PARTIE 1 LES NAUFRAGÉS DE L'AIR (continued 4)
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Harbert reconnut aussitôt l'espèce d'amphibie auquel appartenait cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à longs poils soyeux.
«Un lamantin!» s'écria-t-il.
Ce n'était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce, comprise dans l'ordre des cétacés, qui porte le nom de «dugong», car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son museau.
L'énorme animal s'était précipité sur le chien, qui voulut vainement l'éviter en revenant vers la berge. Son maître ne pouvait rien pour le sauver, et avant même qu'il fût venu à la pensée de Gédéon Spilett ou d'Harbert d'armer leurs arcs, Top, saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.
Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du chien, décidé à s'attaquer au formidable animal jusque dans son élément.
«Non, Nab», dit l'ingénieur, en retenant son courageux serviteur.
Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable, car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister, lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la mort du chien! Mais soudain, au milieu d'un cercle d'écume, on vit reparaître Top. Lancé en l'air par quelque force inconnue, il s'éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.
Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre. Circonstance non moins inexplicable encore! On eût dit que la lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong, attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien, se battait pour son propre compte.
Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et le corps du dugong, émergeant d'une nappe écarlate qui se propagea largement, vint bientôt s'échouer sur une petite grève à l'angle sud du lac.
Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort. C'était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait peser de trois à quatre mille livres. À son cou s'ouvrait une blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante. Quel était donc l'amphibie qui avait pu, par ce coup terrible, détruire le formidable dugong? Personne n'eût pu le dire, et, assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons rentrèrent aux Cheminées.
CHAPITRE XVII
Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler la provision de bois.
L'ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l'amphibie était resté échoué. Déjà des bandes d'oiseaux s'étaient abattus sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong et l'utiliser pour les besoins de la colonie.
Quant à la chair de l'animal, elle ne pouvait manquer de fournir une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes indigènes. Mais cela, c'était l'affaire de Nab. En ce moment, Cyrus Smith avait en tête d'autres pensées. L'incident de la veille ne s'était point effacé de son esprit et ne laissait pas de le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.
Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais rien n'apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grève qui supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes; mais, à partir de ce point, le fond du lac s'abaissait peu à peu, et il était probable qu'au centre, la profondeur devait être considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.
«Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux n'offrent rien de suspect?
— Non, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et je ne sais vraiment comment expliquer l'incident d'hier!
— J'avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer davantage comment il a pu se faire que Top ait été si vigoureusement rejeté hors des eaux? On croirait vraiment que c'est un bras puissant qui l'a lancé ainsi, et que ce même bras, armé d'un poignard, a ensuite donné la mort au dugong!
— Oui, répondit l'ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j'ai été sauvé moi-même, comment j'ai pu être arraché des flots et transporté dans les dunes? Non, n'est-il pas vrai? Aussi je pressens là quelque mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc, mais n'insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre besogne.»
On le sait, l'ingénieur n'avait encore pu découvrir par où s'échappait le trop-plein du lac, mais comme il n'avait vu nul indice qu'il débordât jamais, il fallait nécessairement qu'un déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de bois, et vit qu'ils se dirigeaient vers l'angle sud. Il suivit ce courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe méridionale du lac.
Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.
Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il entendit très distinctement le bruit d'une chute souterraine.
«C'est là, dit-il en se relevant, là que s'opère la décharge des eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de granit elles s'en vont rejoindre la mer, à travers quelques cavités que nous saurions utiliser à notre profit! Eh bien! je le saurai!»
L'ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses feuilles, et, en la plongeant à l'angle des deux rives, il reconnut qu'il existait un large trou ouvert à un pied seulement au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c'était l'orifice du déversoir vainement cherché jusqu'alors, et la force du courant y était telle, que la branche fut arrachée des mains de l'ingénieur et disparut.
«Il n'y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est l'orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.
— Comment? demanda Gédéon Spilett.
— En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.
— Et comment abaisser leur niveau?
— En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.
— En quel endroit, Cyrus?
— Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la côte.
— Mais c'est une rive de granit! fit observer le reporter.
— Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit, et les eaux, en s'échappant, baisseront de manière à découvrir cet orifice...
— Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le reporter.
— Une chute que nous utiliserons! répondit Cyrus. Venez, venez!»
L'ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus Smith était telle qu'il ne doutait pas que l'entreprise ne réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l'ouvrir, comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits, désagréger ces roches? N'était-ce pas un travail au-dessus de ses forces, auquel l'ingénieur allait s'acharner?
Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de bois.
«Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en riant, et quand vous aurez besoin de maçons...
