Le Degré des Ages du Plaisir
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Tableau de Paris
A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d’or roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A. le duc d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. Les riches prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres tartufes se faisaient un mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions, renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient pas moins à vil prix à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai, était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu’il était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on nomme aristocratie prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d’hommes que la politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts. Telle était la capitale lorsque j’y arrivai.
Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais pas encore cette espèce que l’on nomme raccrocheuse, et qui, le soir, dépouillées jusqu’à la ceinture, provoquent les passants en étalant aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des velléités; à leur air agaçant, je sentais que j’étais né pour le libertinage.
J’avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m’occupai que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à me proposer l’accomplissement de ce que je désirais avec tant d’ardeur, et me conduisirent au bordel.
Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces prostituées messalines, mais bientôt ma honte s’évanouit et le plaisir l’emporta. J’y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup mieux que je ne l’avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité, et je recevais ces leçons avec volupté.
La Patronne
Une des filles d’amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre au Palais-Royal et me proposa de l’accompagner; je ne rebutai pas sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles salariées par les libertins nationaux recueillaient l’argent des débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur offrande.
Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier soupir de ma vie, avait, ainsi que la bien-aimée de mon cœur, le nom de Constance. Après avoir payé, suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en relief le portrait de Mademoiselle d’Orléans actuelle. Je reculai de surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le portrait de cette princesse figurait dans un bordel.
«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus ardente sectatrice de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde, elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide enseigna au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans les classes des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets. Le fait est si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu as donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et tout réjouissant du souverain plaisir, t’apprendre à faire des tours de force.» Je conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me réservait à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, et je ne tardai pas à en faire l’épreuve.
LES TROIS MÉTAMORPHOSES
Conte en vers et en prose pour servir de supplément au Degré des Ages PAR LE MÊME AUTEUR Bagatelle à l’ordre des temps.
Je veux chanter dans ce conte gaillard Du plus affreux trio toute la turpitude, Et sans choisir mes portraits au hasard, Les peindre au naturel, en faire mon étude; Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis. Dans ces sérails charmants du centre de Paris, Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse! Dans ce moment je te prends pour plastron; Et si ton art charmant à ma voix se refuse, Je t’appréhende et te saisis au c...
Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour vous, renfermés dans la classe des citoyens qui ne s’occupent qu’à méditer les prodiges étonnants de notre révolution française; vous n’accordez plus d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et maintes provocations lascives et libertines, veulent s’assurer de vos sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces.
Mais c’est à vous que je m’adresse, Charmants roués, grands libertins, Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse Au jeu plaisant d’une tendre catin? A ces transports d’un prélat d’Église, Aux faits galants d’un trop épais robin, Je ne le puis consultant ma franchise Tout y joignant l’anspessade Jobin.
Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des houris, que l’un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles croyants.
A ce tableau joindre mon militaire, Qui, toujours leste, alerte et bien fringant, Baisant partout et sans donner d’argent, Du doux plaisir faisait sa seule affaire. Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille, Qui, dans ce lieu, pour un petit écu, Visitait le v...n d’une agréable fille, En se nommant le magistrat cocu.
Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se rendirent dans un temple devenu l’un des mieux famés de Paris en même temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s’y trouvaient rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient satisfaits, depuis ceux de l’évêque mitré jusqu’à ceux de l’indigent et brave sans-culotte.
Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse, Belle Desglands147, qu’une rage amoureuse Amena ce trio guidé par le plaisir Et dont un joli cul enchaînait le désir. A leur accoutrement, qui les aurait Pris d’abord, l’un pour Machault, Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant Aumônier du diable, moi seul sans Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel, De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel. L’autre était Montesquiou, bien mince général, Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal, Et le tiers un rabat de chicane encroûtée, Tourment de la vertu souvent persécutée, C’était Janson, ce conseiller fameux, L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux, Qui, du lâche produit de ses fortes épices, Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses; Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes Personnages; voyons comment ils se tireront Maintenant de leur équipée scandaleuse, Et comment ces trois gueux de crimes revêtus Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.
Machault, Montesquiou et Janson furent donc chez la Desglands demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses messieurs.
Janson parla procès et Montesquiou combats, Mais pour bien terminer tous ces affreux débats, L’hypocrite Machault obtient la préférence; On sait que d’un prélat c’est la prééminence.
Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l’Eglise! au moment que le ci-devant évêque d’Amiens s’apprêtait à engainer son mou et flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:
Je salue maintenant votre sage Éminence; En très bonne putain j’offre ma révérence. Ginville présenta son énorme v...n A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin, De nos républicains n’embrassa point l’injure Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.
Montesquiou resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux personnages à quia; que devint le troisième? C’est Janson que je vous mets en scène:
Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement, Et prends sur moi les frais de cet évènement. Si sur cet exposé un lâche peuple glose, J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.
Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la Desglands; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y ont.....; un magistrat a couronné l’œuvre. Comment réparer cet outrage, consommé pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse s’agite, le ciel du lit s’écroule:
Et le bidet casse en plus de mille éclats, Faire taire le robin et le dieu des combats. Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse, Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse, Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel, Bénir une putain, fût-ce même au bordel.
Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité; elle fixe un œil de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s’écrie-t-elle dans l’excès de sa rage, atome décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il est temps que ma vengeance éclate:
Tous trois, rebut affreux des sinistres destins, Vous êtes dédaignés par de viles putains. Je saurai me venger de cet affront infâme, Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme; Il est temps que l’amour vous donne une leçon, A la lubricité, reconnaissez mon c...
A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la lubricité continua:
Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là, Je vais me préparer à toute ma vengeance Sans que le moindre mot serve à votre défense. D’une tête de chien maintenant bien parés, De tous vos partisans vous serez exécrés, Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs, Lâches profanateurs, vous serez revêtus.
O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une, et les plus laids museaux remplacèrent les visages de Machault, de Montesquiou et de Janson. Je m’écriai alors:
Ecce homines.
Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution; mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira à l’amateur: Tels sont nos traits fidèles.