XIV
Reading edition
Ce soir de juin, le bitume semblait fondre, se mêler à la poussière, aux odeurs de cheval et d'essence d'auto. Edward s'était tubé; il avait mis pour la première fois un costume gris aux reflets bleus, très ajusté. Il se sentait mieux, s'efforçait d'attiser cette étincelle de vie qu'il sentait en lui ce soir-là: il soufflait dessus; il imaginait une aventure, une rencontre, quelque chose qui l'insérerait de nouveau dans la vie. A la terrasse du Fouquet's, il échangea quelques saluts et donna même la main à un camarade malheureusement accompagné d'une dame, il se fût bien accroché à lui. Tout de même, Edward but son cocktail avec un parti pris d'optimisme. Sans doute, la rentrée solitaire chez lui, après une soirée décevante, il ne l'imaginait même pas. A cet instant, une soirée occupée d'un espoir de rencontre lui apparaissait toute une existence à épuiser: un malade, pour subsister, se nourrit d'un rien; à ce noyé, une branche suffit pour qu'il surnage. Vers huit heures, Edward eut faim. Voici longtemps qu'il ne s'était senti de l'appétit. Il résolut de dîner selon son goût au restaurant italien de l'avenue Matignon. Il marchait légèrement. Cette étreinte à sa nuque d'une main invisible s'était desserrée. Son ennemi lui laissait le champ libre. La marche ne lui était plus un effort. Aucune gêne dans ses jambes ni dans ses bras; plus rien de cette lassitude qui le jetait, des journées entières, sur son divan, perclus autant qu'un paralytique. Il se sentit réellement un jeune homme comme les autres jeunes gens, et sourit à une ouvrière qui s'était retournée. Ah! il eût dû se souvenir de ce supplice de l'espérance qu'imagine Villiers, du prisonnier trouvant la porte ouverte, le corridor libre, la cour sans gardien et qui, fou de délivrance, atteint la porte dernière où son persécuteur l'attend et lui sourit.
Toutes les tables du trottoir étaient envahies. Le maître d'hôtel lui fit signe qu'il restait une place à l'intérieur. Edward commanda de ces pâtes qu'il aimait en souvenir de Florence et de Naples. Comme il emplissait son verre d'un Asti frappé, il tressaillit de reconnaître à une table proche Edith Gonzalès, Mme Tziegel et Berbinot. Déjà Edward, le visage prêt au sourire, ébauchait un salut. Il était assuré d'avoir été reconnu, de même qu'il ne doutait pas d'être l'objet de ce chuchotement qui avait rapproché les trois têtes. Il avait surpris ce mouvement des yeux qui permet aux femmes du monde, sans se retourner, de tout voir. Edward vainement les regarda. Il se piqua au jeu. Edith épiait dans la glace la mimique de son amant. Elle le connaissait trop pour ne pas lire sur ses traits ce caprice, cette fièvre de ne pas les laisser partir sans avoir obtenu d'eux une parole, un sourire. Edward était assis assez près de ses anciens amis pour entendre des phrases. Edith servait sa tirade sur son goût des êtres, des visages. Berbinot l'écoutait, très grave. Mme Tziegel laissait son amie «faire séduction», comme elle disait, mais, le coude sur la table et le menton dans la main, ne dissimulait pas un ennui profond. Cependant, comme Edith, incapable de baisser la voix, faisait l'éloge d'un jeune romancier de ses amis, Mme Tziegel laissa tomber:
—Il n'y a que Dostoiewsky...
Edward n'entendit pas la réponse de Berbinot, qui sans doute confessait ne rien connaître du romancier russe, car Mme Tziegel se tournant vers lui, cria, de façon à être entendue de toutes les tables:
—Vous n'avez rien lu de lui? Mais mon cher, c'est comme si vous me disiez que vous n'avez jamais pris de bain.
