PARTIE 3 LE SECRET DE L'ÎLE (continued 2)
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Il va sans dire que les quatre canons étaient en parfait état. Depuis qu'ils avaient été retirés de l'eau, le marin s'était donné la tâche de les astiquer consciencieusement. Que d'heures il avait passées à les frotter, à les graisser, à les polir, à nettoyer le mécanisme de l'obturateur, le verrou, la vis de pression! Et maintenant ces pièces étaient aussi brillantes que si elles eussent été à bord d'une frégate de la marine des États-Unis.
Ce jour-là donc, en présence de tout le personnel de la colonie, maître Jup et Top compris, les quatre canons furent successivement essayés. On les chargea avec du pyroxile, en tenant compte de sa puissance explosive, qui, on l'a dit, est quadruple de celle de la poudre ordinaire; le projectile qu'ils devaient lancer était cylindro-conique.
Pencroff, tenant la corde de l'étoupille, était prêt à faire feu. Sur un signe de Cyrus Smith, le coup partit. Le boulet, dirigé sur la mer, passa au-dessus de l'îlot et alla se perdre au large, à une distance qu'on ne put d'ailleurs apprécier avec exactitude.
Le second canon fut braqué sur les extrêmes roches de la pointe de l'épave, et le projectile, frappant une pierre aiguë à près de trois milles de Granite-House, la fit voler en éclats.
C'était Harbert qui avait braqué le canon et qui l'avait tiré, et il fut tout fier de son coup d'essai.
Il n'y eut que Pencroff à en être plus fier que lui! Un coup pareil, dont l'honneur revenait à son cher enfant!
Le troisième projectile, lancé, cette fois, sur les dunes qui formaient la côte supérieure de la baie de l'union, frappa le sable à une distance d'au moins quatre milles; puis, après avoir ricoché, il se perdit en mer dans un nuage d'écume.
Pour la quatrième pièce, Cyrus Smith força un peu la charge, afin d'en essayer l'extrême portée. Puis, chacun s'étant mis à l'écart pour le cas où elle aurait éclaté, l'étoupille fut enflammée au moyen d'une longue corde. Une violente détonation se fit entendre, mais la pièce avait résisté, et les colons, s'étant précipités à la fenêtre, purent voir le projectile écorner les roches du cap mandibule, à près de cinq milles de Granite-House, et disparaître dans le golfe du requin.
«Eh bien, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, dont les hurrahs auraient pu rivaliser avec les détonations produites, qu'est-ce que vous dites de notre batterie? Tous les pirates du Pacifique n'ont qu'à se présenter devant Granite-House! Pas un n'y débarquera maintenant sans notre permission!
— Si vous m'en croyez, Pencroff, répondit l'ingénieur, mieux vaut n'en pas faire l'expérience.
— À propos, reprit le marin, et les six coquins qui rôdent dans l'île, qu'est-ce que nous en ferons? Est-ce que nous les laisserons courir nos forêts, nos champs, nos prairies? Ce sont de vrais jaguars, ces pirates-là, et il me semble que nous ne devons pas hésiter à les traiter comme tels? Qu'en pensez-vous, Ayrton?» ajouta Pencroff en se retournant vers son compagnon.
Ayrton hésita d'abord à répondre, et Cyrus Smith regretta que Pencroff lui eût un peu étourdiment posé cette question. Aussi fut-il fort ému, quand Ayrton répondit d'une voix humble:
«J'ai été un de ces jaguars, Monsieur Pencroff, et je n'ai pas le droit de parler...»
Et d'un pas lent il s'éloigna.
Pencroff avait compris.
«Satanée bête que je suis! s'écria-t-il. Pauvre Ayrton! Il a pourtant droit de parler ici autant que qui que ce soit!...
— Oui, dit Gédéon Spilett, mais sa réserve lui fait honneur, et il convient de respecter ce sentiment qu'il a de son triste passé.
— Entendu, Monsieur Spilett, répondit le marin, et on ne m'y reprendra plus! J'aimerais mieux avaler ma langue que de causer un chagrin à Ayrton! Mais revenons à la question. Il me semble que ces bandits n'ont droit à aucune pitié et que nous devons au plus tôt en débarrasser l'île.
— C'est bien votre avis, Pencroff? demanda l'ingénieur.
— Tout à fait mon avis.
— Et avant de les poursuivre sans merci, vous n'attendriez pas qu'ils eussent de nouveau fait acte d'hostilité contre nous?
— Ce qu'ils ont fait ne suffit donc pas? demanda Pencroff, qui ne comprenait rien à ces hésitations.
— Ils peuvent revenir à d'autres sentiments! dit Cyrus Smith, et peut-être se repentir...
— Se repentir, eux! s'écria le marin en levant les épaules.
— Pencroff, pense à Ayrton! dit alors Harbert, en prenant la main du marin. Il est redevenu un honnête homme!»
Pencroff regarda ses compagnons les uns après les autres. Il n'aurait jamais cru que sa proposition dût soulever une hésitation quelconque. Sa rude nature ne pouvait pas admettre que l'on transigeât avec les coquins qui avaient débarqué sur l'île, avec des complices de Bob Harvey, les assassins de l'équipage du speedy, et il les regardait comme des bêtes fauves qu'il fallait détruire sans hésitation et sans remords.
«Tiens! fit-il. J'ai tout le monde contre moi! Vous voulez faire de la générosité avec ces gueux-là! Soit. Puissions-nous ne pas nous en repentir!
— Quel danger courons-nous, dit Harbert, si nous avons soin de nous tenir sur nos gardes?
— Hum! fit le reporter, qui ne se prononçait pas trop. Ils sont six et bien armés. Que chacun d'eux s'embusque dans un coin et tire sur l'un de nous, ils seront bientôt maîtres de la colonie!
— Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? répondit Harbert. Sans doute parce que leur intérêt n'était pas de le faire. D'ailleurs, nous sommes six aussi.
— Bon! Bon! répondit Pencroff, qu'aucun raisonnement n'eût pu convaincre. Laissons ces braves gens vaquer à leurs petites occupations, et ne songeons plus à eux!
— Allons, Pencroff, dit Nab, ne te fais pas si méchant que cela! Un de ces malheureux serait ici, devant toi, à bonne portée de ton fusil, que tu ne tirerais pas dessus...
— Je tirerais sur lui comme sur un chien enragé, Nab, répondit froidement Pencroff.
— Pencroff, dit alors l'ingénieur, vous avez souvent témoigné beaucoup de déférence à mes avis. Voulez-vous, dans cette circonstance, vous en rapporter encore à moi?
— Je ferai comme il vous plaira, Monsieur Smith, répondit le marin, qui n'était nullement convaincu.
— Eh bien, attendons, et n'attaquons que si nous sommes attaqués.»
Ainsi fut décidée la conduite à tenir vis-à-vis des pirates, bien que Pencroff n'en augurât rien de bon.
On ne les attaquerait pas, mais on se tiendrait sur ses gardes. Après tout, l'île était grande et fertile. Si quelque sentiment d'honnêteté leur était resté au fond de l'âme, ces misérables pouvaient peut-être s'amender. Leur intérêt bien entendu n'était-il pas, dans les conditions où ils avaient à vivre, de se refaire une vie nouvelle. En tout cas, ne fût-ce que par humanité, on devait attendre. Les colons n'auraient peut-être plus, comme auparavant, la facilité d'aller et de venir sans défiance.
Jusqu'alors ils n'avaient eu à se garder que des fauves, et maintenant six convicts, peut-être de la pire espèce, rôdaient sur leur île. C'était grave, sans doute, et c'eût été, pour des gens moins braves, la sécurité perdue.
N'importe! Dans le présent, les colons avaient raison contre Pencroff. Auraient-ils raison dans l'avenir? On le verrait.
CHAPITRE VI
Cependant, la grande préoccupation des colons était d'opérer cette exploration complète de l'île, qui avait été décidée, exploration qui aurait maintenant deux buts: découvrir d'abord l'être mystérieux dont l'existence n'était plus discutable, et, en même temps, reconnaître ce qu'étaient devenus les pirates, quelle retraite ils avaient choisie, quelle vie ils menaient et ce qu'on pouvait avoir à craindre de leur part.
Cyrus Smith désirait partir sans retard; mais, l'expédition devant durer plusieurs jours, il avait paru convenable de charger le chariot de divers effets de campement et d'ustensiles qui faciliteraient l'organisation des haltes. Or, en ce moment, un des onaggas, blessé à la jambe, ne pouvait être attelé; quelques jours de repos lui étaient nécessaires, et l'on crut pouvoir sans inconvénient remettre le départ d'une semaine, c'est-à-dire au 20 novembre. Le mois de novembre, sous cette latitude, correspond au mois de mai des zones boréales. On était donc dans la belle saison. Le soleil arrivait sur le tropique du Capricorne et donnait les plus longs jours de l'année. L'époque serait donc tout à fait favorable à l'expédition projetée, expédition qui, si elle n'atteignait pas son principal but, pouvait être féconde en découvertes, surtout au point de vue des productions naturelles, puisque Cyrus Smith se proposait d'explorer ces épaisses forêts du Far-West, qui s'étendaient jusqu'à l'extrémité de la presqu'île serpentine.
Pendant les neuf jours qui allaient précéder le départ, il fut convenu que l'on mettrait la main aux derniers travaux du plateau de Grande-vue.
Cependant, il était nécessaire qu'Ayrton retournât au corral, où les animaux domestiques réclamaient ses soins. On décida donc qu'il y passerait deux jours, et qu'il ne reviendrait à Granite-House qu'après avoir largement approvisionné les étables. Au moment où il allait partir, Cyrus Smith lui demanda s'il voulait que l'un d'eux l'accompagnât, lui faisant observer que l'île était moins sûre qu'autrefois.
Ayrton répondit que c'était inutile, qu'il suffirait à la besogne, et que, d'ailleurs, il ne craignait rien. Si quelque incident se produisait au corral ou dans les environs, il en préviendrait immédiatement les colons par un télégramme à l'adresse de Granite-House.
Ayrton partit donc le 9 dès l'aube, emmenant le chariot, attelé d'un seul onagga, et, deux heures après, le timbre électrique annonçait qu'il avait trouvé tout en ordre au corral.
Pendant ces deux jours, Cyrus Smith s'occupa d'exécuter un projet qui devait mettre définitivement Granite-House à l'abri de toute surprise. Il s'agissait de dissimuler absolument l'orifice supérieur de l'ancien déversoir, qui était déjà maçonné et à demi caché sous des herbes et des plantes, à l'angle sud du lac Grant. Rien n'était plus aisé, puisqu'il suffisait de surélever de deux à trois pieds le niveau des eaux du lac, sous lesquelles l'orifice serait alors complètement noyé.
Or, pour rehausser ce niveau, il n'y avait qu'à établir un barrage aux deux saignées faites au lac et par lesquelles s'alimentaient le creek glycérine et le creek de la grande-chute. Les colons furent conviés à ce travail, et les deux barrages, qui, d'ailleurs, n'excédaient pas sept à huit pieds en largeur sur trois de hauteur, furent dressés rapidement au moyen de quartiers de roches bien cimentés.
Ce travail achevé, il était impossible de soupçonner qu'à la pointe du lac existait un conduit souterrain par lequel se déversait autrefois le trop-plein des eaux.
Il va sans dire que la petite dérivation qui servait à l'alimentation du réservoir de Granite-House et à la manœuvre de l'ascenseur avait été soigneusement ménagée, et que l'eau ne manquerait en aucun cas.
L'ascenseur une fois relevé, cette sûre et confortable retraite défiait toute surprise ou coup de main.
Cet ouvrage avait été rapidement expédié, et Pencroff, Gédéon Spilett et Harbert trouvèrent le temps de pousser une pointe jusqu'à port-ballon.
Le marin était très désireux de savoir si la petite anse au fond de laquelle était mouillé le Bonadventure avait été visitée par les convicts.
«Précisément, fit-il observer, ces gentlemen ont pris terre sur la côte méridionale, et, s'ils ont suivi le littoral, il est à craindre qu'ils n'aient découvert le petit port, auquel cas je ne donnerais pas un demi-dollar de notre Bonadventure.»
Les appréhensions de Pencroff n'étaient pas sans quelque fondement, et une visite à port-ballon parut être fort opportune.
Le marin et ses compagnons partirent donc dans l'après-dînée du 10 novembre, et ils étaient bien armés. Pencroff, en glissant ostensiblement deux balles dans chaque canon de son fusil, secouait la tête, ce qui ne présageait rien de bon pour quiconque l'approcherait de trop près, «bête ou homme», dit-il.
Gédéon Spilett et Harbert prirent aussi leur fusil, et, vers trois heures, tous trois quittèrent Granite-House.
Nab les accompagna jusqu'au coude de la Mercy, et, après leur passage, il releva le pont. Il était convenu qu'un coup de fusil annoncerait le retour des colons, et que Nab, à ce signal, reviendrait rétablir la communication entre les deux berges de la rivière.
