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La Carmélite

LIVRE SECOND

Reading edition

I

Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, empourprant un ciel clair, doraient les toitures vermoulues et les murailles grises du couvent. Par les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes derrière leurs grilles de fer, ils pénétraient dans les profondeurs de la pieuse maison, où circulait librement l’air matinal, tout imprégné de la fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de vapeurs roses, au long du roc au sommet duquel le Carmel dresse ses vieilles tours.

En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des clochers de Beaucaire tombait, dans le silence du jour naissant, la sonnerie de l’Angelus à laquelle répondait, franchissant le fleuve comme un vol d’oiseaux invisibles, la sonnerie des cloches de Tarascon. Au delà de la ville, la lumière embrasait déjà l’espace des champs, les prairies roussies et calcinées en cette brûlante saison par les feux du ciel, les cyprès, les oliviers et les saules, au feuillage tout poudreux de la poussière blanchâtre que soulève le mistral.

Quelques instants avant cinq heures, une sœur sortit de sa cellule. Sur sa chemise de serge et son jupon de laine, elle portait une robe de bure brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir ; sur la robe, un long scapulaire. Chaussée de bas en étoffe grossière et d’alpagattes, elle avait sur ses cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous ce vêtement tombant autour du corps en longs plis roidis comme s’ils eussent été pétrifiés, la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait le charme de la femme. Celle-ci marchait à grands pas dans les couloirs où l’ombre se dissipait. Sa main droite tenait, en l’agitant, une matraque, petite planchette revêtue de deux barrettes d’acier qui frappaient le bois de coups secs et résonnants.

A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées sautaient à bas de leur dure couchette, posant leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour entrait joyeux dans les cellules ; il resplendissait sur la nudité des murs blanchis à la chaux, ornés d’une croix et de deux images de piété. En quelques instants, les religieuses eurent procédé à leur toilette, retourné les draps en laine sur leur matelas de paille soutenu par deux planches. Au coup de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois, les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, remplis soudain du frôlement de leurs sandales sur la pierre. Elles descendaient à la chapelle, toutes frissonnantes dans leur chair macérée, accablées sous la lassitude un moment vaincue par le sommeil, et renaissante avec le jour qui allait de nouveau faire peser sur leurs membres exténués le fardeau des longues privations, du jeûne et des maigres repas.

Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière la haute grille à gauche de l’autel, les sœurs étaient agenouillées. Durant une heure, elles restèrent en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient ; leur flamme tremblante rougissait sous la lumière du dehors entrant par les vitraux. Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, dans l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs épanouies, la pourpre des étoffes, la finesse des dentelles, la blancheur des marbres, les ors des statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe de la communauté se déployait là, pour Dieu seul, et qu’à ses pieds seulement les religieuses retrouvaient un souvenir affaibli du bien-être auquel elles avaient renoncé en renonçant au monde. La nappe de l’autel, taillée dans un lambeau de robe blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le vêtement qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle pauvreté, parait sa beauté sacrifiée depuis ; à quelque autre, le tapis déroulé sur les marches redisait les jeux de la maison paternelle où elle l’avait foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en faire don au couvent, en y entrant. Les plantes et les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées par la folie de la croix ; dans les couleurs éclatantes des pétales et dans les parfums des calices, elles aspiraient le passé auquel elles ne songeaient plus que pour en expier les innocentes joies et les rêves d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation dont elles subissaient les lois rigoureuses.

Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit des respirations contenues troubla seul la quiétude silencieuse du couvent, une sœur se leva. D’une voix douce et simple, elle entonna le chant des psaumes sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. Rien de joyeux ni d’expressif dans cette psalmodie. C’était une mélopée traînante et monotone, d’une mélancolie maladive. Les paroles latines tombaient des bouches sans accent de ferveur, avec une naïveté enfantine, comme un texte incompris, récité par habitude et par devoir. Mais de la froideur apparente de ce chant, l’ardeur de la prière se dégageait.

La messe succéda à l’office psalmodié. De la sacristie, un prêtre était sorti précédé d’un enfant de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases et soupirs. Quand la communion groupa les religieuses derrière la grille à travers laquelle il devait déposer l’hostie sur leur langue en récitant les paroles saintes, il y avait dans l’attitude des corps penchés une expression d’adoration passionnée et de fiévreuse attente, comme si l’amant divin que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, combler le vide de leurs cœurs exaspérés par la contemplation et l’espoir des jouissances éternelles qu’elles cherchaient à mériter et dont cette union solennelle avec Jésus leur révélait déjà, quoique imparfaitement, l’ineffable volupté.

Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de l’autel, se tenait la prieure. La croix abbatiale qui brillait sur sa poitrine la distinguait des sœurs sur qui elle régnait canoniquement et dont elle était l’élue pour trois années, conformément à la règle. Quoiqu’elle fût de petite taille et qu’on devinât, sous les amples plis de sa robe, un corps amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait visiblement, révélée par la place où elle se tenait, par son geste, par des regards rapides jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe terminée, le prêtre eut quitté l’autel, les religieuses, après de courtes actions de grâces, sortirent de la chapelle. Avant de sortir, elles défilèrent toutes devant la prieure, en faisant une longue génuflexion. La prieure ne quitta sa stalle que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs cet humble salut. Elle les suivit dans le jardin. Déjà, elles s’éloignaient pour vaquer aux occupations manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites. D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut et tomba à genoux le front courbé.

— Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure d’une voix froide et tranchante, tout à l’heure, pendant la messe, vous avez adressé la parole à votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous ai vue sourire.

— C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la religieuse interpellée. Je ne trouvais pas dans mon bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à quelle page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende Mère, je m’accuse. Punissez-moi.

En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa la terre et demeura ainsi, le front dans la poussière, attendant un ordre pour se relever, exposée à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût voulu ou l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche l’appelât à un acte prescrit par la règle.

— Vous avez eu tort de rire pendant la messe. Vous ferez dix fois le tour du jardin, les pieds nus, en récitant l’Ave Maria et en portant la croix.

La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche qui séparait le jardin de la chapelle, il y avait, appuyée dans un angle, contre le mur, une lourde croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant soulevée après s’être déchaussée, elle en chargea ses épaules comme Jésus-Christ avait chargé les siennes de l’instrument de son supplice, et le corps courbé sous le faix, elle commença sa fatigante promenade en passant et repassant devant une de ses compagnes qui se tenait accroupie dans un coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, une corde au cou, les mains liées derrière le dos, — acte d’humiliation volontaire que les plus ferventes dans les communautés aiment à s’imposer.

La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune des sœurs. A tout instant, les Carmélites sont témoins ou victimes de pénitences analogues ordonnées de la sorte, ou subies du plein gré de celles qui l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.

Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la communauté maintenant se livrait au travail. Les unes montaient des fleurs artificielles pour orner l’autel ; les autres ravaudaient leurs vêtements usés ou préparaient dans la cuisine les mets destinés au déjeuner.

La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise devant une table couverte de papiers, elle répondait aux lettres arrivées le matin, et s’occupait des divers détails relatifs à la direction qu’elle exerçait. Un grand silence régnait autour d’elle. De temps en temps, elle se levait, faisait quelques pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée d’air pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin où se balançaient, au souffle de la brise du Rhône, les fleurs tremblantes sur leur tige.

Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné dans les terres apportées à grand’peine sur le rocher. Un lierre épais, entremêlé de vigne vierge et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments, encadrait les croisées. Entre les bordures de buis, s’allongeaient les pelouses coupées à intervalles égaux par les bandes de dahlias, de rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait l’horizon du côté du fleuve, rappelant sans cesse à celles qui habitaient ces lieux qu’au delà de cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir ni les préoccuper, que dans ce cadre étroit se concentraient les seules distractions qu’il leur fût permis de connaître. Entre ces rares distractions, une des plus douces était la contemplation des beautés de la nature, arbres et fleurs, ordonnée par la poétique sainte Thérèse. C’est pour obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de récréation, les religieuses cultivaient le parterre, dont les produits embaumés allaient chaque jour orner la chapelle.

La prieure se tenait devant la croisée, suivant d’un œil indifférent la sœur Marie du Calvaire, qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, à la porte de la cellule, un coup léger se fit entendre. La prieure tressaillit, et revint lentement s’asseoir devant la table en répondant :

— Entrez.

La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une belle jeune fille, grande et blonde, à l’œil brillant et doux, vêtue de l’habit des postulantes.

— C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure avec bienveillance ; avancez. Que désirez-vous ?

La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, les bras croisés sur la poitrine. Arrivée devant la prieure, dont elle n’était séparée que par la table, elle s’agenouilla et dit :

— Mon confesseur m’a ordonné de venir vous trouver, ma Révérende Mère.

— Oui, je me souviens ; il m’a parlé de vous. Vous pouvez vous relever. Jeanne obéit et se tint debout. La prieure continua : — Vous êtes donc impatiente de voir arriver le jour de votre prise d’habit ?

— Voilà six mois que je suis postulante, ma Révérende Mère, et je serais heureuse d’être admise au noviciat.

— L’épreuve que vous venez de subir vous suffit-elle ?

— Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, ma Révérende Mère. Jusqu’ici, je reste convaincue que Dieu m’ordonne d’embrasser son service. Si je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est qu’une épreuve plus complète qui me l’apprendra. Quand je porterai l’habit, quand je subirai toutes les rigueurs de la règle, alors seulement je pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre pour toute ma vie.

— Vos parents sont-ils avertis ?

— Je ne dépends que de mon tuteur et d’un conseil de famille dont les membres, vous le savez, ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi. Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun de nous ne veut résister à ses ordres. Ceux qui m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à vous…

Il y eut un long silence. La prieure observait ce candide et fier visage, au regard caressant, dont la chevelure sous la coiffe sans grâce ceignait le front d’une auréole d’or, les contours de la taille robuste et souple, les hanches saillantes et fines ; elle admirait le charme exquis, fait de jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout autour d’elle à son insu.

— Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la prieure. Vous pourriez briller dans le monde.

— Je ne veux briller que pour le ciel.

— En quelques années, la vie qu’on mène ici, les rigueurs de la règle, les privations auront flétri votre beauté. Jeune d’âge, vous serez vieille de corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous aurez sacrifiés ? Réfléchissez, mon enfant. Malheur à vous si, après avoir prononcé des vœux éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce que vous auriez volontairement perdu.