— De maçons, non, mais de chimistes, répondit l'ingénieur.
— Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l'île...
— Sauter l'île! s'écria Pencroff.
— En partie, du moins! répliqua Gédéon Spilett.
— Écoutez-moi, mes amis», dit l'ingénieur.
Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il prétendait pénétrer jusqu'à elle.
Pour ce faire, il fallait tout d'abord dégager l'ouverture par laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là, nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer une forte saignée en un autre point de la rive. C'est ce qu'allait tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à sa disposition.
Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.
Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade, cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maçon ou bottier, puisque l'ingénieur avait besoin de chimistes. Il serait tout ce qu'on voudrait, «même professeur de danse et de maintien», dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.
Nab et Pencroff furent tout d'abord chargés d'extraire la graisse du dugong, et d'en conserver la chair, qui était destinée à l'alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus d'explication. La confiance qu'ils avaient en l'ingénieur était absolue. Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà rapporté un échantillon.
Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs tonnes.
Le lendemain, 8 mai, l'ingénieur commença ses manipulations. Ces pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de silice, d'alumine et de sulfure de fer, — celui-ci en excès, — il s'agissait d'isoler le sulfure de fer et de le transformer en sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en extrairait l'acide sulfurique.
C'était en effet le but à atteindre. L'acide sulfurique est un des agents les plus employés, et l'importance industrielle d'une nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet acide serait plus tard d'une utilité extrême aux colons pour la fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce moment, l'ingénieur le réservait à un autre emploi.
Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux de schistes pyriteux, arc-boutés les uns contre les autres; puis, le tout fut recouvert d'une mince couche de pyrites, préalablement réduites à la grosseur d'une noix.
Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua aux schistes, lesquels s'enflammèrent, puisqu'ils contenaient du charbon et du soufre.
Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé de terre et d'herbes, après qu'on y eut ménagé quelques évents, comme s'il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire du charbon.
Puis, on laissa la transformation s'accomplir, et il ne fallait pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût changé en sulfate de fer et l'alumine en sulfate d'alumine, deux substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé et cendres, ne l'étant pas.
Pendant que s'accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit procéder à d'autres opérations. On y mettait plus que du zèle. C'était de l'acharnement.
Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il s'agissait d'en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la traiter par la soude ou la chaux. En effet, l'une ou l'autre de ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon en isolant la glycérine, et c'était cette glycérine que l'ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les nettoyages domestiques.
Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à obtenir de la soude. Était-ce difficile?
Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes, ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les goémons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on les fit d'abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant plusieurs jours, de manière que la chaleur s'élevât au point d'en fondre les cendres, et le résultat de l'incinération fut une masse compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de «soude naturelle.»
Ce résultat obtenu, l'ingénieur traita la graisse par la soude, ce qui donna, d'une part, un savon soluble, et, de l'autre, cette substance neutre, la glycérine.
Mais ce n'était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue de sa préparation future, une autre substance, l'azotate de potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de salpêtre.
Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le carbonate de potasse, qui s'extrait facilement des cendres des végétaux, par de l'acide azotique. Mais l'acide azotique lui manquait, et c'était précisément cet acide qu'il voulait obtenir, en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne fût jamais sorti.
Très heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le salpêtre, sans qu'il eût d'autre peine que de le ramasser. Harbert en découvrit un gisement dans le nord de l'île, au pied du mont Franklin, et il n'y eut plus qu'à purifier ce sel.
Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile plastique et de construire un fourneau de briques d'une disposition particulière qui devait servir à la distillation du sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff, habilement guidés par l'ingénieur, étaient devenus les plus adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d'ailleurs, de tous les maîtres, celui qu'on écoute le plus et qui enseigne le mieux.
Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu, le résultat de l'opération, consistant en sulfate de fer, sulfate d'alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans un bassin rempli d'eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer, puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en dissolution du sulfate de fer et du sulfate d'alumine, les autres matières étant restées solides, puisqu'elles étaient insolubles. Enfin, ce liquide s'étant vaporisé en partie, des cristaux de sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c'est-à-dire le liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d'alumine, furent abandonnées.
Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s'agissait d'extraire l'acide sulfurique.
Dans la pratique industrielle, c'est une coûteuse installation que celle qu'exige la fabrication de l'acide sulfurique. Il faut, en effet, des usines considérables, un outillage spécial, des appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à l'acide, et dans lesquelles s'opère la transformation, etc. L'ingénieur n'avait point cet outillage à sa disposition, mais il savait qu'en Bohême particulièrement, on fabrique l'acide sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l'avantage de le produire à un degré supérieur de concentration.