La petite troupe s'avança directement par la route du port vers la côte méridionale de l'île. Ce n'était qu'une distance de trois milles et demi, mais Gédéon Spilett et ses compagnons mirent deux heures à la franchir. Aussi, avaient-ils fouillé toute la lisière de la route, tant du côté de l'épaisse forêt que du côté du marais des tadornes. Ils ne trouvèrent aucune trace des fugitifs, qui, sans doute, n'étant pas encore fixés sur le nombre des colons et sur les moyens de défense dont ils disposaient, avaient dû gagner les portions les moins accessibles de l'île.
Pencroff, arrivé à port-ballon, vit avec une extrême satisfaction le Bonadventure tranquillement mouillé dans l'étroite crique. Du reste, port-ballon était si bien caché au milieu de ces hautes roches, que ni de la mer, ni de la terre, on ne pouvait le découvrir, à moins d'être dessus ou dedans.
«Allons, dit Pencroff, ces gredins ne sont pas encore venus ici. Les grandes herbes conviennent mieux aux reptiles, et c'est évidemment dans le Far-West que nous les retrouverons.
— Et c'est fort heureux, car s'ils avaient trouvé le Bonadventure, ajouta Harbert, ils s'en seraient emparés pour fuir, ce qui nous eût empêchés de retourner prochainement à l'île Tabor.
— En effet, répondit le reporter, il sera important d'y porter un document qui fasse connaître la situation de l'île Lincoln et la nouvelle résidence d'Ayrton, pour le cas où le yacht écossais viendrait le reprendre.
— Eh bien, le Bonadventure est toujours là, Monsieur Spilett! répliqua le marin. Son équipage et lui sont prêts à partir au premier signal!
— Je pense, Pencroff, que ce sera chose à faire dès que notre expédition dans l'île sera terminée. Il est possible, après tout, que cet inconnu, si nous parvenons à le trouver, en sache long et sur l'île Lincoln et sur l'île Tabor. N'oublions pas qu'il est l'auteur incontestable du document, et il sait peut-être à quoi s'en tenir sur le retour du yacht!
— Mille diables! s'écria Pencroff, qui ça peut-il bien être? Il nous connaît, ce personnage, et nous ne le connaissons pas! Si c'est un simple naufragé, pourquoi se cache-t-il? Nous sommes de braves gens, je suppose, et la société de braves gens n'est désagréable à personne! Est-il venu volontairement ici? Peut-il quitter l'île si cela lui plaît? Y est-il encore? N'y est-il plus?...»
En causant ainsi, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett s'étaient embarqués et parcouraient le pont du Bonadventure. Tout à coup, le marin, ayant examiné la bitte sur laquelle était tourné le câble de l'ancre:
«Ah! Par exemple! s'écria-t-il. Voilà qui est fort!
— Qu'y a-t-il, Pencroff? demanda le reporter.
— Il y a que ce n'est pas moi qui ai fait ce nœud!»
Et Pencroff montrait une corde qui amarrait le câble sur la bitte même, pour l'empêcher de déraper.
«Comment, ce n'est pas vous? demanda Gédéon Spilett.
— Non! J'en jurerais. Ceci est un nœud plat, et j'ai l'habitude de faire deux demi-clefs.
— Vous vous serez trompé, Pencroff.
— Je ne me suis pas trompé! Affirma le marin. On a ça dans la main, naturellement, et la main ne se trompe pas!
— Alors, les convicts seraient donc venus à bord? demanda Harbert.
— Je n'en sais rien, répondit Pencroff, mais ce qui est certain, c'est qu'on a levé l'ancre du Bonadventure et qu'on l'a mouillée de nouveau! Et tenez! Voilà une autre preuve. On a filé du câble de l'ancre, et sa garniture n'est plus au portage de l'écubier. Je vous répète qu'on s'est servi de notre embarcation!
— Mais si les convicts s'en étaient servis, ou ils l'auraient pillée, ou bien ils auraient fui...
— Fui!... où cela?... à l'île Tabor?... répliqua Pencroff! Croyez-vous donc qu'ils se seraient hasardés sur un bateau d'un aussi faible tonnage?
— Il faudrait, d'ailleurs, admettre qu'ils avaient connaissance de l'îlot, répondit le reporter.
— Quoi qu'il en soit, dit le marin, aussi vrai que je suis Bonadventure Pencroff, du Vineyard, notre Bonadventure a navigué sans nous!»
Le marin était tellement affirmatif que ni Gédéon Spilett ni Harbert ne purent contester son dire.
Il était évident que l'embarcation avait été déplacée, plus ou moins, depuis que Pencroff l'avait ramenée à port-ballon. Pour le marin, il n'y avait aucun doute que l'ancre n'eût été levée, puis ensuite renvoyée par le fond. Or, pourquoi ces deux manœuvres, si le bateau n'avait pas été employé à quelque expédition?
«Mais comment n'aurions-nous pas vu le Bonadventure passer au large de l'île? fit observer le reporter, qui tenait à formuler toutes les objections possibles.
— Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, il suffit de partir la nuit avec une bonne brise, et, en deux heures, on est hors de vue de l'île!
— Eh bien, reprit Gédéon Spilett, je le demande encore, dans quel but les convicts se seraient-ils servis du Bonadventure, et pourquoi, après s'en être servis, l'auraient-ils ramené au port?
— Eh! Monsieur Spilett, répondit le marin, mettons cela au nombre des choses inexplicables, et n'y pensons plus! L'important était que le Bonadventure fût là, et il y est. Malheureusement, si les convicts le prenaient une seconde fois, il pourrait bien ne plus se retrouver à sa place!
— Alors, Pencroff, dit Harbert, peut-être serait-il prudent de ramener le Bonadventure devant Granite-House?
— Oui et non, répondit Pencroff, ou plutôt non. L'embouchure de la Mercy est un mauvais endroit pour un bateau, et la mer y est dure.
— Mais en le halant sur le sable, jusqu'au pied même des cheminées?...
— Peut-être... oui..., répondit Pencroff. En tout cas, puisque nous devons quitter Granite-House pour une assez longue expédition, je crois que le Bonadventure sera plus en sûreté ici pendant notre absence, et que nous ferons bien de l'y laisser jusqu'à ce que l'île soit purgée de ces coquins.
— C'est aussi mon avis, dit le reporter. Au moins, en cas de mauvais temps, il ne sera pas exposé comme il le serait à l'embouchure de la Mercy.
— Mais si les convicts allaient de nouveau lui rendre visite! dit Harbert.
— Eh bien, mon garçon, répondit Pencroff, ne le retrouvant plus ici, ils auraient vite fait de le chercher du côté de Granite-House, et, pendant notre absence, rien ne les empêcherait de s'en emparer! Je pense donc, comme M Spilett, qu'il faut le laisser à port-ballon. Mais lorsque nous serons revenus, si nous n'avons pas débarrassé l'île de ces gredins-là, il sera prudent de ramener notre bateau à Granite-House jusqu'au moment où il n'aura plus à craindre aucune méchante visite.
— C'est convenu. En route!» dit le reporter.
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils furent de retour à Granite-House, firent connaître à l'ingénieur ce qui s'était passé, et celui-ci approuva leurs dispositions pour le présent et pour l'avenir. Il promit même au marin d'étudier la portion du canal située entre l'îlot et la côte, afin de voir s'il ne serait pas possible d'y créer un port artificiel au moyen de barrages. De cette façon, le Bonadventure serait toujours à portée, sous les yeux des colons, et au besoin sous clé.
Le soir même, on envoya un télégramme à Ayrton pour le prier de ramener du corral une couple de chèvres que Nab voulait acclimater sur les prairies du plateau. Chose singulière, Ayrton n'accusa pas réception de la dépêche, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire. Cela ne laissa pas d'étonner l'ingénieur. Mais il pouvait se faire qu'Ayrton ne fût pas en ce moment au corral, ou même qu'il fût en route pour revenir à Granite-House. En effet, deux jours s'étaient écoulés depuis son départ, et il avait été décidé que le 10 au soir, ou le 11 au plus tard, dès le matin, il serait de retour.
Les colons attendirent donc qu'Ayrton se montrât sur les hauteurs de Grande-vue. Nab et Harbert veillèrent même aux approches du pont, afin de le baisser dès que leur compagnon se présenterait.
Mais, vers dix heures du soir, il n'était aucunement question d'Ayrton. On jugea donc convenable de lancer une nouvelle dépêche, demandant une réponse immédiate.
Le timbre de Granite-House resta muet.
Alors l'inquiétude des colons fut grande. Que s'était-il passé? Ayrton n'était-il donc plus au corral, ou, s'il s'y trouvait encore, n'avait-il plus la liberté de ses mouvements? Devait-on aller au corral par cette nuit obscure?
On discuta. Les uns voulaient partir, les autres rester.
«Mais, dit Harbert, peut-être quelque accident s'est-il produit dans l'appareil télégraphique et ne fonctionne-t-il plus?
— Cela se peut, dit le reporter.
— Attendons à demain, répondit Cyrus Smith. Il est possible, en effet, qu'Ayrton n'ait pas reçu notre dépêche, ou même que nous n'ayons pas reçu la sienne.»
On attendit, et, cela se comprend, non sans une certaine anxiété.
Dès les premières lueurs du jour, — 11 novembre, — Cyrus Smith lançait encore le courant électrique à travers le fil et ne recevait aucune réponse.
Il recommença: même résultat.
«En route pour le corral! dit-il.
— Et bien armés!» ajouta Pencroff.
Il fut aussitôt décidé que Granite-House ne resterait pas seul et que Nab y demeurerait. Après avoir accompagné ses compagnons jusqu'au creek glycérine, il relèverait le pont, et, embusqué derrière un arbre, il guetterait soit leur retour, soit celui d'Ayrton. Au cas où les pirates se présenteraient et essayeraient de franchir le passage, il tenterait de les arrêter à coups de fusil, et, en fin de compte, il se réfugierait dans Granite-House, où, l'ascenseur une fois relevé, il serait en sûreté.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Pencroff devaient se rendre directement au corral, et, s'ils n'y trouvaient point Ayrton, battre le bois dans les environs.
À six heures du matin, l'ingénieur et ses trois compagnons avaient passé le creek glycérine, et Nab se postait derrière un léger épaulement que couronnaient quelques grands dragonniers, sur la rive gauche du ruisseau.
Les colons, après avoir quitté le plateau de Grande-vue, prirent immédiatement la route du corral.
Ils portaient le fusil sur le bras, prêts à faire feu à la moindre démonstration hostile. Les deux carabines et les deux fusils avaient été chargés à balle. De chaque côté de la route, le fourré était épais et pouvait aisément cacher des malfaiteurs, qui, grâce à leurs armes, eussent été véritablement redoutables.
Les colons marchaient rapidement et en silence. Top les précédait, tantôt courant sur la route, tantôt faisant quelque crochet sous bois, mais toujours muet et ne paraissant rien pressentir d'insolite.
Et l'on pouvait compter que le fidèle chien ne se laisserait pas surprendre et qu'il aboierait à la moindre apparence de danger. En même temps que la route, Cyrus Smith et ses compagnons suivaient le fil télégraphique qui reliait le corral et Granite-House. Après avoir marché pendant deux milles environ, ils n'y avaient encore remarqué aucune solution de continuité. Les poteaux étaient en bon état, les isoloirs intacts, le fil régulièrement tendu. Toutefois, à partir de ce point, l'ingénieur observa que cette tension paraissait être moins complète, et enfin, arrivé au poteau nº 74, Harbert, qui tenait les devants, s'arrêta en criant: «le fil est rompu!»
Ses compagnons pressèrent le pas et arrivèrent à l'endroit où le jeune garçon s'était arrêté.
Là, le poteau renversé se trouvait en travers de la route. La solution de continuité du fil était donc constatée, et il était évident que les dépêches de Granite-House n'avaient pu être reçues au corral, ni celles du corral à Granite-House.
«Ce n'est pas le vent qui a renversé ce poteau, fit observer Pencroff.
— Non, répondit Gédéon Spilett. La terre a été creusée à son pied, et il a été déraciné de main d'homme.
— En outre, le fil est brisé, ajouta Harbert, en montrant les deux bouts du fil de fer, qui avait été violemment rompu.
— La cassure est-elle fraîche? demanda Cyrus Smith.
— Oui, répondit Harbert, et il y a certainement peu de temps que la rupture a été produite.
— Au corral! Au corral!» s'écria le marin.