— Je ne regretterai rien, ma mère.

— J’ai été jeune comme vous, insista la prieure en se levant, oui, jeune, et l’on disait que j’étais jolie. Voyez ce que le cloître a fait de moi.

Brusquement, elle se mit en pleine lumière comme pour obliger Jeanne à regarder les traits défaits, les joues ridées, les cheveux presque blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, veuve de Frédéric de Varimpré, en religion Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de Beaucaire.

Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses pieds à sa tête, sans comprendre si le langage qu’elle entendait contenait une plainte ou un suprême conseil. Elle se redressa cependant, et dit avec respect :

— Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre âme, ma Révérende Mère ? Ne s’est-elle pas embellie de tous les attraits qu’a perdus votre corps ?

Émue par cette réponse spontanée, la sœur Thérèse de Jésus s’assit, en disant :

— C’est mon devoir de vous montrer toutes les duretés de la vie que vous voulez embrasser ; rien ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi mon devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, les sacrifices que Jésus vous demande en échange de son amour vous seront doux et légers. Cet amour est infini ; il vous tiendra lieu de tout. La prise d’habit que vous sollicitez ne constitue pas d’ailleurs un engagement définitif. Elle n’est qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous aurons le temps d’étudier votre âme et de décider si vous devez rester parmi nous. Allez, mon enfant.

— Alors, ma mère, je peux espérer d’être bientôt novice ? demanda Jeanne.

— Pourquoi m’interrogez-vous ? répliqua la prieure durement. Vous aspirez à la perfection, et vous ne savez même pas réprimer les impatiences de votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente qu’on vous impose, et remettez-vous-en à la décision de nos mères que je dois consulter.

Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, et, se relevant silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette la regarda sortir sans rien ajouter. Dans ses yeux où depuis longtemps semblait tarie la source des larmes, des larmes lentement montaient qu’elle ne voulait pas laisser voir. Se parlant à elle-même, elle murmura :

— C’est moi à vingt ans. Il me semble que je me revois vivre telle que j’étais alors. Puisse la vocation de cette enfant être aussi sincère que la mienne, Seigneur ! Daignez lui épargner les douleurs que vous m’avez prodiguées.

Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête sur sa table de travail, elle reprit sa tâche interrompue.

La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq ans. Si la plupart des femmes soucieuses de conserver leur beauté semblent jeunes encore à cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation au temps désenchanté qui verra les hommes se détacher d’elles, la prieure des Carmélites, elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni même les apparences de la jeunesse. Des rides plissaient son front qu’écrasait le lourd fardeau des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé un sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, l’altération de la santé, les luttes douloureuses soutenues par l’âme toujours debout contre les tentations de la chair, se trahissaient sur les joues creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans une attitude d’accablante fatigue, dans une habitude d’énervantes privations.

Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et ces traits amaigris, dans ce triste regard et sous ces cheveux grisonnants, la jeune fille passionnée et ardente dont le charme troublant avait un jour, vingt-cinq ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. La vie religieuse avec ses austérités et ses mortifications, aboutissant toutes à un éternel renoncement des joies humaines, produit ces effets. Elle éteint sur la face de ceux qui l’embrassent les belles flammes de la jeunesse. Elle les éteint dans le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans le cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. Lui seul en connaît l’intensité, révélée dans les élans de la prière. L’homme peut croire qu’elles sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, rayon de foi dans un bloc d’égoïsme, indifférentes à ce qui n’est pas leur salut. Il se trompe ; il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité souffrante vibre dans ces cœurs extasiés. Il y a là des trésors d’infinie bonté qui n’ont d’autre manifestation que la prière, se répandant, comme un parfum, quand la religieuse prosternée devant l’autel implore le ciel pour les pécheurs, et dans des privations incessamment renouvelées, volontairement acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante que si elle les avait commises. Folie, dit le monde en raillant. Soit, mais folie qui même en ses excès mérite le respect autant que la pitié, puisqu’elle fait des martyrs.

Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément et si longtemps souhaité ces austères douceurs, aurait dû être heureuse dans la plénitude de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, l’unique bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette paix lui manquait. Ce n’étaient pas seulement les duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet état où elle n’apparaissait que comme une ombre de ce qu’elle avait été jadis, c’était ce défaut de paix intérieure. Quand l’âme ne traîne derrière soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit aux souffrances ; il les endure sans en être éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette avaient blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, si son regard n’exprimait plus que la tristesse, c’est que partout la suivait le cortége de ses amers souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se délivrer.

Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur la dalle froide du cloître ou sur la terre nue du cimetière, et même quand, agenouillée dans sa cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant d’une lanière de cuir, partout elle le retrouvait, ce long cortége des souvenirs implacables. Elle se revoyait dans sa maison, d’abord heureuse, et heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse de son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. Elle se rappelait le terrible prêtre dont elle avait subi l’influence fatale. Il était mort depuis longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût ressuscité. Elle se rappelait l’inoubliable soirée témoin de son infortune, la lettre de Frédéric lui apprenant qu’il partait et disparaissait à jamais, emmenant son fils et Irène. Oh ! le malheureux ! De cet oubli de tous ses devoirs, de l’enlèvement qui arrachait un enfant à sa mère, du rapt qui faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère et incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, en lui rendant son foyer odieux, en lui fermant ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène, n’avait-elle pas été aussi coupable que lui ?

Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix ans, déchirée par sa douleur maternelle, pleurant son fils perdu, elle s’était efforcée d’oublier. L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours saignante, la plaie de son cœur, sans qu’un espoir trompé sans cesse et une prière non interrompue eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs de son désespoir son foyer désert, invoqué la justice des hommes, cherché son fils de tous côtés. Vains efforts, tentatives inutiles. L’enfant n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris le décès de son mari, mort au Brésil, laissant orphelin le cher petit et Irène sans appui. Elle s’était empressée de jeter sur leurs traces un homme investi de sa confiance. Mais quand cet homme arrivait au Brésil, Irène et l’enfant avaient déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette obtenait la faveur longtemps sollicitée d’entrer au Carmel. Elle y était depuis, deux fois élue prieure par ses sœurs, parmi lesquelles elle reprendrait modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir triennal renouvelé.

Mais vainement elle cherchait à oublier le passé. Il revenait sans cesse à sa mémoire, lui ramenant l’image de son fils, enfant quand on l’avait arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait encore. Oh ! ce doute, quelle douleur il engendrait dans cette âme qui aurait voulu ne songer qu’à Dieu ! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles ? S’il vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver sa mère ? Ne la connaissait-il pas ? Peut-être luttait-il contre la misère ! Peut-être, du fond de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours maternel ! Que n’entendait-elle sa voix ! Avec quelle ardeur elle aurait volé à son aide, la main tendue, les bras ouverts ! Peut-être était-il mort ! Mais alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie des élus ? Toujours elle pensait à lui ; elle pensait à Irène, dont elle ignorait aussi le sort, dont elle déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.

Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non moins lourd sur sa conscience. En rendant l’âme, avait-il eu le temps de se repentir ? La main d’un prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre ? Jouissait-il de l’infinie miséricorde ? Questions cruelles, toujours menaçantes, jamais satisfaites ! Elles infligeaient à Nicolette une horrible torture, troublaient son repos, la poursuivaient jusque dans les pieux exercices de son état, répandaient sur ses jours l’amer poison du remords, sa conscience lui rappelant à toute heure et partout qu’elle avait une large part dans la responsabilité des catastrophes accomplies ou redoutées, et qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.

II

Depuis le lever du soleil, une grande agitation régnait dans le couvent, où tout se préparait pour la vêture de Jeanne Mauroy. Il est d’usage que le matin du jour où elle doit prendre l’habit religieux, la postulante quitte le Carmel, dès l’aube, afin de passer auprès de sa famille les heures qui précèdent la cérémonie, et que sa famille elle-même la conduise à la chapelle. Mais Jeanne Mauroy étant orpheline, son tuteur et ses proches venus pour l’assister en ce moment solennel, n’habitant pas Beaucaire, elle était restée au couvent. C’est de là qu’elle devait sortir pour aller à l’autel. Retirée dans la cellule qu’elle habiterait désormais, elle attendait l’heure de la cérémonie, cette heure ardemment appelée. Agenouillée devant la croix, elle priait, parée déjà de la robe de mariée et de la couronne de fleurs d’oranger, toilette virginale dans laquelle elle était tenue de se présenter au Carmel.

Jamais sa beauté n’avait eu plus d’éclat ; elle resplendissait sur le visage transfiguré par la béatitude de l’âme, dans le regard où brillait une flamme joyeuse, et sur tout le corps dont les pures lignes se dessinaient sous le blanc satin des vêtements. Au moment de s’immoler, cette beauté s’affirmait une dernière fois dans l’épanouissement merveilleux de ses trésors prodigués. Des adjurations brûlantes tombaient des lèvres de la néophyte. Elle se laissait ravir par l’extase, comme si, prête à consommer sa rupture avec le monde, elle eût entendu la voix de son maître lui dire :

— Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais seulement avec les anges.

Dans l’emportement de cette extase, elle embrassait par la pensée, comme dans une vision surnaturelle, sa vie future à chaque étape de laquelle elle devait trouver un sacrifice à accomplir, une indicible joie à goûter. Les vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance qu’elle se préparait à prononcer ne lui coûtaient rien. En se donnant à Dieu, elle allait renoncer à tout ce qui n’était pas lui ; mais elle était heureuse de se donner ainsi entièrement, sans restriction, corps et âme. Elle se regardait comme déjà morte au monde, ensevelie avec Jésus-Christ derrière les grilles inaccessibles, convaincue qu’une âme n’est grande qu’anéantie par l’humilité. Dans ce bonheur par avance savouré, il y avait de la volupté.

Elle se voyait consacrant ses jours à la méditation, à la prière, au silence, se détachant des préoccupations de la terre pour mieux s’assurer le ciel, meurtrissant son corps sous un cilice, expiant les fautes de l’humanité dans d’incessantes mortifications. Les flèches de l’amour divin, de part en part, perçaient son cœur ; elle ambitionnait d’en sentir profondément les déchirures et, toute saignante de ces coups réitérés, d’arriver à la mort, au delà de laquelle rayonnait la suprême récompense.

