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La Carmélite

LIVRE PREMIER

Reading edition

I

Le couvent des Carmélites est construit aux portes de Beaucaire, sur un rocher qui baigne dans le Rhône. C’était autrefois une commanderie de Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie architecturale des bâtiments restaurés, flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe ogivale des fenêtres.

Le parloir dans lequel la sœur tourière venait de faire entrer Nicolette, était une vaste pièce éclairée par deux croisées s’ouvrant sur le fleuve, et divisée dans sa largeur par une haute grille en fer, revêtue, sur toute sa surface, de pointes menaçantes. De l’autre côté de cette grille, un long voile noir tendu dérobait les religieuses à la curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la chaux n’avaient d’autre ornement qu’un crucifix, une statuette de saint Joseph en bois peint, et imprimées en grosses lettres noires sur des tableaux en carton, des maximes empruntées à sainte Thérèse : « Tout passe. — Qui possède Dieu ne manque de rien. — Que rien ne te trouble. — Dieu est toujours le même. — Dieu seul suffit. » Le mobilier se composait de douze chaises et d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun ; devant chaque chaise, une étroite natte de paille jetée sur la nudité des larges dalles.

Depuis trois années que Nicolette habitait Beaucaire, il ne se passait guère de jour qu’elle ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la prieure, dont les conseils éclairaient et fortifiaient son âme indécise, en proie aux luttes qui, dans toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement d’une vocation religieuse. On la connaissait dans la maison ; elle y était traitée en amie qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer, tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier que la tourière revint au bout de quelques instants lui annoncer que la Mère supérieure allait se rendre à son appel.

Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha d’une fenêtre, appuya son front contre la vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité du paysage qui se déroulait sous ses yeux.

Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa base, et à sa cime doré par le soleil couchant, coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses, ses tourbillons redoutables, son écume blanchâtre, et les reflets dont la lumière méridionale, ardente et crue, rayait ses eaux rapides, entraînées ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur de son lit, parallèlement au viaduc du chemin de fer, dont les arches brunies encadraient des coins d’horizon tremblant, où se confondaient dans une brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot, un pont suspendu se balançait à l’extrémité de câbles en fer, fixés aux piles massives, plantées en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le château de Tarascon dressait ses vieilles murailles et ses créneaux, qui allongeaient leur ombre sur le quai descendant vers la grande place de la ville. Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait un double rideau de cyprès et de saules, au delà duquel les toitures rouges, les façades grises, les volets verts parsemaient de taches toutes vibrantes sous le soleil, les verdures roussies et poussiéreuses. Sur la droite, à l’entrée de la plaine de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre au loin entre des champs couverts d’oliviers rabougris et difformes, étalant leur feuillage sombre sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles, c’étaient des routes toutes blanches, se croisant et s’enchevêtrant, fuyant entre les blés jaunis et les vignes aux longs rameaux rampants. Le jour éclatant s’apaisait, remontait le long des collines aux flancs roses, au sommet desquelles commençait à se lever une brise fraîche dans l’ombre dont les enveloppait peu à peu le soleil déclinant.

— Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en présence de Dieu et de son œuvre ! soupira Nicolette. Je l’aimerai avec plus de passion, je le prierai avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir cette sainte maison.

Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un bruit se fit de l’autre côté de la grille, et une voix de femme dit avec douceur :

— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.

— A jamais, se hâta de répondre Nicolette en venant s’asseoir contre la grille, afin de se rapprocher de la prieure qu’elle entendait, mais ne pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant de se montrer à des étrangers, autrement que voilées.

— Est-ce vous, mademoiselle Suarez ? reprit la voix.

— Je vous attendais, ma mère !

— Vous désirez me parler, ma chère fille ?

— Toujours au sujet des résolutions que je dois prendre, oui, ma mère.

— Je vous écoute.

— Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que depuis trois ans, je suis décidée à embrasser la vie religieuse ; que ce désir, longtemps combattu par ma famille, est devenu plus puissant et plus irrésistible après la mort de mon père. J’avais perdu ma mère étant encore au berceau. Le nouveau malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline. Je n’ai plus d’autre parent que ma sœur ; elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai donc à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre, alors qu’il m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu sur ce point mes confidences.

— Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont vivement impressionnée. J’ai cru y voir un symptôme de votre vocation, surtout quand vous m’avez révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez spontanément fait vœu de chasteté perpétuelle, et que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.

— Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté de ma vocation. Le doute qui s’était élevé dans mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en étais sûre, sa volonté s’étant manifestée à moi par des signes certains. Mais sous quelle forme désirait-il que j’entrasse à son service ? Devais-je me consacrer aux malades et aux pauvres ? Devais-je frapper à la porte d’un cloître tel que celui-ci ? J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner clairement l’ordre que je devais choisir. Enfin, sur le conseil de mon directeur, l’abbé Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de laquelle une confession générale lui a permis de discerner dans mon âme le témoignage décisif de la volonté du Seigneur. Je viens donc vous annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord avec mon secret désir.

— Votre choix est fait ? s’écria vivement la prieure.

— Oui, ma mère, et dans quelques semaines, je vous prierai de m’ouvrir les portes du Carmel. J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité ; le consentement de mon tuteur ne me sera plus nécessaire ; je serai libre.

— Les portes du Carmel s’ouvriront devant vous, ma chère fille, si vous persistez dans votre dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le Seigneur vous éclaire !

— Oh ! ma mère, répondit Nicolette, depuis le jour de ma première communion, j’ai souhaité, passionnément souhaité de le servir, d’être à lui, de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.

— Ce souhait pieux n’implique pas forcément une vocation religieuse. Vous pouvez servir Jésus en restant dans le monde ; là, aussi, il faut des exemples.

— Que d’autres les donnent ! A chacun sa tâche ! Moi, je sens bien que je ne saurais être heureuse que dans la paix du cloître !

— Notre règle est sévère, mon enfant, insista la prieure.

— Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais douce ! Prier au pied de la croix, continua Nicolette d’un accent où se révélaient l’enthousiasme de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa foi, contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui l’oublient, expier les péchés de ceux qui l’offensent, se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous le savez bien. Est-il au monde une joie qui vaille la joie de s’immoler à Jésus-Christ ?

Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme étrange, Nicolette redressait sa fine tête brune, regardant, transfigurée, la voûte du parloir, comme si par delà cette voûte elle eût aperçu le Crucifié dans sa gloire, l’amant divin qui nous ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les pousse au martyre.

— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, mon enfant, reprit la supérieure, remuée jusqu’aux entrailles par le cri qu’elle venait d’entendre. Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous êtes prête, je soumettrai votre demande à nos mères professes. Elles vous accueilleront avec bonheur, je le sais, et pendant la durée de votre noviciat, nous aurons le loisir de rechercher si véritablement notre Sauveur vous veut.

Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire de contentement. Toute radieuse, elle se leva.

— Adieu donc, ma mère ! s’écria-t-elle ; à bientôt.

Elle sortit du parloir, traversa une petite cour, entra dans la chapelle, et s’agenouilla. Comme elle était heureuse ! Elle touchait enfin au but si longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et, parée comme une fiancée, elle viendrait se prosterner sur les marches de l’autel, célébrer ses noces avec l’Époux qu’elle se donnait librement. Puis elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait à gauche de cet autel ; elle prendrait place dans le chœur des religieuses ; elle aurait sa part de leurs prières et de leurs travaux ; elle se préparerait à prononcer les vœux éternels dont elle savait par cœur la formule, tant elle s’était accoutumée à la répéter, dans le silence de ses veilles consacrées à des méditations, véritable apprentissage de la vie monastique, dont son pieux enthousiasme ne lui laissait voir que les roses. Et dans un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait le tableau de son existence future, elle remerciait Dieu qui lui préparait tant de douces heures que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante était la prière qui montait de ses lèvres vers son divin Maître et vers l’immortelle et sainte Thérèse, la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de toutes les flammes du céleste amour, et dont elle voulait imiter les exemples et pratiquer les vertus.

Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale qui séparait le chœur des religieuses de la partie de la nef réservée aux fidèles, elle entendit un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour l’office du soir. Bientôt une psalmodie lente et monotone s’éleva dans le silence de la chapelle assombrie par la chute du jour. Il semble que ces accents uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de Nicolette accoutumée à les écouter. Mais dans l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut qu’ils arrivaient à ses oreilles pour la première fois. Toutes les joies du cloître, ces joies qu’elle brûlait de connaître, lui apparaissaient dans ce cantique triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans harmonie et sans couleur.

Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de ses yeux sur ses mains croisées, fiévreuses et tremblantes, tandis que son âme se répandait aux pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle resta ainsi, abîmée dans sa prière, et ne songea à partir que lorsque l’office eut pris fin.

Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur de forteresse, le rocher à la cime duquel s’élevait le couvent, s’abaisse par une pente douce du côté de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues, en coupant un bois de chênes verts, bas et clair-semé, venu parmi les blocs calcaires. Le feuillage de quelques figuiers égaye seul cette végétation desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse d’en bas des flots de poussière. C’est ce chemin que prit Nicolette en sortant de la chapelle. Toute agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir, elle emportait avec soi l’ineffaçable impression de ces moments qui lui avaient montré son bonheur prochain.

Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait la nuit. Le ciel se violaçait. Au bord des vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace, s’éteignaient lentement l’or et la pourpre des derniers rayons du jour. Les astres, l’un après l’autre, perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône devenait noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans les rues de Beaucaire, des lampes s’allumaient aux fenêtres béantes des maisons assombries ; les réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.

II

Autour de la maison, le long des treilles grimpantes, la nuit se faisait plus obscure. Sur le perron, Nicolette, en entrant dans le jardin, aperçut, appuyée à la balustrade en pierre, une fine et blanche silhouette de femme. Elle reconnut sa sœur.

— Me voilà, Irène ! lui cria-t-elle en traversant la pelouse pour la rejoindre plus vite.

— Je commençais à être inquiète, ma chérie, répondit Irène en la recevant dans ses bras tout essoufflée.

Nicolette l’embrassa :

— Le temps passe vite quand on prie. Puis elle ajouta : Ton mari est-il arrivé ?

— Non ; il m’a télégraphié de Marseille que son retour est remis à demain.

— Je respire ; c’est lui surtout que je craignais d’avoir fait attendre. Rentrons.

Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le dîner était servi. Sous la flamme de la lampe, le couvert dressé, l’ameublement de la salle à manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et luxueuse, des habitudes de bien-être et d’élégance.

Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche dont le corsage aux plis amples flottait autour de sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe transparente se dorait de la chaude couleur de la peau. Une dentelle jetée sur les cheveux en assombrissait la masse blonde, soyeuse et légère. La figure, aux traits délicatement dessinés, quoique ronde et pleine, s’éclairait de l’expression douce et caressante des yeux bleus où se révélait une âme plus tendre qu’ardente. C’était, dans l’épanouissement de son opulente beauté, un saisissant contraste avec Nicolette, petite et brune, si maigre dans sa robe noire qu’elle semblait n’avoir que le souffle, et comme consumée par un feu intérieur dont son regard, détaché de la terre, trahissait la violence. Jamais fleurs d’un même arbre ne furent plus dissemblables que ces deux jeunes femmes nées des mêmes parents.

Leur mère était morte en mettant Nicolette au monde. Élevées par leur père, Joseph Suarez, architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée. Toute jeune, elle avait épousé, quoiqu’il eût le double de son âge, un riche propriétaire du Gard, M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec lui. Après la mort de son père, elle avait offert à Nicolette, qu’elle chérissait, un asile accepté avec reconnaissance.

Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient en commun. Nicolette rêvait déjà des douceurs de la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser. Elle ne faisait pas mystère de ses projets ; mais elle en avait ajourné l’exécution jusqu’au moment où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait disposer librement d’elle-même et obéir au penchant qui l’entraînait vers le cloître, sans avoir à lutter contre la volonté de son tuteur Jacques Malivert, qui lui refusait son consentement.

En attendant la réalisation de ses espérances, elle se considérait comme consacrée à Dieu. De pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique retenue encore dans le monde qu’elle était résolue à fuir, elle se plaisait à y vivre comme une religieuse. Elle écartait tout plaisir et toute distraction ; elle allait toujours vêtue d’une robe noire, jeûnait, priait, s’imposait des privations de toutes sortes, et n’était heureuse que lorsqu’elle pouvait s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle prolongeait ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt dans la chapelle des Carmélites, vers laquelle l’attiraient une puissance secrète et un invincible attrait.