Les colons se trouvaient alors à mi-chemin de Granite-House et du corral. Il leur restait donc encore deux milles et demi à franchir. Ils prirent le pas de course. En effet, on devait craindre que quelque grave événement ne se fût accompli au corral. Sans doute, Ayrton avait pu envoyer un télégramme qui n'était pas arrivé, et ce n'était pas là la raison qui devait inquiéter ses compagnons, mas, circonstance plus inexplicable, Ayrton, qui avait promis de revenir la veille au soir, n'avait pas reparu. Enfin, ce n'était pas sans motif que toute communication avait été interrompue entre le corral et Granite-House, et quels autres que les convicts avaient intérêt à interrompre cette communication?
Les colons couraient donc, le cœur serré par l'émotion. Ils s'étaient sincèrement attachés à leur nouveau compagnon. Allaient-ils le trouver frappé de la main même de ceux dont il avait été autrefois le chef?
Bientôt ils arrivèrent à l'endroit où la route longeait ce petit ruisseau dérivé du creek rouge, qui irriguait les prairies du corral. Ils avaient alors modéré leur pas, afin de ne pas se trouver essoufflés au moment où la lutte allait peut-être devenir nécessaire. Les fusils n'étaient plus au cran de repos, mais armés. Chacun surveillait un côté de la forêt. Top faisait entendre quelques sourds grognements qui n'étaient pas de bon augure. Enfin, l'enceinte palissadée apparut à travers les arbres. On n'y voyait aucune trace de dégâts. La porte en était fermée comme à l'ordinaire. Un silence profond régnait dans le corral. Ni les bêlements accoutumés des mouflons, ni la voix d'Ayrton ne se faisaient entendre.
«Entrons!» dit Cyrus Smith.
Et l'ingénieur s'avança, pendant que ses compagnons, faisant le guet à vingt pas de lui, étaient prêts à faire feu.
Cyrus Smith leva le loquet intérieur de la porte, et il allait repousser un des battants, quand Top aboya avec violence. Une détonation éclata au-dessus de la palissade, et un cri de douleur lui répondit.
Harbert, frappé d'une balle, gisait à terre!
CHAPITRE VIII
Au cri d'Harbert, Pencroff, laissant tomber son arme, s'était élancé vers lui.
«Ils l'ont tué! s'écria-t-il! Lui, mon enfant! Ils l'ont tué!»
Cyrus Smith, Gédéon Spilett s'étaient précipités vers Harbert. Le reporter écoutait si le cœur du pauvre enfant battait encore.
«Il vit, dit-il. Mais il faut le transporter...
— À Granite-House? C'est impossible! répondit l'ingénieur.
— Au corral, alors! s'écria Pencroff.
— Un instant», dit Cyrus Smith.
Et il s'élança sur la gauche de manière à contourner l'enceinte. Là, il se vit en présence d'un convict qui, l'ajustant, lui traversa le chapeau d'une balle. Quelques secondes après, avant même qu'il eût eu le temps de tirer son second coup, il tombait, frappé au cœur par le poignard de Cyrus Smith, plus sûr encore que son fusil.
Pendant ce temps, Gédéon Spilett et le marin se hissaient aux angles de la palissade, ils en enjambaient le faîte, ils sautaient dans l'enceinte, ils renversaient les étais qui maintenaient la porte intérieurement, ils se précipitaient dans la maison qui était vide, et, bientôt, le pauvre Harbert reposait sur le lit d'Ayrton. Quelques instants après, Cyrus Smith était près de lui.
À voir Harbert inanimé, la douleur du marin fut terrible. Il sanglotait, il pleurait, il voulait se briser la tête contre la muraille. Ni l'ingénieur ni le reporter ne purent le calmer. L'émotion les suffoquait eux-mêmes. Ils ne pouvaient parler.
Toutefois, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour disputer à la mort le pauvre enfant qui agonisait sous leurs yeux. Gédéon Spilett, après tant d'incidents dont sa vie avait été semée, n'était pas sans avoir quelque pratique de médecine courante.
Il savait un peu de tout, et maintes circonstances s'étaient déjà rencontrées dans lesquelles il avait dû soigner des blessures produites soit par une arme blanche, soit par une arme à feu. Aidé de Cyrus Smith, il procéda donc aux soins que réclamait l'état d'Harbert.
Tout d'abord, le reporter fut frappé de la stupeur générale qui l'accablait, stupeur due soit à l'hémorragie, soit même à la commotion, si la balle avait heurté un os avec assez de force pour déterminer une secousse violente.
Harbert était extrêmement pâle, et son pouls d'une faiblesse telle que Gédéon Spilett ne le sentit battre qu'à de longs intervalles, comme s'il eût été sur le point de s'arrêter. En même temps, il y avait une résolution presque complète des sens et de l'intelligence. Ces symptômes étaient très graves.
La poitrine d'Harbert fut mise à nu, et, le sang ayant été étanché à l'aide de mouchoirs, elle fut lavée à l'eau froide.
La contusion, ou plutôt la plaie contuse apparut. Un trou ovalisé existait sur la poitrine entre la troisième et la quatrième côte. C'est là que la balle avait atteint Harbert.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett retournèrent alors le pauvre enfant, qui laissa échapper un gémissement si faible, qu'on eût pu croire que c'était son dernier soupir. Une autre plaie contuse ensanglantait le dos d'Harbert, et la balle qui l'avait frappé s'en échappa aussitôt.
«Dieu soit loué! dit le reporter, la balle n'est pas restée dans le corps, et nous n'aurons pas à l'extraire.
— Mais le cœur?... demanda Cyrus Smith.
— Le cœur n'a pas été touché, sans quoi Harbert serait mort!
— Mort!» s'écria Pencroff, qui poussa un rugissement!
Le marin n'avait entendu que les derniers mots prononcés par le reporter.
«Non, Pencroff, répondit Cyrus Smith, non! Il n'est pas mort. Son pouls bat toujours! Il a fait même entendre un gémissement. Mais, dans l'intérêt même de votre enfant, calmez-vous. Nous avons besoin de tout notre sang-froid. Ne nous le faites pas perdre, mon ami.»
Pencroff se tut, mais, une réaction s'opérant en lui, de grosses larmes inondèrent son visage.
Cependant, Gédéon Spilett essayait de rappeler ses souvenirs et de procéder avec méthode. D'après son observation, il n'était pas douteux, pour lui, que la balle, entrée par devant, ne fût sortie par derrière.
Mais quels ravages cette balle avait-elle causés dans son passage? Quels organes essentiels étaient atteints? Voilà ce qu'un chirurgien de profession eût à peine pu dire en ce moment, et, à plus forte raison, le reporter.
Cependant, il savait une chose: c'est qu'il aurait à prévenir l'étranglement inflammatoire des parties lésées, puis à combattre l'inflammation locale et la fièvre qui résulteraient de cette blessure, — blessure mortelle peut-être! Or, quels topiques, quels antiphlogistiques employer? Par quels moyens détourner cette inflammation? En tout cas, ce qui était important, c'était que les deux plaies fussent pansées sans retard. Il ne parut pas nécessaire à Gédéon Spilett de provoquer un nouvel écoulement du sang, en les lavant à l'eau tiède et en en comprimant les lèvres. L'hémorragie avait été très abondante, et Harbert n'était déjà que trop affaibli par la perte de son sang.
Le reporter crut donc devoir se contenter de laver les deux plaies à l'eau froide.
Harbert était placé sur le côté gauche, et il fut maintenu dans cette position.
«Il ne faut pas qu'il remue, dit Gédéon Spilett. Il est dans la position la plus favorable pour que les plaies du dos et de la poitrine puissent suppurer à l'aise, et un repos absolu est nécessaire.
— Quoi! Nous ne pouvons le transporter à Granite-House? demanda Pencroff.
— Non, Pencroff, répondit le reporter.
— Malédiction! s'écria le marin, dont le poing se tourna vers le ciel.
— Pencroff!» dit Cyrus Smith.
Gédéon Spilett s'était remis à examiner l'enfant blessé avec une extrême attention. Harbert était toujours si affreusement pâle que le reporter se sentit troublé.
«Cyrus, dit-il, je ne suis pas médecin... je suis dans une perplexité terrible... il faut que vous m'aidiez de vos conseils, de votre expérience!...
— Reprenez votre calme..., mon ami, répondit l'ingénieur, en serrant la main du reporter... jugez avec sang-froid... ne pensez qu'à ceci: il faut sauver Harbert!»
Ces paroles rendirent à Gédéon Spilett cette possession de lui-même, que, dans un instant de découragement, le vif sentiment de sa responsabilité lui avait fait perdre. Il s'assit près du lit.
Cyrus Smith se tint debout. Pencroff avait déchiré sa chemise, et, machinalement, il faisait de la charpie.
Gédéon Spilett expliqua alors à Cyrus Smith qu'il croyait devoir, avant tout, arrêter l'hémorragie, mais non pas fermer les deux plaies, ni provoquer leur cicatrisation immédiate, parce qu'il y avait eu perforation intérieure et qu'il ne fallait pas laisser la suppuration s'accumuler dans la poitrine.
Cyrus Smith l'approuva complètement, et il fut décidé qu'on panserait les deux plaies sans essayer de les fermer par une coaptation immédiate. Fort heureusement, il ne sembla pas qu'elles eussent besoin d'être débridées.
Et maintenant, pour réagir contre l'inflammation qui surviendrait, les colons possédaient-ils un agent efficace?
Oui! Ils en avaient un, car la nature l'a généreusement prodigué. Ils avaient l'eau froide, c'est-à-dire le sédatif le plus puissant dont on puisse se servir contre l'inflammation des plaies, l'agent thérapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui, maintenant, est adopté de tous les médecins. L'eau froide a, de plus, l'avantage de laisser la plaie dans un repos absolu et de la préserver de tout pansement prématuré, avantage considérable, puisqu'il est démontré par l'expérience que le contact de l'air est funeste pendant les premiers jours.
Gédéon Spilett et Cyrus Smith raisonnèrent ainsi avec leur simple bon sens, et ils agirent comme eût fait le meilleur chirurgien. Des compresses de toile furent appliquées sur les deux blessures du pauvre Harbert et durent être constamment imbibées d'eau froide.
Le marin avait, tout d'abord, allumé du feu dans la cheminée de l'habitation, qui ne manquait pas des choses nécessaires à la vie. Du sucre d'érable, des plantes médicinales — celles-là mêmes que le jeune garçon avait cueillies sur les berges du lac Grant — permirent de faire quelques rafraîchissantes tisanes, et on les lui fit prendre sans qu'il s'en rendît compte. Sa fièvre était extrêmement forte, et toute la journée et la nuit se passèrent ainsi sans qu'il eût repris connaissance. La vie d'Harbert ne tenait plus qu'à un fil, et ce fil pouvait se rompre à tout instant.
Le lendemain, 12 novembre, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent quelque espoir. Harbert était revenu de sa longue stupeur. Il ouvrit les yeux, il reconnut Cyrus Smith, le reporter, Pencroff. Il prononça deux ou trois mots. Il ne savait ce qui s'était passé. On le lui apprit, et Gédéon Spilett le supplia de garder un repos absolu, lui disant que sa vie n'était pas en danger et que ses blessures se cicatriseraient en quelques jours. Du reste, Harbert ne souffrait presque pas, et cette eau froide, dont on les arrosait incessamment, empêchait toute inflammation des plaies. La suppuration s'établissait d'une façon régulière, la fièvre ne tendait pas à augmenter, et l'on pouvait espérer que cette terrible blessure n'entraînerait aucune catastrophe. Pencroff sentit son cœur se dégonfler peu à peu. Il était comme une sœur de charité, comme une mère au lit de son enfant.
Harbert s'assoupit de nouveau, mais son sommeil parut être meilleur.
«Répétez-moi que vous espérez, Monsieur Spilett! dit Pencroff. Répétez-moi que vous sauverez Harbert!
— Oui, nous le sauverons! répondit le reporter. La blessure est grave, et peut-être même la balle a-t-elle traversé le poumon, mais la perforation de cet organe n'est pas mortelle.
— Dieu vous entende!» répéta Pencroff.
Comme on le pense bien, depuis vingt-quatre heures qu'ils étaient au corral, les colons n'avaient eu d'autre pensée que de soigner Harbert. Ils ne s'étaient préoccupés ni du danger qui pouvait les menacer si les convicts revenaient, ni des précautions à prendre pour l'avenir.
Mais ce jour-là, pendant que Pencroff veillait au lit du malade, Cyrus Smith et le reporter s'entretinrent de ce qu'il convenait de faire.
Tout d'abord, ils parcoururent le corral. Il n'y avait aucune trace d'Ayrton. Le malheureux avait-il été entraîné par ses anciens complices? Avait-il été surpris par eux dans le corral? Avait-il lutté et succombé dans la lutte? Cette dernière hypothèse n'était que trop probable. Gédéon Spilett, au moment où il escaladait l'enceinte palissadée, avait parfaitement aperçu l'un des convicts qui s'enfuyait par le contrefort sud du mont Franklin et vers lequel Top s'était précipité. C'était l'un de ceux dont le canot s'était brisé sur les roches, à l'embouchure de la Mercy. D'ailleurs, celui que Cyrus Smith avait tué, et dont le cadavre fut retrouvé en dehors de l'enceinte, appartenait bien à la bande de Bob Harvey.