Elle avait vingt ans, et c’est la mort qu’appelait surtout sa jeunesse sacrifiée, la mort, aurore des noces éternelles. Sur ses lèvres vermeilles, voltigeait déjà la prière qu’elle réciterait au moment de franchir les portes de l’éternité : « O mon Seigneur et mon époux, l’heure est enfin venue ; nous allons nous voir. Mon tendre maître, voici le moment du départ. Soyez-en mille fois béni, et que votre volonté s’accomplisse. Il est temps que je sorte de cet exil et que mon âme, ne faisant qu’une avec vous, jouisse de ce qu’elle a tant désiré. »

L’espoir de cette union mystique déchaînait dans son cœur une ardeur amoureuse, dans son corps le frémissement des mystérieuses attentes qui s’empare des vierges au seuil du lit nuptial, frémissement embelli pour elle et purifié par la conviction que l’amant dont elle sollicitait les étreintes était, non un homme, mais un Dieu. Et son âme, toute ravivée, se répandait en appels et en larmes, crise délicieuse à laquelle elle s’abandonnait dans un transport poussé jusqu’au delà de la raison.

La porte de sa cellule s’ouvrit. Elle s’était laissé emporter si haut, si loin de la terre, qu’elle n’entendit pas le bruit. La prieure, qui venait d’entrer, s’approcha d’elle, lui toucha l’épaule et dit :

— Voici l’heure, ma fille, suivez-moi.

Elle se leva silencieuse. La prieure, dont le voile laissait le visage découvert, l’embrassa, puis, la précédant, quitta la cellule. Elles traversèrent les couloirs tranquilles, et par l’escalier désert descendirent. Au pied de l’escalier, par delà la porte de clôture ouvrant sur la grande cour, se tenaient le tuteur et les parents de Jeanne. La prieure la leur confia, et s’éloigna pour entrer dans le chœur où les religieuses se trouvaient déjà réunies. Jeanne et les siens franchirent la porte, traversèrent la cour se dirigeant vers la chapelle. Les fidèles venus pour assister à sa prise d’habit l’attendaient là. Ils saluèrent son apparition d’un long murmure. Elle s’avança le long de l’espace resté vide entre les chaises jusqu’au prie-Dieu préparé pour elle devant l’autel. Elle souriait, en saluant à droite et à gauche, au moment de leur dire adieu, ceux qu’elle aimait. Mais le tremblement de ses mains gantées, l’expression séraphique de son regard, trahissaient la violente émotion qui la dominait à cette heure solennelle où elle allait se donner à Dieu, en attendant l’engagement suprême qu’elle prendrait à un an de là, après avoir subi les épreuves du noviciat.

La chapelle avait la physionomie des jours de fête. Tout autour de l’autel, sur les degrés recouverts d’un tapis, entre les cierges allumés autour du tabernacle, et sur les murs jusqu’aux voûtes, ce n’étaient que plantes et fleurs. Les lys et les roses étoilaient la sombre verdure des lauriers et des palmes. Leurs parfums s’exhalaient dans la vapeur tiède qui flottait sous les lumières. L’or des candélabres, les marbres des degrés, les ferrures de la grille placée à gauche de l’autel, devant le chœur réservé, brillaient de mille reflets avivés et scintillant entre les feuilles, comme les rayons du soleil à travers les ramures d’une forêt.

Ordinairement, devant cette grille, un rideau noir est tendu. Relevé ce jour-là, il laissait voir l’intérieur du chœur des religieuses resplendissant de lumières, et les sœurs debout dans leur stalle, un cierge à la main, les novices voilées de blanc, les professes voilées de noir, attendant le moment de se mettre en marche pour aller vers la porte de clôture à la rencontre de la postulante qui ne les avait quittées un moment que pour les rejoindre bientôt.

Elle s’était agenouillée, anéantie dans un ravissement qui derrière les barreaux farouches lui montrait le paradis et ses joies ineffables. Autour d’elle, des prêtres allaient et venaient, mettant la dernière main aux préparatifs de la cérémonie solennisée par la présence de l’évêque de Nîmes, qui devait officier et consacrer de ses mains la nouvelle novice. Des rumeurs de voix poursuivant doucement des entretiens d’une chaise à l’autre, le bruit des arrivants qui se plaçaient peu à peu, troublaient encore la paix de la chapelle. Tout à coup le silence se fit. Le prélat sortait de la sacristie, entouré des prêtres assistants et des enfants de chœur.

A ce moment, un nouveau venu se présentait au couvent. C’était un jeune homme à la figure pâle, aux cheveux châtains, avec un regard vif et doux à la fois, révélant l’esprit d’initiative et d’énergie. Une moustache très-fine, aux tons fauves, relevait le caractère un peu féminin de sa physionomie. Il avait la taille élevée, mince et bien prise. La poussière blanchissait ses vêtements et ses chaussures. Un petit sac en cuir, retenu par une courroie, achevait de lui donner l’air d’un voyageur fraîchement débarqué.

A la faveur de l’agitation qui, ce jour-là, troublait la tranquillité du couvent, il avait pu pénétrer dans la vaste cour conduisant à la chapelle. Il s’était arrêté, laissant errer ses regards de tous côtés, dans l’attitude d’un homme qui cherche quelque chose ou quelqu’un. Debout sur le seuil de la chapelle ouverte, la tourière suivait l’office de cette place sans perdre de vue l’entrée. Elle l’aperçut et alla vers lui :

— Vous venez pour assister à la cérémonie, monsieur ? dit-elle à demi-voix.

— Quelle cérémonie ? demanda-t-il surpris.

— Que voulez-vous, alors, si vous n’êtes venu pour cela ?

Mais, au lieu de répondre, il interrogea :

— C’est bien ici la communauté des Carmélites ?

— Oui, monsieur.

— Cette communauté est dirigée par madame de Varimpré, en religion sœur Thérèse de Jésus ?

— C’est en effet le nom de notre Révérende Mère.

— Je veux la voir.

— Elle n’est pas visible aujourd’hui.

— Il faut que je lui parle sur-le-champ, il le faut, répondit l’inconnu avec l’expression d’une ferme volonté.

— Personne ne peut lui parler en ce moment, reprit la tourière troublée par l’exigence formulée devant elle. Elle est au chœur avec toutes nos mères. Nous avons une prise d’habit ; vous pouvez vous en assurer par vous-même. Après la cérémonie, si ce que vous avez à dire à madame la prieure est pressé, elle pourra vous recevoir.

— C’est bien ; j’attendrai.

— Vous pouvez entrer dans la chapelle, monsieur, dit encore la tourière.

Puis, voyant que le visiteur ne se hâtait pas de profiter de l’invitation, elle regagna sa place sous le porche, le laissant au milieu de la cour. Il y resta, se promenant à grands pas, inquiet et fiévreux, à l’ombre des murailles derrière lesquelles son regard curieux semblait vouloir pénétrer. Parfois, il s’arrêtait, prêtait l’oreille, et après avoir constaté que les chants n’étaient pas achevés, il reprenait sa promenade, sans dissimuler son impatience, surexcitée par l’attente.

Tout à coup, s’éleva dans la nef un grand bruit de chaises. Les rares personnes qui, n’ayant pu y trouver place, s’étaient tenues sur les degrés extérieurs, se rangèrent à droite et à gauche pour laisser la sortie libre. La tourière courut au jeune homme et lui dit :

— Vous ne pouvez rester là, monsieur. Voici la postulante.

Il se jeta contre le mur, les yeux fixés sur l’intérieur de la chapelle au fond de laquelle la flamme des cierges poussait jusqu’aux voûtes une lumière rougeâtre, tremblante sous l’éclat du jour qui entrait par les vitraux. Dans le cadre de la large baie, il vit apparaître Jeanne Mauroy. Jamais plus radieux visage ne s’était offert à ses regards. Suivie du clergé qui chantait le Magnificat et les fidèles, hommes et femmes, attristés comme s’ils eussent suivi son cercueil, elle marchait modeste et calme, dans une attitude de recueillement. Sur ses lèvres errait un sourire ; un rayon de joie céleste brillait dans ses yeux. Ils s’arrêtaient au passage, ces yeux extasiés, sur les figures amies, consternées. Ils exprimaient l’étonnement que causait à cette adorable enfant la tristesse surprise autour d’elle, quand tant de bonheur l’enveloppait. En arrivant auprès du visiteur inconnu, elle les leva aussi sur lui, comme pour lui donner une part de ses adieux. Mais, soit que la présence d’un étranger l’eût surprise, soit qu’elle eût été troublée par l’expression d’admiration et de pitié qu’elle venait de saisir sur des traits qu’elle voyait pour la première fois, un flot de sang empourpra ses joues, montant jusqu’aux paupières subitement abaissées. Elle hâta le pas, et passa, non assez vite cependant pour empêcher que le souvenir de sa beauté se fixât dans la mémoire de ce jeune homme que sa présence venait de bouleverser. Il s’était tourné vivement vers la tourière inclinée à son côté et disait à demi-voix :

— Le nom de cette personne, madame ?

La tourière resta silencieuse une minute ; puis elle répondit :

— Qu’importe son nom ! Tout à l’heure, elle ne s’appellera plus que sœur Nicette de la Croix.

De l’autre côté de la cour, la porte de clôture venait de s’ouvrir de nouveau. Sur le seuil, trois religieuses s’avançaient ayant le voile baissé. Deux d’entre elles tenaient un cierge à la main. L’autre les précédait, portant une croix en bois noir sans christ. La postulante s’agenouilla et baisa l’extrémité de cette croix. Puis elle se releva, salua les assistants qui l’avaient accompagnée jusqu’à cette porte et ne pouvaient la suivre au delà. C’était la première étape de l’éternelle rupture avec le monde, et lorsque les lourds battants de bois se refermèrent sur la procession qui s’éloignait en psalmodiant une hymne à la Vierge, un frisson passa sur le petit groupe des fidèles. Tandis qu’ils regagnaient leur place dans la chapelle, la postulante traversa le cloître à la suite des sœurs, conduite au chœur par la prieure et jusque devant la haute grille où elle s’agenouilla. Maintenant, de l’autre côté de la grille, elle apercevait l’évêque, debout, entouré des prêtres assistants, coiffé de la mitre, appuyé sur sa crosse, vêtu d’une chape aux reflets d’argent.