La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher le moment où sa sœur lui échapperait. Elle l’aimait tendrement. Dans la tristesse de son existence, elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette affection payée de retour, mais condamnée à être brisée tôt ou tard. Mariée à un homme plus âgé qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités qu’engendre l’amour. Séduit un jour par sa beauté, peut-être aussi par le chiffre de sa dot, Malivert, en l’épousant, n’avait rien compris à cette créature délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans se donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait pas su se faire aimer d’elle. Irène, en lui, voyait un maître, et non un amant. A ses côtés, elle était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin de la rapprocher de celui dont elle portait le nom, la détachait de lui. Par surcroît de malheur, elle n’avait pas d’enfant ; existence vide et dépossédée. Nicolette seule trompait encore son amer désenchantement en lui tenant lieu de tout ce qui lui manquait. Aussi Irène était-elle saisie d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait que Nicolette allait la quitter pour toujours.

Cette préoccupation la dominait ce soir-là, tandis que le dîner se continuait silencieusement. Elle regardait sa sœur avec inquiétude, cherchant à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant si l’événement qu’elle redoutait allait se produire et Nicolette l’abandonner. Les yeux baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres, touchait à peine aux plats, choisissait les mets les plus simples, repoussait les plus recherchés, comme si elle eût voulu déjà se mortifier et s’essayer aux privations qu’elle subirait dans le cloître. Au dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia sa serviette, la posa près d’elle sur la table, et se croisant les bras, après avoir fait le signe de la croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé son repas.

— Tu as fini ! Déjà ! Tu n’as pas mangé ! s’écria Irène.

— J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit Nicolette. Tout le reste serait superflu.

Le domestique qui venait de servir se retirait. Irène plus libre reprit :

— Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai pas demandé où tu t’étais oubliée ; mais je devine que c’est chez les Carmélites.

— Chez les Carmélites, en effet.

— Encore !

— Encore et toujours, Irène ; je ne suis heureuse que là.

Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher de sa sœur, et l’ayant prise par la taille d’un geste maternel, elle l’entraîna doucement jusque dans le salon qui communiquait avec le jardin par une grande porte vitrée. Cette porte ouverte à deux battants laissait entrer avec le parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène s’assit, et retenant Nicolette debout devant soi, elle lui dit :

— Ingrate enfant, les efforts que je fais pour que tu sois heureuse près de moi ne sont donc rien ?

— Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir, ma bonne Irène, et tu sais bien que ma reconnaissance demeurera éternelle comme ma tendresse pour toi. Mais personne ne peut rivaliser avec Dieu pour assurer le bonheur de ses créatures. Il est la source de toute joie et de tout amour. Allons ! embrasse-moi et ne gronde pas.

— Oh ! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais je suis si triste, en devinant que tu songes à me quitter !

— Pourquoi parler de notre séparation ? L’heure est proche où j’abandonnerai cette maison ; mais elle n’a pas encore sonné. Jusque-là, jouissons paisiblement de la joie d’être ensemble.

— C’est donc vrai ? tu veux partir !

— Peut-on résister à la voix du ciel ? Longtemps j’ai pu mettre en doute sa volonté ; je ne le peux plus aujourd’hui. Au printemps prochain, j’entrerai chez les Carmélites.

Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait mal la fermeté, et qui révélait un dessein définitivement arrêté. Irène connaissait trop bien sa sœur ; depuis trop longtemps elle était initiée à ses perplexités et à ses espérances pour tenter un effort qu’elle savait devoir être vain. Mais elle ne put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.

— Ne dirait-on pas que je me condamne à quelque affreux supplice ! s’écria Nicolette joyeusement. Si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin de pleurer, tu te réjouirais avec moi.

— Me réjouir quand je vais te perdre !

— Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir…

— T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne seras-tu pas derrière une grille, sous un voile qui me dérobera tes traits ? Ah ! Nicolette ! Nicolette ! enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer sans remords à la douleur que tu m’auras causée ! Je l’aime si tendrement, ma chérie ! N’es-tu pas plus que ma sœur ? n’es-tu pas ma fille ? Après la mort de notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai remplacée près de toi ? Quand tu étais toute petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de sept ans, ne t’ai-je pas prodigué des soins maternels ? N’ai-je pas veillé sur ton enfance maladive ? N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre ?

— Tais-toi ! tais-toi ! murmura Nicolette en posant l’une de ses mains sur la bouche de sa sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais oublié, et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce l’oublier que de vouloir se consacrer à Dieu ? Là-bas, ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore ma tendresse en priant pour toi.

— Eh ! cela fera-t-il que ton départ ne me laisse seule au monde ?

— Seule au monde ! Et ton mari !…

— Mon mari ! murmura Irène avec découragement.

— Jacques t’aime.

— Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote, avec les brutalités et les emportements de sa nature. Quand, après quelque violence, il me fait un présent et m’embrasse en me l’offrant, il croit avoir réparé ses torts ! Hélas ! il ne sait pas quelle meurtrissure il me laisse au cœur. Ah ! si les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en se mariant au gré de leurs parents et non à leur propre gré, elles y regarderaient à deux fois avant de s’engager.

— Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette en s’agenouillant devant sa sœur. Es-tu donc si malheureuse ? Souvent, trop souvent, j’ai été témoin des scènes dont tu parles ; j’ai pu juger ton mari ; je sais qu’il n’a pas une âme égale à la tienne ; je sais qu’accoutumé à commander à ses ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline rigoureuse, il apporte ici des exigences déplacées ! Souvent je t’ai vu pleurer ; mais souvent aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant pardon. Je te croyais résignée à ses défauts.

— Se résigner est aisé quand on aime.

— Ne l’aimes-tu donc pas ? demanda Nicolette avec un accent d’effroi.

— Il a vingt ans de plus que moi ! répondit Irène, et plus bas, elle ajouta : — Si encore j’avais un enfant !…

Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre ses bras en disant :

— Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée ; le ciel m’exaucera ; il te rendra la paix avec le courage.

