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La chair et le sang

V

Reading edition

Sieste: Claude regarde les hommes, comme une armée anéantie, joncher la prairie. Autour des meules, ils étendent leurs bras crucifiés. Des mouchoirs protègent leurs visages. Lui, il ne veut pas dormir, mais s'abandonner âme et corps à cette chaleur qui perd sa vie dans la Vie. Il rêve que ses pieds s'enracinent, que ses mains étendues se tordent et que sous la poussée de la sève, sa tête, dans les nuées, agite une chevelure de feuillages sombres. Son père lui a ordonné de ratisser les allées, et il ramasse un bout doré de ces cigarettes que fume Edward, et indéfiniment contemple dans l'argile sèche de la terrasse l'empreinte d'un pas menu. Il voudrait s'avancer vers ces marronniers où il a suspendu, ce matin, deux hamacs: il rôde alentour et de loin envie les cimes immobiles, qui font silence sur le sommeil des jeunes maîtres. Une cigale éclate, grince longuement, puis trouve son rythme et bat comme le cœur souffrant de Cybèle engourdie. En dépit de lui-même, le garçon se rapproche.

—Est-ce vous, Claude?

Il accourt. Edward est assis sur le hamac, ses cheveux ébouriffés, le col ouvert. May demeure étendue, sa robe blanche la couvre chastement jusqu'aux chevilles, et l'enfant paysan s'émerveille, de deux pantoufles d'argent qui pèsent au filet du lit aérien, comme deux poissons minuscules. Il s'étonne que la jeune fille le considère avec un sourire, que sa main un peu forte,—sa main de pianiste, dit son frère,—se tende. Edward regarde la plaine où la chaleur tremble:

—Qu'est-ce donc cette tache qui luit, là-bas?

Et Claude, dans un grand rire:

—Mais monsieur, c'est la Garonne!

—Comme elle est près! Claude, connaissez-vous un endroit où nous pourrions nous baigner?

Claude répond que dans sa petite enfance il allait entre Saint-Pierre-d'Aurillac et Saint-Macaire où est une plage sous les saules, mais il fallait compter trois quarts d'heure de marche, et tel était le retour qu'il y perdait la fraîcheur acquise dans l'eau du fleuve.

—Nous irons en automobile! s'écrie Edward.

La promesse de ce plaisir le ressuscite; il saute à pieds joints le hamac d'où sa sœur ne s'est pas levée, il l'oblige de courir à la salle à manger pour préparer la collation. Cette fiévreuse joie déroute Claude, lui semble sans proportion avec le plaisir d'une baignade, il aime mieux voir son maître accablé et sombre qu'en proie à cette gaîté frénétique.

Voici Edward au volant et Claude à ses cotés. Au fond de la voiture, May demeure seule; l'auto glisse et, sous les roues, la route se décompose en nuage. Dans le pare-brise, l'image vacillante de May se reflète; au rythme du moteur, Claude poursuit cette apparence inaccessible. L'auto lentement s'engage dans un chemin qui conduit au fleuve. Tandis que May prépare le goûter, les deux jeunes gens sous les saules s'enfoncent. Avec tant de mollesse le fleuve se répand, que d'abord ils ne discernent pas sa pente. Dévêtus et, après quelques brasses, étendus la face vers l'azur dormant, tous deux s'abandonnent à la vie du fleuve, à cette circulation de la terre vivante. O bien-être! Le vol mou d'un oiseau trouble l'azur; l'oblique soleil les oblige de ne plus rien voir du monde qu'au travers de leurs cils rapprochés. Entre l'eau et l'éther, leurs minces corps sont pris. Un poisson saute comme une goutte de mercure. Enfin, arrachés au tiède embrassement du fleuve, les jeunes gens envahis d'orgueil physique, gonflent leur poitrine, tendent vers la lumière des bras musculeux qui déjà ne ruissellent plus.

May ordonne le goûter, affairée et soudain puérile, rieuse comme toutes les jeune filles.

—Dépêchez-vous! Il ne vous restera plus de reines-Claude.

Les jeunes gens se couchent dans l'herbe qui les porte comme, tout à l'heure, l'eau. Edward s'étonne que «les beautés de la nature» servent à la fois d'argument à ceux qui veulent y trouver une intelligence créatrice et à ceux qui ne croient qu'à la matière, à des lois aveugles. Claude, selon sa coutume, pose candidement une question directe:

—Et qu'y voyez-vous, monsieur?

Edward déclare éprouver, plutôt, le sentiment d'une absence. Le théologien que fut Claude, le garçon dès l'adolescence assoupli aux controverses, à ce mot «sentiment», s'emporte. Il ose risquer une allusion à l'hérésie de ses jeunes maîtres; il se rappelle un cours très bien fait de M. Garros qui, né dans le Lot-et-Garonne où les huguenots pullulent, avait étudié sur le vif, la religion prétendue réformée.