— Ma fille, que demandez-vous ? dit-il.

— La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la compagnie des sœurs, répondit-elle.

— Est-ce de votre propre mouvement et de votre plein gré que vous vous présentez pour recevoir l’habit de ce saint Ordre ?

— Oui, monseigneur.

— Avez-vous dessein de persévérer dans l’Ordre jusqu’à la fin de votre vie ?

— Oui, monseigneur.

— Voulez-vous donc entrer dans l’Ordre pour le seul amour de Notre-Seigneur ?

— Oui, avec la grâce de Dieu et les prières des sœurs.

Elle avait parlé d’une voix ferme.

— Que Dieu achève en vous son ouvrage ! reprit l’officiant.

Puis il lui adressa une brève et touchante exhortation qu’il termina en disant :

— Que le Seigneur vous dépouille du vieil homme !

Quand il eut fini, la postulante fut emmenée par la prieure. Tandis qu’elle était absente, le prélat bénit le scapulaire, la ceinture et le manteau qu’elle allait recevoir de ses mains.

Elle revint bientôt, transformée déjà, préparée pour l’ensevelissement volontaire qu’elle s’imposait. Elle avait quitté ses vêtements de mariée et revêtu une robe de bure qui l’enveloppait comme d’un suaire. A ses pieds, les bas de laine et les sandales remplaçaient les souliers de satin. Une guimpe cachait la pureté des épaules, s’étendait sur le corsage en plis roidis sous lesquels semblait s’être évanouie la grâce des formes. Enfin, de la soyeuse chevelure qui tout à l’heure couronnait sa beauté, les boucles épaisses n’existaient plus. Elles gisaient là-bas comme des fleurs flétries. Les ciseaux les avaient coupées jusqu’à la racine, ne laissant sur la tête que des cheveux ras, qui se redressaient sous la coiffe blanche comme révoltés contre le barbare traitement qui venait de dépouiller le front de sa plus belle parure.

De nouveau, la postulante se tenait devant la grille. Quoique découronnée, sa tête fine et fière resplendissait toute radieuse. Les assistants purent alors admirer le visage où s’exprimait une divine sérénité, et dont aucun regret n’altérait la quiétude. Des mains d’un prêtre, le pasteur recevait tour à tour la ceinture, le scapulaire, le manteau blanc. Il les passait à la postulante en prononçant pour chacun de ces objets les paroles sacrées. En lui mettant la ceinture, il disait : — Quand vous étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même et vous alliez où il vous plaisait. Mais lorsque vous aurez vieilli, un autre vous ceindra. En lui mettant le scapulaire : — Prenez le joug de Jésus-Christ qui est doux et son fardeau qui est léger. En lui mettant enfin le manteau : — Ceux qui suivent l’agneau sans tache, marcheront avec lui vêtus de blanc. C’est pourquoi que vos vêtements soient toujours blancs, en signe de votre pureté intérieure.

Tout était dit. Le prélat jeta l’eau bénite sur la novice, et, se mettant à genoux, il entonna le Veni, Creator. Après la première strophe, tandis que les religieuses se tenaient debout à leur place, la prieure prit la sœur Nicette par la main et la conduisit au milieu du chœur, où elle la fit étendre sur un tapis de serge, les bras en croix. Tant que dura le chant sacré, elle resta ainsi, la face contre terre, dans l’immobilité de la mort. Elle ne se releva que pour aller porter à ses compagnes le baiser fraternel. Puis les religieuses sortirent du chœur processionnellement, et les assistants se retirèrent. Le visiteur étranger fit comme eux.

Il avait observé tous les détails de la cérémonie, des larmes aux yeux, le cœur étreint par l’angoisse. De nouveau, il se trouva dans la cour, attendant la prieure. Mais maintenant son impatience de tout à l’heure s’était apaisée. Un lourd accablement pesait sur lui, une impression cruelle qui détournait sa pensée du but de sa visite. Il mesurait du regard les lourds bâtiments du monastère. Peut-être rêvait-il d’y pénétrer de gré ou de force pour en faire sortir la créature qu’il venait de voir s’enterrer vivante. Peut-être se demandait-il où puise son énergie la passion indomptable qui jette aux bras d’un amant crucifié les vierges de vingt ans et les pousse à choisir une vie martyrisante comme le plus beau et le plus enviable des destins.

— Veuillez me suivre au parloir, monsieur, dit tout à coup près de lui la voix de la tourière. Ma mère prieure va s’y rendre.

Il obéit en silence, ramené à la réalité par cette invitation, repris par l’impatient émoi qui le dominait tout à l’heure quand il s’était présenté au couvent pour parler à la sœur Thérèse de Jésus. Étant entré dans le parloir, précédé de la tourière, il s’assit sur une chaise, devant la grille aux pointes menaçantes, rendue plus épaisse et plus impénétrable par le rideau tendu de l’autre côté des ferrures. Presque aussitôt, il entendit ces mots prononcés par une femme qu’il ne pouvait voir :

— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ !

Surpris, il regarda la tourière.

— Répondez : A jamais ! fit-elle.

Et docilement, il répéta :

— A jamais.

La tourière sortit, le laissant seul, la pâleur aux joues, un frisson dans tout le corps, escaladant des yeux cette grille effroyable derrière laquelle il espérait trouver ce qu’il était venu chercher dans cette maison de paix et de prière.

III

— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit la prieure avec douceur. Me voilà prête à vous entendre.

— Vous êtes bien madame Nicolette Suarez, veuve du lieutenant Frédéric de Varimpré ? demanda le visiteur.

— C’est ainsi que je m’appelais, en effet, quand je vivais au milieu du monde. Mais depuis longtemps, je suis morte pour lui.

— Allez-vous me condamner à vous parler sans vous voir, madame, et ne pouvez-vous tirer ce rideau qui me cache vos traits ?

— A quoi bon ? Vous n’apercevriez rien qu’une femme voilée, à qui la règle qu’elle a fait vœu d’observer interdit de montrer son visage.

— Je voudrais vous voir, madame, reprit-il, suppliant.

— C’est impossible, répondit la prieure ; nous ne pouvons nous découvrir que devant nos proches parents. Puis elle ajouta plus bas : — Ici, ceux qui m’adressent la parole m’appellent ma mère.

Le jeune homme s’était levé brusquement, les bras tendus, des larmes dans les yeux, la bouche entr’ouverte, comme s’il voulait faire entendre une supplication nouvelle. Mais le cri monté à ses lèvres n’en sortit pas. Il retomba sur sa chaise, accablé, et reprit avec une tranquillité feinte :

— Eh bien, ma mère, je vous apporte des nouvelles de votre fils, Adrien de Varimpré.

A ces mots, les anneaux qui fixaient le rideau en haut de la grille roulèrent en grinçant sur leur tringle de fer, et une ombre noire se jeta contre les barreaux, impétueusement, en s’écriant :

— Mon fils ! Vous connaissez mon fils ! Il est vivant ?

— Il est vivant, ma mère.

— Mon Dieu ! mon Dieu, soyez béni, fit-elle en joignant les mains… Vous le connaissez, monsieur ?… Parlez-moi de lui… Le verrai-je bientôt ?

— Oui, bientôt, madame, dans quelques instants… Il a redouté pour vous une émotion trop forte. Il a voulu que vous fussiez préparée à le recevoir. Mais il n’est pas loin de vous… Non, il n’est pas loin.

— Alors, monsieur, allez le chercher… Mon fils ! Mon Adrien !

L’ombre noire s’agitait. Sous son voile, elle poussait des sanglots, et laissait deviner la fièvre de ses mains tremblantes, à tout instant portées à ses yeux.

— J’irai le chercher tout à l’heure, répondit le visiteur ; mais vous me demandiez de vous parler de lui…

— Vous êtes son ami, n’est-ce pas, puisqu’il vous a envoyé près de moi ? Vous le connaissez bien, alors. Il a vingt-trois ans maintenant. Il doit être beau, mon cher enfant, superbe et fier.

— La souffrance flétrit la jeunesse et abat la fierté. Il a beaucoup souffert.

— Beaucoup souffert, répéta la prieure d’un accent lamentable.

— Il ne connaît pas sa mère. Il avait douze ans quand son père mourut au Brésil, où il s’était établi. Il se trouva seul alors avec celle que M. de Varimpré appelait Irène. Les soins maternels de cette femme avaient protégé la jeunesse d’Adrien. Il ressentait pour elle une tendresse filiale, ardente et profonde. Il croyait qu’elle était sa mère. Après la mort de M. de Varimpré, ils se rendirent aux États-Unis, à Boston, où un premier séjour leur avait donné quelques amis. Ils vécurent là, pauvrement, car M. de Varimpré ne laissait qu’une fortune déjà compromise. Votre fils allait au collége ; il s’appliquait à l’étude, ayant hâte de venir en aide à la chère créature qui s’était dévouée à son bonheur. Parfois, il la suppliait de retourner en France avec lui ; il n’ignorait pas que la France était leur patrie à tous deux ; il souhaitait passionnément de la connaître et d’y vivre. Mais celle qu’il appelait sa mère reculait sans cesse l’époque du départ. Un jour qu’il insistait auprès d’elle afin de la décider à partir, elle lui déclara que le cher mort avait exprimé la volonté formelle que son fils n’allât pas en France avant d’avoir atteint sa vingt et unième année.

— Hélas ! il redoutait mon influence ! soupira Nicolette.

— Le temps s’écoulait tristement, continua l’inconnu ; les ressources s’épuisaient de jour en jour, la détresse devenait plus grande, et la santé de madame Irène s’altérait. Elle s’éteignit un soir doucement, entre les bras de l’enfant désespéré. Avant de mourir, elle lui remit une lettre écrite par son père, et qu’il ne devait ouvrir qu’à l’époque de sa majorité. C’est ainsi qu’à dix-huit ans il se trouva orphelin, pauvre et seul, sans ressources. Il fallait vivre, il travailla. Il donnait des leçons de français, car sa langue maternelle, longtemps parlée devant lui, lui était familière. Oh ! les dures années de misère et de solitude ! Si elles n’ont pas abrégé ses jours, c’est qu’il fallait qu’il vécût, qu’il vécût pour revoir son pays. C’est aussi que Dieu voulait qu’il vous retrouvât, ma mère.

