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La chair et le sang

XI

Reading edition

Claude, s'enfonça dans l'hiver qui fut cette année-là si pluvieux que le jeune homme passait de longues journées à lire dans la cuisine; il prenait les livres sans les choisir, à tâtons, dans les ténèbres glaciales de la bibliothèque, les portait au grand jour, déchiffrait les titres comme un plongeur découvre au grand soleil l'orient de la perle qu'il ramène. Au coin de la cheminée, il s'abandonnait à sa lecture tandis que son père, tassé sur sa chaise, en face d'un litre, se réveillait en sursaut à son propre ronflement et que sa mère, assise devant la fenêtre pour perdre le moins possible de jour, ravaudait indéfiniment des linges. Parfois, Claude jetait sur sa tête un sac, chaussait des sabots et, quelque temps qu'il fît, s'enfonçait dans l'air épaissi de brouillard d'eau et de fumée, remontait au hasard les chemins inondés entre les saules difformes. Des vols d'oiseaux lourds passaient dans le ciel, tombaient ensemble sur les champs nus, univers noyé qui devenait pour Claude le monde des apparences de son manuel de philosophie. Rien ne l'y détournait de voir May errer de cime en cime; au plus épais de l'humide saison, il évoquait soudain la petite route dans la lumière d'un matin d'été, la jeune fille immobile, son ombre courte. Il secouait la tête, fermait les yeux pour échapper à des obsessions sales et tristes. L'isolement de l'hiver, le désœuvrement le condamnaient à ces moroses délectations qu'il ignorait à l'époque des grands travaux; sa pensée ne respectait plus l'enfant orgueilleuse de qui le visage, une seconde, s'était rapproché du sien: vertige des yeux! souffles confondus! paumes des mains accolées... Plus tard sous la lampe, près du feu, tandis que Favereau ronfle et que l'inlassable pluie enserre la maison, les hangars, l'étendue, et plus tard encore, dans le lit de fer, son lit d'enfant, dans la lueur diffuse de la nuit qui entre par les carreaux sans volets, Claude n'est plus que la proie inerte de son désir.

Il rentra un soir avec une douleur au côté, brûlant de fièvre; sa mère lui mit une compresse d'eau rouge dont elle avait le secret. «Elle se le purgea», comme elle disait; en dépit de son inquiétude, elle n'appela pas tout de suite le médecin qui demande des trois francs pour une visite; d'ailleurs Claude avait eu ça déjà l'année de sa première communion. Favereau le traita de feignant qui voulait couper à la reprise des travaux. Le docteur, enfin mandé, diagnostiqua une pleurésie double. Claude s'abîma avec un sentiment de délivrance dans la maladie. La face contre le mur, il se répétait indéfiniment des vers, de vagues formules, se perdait en d'impossibles histoires, faisait semblant de ne pas entendre les questions de sa mère; les taches sur la chaux formaient des dessins qu'il décomposait et recréait comme des nuages. Le battement de l'horloge, le cri d'un oiseau ne suffisaient pas à lui donner le sentiment précis d'être dans la vie. A la campagne, lorsque la terre commence d'exiger l'effort inlassable de l'homme, les malades connaissent une solitude que rien ni personne au monde ne trouble; Claude se délectait de cet abandon: la décroissance du jour, l'envahissement de l'ombre, la venue muette de la nuit, il en mesurait les degrés imperceptibles; il ne soutirait pas, n'avait pas faim; il comprenait comme il est facile de se détacher de tout; aux visites du docteur, il exagérait sa faiblesse pour être interrogé le moins possible. Puis ce fut le premier œuf à la coque et cette unique mouillette qui lui rappela ses maladies d'enfant.

Un jour, il s'assit sur le banc de la treille, au soleil de mars: des poules picoraient à ses pieds; le décor de l'hiver demeurait, mais l'odeur du vent, la qualité de la lumière annonçaient que l'heure était proche. Entre les feuilles pourries, Claude fixait la tache jaune et mouillée d'une fleur. Déjà s'épanouissait la procession candide des arbres à fruit, le soleil aspirait la sève qui tremblait, se gonflait au bout des branches noires, dilatait les poisseux et gluants bourgeons.

Le facteur, sans descendre de sa bicyclette, jeta un journal et une lettre pour Maria Favereau de qui les lunettes, sur son bec de poule, glissèrent. Elle dit:

—En voilà une idée! Les mariés viennent coucher ici le soir de leurs noces!

—Quels mariés?

