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La Carmélite

LIVRE SECOND (continued 2)

Reading edition

— Je résisterai ; je ne peux être à une autre femme, puisque je t’appartiens.

Au petit jour, il fallut se séparer. Mademoiselle Malestra ne voulait pas être vue chez son amant. Elle y était entrée à la nuit, les traits cachés sous un voile épais ; elle entendait en sortir de même, entourer de mystère les visites qu’elle lui ferait encore, jusqu’à ce que l’appartement qu’elle devait habiter fût prêt à la recevoir. Par les rues désertes et froides, au long desquelles l’eau gelée des ruisseaux étendait sur les pavés de larges coulées de verglas, Adrien la conduisit jusqu’à sa porte. Sa profession l’obligeait à prolonger ses veilles pendant la saison des bals ; elle était accoutumée à rentrer tardivement. Ils se quittèrent en se promettant de se retrouver le soir. Il revint en toute hâte chez lui, se recoucha et dormit plusieurs heures, poursuivi jusque dans son sommeil par le souvenir de ces moments enchantés.

La femme qui le servait ne le réveilla que pour lui annoncer son déjeuner. Depuis longtemps déjà, Roudier l’attendait dans son cabinet en lisant les journaux. Roudier, maintenant, prenait presque tous ses repas chez son ami. Il n’attendait même plus qu’on l’invitât. Pour la première fois, Adrien regretta de lui avoir laissé contracter cette habitude. Après de si violentes émotions, il eût été heureux de se trouver seul.

— Et l’école, paresseux ! qu’en faisons-nous ? C’est par ces mots que Roudier le salua ; il ajouta ensuite, d’un ton railleur : — Ça sent la femme, ici. Adrien voulut protester. — Ne nie pas, reprit l’autre, l’évidence t’accable.

Et du bout de sa canne, il désignait un mouchoir bordé de dentelles, oublié sur un fauteuil, et sur le tapis, une rose tombée du corsage de Laure Malestra.

— Trêve aux plaisanteries, répondit Adrien ; j’ai une maîtresse, tu l’as deviné, garde-moi le secret.

— Une maîtresse ! toi, le pur, le chaste ! Et tu ne m’as rien dit !

— Tu la connaîtras plus tard, si tu t’engages à ne pas railler, blagueur féroce. Elle est digne de ton respect.

— Digne de mon respect, une personne qui a passé la nuit chez toi !

— Jacques !

— C’est bien, je la vénérerai comme une madone. Est-ce assez ? Où l’as-tu connue ?

— Je te le dirai un jour. Jusque-là, tu m’obligeras en ne me parlant pas d’elle.

Roudier se tint pour averti. Ils passèrent dans la salle à manger. Le déjeuner fut silencieux. Adrien se recueillait, craignant de laisser se dissiper le trésor de ses émotions, s’emprisonnant volontairement dans ses souvenirs. Mais quand, le repas fini, il fut revenu dans son cabinet et s’y trouva seul avec Roudier, il ne put se défendre contre l’impérieux besoin de lui confier son bonheur. Sans avoir été sollicité, le secret sortit de sa bouche, avec l’histoire de son amour. Il révéla ce que tout à l’heure il entendait garder caché.

Roudier l’écoutait sans l’interrompre, mécontent de sentir s’élever une influence en face de la sienne, et la redoutant.

— Allons, je vois bien que je n’ai plus rien à faire ici, soupira-t-il. L’amour est venu ; c’en est fini de l’amitié.

— Es-tu fou ? dit Adrien. T’ai-je donné le droit de me croire capable d’oublier le passé ? Tu seras toujours mon ami, je l’espère bien ; notre ami, continua-t-il en appuyant sur ces mots. Quand tu connaîtras Laure, tu comprendras qu’il ne tient qu’à toi de garder ta place à mon côté.

Quelques jours après, mademoiselle Malestra abandonnait la mansarde où depuis longtemps elle se morfondait dans une lutte désespérée contre l’âpre nécessité. Même au moment d’en sortir pour toujours, elle refusa d’y recevoir Adrien. Elle craignait d’être vue par lui dans ce cadre sombre où partout se révélaient sa détresse, les humiliations subies, les désespoirs amers, les expédients pour vivre. Montrer à Adrien ces lieux maudits, c’eût été lui donner une idée trop haute de ses bienfaits, imprimer ineffaçablement dans sa mémoire le souvenir de la misère à laquelle il arrachait Laure, et lui laisser le droit de supposer qu’en cédant à ses amoureuses supplications, elle était moins préoccupée de le rendre heureux que de secouer le joug odieux de sa pauvreté.

L’appartement loué pour elle et meublé en quelques jours par Adrien, était situé dans la rue qu’il habitait, non loin de sa maison. Les croisées prenaient jour sur un vaste jardin. Décorateurs et tapissiers avaient fait merveille. L’argent et le goût sont des magiciens puissants et ingénieux. La prodigalité de l’amant et la fantaisie de la femme s’étaient unies pour créer là un vrai nid d’amour.

Mademoiselle Malestra vint s’installer un soir dans sa nouvelle demeure, conduite par Adrien, qui lui en fit les honneurs. Le logis était chaud, éclairé et riant, le dîner servi, les domestiques discrets. Au moment où les amoureux allaient se mettre à table, Jacques Roudier arriva. Présenté par Adrien comme un ancien et fidèle ami, il fut à l’aise tout de suite. A la fin de la soirée, il causait avec Laure familièrement comme avec un vieux camarade. Il reprenait là ses habitudes, bruyant, railleur, impérieux, sans gêne, s’allongeait dans les fauteuils, secouait sur les tapis la cendre de son cigare, s’invitait pour le lendemain et pour les jours suivants.

Accoutumé à ses excentricités, Adrien ne s’en étonnait plus ; le bonheur le rendait indulgent. Quant à Laure, loin d’être choquée par les allures de Roudier, elle subissait son charme. Avec sa grosse gaieté lourde, sa verve intarissable, sa paresse révélée dans le négligé de ses vêtements, la promptitude de son coup d’œil où pétillait la ruse, ses instincts rapaces qu’elle devinait sous le sourire bon enfant et l’apparente insouciance du lendemain, sa serviabilité un peu brutale dissimulant des calculs sans fin, il plaisait à cette femme, qui retrouvait en lui ses goûts, ses désirs, ses ambitions basses, les préoccupations qui l’obsédaient elle-même. Elle admirait ses larges épaules, son cou de taureau, sa lèvre lippue où éclataient les appétits sensuels. Elle le regardait à la dérobée, déjà séduite. La femelle reconnaissait son mâle dans ce garçon encombrant et robuste, bien plus que dans le jeune homme nerveux, frêle et doux, aux bras de qui l’avait jetée sa misère et qu’elle feignait d’aimer.

