LIVRE SECOND (continued 3)
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— Aucune volonté, dites-vous ! Mais le souci de votre salut !
— Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils !
— Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.
— Je ne peux obéir, ma mère.
— Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer !
— Il ne me fait pas peur. Non ! Je ne crains pas d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom. La révoltée ajouta : — Ce soir, je cours où le devoir m’appelle ; demain, j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma mère !
La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un souffle :
— Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.
— Ah ! chère enfant ! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous emmener ! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici ; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va causer mon départ ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que vous veniez me voir.
— Où serez-vous, ma mère ?
— Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a conservé.
— Alors, à bientôt, ma mère.
— A bientôt, ma fille !
Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.
XI
Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre, Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau, secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue par tout son corps, pesant sur son âme, le résultat d’une défaite suprême, succédant à une longue résistance enfin vaincue.
Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises il l’eût appelée par des lettres suppliantes ; tantôt Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux. Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait d’un regard navré, où éclatait la douleur enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux, empreint de raillerie, il croyait lire un reproche. Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle ? Pourquoi ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs l’embrasaient ?
Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en échappait en accents de délire, imprimant à tout son être un spasme douloureux. Il adjurait les deux femmes, en invoquant sa tendresse pour elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui montrer Laure et Roudier, installés dans sa maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et veillant autour de son lit, afin d’empêcher les bruits du dehors d’arriver jusque-là.
En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué à toute heure, avec des formes obséquieuses, ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes, il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées lui laissaient voir toute l’infamie de la maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils l’avaient séquestré ; il le savait, et néanmoins il était contraint de les subir et d’accepter leurs soins.
Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées. Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans leur parole une menace, comme si, le voyant perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude et la peur qui s’emparent des mourants. Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait à lui arracher un testament qui la ferait héritière. Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier dont la perversité avait touché son cœur, et aux mains de qui elle n’était plus qu’un instrument qu’il dirigeait à son gré.
Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger et défendre ses droits, séparé de sa mère, Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver, il aurait fallu un dévouement maternel ou une sollicitude conjugale, une de ces volontés énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient rien de pareil. Laisser mourir Adrien, après avoir obtenu de lui le testament qui devait les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà. Sous une forme insaisissable, c’était déjà le crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes du mal, le malheureux s’en allait vers la mort, sans défense et sans secours.
Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré tout à coup de son assoupissement. Roudier était devant lui, une méchante expression sur ses traits à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des bûches se consumaient lentement sur les cendres embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait le salon, et apercevait au milieu de cette pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses larmes.
— Je suis donc bien bas ? demanda-t-il à Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta : — Pourquoi m’as-tu éveillé ? Que ne me laisse-t-on en repos ?
— C’est que tu étais terriblement agité, mon camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne…
— J’ai prononcé son nom ? s’écria Adrien.
— Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie une autre femme qu’elle.
— Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je vais mourir ?
— Ce que cela peut lui faire ! Demande-le-lui.
— Non ; je ne veux à cette heure ni explication ni scène. Il respira bruyamment ; puis il continua : — As-tu envoyé à ma mère la lettre que j’ai écrite ce matin ?
— Je l’ai envoyée.
— On n’a pas répondu ?
— Le commissionnaire est revenu les mains vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant de la faire parvenir.
— C’est épouvantable ! gémit Adrien.
— Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami ; ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites de franchir l’enceinte de leur cloître.
— Il faudra donc mourir sans la revoir !
— Que parles-tu de mourir ! s’écria Roudier. Tu es bien bas, sans doute ; et entre hommes, on se doit la vérité ; mais si je te la dis, c’est que je suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons, fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes pleines d’insinuations et de réticences. Cependant, le médecin prétend le contraire ; il m’a dit ce matin que si tu as des dispositions à prendre… Oh ! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament, et après tout, cela ne te rendra pas plus malade.