Quant au corral, il n'avait encore subi aucune dévastation. Les portes en étaient fermées, et les animaux domestiques n'avaient pu se disperser dans la forêt. On ne voyait, non plus, aucune trace de lutte, aucun dégât, ni à l'habitation, ni à la palissade.
Seulement, les munitions, dont Ayrton était approvisionné, avaient disparu avec lui.
«Le malheureux aura été surpris, dit Cyrus Smith, et, comme il était homme à se défendre, il aura succombé.
— Oui! Cela est à craindre! répondit le reporter. Puis, sans doute, les convicts se sont installés au corral, où ils trouvaient tout en abondance, et ils n'ont pris la fuite que lorsqu'ils nous ont vus arriver. Il est bien évident aussi qu'à ce moment Ayrton, mort ou vivant, n'était plus ici.
— Il faudra battre la forêt, dit l'ingénieur, et débarrasser l'île de ces misérables. Les pressentiments de Pencroff ne le trompaient pas, quand il voulait qu'on leur donnât la chasse comme à des bêtes fauves. Cela nous eût épargné bien des malheurs!
— Oui, répondit le reporter, mais maintenant nous avons le droit d'être sans pitié!
— En tout cas, dit l'ingénieur, nous sommes forcés d'attendre quelque temps et de rester au corral jusqu'au moment où l'on pourra sans danger transporter Harbert à Granite-House.
— Mais Nab? demanda le reporter.
— Nab est en sûreté.
— Et si, inquiet de notre absence, il se hasardait à venir?
— Il ne faut pas qu'il vienne! répondit vivement Cyrus Smith. Il serait assassiné en route!
— C'est qu'il est bien probable qu'il cherchera à nous rejoindre!
— Ah! Si le télégraphe fonctionnait encore, on pourrait le prévenir! Mais c'est impossible maintenant! Quant à laisser seuls ici Pencroff et Harbert, nous ne le pouvons pas!... eh bien, j'irai seul à Granite-House.
— Non, non! Cyrus, répondit le reporter, il ne faut pas que vous vous exposiez! Votre courage n'y pourrait rien. Ces misérables surveillent évidemment le corral, ils sont embusqués dans les bois épais qui l'entourent, et, si vous partiez, nous aurions bientôt à regretter deux malheurs au lieu d'un!
— Mais Nab? répétait l'ingénieur. Voilà vingt-quatre heures qu'il est sans nouvelles de nous! Il voudra venir!
— Et comme il sera encore moins sur ses gardes que nous ne le serions nous-mêmes, répondit Gédéon Spilett, il sera frappé! ...
— N'y a-t-il donc pas moyen de le prévenir?»
Pendant que l'ingénieur réfléchissait, ses regards tombèrent sur Top, qui, allant et venant, semblait dire: «est-ce que je ne suis pas là, moi?»
«Top!» s'écria Cyrus Smith.
L'animal bondit à l'appel de son maître.
«Oui, Top ira! dit le reporter, qui avait compris l'ingénieur. Top passera où nous ne passerions pas! Il portera à Granite-House des nouvelles du corral, et il nous rapportera celles de Granite-House!
— Vite! répondit Cyrus Smith. Vite!»
Gédéon Spilett avait rapidement déchiré une page de son carnet, et il y écrivit ces lignes:
«Harbert blessé. Nous sommes au corral. Tiens-toi sur tes gardes. Ne quitte pas Granite-House. Les convicts ont-ils paru aux environs? réponse par Top.»
Ce billet laconique contenait tout ce que Nab devait apprendre et lui demandait en même temps tout ce que les colons avaient intérêt à savoir. Il fut plié et attaché au collier de Top, d'une façon très apparente.
«Top! Mon chien, dit alors l'ingénieur en caressant l'animal, Nab, Top! Nab! Va! Va!»
Top bondit à ces paroles. Il comprenait, il devinait ce qu'on exigeait de lui. La route du corral lui était familière. En moins d'une demi-heure, il pouvait l'avoir franchie, et il était permis d'espérer que là où ni Cyrus Smith ni le reporter n'auraient pu se hasarder sans danger, Top, courant dans les herbes ou sous la lisière du bois, passerait inaperçu.
L'ingénieur alla à la porte du corral, et il en repoussa un des battants.
«Nab! Top, Nab!» répéta encore une fois l'ingénieur, en étendant la main dans la direction de Granite-House.
Top s'élança au dehors et disparut presque aussitôt.
«Il arrivera! dit le reporter.
— Oui, et il reviendra, le fidèle animal!
— Quelle heure est-il? demanda Gédéon Spilett.
— Dix heures.
— Dans une heure il peut être ici. Nous guetterons son retour.»
La porte du corral fut refermée. L'ingénieur et le reporter rentrèrent dans la maison. Harbert était alors profondément assoupi. Pencroff maintenait ses compresses dans un état permanent d'humidité.
Gédéon Spilett, voyant qu'il n'y avait rien à faire en ce moment, s'occupa de préparer quelque nourriture, tout en surveillant avec soin la partie de l'enceinte adossée au contrefort, par laquelle une agression pouvait se produire.
Les colons attendirent le retour de Top, non sans anxiété. Un peu avant onze heures, Cyrus Smith et le reporter, la carabine à la main, étaient derrière la porte, prêts à l'ouvrir au premier aboiement de leur chien. Ils ne doutaient pas que si Top avait pu arriver heureusement à Granite-House, Nab ne l'eût immédiatement renvoyé.
Ils étaient tous deux là, depuis dix minutes environ, quand une détonation retentit et fut aussitôt suivie d'aboiements répétés.
L'ingénieur ouvrit la porte, et, voyant encore un reste de fumée à cent pas dans le bois, il fit feu dans cette direction.
Presque aussitôt Top bondit dans le corral, dont la porte fut vivement refermée.
«Top, Top!» s'écria l'ingénieur, en prenant la bonne grosse tête du chien entre ses bras. Un billet était attaché à son cou, et Cyrus Smith lut ces mots, tracés de la grosse écriture de Nab:
«Point de pirates aux environs de Granite-House. Je ne bougerai pas. Pauvre M Harbert!»
CHAPITRE VIII
Ainsi, les convicts étaient toujours là, épiant le corral, et décidés à tuer les colons l'un après l'autre! Il n'y avait plus qu'à les traiter en bêtes féroces. Mais de grandes précautions devaient être prises, car ces misérables avaient, en ce moment, l'avantage de la situation, voyant et n'étant pas vus, pouvant surprendre par la brusquerie de leur attaque et ne pouvant être surpris.
Cyrus Smith s'arrangea donc de manière à vivre au corral, dont les approvisionnements, d'ailleurs, pouvaient suffire pendant un assez long temps. La maison d'Ayrton avait été pourvue de tout ce qui était nécessaire à la vie, et les convicts, effrayés par l'arrivée des colons, n'avaient pas eu le temps de la mettre au pillage. Il était probable, ainsi que le fit observer Gédéon Spilett, que les choses s'étaient passées comme suit: les six convicts, débarqués sur l'île, en avaient suivi le littoral sud, et, après avoir parcouru le double rivage de la presqu'île serpentine, n'étant point d'humeur à s'aventurer sous les bois du Far-West, ils avaient atteint l'embouchure de la rivière de la chute. Une fois à ce point, en remontant la rive droite du cours d'eau, ils étaient arrivés aux contreforts du mont Franklin, entre lesquels il était naturel qu'ils cherchassent quelque retraite, et ils n'avaient pu tarder à découvrir le corral, alors inhabité. Là, ils s'étaient vraisemblablement installés en attendant le moment de mettre à exécution leurs abominables projets.
L'arrivée d'Ayrton les avait surpris, mais ils étaient parvenus à s'emparer du malheureux, et... la suite se devinait aisément!
Maintenant, les convicts — réduits à cinq, il est vrai, mais bien armés — rôdaient dans les bois, et s'y aventurer, c'était s'exposer à leurs coups, sans qu'il y eût possibilité ni de les parer, ni de les prévenir.
«Attendre! Il n'y a pas autre chose à faire! répétait Cyrus Smith. Lorsque Harbert sera guéri, nous pourrons organiser une battue générale de l'île et avoir raison de ces convicts. Ce sera l'objet de notre grande expédition, en même temps...
— Que la recherche de notre protecteur mystérieux, ajouta Gédéon Spilett, en achevant la phrase de l'ingénieur. Ah! Il faut avouer, mon cher Cyrus, que, cette fois, sa protection nous a fait défaut, et au moment même où elle nous eût été le plus nécessaire!
— Qui sait! répondit l'ingénieur.
— Que voulez-vous dire? demanda le reporter.
— Que nous ne sommes pas au bout de nos peines, mon cher Spilett, et que la puissante intervention aura peut-être encore l'occasion de s'exercer. Mais il ne s'agit pas de cela. La vie d'Harbert avant tout.»
C'était la plus douloureuse préoccupation des colons. Quelques jours se passèrent, et l'état du pauvre garçon n'avait heureusement pas empiré. Or, du temps gagné sur la maladie, c'était beaucoup. L'eau froide, toujours maintenue à la température convenable, avait absolument empêché l'inflammation des plaies. Il sembla même au reporter que cette eau, un peu sulfureuse, — ce qu'expliquait le voisinage du volcan, — avait une action plus directe sur la cicatrisation. La suppuration était beaucoup moins abondante, et, grâce aux soins incessants dont il était entouré, Harbert revenait à la vie, et sa fièvre tendait à baisser. Il était, d'ailleurs, soumis à une diète sévère, et, par conséquent, sa faiblesse était et devait être extrême; mais les tisanes ne lui manquaient pas, et le repos absolu lui faisait le plus grand bien.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient devenus très habiles à panser le jeune blessé. Tout le linge de l'habitation avait été sacrifié. Les plaies d'Harbert, recouvertes de compresses et de charpie, n'étaient serrées ni trop ni trop peu, de manière à provoquer leur cicatrisation sans déterminer de réaction inflammatoire. Le reporter apportait à ces pansements un soin extrême, sachant bien quelle en était l'importance, et répétant à ses compagnons ce que la plupart des médecins reconnaissent volontiers: c'est qu'il est plus rare peut-être de voir un pansement bien fait qu'une opération bien faite. Au bout de dix jours, le 22 novembre, Harbert allait sensiblement mieux. Il avait commencé à prendre quelque nourriture. Les couleurs revenaient à ses joues, et ses bons yeux souriaient à ses gardes-malades. Il causait un peu, malgré les efforts de Pencroff, qui, lui, parlait tout le temps pour l'empêcher de prendre la parole et racontait les histoires les plus invraisemblables.
Harbert l'avait interrogé au sujet d'Ayrton, qu'il était étonné de ne pas voir près de lui, pensant qu'il devait être au corral. Mais le marin, ne voulant point affliger Harbert, s'était contenté de répondre qu'Ayrton avait rejoint Nab, afin de défendre Granite-House.
«Hein! disait-il, ces pirates! Voilà des gentlemen qui n'ont plus droit à aucun égard! Et M Smith qui voulait les prendre par les sentiments! Je leur enverrai du sentiment, moi, mais en bon plomb de calibre!
— Et on ne les a pas revus? demanda Harbert.
— Non, mon enfant, répondit le marin, mais nous les retrouverons, et, quand vous serez guéri, nous verrons si ces lâches, qui frappent par derrière, oseront nous attaquer face à face!
— Je suis encore bien faible, mon pauvre Pencroff!
— Eh! Les forces reviendront peu à peu! Qu'est-ce qu'une balle à travers la poitrine? Une simple plaisanterie! J'en ai vu bien d'autres, et je ne m'en porte pas plus mal!»
Enfin, les choses paraissaient être pour le mieux, et, du moment qu'aucune complication ne survenait, la guérison d'Harbert pouvait être regardée comme assurée. Mais quelle eût été la situation des colons si son état se fût aggravé, si, par exemple, la balle lui fût restée dans le corps, si son bras ou sa jambe avaient dû être amputés!
«Non, dit plus d'une fois Gédéon Spilett, je n'ai jamais pensé à une telle éventualité sans frémir!
— Et cependant, s'il avait fallu agir, lui répondit un jour Cyrus Smith, vous n'auriez pas hésité?
— Non, Cyrus! dit Gédéon Spilett, mais que Dieu soit béni de nous avoir épargné cette complication!»
Ainsi que dans tant d'autres conjonctures, les colons avaient fait appel à cette logique du simple bon sens qui les avait tant de fois servis, et encore une fois, grâce à leurs connaissances générales, ils avaient réussi! Mais le moment ne viendrait-il pas où toute leur science serait mise en défaut? Ils étaient seuls sur cette île. Or, les hommes se complètent par l'état de société, ils sont nécessaires les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien, et quelquefois il se demandait si quelque circonstance ne se produirait pas, qu'ils seraient impuissants à surmonter!