—A vous, Monsieur, il ne vous est donné que de «sentir» une présence ou une absence: sevrés des sacrements—et du sacrement essentiel—par des discours et encore des discours qu'ils veulent brûlants, vos ministres essaient de créer en vous des étals de sensibilité.

Edward, amusé, observait ce soudain retour de métaphysique chez ce jeune être fruste—si animal tout à l'heure dans le fleuve—puis, nu et appuyé à un saule, pareil au berger David, et maintenant, sa chemise entrouverte laissait voir sur sa poitrine la brûlure d'un coup de soleil. May levait vers le controversiste une anxieuse figure, tandis qu'Edward objectait:

—Votre Pascal ne parle-t-il pas du Dieu sensible au cœur, non à la raison?

Rouge, hérissé, comme le séminariste qui naguère arpentait la cour, aux côtés de M. de Floirac, Claude fit front: oui, par une touche intérieure, et, d'un mot, par l'amour, la Grâce pénétrait le chrétien; mais une fois cette connaissance au dedans de lui acquise, le fidèle en dehors de lui découvre de cet amour la Source: Quelqu'un existe, distinct de la chose créée qu'il sait où prendre, et qu'il mange et qu'il boit.

Edward sourit encore, tellement indifférent à ces sortes de questions qu'il n'essaie pas de poursuivre le colloque. La jeune fille, au contraire, interroge:

—Si vous me vouliez convertir, Claude, que me diriez-vous?

—Je vous demanderais d'abord si, dans votre Église, rien ne vous manque. Vous êtes en face de Dieu, et, de vous à lui, il n'est pas de routes. Des exhortations, des prières communes très pathétiques vous peuvent donner la sensation de sa présence; hors ces minutes d'ardeur collective. Il vous demeure inaccessible.

May, devant les mois, hésite comme toute femme aux prises avec des formules abstraites:

—Peut-être est-il vrai que notre faiblesse est de ne savoir jamais si nous sommes justifiés. Sans doute, je crois bien que vos dogmes sont puérils, et toute cette idolâtrie!

Claude, trop familier, se rebiffa:

—Vous parlez de ce que vous ignorez.

Le mépris du séminariste pour la femme était sensible, mais la jeune fille ne parut pas entendre et, comme se parlant à soi-même, elle dit:

—Si j'étais catholique, j'aimerais cette règle extérieure, ce repos de croire ce qu'on me dirait de croire, et surtout cette assurance d'être pardonnée.

Claude joignit les mains et, ce cri lui échappa:

—Oh! vous, Mademoiselle, quelles fautes pouvez-vous commettre?

Edward éclata de rire, à la lois inquiet et curieux de ce que répondrait son orgueilleuse sœur, mais elle ne prit point ce masque de froideur et de morgue qu'on lui voyait communément après ses échappées de confiance, et dit rêveusement:

—Je me souviens qu'enfants, nous répétions cela à maman: qu'elle ne pouvait commettre de péchés ... n'est-ce pas, Edward?... Claude (il tressaillit de l'entendre prononcer son nom) vous êtes resté un naïf petit garçon, malgré toute votre science.

Elle ajouta, craignant qu'il fût blessé:

—Mais c'est une louange que je vous donne.

Edward avertit sa sœur que Claude, bien qu'il la crût sans péché, ne doutait pas qu'un jour elle serait damnée ainsi qu'il convient à une hérétique. Le jeune paysan protesta: il ne pouvait souffrir qu'on touchât plaisamment à ce sujet, et tandis qu'avec précision il exposait que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Église, sinon à son corps, il souffrait du sourire d'Edward, de cette cruauté dans ses yeux et, aux coins tombants de sa grande bouche, de cette lassitude; pourtant il ne s'arrêta point de parler, flatté et troublé par l'attention de May dont il songeait qu'elle devait avoir la face ardente d'une Jacqueline Pascal au milieu des docteurs jansénistes. Comme il avançait que chercher Dieu c'est déjà, sans doute, l'avoir trouvé, Edward l'interrompit:

—Je vous en prie, mon cher, faites-nous grâce de la citation du Mystère de Jésus qui, à cet endroit de la conversation, ne rate jamais.

Claude détourna les yeux du railleur et se tut.

—Ne vous scandalisez pas, dit May qui, s'étant levée, entoura de ses deux bras le cou de son frère, voyez-vous, il a cette pudeur, lorsque la conversation tourne à la grandiloquence, de la clore par une fausse note.

—Oui, dit-il, (et il appuya les lèvres sur les cheveux de sa sœur), nous tenons à éviter toute ritournelle.

Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux. Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul. Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des Fleurs du Mal que May, pendant leur baignade, avait lu.

—Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.

Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors l'Invitation au Voyage que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.

—Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.

Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre, mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut l'Invitation au Voyage, puis la Vie antérieure, le Balcon, d'autres poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour. Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à M. Dupont-Gunther:

«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez. Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités, eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»

Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune. Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...

Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?

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