Au premier regard échangé, leurs deux perversités se comprirent. Pour l’ami comme pour la maîtresse, Adrien de Varimpré était une proie, sur laquelle, gueux, dépenaillés, affamés, ils comptaient se remplumer, chacun d’eux exerçant son influence par les moyens qui lui étaient propres et au mieux de ses intérêts. Dès cette rencontre, et sans qu’ils se fussent rien confié, un pacte tacite se formait entre ces natures vénales et fausses. C’était le « part à deux » que se jettent comme un cri d’entente et de ralliement deux larrons acharnés sur la même victime.

Cette complicité encore inactive, mais déjà menaçante, se créait en présence d’Adrien, qui n’y voyait rien. Il souriait, heureux, confiant, croyant les autres tels qu’il était lui-même, se reposant sur leur loyauté, aveuglé par l’amour qui le livrait sans défense à une créature déchue, dégradée et pervertie, et la lui montrait dans un horizon radieux comme la compagne de sa vie, rapprochée de lui par l’identité de leurs infortunes passées, maintenant à jamais oubliées.

Au moment où ces périls imminents, quoique invisibles encore, montaient autour de lui à la faveur de son inexpérience et de sa crédulité, sa mère se préparait à le rejoindre. Elle lui devait ses conseils, son appui, les témoignages de son amour. Responsable de son salut, elle était tenue de veiller sur cette âme tendre et sensible, qu’elle devinait meurtrie, découragée, jetée hors du droit chemin. Ces graves considérations, l’étrangeté et l’imprévu de l’événement qui venait de lui rendre son fils, avaient déterminé ses directeurs à lui permettre de quitter le Carmel de Beaucaire pour résider dans une des maisons de Paris. La date de son départ n’était pas encore fixée. Elle ne le serait que lorsque le chapitre aurait procédé à l’élection d’une nouvelle prieure, en remplacement de la mère Thérèse de Jésus.

Les nombreuses lettres que recevait Adrien depuis qu’il s’était fixé à Paris, l’entretenaient de ces détails, lui apportaient des avertissements dont le témoignage d’une tendresse profonde tempérait l’austérité. Elles lui parlaient plus souvent du ciel que de la terre, de l’avenir que du présent. L’objectif suprême qu’elles lui rappelaient sans cesse, c’était l’éternité. Parfois, cependant, elles manifestaient le regret qu’éprouvait Nicolette de s’être donnée pour toujours à Dieu, d’avoir enchaîné sa liberté, de ne pouvoir la ressaisir pour se consacrer à son fils. Il est vrai que ce regret, à peine exprimé par la mère, la religieuse essayait d’en atténuer l’expression en disant que bientôt Adrien pourrait la voir tous les jours, et trouverait auprès d’elle l’affection à laquelle il avait droit. Mais il jugeait que c’était là une faible compensation à tout ce qui lui manquait. Malgré tout, l’implacable égoïsme de la dévote, après avoir pesé sur la vie d’Adrien, se trahissait encore, lui apparaissait plus cruel, aigrissait son cœur, amenait sous sa plume des paroles amères.

Cet état se prolongea jusqu’au jour où il connut Laure Malestra. Alors, son ressentiment s’apaisa. Pendant les quelques semaines où, jouet de ses illusions, il put croire qu’il avait trouvé avec une maîtresse aimante et dévouée un bonheur sans fin, le souvenir de l’égoïsme maternel s’évanouit. Quand lui parvint la nouvelle de la prochaine arrivée de madame de Varimpré, désormais certaine, cette nouvelle, loin de lui causer toute la satisfaction qu’il en espérait naguère, le laissa froid. Elle lui fit même concevoir une inquiétude. Il vivait en plein bonheur. N’aurait-il pas à défendre ce bonheur contre les scrupules religieux de sa mère, si elle le découvrait ? Les liens qu’il venait de former étaient criminels, selon la loi de l’Église ; ils compromettaient son salut. Sa mère s’efforcerait de les briser. C’est de cela que vaguement il s’alarmait.

Cette préoccupation eut aussi peu de durée que son bonheur. En moins d’un mois, elle fut emportée par le rapide désenchantement qui succédait dans le cœur d’Adrien aux premières illusions de l’amour. Pendant les premiers jours de leur liaison, alors que Laure Malestra s’appliquait à séduire ce jeune homme jeté par le hasard sur son chemin, elle avait joué la comédie pour obtenir de lui tout ce qu’elle en attendait. Elle s’était faite douce, caressante, réservée, docile, approuvant tous les plans qu’il formait, sa manière d’envisager la vie, en apparence uniquement possédée du désir de lui plaire, de ne vivre que pour lui, dans l’ombre, à ses côtés, sans autre ambition que celle de le rendre heureux. C’est ainsi qu’elle l’avait enveloppé de sa séduction.

Trompé par les manifestations de cette tendresse feinte, Adrien s’était livré tout entier, allant lui-même au-devant de la domination que Laure entendait exercer sur lui. Maintenant, elle le tenait solidement. Elle le tenait par les compromissions qu’il avait subies, par les responsabilités qu’il avait acceptées, par tous les engagements arrachés à sa première ivresse, et surtout par l’amour. Déjà, elle le connaissait assez pour savoir que, quoi qu’il arrivât, il ne chercherait pas à se dérober à ses promesses, et que, même dans le cas d’une séparation, il ne l’abandonnerait pas sans assurer sa vie matérielle. C’est là surtout ce qu’elle voulait de lui. Sûre de l’obtenir, elle entrevoyait la possibilité d’une rupture qui la rendrait libre. Elle rêvait une autre existence que l’existence paisible, solitaire et cachée dont Adrien vantait sans cesse la douceur. Trop peu semblable aux autres hommes, trop supérieur à elle était cet amant ; elle en souhaitait un autre, un Jacques Roudier, mieux fait pour la comprendre, pour devenir son mari, et qui accepterait d’elle une fortune en échange de son nom, sans vouloir en connaître l’origine.