Il lui semblait, d'ailleurs, que ses compagnons et lui, jusque-là si heureux, fussent entrés dans une période néfaste. Depuis plus de deux ans et demi qu'ils s'étaient échappés de Richmond, on peut dire que tout avait été à leur gré. L'île leur avait abondamment fourni minéraux, végétaux, animaux, et si la nature les avait constamment comblés, leur science avait su tirer parti de ce qu'elle leur offrait. Le bien-être matériel de la colonie était pour ainsi dire complet. De plus, en de certaines circonstances, une influence inexplicable leur était venue en aide!... mais tout cela ne pouvait avoir qu'un temps!
Bref, Cyrus Smith croyait s'apercevoir que la chance semblait tourner contre eux. En effet, le navire des convicts avait paru dans les eaux de l'île, et si ces pirates avaient été pour ainsi dire miraculeusement détruits, six d'entre eux, du moins, avaient échappé à la catastrophe. Ils avaient débarqué sur l'île, et les cinq qui survivaient y étaient à peu près insaisissables.
Ayrton avait été, sans aucun doute, massacré par ces misérables, qui possédaient des armes à feu, et, au premier emploi qu'ils en avaient fait, Harbert était tombé, frappé presque mortellement. Étaient-ce donc là les premiers coups que la fortune contraire adressait aux colons? Voilà ce que se demandait Cyrus Smith! Voilà ce qu'il répétait souvent au reporter, et il leur semblait aussi que cette intervention si étrange, mais si efficace, qui les avait tant servis jusqu'alors, leur faisait maintenant défaut. Cet être mystérieux, quel qu'il fût, dont ils ne pouvaient nier l'existence, avait-il donc abandonné l'île? Avait-il succombé à son tour?
À ces questions, aucune réponse n'était possible.
Mais qu'on ne s'imagine pas que Cyrus Smith et son compagnon, parce qu'ils causaient de ces choses, fussent gens à désespérer! Loin de là. Ils regardaient la situation en face, ils analysaient les chances, ils se préparaient à tout événement, ils se posaient fermes et droits devant l'avenir, et si l'adversité devait enfin les frapper, elle trouverait en eux des hommes préparés à la combattre.
CHAPITRE IX
La convalescence du jeune malade marchait régulièrement. Une seule chose était maintenant à désirer, c'était que son état permît de le ramener à Granite-House. Quelque bien aménagée et approvisionnée que fût l'habitation du corral, on ne pouvait y trouver le confortable de la saine demeure de granit. En outre, elle n'offrait pas la même sécurité, et ses hôtes, malgré leur surveillance, y étaient toujours sous la menace de quelque coup de feu des convicts. Là-bas, au contraire, au milieu de cet inexpugnable et inaccessible massif, ils n'auraient rien à redouter, et toute tentative contre leurs personnes devrait forcément échouer. Ils attendaient donc impatiemment le moment auquel Harbert pourrait être transporté sans danger pour sa blessure, et ils étaient décidés à opérer ce transport, bien que les communications à travers les bois du jacamar fussent très difficiles.
On était sans nouvelles de Nab, mais sans inquiétude à son égard. Le courageux nègre, bien retranché dans les profondeurs de Granite-House, ne se laisserait pas surprendre. Top ne lui avait pas été renvoyé, et il avait paru inutile d'exposer le fidèle chien à quelque coup de fusil qui eût privé les colons de leur plus utile auxiliaire.
On attendait donc, mais les colons avaient hâte d'être réunis à Granite-House. Il en coûtait à l'ingénieur de voir ses forces divisées, car c'était faire le jeu des pirates. Depuis la disparition d'Ayrton, ils n'étaient plus que quatre contre cinq, car Harbert ne pouvait compter encore, et ce n'était pas le moindre souci du brave enfant, qui comprenait bien les embarras dont il était la cause!
La question de savoir comment, dans les conditions actuelles, on agirait contre les convicts, fut traitée à fond dans la journée du 29 novembre entre Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff, à un moment où Harbert, assoupi, ne pouvait les entendre.
«Mes amis, dit le reporter, après qu'il eut été question de Nab et de l'impossibilité de communiquer avec lui, je crois, comme vous, que se hasarder sur la route du corral, ce serait risquer de recevoir un coup de fusil sans pouvoir le rendre. Mais ne pensez-vous pas que ce qu'il conviendrait de faire maintenant, ce serait de donner franchement la chasse à ces misérables?
— C'est à quoi je songeais, répondit Pencroff. Nous n'en sommes pas, je suppose, à redouter une balle, et, pour mon compte, si Monsieur Cyrus m'approuve, je suis prêt à me jeter sur la forêt! Que diable! un homme en vaut un autre!
— Mais en vaut-il cinq? demanda l'ingénieur.
— Je me joindrai à Pencroff, répondit le reporter, et tous deux, bien armés, accompagnés de Top...
— Mon cher Spilett, et vous, Pencroff, reprit Cyrus Smith, raisonnons froidement. Si les convicts étaient gîtés dans un endroit de l'île, si cet endroit nous était connu, et s'il ne s'agissait que de les en débusquer, je comprendrais une attaque directe. Mais n'y a-t-il pas lieu de craindre, au contraire, qu'ils ne soient assurés de tirer le premier coup de feu?
— Eh, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, une balle ne va pas toujours à son adresse!
— Celle qui a frappé Harbert ne s'est pas égarée, Pencroff, répondit l'ingénieur. D'ailleurs, remarquez que si tous les deux vous quittiez le corral, j'y resterais seul pour le défendre. Répondez-vous que les convicts ne vous verront pas l'abandonner, qu'ils ne vous laisseront pas vous engager dans la forêt, et qu'ils ne l'attaqueront pas pendant votre absence, sachant qu'il n'y aura plus ici qu'un enfant blessé et un homme.
— Vous avez raison, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff, dont une sourde colère gonflait la poitrine, vous avez raison. Ils feront tout pour reprendre le corral, qu'ils savent être bien approvisionné! Et, seul, vous ne pourriez tenir contre eux! Ah! Si nous étions à Granite-House!
— Si nous étions à Granite-House, répondit l'ingénieur, la situation serait très différente! Là, je ne craindrais pas de laisser Harbert avec l'un de nous, et les trois autres iraient fouiller les forêts de l'île. Mais nous sommes au corral, et il convient d'y rester jusqu'au moment où nous pourrons le quitter tous ensemble!»
Il n'y avait rien à répondre aux raisonnements de Cyrus Smith, et ses compagnons le comprirent bien.
«Si seulement Ayrton eût encore été des nôtres! dit Gédéon Spilett. Pauvre homme! Son retour à la vie sociale n'aura été que de courte durée!
— S'il est mort?... ajouta Pencroff d'un ton assez singulier.
— Espérez-vous donc, Pencroff, que ces coquins l'aient épargné? demanda Gédéon Spilett.
— Oui! S'ils ont eu intérêt à le faire!
— Quoi! Vous supposeriez qu'Ayrton, retrouvant ses anciens complices, oubliant tout ce qu'il nous doit...
— Que sait-on? répondit le marin, qui ne hasardait pas sans hésiter cette fâcheuse supposition.
— Pencroff, dit Cyrus Smith en prenant le bras du marin, vous avez là une mauvaise pensée, et vous m'affligeriez beaucoup si vous persistiez à parler ainsi! Je garantis la fidélité d'Ayrton!
— Moi aussi, ajouta vivement le reporter.
— Oui... oui!... Monsieur Cyrus... j'ai tort, répondit Pencroff. C'est une mauvaise pensée, en effet, que j'ai eue là, et rien ne la justifie! Mais que voulez-vous? Je n'ai plus tout à fait la tête à moi. Cet emprisonnement au corral me pèse horriblement, et je n'ai jamais été surexcité comme je le suis!
— Soyez patient, Pencroff, répondit l'ingénieur.
— Dans combien de temps, mon cher Spilett, croyez-vous qu'Harbert puisse être transporté à Granite-House?
— Cela est difficile à dire, Cyrus, répondit le reporter, car une imprudence pourrait entraîner des conséquences funestes. Mais enfin, sa convalescence se fait régulièrement, et si d'ici huit jours les forces lui sont revenues, eh bien, nous verrons!»
Huit jours! Cela remettait le retour à Granite-House aux premiers jours de décembre seulement.
À cette époque, le printemps avait déjà deux mois de date. Le temps était beau, et la chaleur commençait à devenir forte. Les forêts de l'île étaient en pleine frondaison, et le moment approchait où les récoltes accoutumées devraient être faites. La rentrée au plateau de Grande-vue serait donc suivie de grands travaux agricoles qu'interromprait seule l'expédition projetée dans l'île.
On comprend donc combien cette séquestration au corral devait nuire aux colons. Mais s'ils étaient obligés de se courber devant la nécessité, ils ne le faisaient pas sans impatience. Une ou deux fois, le reporter se hasarda sur la route et fit le tour de l'enceinte palissadée. Top l'accompagnait, et Gédéon Spilett, sa carabine armée, était prêt à tout événement.
Il ne fit aucune mauvaise rencontre et ne trouva aucune trace suspecte. Son chien l'eût averti de tout danger, et, comme Top n'aboya pas, on pouvait en conclure qu'il n'y avait rien à craindre, en ce moment du moins, et que les convicts étaient occupés dans une autre partie de l'île.
Cependant, à sa seconde sortie, le 27 novembre, Gédéon Spilett, qui s'était aventuré sous bois pendant un quart de mille, dans le sud de la montagne, remarqua que Top sentait quelque chose.
Le chien n'avait plus son allure indifférente; il allait et venait, furetant dans les herbes et les broussailles, comme si son odorât lui eût révélé quelque objet suspect.
Gédéon Spilett suivit Top, l'encouragea, l'excita de la voix, tout en ayant l'œil aux aguets, la carabine épaulée, et en profitant de l'abri des arbres pour se couvrir. Il n'était pas probable que Top eût senti la présence d'un homme, car, dans ce cas, il l'aurait annoncée par des aboiements à demi contenus et une sorte de colère sourde. Or, puisqu'il ne faisait entendre aucun grondement, c'est que le danger n'était ni prochain, ni proche.
Cinq minutes environ se passèrent ainsi, Top furetant, le reporter le suivant avec prudence, quand, tout à coup, le chien se précipita vers un épais buisson et en tira un lambeau d'étoffe.
C'était un morceau de vêtement, maculé, lacéré, que Gédéon Spilett rapporta immédiatement au corral.
Là, les colons l'examinèrent, et ils reconnurent que c'était un morceau de la veste d'Ayrton, morceau de ce feutre uniquement fabriqué à l'atelier de Granite-House.
«Vous le voyez, Pencroff, fit observer Cyrus Smith, il y a eu résistance de la part du malheureux Ayrton. Les convicts l'ont entraîné malgré lui! Doutez-vous encore de son honnêteté?
— Non, Monsieur Cyrus, répondit le marin, et voilà longtemps que je suis revenu de ma défiance d'un instant! Mais il y a, ce me semble, une conséquence à tirer de ce fait.
— Laquelle? demanda le reporter.
— C'est qu'Ayrton n'a pas été tué au corral! C'est qu'on l'a entraîné vivant, puisqu'il a résisté! Or, peut-être vit-il encore!
— Peut-être, en effet», répondit l'ingénieur, qui demeura pensif.
Il y avait là un espoir, auquel pouvaient se reprendre les compagnons d'Ayrton. En effet, ils avaient dû croire que, surpris au corral, Ayrton était tombé sous quelque balle, comme était tombé Harbert. Mais, si les convicts ne l'avaient pas tué tout d'abord, s'ils l'avaient emmené vivant dans quelque autre partie de l'île, ne pouvait-on admettre qu'il fût encore leur prisonnier? Peut-être même l'un d'eux avait-il retrouvé dans Ayrton un ancien compagnon d'Australie, le Ben Joyce, le chef des convicts évadés? Et qui sait s'ils n'avaient pas conçu l'espoir impossible de ramener Ayrton à eux!
Il leur eût été si utile, s'ils avaient pu en faire un traître!...
Cet incident fut donc favorablement interprété au corral, et il ne sembla plus impossible qu'on retrouvât Ayrton. De son côté, s'il n'était que prisonnier, Ayrton ferait tout, sans doute, pour échapper aux mains de ces bandits, et ce serait un puissant auxiliaire pour les colons!
«En tout cas, fit observer Gédéon Spilett, si, par bonheur, Ayrton parvient à se sauver, c'est à Granite-House qu'il ira directement, car il ne connaît pas la tentative d'assassinat dont Harbert a été victime, et, par conséquent, il ne peut croire que nous soyons emprisonnés au corral.