— Un testament ! Dans quel but ? Ma mère hérite de son fils…
— Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une preuve d’amour, une preuve bien méritée, car depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement dont je ne la croyais pas capable.
— Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.
— De quoi vivre ! objecta Roudier dédaigneusement. Trois mille francs de rente à peine.
— C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle m’a donné.
— Comme tu parles d’elle ! Tu la hais donc bien ?
— Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale ! Elle a flétri la mienne ! C’est elle qui me tue. — Roudier protestait du geste. Adrien continua avec amertume : — Ah ! fou que j’ai été de me laisser tromper par son visage menteur, et de me livrer à elle !
Roudier prit brusquement la main de son ami, et désignant Laure toujours assise dans le salon :
— Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère !
— Comédie !
— Persiste à le penser, puisque tel est ton caprice ; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté d’un mépris immérité, succédant à ton amour ; ce serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie, elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment, et de la mettre à la discrétion de ceux qui la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.
Les supplications de Roudier expirèrent dans un attendrissement joué avec un grand art. Il resta debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais tout à coup le malade se souleva et reprit avec violence :
— Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami ?
— Parce que mon devoir d’ami est de te mettre en garde contre l’injustice que tu vas commettre. Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la première fois ?
— C’est infâme de me tourmenter ainsi ! murmura Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler les forces et de paralyser la volonté.
Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha sur le lit, et toujours impitoyable, il dit :
— Allons, Adrien, reviens à toi et comprends que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le veux…
Ses yeux sombres ne priaient plus ; ils ordonnaient, et maintenant Adrien le regardait avec une surprise mêlée de crainte.
— Tu le veux ? soupira-t-il.
— Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur la table de nuit un buvard, une feuille de papier et une plume.
Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait Roudier, en murmurant.
— J’obéis… Si je n’obéissais pas, tu serais capable… Allons, dicte ; tu connais ma fortune mieux que moi.
Roudier dicta :
« Dans la crainte de la mort, malade de corps, mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression de mes dernières volontés.
« Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire de ma succession soit dressé sans aucun retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette succession, une somme égale à la fortune personnelle qu’elle possédait au moment de son mariage, et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve, j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort en possession de tous mes biens meubles et immeubles, tels qu’ils existent et se comportent, et sans autre exception que celle que je viens d’indiquer. J’entends reconnaître ainsi le fidèle et affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle Laure Malestra, depuis que je la connais jusqu’à ce jour.
« Les dispositions que je prends en ces termes ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent seulement la fortune que je tiens de mon père, Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté, et, considérât-elle que ses droits d’héritière légale sont lésés par le présent testament, elle m’a trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution de ma volonté formelle, que je consigne solennellement dans ces lignes autographes. »
Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée de Roudier ; il s’arrêta pour se reposer, en disant :
— Je ne te savais pas si habile ; tu as tout prévu.
— Continue, fit brutalement Roudier.
— Sera-ce long encore ?
— Plus rien qu’une phrase :
« Je désigne mon ami Jacques Roudier comme mon exécuteur testamentaire ; je le prie d’accepter, avec mes remercîments fraternels, un tableau à son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi. »
— Est-ce tout ? demanda de nouveau Adrien.
— Oui ; date et signe, lisiblement surtout. Le misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation était exécutée. Puis il prit le testament, le plia en quatre sans le lire, le glissa sous une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le buvard devant Adrien, en ajoutant : — Écris là : « Ceci est mon testament. »
Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé, laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.
De la place où elle se trouvait, Laure avait feint de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur son visage, elle suivait tous les mouvements de son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout, avec le désir de faire croire à sa reconnaissance. Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler sa répulsion ; puis il demeura immobile, anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné. Cet accablement effraya Laure. Elle quitta la place et se rapprocha vivement de Roudier.
— Est-il mort ? lui demanda-t-elle à voix basse.
— Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah ! il était temps d’en finir. Encore quelques heures, et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce à mon énergie…
Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière eux, sur cette couche privée de secours et de soins, où Adrien demeurait étendu, sans mouvement, comme un cadavre. Pour causer sans contrainte, ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant, pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait plus son repos, personne. Une fois seuls, ils se regardèrent en riant.
— La fortune, enfin ! s’écria Roudier en brandissant le pli.
Sa voix résonna dans le salon silencieux, à peine éclairé par deux bougies qui se consumaient sur la cheminée.
— Doucement, donc ! murmura Laure. S’il allait entendre !…
— Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre. Il mourra cette nuit.
Laure frissonna ; puis elle se pressa contre son complice, et touchant du doigt le testament :
— Alors, mon nom est écrit là dedans ! fit-elle.
— Veux-tu le voir… attends… Il tendit le pli vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet. La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le papier et le passa à Laure : — Lis. Elle y jeta les yeux, la figure empourprée, toute tremblante de l’émotion subite qui s’emparait d’elle. — La joie te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais, au lieu de répondre au compliment, elle restait bouche béante, stupéfaite, hébétée. — Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il.
— Nous sommes joués !
Il lui arracha le testament d’un geste de fureur, tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy, écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire, par lequel elle s’était crue enrichie.
— Le diable l’emporte ! s’écria Roudier. Il s’est moqué de moi.
— Jeanne Mauroy ! répéta Laure. Connais-tu, toi ?…
— C’est ta rivale, ma fille ; car tu as une rivale. Il te trompait.
— Alors tout est perdu ?
Roudier garda le silence. Il examinait attentivement les caractères tracés par Adrien ; il pressait entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture pour en calculer l’épaisseur ; il en étudiait le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.
— Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et d’y substituer le tien, dit-il enfin.
— Un faux ! jamais… je ne veux pas aller en prison.
— Laisse donc ; on n’est pas chimiste pour rien.
— Alors tu crois.
— Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai, et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le testament sur le marbre de la cheminée, pour se rapprocher de Laure ; oui, tu hériteras, ma petite ; c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à deux, n’est-ce pas, madame Roudier ?
— Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux lèvres avides qui cherchaient les siennes.
Mais Roudier la retenait par la taille ; un soudain et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette heure décisive, sceller d’une caresse les projets anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas la réalisation si prochaine.
— J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui résister.
— Qu’avons-nous à craindre ?
Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante, les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec une persistance qui obligea Roudier à regarder du même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant aux complices épouvantés le spectacle de sa face livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout deviné.
— Misérables ! murmura-t-il.
— Deviens-tu fou ? demanda violemment Roudier, en s’élançant vers lui.
— Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.
Roudier insista pour le ramener vers son lit ; il y eut un commencement de lutte. Adrien s’était adossé à la porte ; il se débattait, poussait des gémissements, faits de plaintes et de reproches, tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la femme de service, à qui depuis la veille l’entrée de la chambre du malade restait interdite.
Cette femme accourut. Elle rencontra dans l’antichambre Laure, chancelante sous le coup de son effroi brusquement déchaîné.
— Pourquoi tout ce bruit, madame ? demanda-t-elle, soupçonneuse.
— Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace…
Un violent coup de sonnette l’interrompit ; sa phrase resta inachevée. La servante, qui se trouvait devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se retourner pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être pas renversée par une inconnue, une petite vieille, vêtue de noir, qui se précipita dans l’appartement en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à ses accents, à son inquiétude, Laure comprit et murmura :
— Sa mère ! Sa mère ici ! Allons, il n’y a plus d’espoir.
Et saisie de peur, prenant à peine le temps de décrocher son chapeau et son manteau suspendus à une patère, elle descendit l’escalier, affolée, laissant Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.
Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de quelques minutes avec le portier lui avait révélé le danger que courait son fils ; son instinct maternel complétait cette révélation, lui faisait pressentir le rôle odieux de l’ami et de la maîtresse, installés au chevet du malade.
— Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle en se précipitant dans la chambre.
— Ma mère ! ma mère ! gémit Adrien, qui roulait sur son lit, vers lequel Roudier l’avait brutalement ramené, venez me défendre ; chassez cet homme, chassez sa complice.
— Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus, reprit Nicolette avec une vigueur que décuplait le sentiment du péril. Elle prit Roudier par le bras, et le repoussa en se jetant devant son fils renversé. Une sainte colère animait son regard. Avant que Roudier fût revenu de sa surprise, elle se dressait terrible, en lui montrant la porte. — Sortez, monsieur, dit-elle.
— Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel droit…?
— Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne de Varimpré.
Roudier hésita un moment. La tête basse, il promenait autour de lui ses yeux où grondait la haine. Puis, tout à coup, il releva le front, cherchant à couvrir sa retraite.
— Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir. Vous entendrez parler de moi, madame.
Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment où, furieux et déçu, il quittait pour toujours cette maison, Roudier put voir la mère courbée avec sollicitude sur son fils que cette scène violente, qui devait le tuer, venait de sauver, en provoquant dans son pauvre corps brisé une réaction salutaire.
Lorsque le même soir, après une longue conférence avec le médecin, mandé par ses soins, elle se trouva seule au chevet de son cher malade, elle remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté de quitter le cloître pour venir à ce chevet où l’appelait un devoir sacré, et qui permettait qu’elle y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.
XII
Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante dans la nuit silencieuse, Nicolette fut longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si troublants étaient les incidents de cette journée dans leur succession inattendue ! Ses angoisses, ses larmes, sa révolte contre la prieure, sa fuite du couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien…
Et si nouvelle aussi sa situation !
Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la religion, elle se trouvait pour la première fois hors de sa cellule, embarrassée de sa liberté, gauche aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée et oubliée. Pour la première fois, elle allait passer la nuit loin du cloître où elle avait juré de vivre et de mourir, et où peut-être elle ne rentrerait jamais !
Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes maternelles, elle violait ses vœux et brisait les barrières pour accourir auprès de son enfant, son âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude de sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse du ciel pour ne songer qu’à la terre. Maintenant, au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle s’effrayait de sa témérité, de ses résolutions exécutées aussitôt que conçues, et de leurs conséquences.
Elle connaissait trop la rigueur des règles du Carmel pour se faire illusion sur la gravité de l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours miséricordieuse, l’Église lui pardonnerait sa rébellion, légitimée par les saintes obligations de la maternité ; elle restait sans inquiétude à cet égard. Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle ? Et s’il était à jamais fermé, quel serait son destin ? Se verrait-elle condamnée à vivre dans le monde, à reprendre sa place dans une société dont elle méprisait les préjugés et les lois, et où elle n’espérait pas retrouver la paix perdue ? Ce fut sa plus cruelle préoccupation durant cette nuit où la certitude de sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre d’interroger son âme, de sonder l’avenir et de regretter le passé.
Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre. Elle le revivait dans ses détails les plus minutieux : son entrée comme postulante au couvent de Beaucaire, les premières épreuves, les longues veilles devant l’autel, les mortifications incessamment renouvelées, les dures pénitences, les douces extases dans la contemplation du ciel ; puis l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes du noviciat, embellies par la joie de souffrir, la profession, les vœux solennels, et enfin la prise de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son union mystique avec Jésus.