Edith dut alors servir son couplet sur Dostoiewsky et l'on entendit, derechef, Mme Tziegel:
—Mais non, ma chère, vous n'y comprenez rien. Dostoiewsky est simple et complexe à la fois comme la vie ... et puis zut! j'ai la paresse de vous expliquer...
Apathique, elle pétrissait la mie de pain, pareille à une belle fille que traitent au restaurant des clients sérieux et qui l'assomment.
Edward s'exaspérait et bien qu'il fût au dessert lorsque les autres commençaient à peine, il résolut de ne partir qu'après eux qui seraient obligés de frôler sa table. Il demanda donc du café, puis un verre d'armagnac, afin de gagner du temps. Cette pensée accrut son supplice qu'à cette minute même Edith savait ce qu'il souffrait, qu'elle s'en délectait, qu'elle faisait peut-être partager aux autres sa délectation. Elle assouvissait une haine, elle satisfaisait d'un coup une vengeance: ce qu'elle avait subi à Lur des Dupont-Gunther, son humiliation, de tout cela elle demandait compte à cette épave, à cet agonisant. Elle avait deviné le plan d'Edward et fit durer son angoisse. Elle regretta que Mme Tziegel se décidât à donner le signal du départ; mais ils devaient voir le clair de lune au Bois et souper au Pré-Catelan. Lorsqu'elles eurent leur vestiaire, elles passèrent près d'Edward, Mme Tziegel avec un salut court; Edith détourna la tête.
Edward à son tour gagna la porte. Il allait comme un asphyxié dans le lourd soir orageux. L'orchestre des Ambassadeurs avait attiré la foule. Des autos illuminées montaient vers le théâtre des Champs-Élysées qui donnait, ce soir-là, une première de ballets russes. Comme d'un autre monde, comme une ombre errante au pays des vivants, Edward contemplait ces femmes luxueuses entrevues derrière les glaces. Une sorte de paix l'enveloppa. Il se sentit désintéressé à jamais de sa douleur même. Il eut l'idée d'aller frapper à la porte d'un camarade qui, derrière la Butte, mourait lentement en proie à l'opium. Mais il sentit qu'il n'aurait pas la force de marcher si loin. Des gens étaient assis autour des cafés-concerts, attentifs aux flonflons, aux applaudissements, aux rires, reconstituant à leur gré le spectacle invisible. Edward demeura un temps indéterminé parmi ces groupes de petits commerçants qui prenaient le frais. Puis il se leva, remonta vers la Concorde, se perdit dans la foule des boulevards, entra à l'Olympia, s'y attabla; mais des femmes le harcelèrent. Il sortit encore, la fatigue l'obligea de faire escale au café Riche: des tziganes, une armée de garçons inoccupés, des tables éblouissantes, mais personne. Naguère Edward trouvait une espèce de charme à la solitude des endroits de plaisir désertés. Les maîtres d'hôtel, les garçons, comme des mouches, s'abattirent sur lui. Entre chaque danse, une fille vêtue de pauvres paillettes, s'asseyait à ses côtés, l'entourait d'un gros manège de séductions. Un peu ivre, il avait envie de pleurer contre cette épaule maigre. Il demanda l'addition, descendit la rue Royale, entra chez Maxim's. Il fut placé près de gros hommes, des marchands de La Villette qui goûtaient de la grande noce. Autrefois, il n'eût pu souffrir cinq minutes le voisinage d'une telle humanité: les ventres saillants sur des cuisses maigres, les bajoues couperosées, les lèvres violettes, les cols rabattus, la cravate toute faite, les breloques, les mots ignobles adressés aux femmes qui méprisaient ces clients du samedi soir. Pourtant Edward resta le dernier, et comme le soleil levant faisait fuir au long des murs, tels que des files de cloportes, les balayeurs, et illuminait les voitures chargées de carottes, un instinct le poussa à s'asseoir sur le banc en face de la Madeleine. Il se rappela ce retour de Montmartre à vingt ans avec cet ami mort aujourd'hui. Ils s'étaient assis, harassés, et l'enfant avait appuyé sa tête contre l'épaule d'Edward, s'était endormi. Il se souvient comme il avait veillé sur ce sommeil, tandis que la Madeleine s'éclairait lentement dans le carrefour d'une solitude si prodigieuse qu'on eût dit d'une ville retrouvée après mille ans sous une lave refroidie. Ah! minutes de bonheur si fragiles que d'abord le cœur les regarde fuir sans même les suivre des yeux...