Sous son voile, sœur Thérèse de Jésus pleurait à chaudes larmes, en écoutant ce récit.

— Apaisez-vous, reprit le narrateur, et veuillez m’entendre jusqu’au bout. Avant d’embrasser votre fils, il faut que vous connaissiez sa vie passée, que vous n’ignoriez pas surtout pourquoi il vous revient.

— Mais, pour parler de lui, ainsi que vous le faites, qui êtes-vous ?

— Son ami, vous l’avez dit tout à l’heure.

— Vous êtes pâle, attristé, las.

— Oui, pâle comme lui, attristé comme lui ; nous avons souffert ensemble.

— Achevez, monsieur, j’ai hâte de le revoir, de vous faire oublier vos maux à tous deux. Puisqu’il vous aime, je vous aimerai.

L’inconnu, défaillant, fit un effort pour se roidir contre son émotion grandissante ; puis il continua :

— Sur son mince revenu, ma mère, l’orphelin économisait, sou par sou, la somme nécessaire aux frais du voyage qui devait le ramener en France. Il avait calculé qu’il lui faudrait trois ans pour réaliser cette somme. Elle se grossissait lentement, et il se serait bien gardé d’y toucher. Plus d’une fois, il lui arriva de s’endormir, l’estomac vide et les membres glacés, à côté de ce trésor, qui représentait pour lui la délivrance, un avenir plus heureux, et qu’il redoutait de diminuer. Enfin, sonna l’heure de sa majorité. Ce jour-là, il ouvrit la lettre de son père.

— Que disait cette lettre ? demanda la prieure anxieuse.

— Elle racontait à Adrien l’histoire de Frédéric de Varimpré et de Nicolette Suarez.

— Tout entière ?…

— Tout entière ; elle le faisait juge de la conduite de ses parents.

— Comment les a-t-il jugés ?

— Avec le respect qu’il leur doit. Il n’a pu méconnaître les fautes graves du mari, mais il lui a été impossible de n’en pas faire remonter la responsabilité jusqu’à la femme. Elle appartenait à son époux ; elle ne devait pas se donner à Dieu, ainsi qu’elle l’a fait, et par les excès de sa dévotion, rendre le séjour de sa maison intolérable à l’homme dont elle avait reçu la foi, en lui donnant la sienne.

— Mon fils a-t-il su qu’après sa disparition, j’ai remué ciel et terre pour le retrouver ? A-t-il connu l’étendue de mon désespoir ? Ignore-t-il que je ne suis pas encore consolée, et que la faute qu’il me reproche, je l’expie ici depuis longtemps ?

— Votre fils ne vous reproche rien. Lorsque la vérité lui fut révélée, il n’eut d’abord pour vous que des paroles de colère et que compassion pour les morts. Il s’était promis de ne pas tenter de vous revoir. Si vous étiez sa mère par le sang, vous ne lui apparaissiez pas encore comme sa mère par le cœur, une autre ayant reçu de lui les témoignages de son amour filial. Il vint en France avec la ferme volonté de vous oublier, de ne jamais se mettre à votre recherche. Longtemps il se tint parole. Mais une curiosité plus forte que ses résolutions le poussait vers vous. Sa mère vivante, et rester ignoré d’elle, était-ce possible ? Et puis, dépossédé de toute affection, il était si malheureux ! Comment résister à son cœur ? Un vague désir de vous voir de loin, sans vous parler, le conduisit à Tarascon. Il ne vous connaissait pas d’autre domicile. C’est là qu’il apprit que madame de Varimpré, depuis douze ans, vivait dans un cloître. Alors, de nouvelles incertitudes s’emparèrent de lui. Si vous aviez embrassé la vie religieuse, c’est que vous le supposiez perdu pour vous ; c’est que vous aviez renoncé à l’espoir de l’embrasser. Viendrait-il troubler votre quiétude ? Viendrait-il réclamer sa place dans ce cœur à qui Dieu suffisait ? Il hésitait, et son infortune vous eût fait pitié !

L’attendrissement montait dans la voix de l’inconnu. Il regardait l’ombre noire debout devant lui. Il devinait les yeux de la mère anxieusement fixés sur les siens. A travers l’étoffe épaisse, il sentait ces yeux pénétrer son cœur d’une caresse, tout embrasée d’amour maternel. Soudain, il la vit se redresser, saisir fiévreusement les barreaux de fer, les secouer à les briser, et il l’entendit l’appeler, dans un élan irrésistible :

— Mon enfant ! mon enfant ! Je veux voir mon enfant.

— Il est devant vous, ma mère ! s’écria-t-il, saisissant à son tour les extrémités acérées de la grille.

— Toi ! toi ! je m’en doutais.

D’un bond, lâchant les barreaux, elle disparut dans l’obscurité. Adrien la cherchait des yeux, quand brusquement elle entra dans le parloir. Elle avait enfreint la règle pour accourir vers son fils, dont elle sentait maintenant, dans un ravissement de bonheur inénarrable, la tête pâlie rouler sur sa poitrine, dans les plis du voile déchiré.

— Mon Adrien, mon chéri, mon sang, murmurait-elle dans un débordement de sanglots et de baisers, je t’ai retrouvé ! Te voilà ; tu m’es rendu. Je ne te quitterai plus ; désormais, nous vivrons ensemble. Je te dédommagerai de tout ce que tu as souffert ; j’effacerai les traces de tes peines dans ton pauvre cœur meurtri… Tu sauras ce que vaut la tendresse d’une mère.

Et passionnément, elle l’embrassait, l’attirait sur son sein, l’y retenait, puis l’écartait tout à coup pour le regarder plus longtemps, sans rassasier ses yeux de cette longue contemplation. Heureux, il se baignait dans ces témoignages de maternel amour qui le dédommageaient des maux passés et faisaient luire à ses yeux un avenir meilleur.

— Vous dites, ma mère, que vous ne me quitterez plus, fit-il soudain. Serez-vous libre de ne plus me quitter ? N’êtes-vous pas retenue ici par les vœux que vous avez prononcés ? Ne vous engagent-ils pas pour toujours ?

Cette question la ramenait à la réalité, lui rappelait la solennité de ses engagements, la faute qu’elle commettait à cette heure contre la règle. Toute sa joie s’évanouit.

— Attends, dit-elle ; je ne peux rester ici plus longtemps. — Elle l’embrassa encore ; puis elle s’éloigna pour reparaître bientôt derrière la grille. Là, continuant l’entretien commencé : — Oui, j’ai juré de vivre sous les lois du Carmel et de mourir sous l’habit que je porte, murmura-t-elle tristement. Hélas ! je ne prévoyais pas qu’un jour tu me serais rendu, mon pauvre enfant. Si j’avais su, j’aurais gardé mon indépendance, et tu me retrouverais aujourd’hui toute à toi. Mon implacable égoïsme m’a livrée à Dieu. Je l’oubliais ; tu m’en fais souvenir. Non, il n’est pas vrai que nous pourrons désormais vivre ensemble.

— Ne vous ai-je donc retrouvée que pour vous perdre aussitôt ? demanda-t-il, étreignant plus étroitement la main de sa mère, passée à travers la grille.

D’un geste, elle protesta.

— Non, mon fils bien-aimé, non, mon enfant chéri, tu ne me perdras pas, répondit-elle. Le ciel ne saurait exiger que je t’abandonne. Il ne me défend pas de m’occuper de toi, en songeant à lui. Assez grande est mon âme pour contenir deux amours. Je ne peux renoncer à Dieu ; mais je ne dois pas renoncer à mon fils. La règle me permet de te voir tous les jours, de t’assister de mes conseils. A quelque heure que tu viennes ici pour t’entretenir avec ta mère, elle accourra à ton appel.

— J’avais rêvé une vie commune.

— Elle est impossible. Mais qu’importe ? tu sais bien que jamais je ne te manquerai. Nous nous verrons.

— C’est que j’avais projeté d’habiter Paris. Là, seulement, je pourrai travailler, me faire une carrière. Il faut que je songe à l’avenir ; je suis pauvre.

— Pauvre, toi, mon enfant ! Mais, au contraire, tu es riche. Quand je suis entrée ici, je n’y ai porté que la dot d’usage. La fortune que je tenais de mes parents, grossie de celle que ton père m’avait laissée, n’a pas été aliénée. Elle est restée aux mains du notaire de notre famille, et depuis ce temps, elle s’est accrue de ses revenus accumulés. Ton avenir est donc assuré ; tu es à l’abri du besoin. Je comprends cependant que tu préfères le séjour de Paris au séjour de Beaucaire. A Paris, tu trouveras des occupations pour ton esprit. Je ne veux pas que tu restes oisif. L’oisiveté serait indigne d’un homme de ton âge. Mais, en quelque endroit que tu ailles, il me sera facile de me rapprocher de toi. Si c’est à Paris, je demanderai à y être envoyée, dans une maison de notre Ordre. Ce ne sera pas l’existence que tu souhaitais… Mais nous nous résignerons, en pensant que nous observons la volonté du Seigneur.

Adrien soupira en disant :

— Je me résignerai.

— Je voudrais t’entendre parler de ton père, reprit bientôt Nicolette. En mourant, s’est-il souvenu de sa femme ?

— S’il s’en est souvenu, c’est le secret de la mort. Ses lèvres expirantes n’ont pas prononcé votre nom, ma mère ; mais peut-être se l’est-il rappelé dans le suprême entretien qu’il eut avec un prêtre appelé au chevet de son lit.

— Il a reçu les derniers sacrements ?

— Il les a reçus, ma mère.

— Alors, il a dû me pardonner, et je peux espérer que Dieu lui a ouvert le ciel. C’est pour moi un bonheur infini de le savoir. Et ta tante Irène ?

— Elle est morte chrétiennement, elle aussi, et repentante. Ses dernières paroles furent des paroles de regret et de contrition. Je ne les comprenais pas alors, ces paroles émouvantes. Je ne les ai comprises que plus tard, quand l’histoire de mes parents m’a été connue. Le souvenir que j’en ai gardé me permet d’affirmer que ma tante Irène n’est pas restée impénitente.

— J’en remercie Dieu. Il me devait bien cette consolation. Je l’ai tant prié pour ces malheureux !