Elle pleura, en se rappelant cette matinée radieuse où le voile noir des Carmélites était tombé sur son front, l’infinie volupté de cette suprême immolation, tandis que le prêtre disait : « Recevez le voile sacré, qui est le signe de la pudeur et de la modestie : portez-le au tribunal de Jésus-Christ, pour avoir la bienheureuse immortalité », paroles divines auxquelles elle répondait : « Il a mis un signe sur mon visage pour bannir de mon cœur tout autre amour que le sien. » Elle se souvint comme d’une félicité qu’on ne goûtera plus, de l’heure solennelle où dans le chœur des religieuses, derrière la grille hérissée de pointes acérées, au chant du Te Deum, elle s’était prosternée, les bras en croix, sur la serge grossière, dans l’immobilité de la mort, un drap noir jeté sur elle, demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure l’ayant aspergée d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur les cercueils, l’avait relevée. C’était longtemps après la fuite de son mari et la perte de son fils, et ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé à s’apaiser.
Et depuis, en dépit des remords et des tristesses, que de consolations suaves ! que de voluptés exquises, longuement savourées ! Les recouvrerait-elle, ces biens sans prix ? Rentrerait-elle dans la cellule froide et sombre comme un tombeau et joyeuse comme un paradis ? Étendrait-elle encore sur la dure couchette ses membres meurtris, déchirés par le cilice ? Goûterait-elle enfin la douceur de vivre dans la compagnie des sœurs, en expiant par la prière et les mortifications les péchés du monde ? Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme toute pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne voulait pas croire que la chaîne fût à jamais brisée.
Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien s’était éveillé après un long et tranquille sommeil. Il la regardait, en lui tenant la main, heureux de se sentir près d’elle, délivré de la présence des misérables qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait doucement et murmurait :
— Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.
Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient à sa vie nouvelle ; ses craintes s’évanouissaient. Elle répondait :
— Rien ne nous séparera plus, mon enfant chéri.
Et elle ne songeait même pas à se demander comment elle parviendrait à tenir cet engagement.
Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était brutalement abattu sur Adrien, céda aux soins maternels ; la guérison fit des progrès rapides ; la convalescence vint. Nicolette eut enfin le bonheur de voir son fils se lever et marcher dans l’appartement, appuyé à son bras. Elle en goûta un autre encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins réparateur, celui d’amener un sourire aux lèvres du convalescent, en prononçant devant lui le nom de Jeanne Mauroy.
Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable fille, depuis le trop court voyage qui ne les avait rapprochés que pour provoquer dans son cœur l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait poursuivi jusque dans sa maladie. Maintenant qu’il était guéri, il se rappelait que Jeanne sortie du cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais de cet espoir il ne parlait pas. Ce fut sa mère qui en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à diverses reprises mademoiselle Mauroy était venue avec son tuteur prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait pas encore quitté Paris.
— Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.
Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison, accompagnée du parent qui lui tenait lieu de père et qui était accouru pour la faire sortir du couvent. Pour la première fois, il leur fut permis de s’entretenir librement. Cette entrevue décida de leur destinée. L’amour est contagieux, il appelle l’amour ; celui d’Adrien ne tarda pas à être partagé. Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin, aussi loin que cette passionnante personne, conquête glorieuse de Jacques Roudier, tombée en son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon parisien qui ne rend guère ses victimes. Adrien, délivré, pouvait donc s’abandonner sans contrainte à la chaste tendresse éclose dans son cœur, et dont la floraison radieuse en cicatrisait les blessures. Il s’y livra avec enthousiasme. Il avait la certitude de ne pas se tromper. Jeanne était bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle qui partage toutes les peines comme toutes les joies. Elle ne trahirait pas ses espérances ; chaque jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors ; elle ferait sa vie douce et fortunée.
Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient afin d’aller cacher dans une retraite lointaine le printemps de leur bonheur réalisé. Nicolette avait promis d’attendre leur retour avant de retourner au Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et l’avenir de son fils assuré, elle espérait fermement d’y pouvoir rentrer. C’était son plus ardent désir.
Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques, prenant en considération les angoisses maternelles qui l’avaient affolée, quand lui était parvenue la nouvelle des dangers que courait la vie de son fils, eussent excusé sa fuite et se montrassent disposés à la relever de ses vœux ; elle voulait porter encore la chaîne des engagements contractés devant Dieu, dût-elle recommencer les épreuves du noviciat et repasser par toutes les étapes depuis longtemps franchies.
Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie du cloître. Hélas ! à présent qu’elle avait vécu de la vie de son enfant, elle trouvait au monde un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un bien sans prix la douceur d’y vivre dans l’ombre de ce jeune foyer édifié de ses mains. Mais quoi que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos, Nicolette ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être heureuse ailleurs que sous la règle des Carmélites ; elle entendait épuiser les demandes et les démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau le joug. Il lui semblait qu’elle devait cela à Dieu, à titre de réparation, pour lui avoir un jour préféré l’enfant né de ses entrailles ; qu’elle se le devait à elle-même, par respect pour la vocation sacrée à laquelle, en d’autres temps, elle avait obéi.
Elle demeura dans ces alternatives tant que dura l’absence de son fils, ne goûtant d’autres joies que celles qu’elle puisait dans les lettres qu’elle recevait de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite aux lois du Carmel.
Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans la chapelle de son couvent ; elle y entendait la messe, y communiait, et demeurait là, durant de longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour le bonheur de ses enfants, pour leur salut et pour le sien. Elle écoutait les religieuses psalmodiant l’office derrière la grille voilée ; elle s’associait à elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à travers les barreaux, la transportait dans le chœur où si longtemps elle avait connu les extases de ces saintes créatures. Elle se revoyait au milieu d’elles, dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa part des exercices prescrits par la règle. Alors, le besoin de recommencer cette vie inoubliable la ressaisissait. Elle se levait, courait au parloir, interrogeait anxieusement la prieure, afin de savoir si les démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le cloître étaient au moment d’aboutir. Puis, tout à coup, lorsque dans les réponses provoquées par ses questions, elle rencontrait la preuve que son espérance ardemment exprimée se réaliserait, un frémissement douloureux s’emparait d’elle ; la crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle chérissait la livrait aux angoisses, et elle revenait dans sa maison, inquiète, en proie à mille tourments, tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur, gémissant sur l’attiédissement de son zèle pour Dieu, mais, par-dessus tout, épouvantée par l’appréhension de perdre encore son fils.
L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea trois mois, durant lesquels Nicolette persécutée par son incertitude ne put recouvrer le repos. Elle attendait le bonheur de les revoir avec une impatience maladive, accrue chaque jour davantage. Enfin, leur retour ramena dans son cœur la sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble dans une villa située aux environs de Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils et sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la douceur des affections humaines, et à comprendre qu’à côté de la joie de s’immoler pour Dieu, il est d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures. Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments tombait peu à peu ; dans son esprit, s’élevait le désir de voir le cloître qu’elle avait quitté volontairement, et où ses scrupules seuls la poussaient à rentrer, rester à jamais fermé pour elle. Mais ce désir demeurait timide encore ; elle se demandait même s’il n’était pas criminel.
Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne s’agitait jamais entre elle et son fils. Il aurait voulu connaître les projets que formait sa mère en vue de l’avenir ; il n’osait l’interroger. Parfois, en la voyant près de lui, toujours souriante, prodiguant sa tendresse à Jeanne, environnant de sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille spirituelle, à laquelle l’unissaient depuis longtemps des liens mystérieux, formés dans les pratiques de la religion, Adrien se plaisait à croire qu’elle était heureuse et avait renoncé à retourner chez les Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait en doute, quand il la trouvait agenouillée dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il surprenait sur son visage les traces des larmes versées pendant les nuits sans sommeil, passées à délibérer avec elle-même sur ce qu’il convenait de faire pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au fond de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de l’angoisse qui le torturait, engendrée par la crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus d’allusions à l’avenir qu’au passé, et évitait de lui parler de ce qui les inquiétait également tous deux.
Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet d’Adrien. Elle était pâle, des pleurs avivaient l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni lui laisser le temps de s’informer des causes de sa tristesse, elle lui tendit une lettre qu’elle venait de recevoir. Il la lut d’un trait. Cette lettre, écrite par l’aumônier du couvent, exposait à Nicolette l’état des démarches entreprises pour régulariser sa situation. Ces démarches multipliées n’avaient eu encore d’autre résultat que de réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la mère Thérèse de Jésus. La question de savoir si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue et ne semblait pouvoir l’être que si la Carmélite portait elle-même à Rome ses regrets et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette à partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser les juridictions ecclésiastiques avant de renoncer à reprendre l’habit religieux.
— Qu’allez-vous faire, ma mère ? demanda Adrien.
— Je dois me conformer à ce qu’on attend de moi, répondit-elle.
— Ainsi, vous voulez nous quitter ?
— Le devoir l’ordonne.
— En êtes-vous sûre, ma mère ? Ne vous ordonne-t-il pas aussi, et avec plus de force encore, de vous consacrer à votre fils ? Vous lui avez manqué longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui manquer de nouveau ?
— J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit Nicolette ébranlée par cette prière. Je t’ai donné un ange gardien. Ma présence près de toi n’est plus nécessaire.
Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant à lui, l’embrassa sur le front, en disant :
— Comptez-vous donc pour rien la douleur de vous perdre encore ? Et vous-même, êtes-vous certaine qu’après avoir connu la douceur des caresses de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin d’eux, privée de les voir et de les embrasser ?
— J’offrirai ma souffrance à Dieu.
— En les condamnant eux-mêmes à souffrir ! s’écria Adrien. Ah ! ma mère, Dieu n’exige pas de si cruels sacrifices ! Et s’il lui plaît de m’éprouver une fois de plus, — cela peut arriver, le bonheur n’est pas éternel, — si quelque jour je dois encore connaître l’adversité, pourrez-vous vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous, sans nécessité, vous exposer à en sortir de nouveau pour m’apporter l’appui de votre amour ? Croyez-moi, puisque vous êtes près de nous, restez-y.
— Tais-toi ! tais-toi ! fit Nicolette en étendant les mains pour fermer la bouche de son fils.
Mais il ne l’écoutait pas ; il s’éloignait d’elle, et courant à la porte de la chambre de Jeanne, il appelait sa femme. Elle apparut sur le seuil, surprise, inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit par le bras, et l’entraînant vers Nicolette :
— Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne peut plus partir, ni se dérober à la joie d’être grand’mère.
— Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée tendrement contre Nicolette. Restez au moins jusqu’à la naissance de notre enfant.
— C’est donc vrai ! soupira la mère transfigurée et chancelante.
L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un voile se déchirait. La vie lui apparaissait sous un jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse à lui montrer le cloître, les mortifications, la prière, comme le but suprême de sa vie, s’humanisait, changeait de langage, lui rappelait qu’elle était libre. Puis, devant son regard attendri, défilaient les douceurs de la maternité soudain révélées : le sourire d’un enfant, ses vagissements, ses bras roses, les soins qu’elle lui prodiguerait, les premières manifestations de l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire. Ces douceurs, elle les avait si peu goûtées jusque-là ! Ce serait une fête de les savourer à longs traits. Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât, qu’elle brisât de ses mains une félicité si grande.
— Mes chéris, j’attendrai ! soupira-t-elle, défaillante.
....... .......... ...
Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au monde un fils. Nicolette le reçut dans ses bras. Elle le tint un moment serré contre sa poitrine, interrogeant le regard innocent qui fuyait encore la lumière, comme si elle avait espéré y surprendre la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour elle était accoutumée à s’immoler.
— Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup ; puis levant sur ses enfants son front éclairé par le bonheur, elle ajouta : — Que Dieu me pardonne si je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser. Je reste, ma place est ici et non ailleurs. Je vous resterai toujours.
Elle ne les a plus quittés.
PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.