— Le courage et la paix me seraient rendus si tu me restais, Nicolette. T’ayant à mes côtés, je me sentais forte. Mais, toi partie, que deviendrai-je ? Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur que depuis ces quelques jours où je te devine toute frémissante du désir de t’en aller ailleurs. La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.

Un silence suivit ces paroles. On n’entendait rien que les sanglots qui gonflaient la poitrine d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette essayait de les apaiser.

— Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, cherchant à calmer la peine dont elle venait de recevoir la confidence ; je t’aime trop pour t’abandonner si tu es malheureuse.

— Tu renoncerais à tes projets ? fit Irène en relevant la tête.

Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, son effusion tombait, son visage se transformait, exprimait son étonnement, devenait froid comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, elle eût découvert un piége.

— Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. Je ne peux que les ajourner jusqu’au moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.

— Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec emportement, et puisque tu dois quitter cette maison, autant à présent que plus tard. Ah ! implacable égoïsme des âmes qui se livrent au Christ, je te reconnais. C’est toi qui me prends ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée ; pars quand tu voudras. Je ne te disputerai pas à Dieu.

Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte ouverte sur le jardin. Mais au moment où elle allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur l’arrêta.

— Est-ce toi qui me parles, Irène ? demandait celle-ci.

Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait toute pâle, et tendait de son côté ses mains suppliantes. Le ressentiment qui la dominait s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva d’un mouvement passionné, et la tenant entre ses bras, la couvrit de baisers et de larmes.

— Pardonne-moi, lui disait-elle ; tu n’as jamais su, tu ne peux savoir combien je suis malheureuse. Ah ! si je pouvais te dire ! Mais, non, je ne dois pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère sainte ; je dois garder le silence. Tout à l’heure, tu me promettais de prier pour moi ! Oui, prie, prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.

— Mais que me caches-tu donc ? s’écria Nicolette effrayée par le trouble où elle voyait sa sœur.

— Tais-toi, tais-toi ! reprit celle-ci ; ne m’interroge pas ; il n’est pas en mon pouvoir de te répondre.

De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut dans l’ombre du jardin, sans que cette fois l’appel de sa sœur pût la retenir.

III

Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre, priait encore. C’était ainsi tous les soirs. Depuis longtemps, elle s’astreignait à une règle sévère, tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée. Elle ne se couchait qu’après avoir longuement médité, ayant aux doigts, quand elle s’étendait sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle égrenait en s’endormant.

Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une ferveur où respirait sa tendresse pour Irène ; elle le suppliait de couvrir de sa protection sa sœur malheureuse, de la consoler, de lui donner la paix intérieure et de lui rendre le bonheur perdu.

Un grand calme berçait la maison. Des bruits de roues sur la route, quelque cri de bateliers descendant le canal au fil de l’eau, troublaient seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de lune faisait sa trouée dans la chambre, allongeant sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon d’argent, et dans ce sillon, comme ravivées par ses feux, passaient les suaves émanations qui montaient du jardin.

Au moment où l’horloge de la ville répandait dans l’air les douze coups de minuit, Nicolette se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira la brise fraîche du Rhône, qui chantait dans les feuillages, en secouant la poussière dont le vent durant le jour les avait chargés. Elle resta ainsi, les yeux levés vers le ciel tout embrasé de la clarté des étoiles flamboyantes. Ses lèvres demeuraient immobiles. Mais de son cœur montaient des prières nouvelles dans lesquelles elle s’abîmait, détachée de la terre, emportée dans le rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités éternelles promises aux élus. Enfin elle rentra, tira le rideau sur la fenêtre close et commença sa toilette pour la nuit, debout au milieu de la chambre, évitant de se regarder dans la glace, détournant les yeux de son corps de vierge, comme pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa beauté, et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.

Tout à coup, dans le silence, du côté de la chambre de sa sœur, à l’autre extrémité de la maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la détonation d’une arme à feu qui fit trembler les murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le bruit d’une course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations de colère poussées par une voix que Nicolette reconnut pour celle de son beau-frère Jacques Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette immobilité ne dura qu’une seconde. Convaincue que sa sœur courait un péril, elle s’élança pour lui porter secours ; elle fut arrêtée aussitôt. La porte venait de s’ouvrir, poussée avec fracas par un bras vigoureux. Nicolette ne put retenir une plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la chambre, croisant fiévreusement les bras sur sa poitrine que voilait à peine le corsage dégrafé. Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les épaules, la face convulsée. Elle n’était pas seule. Sa main crispée étreignait celle d’un jeune homme, tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache noire qui balafrait son visage, et revêtu de l’uniforme des officiers de hussards que Nicolette se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils tenaient garnison. Il résistait et se débattait ; mais elle le traînait derrière elle, quelque effort qu’il fît pour retourner sur ses pas. Elle l’obligea à entrer, et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante, folle d’épouvante :

— Sauve-nous, Nicolette ; dis que c’est pour toi qu’il était ici.

Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa la pièce en courant. A la tête du lit, une porte donnait accès dans une chambre non habitée par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par là qu’elle disparut.

— Qui êtes-vous, monsieur ? Que faites-vous ici ? s’écria Nicolette.

— M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier, au moment où sa femme me ramenait. Il a tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui m’a conduit ici.

Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent ; une horrible pâleur les voila, et se redressant, elle protesta.

— Mais c’est infâme ! Allez-vous rejeter sur moi la responsabilité de votre crime ?

L’officier se rapprocha d’elle.

— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous ne sommes pas encore morts. J’ai mon épée, et je vous défendrai.

— Contre qui, malheureux ?

Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait sur le seuil. Grand, les épaules larges, une encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère, brandissant un revolver, il était terrible. D’abord, il ne vit que l’officier.

— Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois, tu ne m’échapperas pas. Après toi, ta complice y passera.

Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant de sa femme. Celui-ci bondit. D’une main ferme, il abattit ce bras menaçant et le contint, malgré les efforts de Malivert pour se dégager de cette étreinte. Ce fut, pendant une minute, un combat corps à corps. L’officier violemment repoussé dut lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le pied, bravant du regard son adversaire désarmé, qui de nouveau se serait jeté sur lui si Nicolette, sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne s’était avancée brusquement.

— Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques ? demanda-t-elle. Quel mal vous avons-nous fait ?

— Vous, Nicolette ! s’écria Malivert stupéfait. Ce n’est donc pas Irène !

