint presque exsangue...
—«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu souffrant...»
En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut. Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,—ou pour un jaloux,—me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:—l'une, et la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon la dupe des coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;—la seconde, que ce camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche, pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;—la troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques, faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de lui.—Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaient pas. Nous avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en me prenant le bras:
—«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La Croix?...»
—«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois», répondis-je évasivement.
—«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent, on saura que sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...»
Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui avait eu, pour prononcer cet on énigmatique et sa plus énigmatique dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir. Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla déguster sur un fauteuil, en nous disant:
—«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...»
—«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel, ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de cherry-brandy?»
—«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...»
—«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste ce qu'il a?...»
—«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus qu'il ne boit...»
—«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en me regardant à nouveau de son regard aigu.
—«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton d'indifférence.
—«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une seconde d'hésitation.
—«Depuis la Duchesse Bleue. Enfin, c'est une lune de miel au premier quartier...»
—«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...» interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise:
—«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»
Je pus voir, à ces paroles,—que Camille Favier, si elle lit jamais ces pages, me les pardonne!—le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi, le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination, se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un peu à nous rejoindre:
—«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
—«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est encore jeune...»
—«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence, cette fois, «avec un maître comme vous...»
—«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux compliments des demi-connaisseurs.»
Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête, j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse, qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un canapé auprès d'elle:
—«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
—«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé», répliquai-je.
—«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là, monsieur La Croix, avouez-le?»
—«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»
—«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»
—«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort. Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»
—«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que j'avais touché juste.
—«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant esprit...»
—«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis, du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»
—«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse, toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»
—«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,» interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits d'auteur jusqu'au dernier sou...»
—«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel, chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau, du plus sincère attachement...»
—«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne vaut pas cher, votre ami.»
—«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai cette originalité de défendre mes amis...»
—«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre:
—«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous autres, qui sommes de braves gens...»
Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes rosses,—risquons le mot,—est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire presque aimable:
—«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça marcherait entre nous...»
Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une fois déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer. Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses sur le Pérugin et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté, un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve. Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mme de Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs, son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé, avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda négligemment:
—«Vous tirez quelquefois le pistolet?»
—«Jamais», lui répondis-je.
—«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force... Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis dix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...»
Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue François Ier, où il habite.
VI
—«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet, tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux avec moi. Il m'a mené voir les cartons.—Tu lis cette inscription: Dix balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.—Neuf balles au visé par le même.—Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour Bonnivet,—d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante... C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois, feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...»
Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à-vis de moi son rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'œuf et la côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me prouver combien il s'intéressait au succès de sa manœuvre de diplomatie galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y manques.»
—«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie que je n'avais plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:
—«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?»
—«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...»
—«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le falso passo, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»
—«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...»
—«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que, lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone, un Ange,—avec un tas de majuscules,—est la maîtresse, il faut en général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les autres.»
—«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique. Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre d'ombre de sensualité...»
—«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui s'attachent ainsi,—et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette sphynge, comme disent ceux de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec. Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici, dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra, avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore plus gentil, cela!...»
Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me battait au moment où j'allai rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée s'emplissait d'un froid et pâle azur.—Mme Favier, plus placide et plus souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une copie de l'Allégorie du Printemps, que j'ai faite à Florence autrefois si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro, qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des sœurs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,—ce chimérique portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien caché,—et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et, malicieusement:
—«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»
—«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...» balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...»
—«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore.
—«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et, montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,» dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?... Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.»
—«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup changé?...»
Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve. Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,—de tristesse pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances, réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des semaines,—si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre contre des amertumes dont mon cœur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après tout, vous m'avez fait sentir, et il viendra une époque, peut-être, où, passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne me fut épargné...
Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie elle-même,—cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chœur antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule. Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,—tant mon attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant, confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à-tête qui m'étaient toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées, que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent, lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop courtes séances, c'est trois femmes.—L'une après l'autre, ces trois femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,—et encore aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant, que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!—quelle misère!... Aux faits! Aux faits! Aux faits!...
La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les nuances,—les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée, d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son teint trop vide de sang ce matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:
—«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là, tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...»
—«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je.
—«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois. «Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé... De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...»
Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair—une autre note de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!... Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la faire rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse, du XVIIIe siècle celle-là, qui voulait donner sa miniature à son amant avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas plus sage, tant sa beauté était altérée.
—«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre, «s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.»
—«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...
Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume, pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce matin-là, elle devait venir à dix heures et demie,—et il n'en était pas dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi, de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître en cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone à demi-effacée, à peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages, avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de l'art primitif était bien là, emprisonné dans ce carton d'esquisses et prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux fresques du quattrocento et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me répéter l'adorable vers du poète Cino:
J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!... L'Alpe passai con voce di dolore!...