Quand elle eut mesuré l’étendue de son pouvoir, — ce fut fait en huit jours, — elle ne se contraignit plus et jeta son masque. Sa vraie nature apparut, sa nature vulgaire, cupide, affamée de revanche contre cette société qui lui avait fait des jours sombres et durs, la grossièreté de ses aspirations, l’indifférence de son cœur, la violence de son caractère, le bruyant scepticisme et les envies incessantes d’une âme flétrie au contact du vice. Elle fut tout à coup une femme nouvelle, capricieuse, acariâtre, n’apportant dans la vie d’Adrien, au lieu de tout ce qu’il espérait, que scènes pénibles, âpres querelles, torture de tous les instants qui troublait son esprit, le déshabituait du travail, de la paix domestique, et qu’il ne cessait de subir un jour que pour la sentir renaître le lendemain.

Il tombait de si haut que, d’abord, il ne voulut pas croire à la réalité de sa chute. Les hommes, les meilleurs, sont ainsi faits qu’il leur en coûte de reconnaître qu’ils se sont trompés. Il garda pour lui le secret de son mal. Il le cacha même à Roudier, qui cessait de lui inspirer confiance. A mille traits qui ne l’avaient pas frappé quand ils s’étaient produits, mais qui lui revenaient maintenant en mémoire ; à l’ardeur que mettait en toute occasion son ami à soutenir et à défendre Laure, à lui donner raison, il devinait l’identité de leurs idées, de leurs goûts, de leurs intérêts ligués contre lui dans une sympathie croissante. Il pressentait un accord tacite, des espérances communes, des projets formés en vue d’un avenir auquel on faisait allusion en son absence, et auquel on ne l’associait pas. C’était un soupçon vague encore, mais raisonné, causé par l’étrangeté déplaisante des allures de la maîtresse en présence de l’ami, par des rapprochements surpris, par des silences subits quand il rentrait et les trouvait ensemble. Avec le soupçon commençaient à poindre la fatigue et le dégoût.

Cependant, il se leurrait encore de l’espoir que l’amour et l’amitié lui resteraient fidèles. Il se dépensait en efforts multipliés pour plaire à Laure. Il redoublait d’attentions, de soins, de générosité pour arrêter ce flot montant d’ingratitude et d’oubli. Mais plus il apportait de courageuse ardeur à lui opposer les témoignages de son amour, plus ce flot montait. Dédaigneuse de cet amour, Laure ne dissimulait plus. Brisé par cette lutte, surpris en plein rêve, désabusé, Adrien, moins d’un mois après avoir rencontré Laure Malestra, voyait approcher la fin de son bonheur, et de nouveau était entraîné à rendre sa mère responsable de ses souffrances.

VII

C’était au sortir de table, après le maigre repas que les Carmélites prennent à midi. Elles se répandaient dans le jardin pour s’y livrer à la récréation prescrite par la règle. Vif était le froid de cette journée de décembre, glacé le vent qui montait du Rhône. Mais, dans le ciel bleu, flambait un tiède soleil dont les rayons égayaient les champs dépouillés, vus du haut du rocher, immensité lumineuse, sans verdure et sans fleurs, bornée par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.

Habituellement, sous cette lumière joyeuse et réconfortante, les religieuses se divertissaient comme des enfants. Les unes couraient par les allées pour réchauffer leurs membres. D’autres battaient du pied, en marchant en mesure, la terre durcie. Les plus âgées se promenaient en devisant des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de l’infortune des pauvres, des fleurs flétries, des oiseaux morts de froid, des petits événements d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations extérieures ; exercices et entretiens innocents qui délassaient l’esprit et le corps, tendus par l’austère contemplation des choses éternelles.

Mais ce jour-là les promenades manquaient de gaieté, les conversations d’entrain. Sur les visages émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se devinait une grande tristesse. C’est que depuis le matin, la communauté était avertie du départ définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure devait quitter Beaucaire dans la soirée, après avoir transmis ses pouvoirs à la religieuse élue pour lui succéder. Elle était descendue dans le jardin, à cette heure de récréation, pour faire ses adieux à ses sœurs. Elle se trouvait au milieu d’elles et recevait leurs embrassements. Dans tous les yeux montaient des larmes.

Après avoir longtemps vécu sous sa direction spirituelle, les saintes filles qu’elle abandonnait se souvenaient, non de ses rigueurs, justifiées par celles de la règle, mais de ses vertus et de ses exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs. Ils se manifestaient avec tant de fraternelle effusion, que la mère Thérèse de Jésus, quoiqu’elle eût provoqué cette séparation afin de se rapprocher de son fils, ne pouvait se défendre d’un douloureux émoi. C’était une famille aussi, et une famille bien-aimée, que cette communauté religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et des consolations ineffables. Elle ne pouvait la quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni elle-même n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus sur la terre. Les unes finiraient leurs jours dans ce couvent où s’était écoulée leur vie ; les autres iraient remplir les vides survenus dans d’autres maisons de l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire qu’elles se retrouveraient un jour. Au ciel seulement, il leur serait permis de se revoir, et c’est au ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient un suprême rendez-vous. L’espoir de s’y rencontrer tempérait la tristesse des adieux. La mère Thérèse de Jésus essayait de sourire ; chacune tachait de l’imiter, en échangeant avec elle une dernière étreinte et un dernier baiser.

— Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant ses pleurs, toute bouleversée par ces témoignages d’affection, qui saluaient mélancoliquement son départ.

Entre les religieuses que ce moment solennel réunissait autour d’elle, se trouvait Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. La novice cherchait avec persistance le regard de la mère, la suivait d’un œil anxieux et interrogateur, comme si elle eût attendu une réponse dans un signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à tout instant, témoignait de ses regrets par des soupirs, et, volontairement, s’imposait à son attention.

— Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure, dans la salle capitulaire, dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir avec vous.

Sœur Nicette tressaillit ; elle devint très-pâle. L’angoisse révélée par son visage parut se faire plus poignante ; mais, à partir de ce moment, ses yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent plus. Elle demeura à l’écart des religieuses groupées autour de la prieure. Pourquoi l’importuner des manifestations de sa douleur, puisque tout à l’heure elle allait la voir seule ?

Trop émue pour prolonger cette scène, la mère Thérèse de Jésus peu à peu se dérobait aux embrassements des sœurs. Maintenant elle avait hâte d’en finir. Pendant quelques instants encore, on échangea des souhaits d’avenir, des paroles de paix.