Elle s’arrêta. A la joie qu’elle goûtait en retrouvant son fils, se mêlait la joie de penser que ceux dont elle s’était si durement reproché les fautes et l’infortune savouraient maintenant, grâce à la clémence divine, les délices de l’éternelle paix.

Durant toute la matinée et jusqu’à l’heure où la cloche du couvent appela les sœurs au réfectoire, elle resta près d’Adrien. En se séparant de lui, elle lui fit promettre de revenir dans la journée. Il revint, et ce fut entre eux un long échange de confidences embrassant à la fois l’avenir et le passé. Elle insistait sur ce passé ; elle en voulait connaître les détails douloureux ; elle n’en interrompait l’émouvant récit que par des allusions à l’avenir, en vue duquel Adrien formait des projets dont il lui faisait part. Puis, c’étaient des recommandations maternelles. Elle le trouvait pâle, malade, l’air minable dans ses vêtements trop étroits où se révélaient la fatigue des longues routes et les privations des jours de misère. Elle exigeait qu’il soignât sa santé, qu’il s’habillât désormais selon sa condition. Elle avait écrit à son notaire pour lui ordonner de mettre Adrien en possession de son patrimoine. Elle était impatiente de savoir son fils heureux, dégagé des soucis matériels contre lesquels depuis si longtemps il se débattait. Elle lui parlait de son séjour à Paris, du séjour qu’elle y ferait elle-même. Elle voulait qu’il se créât là une existence paisible et souriante ; résolue à consacrer ses efforts à la lui embellir. Ravie, elle l’écoutait sans se lasser, s’attendrissant au récit de ses malheurs, se réconfortant à la pensée des jours fortunés qu’elle rêvait pour lui.

Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de l’entendre qu’elle l’interrogeait, l’accablait de questions, le poussait à parler. Elle cherchait aussi à le connaître, à deviner ses qualités et ses défauts, et surtout ses opinions en matière religieuse. Avait-il la foi ? Songeait-il au salut de son âme ? Pratiquait-il ses devoirs de chrétien ? C’est de cela qu’elle s’était préoccupée d’abord. Rassurée par le langage qu’il avait tenu en racontant les derniers moments de son père et d’Irène, elle découvrait maintenant que, quoi qu’il eût dit, il était la proie de l’indifférence, un de ces catholiques tièdes qui s’expriment avec respect sur leur religion, mais ne l’observent pas. Désireuse de s’éclairer à ce sujet, elle le pressait de questions. Elle lui demanda même s’il priait.

— J’ai beaucoup prié, ma mère, répondit-il. Mais lorsque j’ai vu que Dieu ne m’exauçait pas, que loin de m’exaucer, il se plaisait à alourdir sans cesse le fardeau de mes malheurs, j’ai douté de sa justice et de sa bonté, de son existence même ; ma ferveur pour lui s’est refroidie. Je me suis déshabitué de l’invoquer.

Cette réponse la bouleversa. C’était un nuage sur son bonheur.

— Ah ! mon pauvre enfant, comme je t’ai manqué ! lui dit-elle. C’est maintenant que je m’en aperçois. Heureusement, rien n’est désespéré, puisque tu m’es rendu. Désormais, c’est moi qui veillerai sur ton âme.

Il garda le silence. Il se demandait comment elle s’y prendrait pour tenir cette promesse, alors qu’elle allait rester séparée de lui par la grille de son cloître et par les dures exigences de la règle du Carmel.

IV

En attendant que sa mère fût autorisée à changer de résidence, Adrien, après un court séjour à Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois mois, il y était installé. C’est là que désormais il voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il pouvait croire qu’après les longs jours de détresse, il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir que la profession d’avocat, en même temps qu’elle donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents vers lesquels l’entraînaient les tendances de son esprit.

L’exécution de ce projet nécessitait des études incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France, il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne, courait les bibliothèques, se tenait au courant du mouvement intellectuel de son temps et donnait à ses ambitions, sous ces diverses formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles réclamaient maintenant.

Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. Il en acceptait les obligations avec courage et en écartait les désordres. Elle le mettait en commerce constant avec des hommes jeunes et studieux comme lui. Il lui devait des jouissances exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées, il rentrait dans son appartement où l’attendait le bien-être d’un intérieur élégant et confortable, et dans le recueillement prolongeait l’étude jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait que la destinée le dédommageait amplement des maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir, un avenir embelli par l’espoir que caressait sa jeunesse.

C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve avait fortement trempée, à qui manquait seulement l’expérience des hommes et de leurs passions. Il croyait à la vertu, au désintéressement, à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une imprudence, jamais à une bassesse.

Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut. Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui son long séjour à l’étranger, sa connaissance de plusieurs langues, son application au travail, et surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage, encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades de fréquents services. C’était là son prestige à leurs yeux, la cause de la considération dont ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de mœurs presque austères, qui parlait rarement de lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner combien il était digne du bonheur dont il semblait jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions des autres, mais il exigeait qu’on respectât les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement, comme si elles n’eussent pas encore été formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins soucieux de convaincre que de s’instruire.

Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait jamais : les croyances religieuses et l’amour. On le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait avec simplicité :

— Je ne peux discuter de ce que j’ignore.

Sincère était cette réponse. Élevé par un père qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès des convictions religieuses de sa femme, Adrien éprouvait une invincible défiance pour toute manifestation de foi, entachée d’exagération.

C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de son amour, et même encore pour toujours la tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était écrasé.

Il voulait croire en Dieu cependant ; mais il doutait que ce Dieu ait institué une Église pour perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son origine à l’intervention personnelle du Créateur des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce doute au regard de sa propre vie, il se demandait si les maux dont il avait tant souffert étaient le témoignage de la volonté divine. Il se demandait si cette volonté pouvait se targuer de sagesse, lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place était dans le monde, où d’autres devoirs, non moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un péril. Elle en avait peur.

Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa chasteté. De la femme et de la passion qu’elle allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant ne ternissait la candeur virginale de son âme.

La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât était d’une époque récente. Elle datait du jour où, attendant sa mère dans la cour du couvent des Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements de mariée, puis touchante comme une victime, dans son habit de nonne et le front dépouillé. C’était là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à demi effacée, dont le temps emportait d’heure en heure un contour.

C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. Quoiqu’il fût entré en relation avec divers membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient la prochaine arrivée. Les femmes qu’il rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes, les récits des bonnes fortunes de ses camarades, les excitations que partout il trouvait, sous des formes diverses, répondaient trop peu à l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer à ses sens autre chose qu’un trouble de surface et tout passager. Ces tentations glissaient sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait épargné.

Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était comme une source qui toujours coulerait et jamais ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits. A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en la lui livrant, la créature qui devait l’initier à l’amour.

Ces sensations vives et chaudes étaient son secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs années un examen qu’il ne passait jamais, servait de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs dépens, portait assez fièrement une existence sans dignité, de gré ou de force se faisait accepter de ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité dont il faisait preuve envers quiconque était jugé par lui comme capable de prendre à sa charge une part, grande ou petite, de sa vie aux besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.

Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, gagna-t-il la confiance du mélancolique Adrien et devint-il son ami ? Il serait difficile de l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés pour la première fois dans un restaurant ; ils se retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils habitaient la même rue.

Cette première rencontre en entraîna d’autres. Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant riche, proie séduisante et facile pour ses dents longues et son estomac exaspéré par les longues privations. Adrien se laissa prendre à la popularité dont jouissait dans le quartier des écoles ce bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait tout le monde et parlait de tout avec esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout au tableau que l’autre lui retraça des prétendus malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine n’était point familière, exprimant sa reconnaissance en un langage qui lui conquit le cœur d’Adrien.

Leur intimité s’accentua. Moins de trois semaines après le début de leurs relations, Roudier était devenu le commensal et le confident de ce jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres, dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant des conseils, feignait de partager ses opinions. Il s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient été livrés à personne.

Il commença par railler l’innocence de son ami. Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre chose.

— A ton âge, ne pas connaître l’amour ! lui disait-il ; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi, j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, visité des tribus indiennes, je posséderais, en matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu donc fait, malheureux, pendant les années de ta belle jeunesse ?

— J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.

— Et tu oubliais que l’amour console !

— J’étais trop jeune pour me marier.

— Est-il donc nécessaire de se marier pour aimer ?

— Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme que j’aimerai sera ma femme.

Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres :

— Même si c’est une aventurière ?

— Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.

— Qu’en sais-tu ? Si, l’ayant crue digne de toi, tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître de cesser de l’aimer ? Tente donc plusieurs épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience de la femme.

Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des protestations. Mais la spirituelle humeur de Roudier le désarmait. Et puis, à travers ces railleries, il devinait des conseils dictés par une expérience tirée de la réalité des choses, sinon d’une morale rigoureuse. Peu à peu son esprit entrevoyait la possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce qu’il ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce n’était pas encore une résolution prise, mais le « pourquoi pas ? » qui prélude aux capitulations de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps comprimée, commençait à puiser des excitations dans ces entretiens fréquemment recommencés et aboutissant toujours à la même conclusion, dans les milieux où il vivait, dans les exemples qu’il y rencontrait. Cependant il résistait encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le soumettre à son influence, voulait l’entraîner aux sources empoisonnées où lui-même s’était abreuvé, en y laissant la pureté et la fraîcheur de son cœur, Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi d’une chute vulgaire, qui ne pourrait trouver son excuse dans un excès de passion ou dans la sincérité d’un grand sentiment.

— Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant, il est entendu que tu ne veux pas recevoir une maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais cherches-en une alors, dans le monde où tu vas. Cherche, trouve. Tu dois trouver, que diable ! Il le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.

Adrien souriait tristement et soupirait sans répondre.

Il fréquentait de loin en loin des parents de sa mère, avec qui, pour lui obéir, il entretenait des relations régulières, des amis de la famille de Varimpré chez lesquels l’attendait toujours un accueil affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par la tranquille uniformité d’une vie dégagée des préoccupations matérielles, il fuyait les occasions d’en troubler le cours, quoique ces occasions fussent fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels on l’invitait, il préférait l’intimité des longues heures passées chez lui, les pieds sur les chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en compagnie de Jacques Roudier, ou encore une soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son ami à ses côtés, les rentrées tardives succédant à la représentation et embellies par les impressions échangées durant le trajet, quand vibrait encore dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce qu’il venait d’entendre.