Claude ignorait donc que Mlle May épousait le fils Castagnède à la fin du printemps? Il y aurait à Lur un grand repas pour les travailleurs. Il n'était que temps de mettre le château en état. Favereau rit grassement et recommande qu'on choisisse des draps solides. Claude se leva, appuya ses mains contre le mur, essayant de retrouver la torpeur bienheureuse des semaines de maladie. Il ne s'éveilla qu'au milieu de la nuit, et tout de suite, connut son angoisse. Il s'étonnait de discerner en lui une félicité sombre parce qu'il allait revoir May, fût-ce dans une pareille minute et lorsqu'un autre, à chaque instant, la tiendrait entre ses bras. Ah! sans doute la verrait-il errer sous les charmilles, au matin, pâle et désespérée; il épierait sur ce visage les signes de l'horreur, les traces du dégoût: pour ce grand garçon ardent et sensuel, les mystères de la chair demeuraient le péché, la flétrissure. A la sensualité la plus animale, il mêlait un crucifiant désir de pureté. Les fautes dont le souvenir amuse les autres hommes l'embarrassaient de remords sans cesse renaissants; il se rappelait chaque chute avec ses particularités aggravantes. Les premiers troubles de son adolescence, les misères de sa chair éveillée, il ne se pardonnait rien, se souvenant même de telle pensée, de tel désir. Il ne douta pas un instant que les réalités du mariage ne parussent abominables à celle dont il avait vu la bouche se détourner sous son souffle. L'ancien séminariste n'attribuait au sacrement nulle vertu purificatrice. C'était, selon lui, un moindre mal pour Edward incapable de pureté: aussi avait-il naguère, à son jeune maître, conseillé le havre d'un foyer. Au fond, il eût volontiers souscrit à la condamnation que prononce, contre le mariage même chrétien, Pascal qui le définit: «la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme, vile et préjudiciable selon Dieu». Jamais Claude n'envisagea pour lui la joie des noces, persuadé qu'on ne saurait fixer à la volupté des limites; ce garçon brûlant de sang concevait qu'il est plus facile de s'abstenir que d'appliquer une règle à l'ivresse sensuelle; il ne doutait pas que, marié, il s'abandonnerait à toutes les frénésies et qu'il ne saurait imposer de bornes à cet appétit infini de luxure. Il était donc assuré que May, au lendemain de l'initiation, désespérée, chercherait—Dieu sait où?—un refuge, ne se consolerait pas de sa pureté morte.

La santé en lui reflua. Sa mère voulut qu'il aidât à préparer le château: il s'y connaissait pour les arrangements «comme un vrai monsieur», disait-elle. Un jour d'avril, après le déjeuner, il franchit le seuil du vestibule. L'odeur de l'été y traînait encore. Les mains de Claude touchèrent le chapeau de soleil qui était demeuré là et sous lequel il avait vu luire les dents de May, ce sourire vaincu. Au salon, où déjà Maria bousculait les meubles, il ouvrit le piano, ses doigts errèrent sur les touches d'où la jeune fille avait fait jaillir pour lui un enchantement désolé. Maria, sur la glace au-dessus de la cheminée, passait un linge humide: Claude se regarda; de la maladie, il sortait plus vigoureux, élargi: dans sa face presque poupine ses yeux lui parurent plus petits; de forte encolure, il ne pouvait boutonner sa chemise. Il commença de frotter les parquets, d'encaustiquer les panneaux des vieilles armoires. Les manches retroussées, il lava les vitres, déplaça les meubles pesants. Au soir, à peine sa soupe avalée, il se jeta sur son lit, s'endormit d'un sommeil sans rêves.

Il prit goût à son ouvrage. Un jour, sa mère, du haut de l'escalier, le héla. Dans un sourire presque égrillard, elle montrait le trou noir de sa bouche où deux vieilles dents paraissaient seules: il s'agissait de préparer la chambre, d'y monter un grand lit. Claude, comme un blessé cherche, malgré lui, le point sensible de son corps, ne peut se défendre de réveiller sa blessure, se complut à disposer lui-même les meubles. «Ce sera là, se disait-il, que cet homme va lui donner un tel dégoût qu'elle n'aura plus d'autre soutien que le souvenir de mon tremblant et religieux amour». Il avait hâte, maintenant, que tout fût consommé.