— Ah! Je voudrais qu'il y fût, à Granite-House! s'écria Pencroff, et que nous y fussions aussi! Car enfin, si les coquins ne peuvent rien tenter contre notre demeure, du moins peuvent-ils saccager le plateau, nos plantations, notre basse-cour!»
Pencroff était devenu un vrai fermier, attaché de cœur à ses récoltes. Mais il faut dire qu'Harbert était plus que tous impatient de retourner à Granite-House, car il savait combien la présence des colons y était nécessaire. Et c'était lui qui les retenait au corral! Aussi cette idée unique occupait-elle son esprit: quitter le corral, le quitter quand même! Il croyait pouvoir supporter le transport à Granite-House. Il assurait que les forces lui reviendraient plus vite dans sa chambre, avec l'air et la vue de la mer!
Plusieurs fois il pressa Gédéon Spilett, mais celui-ci, craignant, avec raison, que les plaies d'Harbert, mal cicatrisées, ne se rouvrissent en route, ne donnait pas l'ordre de partir.
Cependant, un incident se produisit, qui entraîna Cyrus Smith et ses deux amis à céder aux désirs du jeune garçon, et dieu sait ce que cette détermination pouvait leur causer de douleurs et de remords!
On était au 29 novembre. Il était sept heures du matin. Les trois colons causaient dans la chambre d'Harbert, quand ils entendirent Top pousser de vifs aboiements.
Cyrus Smith, Pencroff et Gédéon Spilett saisirent leurs fusils, toujours prêts à faire feu, et ils sortirent de la maison.
Top, ayant couru au pied de l'enceinte palissadée, sautait, aboyait, mais c'était contentement, non colère.
«Quelqu'un vient!
— Oui!
— Ce n'est pas un ennemi!
— Nab, peut-être?
— Ou Ayrton?»
À peine ces mots avaient-ils été échangés entre l'ingénieur et ses deux compagnons, qu'un corps bondissait par-dessus la palissade et retombait sur le sol du corral.
C'était Jup, maître Jup en personne, auquel Top fit un véritable accueil d'ami!
«Jup! s'écria Pencroff.
— C'est Nab qui nous l'envoie! dit le reporter.
— Alors, répondit l'ingénieur, il doit avoir quelque billet sur lui.»
Pencroff se précipita vers l'orang. Évidemment, si Nab avait eu quelque fait important à faire connaître à son maître, il ne pouvait employer un plus sûr et plus rapide messager, qui pouvait passer là où ni les colons ni Top lui-même n'auraient peut-être pu le faire.
Cyrus Smith ne s'était pas trompé. Au cou de Jup était pendu un petit sac, et dans ce sac se trouvait un billet tracé de la main de Nab. Que l'on juge du désespoir de Cyrus Smith et de ses compagnons, quand ils lurent ces mots:
«Vendredi, 6 h. matin. «Plateau envahi par les convicts! «Nab.»
Ils se regardèrent sans prononcer un mot, puis ils rentrèrent dans la maison. Que devaient-ils faire?
Les convicts au plateau de Grande-vue, c'était le désastre, la dévastation, la ruine!
Harbert, en voyant rentrer l'ingénieur, le reporter et Pencroff, comprit que la situation venait de s'aggraver, et quand il aperçut Jup, il ne douta plus qu'un malheur ne menaçât Granite-House.
«Monsieur Cyrus, dit-il, je veux partir. Je puis supporter la route! Je veux partir!»
Gédéon Spilett s'approcha d'Harbert. Puis, après l'avoir regardé.
«Partons donc!» dit-il.
La question fut vite décidée de savoir si Harbert serait transporté sur une civière ou dans le chariot qui avait été amené par Ayrton au corral. La civière aurait eu des mouvements plus doux pour le blessé, mais elle nécessitait deux porteurs, c'est-à-dire que deux fusils manqueraient à la défense, si une attaque se produisait en route.
Ne pouvait-on, au contraire, en employant le chariot, laisser tous les bras disponibles? Était-il donc impossible d'y placer les matelas sur lesquels reposait Harbert et de s'avancer avec tant de précaution que tout choc lui fût évité? On le pouvait.
Le chariot fut amené. Pencroff y attela l'onagga.
Cyrus Smith et le reporter soulevèrent les matelas d'Harbert, et ils les posèrent sur le fond du chariot entre les deux ridelles.
Le temps était beau. De vifs rayons de soleil se glissaient à travers les arbres.
«Les armes sont-elles prêtes?» demanda Cyrus Smith.
Elles l'étaient. L'ingénieur et Pencroff, armés chacun d'un fusil à deux coups, et Gédéon Spilett, tenant sa carabine, n'avaient plus qu'à partir.
«Es-tu bien, Harbert? demanda l'ingénieur.
— Ah! Monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon, soyez tranquille, je ne mourrai pas en route!»
En parlant ainsi, on voyait que le pauvre enfant faisait appel à toute son énergie, et que, par une suprême volonté, il retenait ses forces prêtes à s'éteindre.
L'ingénieur sentit son cœur se serrer douloureusement.
Il hésita encore à donner le signal du départ. Mais c'eût été désespérer Harbert, le tuer peut-être.
«En route!» dit Cyrus Smith.
La porte du corral fut ouverte. Jup et Top, qui savaient se taire à propos, se précipitèrent en avant. Le chariot sortit, la porte fut refermée, et l'onagga, dirigé par Pencroff, s'avança d'un pas lent.
Certes, mieux aurait valu prendre une route autre que celle qui allait directement du corral à Granite-House, mais le chariot eût éprouvé de grandes difficultés à se mouvoir sous bois. Il fallut donc suivre cette voie, bien qu'elle dût être connue des convicts.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett marchaient de chaque côté du chariot, prêts à répondre à toute attaque. Toutefois, il n'était pas probable que les convicts eussent encore abandonné le plateau de Grande-vue. Le billet de Nab avait évidemment été écrit et envoyé dès que les convicts s'y étaient montrés. Or, ce billet était daté de six heures du matin, et l'agile orang, habitué à venir fréquemment au corral, avait mis à peine trois quarts d'heure à franchir les cinq milles qui le séparaient de Granite-House. La route devait donc être sûre en ce moment, et, s'il y avait à faire le coup de feu, ce ne serait vraisemblablement qu'aux approches de Granite-House.
Cependant, les colons se tenaient sévèrement sur leurs gardes. Top et Jup, celui-ci armé de son bâton, tantôt en avant, tantôt battant le bois sur les côtés du chemin, ne signalaient aucun danger.
Le chariot avançait lentement, sous la direction de Pencroff. Il avait quitté le corral à sept heures et demie. Une heure après, quatre milles sur cinq avaient été franchis, sans qu'il se fût produit aucun incident.
La route était déserte comme toute cette partie du bois de jacamar qui s'étendait entre la Mercy et le lac. Aucune alerte n'eut lieu. Les taillis semblaient être aussi déserts qu'au jour où les colons atterrirent sur l'île.
On approchait du plateau. Un mille encore, et on apercevrait le ponceau du creek glycérine. Cyrus Smith ne doutait pas que ce ponceau ne fût en place, soit que les convicts fussent entrés par cet endroit, soit que, après avoir passé un des cours d'eau qui fermaient l'enceinte, ils eussent pris la précaution de l'abaisser, afin de se ménager une retraite. Enfin, la trouée des derniers arbres laissa voir l'horizon de mer. Mais le chariot continua sa marche, car aucun de ses défenseurs ne pouvait songer à l'abandonner. En ce moment, Pencroff arrêta l'onagga, et d'une voix terrible:
«Ah! Les misérables!» s'écria-t-il.
Et de la main il montra une épaisse fumée qui tourbillonnait au-dessus du moulin, des étables et des bâtiments de la basse-cour. Un homme s'agitait au milieu de ces vapeurs.
C'était Nab.
Ses compagnons poussèrent un cri. Il les entendit et courut à eux...
Les convicts avaient abandonné le plateau depuis une demi-heure environ, après l'avoir dévasté!
«Et M Harbert?» s'écria Nab.
Gédéon Spilett revint en ce moment au chariot.
Harbert avait perdu connaissance!
CHAPITRE X
Des convicts, des dangers qui menaçaient Granite-House, des ruines dont le plateau était couvert, il ne fut plus question. L'état d'Harbert dominait tout. Le transport lui avait-il été funeste, en provoquant quelque lésion intérieure? Le reporter ne pouvait le dire, mais ses compagnons et lui étaient désespérés.
Le chariot fut amené au coude de la rivière. Là, quelques branches, disposées en forme de civière, reçurent les matelas sur lesquels reposait Harbert évanoui. Dix minutes après, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff étaient au pied de la muraille, laissant à Nab le soin de reconduire le chariot sur le plateau de Grande-vue.
L'ascenseur fut mis en mouvement, et bientôt Harbert était étendu sur sa couchette de Granite-House.
Les soins qui lui furent prodigués le ramenèrent à la vie. Il sourit un instant en se retrouvant dans sa chambre, mais il put à peine murmurer quelques paroles, tant sa faiblesse était grande.
Gédéon Spilett visita ses plaies. Il craignait qu'elles ne se fussent rouvertes, étant imparfaitement cicatrisées... il n'en était rien.
D'où venait donc cette prostration? Pourquoi l'état d'Harbert avait-il empiré?
Le jeune garçon fut pris alors d'une sorte de sommeil fiévreux, et le reporter et Pencroff demeurèrent près de son lit.
Pendant ce temps, Cyrus Smith mettait Nab au courant de ce qui s'était passé au corral, et Nab racontait à son maître les événements dont le plateau venait d'être le théâtre.
C'était seulement pendant la nuit précédente que les convicts s'étaient montrés sur la lisière de la forêt, aux approches du creek glycérine. Nab, qui veillait près de la basse-cour, n'avait pas hésité à faire feu sur l'un de ces pirates, qui se disposait à traverser le cours d'eau; mais, dans cette nuit assez obscure, il n'avait pu savoir si ce misérable avait été atteint. En tout cas, cela n'avait pas suffi pour écarter la bande, et Nab n'eut que le temps de remonter à Granite-House, où il se trouva, du moins, en sûreté.
Mais que faire alors? Comment empêcher les dévastations dont les convicts menaçaient le plateau? Nab avait-il un moyen de prévenir son maître? Et d'ailleurs, dans quelle situation se trouvaient eux-mêmes les hôtes du corral?
Cyrus Smith et ses compagnons étaient partis depuis le 11 novembre, et l'on était au 29. Il y avait donc dix-neuf jours que Nab n'avait eu d'autres nouvelles que celles que Top lui avait apportées, nouvelles désastreuses: Ayrton disparu, Harbert grièvement blessé, l'ingénieur, le reporter, le marin, pour ainsi dire, emprisonnés dans le corral! Que faire? se demandait le pauvre Nab. Pour lui personnellement, il n'avait rien à craindre, car les convicts ne pouvaient l'atteindre dans Granite-House.
Mais les constructions, les plantations, tous ces aménagements à la merci des pirates! Ne convenait-il pas de laisser Cyrus Smith juge de ce qu'il aurait à faire et de le prévenir, au moins, du danger qui le menaçait?
Nab eut alors la pensée d'employer Jup et de lui confier un billet. Il connaissait l'extrême intelligence de l'orang, qui avait été souvent mise à l'épreuve. Jup comprenait ce mot de corral, qui avait été souvent prononcé devant lui, et l'on se rappelle même que bien souvent il y avait conduit le chariot en compagnie de Pencroff. Le jour n'avait pas encore paru. L'agile orang saurait bien passer inaperçu dans ces bois, dont les convicts, d'ailleurs, devraient le croire un des habitants naturels.
Nab n'hésita pas. Il écrivit le billet, il l'attacha au cou de Jup, il amena le singe à la porte de Granite-House, de laquelle il laissa dérouler une longue corde jusqu'à terre; puis, à plusieurs reprises, il répéta ces mots:
«Jup! Jup! Corral! Corral!»
L'animal comprit, saisit la corde, se laissa glisser rapidement jusqu'à la grève et disparut dans l'ombre, sans que l'attention des convicts eût été aucunement éveillée.
«Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith, mais, en ne nous prévenant pas, peut-être aurais-tu mieux fait encore!»
Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait à Harbert, dont le transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.
Nab acheva son récit. Les convicts ne s'étaient point montrés sur la grève. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l'île, ils pouvaient supposer que Granite-House était défendu par une troupe importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l'attaque du brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des roches inférieures que des roches supérieures, et, sans doute, ils ne voulurent pas s'exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur était ouvert et n'était point enfilé par les feux de Granite-House. Ils s'y livrèrent donc à leur instinct de déprédation, saccageant, brûlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se retirèrent qu'une demi-heure avant l'arrivée des colons, qu'ils devaient croire encore confinés au corral.