Il aurait voulu ne rien changer à cette manière de vivre. Mais lorsque l’hiver fut venu, il lui devint impossible de se dérober aux invitations qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques salons. Partout, le nom qu’il portait, sa distinction, sa tenue réservée, le faisaient bienvenir. La pâleur répandue sur ses traits, la tristesse qui caractérisait sa physionomie, ajoutaient au charme de sa personne. Les jeunes filles regardaient à la dérobée ce jeune homme silencieux, à l’air timide et doux, que semblait poursuivre une incurable mélancolie. Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles savaient de sa conduite et de sa fortune. Son histoire était connue ; elle faisait de lui presque un héros de roman ; elle augmentait l’intérêt qu’il inspirait à première vue.

Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux restait sans attraits. Les blanches épaules, les yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles, les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux pures formes, tous ces trésors des jeunesses en fleur et des beautés épanouies, le laissaient insensible. C’était à croire que son cœur demeurerait éternellement rebelle à l’amour.

V

— Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle Malestra. Ces jeunes filles désirent danser.

La personne interpellée ainsi par la maîtresse de la maison se leva du milieu d’un groupe de vieilles femmes, où depuis le commencement de la soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un dont on paye les services et qui attend un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes, dans l’embrasure d’une porte, la vit traverser le salon, grave et fière, la lèvre dédaigneuse, plissée dans un sourire contraint, une étrange expression de froideur dans ses yeux bleus, dont la blancheur laiteuse de son teint de rousse et les tons fauves de ses cheveux semblaient éteindre l’éclat.

Mademoiselle Laure Malestra était jeune et belle. Mais sa jeunesse et sa beauté ne saisissaient pas au premier abord. Il fallait presque un effort pour les découvrir, tant il y avait de tristesse répandue sur les traits, comme un voile. La grâce du corps se perdait dans une robe montante en soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance. Un fichu en dentelles, dont les extrémités se nouaient à la taille, derrière le dos, cachait les pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage des toilettes claires et brillantes qui l’entouraient, celle-ci trahissait une âpre misère, la bourse souvent vide, la petite chambre sous les toits, la poursuite acharnée après l’argent, les longues courses dans les rues boueuses pour donner quelques rares leçons, les soirées sans feu, peut-être même les jours sans pain.

Elle révélait encore d’autres souffrances, cette pauvre robe usée : les révoltes sourdes contre le destin, les larmes des nuits sans sommeil, les basses jalousies se déchaînant dans une âme aigrie, l’obsession des rêves tentateurs, vainement écartés, les chutes accidentelles dans le vice, l’effort désespéré pour remonter vers la lumière, le scepticisme, fruit des cruelles désillusions, s’implantant dans le cœur découragé.

Adrien devina ces choses tout à coup en regardant mademoiselle Malestra retirer ses gants et s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé au sort de cette jeune fille, dont nul parmi les invités ne s’occupait, et qui semblait ne connaître aucun d’eux. Sans quitter sa place, il fixait les yeux sur elle, détaillait ses traits, les idéalisait au gré de son imagination qui les transfigurait, en les lui montrant, tels qu’ils avaient été jadis et pourraient l’être encore, embellis par le bonheur.

Après un court prélude, mademoiselle Malestra venait d’attaquer une valse. A la fougue de son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec laquelle elle traduisait la pensée du compositeur, Adrien reconnut vite une musicienne consommée.

Il écoutait ravi.

— Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré ? lui dit la maîtresse de la maison, en le rejoignant à travers les couples des valseurs entraînés.

— Non, madame ; j’aime mieux écouter la musique. Elle a beaucoup de talent, votre instrumentiste.

— Mademoiselle Laure Malestra ! Je crois bien. Si vous pouvez lui trouver des élèves, vous ferez une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant, a fait faillite voici quelques années, et s’est suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère. Orpheline et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie en donnant des leçons de piano. Le malheur a voulu qu’elle se soit laissé séduire par un homme qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite abandonnée. Son aventure a eu du retentissement. Beaucoup de mères qui lui avaient confié l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de la recevoir. Avec ses élèves, elle a perdu le prestige que lui donnaient ses infortunes et son courage. Elle lutte pour le reconquérir ; mais douloureuse est cette lutte. Laure méritait mieux, et quant à moi, je la défends et la défendrai, quoi qu’on en dise. A tout péché miséricorde, n’est-ce pas, monsieur ?

Ce récit était fait presque gaiement, par une bouche souriante, d’un accent d’indifférence. Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se rapprocha de mademoiselle Malestra lentement, en se glissant le long des murs, et se trouva assis presque à côté d’elle, derrière le piano. D’abord elle ne remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand, la valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant retournée, elle aperçut ce jeune homme qui l’enveloppait d’un regard sympathique. Elle était femme et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui inspirait. Une rougeur légère monta à ses joues. Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier, plaquant des accords, comme si elle eût voulu dissimuler son embarras.

— Avec le talent que vous possédez, mademoiselle, comment vous abaissez-vous au rôle où vous voilà ?

A cette question faite par Adrien d’une voix qu’étranglait l’émotion, elle répondit simplement, sans paraître choquée :

— Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.

— N’avez-vous donc trouvé personne qui vous vînt en aide ?

— Je ne demande rien que le prix de mes leçons. Mais il n’est pas aisé de trouver des élèves.

— Je m’efforcerai de vous en trouver, moi, répondit Adrien en parlant doucement, et très-vite. Jusque-là, si vous estimez que je peux vous servir, disposez de moi.

Vivement, elle se retourna étonnée et reprit :

— Vous ne me connaissez pas, monsieur.

— Je vous demande pardon, mademoiselle ; vos malheurs me sont connus.

— On vous les a racontés ! tous ?

— Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête, mais sans pouvoir dissimuler deux larmes qui roulaient sur ses joues. Il continua : Je vous plains et voudrais contribuer à réparer l’injustice du destin qui pèse sur vous.

Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent si sincère, que Laure subitement s’apaisa. Son visage exprima la reconnaissance dans un sourire attristé, et elle dit :

— Merci, monsieur ; on ne m’avait jamais parlé ainsi.

De l’autre côté du piano, passait un domestique portant un plateau chargé de rafraîchissements ; Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit sur le plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle but et lui rendit le verre. De nouveau, il allait s’asseoir ; elle l’en empêcha.

— Je suis sensible à vos attentions, monsieur, dit-elle. Mais je vous supplie de vous éloigner. Si vous restiez plus longtemps près de moi, on jaserait, et j’ai tant besoin de reconquérir ici le respect de tous…

— Ne pourrai-je donc vous revoir ? demanda-t-il anxieux, oui, vous revoir, et continuer avec vous cet entretien ?

— A la fin de la soirée, attendez-moi en bas, répondit-elle sur le même ton ; si vous ne craignez pas de vous détourner de votre route, vous pourrez me ramener jusqu’à ma porte.

Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les premières mesures d’un quadrille. S’il avait possédé une expérience des femmes égale à l’ardeur de son imagination, il eût été surpris de la facilité avec laquelle mademoiselle Malestra lui accordait un rendez-vous. Mais loin de le choquer, cette facilité lui semblait un témoignage de confiance. Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la séduction de cette étrange fille. Pour la première fois, il subissait l’entraînante émotion d’un désir. Un voluptueux frisson se répandait par tous ses sens. C’était une révélation soudaine de la femme, l’attente fiévreuse des joies qu’elle donne, l’irritant plaisir qui naît de l’incertitude d’être aimé, un espoir confus, comprimé par un doute. De loin, il la regardait avec ivresse ; il cherchait à rencontrer ses yeux ; il tressaillait lorsque, provoqué par son attention persistante, un sourire s’arrêtait sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son cœur, où s’allumait l’amour.

Que ne pouvait-il être initié aux calculs que dissimulait ce sourire ! Que ne pouvait-il surprendre les visées de cette âme à laquelle le vice avait imprimé sa flétrissure indélébile ! Il aurait compris qu’il allait être dupe de sa naïveté. Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en une de ces heures de découragement et d’immense lassitude qui désarment les vertus fragiles. Accablée par son malheur et révoltée contre le sort, prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer sa misère, Laure saluait en lui le libérateur. Elle se savait belle, et de sa beauté voulait faire l’instrument de sa délivrance. Elle n’en était plus à chercher un mari ; sa première chute l’avait déclassée, elle ne l’ignorait pas. Mais elle souhaitait un amant qui la déchargerait de ce lourd fardeau de privations matérielles qu’elle traînait après soi. Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait, pourvu qu’il fût riche ?

Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré, elle avait cru comprendre qu’il possédait la fortune. C’était une proie qui s’offrait à elle et qu’il ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être renseignée, elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait dans les salons où l’appelait son humble emploi. Elle devint prévenante pour se rendre aimable et provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain, de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher d’elle pour la remercier. Vaguement, à demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle interrogea les uns et les autres. A la fin de la soirée, elle connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait dans la résolution, puisqu’il s’offrait à elle, de le prendre.

Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où naissaient des espérances par lesquelles était embellie et parée sa beauté, Adrien buvait le charme qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure, l’intelligence rayonnant au front, le dessin des traits, la finesse du profil, la blancheur de la peau, les pures lignes du corsage, le modelé des bras, deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe, entraient dans ses yeux. Il en restait ébloui. L’espoir de s’approprier ces trésors troublait sa raison.

Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença à prendre fin, il fit un signe à mademoiselle Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la rue Taitbout, il arrêta une voiture, la fit ranger au ras du trottoir, puis se promena devant la porte, regardant sortir les invités. Son attente dura peu. Au bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée, il vit apparaître mademoiselle Malestra, la tête encapuchonnée, un châle noir sur les épaules. Il se montra, en désignant la voiture. — Elle y monta précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui demandant où il fallait la conduire. Elle désigna la rue des Saints-Pères.

— Cela se trouve bien, dit-il ; c’est sur mon chemin.

La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse, et lui, tout saisi, cherchait en vain des mots qui ne venaient pas. Laure parla la première.

— Je crains d’avoir été imprudente en vous engageant à me ramener, dit-elle. Cela va vous donner une mauvaise opinion de moi.

— Une mauvaise opinion de vous, quand je suis si heureux ! s’écria-t-il.