Des taxis passèrent, puis un premier autobus. Le jeune homme alla au bureau de poste de l'Épatant, écrivit à son domestique de ne pas l'attendre avant quelques jours. Une odeur de verdure, de branches mouillées venait des Champs-Élysées déserts, pareille à celle qui s'élevait sans doute vers le soleil levant des charmilles de Lur. Là-bas, les œillets ourlaient d'un parfum blanc les parterres. Ah! pourquoi ne pas se délivrer de toute fausse honte, se jeter dans le train de Bordeaux, atteindre ce dernier refuge: le cœur de Claude, se tapir entre les règes de vigne comme un lièvre blessé dont les chiens ont perdu la trace? Edward déjà courait vers la gare d'Orsay. Il s'arrêta contre une des fontaines de la place, trempa ses mains dans l'eau froide; il vit son père, il imagina cette figure, ah! plus bestiale que celle des gros hommes qu'il avait vus cette nuit, rire, transpirer et boire avec des filles. Sans doute son père le chasserait, ou bien s'en donnerait à cœur joie de l'humilier. Edward revint sur ses pas, tournant le dos à la gare. Et pourtant il fallait à tout prix prendre un train, fuir, fuir... Mais où? Pour s'assurer lui-même qu'il ne céderait plus à la tentation de Lur et de Claude, il héla un chauffeur, se fit porter à la gare de l'Est. Il vit, inscrits au-dessus d'un guichet, des noms de villes: Epernay, Châlons, Nancy... Il demanda au hasard un billet de première pour Châlons. Dans son compartiment un général et un capitaine étaient entourés de Cris de Paris, de Rires. Ils dévisagèrent ce garçon bien vêtu, à la figure souillée et mal rasée, aux yeux fous, qui, à peine assis, s'endormit lourdement.
Vers ce temps-là, May, à Bordeaux, écrivit pour elle seule:
«Retour de mon voyage de noces. Cet appartement inconnu m'est plus étranger que notre chambre d'hôtel au Carlton. Je relis avec stupeur ce cahier. J'y reconnais à peine ton reflet, ô mon âme de naguère. Éprouvais-je, il y a si peu de mois, de telles ferveurs? Ce n'est pas que je ne me connaisse encore des scrupules; mais ils sont tels que je ne les saurais confier même à ces secrètes feuilles. O Dieu, on ne fait pas sa part à la chair... Entre l'ignominie et les caresses sanctifiées, que la barrière est mince! Le père m'adjure de contempler la chair avec des yeux purs; il croit qu'un reste d'hérésie m'en détourne encore. Marcel, si pratiquant, s'inquiète peu de connaître les limites de ce que l'Église accorde aux époux. J'avoue au père mon angoisse et cette certitude que Dieu est plus exigeant que les théologiens: il y a des humiliations intérieures qui ne trompent guère, un sentiment de déchéance, un dégoût de soi-même... Encore si je n'y trouvais pas ma joie! mais elle est là désormais; et la légitimité de cette joie ne me console pas de sa bassesse. Le père m'a imposé, comme pénitence, de méditer aujourd'hui le texte de saint Jean: «... Et si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur.»