— Vous le voyez bien.

— C’est pour vous que monsieur est venu ?

— C’est pour moi.

Le regard assombri de Jacques s’éclairait ; le drame tournait à la comédie. Railleur, presque gai, il continua :

— Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine immaculée, vous recevez la nuit un jeune homme dans votre chambre ! Sous cette odieuse accusation, elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche pour se justifier. Mais Jacques ne lui en laissa pas le temps, et désignant sur la table un chapelet à côté d’un livre d’heures, il ajouta : — Est-ce pour le convertir et lui apprendre à réciter des Pater et des Ave que vous l’avez appelé ? Allons, répondez-moi !

— Je pourrais vous répondre si vous étiez en état de m’entendre, balbutia-t-elle. Mais nous ajournerons toute explication jusqu’au moment où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si vous n’aviez tiré sur nous tout à l’heure ; si vous ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je vous aurais déjà démontré…

— Et que m’auriez-vous démontré ? Tout cela n’est-il pas assez clair, et la présence de monsieur…

Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait de s’arrêter sur le petit lit blanc non encore défait, au-dessus duquel un grand crucifix étendait son ombre sainte. Oh ! comme il protestait, ce lit virginal ! Comme il attestait clairement l’innocence de Nicolette !

— Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je me refuse à croire qu’une fille telle que vous ait à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime colère ; vous vous dévouez pour elle.

De nouveau, la fureur grondait dans sa voix, s’allumait dans ses yeux. Nicolette comprit qu’en cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur si elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement son parti du mensonge et du sacrifice auxquels elle se condamnait.

— En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle, j’ai dit la vérité. Je suis fiancée à monsieur. C’est par ma volonté qu’il est à cette heure dans votre maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de m’accuser d’avoir oublié mes devoirs. Nous n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est une imprudence de laquelle, après tout, je ne dois compte à personne, étant libre de mes actes. Quant à ma sœur, si vous la soupçonnez, interrogez-la ; la voici.

Irène entrait, enveloppée dans une robe de chambre, ainsi qu’une femme chassée à l’improviste de son lit, essayant de dissimuler sous une surprise feinte sa violente émotion, non encore dissipée.

— Pourquoi ce bruit ? demanda-t-elle.

Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut à sa rencontre. La prenant par la main, il l’attira brusquement à lui, et les yeux dans les yeux, l’interrogea.

— Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer aux Carmélites et songeait à se marier ?

— Je le savais, répondit Irène toute troublée. Elle m’a parlé plusieurs fois de M. Frédéric de Varimpré.

— Pourquoi ne m’en avoir rien dit ?

— Ce n’était pas mon secret.

— Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit ?

— Cela, je l’ignorais.

— C’est la première fois qu’il vient ! objecta Nicolette.

Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette et l’officier, qui assistait silencieux à cette scène, indécis sur le rôle qu’il devait y prendre. L’attitude du mari disait clairement que l’explication qu’il avait provoquée le laissait incrédule et défiant. Il parut enfin se décider à la tenir pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène venait d’appeler Frédéric, il reprit :

— Votre présence à cette heure chez moi, monsieur, est un outrage qui nous atteint tous, cette jeune fille que vous avez compromise, ma femme que j’ai soupçonnée, et moi-même dont vous avez violé le domicile. Il est une seule manière de le réparer, et je veux croire que vous êtes prêt à vous conduire en homme d’honneur.

— Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric, dominé par les événements, résigné à les subir.

— Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous ferai parvenir mes ordres, oui, mes ordres ; — il accentuait ces mots pour répondre à un geste de l’officier ; — mademoiselle Suarez n’est pas encore majeure, et je suis son tuteur.

Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas lents, après s’être incliné devant Irène et devant Nicolette, mais en évitant de saluer Jacques Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à la porte de la maison. Irène les écouta s’éloigner. Quand elle cessa d’entendre le bruit de leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant :

— Je n’oublierai jamais combien tu m’as été miséricordieuse ; tu m’as sauvée.

— Et toi, tu m’as perdue ! s’écria Nicolette farouche.

— Pardonne-moi, ma sœur !

— Que je te pardonne, quand me voilà obligée de me marier et d’épouser ton amant !

— Dois-je maintenant me jeter aux pieds de Jacques et lui faire l’aveu de ma faute ? A ce prix, tu recouvreras ta liberté.

Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras de sa sœur en murmurant :

— Tais-toi ; le voilà qui revient.

Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte absence, il avait retrouvé sa bonne humeur. D’une voix apaisée, presque caressante, il dit à Nicolette :

— Vous avez été étourdie et légère, petite sœur, et votre conduite pouvait avoir de graves conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches cependant, puisqu’il est convenu que vous allez devenir la femme de ce beau lieutenant. Le mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un sourire ironique sur les lèvres, qui se fût attendu à cela de la part d’une jeune fille qui prétendait, il y a trois jours encore, finir ses jours chez les Carmélites ? Vous nous avez joliment trompés.

Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles entrait dans son cœur comme une lame acérée, et lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.

— Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre enfant est anéantie.

— Nous reprendrons demain cet entretien, répondit Jacques. Bonsoir, ma chère ; tachez de dormir ; le sommeil vous apaisera.

Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors, un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de désespoir, elle s’écria :

— Seigneur, j’ai juré d’être à vous ; c’est à vous seul que je me suis donnée, à vous seul que je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je viole les vœux que j’ai prononcés ; ne m’abandonnez pas et ne permettez pas qu’on m’arrache à vos bras.

Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie dont la veille encore son âme était pleine, avait succédé un trouble douloureux. La terrible scène effacée par le sommeil se reconstituait dans son esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait la cruelle réalité un moment évanouie. Non, elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette effroyable aventure ; c’est bien elle qu’avait souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa chambre au milieu de la nuit ; c’est bien elle que l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement exposaient sans défense à une infâme accusation.

Qu’allait-elle devenir maintenant ? Comment échapper au gouffre creusé sous ses pas ? Résolue à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec horreur ? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène. Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois, un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il pour de si terribles coups ? S’il voulait qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre elle et le cloître un si redoutable obstacle ? C’est en vain qu’elle le lui demandait ; il ne répondait pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir offensé en essayant de scruter ses desseins, elle retombait découragée, brisée par les entraves imposées tout à coup à son essor vers Dieu.

Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa pensée la ramenait au souvenir de son confesseur, l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert son âme dans ses plus intimes replis ; c’est avec son appui qu’elle avait franchi successivement les diverses étapes par lesquelles elle tentait de s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en ce moment critique elle devait prendre. Elle se décida à aller le consulter sur-le-champ, bien qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle prévoyait.

Les yeux rougis par les larmes, exténuée de corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa toilette, et selon son habitude de tous les jours, s’agenouilla pour prier. Mais, hélas ! les paroles saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur était refroidie, dissipée par l’obsession qui le dominait. Obsession déchirante ! C’était la vision de son avenir transformé, substituée aux espérances longuement caressées. Pour toujours, le couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant divin dont elle avait souhaité passionnément de porter les douces chaînes, elle aurait un époux qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, déchaînait dans sa chair un frisson de répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres, accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait à Dieu.

IV

Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses rayons fouillaient les rues étroites, à travers les tentes grises tendues au devant des maisons ; ils coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles blanches et nues, les pavés étroits et pointus, arrosés dès l’aube ; ils tiédissaient peu à peu la brise qui montait de la mer le long du Rhône et soufflait sur la ville toute resplendissante dans la joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la nuit ; mais ce n’était pas encore cette lumière crue et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les choses et les êtres, au milieu des journées d’été, d’une chaleur de feu.

Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage amaigri une saisissante expression de douceur et de bonté, expression non trompeuse, qui révélait sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait contraint à renoncer aux périls et aux émotions des longs voyages.

Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs diocésains connaissaient trop bien son mérite et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances, ils avaient voulu lui faire accepter de hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités ecclésiastiques il préférait la modeste retraite qu’il s’était choisie ; il persistait à écarter les offres qui lui arrivaient fréquemment ; il s’efforçait de se faire chaque jour plus humble et plus obscur, comme s’il eût redouté la destinée que d’autres rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire indigne.

En apercevant Nicolette à cette heure matinale, il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement chez lui ; c’est au couvent qu’elle avait contracté l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit quelques pas au-devant d’elle.

— Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus quand vous en connaîtrez l’objet.

La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, le frémissement de sa voix, firent comprendre à l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une violente émotion.

— Ce que vous avez à me dire est-il donc si pressé ? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce modestement meublée qui lui servait à la fois de salon et de cabinet de travail.

— Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce n’est pas pour me confesser que je suis venue, c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve dans des circonstances délicates et douloureuses, si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais que les confidences que vous allez recevoir resteront à jamais enfermées dans votre cœur, et qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.

— Parlez vite, mon enfant ; vous m’effrayez un peu, je vous l’avoue.

Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée par le fardeau du secret qui allait s’échapper de sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert où les buis en bordure, chauffés par le soleil, répandaient leurs parfums ; lui debout, anxieux, se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette voulut parler, mais les mots fuyaient ses lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit à demi-voix :

— C’est donc bien grave ?

Elle fit un effort pour dominer sa défaillance passagère et tout à coup se mit à parler rapidement, le rouge au front, toute honteuse de ce qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir fini et ne voulant cependant rien oublier de ce qui pouvait permettre à son confident d’apprécier l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.

— Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. Que dois-je faire ?

L’abbé commença par garder le silence. Il s’était levé et marchait dans la pièce étroite, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur le perron, puis reprenant sa marche, et regardant tout ému mademoiselle Suarez.

— Puisque vous avez eu le courage d’un si généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au bout et d’achever votre œuvre.

— J’attendais cette réponse, gémit-elle.

— Je ne saurais vous tracer une autre conduite. Votre sœur a été coupable ; mais si Dieu vous a inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait un effroi salutaire et par un coup retentissant la ramenait à lui, il entendait se servir de vous pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober serait l’offenser.

— N’est-ce pas l’offenser davantage que de manquer aux promesses solennelles que je lui ai faites ? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle ; hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement de revêtir le saint habit des Carmélites.

— Ces promesses inspirées par votre piété n’ont été entendues que par Dieu ; elles lient votre conscience, mais non votre personne, et il sera aisé de vous en relever.

— Ainsi, mon père, vous me conseillez de me marier ?

— Je vous le conseille, et tout autre à ma place vous le conseillerait.

— Me voilà donc condamnée au malheur pour toute ma vie ! soupira Nicolette ; je suis innocente, cependant ; pourquoi la responsabilité du crime que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi ?

— N’interrogez pas le ciel, ma fille ; ce qui arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.

— Être obligée de me marier au moment où j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme qui m’est inconnu et que sa conduite me défend d’estimer, le sacrifice est cruel !

— Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous ait choisie pour faire peser sur votre front sa colère, vous devez vous en réjouir, et puisque vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui ; immolez-vous ! Tôt ou tard, sur cette terre ou dans son royaume, il vous dédommagera des souffrances que vous aurez endurées pour la gloire de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs, secouait la tête, sans trouver en soi la force de se résigner, l’abbé Cardenne ajouta : — Ce qu’il ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de votre vocation ? Qui sait si en choisissant la vie monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos forces ? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures doivent-elles se réfugier égoïstement dans le cloître ? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le monde ? Là aussi, vous pourrez faire votre salut, et en même temps que vous y travaillerez, travailler par la parole et par l’exemple au salut de ceux parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur d’avoir converti l’homme dont vous aurez accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui succéderont des heures plus clémentes. Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement exercé sans faiblesse et au devoir accompli avec vaillance.

L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était dit à elle-même durant les heures qui venaient de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce langage revêtait une autorité plus grande ; il berçait son mal, il la disposait à souffrir sans se plaindre. Elle se résignait aux changements survenus.

— C’en est donc fait ! s’écria-t-elle, quand il cessa de parler ; je ne serai pas religieuse ! Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Et vous, mon père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il me donne le courage de l’accomplir. A bientôt ; je vous reverrai.

Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux dont les accents venaient de lui montrer clairement son devoir. Une fois dehors, elle se dirigea vers une église qui se trouvait sur son chemin et entendit la messe. Elle pria longuement et ardemment. Sa ferveur était revenue. Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves, son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les appelait avec un enthousiasme de martyr.

Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions prises, elle avait hâte de les faire connaître à Jacques Malivert, et en même temps de se justifier, en lui expliquant la présence de M. de Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester exposée aux soupçons injurieux que les apparences laissaient peser sur elle. Elle entendait que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser de ne se marier que pour cacher une faute.

Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse portion de ses revenus. Une partie de la dot de sa femme avait été consacrée à créer une exploitation qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il se rendait dans les carrières pour s’assurer que les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire. C’est au milieu d’eux, en exerçant sa surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible durant la nuit.

En attendant son retour, Nicolette s’enferma chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur, ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil. Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement et à pardonner, son cœur conservait encore, en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle déplorait, un ressentiment légitime que le temps seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait pu avoir d’autre objet que les événements de la nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses larmes, contenue par la présence de son mari endormi à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller, pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser, d’implorer son pardon. A la même heure, Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la trouver.

En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son affection fraternelle l’emporta sur la prudence.

— Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé ma raison. La mort que j’ai vue de si près m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds. J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré dans mon cœur, et la résignation avec le calme. Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai ma faute…

— Et que m’importe ton expiation ! C’est affaire entre ta conscience et toi. Ton repentir ne me rendra pas le bonheur.

— Tu ne m’as donc pas comprise ? Jacques saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.

Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant sa sœur d’un mouvement où se confondaient son amour et sa colère non encore domptée, elle reprit :

— Je te défends de le détromper. Pour lui comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta vie est à ce prix.

— Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du tien, je n’en veux pas.

Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les mains dans celles de sa sœur, le regard fixé sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre ouverte, semblait y chercher l’apaisement. Ses traits peu à peu se détendaient ; l’attendrissement qui montait dans son cœur, au souvenir du passé durant lequel Irène lui avait prodigué sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait. Les paroles de son confesseur lui revenaient en mémoire.

— Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis dans ses mains ; il a disposé de moi ; je me soumets à sa volonté.

— Me pardonneras-tu jamais ? demanda Irène.

— Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras par la prière contre le sentiment criminel qui t’a faite faible devant lui.

— O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes yeux que tu me supposes capable de l’aimer encore, maintenant qu’il va t’appartenir ! Ne redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais même pas le sacrifice auquel tu as consenti, si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras ton mari. Et plus bas, elle ajouta : — J’ai été plus coupable que lui ; il est digne de toi.

— Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.

Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées qui se pressaient dans son cœur demeurèrent impénétrables.

V

Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père, général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de laquelle il tenait son nom ; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient ; ses chefs l’estimaient ; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être arrivée que pour un bien.

Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur, — elle ne croyait plus au bonheur, — mais une existence honorée, paisible, dont elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.

Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette. Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari, elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme, son généreux mensonge.

Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées. Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.

Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric ; avec un mari tel que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.

Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse accentuait sa physionomie énergique ; mais la douceur caressante des yeux tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la rougeur.

Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois, elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait belle ; et tout embarrassée du rôle qu’elle était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et d’une pudeur qui s’alarme.

Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui dit :

— Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans le jardin ? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger quelques paroles indispensables.

— Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main tremblante sur le bras de Frédéric.

Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches. Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale, les accompagna d’un long regard.

Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle, qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.

— Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée ; je voudrais plaider ma cause…

— C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni votre loyauté.

— Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez ?

— Pourquoi cette question, monsieur ?

— Pourquoi ? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires ! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous regrettez votre héroïque décision…

— Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot ? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur ? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et pressant.

— C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.

— Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui, je ne regrette rien.

Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant :

— Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.

— Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.

— Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde, l’effort sera facile.

— Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les Carmélites ; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.

— Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer ?

— Cela, je ne saurais vous le défendre ; mais nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance : — Il est même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès aujourd’hui.

— Laquelle ? D’avance je l’accepte.

— Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté perpétuelle ; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura déliée.

— Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.

— Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur rigueur, mes devoirs de chrétienne ?

— Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.

— Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres ?

— Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas ! je dois vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est malheureusement aisé d’oublier le catéchisme ; mais vous pouvez être assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta : — Je consentirai volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.

— Oh ! monsieur ! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.

La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.

— Vous ai-je offensé ? demanda-t-il suppliant.

Elle secoua la tête.

— Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre salut.

Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival ! Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux ? Un mot qu’elle prononça le ramena à des préoccupations moins souriantes.

— Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle ; j’estime qu’il est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées ; mais elles me laissent sans crainte pour l’avenir.

— Devrons-nous ne plus voir madame Malivert ? demanda-t-il comme un homme dont la résolution est prise.

— Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.

— Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.

Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon, où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les soins de Jacques Malivert.

Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour ; elle en avait peur ; elle se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.

En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de manière à être entendue :

— Êtes-vous d’accord, ma chérie ?

— D’accord sur tous les points.

— Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.

— Alors, tout est dit, reprit Irène.

— Tout est dit ; nous nous marions dans un mois.

Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme ; elle sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille :

— Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit, nous partons ensemble…

Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et répondit :

— Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.

Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile ; mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse ; il se flattait de l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux n’était pas invincible.

Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté ; que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de l’horreur.

Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations. Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer à celui des autres.

Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques jours.

Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée ; sur les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la noce. Il est dix heures ; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches, deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.

Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un large passage pour le cortége ; dans ce passage, se promène, important et fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade ; dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.

Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux, couvre celui du dedans. La noce arrive ; la foule groupée aux portes l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale ; le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.

Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour divin.

Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire :

— Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent ?

— Oui, répond-elle, d’une voix expirante.

Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure de la torture que subit son cœur.

VI

Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait depuis plusieurs heures. Montant lentement dans la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient le ciel, dentelaient de teintes roses les montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles coule le Rhône.

Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait pris place avec Frédéric, le front appuyé à la vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil fuyait obstinément, laissait errer ses regards à travers le paysage. Sur la plus grande partie du parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde des eaux, sous le clair de lune, descendait entre les berges, argentée et miroitante, balafrée dans sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait la nuit.

La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses yeux. De temps en temps, elle les tournait vers Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, il dormait. Au départ de Tarascon, au début de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un sourire. Mais, toute vibrante des émotions de cette journée de noces ; douloureusement impressionnée par la tristesse des derniers moments passés avec Irène ; défiante encore, quoiqu’elle se fût départie de sa sévérité en le connaissant mieux, contre ce mari qui représentait toujours pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli ses avances, que, rebuté presque aussitôt et fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé pour dormir, en l’engageant à en faire autant.

Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie, elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible dans son sommeil comme un enfant.

— Il est donc sans remords ? se demandait-elle en pensant aux événements qui avaient précédé le mariage. A cette question qui s’imposait, sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire à l’autel, Frédéric s’était confessé. — En descendant dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée par le prêtre y a porté la paix. Il est en état de grâce ; voilà pourquoi il est calme.

Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. Son fin profil se dessinait sur l’ombre ; la moustache coupait la rectitude des lignes sans en altérer la pureté ; le corps abandonné révélait, même en cet état, la vigueur des membres et la grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. Elles activaient la circulation de son sang, embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface de sa chair et interrogé malgré elle le mystère qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, irritée, elle ramenait son regard au paysage pour y chercher l’apaisement, en même temps qu’une prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.

Au petit jour, Frédéric s’éveilla.

— Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en se redressant.

— Vous dormez depuis onze heures, reprit doucement Nicolette sans se retourner.

— Et vous ?

— Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes et l’eau.

— Il fallait m’appeler, mon amie ; je vous aurais tenu compagnie.

Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse expression de cette phrase où pour la première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. La moustache de Frédéric venait d’effleurer son cou ; elle avait senti à la racine des cheveux le contact des lèvres toutes chaudes.

— Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant dans l’angle du wagon.

— Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur ; c’est bien peu de chose, cela, le moindre de mes droits… ne vous offensez pas… N’ai-je pas été docile jusqu’ici ?

— Il faut l’être toujours.

Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, obligée de reconnaître que le mari tenait toutes les promesses du prétendu, pénétrée de gratitude pour la timidité dont en ce moment même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage. Il ne répondit pas. Mais comme il se mettait debout lestement pour replier le lit sur lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait railleusement :

— Singulière nuit de noces !

Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en tira un peigne qu’en un tour de main, il passa dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu d’osier, et dans une petite timbale d’argent, versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en disant :

— Prenez ceci ; il faut se mettre en état de résister aux malsaines influences des brouillards du matin. Elle refusa d’un geste. — Je vous en prie, supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance du médecin.

Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être succédait au malaise qu’elle subissait tout à l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. Mais, avant, il dit gaiement :

— Vous savez que je vais connaître votre pensée.

— Oh ! cela, je vous en défie, par exemple, répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.

— Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement, elle a songé aux Carmélites qui abandonnent en ce moment leur dure couchette, brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle, où elles vont chanter les louanges du Seigneur. N’est-ce point cela ? C’était vrai : elle l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant auprès d’elle, il continuait : — Évitez ces rapprochements, Nicolette ; épargnez-vous les regrets. Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me considérerai comme un criminel ; je croirai que vous refusez obstinément d’être heureuse près de moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant d’avoir fait votre malheur.

L’accent de cette supplication remua Nicolette. La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait vers Frédéric eut raison de ses résolutions, soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât à céder maintenant pour être en état de mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa main dans la main tendue vers elle, et dit :

— Ne m’en veuillez pas, mon ami ; votre délicatesse aura raison des regrets qu’involontairement je vous laisse surprendre, et si je ne puis être jamais pour vous une femme assez oublieuse de ses vœux passés pour répondre, comme vous le voudriez, à votre amour, vous trouverez en moi une compagne dévouée et reconnaissante.

Était-ce un encouragement ? Frédéric le comprit ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et l’embrassa, en murmurant :

— Ma chère femme !

Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne protesta pas. Mais elle resta comme écrasée. Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient pas encore dissipés.

Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, sans quitter la gare. Ils voulaient arriver à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale, rassurée maintenant, comprenant qu’elle n’avait rien à redouter de son mari, respira plus librement. Le train se mit en marche pour gagner le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la fleur de grâce en germe dans la jeune fille.

Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence, mais en réalité heureuse de se sentir déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, d’une incomparable suavité, comme si elle eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière, Elle subissait, à son insu, le charme de Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé, l’amour humain se substituait à l’amour divin. Singulière métamorphose, résultat d’une nuit d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour se jeter à ses pieds.

Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un contre l’autre, silencieux. Mais comme le train s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous l’étreinte caressante qui la dominait, monter un flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement. Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer ; et même, comme s’il eût voulu se faire pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité. Au sortir du tunnel, il ne parut occupé que de montrer à sa femme le site sauvage dont ils traversaient les profondeurs entre des montagnes escarpées.

L’entretien commencé se continua, durant tout le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile et chaude. Il avait voyagé ; les grandes excursions scientifiques formaient le principal objet des études auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt ; elle l’écoutait, charmée, heureuse de se convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux, à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus tout de la docilité dont il faisait preuve. C’est par cette docilité que Frédéric trouvait le chemin de son cœur. Elle en était attendrie, agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.

La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, et au delà de ce pont s’engagea sur une route déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle savait déjà que le château de Varimpré, situé sur la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect grandiose et mélancolique, était une antique construction, à physionomie féodale. C’est là, dans son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons, venait passer ses vacances. Ces lieux dont il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis de souvenirs. Durant le voyage, il en avait entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger avec elle, afin qu’elle partageât les émotions du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la route, dans cette maison qui serait un jour sa maison, et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines, afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire près de ses enfants, bouleversée par l’émotion, au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait comme un devoir et ce qu’elle devinait être l’amour.

VII

Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre des rideaux de couleur claire ; suspendue au plafond, une veilleuse ; dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse ; un nid adorable pour l’amour.

— C’est notre appartement, dit Frédéric.

— Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement venait d’y monter.

Frédéric sourit et reprit :

— Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite ? Elle garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta : — Vous êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de fer. — C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.

Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.

— Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.

— Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de ce cabinet un verrou. — Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il ; votre volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte… et si elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir que de vous.

— Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle ; mais rappelez-vous…

— Plus un mot, s’écria-t-il ; je n’oublie pas… Allons souper.

Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte, confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas prendre cependant ; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux de le goûter sans faire couler des larmes.

Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement ; et comme elle restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant :

— Bonne nuit, ma chère femme ; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez pas.

Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit ; puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations nouvelles l’agitaient.

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