ÉROTIKA BIBLION
Reading edition
AVIS DES ÉDITEURS
Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec, on en devinera aisément la raison.
Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de l’accueil favorable qu’il recevra du public.
Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution typographique autant de correction et de goût que dans ce volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à paroître.
N. B.—La présente édition de l’Erotika Biblion est la reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la suite de l’Erotika Biblion. L’Avis des éditeurs a paru en tête de la première édition.
ANAGOGIE
On sait15 que parmi les découvertes innombrables des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on y touche.
Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense travail.
D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la toile tendue.
Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie16.
C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace17; où Habacuc, transporté par les cheveux18, portoit à cinq cents lieues le dîner à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis se faisoient des prépuces19; où des anus d’or guérissoient les hémorrhoïdes20... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de l’occasion.
Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.
Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus éloignées qui forment notre système21, mais on ne le déposa pas dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges; des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible, intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne étoit le théâtre.
La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et utiles. Curieux en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même; utiles, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact, d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur la terre, depuis une infinité de siècles.
Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les trois quarts de la distance de la lune à la terre.
Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit toujours ce globe du même côté.
La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension, que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.
Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant, ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît plan à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre: on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans le lointain à des distances énormes toujours en se menuisant; au point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air, devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre, c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit sur la terre et les avoit bien jugés.
Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu’on soupçonnoit les plus voisines.
Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.
Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles.
Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au moins les Abbandonati de Bologne, les Resvegliati de Gênes, les Addormentati de Gubio, les Disingannuti de Venise, les Acagiati de Rimini, les Furfurati de Florence, les Lunatici de Naples, les Caliginosi d’Ancône, les Insipidi de Pérouse, les Mélancholici de Rome, les Extravaganti de Candie, les Ebrii de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste, musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre définition du miroir que celle-ci: «C’est une machine par laquelle les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes.» Voyez combien cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent très-subtile et même surprenante22, est cependant absurde. Je ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères, qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes sont peuple, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus singulières.
Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de l’éclair.
La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun genre de certitude.
Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux affinités chimiques, elles s’enlaçoient dans les émanations d’un autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des Innamorati a traduit par le mot électrique, quoique les phénomènes de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par l’air à des distances très considérables, par la même voie que se transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun individu.
Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer; et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque aussi bien le mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi.
L’ANÉLYTROÏDE
La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.
La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fut intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté, et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se mettre à sa portée.
Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.
Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1o les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la terre.
2o L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les nuages.
De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom d’errantes. C’est sans doute par cette raison qu’il n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la création. Tout y est représenté relativement à l’homme vulgaire, auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature, et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême, en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles incompréhensibles de la nature, qui, opérées à tout instant, exposées en tout temps et pour tous les temps à sa contemplation, doivent rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature, avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I), ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître, savoir, approfondir, que dans les siècles à venir. Du moment où vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période d’efforts et de recherches.
L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:
«Dieu créa l’homme à son image, il les créa mâle et femelle.»
Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne; car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et multipliez-vous; remplissez la terre.»
Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé: animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des animaux est son nom véritable.»23
«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les bêtes, etc.»24
Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce septième jour du repos, etc.
On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y ajouter un nouveau degré de splendeur.
Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon six espaces de temps, six intervalles de durée? Ces espaces de temps indiqués par le nom de jours, faute d’autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été créé. Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique clairement en les comptant du soir au matin; au lieu que les jours solaires se comptent et doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de tems. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme n’ayant été produite qu’à la fin du septième, Adam a pu procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux époques.
Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint voulut déclarer la guerre aux dieux.—Jupiter, irrité, les voulut détruire.—Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle; mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.
C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la Genèse: Croissez et multipliez.
Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés les Turlupins en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin, comme on voit.
Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage25.
Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: an imperforata mulier possit concipere? «Si une fille imperforée peut se marier?»
On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative; l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des fonctions de notre existence.
Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions assis sur un siège de marbre, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit toujours ses pieds en l’air26, Sanchez a défendu ses confrères avec une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible. Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et permis l’usage de la parte-poste dans le sens des pères Cucufe et Tournemine.