Nab s'était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le plateau, au risque d'y recevoir quelque balle, il avait essayé d'éteindre l'incendie qui consumait les bâtiments de la basse-cour, et il avait lutté, mais inutilement, contre le feu, jusqu'au moment où le chariot parut sur la lisière du bois.
Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts constituait une menace permanente pour les colons de l'île Lincoln, jusque-là si heureux, et qui pouvaient s'attendre à de plus grands malheurs encore!
Gédéon Spilett demeura à Granite-House près d'Harbert et de Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait juger par lui-même de l'étendue du désastre.
Il était heureux que les convicts ne se fussent pas avancés jusqu'au pied de Granite-House. Les ateliers des cheminées n'auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ce mal eût été peut-être plus facilement réparable que les ruines accumulées sur le plateau de Grande-vue!
Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et en remontèrent la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des convicts. De l'autre côté de la rivière, dans l'épaisseur du bois, ils n'aperçurent non plus aucun indice suspect.
D'ailleurs, voici ce qu'on pouvait admettre, suivant toute probabilité: ou les convicts connaissaient le retour des colons à Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du corral; ou, après la dévastation du plateau, ils s'étaient enfoncés dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy, et ils ignoraient ce retour.
Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral, maintenant sans défenseurs, et qui renfermait des ressources précieuses pour eux.
Dans le second, ils avaient dû regagner leur campement, et attendre là quelque occasion de recommencer l'attaque.
Il y aurait donc lieu de les prévenir; mais toute entreprise destinée à en débarrasser l'île était encore subordonnée à la situation d'Harbert. En effet, Cyrus Smith n'aurait pas trop de toutes ses forces, et personne ne pouvait, en ce moment, quitter Granite-House.
L'ingénieur et Nab arrivèrent sur le plateau. C'était une désolation. Les champs avaient été piétinés. Les épis de la moisson, qui allait être faite, gisaient sur le sol. Les autres plantations n'avaient pas moins souffert. Le potager était bouleversé.
Heureusement, Granite-House possédait une réserve de graines qui permettait de réparer ces dommages.
Quant au moulin et aux bâtiments de la basse-cour, à l'étable des onaggas, le feu avait tout détruit. Quelques animaux effarés rôdaient à travers le plateau. Les volatiles, qui s'étaient réfugiés pendant l'incendie sur les eaux du lac, revenaient déjà à leur emplacement habituel et barbotaient sur les rives. Là, tout serait à refaire.
La figure de Cyrus Smith, plus pâle que d'ordinaire, dénotait une colère intérieure qu'il ne dominait pas sans peine, mais il ne prononça pas une parole.
Une dernière fois il regarda ses champs dévastés, la fumée qui s'élevait encore des ruines, puis il revint à Granite-House.
Les jours qui suivirent furent les plus tristes que les colons eussent jusqu'alors passés dans l'île! La faiblesse d'Harbert s'accroissait visiblement. Il semblait qu'une maladie plus grave, conséquence du profond trouble physiologique qu'il avait subi, menaçât de se déclarer, et Gédéon Spilett pressentait une telle aggravation dans son état, qu'il serait impuissant à la combattre! En effet, Harbert demeurait dans une sorte d'assoupissement presque continu, et quelques symptômes de délire commencèrent à se manifester. Des tisanes rafraîchissantes, voilà les seuls remèdes qui fussent à la disposition des colons. La fièvre n'était pas encore très forte, mais bientôt elle parut vouloir s'établir par accès réguliers.
Gédéon Spilett le reconnut le 6 décembre. Le pauvre enfant, dont les doigts, le nez, les oreilles devinrent extrêmement pâles, fut d'abord pris de frissons légers, d'horripilations, de tremblements.
Son pouls était petit et irrégulier, sa peau sèche, sa soif intense. À cette période succéda bientôt une période de chaleur; le visage s'anima, la peau rougit, le pouls s'accéléra; puis une sueur abondante se manifesta, à la suite de laquelle la fièvre parut diminuer. L'accès avait duré cinq heures environ.
Gédéon Spilett n'avait pas quitté Harbert, qui était pris maintenant d'une fièvre intermittente, ce n'était que trop certain, et cette fièvre, il fallait à tout prix la couper avant qu'elle devînt plus grave.
«Et pour la couper, dit Gédéon Spilett à Cyrus Smith, il faut un fébrifuge.
— Un fébrifuge!... répondit l'ingénieur. Nous n'avons ni quinquina, ni sulfate de quinine!
— Non, dit Gédéon Spilett, mais il y a des saules sur le bord du lac, et l'écorce de saule peut quelquefois remplacer la quinine.
— Essayons donc sans perdre un instant!» répondit Cyrus Smith.
L'écorce de saule, en effet, a été justement considérée comme un succédané du quinquina, aussi bien que le marronnier de l'Inde, la feuille de houx, la serpentaire, etc. Il fallait évidemment essayer de cette substance, bien qu'elle ne valût pas le quinquina, et l'employer à l'état naturel, puisque les moyens manquaient pour en extraire l'alcaloïde, c'est-à-dire la salicine.
Cyrus Smith alla lui-même couper sur le tronc d'une espèce de saule noir quelques morceaux d'écorce; il les rapporta à Granite-House, il les réduisit en poudre, et cette poudre fut administrée le soir même à Harbert.
La nuit se passa sans incidents graves. Harbert eut quelque délire, mais la fièvre ne reparut pas dans la nuit, et elle ne revint pas davantage le jour suivant.
Pencroff reprit quelque espoir. Gédéon Spilett ne disait rien. Il pouvait se faire que les intermittences ne fussent pas quotidiennes, que la fièvre fût tierce, en un mot, et qu'elle revînt le lendemain. Aussi, ce lendemain, l'attendit-on avec la plus vive anxiété.
On pouvait remarquer, en outre, que, pendant la période apyrexique, Harbert demeurait comme brisé, ayant la tête lourde et facile aux étourdissements. Autre symptôme qui effraya au dernier point le reporter: le foie d'Harbert commençait à se congestionner, et bientôt un délire plus intense démontra que son cerveau se prenait aussi.
Gédéon Spilett fut atterré devant cette nouvelle complication. Il emmena l'ingénieur à part.
«C'est une fièvre pernicieuse! lui dit-il.
— Une fièvre pernicieuse! s'écria Cyrus Smith. Vous vous trompez, Spilett. Une fièvre pernicieuse ne se déclare pas spontanément. Il faut en avoir eu le germe!...
— Je ne me trompe pas, répondit le reporter. Harbert aura sans doute contracté ce germe dans les marais de l'île, et cela suffit. Il a déjà éprouvé un premier accès. Si un second accès survient, et si nous ne parvenons pas à empêcher le troisième... il est perdu!...
— Mais cette écorce de saule?...
— Elle est insuffisante, répondit le reporter, et un troisième accès de fièvre pernicieuse qu'on ne coupe pas au moyen de la quinine est toujours mortel!»
Heureusement, Pencroff n'avait rien entendu de cette conversation. Il fût devenu fou.
On comprend dans quelles inquiétudes furent l'ingénieur et le reporter pendant cette journée du 7 novembre et pendant la nuit qui la suivit.
Vers le milieu de la journée, le second accès se produisit. La crise fut terrible. Harbert se sentait perdu! Il tendait ses bras vers Cyrus Smith, vers Spilett, vers Pencroff! Il ne voulait pas mourir!... cette scène fut déchirante. Il fallut éloigner Pencroff.
L'accès dura cinq heures. Il était évident qu'Harbert n'en supporterait pas un troisième.
La nuit fut affreuse. Dans son délire, Harbert disait des choses qui fendaient le cœur de ses compagnons! Il divaguait, il luttait contre les convicts, il appelait Ayrton! Il suppliait cet être mystérieux, ce protecteur, disparu maintenant, et dont l'image l'obsédait... Puis il retombait dans une prostration profonde qui l'anéantissait tout entier... Plusieurs fois, Gédéon Spilett crut que le pauvre garçon était mort!
La journée du lendemain, 8 décembre, ne fut qu'une succession de faiblesses. Les mains amaigries d'Harbert se crispaient à ses draps. On lui avait administré de nouvelles doses d'écorce pilée, mais le reporter n'en attendait plus aucun résultat.
«Si avant demain matin nous ne lui avons pas donné un fébrifuge plus énergique, dit le reporter, Harbert sera mort!»
La nuit arriva, — la dernière nuit sans doute de cet enfant courageux, bon, intelligent, si supérieur à son âge, et que tous aimaient comme leur fils! Le seul remède qui existât contre cette terrible fièvre pernicieuse, le seul spécifique qui pût la vaincre, ne se trouvait pas dans l'île Lincoln!
Pendant cette nuit du 8 au 9 décembre, Harbert fut repris d'un délire plus intense. Son foie était horriblement congestionné, son cerveau attaqué, et déjà il était impossible qu'il reconnût personne.
Vivrait-il jusqu'au lendemain, jusqu'à ce troisième accès qui devait immanquablement l'emporter? Ce n'était plus probable. Ses forces étaient épuisées, et, dans l'intervalle des crises, il était comme inanimé.
Vers trois heures du matin, Harbert poussa un cri effrayant. Il sembla se tordre dans une suprême convulsion. Nab, qui était près de lui, épouvanté, se précipita dans la chambre voisine, où veillaient ses compagnons!
Top, en ce moment, aboya d'une façon étrange...
Tous rentrèrent aussitôt et parvinrent à maintenir l'enfant mourant, qui voulait se jeter hors de son lit, pendant que Gédéon Spilett, lui prenant le bras, sentait son pouls remonter peu à peu...
Il était cinq heures du matin. Les rayons du soleil levant commençaient à se glisser dans les chambres de Granite-House. Une belle journée s'annonçait, et cette journée allait être la dernière du pauvre Harbert!... un rayon se glissa jusqu'à la table qui était placée près du lit.
Soudain, Pencroff, poussant un cri, montra un objet placé sur cette table... c'était une petite boîte oblongue, dont le couvercle portait ces mots: sulfate de quinine.
CHAPITRE XI
Gédéon Spilett prit la boîte, il l'ouvrit. Elle contenait environ deux cents grains d'une poudre blanche dont il porta quelques particules à ses lèvres. L'extrême amertume de cette substance ne pouvait le tromper. C'était bien le précieux alcaloïde du quinquina, l'anti-périodique par excellence.
Il fallait sans hésiter administrer cette poudre à Harbert. Comment elle se trouvait là, on le discuterait plus tard.
«Du café», demanda Gédéon Spilett.
Quelques instants après, Nab apportait une tasse de l'infusion tiède. Gédéon Spilett y jeta environ dix-huit grains de la quinine, et on parvint à faire boire cette mixture à Harbert.
Il était temps encore, car le troisième accès de la fièvre pernicieuse ne s'était pas manifesté!
Et, qu'il soit permis d'ajouter, il ne devait pas revenir!
D'ailleurs, il faut le dire aussi, tous avaient repris espoir. L'influence mystérieuse s'était de nouveau exercée, et dans un moment suprême, quand on désespérait d'elle!... Au bout de quelques heures, Harbert reposait plus paisiblement. Les colons purent causer alors de cet incident. L'intervention de l'inconnu était plus évidente que jamais. Mais comment avait-il pu pénétrer pendant la nuit jusque dans Granite-House?
C'était absolument inexplicable, et, en vérité, la façon dont procédait le «génie de l'île» était non moins étrange que le génie lui-même.
Durant cette journée, et de trois heures en trois heures environ, le sulfate de quinine fut administré à Harbert.
Harbert, dès le lendemain, éprouvait une certaine amélioration. Certes, il n'était pas guéri, et les fièvres intermittentes sont sujettes à de fréquentes et dangereuses récidives, mais les soins ne lui manquèrent pas. Et puis, le spécifique était là, et non loin, sans doute, celui qu'il l'avait apporté! Enfin, un immense espoir revint au cœur de tous.
Cet espoir ne fut pas trompé. Dix jours après, le 20 décembre, Harbert entrait en convalescence. Il était faible encore, et une diète sévère lui avait été imposée, mais aucun accès n'était revenu. Et puis, le docile enfant se soumettait si volontiers à toutes les prescriptions qu'on lui imposait! Il avait tant envie de guérir!
Pencroff était comme un homme qu'on a retiré du fond d'un abîme. Il avait des crises de joie qui tenaient du délire. Après que le moment du troisième accès eut été passé, il avait serré le reporter dans ses bras à l'étouffer. Depuis lors, il ne l'appela plus que le docteur Spilett.
Restait à découvrir le vrai docteur.
«On le découvrira!» répétait le marin.
Et certes, cet homme, quel qu'il fût, devait s'attendre à quelque rude embrassade du digne Pencroff!
Le mois de décembre se termina, et avec lui cette année 1867, pendant laquelle les colons de l'île Lincoln venaient d'être si durement éprouvés. Ils entrèrent dans l'année 1868 avec un temps magnifique, une chaleur superbe, une température tropicale, que la brise de mer venait heureusement rafraîchir.