«Le père souhaiterait que j'attachasse plus d'importance à des scrupules d'une autre sorte: par mes confidences et par mes aveux, il connaît Edward et Claude. Il s'inquiète de ces inconnus parce que je suis lié à l'un selon la nature et à l'autre selon la grâce. Il me demande ce que j'ai fait de mon frère. Vainement je lui oppose qu'il faudrait savoir plutôt ce que mon frère a failli détruire en moi. Tout mal m'est venu de lui, et cette ivraie que j'arrache et qui toujours repousse et, dans mon cœur, foisonne, je sais que l'ont semée ses mains débiles. C'est pourquoi je n'ai pas de remords. Tout de même, par obéissance à mon directeur, il a fallu de Biarritz écrire à Edward. Que j'ai peiné sur ces trois pauvres pages! Une autre, cette Edith que je m'efforce de ne pas haïr, et qui me l'a pris à jamais, l'aidera sans doute à ne pas mourir. C'est lui qui m'a abandonnée. Non, non, je ne suis pas responsable de ce cœur. Quant à vous, Claude, qui avez su disparaître pendant mon séjour à Lur, au point que j'y ai à peine pensé à vous, je vous sais entre des mains toutes puissantes. Je ne suis pas en peine de votre salut, enfant choisi, vase d'élection, vous en qui le maître a mis toutes ses complaisances; moi-même, ne fus-je sauvée par vous? Oui, tandis que nos jeunesses, l'une l'autre charnellement s'émouvaient, sur un autre plan, vous m'entr'ouvriez les portes du jardin, vous me précédiez dans le Royaume.»
A Châlons, Edward ne trouva pas de voiture. On lui signala l'hôtel de la Haute-Mère-Dieu, au centre de la ville, à une demi-heure de la gare. Il suivit une morne rue du faubourg, sous un soleil méridien, traîna ses pieds fatigués dans la poussière infecte, puis céda à l'attrait d'un canal dont l'eau reflétait deux profondes masses de marronniers et qui révélait l'ordonnance d'un jardin d'autrefois. Edward, égaré, n'eut pas la pensée de demander sa route. Il allait, regardant une porte de ville, une maison où revivait encore une douceur de vieille France, mais des casernes, des terrains de manœuvre rongeaient la ville comme une dartre. Il traversa la rue de Marne où une foule surtout militaire l'entraîna entre des magasins «à l'instar de Paris». Edward s'arrêtait aux devantures; à l'une d'elles, il reconnut des fusils de chasse, des revolvers, elle le retint plus longtemps qu'aucune autre, il y demeura, le front collé contre la vitre, mit la main sur le loquet puis, se ravisant, entra chez un coiffeur voisin. Parmi des officiers qui le dévisageaient, il attendit son tour d'être rasé. Un capitaine usurpa la place d'Edward, sans qu'il protestât. Après un coup de brosse à ses vêtements et à ses souliers, il retrouva son aspect de jeune homme correct; alors il osa rentrer chez l'armurier et acheta un revolver de poche que le commis fit jouer devant lui. Edward erra encore jusqu'à ce que, dans la rue noire, ses yeux se fussent arrêtés à l'enseigne de l'hôtel de la Cloche. Il y demanda une chambre; un garçon crasseux l'introduisit, au premier, dans une pièce à tenture et à tapis dont l'aspect eût fait frémir Edward à tout autre moment. Elle ouvrait sur une galerie de bois: à chaque étage, les lieux d'aisance entretenaient une odeur suffocante. Le soleil n'entrait jamais là et il y régnait une espèce de fraîcheur pourrie. Entre ces murs aux papiers déchirés et souillés, Edward s'assit. Prenant une feuille quadrillée, il écrivit: «Je suis à Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche. Si dans cinq jours, c'est-à-dire dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.» Il copia ces mots sur une autre feuille, cacheta les deux enveloppes, écrivit sur l'une l'adresse d'Edith Gonzalès, sur l'autre celle de Claude Favereau. Il alla lui-même les jeter dans la boîte du bureau de tabac voisin.