— Ne nous oubliez pas, ma mère !

— Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères filles.

— Priez pour nous.

Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la dernière fois, fit un geste qui contenait une supplication et un ordre. Les sœurs s’inclinèrent tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où la cloche annonçait la fin de la récréation.

Elle s’était rendue dans la salle capitulaire, vide à cette heure du jour. Elle y marchait de long en large, en attendant sœur Nicette. La novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours sur ses traits ce même air de doute anxieux, qui depuis quelques jours y semblait gravé. En la voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade. La jeune fille s’approcha et tomba à genoux :

— Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec bonté ; je ne suis plus votre supérieure.

— Vous serez toujours ma mère spirituelle, répondit sœur Nicette en obéissant. C’est vous qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai jamais, alors même qu’on me séparerait de vous.

La fin de la phrase fut couverte par les larmes, larmes émouvantes. Elles trahissaient la détresse de cette âme candide qui dans le cloître avait cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant menacée de perdre. La mère Thérèse de Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une voix sévère et froide, elle reprit :

— Dieu nous défend ces violents attachements pour ses créatures. Toutes les religieuses qui vivent ici sont au même degré que moi vos mères et vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer également. La préférence que vous me témoignez est une offense pour lui. Il nous défend aussi l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte qui a mis sur vos lèvres les mots que vous venez de prononcer.

Sœur Nicette baissa les yeux.

— Dieu ne nous défend pas l’amitié ! objecta-t-elle doucement.

— Sans doute ; mais il veut que nous soyons toujours prêtes à la lui sacrifier. Depuis douze ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des compagnes que j’aimais tendrement. Les unes ont été appelées à embellir de leurs vertus des maisons de notre Ordre ; d’autres sont allées en recevoir la récompense dans l’éternité ; je me suis résignée.

La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.

— On nous sépare donc ? murmura-t-elle. S’il en est ainsi, je ne prononcerai pas mes vœux. Je quitterai le Carmel plutôt que de me résigner à y vivre sans vous.

Ce langage exprimait une peine vive et sincère. La mère Thérèse de Jésus en fut touchée. Elle réprima l’avertissement qui montait à sa bouche, provoqué par cette menace si peu conforme à l’esprit de la règle.

— Vous avez bien à faire pour vous rendre digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler, vous sauriez déjà que le désir que vous avez manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse, à vos incertitudes ; on a trouvé bon que je demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer votre route, de rechercher si vous avez la vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe, on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes sollicitations.

— Alors je suis autorisée à vous suivre, ma mère ! s’écria joyeusement sœur Nicette de la Croix, déjà consolée.

— J’espère que la décision dont vous êtes l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité les conseils qui vous seront donnés. Vous partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez, mon enfant.

Cédant à l’habitude, la novice se prosterna, baisa la terre ; puis s’élançant au dehors, légère comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les lèvres, transfigurée par le bonheur.

— Pauvre enfant ! murmura la mère, je crains bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle en supporter les rigueurs ? Éclairez-la, mon Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.

Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de Tarascon, où elles devaient prendre le train de Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion. C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent, coutume justifiée par la nécessité d’échapper à la curiosité qu’exciterait sur leur passage l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues de noir, comme des femmes en deuil, coiffées d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de manière à dissimuler les cheveux coupés ras. Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le train arriva en gare, elles montèrent dans le wagon des secondes réservé aux dames seules, et quelques minutes après, elles étaient emportées vers Paris.

Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions. Après avoir échangé quelques mots avec la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la voilette noire attachée au chapeau et descendant jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche saccadée du train, se balançait sans que son robuste sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par le long chapelet de bois, étaient croisées sur les genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait pas vaincue par les austérités du cloître, et loin que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait comme si la frêle créature endormie là, sous ses yeux, eût été sa fille.

Elle l’aimait d’une maternelle affection. La persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette allait à elle, cette admiration confiante dont à toute heure elle recueillait les témoignages, avaient fini par la toucher. Après le bonheur de son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément que le bonheur de la jeune novice. C’est parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la quitter. Elle se promettait de l’observer quelques temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient, de la détourner de cette vie, faite de privations et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent l’assurer aussi dans le monde, et y donner des exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste, une mère dévouée ; elle élèverait ses enfants dans l’amour de Dieu.

Nicolette se répétait ces choses, et brusquement, dans sa pensée en travail, naissait l’idée qu’il faudrait à son fils une femme telle que Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la novice renonçât à prononcer les vœux éternels et quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans une vision rapide de l’avenir, fut comme une poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle aurait voulu l’embrasser. Elle se contint ; mais sa sollicitude maintenant devenait plus profonde. Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta un châle sur ses genoux. Cette précaution prise, elle croisa les bras et resta immobile, laissant son imagination la devancer au terme de cette route où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours, les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de mélancolie. Que faisait-il ? Comment vivait-il ? Elle avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans sa vie et de préparer l’avenir.

Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric, quand il la conduisait au château de Varimpré. Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage ; elle croyait voir les arbres s’incliner sur son passage, entendre une voix mystérieuse lui dire :

— Est-ce toi ? Nicolette, est-ce bien toi ? Que d’événements et que de malheurs causés par ta faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te souriait !

Au souvenir de ce passé, le remords grondait dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être refusée à son mari, elle se devait à son fils ! Mais, hélas ! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels qui la retenaient dans un cloître comme dans une prison ? Elle n’avait pas le droit de secouer ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin, et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière. Libre, elle eût été utile à son fils ; mais elle ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale, l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup, mais pas assez pour satisfaire aux ardents désirs de son amour.

Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait le jeûne, bien que pendant la durée du voyage, elle en fût dispensée. Après un court arrêt à Lyon, le train se remit en route.

Alors, les deux religieuses seules dans leur wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent de même l’office qui se psalmodiait à la même heure dans toutes les maisons de l’Ordre. Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait, dorait les sommets, descendait au long des pentes, et traversant le Rhône dont il empourprait les tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par la joie de voyager avec la mère et la certitude de ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté. Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice alors devint attentive. Elle ne savait presque rien de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta ce que la prieure voulut lui en raconter.

