Hic et Hec
Reading edition
Les Chevaux neufs
Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l’or avec profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux un peu de gaucherie financière, et semait l’or sans grâce. Un jour il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée de velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les panneaux étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne tarirent pas sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s’attendait pas à cette nouvelle dépense, en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s’il était raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et trois quarts d’heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l’ouvrage d’un moment. Ve..., d’un air indifférent, demanda ce qu’il les voulait vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute l’emphase d’un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de retour.
VE.....
Deux mille francs! Vous moquez-vous?
JAVARD
A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur, je n’ai qu’un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle.
VE.....
Vous n’en voulez pas douze cents francs?
JAVARD
J’y perdrais plus de trente louis.
VE.....
Vous n’en voulez rien rabattre?
JAVARD
Je ne puis pas, en conscience.
VE.....
La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.
AD.....
Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie!
VE.....
Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez avec vos caprices.
Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa canne et son chapeau.
AD.....
Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. Il me donne une voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants... Quel dommage!
JAVARD
Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse tirer l’oreille pour deux malheureux mille francs, quand il s’agit d’obliger une si belle personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...
AD.....
Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand ils nous désirent.
JAVARD
Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette nuit seulement comme monsieur de Ve...
AD....., souriant
Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.
JAVARD
Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon âme.
AD.....
Vous plaisantez...
JAVARD
Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie.
AD.....
Quoi, tout de bon?
JAVARD
D’honneur.
AD.....
Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.
JAVARD
Vous me tentez bien davantage.
AD.....
Si j’allais accepter...
JAVARD
Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m’en accorderiez quelque autre.
AD.....
Vous croyez... Eh bien?
JAVARD
Eh bien?...
AD.....
Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon écurie.
Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un gaillard de bonne mine, l’épaule large, l’œil vif, le teint brun et taillé en payeur d’arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses chevaux. Ad... avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas fin et délicat, arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve... ne l’avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s’y livra avec ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand matin, courut chez Ve... et s’y fit introduire.
JAVARD
Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m’a pas été possible de la refuser.
VE.....
J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la sottise de vous payer deux mille francs.
JAVARD
Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.
VE.....
Et quels arrangements? s’il vous plaît.
JAVARD
Elle a un anneau dont je me suis accommodé.
VE.....
Sa bague?
JAVARD
Oui, elle me convient fort...
VE.....
Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, vous ne faites pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille livres; je vais vous les payer, mais qu’il ne soit plus question de l’anneau.
JAVARD
Mais, monsieur, le marché est fait...
VE.....
Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre quittance, voilà votre argent.
JAVARD
Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.
Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d’avoir si bien vendu ses chevaux et d’avoir passé gratis une si bonne nuit. Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle dort, qu’elle a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu’il a de quoi guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit.
AD.....
Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir désobligée comme vous avez fait hier?
VE.....
Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.
AD.....
Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.
VE.....
Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela; garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te laisser ta bague.
Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée.
La Vieille Sara
Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant.
—Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille Sara.—Je ne la connais point, dit l’évêque.—Oh! que si, monseigneur, elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse marchande de plaisir!—Elle vend du croquet?—Non, mais c’est la plus adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle forme avec le même soin.—Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin roux et le nez un peu bourgeonné.—Précisément, et sûrement vous avez été plus d’une fois son neveu.—Je n’en disconviens pas; que lui est-il donc arrivé?—Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.—La nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas pour Sara.—Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux me procurât d’aussi rares talents.
La Belle Adèle
Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au château146.
—J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir le lendemain les prendre à son lever.—Vous êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon désavantage.—Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans l’heureux désordre du matin.—Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse à Marton, sa suivante, pour être introduit.—Madame, me dit-elle, n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est encore couchée.—Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine, quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.—Elle s’en flattait aussi.—Et il faut que je me retire...—Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez bas, de peur d’ébranler sa tête.
Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire, avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le respect (j’étais novice encore).—Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où je me trouve.—Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse que vos charmes sont sûrs d’inspirer.—Vous me flattez, voyez comme j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la preuve, et je dérobai un baiser.—Finissez donc, monsieur, n’abusez pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.—Si quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment, elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien étrange.—Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes, si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre quelques libertés.—Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous... Laissez-moi donc, je sens bien votre main.—Oh! l’heureuse migraine! qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.—Ah! quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne fit plus de résistance que pour la forme.
Aurore
Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait qu’on devait fixer aux exploits amoureux.—Je ne puis les assigner avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour les reculer.—Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand effort que vous ayez fait?—C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde; je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué; aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir de la vieille Sara.—La grosse marchande de plaisir? dit Valbouillant.—Précisément.
Le Chien après les Moines
... Chacun se plaint, et c’est avec raison, Que vous allez de maison en maison Non pas pour exhorter à la gloire éternelle, Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux Où brille tout l’éclat de vos célestes feux; Si par hasard un minois agréable S’offre à vos yeux sous un aspect aimable, Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas, Pour conquêter tant de brillants appas? D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse; Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel Et le détachement de tout bien temporel. En peu de temps, la jeune et tendre Élise Auprès de vous se familiarise. Parler toujours du ciel, l’insipide propos! A l’esprit il faut bien donner quelque repos. Après le ciel advient la bagatelle, Conte du jour, histoire ou bien nouvelles; Satan, la chair, sont un peu plus parlans, Et l’on en vient à des discours galans: On fait jouer un coup d’œil, un sourire, En silence on exprime un mutuel martyre: On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux, On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux. Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme, Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome; Que m’importe après tout? il paraît très charmant. Fin matois, vous savez bien connaître l’instant Et monter le cadran sur cette heure fatale Où Florinde perdit sa vertu de vestale. Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin; De sage qu’elle était, elle devint catin. Une famille en pleurs gémit et se désole; Et tandis qu’en secret le plaisir vous console, Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on, De tous les bruits publics et du mauvais renom. Élise cependant met son poupon au monde, Tout prêt à recevoir la formule de l’onde; Ses larmes et ses cris marquent son repentir. Après la rose vient l’épine du plaisir. Parens, amis, voisins et toute la sequelle Sont bientôt informés de la triste nouvelle; On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas: Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas? Élise paraissait accomplie de sagesse Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse; Assidue à l’église, aux offices divins, Elle portait au ciel des regards si bénins! Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure Capable à l’engager à ce fait de nature. Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter? Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner. Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée, Chez elle allait souvent passer une soirée. Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard Qui son futur mari d’avance a fait cornard. Ne vous y frottez pas; car une robe noire En sait souvent plus long que son simple grimoire...