En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux et malin chirurgien recourût" aux casuites à la Sorbonne; alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.
Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies, jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le Créateur a mise en elles.
L’ISCHA
Marie Schurmann a proposé ce problême: L’étude des lettres convient-elle à une femme?
Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et diminuent le danger des occasions.
L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux énormes in-4o du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit en prose27. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.
Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des femmes se soient établis sur le prétendu rapport de l’excellence de l’homme sur la femme. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.
Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: La femme meilleure que l’homme. Mais il est si naturel, quand on considere le prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création. C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être, que je veux considérer la femme.
Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint, ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. Faisons l’homme, dit-il. Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel: Faisons. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que lorsqu’il s’agit de l’homme.
Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature, et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et nomma toutes choses.
Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre sublime de la création.
Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être, revient à virago28, que le François ne peut pas traduire, que le mot femme n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée de puissance de l’homme. Car vir signifie homme, et ago j’agis. Autrefois on disoit vira29, et non virago. Mais les Septante ont prétendu que par le mot vira le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, ils ont ajouté ago30.
Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.
Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car c’est là ce que veulent dire Dynamis, Tyché, Eros et Ananché, ce n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est rarement d’accord avec la raison.
Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme, il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de femme et de sœur montre assez sa toute-puissance: celle qui donne les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie, l’Afrique, les peuples barbares31 comme les policés, l’honorèrent et la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux, assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.
Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du monde fut partagé entre les deux sexes32. Un écrivain illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi inexplicable qu’incompréhensible.
Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge Sainte, il fut transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.
Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, rouats touach, qui en hébreu veut dire esprit, est féminin, et ceux qui furent de ce sentiment s’appelèrent les Eliésaïtes.
Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit, comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. (I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection bien honorable à leur sexe.
Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce, concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien nous en sommes loin encore!
LA TROPOÏDE
La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se rapproche du beau siècle des patriarches.
Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes; mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la suite de cet article.
On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de mœurs est bien vague et demanderoit une définition.
Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: mes maux ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir: et que pour s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de toutes parts pour étouffer ses murmures.
Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus l’esprit public a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.
J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.
Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.
Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables33.
On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot lévitique vient de Lévi, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte, des vœux, etc.
J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout de l’oreille34, on ne pourroit guère s’empêcher de se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.
Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un garçon35. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.
Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres36; ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.
Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit main-forte à son père37: nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité38.
Un grand-père habitoit avec sa petite-fille39. Ce qui n’étoit pas très-anacréontique.
On couchoit avec sa tante40, avec sa bru41, avec sa belle-sœur42, ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de sa propre fille43.
Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch44, puis on trouva que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.
Les hommes se servoient de femmes entr’eux45 comme les pages du régent.
Ils usoient de toutes les bêtes46 et le beau sexe se faisoit servir par les ânes, les mulets, etc.47. Ce qui étoit d’autant plus mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez48.
On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu; il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se passe de nos jours.
Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.
On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la coutume, de s’en tenir là.
S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu49, que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi décentes.
S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit la déesse Virginiensis. Le dieu Subigus soumettoit la fille aux transports du mari. La déesse Préma la contenoit sous lui pour empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la déesse Pertunda, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a pas besoin.
Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultère et fait le péché comme Dieu le commande; parce que, dit Filliutius, de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs... O qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!
LE THALABA
Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.
Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.
Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards deviennent continens, mais rarement chastes.
Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes; la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1o sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens, 2o sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa femme comme si l’on n’en avoit point50. Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.
Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient les auteurs de cette doctrine51 lui sacrifierent cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la chasteté même.
Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour pour une maîtresse52 dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle montrée plus sévere contre l’onanisme?
On sait d’où vient ce mot onanisme: Onan dans l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre53; mais ses raisons pouvoient être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le premier; d’où il fut appelé Pharès54.
Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille55. Mais revenons.
On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de grands et antiques exemples.
Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.
Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence56. Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence retenue.
Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la disperdition de la vie excessive.
Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence, épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et ne peuvent jamais remplacer.
Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement, devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.
Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.
En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.
Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.
On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances qu’offre ce genre de volupté.
Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.
Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales; et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.
Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:
Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est57. La nature elle-même et t’arrête et te crie: Ce que répand ta main eût mérité la vie.
Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans les choses qui doivent être décidées par la raison.
Le principe général et peut-être unique de morale, est que mal est ce qui nuit. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un beaucoup plus grand mal que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: vous n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse; car Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit.
L’ANANDRINE
Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.
Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges58, qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.
On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient; chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de faim.
Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.
Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange, quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont travaillé avec succès Mercerus et Quinquebze, lecteurs du roi en hébreu.
On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de Louis Leroi.
Au premier âge que le monde vivoit, D’herbe, de gland, trois sortes y avoit D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant, Et l’autre double étoit; s’entretenant Ensemblement tant mâle que femelle. Il faut penser que la façon fut belle; Car le grand Dieu qui vivre les faisoit, Faits les avoit, et bien s’y connoissoit. De quatre bras, quatre pieds et deux têtes, Etoient formées ces raisonnables bêtes; Le reste vaut mieux pensée que dite, Et se verroit plutôt peinte qu’écrite. Chacun étoit de son corps tant aise, Qu’en se retournant il se trouvoit baisé; En étendant ses bras on l’embrassoit; Voulant penser on le contrepensoit. En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir, En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir. Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent, Que quand et lui ses passe-tems ne fussent. Si de son bien lui plairoit mal user, Facile étoit envers soi s’excuser. De lui n’étoit fait ni rapport ni compte, Ne connoissoit honnesteté ni honte. Si de son cœur sortoient simples désirs, Il y entroit tant de doubles plaisirs; Qu’en y pensant chacun est incité A maintenir que la félicité Fut de tel temps, et le siecle doré.
Antoinette Bourignon, dans sa préface du Nouveau ciel, adopte aussi ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec tant de douleurs.
Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans le couvent ces vers à son sujet:
J’ai vu vif, sans fantôme, Un jeune moine avoir Membre de femme et d’homme, Et enfant concevoir. Par lui seul en lui-même, Engendrer, enfanter, Comme font autres femmes, Sans outils emprunter.
Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.»
Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes. C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique l’étymologie du nom59. Or Vénus étoit la beauté par excellence. Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite, tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à l’autre: J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs; à quoi celle-ci répond: Tu es donc hermaphrodite60? S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines61. On a peine à croire ce qu’on lit dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes62. Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et Sénèque les accable d’une effroyable imprécation63.
Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux qu’on appeloient gymnopédies, où les jeunes filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent: le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour, comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de l’amour!
Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies les plus belles personnes de la Grece64, qui lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui inspiroit ainsi65!
Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre l’épithete de muscula; c’est dire en françois, femme hommesse.
Il paroît que le collège des Vestales peut être regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde du palladium, dépôt et entretien du feu sacré66, symbole de la conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu Fascinus, représenté sous la forme du Thallum Égyptien, il y avoit des cérémonies singulières, observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la virginité!
On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui67, l’enomide et la callyptze. L’énomide serroit étroitement le corps et laissoit les épaules découvertes. Quant à la callyptze on ne la connoît que par son nom, comme la crocote, la lobbe tarentine, l’anobolé, l’encyclion, la cécriphale et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire; l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur ondoyante particuliere.
Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer; autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général, la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles, c’est qu’ils étoient des bêtes, disoit un mot bien plus philosophique qu’elle ne pensoit.
Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles; ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles anecdotes.
M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré; le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins, que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades aériennes qui s’amusent sous ses yeux.
Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.
Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit par un François du quartier de Péra68.
Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette?69... Mais les Turcs ne sont pas galans.
Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer. Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont la nature est susceptible!
L’AKROPODIE
La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par le concours de deux individus semblables par les traits les plus généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même temps ce qui plaît.
Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits, secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle, impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature. Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos efforts hâtent sa marche.