Celle-ci vantait les qualités de son Adrien, révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue et surprise, se révélait sous un jour inconnu. Jusque dans les remercîments qu’elle adressait au ciel à travers son récit, la mère perçait sous la Carmélite. La nature longtemps opprimée prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait ses droits. Jeanne se demandait si c’était la même femme qui, la veille encore, sous l’habit monastique, semblait morte au monde et n’avoir plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments humains.

Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente émotion attendait Nicolette. Comme le train ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.

— Adrien ! s’écria-t-elle.

Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans ses bras, en disant :

— J’avais hâte de vous voir, chère mère. Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis en route de mon côté pour venir à votre rencontre. Nous allons pouvoir passer quelques heures ensemble.

— C’est que ce wagon est réservé aux femmes seules, objecta-t-elle.

Adrien sourit, fit un signe au conducteur du train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment voisin. Il put donc monter auprès de sa mère. Elle murmurait, en l’embrassant :

— Je suis heureuse de te revoir, cher enfant. C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.

Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice les regardait, un peu troublée par la présence de ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à Paris.

— C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus.

Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue comme toutes les femmes, il était plus libre de l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve, lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire. Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant, les traits de l’adorable enfant remplissaient son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement, regardait le paysage, le front appuyé contre la vitre froide. Le train se remettait en marche.

Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui exposait les causes du retard apporté à son voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique, elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer dans le rang des simples religieuses. Mais ce changement dans son état, prévu depuis longtemps, ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien. Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea. Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même ? En lui posant ces questions, elle l’enveloppait de ses yeux pénétrants ; elle fouillait sa conscience. Tout à coup, elle s’écria :

— Comme tu es pâle et triste, mon pauvre chéri ! Es-tu malheureux ? As-tu souffert depuis que tu m’as quittée ?

Il protesta, dissimulant son mensonge sous un sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il avait commise en se livrant à une femme sans cœur, les orages de cette liaison, les querelles incessantes, ses désillusions successives, la destruction de ses espérances, les meurtrissures de son âme, la honte de s’être si grossièrement trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire combien lui pesait cette chaîne ; il ne voulait pas raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas faites pour être confiées aux saintes. Il voulait bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer la sérénité de ces douces heures par une confession inutile.

Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait que celle de son fils traînait après soi une âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le surprendre ; elle espérait que le temps, en des circonstances plus favorables, le lui livrerait. Mais une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue, ravivé par la vue de son enfant, par le mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.

Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris, sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât une parole et tournât la tête du côté d’Adrien. Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant, regardait la jeune fille. Il admirait cette physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que c’était une âme telle que cette vierge maintenant vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée. Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt ? Il l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son cœur, où une première fois elle n’avait laissé qu’une trace légère.

— Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il tout à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que d’elle.

— Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux Carmélites ; elle y fait son noviciat. C’est une fille accomplie.

— Elle n’est donc pas irrévocablement engagée ?

— Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux. Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des plus belles vertus.

Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais enchaînée à Dieu.

Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se chargea du petit sac qui contenait les pauvres hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une voiture commandée le matin. Il y monta avec elles et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la rue d’Enfer.

— Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement, lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure, les portes du couvent se fermeront sur moi ; elles ne se rouvriront plus ; il me sera interdit de sortir. C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous tes croisées, voir la maison que tu habites.

— Elle est sur notre chemin, répondit Adrien. Quelques instants après, il désignait à sa mère des fenêtres au second étage. — C’est là.

Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par la pensée derrière les murailles, toute navrée de l’empêchement qui paralysait sa curiosité.

Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta. La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement éclairée par une lanterne. Au fond de cette cour s’étendait la façade du couvent, au sommet duquel se dressait dans une niche la statue de la Vierge.

Puis venait un porche. A droite, au pied d’un étroit escalier, on apercevait la chapelle ; à gauche, la loge de la tourière ; au milieu, la porte de clôture, qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit, pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière une grille, un petit oratoire se creusait dans l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel, entre des cierges toujours allumés, un reliquaire restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on lisait deux inscriptions en lettres noires : « Les renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » — « Le Fils de l’homme viendra au moment où vous ne l’attendrez pas. »

Un grand silence régnait dans le couvent. Du côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses, on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office. Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire, le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle, des lampes allumées se balançant à l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et des guirlandes de fleurs grimpant au long des murs, derrière l’autel que surmontait un grand tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles, son chapeau à la main, impressionné, recueilli, attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux venus, un peu intriguée par la présence de ce jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure de la séparation avait sonné.

— A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai de ton âme ; c’est mon devoir. Je veux te mettre en état de résister à l’esprit du siècle ; — esprit pervers, — te soumettre à la douce loi de Jésus. Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il se venge des offenses commises contre lui.

Adrien écoutait ces avertissements, répondait aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait à cette vision suprême l’éternité du souvenir. Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune fille ; il la quitta sans avoir entendu le son de sa voix.

VIII

Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. Il venait de se convaincre que sa mère ne pouvait être pour lui que comme si elle n’eût pas été. Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans illusions désormais sur Laure Malestra, doutant de l’amitié de Roudier, il portait, accablé, le fardeau de son isolement. Le souvenir de Jeanne Mauroy même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui rappellerait la femme qu’entre toutes, il eût préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se répéter qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, et que peut-être il lui serait donné de la revoir, trop précaire était cette espérance pour le consoler.

En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, qui, à sa vue, s’écria avec un accent de reproche :

— Voici plusieurs heures que je t’attends.

— Tu aurais pu m’attendre plus longtemps encore. Je n’ai pas passé la journée à Paris.

— Tu as voyagé ? demanda Roudier vivement. D’où viens-tu ?

La curiosité de son ami choqua Adrien.

— C’est mon secret, répondit-il avec froideur.

— Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton secret. Je te ferai remarquer seulement que tu m’avais accoutumé à plus de confiance.

— Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure plus que tu n’as jamais été le mien.

— Ceci est de l’injustice.

— Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules avec elle, votre intimité, votre entente ? Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa nature basse et méchante, toutes les fois qu’une querelle a éclaté entre elle et moi, tu lui as toujours donné raison.

— Parce que tu l’aimais et que je voulais t’épargner la douleur de la perdre. Je me suis conduit en véritable ami. Ah ! l’éternelle histoire : « Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint, et voilà la guerre allumée. » Qui pouvait prévoir cela : jaloux, toi !

— Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit doucement Adrien, honteux d’avoir adressé des reproches à son ami.