La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,—sachant trop le principe des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute demande en me disant:
—«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai? Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une heure du matin...»
—«Tu as encore eu la belle idée de me mêler à tes mensonges,» lui répondis-je avec irritation, «je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me convient pas...»
—«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse destiné visiblement à m'amadouer, «et je comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé tranquille tous ces temps-ci... E pur si muove! Et pourtant ça marche, ça roule, ça ronfle, et ferme, de l'autre côté, et si tu avais pu m'aider, Bonnivet ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse cette plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en conviens et je donne un gage... Mais, cette fois-ci, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Camille à laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu as remarqué qu'elle était triste ces jours-ci?...»
—«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de ta façon...»
—«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, non sans ironie. «C'est très démodé, je t'en avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,» continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser à dix heures, et, si je la rencontrais, tout serait perdu. Je vais donc te mettre au courant en cinq minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de nouveau sur la piste de mon flirt avec la Reine Anne,—à qui tu n'as pas mis de cartes, entre parenthèses. Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à ma prochaine visite.—Et comme ce flirt est en ce moment très, très accentué, Camille est très, très jalouse et très défiante... Bref, hier, ç'a été l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, le coup du dîner... Je reçois, vers les quatre heures, deux mots à la fois, l'un de Mme de B... signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait sous des formules convenues te ferait bondir, si je te le racontais. Au fond, tu es un grand naïf, et tu crois encore à la pudeur des femmes... Borne-toi à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé en province auprès d'un parent malade, la Reine Anne s'était arrangée pour dîner et passer la soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, qui me disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence de sa mère, appelée elle aussi en province auprès d'un parent malade, et sachant que je ne faisais rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner et rentrer ensemble après la Duchesse... Tableau!»
—«Et tu as préféré Mme de B..., naturellement, et raconté à Camille que tu dînais chez moi?...»
—«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. «J'ai pensé qu'il valait mieux avoir reçu le billet trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à quatre heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle va venir. Tu te gardes bien de lui parler de ma visite de ce matin. Mais tu lui dis incidemment, sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, hier, des amis, dont moi... Elle te croit. Elle rentre chez elle. Là elle trouve une petite dépêche bleue signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire et le tour est joué. A moins que cet animal de Senneterre... Je lui réserve un chien de ma chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»
—«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir à faire dans tout cela?...» demandai-je.
—«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux platonique de la Reine Anne,—et tu l'as bien vu toi-même,—platonique et jaloux comme s'il avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait mieux. Il m'espionne... Il a donc imaginé de se lier avec Camille. Il a eu l'audace de me demander de le présenter, comme si de rien n'était, et voilà quatre ou cinq fois de suite que je le trouve dans sa loge. Elle ne t'en a pas parlé? Non... Hé bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit, avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet devait quitter Paris, à seule fin de la lâcher sur moi et de mettre des bâtons dans les roues du fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... Nous n'en sommes encore qu'au fiacre, ne te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait si drôlement le petit crime... Dix heures un quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet après-midi...»
—«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je en le reconduisant.
—«Je me suis donné congé,» me répondit-il, «ma comédie en un acte est finie, et, dans ce cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu de ma chance? Que cette aventure avec la Reine Anne tombe juste, ce mois-ci, entre deux époques de travail?...»
C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage avait raison de parler de sa chance! Un instant de plus, et il se croisait dans mon escalier avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait d'habitude à dix heures et demie plutôt passées, était ce matin-là en avance. La vieille horloge bretonne dont j'avais tant écouté la monotone voix remplir le silence de l'atelier,—comme un conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre en rêveries le temps de l'œuvre,—marquait dix heures et vingt-deux minutes. Quand la charmante fille parut sur le seuil, je reconnus, au premier regard, que, cette fois, elle traversait de nouveau une crise aiguë de douleur. L'insomnie avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre. La fièvre avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire si fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu sombre brûlait dans le fond de ses prunelles. L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts roulaient machinalement un petit mouchoir de batiste imprimé de fleurs roses, dont ses dents avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant moi la vivante image de la jalousie au désespoir. Quel contraste avec le sourire vainqueur que je venais de voir flotter sur la bouche et dans les yeux de celui qui causait cette peine et s'en souciait à peu près comme de son premier article! J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien aisément la pitié mène au mensonge. La malheureuse créature avait à peine enlevé son chapeau et son manteau que je commençais de la gronder, sur notre ton habituel d'amicale plaisanterie:
—«Je crois que nous ne travaillerons pas aujourd'hui,» lui dis-je, «petite Duchesse bleue, et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le motif qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a cent ans, que la vie est trop courte pour se faire peindre, et moi je dirais qu'elle est trop courte pour se faire les chagrins que vous vous êtes faits. Vous avez pleuré, avouez-le?»
