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L'illustre comédien, ou Le martyre de Sainct Genest

ACTE PREMIER.

Reading edition

SCENE PREMIERE.

Diocletian. Aquillin. Rutile. & deux Gardes.

AQUILLIN.

Ta puissance, Cesar, est en fin sans seconde. Rome en te couronnant te soubsmet tout le monde, Et rend en mesme temps ton sort si glorieux, Que tu ne connois plus de Rivaux que les Dieux: Comme eux tu peux tout perdre, & comme eux tout absoudre, Tes aigles icy bas sont armez d'une foudre, Qu'au gré de tes desirs tu peux mettre en tes mains, Et comme Jupiter en punit les humains: Vous commandez tous deux avec mesme advantage, S'il regne dans le Ciel, la terre est ton partage, Et si cent deitez en reverent les loix, Tu voids quand il te plaist à tes pieds mille Roys, Dont le pouvoir defere à ta grandeur supréme, Et se change en respect devant ton diadesme, Les perses sont deffaits, Carinus est soubsmis, Horsmis quelques Chrestiens tu n'as plus d'ennemis, Et cette secte impie alors qu'elle conspire, Ne s'attaque qu'aux Dieux & non à ton Empire.

DIOCLETIAN.

C'est en vain Aquillin que tu penses flatter, Un mal que cet Empire a lieu de redouter, Puis qu'en choquant les Dieux protecteurs des couronnes, Il sappe de l'Estat les plus fermes colonnes: Je suis grand, il est vray, tout flechit soubs mes loix, Et parmy mes sujets je puis compter des Roys, Mais si dans Rome mesme une secte me brave, C'est paroistre Empereur, & souffrir en esclave; C'est tenant asservy le reste des humains, Au milieu de ma Cour avoir des souverains. Leur projet me dis-tu ne tend pas à l'Empire, Ils n'en veulent qu'aux Dieux, quel mal peut estre pire? Et pourquoy penses-tu que ces audacieux, Considerent les Roys s'ils mesprisent les Dieux? Non, non, ce mal est grand dez qu'il commence à naistre Il le faut estouffer pour l'empescher de croistre, Et venger par l'effect de nos justes arrests De la Terre & des Cieux les communs interests.

RUTILE.

Suspends un peu, Seigneur, un decret si severe, Donne quelque relache à ta juste colere, Espargne Rome enfin, & par d'autres moyens Au respect de tes loix range ses citoyens: Tes boureaux ont sur eux assez fait de carnages Les gesnes ont assez exercé leurs courages, Et jusqu'icy tes yeux (equitable Empereur) N'ont desja que trop veu de spectacles d'horreur: Ce n'est pas que je sois du party des rebelles, J'ay trop d'aversion pour les sectes nouvelles, Comme toy je condamne, & je hay les Chrestiens, Tes desirs sont mes voeux & mes dieux sont les tiens, Mais comme les erreurs de cette troupe infame Sont enfin des deffaux qui s'attachent à l'ame, Je treuve que l'on fait d'inutiles efforts Pour guerir les esprits d'en affliger les corps, Cette superieure & plus noble partie Par des effets si bas n'est point assujettie Elle brave ses fers, & rit de sa prison, Pour suivre seulement les loix de la raison: Elle seule la dompte, elle seule est sa Reine, Et sur elle, elle seule agit en souveraine; Pour ranger les Chrestiens aux termes du devoir Une fois, ô Cesar, sers toy de son pouvoir: Faits agir la raison, laisse agir les exemples, Tasche par la douceur de les mener aux Temples, Et sans plus les forcer, donne leur le loisir, D'examiner un peu ce qu'ils doivent choisir. L'aspect de tes boureaux rend leur ame interdite, Le fer les effarouche, & le sang les irrite, Au lieu que ta bonté peut remettre leurs sens Et faire offrir aux Dieux des voeux & de l'encens.

DIOCLETIAN.

Rutile, ton conseil promet de belles choses: Mais fais voir les effets de ce que tu proposes, Et puis que les tourmens ont si peu reussy, Tente ce beau moyen dont tu parles icy, Je commets à tes soings cette affaire importante, Ton esprit est adroit, & ta langue eloquente, Tu n'auras pas fait peu si calmant ma fureur Tu peux par tes raisons vaincre aussi leur erreur.

AQUILLIN.

L'espoir en est fort beau, mais l'effet difficile.

RUTILE.

Il est vray que l'effort en peut estre inutile, Et je ne voudrois pas respondre absolument Qu'il ayt selon nos voeux un bel evenement: Mais on peut sans hazard esprouver cette voye, Et ce fidele advis que le ciel vous envoye Pour calmer doucement les esprits furieux, Et les ranger apres au service des Dieux. Ces arbitres prudens des affaires du monde, Bien qu'ils soient tout-puissans, veulent qu'on les seconde, Et se servent souvent des objets moins parfaits Pour produire icy bas d'admirables effets. Sçache donc, ô Cesar, quelle est mon entreprise, Tu la croiras d'abord digne qu'on la mesprise, Mais si ta Majesté la peze meurement, Elle en verra l'adresse avec estonnement.

DIOCLETIAN.

Quel peut estre ce rare & nouveau stratageme Dont tu veux te servir.

RUTILE.

Tu le verras toy-mesme. Et pourveu qu'à mes soins tu vueilles consentir, Je pourray m'acquitter & te bien divertir.

DIOCLETIAN.

Que faut-il pour dompter ces coeurs opiniâtres.

RUTILE.

Changer les eschaffauts en superbes Theatres, Et là, leur faire voir dans la derision L'erreur & les abus de leur Religion, Tu sçais combien, Genest, cet Illustre Comique A de grace & d'addresse en tout ce qu'il pratique, Et qu'au gré de sa voix, & de ses actions, Il peut comme il luy plaist changer nos passions, Esgayer nos esprits, les rendre solitaires, Amoureux, mesprisans, pitoyables, coleres, Et par un souverain & merveilleux pouvoir Imprimer en nos coeurs tout ce qu'il nous fait voir, Commande luy, Seigneur, d'exposer sur la scene Les superstitions d'une trouppe peu saine Qui se nourrit d'espoir, & pour de faux appas, Quitte l'heur qui la suit & qui luy tend les bras, Si tu doutes encor des traits de ta science Tu peux dans ton Palais en faire experience, Et par un coup d'essay de cét art merveilleux En toy-mesme esprouver ce qu'il pourra sur eux.

DIOCLETIAN.

Je le veux. Aquillin, faites qu'on me l'amene, Despeschez.

AQUILLIN.

J'obeis.

RUTILE.

Sans qu'il ayt cette peine Ce Garde que voila le peut faire avancer.

DIOCLETIAN.

Est-il là?

RUTILE.

Ouy, Seigneur, je le viens de laisser Avec ses compagnons dans la sale prochaine Où depuis quelque temps je croy qu'il se promene Attendant les moyens & la commodité De se venir offrir à vostre Majesté.

DIOCLETIAN.

Qu'il entre.

AQUILLIN.

Garde, allez.

RUTILE.

Cette Troupe est fort belle, Et de plus, pour vous plaire elle a beaucoup de zele.

UN GARDE.

Le voila.

DIOCLETIAN.

Qu'il advance.

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