— Malheureux ! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis hier, cette pauvre femme est dans les larmes. Elle se désespère, elle regrette de t’avoir irrité ; elle t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je lui ai promis de te ramener à ses pieds.

— Je n’y veux pas retourner ; c’est fini. Je me suis trompé quand j’ai cru l’aimer et pouvoir vivre à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais. Il vaut mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir plus longtemps.

— C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins d’un mois, tu me confiais que tu ne la quitterais jamais !

— Elle ne s’était pas encore révélée… Du reste, je ne lui dois rien. Je l’ai trouvée dans la misère, je l’en ai tirée ; elle est à l’abri du besoin. Non, je ne lui dois rien.

— Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Roudier ; c’est de son chagrin. Je te dis qu’elle te ferait pitié, si tu la voyais.

— Elle se consolera… Cesse de me parler d’elle.

Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus longue insistance ne ferait que fortifier la décision d’Adrien.

— A ton aise ; mais tu regretteras ta rigueur. Tu ne trouveras pas une autre Laure. Elle t’aime, quoi que tu en dises.

Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser convaincre, Roudier renonça pour le moment à obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais au lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre l’entretien sur un autre sujet. Adrien l’écoutait distraitement, lui répondait à peine. Sa pensée était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne Mauroy, à tout le bonheur qu’il aurait goûté s’il eût pu vivre avec elles. Ce bonheur lui était refusé. Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère que celle de Laure et qui comblât le vide de son cœur. Son accablement le rendait faible. Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, il prononça le nom de mademoiselle Malestra, en poussant un soupir qui exprimait sa compassion.

— Réfléchis, ajouta-t-il ; es-tu décidé à ne plus la revoir ?

Au moment de prendre un parti si grave, de renoncer à son amour et de briser de ses propres mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira très-habilement parti de cette hésitation.

— Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, je t’en prie.

— Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers elle ? demanda Adrien soupçonneux.

— Pourquoi ! parce que je suis ton ami, et que Je voudrais t’éviter une faute dont tu te repentirais longtemps.

Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. A l’en croire, il n’agissait que pour servir Adrien. Mais il mentait, le misérable ! Tout autre était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre heures, durant la courte absence d’Adrien, il avait reçu les aveux de Laure Malestra. Il savait qu’elle le considérait comme le plus séduisant des hommes. Il ne pouvait douter de ces sentiments passionnés qui flattaient son orgueil et réchauffaient sa décrépitude morale. Conquise par ses vices, Laure lui en avait fourni les preuves les plus éloquentes qu’une femme puisse donner. Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle voulait vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une union qui les enchaînerait pour toujours l’un à l’autre.

— Nous aurons des jours heureux et tranquilles, lui disait-elle ; on ne nous connaît pas ; nous passerons inaperçus au milieu de la foule ; librement, nous nous aimerons. Je possède assez pour être rassurée au point de vue matériel pendant quelques années. Nous verrons ensuite.

Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué du travail, incapable de gagner son pain, n’attendant de ses parents qu’un mince patrimoine, l’étrange amour qu’il inspirait lui assurait des ressources dans le présent, une grasse paresse dans l’avenir. Il s’appliquait cependant à calmer les impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien cette maîtresse qui s’offrait, spontanément attirée par ce qu’elle découvrait en lui de perversité égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser à un coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, ni s’exposer à porter un jour la responsabilité de cette exaltation, si jamais elle en regrettait les suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager si vite l’amoureux Adrien, qu’elle devait réparer sa sottise, aller à lui la première, se faire pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au moins jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités nouvelles, continuer à jouer la comédie de l’amour. Il inaugura son influence sur elle en exigeant qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit d’obéir.

C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin d’empêcher que la rupture survenue entre les amants se consommât. Pendant une heure, il plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il rappela les émotions des premières rencontres. Il prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait troublé le cœur en lui parlant d’amour et détournée du devoir en lui parlant d’union éternelle. Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le premier amant, d’avoir provoqué la séparation. Il rappelait ses bienfaits, ses complaisances, toutes les preuves de sa tendresse, méconnues et payées d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche en lui parlant de la beauté de Laure, de cette beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne s’était pas si complétement dérobé que le souvenir des joies qu’il lui devait pût le laisser insensible. Puis, quand il vit son ami ébranlé par ses accents, il lui porta le dernier coup en lui montrant Laure malheureuse de son départ, triste à en mourir. Adrien finit par se laisser toucher. Roudier l’entraîna.

Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait passionnément tout ce qu’il voulait, parce que c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était demandé avec angoisse si l’entreprise réussirait. Elle attendait anxieuse. Quand elle vit entrer Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie d’une si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la joie ni les larmes. Elle se jeta dans les bras de son amant, repentante, docile, humiliée, en promettant de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. Elle le disposa à laisser se renouer les chaînes qu’il avait voulu briser. La réconciliation fut complète. Pendant quelques heures, après que Jacques Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux transports de Laure, à sa propre ivresse, que l’amour renaissait pour ne plus mourir.

Mais le charme était rompu. Jusque dans les ardeurs rallumées, jusque dans les baisers donnés et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses premières souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse qu’il tenait pressée entre ses bras, cette échevelée qui ne parlait qu’à ses sens et à qui son cœur se dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait jamais la compagne qui embellit et honore la vie. De celle-là, il avait vu l’image vivante sous les traits de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le poursuivaient dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait ces heures de délire et paralysait sa passion. Il tentait cependant de faire revivre encore ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne revit pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle Laure se flattait de l’avoir repris, il ne serait pas revenu s’il n’eût été convaincu de la sincérité de ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour avait cessé d’être assez puissant pour le retenir ; la pitié seule allait le ramener auprès de sa maîtresse.

En la quittant ce matin-là, il courut au couvent de la rue d’Enfer. Il avait hâte de revoir sa mère. Quand il se présenta pour la demander, les religieuses étaient au chœur. En attendant qu’elles eussent fini leurs oraisons, il entra dans la chapelle. Par ce brumeux matin d’hiver, le jour pâle qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. Les ors et les marbres restaient sans éclat. Les cierges qui se consumaient sur l’autel ne répandaient qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. Tout frissonnant, il s’assit dans un coin, caché dans l’ombre d’un confessionnal.