—«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais je n'ai pas fermé l'œil de la nuit... Je ne me suis pas même couchée...»
—«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, quand je lui rapporterai cette jolie conduite, et je vous avertis que je la lui rapporterai...»
—«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre blonde de ses jolis sourcils. «Il s'occupe bien de moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»
—«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, et le cœur percé moi-même par le remords de ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu parler de vous, après dîner, hier au soir!...»
—«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant sa tête et ses épaules affaissées d'un mouvement qui me fit honte. Il trahissait une reconnaissance si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au soir?...»
—«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous nous sommes quittés à une heure impossible, bien après minuit.»
—«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix presque rauque, tant son impression avait été forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez pas. De vous ce serait trop horrible...» Et comme je la regardais avec un trouble qu'elle prit pour de l'étonnement, elle saisit ma main dans les siennes, et elle dit: «Ne vous offensez pas... Je sais que vous ne vous prêteriez pas à me tromper et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai cela tout à l'heure, et comment l'on m'a dit, que Bonnivet, vous savez, le mari de cette horrible femme, était absent. Alors... Alors... je me suis mis dans la tête qu'ils allaient profiter de cette absence, Jacques et elle, pour passer la soirée ensemble, je me suis rendue libre en mentant à ma mère, et pour la première fois, je lui ai menti, à lui aussi, je lui ai écrit pour dîner avec lui.—J'ai été bien punie de mes deux mensonges. Il ne m'a pas répondu. Répétez-moi que j'ai été folle, qu'il était chez vous, hier soir, qu'il n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon Dieu! Merci! il n'était pas avec elle... pas avec elle!»
En me tenant ces discours dont chaque mot m'entrait dans la conscience comme le plus cruel des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes coulaient sur ses joues amaigries, de longues et abondantes larmes qu'elle essuyait de son pauvre petit mouchoir où la pointe de ses dents avait laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. J'éprouvais, en regardant tomber ces larmes sincères, un poignant remords de ma fausseté... Il ne m'était plus possible de revenir sur ce que j'avais dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent auraient cru bien faire en agissant comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop complète évidence, que ce passage de la pitié au mensonge qui m'avait été si naturel, constitue un véritable crime en présence d'une passion profonde. Il y a un droit du cœur qui aime et qui souffre à savoir la vérité entière, quelle qu'elle soit. Les sourires de remerciement que Camille me jetait à travers ses pleurs m'étaient presque physiquement intolérables. D'ailleurs, on ne trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie justifiée? La trompe-t-on même une minute? On l'endort en l'abusant sur les faits. Mais que sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus probants ne prouvent rien. Quand on sent, comme Camille la sentait, la trahison éparse autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas plutôt produite sur un point que la lucidité s'éveille sur un autre. Et l'on va, cherchant comme à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, le plus souvent par un hasard d'autant plus douloureux qu'il ne s'accompagne plus de ménagements. Non. Si c'était à recommencer, et au risque de jouer à mes propres yeux le rôle apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à cette lâche charité de mensonge à laquelle je me suis prêté, ce matin-là. A quoi a-t-elle abouti? Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de laquelle j'arrive maintenant et qui marque l'entrée définitive dans la troisième période, celle de la certitude furieuse et du désespoir exaspéré?
VII
Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne faisons pas les œuvres dignes de ce nom, elles se font en nous, sans effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose, d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait de répéter la pièce qui devait succéder à la Duchesse Bleue, et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début. Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.
—«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais quel caractère!... quel caractère!...»
—«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,» m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et qu'on n'en parle plus...»
Et en dernier lieu, violemment:
—«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus, quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin... Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je l'aurais déjà balancée!...»
Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mme de Bonnivet est ma maîtresse...» En toute circonstance, de pareilles confidences sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte. C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant, le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme, comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,—pourquoi pas?—et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mme de Bonnivet,—ce demi-castor du monde, pour prendre son mot,—était capable. Mais entre la coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mme de Bonnivet est ma maîtresse...» il me faudrait revoir Camille avec cette phrase dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue engagée entre Jacques et Mme de Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame. Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à même imaginer et foudroyante...
C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas avoir. Qu'est-ce qu'un poète et qu'est-ce qu'un romancier même les plus plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. Il semble que nous touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de notre pauvre cœur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le principe!... Mon domestique, à qui j'avais donné l'ordre de défendre strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air embarrassé, que Mlle Favier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.