Harbert renaissait, et de son lit, placé près d'une des fenêtres de Granite-House, il humait cet air salubre, chargé d'émanations salines, qui lui rendait la santé. Il commençait à manger, et dieu sait quels bons petits plats, légers et savoureux, lui préparait Nab!
«C'était à donner envie d'avoir été mourant!» disait Pencroff.
Pendant toute cette période, les convicts ne s'étaient pas montrés une seule fois aux environs de Granite-House. D'Ayrton, point de nouvelles, et, si l'ingénieur et Harbert conservaient encore quelque espoir de le retrouver, leurs compagnons ne mettaient plus en doute que le malheureux n'eût succombé. Toutefois, ces incertitudes ne pouvaient durer, et, dès que le jeune garçon serait valide, l'expédition, dont le résultat devait être si important, serait entreprise. Mais il fallait attendre un mois peut-être, car ce ne serait pas trop de toutes les forces de la colonie pour avoir raison des convicts.
Du reste, Harbert allait de mieux en mieux. La congestion du foie avait disparu, et les blessures pouvaient être considérées comme cicatrisées définitivement.
Pendant ce mois de janvier, d'importants travaux furent faits au plateau de Grande-vue; mais ils consistèrent uniquement à sauver ce qui pouvait l'être des récoltes dévastées, soit en blé, soit en légumes. Les graines et les plants furent recueillis, de manière à fournir une nouvelle moisson pour la demi-saison prochaine.
Quant à relever les bâtiments de la basse-cour, le moulin, les écuries, Cyrus Smith préféra attendre.
Tandis que ses compagnons et lui seraient à la poursuite des convicts, ceux-ci pourraient bien rendre une nouvelle visite au plateau, et il ne fallait pas leur donner sujet de reprendre leur métier de pillards et d'incendiaires. Quand on aurait purgé l'île de ces malfaiteurs, on verrait à réédifier.
Le jeune convalescent avait commencé à se lever dans la seconde quinzaine du mois de janvier, d'abord une heure par jour, puis deux, puis trois. Les forces lui revenaient à vue d'œil, tant sa constitution était vigoureuse. Il avait dix-huit ans alors. Il était grand et promettait de devenir un homme de noble et belle prestance.
À partir de ce moment, sa convalescence, tout en exigeant encore quelques soins, — et le docteur Spilett se montrait fort sévère, — marcha régulièrement.
Vers la fin du mois, Harbert parcourait déjà le plateau de Grande-vue et les grèves. Quelques bains de mer qu'il prit en compagnie de Pencroff et de Nab lui firent le plus grand bien. Cyrus Smith crut pouvoir d'ores et déjà indiquer le jour du départ, qui fut fixé au 15 février prochain. Les nuits, très claires à cette époque de l'année, seraient propices aux recherches qu'il s'agissait de faire sur toute l'île.
Les préparatifs exigés par cette exploration furent don commencés, et ils devaient être importants, car les colons s'étaient jurés de ne point rentrer à Granite-House avant que leur double but eût été atteint: d'une part, détruire les convicts et retrouver Ayrton, s'il vivait encore; de l'autre, découvrir celui qui présidait si efficacement aux destinées de la colonie. De l'île Lincoln, les colons connaissaient à fond toute la côte orientale depuis le cap griffe jusqu'aux caps mandibules, les vastes marais des tadornes, les environs du lac Grant, les bois de jacamar compris entre la route du corral et la Mercy, les cours de la Mercy et du creek rouge, et enfin les contreforts du mont Franklin, entre lesquels avait été établi le corral.
Ils avaient exploré, mais d'une manière imparfaite seulement, le vaste littoral de la baie Washington depuis le cap griffe jusqu'au promontoire du reptile, la lisière forestière et marécageuse de la côte ouest, et ces interminables dunes qui finissaient à la gueule entr'ouverte du golfe du requin.
Mais ils n'avaient reconnu en aucune façon les larges portions boisées qui couvraient la presqu'île serpentine, toute la droite de la Mercy, la rive gauche de la rivière de la chute, et l'enchevêtrement de ces contreforts et de ces contre-vallées qui supportaient les trois quarts de la base du mont Franklin à l'ouest, au nord et à l'est, là où tant de retraites profondes existaient sans doute. Par conséquent, plusieurs milliers d'acres de l'île avaient encore échappé à leurs investigations.
Il fut donc décidé que l'expédition se porterait à travers le Far-West, de manière à englober toute la partie située sur la droite de la Mercy.
Peut-être eût-il mieux valu se diriger d'abord sur le corral, où l'on devait craindre que les convicts ne se fussent de nouveau réfugiés, soit pour le piller, soit pour s'y installer. Mais, ou la dévastation du corral était un fait accompli maintenant, et il était trop tard pour l'empêcher, ou les convicts avaient eu intérêt à s'y retrancher, et il serait toujours temps d'aller les relancer dans leur retraite.
Donc, après discussion, le premier plan fut maintenu, et les colons résolurent de gagner à travers bois le promontoire du reptile. Ils chemineraient à la hache et jetteraient ainsi le premier tracé d'une route qui mettrait en communication Granite-House et l'extrémité de la presqu'île, sur une longueur de seize à dix-sept milles.
Le chariot était en parfait état. Les onaggas, bien reposés, pourraient fournir une longue traite.
Vivres, effets de campement, cuisine portative, ustensiles divers furent chargés sur le chariot, ainsi que les armes et les munitions choisies avec soin dans l'arsenal maintenant si complet de Granite-House. Mais il ne fallait pas oublier que les convicts couraient peut-être les bois, et que, au milieu de ces épaisses forêts, un coup de fusil était vite tiré et reçu. De là, nécessité pour la petite troupe des colons de rester compacte et de ne se diviser sous aucun prétexte.
Il fut également décidé que personne ne resterait à Granite-House. Top et Jup, eux-mêmes, devaient faire partie de l'expédition. L'inaccessible demeure pouvait se garder toute seule.
Le 14 février, veille du départ, était un dimanche.
Il fut consacré tout entier au repos et sanctifié par les actions de grâces, que les colons adressèrent au créateur. Harbert, entièrement guéri, mais un peu faible encore, aurait une place réservée sur le chariot.
Le lendemain, au point du jour, Cyrus Smith prit les mesures nécessaires pour mettre Granite-House à l'abri de toute invasion. Les échelles qui servaient autrefois à l'ascension furent apportées aux cheminées et profondément enterrées dans le sable, de manière qu'elles pussent servir au retour, car le tambour de l'ascenseur fut démonté, et il ne resta plus rien de l'appareil. Pencroff resta le dernier dans Granite-House pour achever cette besogne, et il en redescendit au moyen d'une corde dont le double était maintenu en bas, et qui, une fois ramenée au sol, ne laissa plus subsister aucune communication entre le palier supérieur et la grève.
Le temps était magnifique.
«Une chaude journée qui se prépare! dit joyeusement le reporter.
— Bah! Docteur Spilett, répondit Pencroff, nous cheminerons à l'abri des arbres et nous n'apercevrons même pas le soleil!
— En route!» dit l'ingénieur.
Le chariot attendait sur le rivage, devant les cheminées. Le reporter avait exigé qu'Harbert y prît place, au moins pendant les premières heures du voyage, et le jeune garçon dut se soumettre aux prescriptions de son médecin.
Nab se mit en tête des onaggas. Cyrus Smith, le reporter et le marin prirent les devants. Top gambadait d'un air joyeux. Harbert avait offert une place à Jup dans son véhicule, et Jup avait accepté sans façon. Le moment du départ était arrivé, et la petite troupe se mit en marche.
Le chariot tourna d'abord l'angle de l'embouchure, puis, après avoir remonté pendant un mille la rive gauche de la Mercy, il traversa le pont au bout duquel s'amorçait la route de port-ballon, et, là, les explorateurs, laissant cette route sur leur gauche, commencèrent à s'enfoncer sous le couvert de ces immenses bois qui formaient la région du Far-West.
Pendant les deux premiers milles, les arbres, largement espacés, permirent au chariot de circuler librement; de temps en temps il fallait trancher quelques lianes et des forêts de broussailles, mais aucun obstacle sérieux n'arrêta la marche des colons.
L'épaisse ramure des arbres entretenait une ombre fraîche sur le sol. Déodars, douglas, casuarinas, banksias, gommiers, dragonniers et autres essences déjà reconnues, se succédaient au delà des limites du regard. Le monde des oiseaux habituels à l'île s'y retrouvait au complet, tétras, jacamars, faisans, loris et toute la famille babillarde des kakatoès, perruches et perroquets. Agoutis, kangourous, cabiais filaient entre les herbes, et tout cela rappelait aux colons les premières excursions qu'ils avaient faites à leur arrivée sur l'île.
«Toutefois, fit observer Cyrus Smith, je remarque que ces animaux, quadrupèdes et volatiles, sont plus craintifs qu'autrefois. Ces bois ont donc été récemment parcourus par les convicts, dont nous devons retrouver certainement des traces.»
Et, en effet, en maint endroit, on put reconnaître le passage plus ou moins récent d'une troupe d'hommes: ici, des brisées faites aux arbres, peut-être dans le but de jalonner le chemin; là, des cendres d'un foyer éteint, et des empreintes de pas que certaines portions glaiseuses du sol avaient conservées. Mais, en somme, rien qui parût appartenir à un campement définitif.
L'ingénieur avait recommandé à ses compagnons de s'abstenir de chasser. Les détonations des armes à feu auraient pu donner l'éveil aux convicts, qui rôdaient peut-être dans la forêt. D'ailleurs, les chasseurs auraient nécessairement été entraînés à quelque distance du chariot, et il était sévèrement interdit de marcher isolément.
Dans la seconde partie de la journée, à six milles environ de Granite-House, la circulation devint assez difficile. Afin de passer certains fourrés, il fallut abattre des arbres et faire un chemin. Avant de s'y engager, Cyrus Smith avait soin d'envoyer dans ces épais taillis Top et Jup, qui accomplissaient consciencieusement leur mandat, et quand le chien et l'orang revenaient sans avoir rien signalé, c'est qu'il n'y avait rien à craindre, ni de la part des convicts, ni de la part des fauves, — deux sortes d'individus du règne animal que leurs féroces instincts mettaient au même niveau.
Le soir de cette première journée, les colons campèrent à neuf milles environ de Granite-House, sur le bord d'un petit affluent de la Mercy, dont ils ignoraient l'existence, et qui devait se rattacher au système hydrographique auquel ce sol devait son étonnante fertilité.
On soupa copieusement, car l'appétit des colons était fortement aiguisé, et les mesures furent prises pour que la nuit se passât sans encombre. Si l'ingénieur n'avait eu affaire qu'à des animaux féroces, jaguars ou autres, il eût simplement allumé des feux autour de son campement, ce qui eût suffi à le défendre; mais les convicts, eux, eussent été plutôt attirés qu'arrêtés par ces flammes, et mieux valait dans ce cas s'entourer de profondes ténèbres.
La surveillance fut, d'ailleurs, sévèrement organisée. Deux des colons durent veiller ensemble, et, de deux heures en deux heures, il était convenu qu'ils seraient relevés par leurs camarades. Or, comme, malgré ses réclamations, Harbert fut dispensé de garde, Pencroff et Gédéon Spilett, d'une part, l'ingénieur et Nab, de l'autre, montèrent la garde à tour de rôle aux approches du campement.
Du reste, il y eut à peine quelques heures de nuit.
L'obscurité était due plutôt à l'épaisseur des ramures qu'à la disparition du soleil. Le silence fut à peine troublé par de rauques hurlements de jaguars et des ricanements de singes, qui semblaient agacer particulièrement maître Jup.
La nuit se passa sans incident, et le lendemain, 16 février, la marche, plutôt lente que pénible, fut reprise à travers la forêt.
Ce jour-là, on ne put franchir que six milles, car à chaque instant il fallait se frayer une route à la hache. Véritables «setlers», les colons épargnaient les grands et beaux arbres, dont l'abatage, d'ailleurs, leur eût coûté d'énormes fatigues, et ils sacrifiaient les petits; mais il en résultait que la route prenait une direction peu rectiligne et s'allongeait de nombreux détours.
Pendant cette journée, Harbert découvrit des essences nouvelles, dont la présence n'avait pas encore été signalée dans l'île, telles que des fougères arborescentes, avec palmes retombantes, qui semblaient s'épancher comme les eaux d'une vasque, des caroubiers, dont les onaggas broutèrent avec avidité les longues gousses et qui fournirent des pulpes sucrées d'un goût excellent. Là, les colons retrouvèrent aussi de magnifiques kauris, disposés par groupes, et dont les troncs cylindriques, couronnés d'un cône de verdure, s'élevaient à une hauteur de deux cents pieds. C'étaient bien là ces arbres-rois de la Nouvelle-Zélande, aussi célèbres que les cèdres du Liban.