Un calme chargé de mélancolie montait autour de lui. Quelques rares fidèles agenouillés priaient en silence, et là-bas, derrière la grille, la psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. Alors dans cette paix suave, succédant aux orages d’une passion malsaine, il ressentit une saisissante impression de bien-être et de béatitude, comme s’il se fût trouvé tout à coup transporté dans un refuge d’où il pouvait braver les malheurs qu’il redoutait et se laisser emporter par les espérances que lui suggérait son imagination surexcitée. Les chants berçaient sa somnolence, entretenue par les teintes grises du matin. Il prêtait l’oreille, et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne Mauroy. Elle le ravissait, déchaînait l’amour dans son cœur meurtri.

Il demeura là jusqu’au moment où la tourière vint l’avertir que la mère Thérèse de Jésus descendait au parloir. Il se leva et alla l’y rejoindre. Il resta longtemps avec elle. La grille les séparait ; mais ils pouvaient se voir, et c’était une grande douceur. Malheureusement, la mise en scène de ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la nudité des murailles, le sévère habit que portait sa mère, la retenue imposée à leurs entretiens par la grille, ne favorisaient guère les effusions de cœur, qui lui eussent été salutaires dans ce moment de détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, car elle comprenait bien que de graves soucis le poursuivaient. Mais il protestait contre ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, n’osant entretenir la carmélite ni de l’amour qui expirait, ni de celui qui venait de naître.

Malgré tout, cependant, il emporta de cette entrevue un apaisement salutaire. A force de lui répéter, avec l’accent d’une indestructible confiance dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait pour lui, sa mère avait ébranlé ses doutes. Si ces prières d’une âme pure, en vue de son bonheur, allaient porter des fruits ! Cette espérance le ramena au couvent le lendemain, puis tous les jours. Il venait de bonne heure. Il restait longtemps dans la chapelle, assis dans un coin obscur, se pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.

Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était obsédé par le désir de rompre une liaison qui ne lui donnait rien de ce qu’il en avait espéré et ne répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce désir fortifié, il le dissimulait encore, quoique de plus en plus il devînt indifférent aux efforts incessants de Laure Malestra pour reconquérir toute son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux moyens de s’y dérober. Encouragée et conseillée par son complice, dupe comme elle de l’apparente docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement rétabli. Elle trouvait facile et douce son existence, heureux son destin. Elle feignait d’aimer Adrien ; en réalité, c’est Roudier qu’elle aimait ; elle saisissait toutes les occasions de le lui dire et de le lui prouver, menait avec cynisme cette odieuse intrigue, devenue très-habile à ce métier dont son préféré partageait allègrement la honte. Mais cette situation ne pouvait se prolonger. Adrien n’en portait plus le fardeau qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu trop lourd pour ses épaules, elle se dénoua.

Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa mère, à l’heure où il avait l’habitude de la voir. Il lui parlait de ses études qu’il essayait de continuer, en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. Nicolette écoutait son fils, cherchant avec persévérance à surprendre les causes du mal dont il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en plus accentuée. En quelques semaines, il avait beaucoup maigri ; des rides creusaient son front ; une tristesse poignante s’était figée dans son regard. Des larmes qu’il essayait de retenir oppressaient sa poitrine, rougissaient ses yeux, communiquaient à tout son être une sensibilité maladive. Sa mère s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée alors plus qu’elle ne l’avait été jusque-là. Elle trahit son inquiétude dans des questions réitérées auxquelles Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais ces questions devenaient pressantes, et comme il y résistait encore, un reproche, pour la première fois, tomba des lèvres de Nicolette.

— Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec amertume ; ils me causent mille tourments. Ce sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés. C’est mal de nier, quand la dénégation constitue un mensonge. Confie-toi à ta mère, mon enfant. A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle ?

Ces supplications, cette fois, le trouvaient à bout de force. Mais il ne pouvait confesser sa liaison avec Laure Malestra, la honte qui l’accablait, son dessein d’en finir. Un fils respectueux n’avoue pas ces choses à sa mère. Il redoutait non les reproches de la sienne, mais les manifestations de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons pour cacher son amour naissant ; il en fit l’aveu. Nicolette respira soulagée ; elle s’attendait à des révélations plus graves.

— Celle que tu aimes est-elle digne de toi ? demanda-t-elle.

— Plus digne de moi que je ne suis digne d’elle.

— Il faut lui faire partager tes sentiments et l’épouser.

— Elle n’est pas libre, objecta Adrien.

— Tu aimes une femme mariée ?

En poussant ce cri, avec un accent de surprise et d’effroi, la Carmélite s’était levée, pâle, l’indignation dans les yeux, les mains jointes.

— Non, ma mère, non, reprit son fils ; celle que j’aime et que j’eusse voulu pour femme n’est pas mariée… Elle est religieuse ; elle habite près de vous, dans ce couvent ; vous la connaissez bien. Elle se nomme Jeanne Mauroy.

— Sœur Nicette ! Comment peux-tu l’aimer à en être si triste ? tu la connais à peine.

— Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces deux fois, assez longtemps pour être convaincu que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.

Complétant son récit, il raconta comment il avait rencontré la novice, l’inoubliable souvenir que sa mémoire conservait d’elle, le faible espoir qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa mère que peut-être cette jeune fille quitterait le couvent. Ah ! si cet espoir se transformait en une certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il tacherait de se faire aimer ; il y réussirait peut-être, et alors c’était de la félicité pour toute sa vie, car l’amour sincère et pur auquel il aspirait effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, il n’osait espérer ; le doute le mettait au supplice ; et c’est ce supplice qui détruisait la santé de son corps et la sérénité de son âme.

Nicolette écoutait silencieusement, un peu dédaigneuse de cette passion tout humaine, où les sens avaient leur part, ne comprenant pas, elle, qui si souvent s’était immolée dans son cœur et dans sa chair, que son fils fût incapable de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le voyait malheureux, elle avait le devoir de lui venir en aide.

— Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, fit-elle, je suis rassurée. Puisque, sans prévoir les conséquences de mes paroles, je t’ai révélé les scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que tu as conçu n’est pas coupable. A ton âge, on peut penser sans rougir à un honnête amour, tout en se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous parlons ne se trouve pas encore assez éclairée pour prendre un parti.

— Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui elle a accordé sa confiance, ma mère, ne prévoyez-vous pas celui qu’elle prendra ?

Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait son fils, c’était le secret d’une autre. Avait-elle le droit de le révéler ? Mais tandis qu’elle interrogeait sa conscience, elle voyait le regard d’Adrien anxieusement fixé sur elle ; elle comprenait que de ce qu’elle allait répondre dépendait le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles incertitudes. L’amour maternel lui arracha les paroles qu’elle n’osait prononcer.