Vers le même temps, un soir, May, écrivit pour elle seule:

«Ce matin: communion, la première. Selon l'avertissement du père, je ne doutais point que je dusse être déçue; il m'avait dit de m'attendre d'abord à du silence, du vide. Il ne fallait souhaiter rien de sensible. Fut-ce parce que j'attendais cette froideur que j'éprouvai cette chaleur, cette joie, ce calme, cette paix? Aucune possibilité de prier, un abandon. «Il» était là, non plus inaccessible, comme au temps que j'étais hérétique, mais présent, charnellement; J'évoquai, un à un, de chers visages morts et vivants, pour qu'ils fussent participants de cette grâce en moi. Messe basse habituelle, sans cantiques, sans rien d'extérieur qui émeuve: tout me venait donc de la Présence intérieure. Étonnement au retour, de la rue printanière, de la foule, des petites voitures au bord des trottoirs. Sentiment, certitude désormais d'un refuge contre toute la vie. Plus jamais seule. Le petit déjeuner... Je ne sais quoi de noble, de pur sur cette vieille figure de ma future mère, si souvent ridiculisée au temps de ma folie. Je l'ai priée de me conduire chez ses pauvres. Scrupule d'avoir voulu qu'elle m'admire. Son goût pour la vieillarde qui a un cancer. Je suis sûr qu'à ce chevet, ma mère s'attardait à cause de l'odeur. Comme je me sentais pâlir, elle s'est levée. Son baiser à la joue de cette petite fille au collier de scrofules. Je la vénère, elle qui suscita mes rires misérables. Après-midi troublé d'une inquiétude: avais-je assez précisé la nature des pensées mauvaises qui m'obsédèrent? Mais, en état de péché mortel, eussé-je éprouvé tant de joie? Entrevue avec le père qui a dissipé ce nuage. Je lui dis ma honte de tout recevoir, de ne rien donner, de ne pas souffrir. Ce mariage d'abord m'apparut comme une expiation, mais, auprès de Marcel, je n'éprouve plus rien d'hostile. Les êtres compliqués, malades, m'ont trop blessée. Que leur sécheresse m'a fait du mal! Ce frère naguère tant aimé, que j'ai de peine à ne pas le haïr! Sécurité, apaisement aux côtés d'un homme simple, sans arrière-fond, sans abîme. Le père m'avertit que d'abord cela seul est exigé de moi; l'acceptation d'une destinée commune. Étouffer cette ambition démesurée de l'âme, ce goût d'un sacrifice exceptionnel. Mauvais désir d'apparaître différente. Orgueil huguenot de certains renoncements. Ne pas devancer la grâce, la suivre pas à pas, selon les avis de mon directeur. Nulle autre pénitence que celle qu'il autorise. De l'ordre dans la charité.»

Une autre nuit, May écrivit:

«Jour du dîner de fiançailles. Je souhaitais d'être éprouvée. Voici l'épreuve, Seigneur, et telle qu'un instant, à vos pieds, je me réfugie. Après dîner, au salon, Firmin Pacaud, avec son indiscrétion coutumière, demande où nous irons le soir de notre mariage. Marcel répond que nous n'avons pas réfléchi encore, mais que rien ne lui plairait autant que Lur. J'ai inconsidérément protesté: n'importe où sauf à Lur! Alors j'ai senti à mes joues une brûlure: mon père attentif, lucide, m'a regardée, avec des yeux avertis, des yeux qui savaient peut-être. Triste folle! comment pouvais-je croire que les Gonzalès, en quittant la maison, se fussent privées de cette vengeance? J'eus la force d'ajouter à mi-voix que, somme toute, cette horreur de Lur devenait sans raison, puisque celles qui me haïssaient n'y reviendraient plus. Mon père a soupiré d'aise. Firmin Pacaud, d'un air alléché, m'observait. J'irai donc le soir de mes noces, aux lieux où je fus troublée et faible... Dieu, faites que celui à qui je pense sache se rendre invisible. Il souffrira peut-être, à moins qu'il m'ait oubliée. Il n'est pas de ceux qui oublient. Il est de ceux qui prient...

»Certitude que toute grâce par lui m'est venue. Bien que je l'aie connu en proie à la tentation, esclave de sa jeunesse. Sans doute portait-il en lui infiniment plus que lui-même. Obsédé par son désir triste, asservi à la chair et au sang, il a cru me communiquer sa fièvre, et, à son insu, m'a donné Dieu. De sa seule présence la grâce émanait, comme d'une lampe la lumière. A travers son charnel désir, elle s'épandait et tout de même, je l'ai reçue.»

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