— Heureux ! Est-ce donc un si grand bonheur de ramener au milieu de la nuit une pauvre fille ?

— Oui, c’est un grand bonheur, quand on espère provoquer chez cette pauvre fille, comme vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a inspirés à première vue.

— La première vue peut tromper.

— Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne autant que vous êtes belle, et tout mon être s’est jeté vers vous avec trop d’emportement pour que j’aie à redouter de m’être trompé.

— Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.

— Interprétez mes paroles comme vous voudrez. Ma bouche ne répète que ce que dit mon cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où vous venez d’entrer tout à coup ! Vous y saisiriez la preuve de la plus ardente amitié.

— Voilà un bien gros mot pour des gens qui se connaissent à peine.

— Il me semble que je vous ai toujours connue, Est-ce votre beauté qui m’attire ? Est-ce la compassion qu’a éveillée en moi le récit de vos malheurs ? Je ne sais… Ce que je sais, c’est que, maintenant et toujours, je voudrais vivre près de vous.

Elle garda le silence ; il osa lui prendre la main ; cette main ne se déroba pas à son étreinte et resta dans la sienne, moite et brûlante, comme si l’émotion provoquée par sa parole fût venue se concentrer là pour se communiquer à lui. Il continua :

— J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais aimé.

— Comment alors pouvez-vous savoir si ce que vous ressentez n’est pas seulement un désir qui se sera vite évanoui ?

— Il ne tient qu’à vous de me mettre à l’épreuve.

— Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par un sentiment égal au vôtre.

— Oh ! laissez-moi espérer que vous m’aimerez ! soupira-t-il.

— Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais, croyez-moi, monsieur, avant d’aller plus loin, connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas ce que vous supposez. Et puis une cruelle déception m’a aigrie et rendue défiante. J’ai cru à des protestations aussi éloquentes que les vôtres. Elles m’ont emportée dans le plus beau des rêves. Affreux a été le réveil. A quoi bon vous dissimuler mon passé, puisqu’on vous l’a dévoilé ? Ce passé me défend de m’indigner de votre langage et de m’étonner que vous me teniez des propos que vous n’oseriez tenir à une honnête femme. Je ne peux même prétendre que je ne répondrai pas à votre sympathie. Hélas ! je suis si seule, j’ai tant souffert, j’ai tant besoin d’un ami ! Mais permettez qu’avant de vous laisser exercer les droits d’un ami, je m’assure de votre sincérité.

— Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre ! s’écria Adrien avec feu.

Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à l’extrémité de la rue des Saints-Pères.

— A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra à son compagnon en lui tendant la main.

— Me permettez-vous de venir vous voir ? demanda-t-il.

— Pas chez moi, fit-elle ; et plus bas, elle ajouta en soupirant : C’est si misérable là-haut !

— J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.

— Pas cela, non plus.

— Où alors ?

— Paris est grand, et dans cette saison, la nuit vient vite. Rien ne nous empêche de nous promener. Demain, vers six heures, je vous attendrai dans l’église de la Madeleine.

Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent. Adrien dormit mal. Mais les plus douces pensées bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne cessa pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité lui donnait toutes les illusions de l’amour, charmait son attente, et le jetait dans les anxiétés délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit assuré. Roudier vint le voir, devina à son air qu’un événement grave se préparait, mais ne put deviner son secret, et se retira sans l’avoir pressenti.

A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle, Adrien aperçut, assise, les mains croisées sur les genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva, et vint à lui. Ils sortirent ensemble ; elle prit son bras ; ils s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés aux Champs-Élysées, ils montèrent vers l’Arc de triomphe, marchant à grands pas, car la nuit était froide et se prêtait peu aux promenades lentes et sans but. L’entretien recommençait au point où ils l’avaient laissé la veille. Adrien parlait de son amour avec la même fougue ; Laure l’écoutait avec le même sang-froid. Puis elle revint sur son passé, traça à grands traits le tableau de son enfance heureuse, de la ruine et de la mort de son père, de son isolement, de sa détresse. Elle parla de la séduction dont elle avait été victime, voulant, disait-elle, qu’avant de s’abandonner au penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût toute la vérité.

En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait contre lui. Il pouvait croire que déjà elle était sienne. Tout ce qu’elle disait n’était-il pas comme une préparation à la liaison qu’il rêvait ? Dans l’air glacé du soir, il sentait tout son être embrasé par le flot de ses jeunes désirs déchaînés avec violence dans son corps vierge. L’amour l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses yeux de pleurs brûlants.

Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la grille du bois. Ils rebroussèrent chemin. Tout à coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres éclairées d’un restaurant.

— Voulez-vous me causer un grand plaisir ? demanda-t-il.

— Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.

— Dînons ensemble.

— Oui, comme deux amis ?

Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet, ils continuaient la conversation de tout à l’heure. Seulement, maintenant, ils pouvaient se voir. Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la chaleur, par l’éclat des lumières, par l’odeur des mets et des vins, les mots prenaient une signification particulière. Les regards se croisaient, les mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille voilée de tristesse, s’avivait dans la certitude d’un triomphe qui transformait sa vie, dissipait l’inquiétude des lendemains incertains, éveillait toutes ses cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour avait manqué l’occasion de donner carrière aux instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait des vêtements ce corps jeune et frais, offert à ses caresses craintives, et dont la contemplation passionnément souhaitée devait lui révéler la séduction puissante de la femme, en l’initiant aux mystérieuses voluptés de l’amour.

La fin du repas les trouva dans les bras l’un de l’autre. Mais ce ne fut qu’une étreinte d’une minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure se leva brusquement et voulut partir. Adrien obéit à regret, chancelant, les narines pleines du parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé son visage. Il allait demander une voiture. Laure préféra rentrer à pied. En moins d’une heure, ils eurent regagné le quartier qu’ils habitaient.

Alors, au moment de voir son rêve interrompu, Adrien fit entendre une prière. Pourquoi se séparer quand une passion plus forte qu’eux les rivait l’un à l’autre ? A quoi bon une attente qui désormais serait une torture ? N’était-elle pas convaincue de son amour ? La suprême faveur qu’il sollicitait ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le plus dévoué ?

— Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi le bonheur que je brûle de connaître. C’est le vôtre que vous assurez en faisant le mien, un droit que vous m’accordez de me charger de votre avenir.

Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non chez elle, mais chez lui. La rusée créature se laissait conduire, résistait faiblement, et ne semblait se refuser que pour exciter davantage la passion qu’elle avait allumée.

— Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle enfin, toute tremblante, comme écrasée par les accents qu’elle entendait, et après avoir juré que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma faiblesse.

— Jamais ! s’écria-t-il transporté.

— Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez vos promesses, que votre conscience vous le reproche éternellement. Pour moi, je suis vaincue. Votre ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant ; faites de moi ce que vous voudrez ; je vous donne ma vie.

VI

Nuit de passion exaltée et fiévreuse que cette nuit durant laquelle Adrien connut l’amour. De son côté, tout fut candide et sincère ; tout feint et joué du côté de Laure. Ce n’est pas qu’elle demeurât insensible à cette tendresse manifestée en protestations éloquentes, avec des accents d’une adorable naïveté. Mais elle voulait s’attacher ce jeune amant, le captiver à jamais. Jusqu’en ses ardeurs les plus brûlantes, elle eut assez de sang-froid pour ne pas perdre de vue le but qu’elle poursuivait. Elle ne se donna qu’en arrachant des promesses qu’elle ne semblait pas solliciter. Entre les baisers, il y eut place pour les projets d’avenir. Elle savait qu’Adrien était libre et riche ; habilement, elle l’amena à prendre l’engagement de la mettre pour toute sa vie à l’abri du besoin. Elle ne lui demandait rien ; mais elle lui faisait de ses jours de misère une image si poignante qu’il s’écriait exalté :

— Tout cela est fini, à jamais enseveli. Oublie ce passé odieux, ma bien-aimée. J’embellirai ta vie en donnant à ta beauté, comme à notre amour, un cadre digne d’eux.

On louerait dans la maison ou dans une maison voisine un appartement spacieux et gai. Laure s’y fixerait seule en apparence, de manière à laisser croire à ceux qu’elle connaissait que son indépendance recouvrée était due, non aux générosités d’un amant, mais à un héritage. C’est là qu’Adrien viendrait tous les jours, prendrait ses repas et coucherait, ne gardant lui-même le logement qu’il occupait que pour dissimuler à sa mère le secret de ses amours. Que de bonheur ils attendaient de leur existence arrangée ainsi ! Adrien continuerait ses études ; puis, durant la belle saison, ils voyageraient. C’étaient des rêves exquis dont ils jouissaient par avance, et qu’ils n’interrompaient que pour se plonger dans une réalité plus délicieuse encore.

Au milieu de ces transports, Laure cependant ressentait un regret. Elle se demandait si elle avait été habile en cédant si vite aux supplications d’Adrien, si, malgré ce qu’il connaissait de sa première chute, il n’eût pas été possible, en se refusant plus longtemps, de faire de lui un mari au lieu d’un amant. Ce doute répandait un nuage sur le contentement de mademoiselle Malestra. Elle comprenait bien que la rapidité qu’elle avait mise à se livrer, se retournerait contre elle, quand s’apaiserait la première fougue d’Adrien. Alors, préoccupée de conjurer ce danger encore lointain, elle jetait brusquement le spectacle de ses larmes et d’un repentir simulé dans la béatitude de ces heures inoubliables.

— Ne me reprocheras-tu pas un jour la facilité que tu as eue à me convaincre ? murmurait-elle.

— Te reprocher ce qui fait ton plus grand charme à mes yeux ! s’écriait Adrien ; te reprocher de n’avoir pas voulu me torturer par des coquetteries et des résistances calculées, de t’être laissé emporter par ton cœur ! Je serais un misérable. Certaine de la sincérité de mon amour, tu t’es donnée. Je ne veux me le rappeler que pour te chérir davantage.

Et c’étaient des baisers plus tendres, des étreintes plus passionnées auxquelles Laure ne se dérobait que pour trahir des terreurs nouvelles, et faire croire que la joie d’être aimée s’évanouissait dans la peur d’être abandonnée. Alors il la berçait en de douces paroles, aboutissant toutes à cette promesse qui les résumait :

— Je ne t’abandonnerai pas.

— Ta mère voudra te marier !

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