— Je prévois que mademoiselle Mauroy ne persistera pas, et rentrera dans le monde, dit-elle.

— Et si cette prévision se réalise, ma mère, reprit Adrien dont l’angoisse se dissipait ; si je parviens à faire agréer mes sentiments, consentirez-vous à ce que j’épouse cette jeune fille ?

— Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui t’aura poussé vers elle. Je ne connais pas une âme plus pure ni plus aimante. Épouse et mère, elle sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la mort, aussi bien que si elle fût restée dans le cloître.

— Alors, ma mère, priez afin que mes vœux soient exaucés, car je sens bien que mon bonheur est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.

— Espère, mon fils ! espère ! murmura Nicolette remuée par ce cri. Elle le regardait s’éloigner, tremblante et toute troublée, et murmurait : — Serai-je coupable à vos yeux, Seigneur, si j’enlève à vos autels une angélique créature pour la donner à mon enfant ? Révélez-moi votre volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie pour l’obéissance ; faites qu’en vous obéissant, j’assure le bonheur de l’être que j’ai le plus aimé après vous.

IX

Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.

Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.

Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle. On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs ; elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage des dures privations.

Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait ; maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses, tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis, c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.

Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand, dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture, demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait :

— Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète ?

Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée, enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson. L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle était au couvent.

Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient les troubles de son esprit ? Était-ce le démon qui les déchaînait ? Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté ? Elle ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons ; dans sa cellule, aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux goûts les plus innocents.

Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait jamais.

Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre ; on ne les inventait pas pour la novice. C’est la loi commune ; mais elle ne pouvait s’y résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de ces manquements au devoir ; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était pas coupable.

Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive, qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient, la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.

Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles se trompaient.

Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours ni lumière.

Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire : la mère Thérèse de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours. Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.

Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint, ce vieux prêtre ; mais un humble, un timide, qui reculait devant la nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.

Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment assumée ; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.

Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.

— Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous ? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.

— Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.

— Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée ; j’ai dû obéir.

— Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance en vous ?

— Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.

— Alors, pourquoi la trompe-t-il ?

— Oh ! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il exige.

— Ce qu’il exige ! Mais qu’il me le révèle alors ! S’il entend que je reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent ? S’il veut au contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa volonté ? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes, dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre ?

Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy : c’était la cruelle incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les larmes qu’elle voyait couler ; elle songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.

— Qu’éprouvez-vous donc ? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que je vous éclaire.

Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui de toute autre l’eût affligée ; puis brusquement, elle dit :

— Nous nous sommes trompés ; vous n’avez pas la vocation, mon enfant ; tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et entendu au Carmel.

— Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir ? demanda Jeanne, toute troublée à la pensée de changer d’existence.

— C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.

— Mais si je sors, comment me recevra le monde ?

— Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours respectable.

— Que ferai-je une fois hors du Carmel ?

— Vous vous marierez !

— Oh ! pour cela, non ; jamais.

— Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui contractent mariage ? Du reste, quand vous aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand parti ; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez trompée en y entrant ; vous réparez votre erreur ; rien de plus honorable ni de plus légitime.

Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la tête en murmurant :

— Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas ! pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à ce que j’avais espéré ?

— Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.

Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.

— Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh ! plus d’une fois, en pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.

— Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et fort.

Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.

Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette femme à sa vie.

La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.

Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité, auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se délivrer. Ah ! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.

— Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle ; c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.

— Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.

— Tu l’affirmes ; mais est-ce vrai ? J’ai mesuré l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer ton cœur.

Il protestait ; mais Laure se retranchait dans son argumentation ; elle affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et du fils ; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer, son amant commençait à aimer la novice ! Mais cette affection naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance ; il y puisait la force de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la voir et n’osât prononcer son nom.

Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle commençait à croire que son fils allait être heureux.

Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux que personne l’âme de cette jeune fille ; elle en restait responsable devant Dieu.

Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.

X

Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.

La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce manquement à une douce habitude ; elle en était bouleversée. Le cœur des mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident, mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait son cœur.

A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.

Ah ! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle ! Quoi ! peut-être son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était retenue loin de lui ? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle ! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser expirer sans le revoir ? C’était un commencement de révolte que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir ; mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.

Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.

Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit craintive :

— Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère ; ne puis-je rien pour soulager votre peine ?

— Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien ; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir aujourd’hui.

— Mais il peut venir encore, ma mère.

— Je pressens une catastrophe.

Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin, une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.

— C’est pour moi ! s’écria celle-ci.

Elle se précipita au-devant de la tourière ; d’un geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette indisposition ne durerait pas.

Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son regard.

— Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère ? demanda Jeanne timidement.

— Rassurée ! s’écria Nicolette ; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude ; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité ? Ah ! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté…

Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en présence.

— Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se dissimulait mal un reproche.

Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva. Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit :

— C’est vrai, ma mère ; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de mon fils.

— Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions et des vivacités qu’elles vous causent.

La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant, résignée :

— Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.

— Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.

La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid, elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de voir et d’entendre.

En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas ! ce n’étaient pas des prières qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré de vivre toujours.

Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de sa ferveur. Hélas ! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude ? Elle avait alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire ?

La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître. Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop longues au gré de son impatience.

La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa lettre ; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet d’Adrien.

Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.

Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.

Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité ! La foi de la Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.

— Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil ? demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.

— Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette question.

— J’obéis, alors, oui, j’obéis… Et plus bas elle ajouta : — Pour la dernière fois.

Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à Paris.

— Que signifie ce costume ? demanda la prieure stupéfaite.

— Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.

— Vous voulez sortir du cloître !

— J’en veux sortir.

— Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus rentrer.

— Je n’y rentrerai pas.

— Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent vous relever de vos vœux.

— Ils m’en relèveront.

— Sans doute ; mais vous devez attendre ici leur décision.

— Attendre ! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.

La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus ! C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au démon.

— Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du scandale que causera votre départ ; songez surtout à la responsabilité qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.

— Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.

— Vous avez fait le serment de demeurer à son service.

— Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée aussi des devoirs sacrés ? Il est clément, il est miséricordieux, et sa bonté ne me fera pas défaut.

— Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes ordres.

— Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah ! si vous aviez un fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas ! vous ne pouvez me comprendre ; votre cœur n’a jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.

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