C'est ainsi que se fait l'acide connu sous le nom d'acide de Nordhausen.
Pour obtenir l'acide sulfurique, Cyrus Smith n'avait plus qu'une seule opération à faire: calciner en vase clos les cristaux de sulfate de fer, de manière que l'acide sulfurique se distillât en vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l'acide par condensation.
C'est à cette manipulation que servirent les poteries réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le four, dont la chaleur devait distiller l'acide sulfurique. L'opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours après avoir commencé, l'ingénieur était possesseur de l'agent qu'il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.
Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour produire l'acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre, attaqué par l'acide sulfurique, lui donna précisément cet acide par distillation.
Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide azotique? C'est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il n'avait pas dit le dernier mot de son travail.
Cependant, l'ingénieur touchait à son but, et une dernière opération lui procura la substance qui avait exigé tant de manipulations.
Après avoir pris de l'acide azotique, il le mit en présence de la glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange réfrigérant, plusieurs pintes d'un liquide huileux et jaunâtre.
Cette dernière opération, Cyrus Smith l'avait faite seul, à l'écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers d'explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses amis, il se contenta de leur dire: «Voilà de la nitro-glycérine!»
C'était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire, et qui a déjà causé tant d'accidents! Toutefois, depuis qu'on a trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c'est-à-dire de le mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus de sécurité. Mais la dynamite n'était pas encore connue à l'époque où les colons opéraient dans l'île Lincoln.
«Et c'est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers? dit Pencroff d'un air assez incrédule.
— Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et cette nitro-glycérine produira d'autant plus d'effet, que ce granit est extrêmement dur et qu'il opposera une résistance plus grande à l'éclatement.
— Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?
— Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine», répondit l'ingénieur.
Le lendemain, — 21 mai, — dès l'aube, les mineurs se rendirent à une pointe qui formait la rive est du lac Grant, et à cinq cents pas seulement de la côte. En cet endroit, le plateau était en contre-bas des eaux, qui n'étaient retenues que par leur cadre de granit. Il était donc évident que si l'on brisait ce cadre, les eaux s'échapperaient par cette issue, et formeraient un ruisseau qui, après avoir coulé à la surface inclinée du plateau, irait se précipiter sur la grève. Par suite, il y aurait abaissement général du niveau du lac, et mise à découvert de l'orifice du déversoir, — ce qui était le but final.
C'était donc le cadre qu'il s'agissait de briser.
Sous la direction de l'ingénieur, Pencroff, armé d'un pic qu'il maniait adroitement et vigoureusement, attaqua le granit sur le revêtement extérieur. Le trou qu'il s'agissait de percer prenait naissance sur une arête horizontale de la rive, et il devait s'enfoncer obliquement, de manière à rencontrer un niveau sensiblement inférieur à celui des eaux du lac. De cette façon, la force explosive, en écartant les roches, permettrait aux eaux de s'épancher largement au dehors et, par suite, de s'abaisser suffisamment.
Le travail fut long, car l'ingénieur, voulant produire un effet formidable, ne comptait pas consacrer moins de dix litres de nitro-glycérine à l'opération. Mais Pencroff, relayé par Nab, fit si bien que, vers quatre heures du soir, le trou de mine était achevé.
Restait la question d'inflammation de la substance explosive. Ordinairement, la nitro-glycérine s'enflamme au moyen d'amorces de fulminate qui, en éclatant, déterminent l'explosion. Il faut, en effet, un choc pour provoquer l'explosion, et, allumée simplement, cette substance brûlerait sans éclater.
Cyrus Smith aurait certainement pu fabriquer une amorce. À défaut de fulminate, il pouvait facilement obtenir une substance analogue au coton-poudre, puisqu'il avait de l'acide azotique à sa disposition.
Cette substance, pressée dans une cartouche, et introduite dans la nitro-glycérine, aurait éclaté au moyen d'une mèche et déterminé l'explosion.
Mais Cyrus Smith savait que la nitro-glycérine a la propriété de détonner au choc. Il résolut donc d'utiliser cette propriété, quitte à employer un autre moyen, si celui-là ne réussissait pas. En effet, le choc d'un marteau sur quelques gouttes de nitro-glycérine, répandues à la surface d'une pierre dure, suffit à provoquer l'explosion. Mais l'opérateur ne pouvait être là, à donner le coup de marteau, sans être victime de l'opération.
Cyrus Smith imagina donc de suspendre à un montant, au-dessus du trou de mine, et au moyen d'une fibre végétale, une masse de fer pesant plusieurs livres. Une autre longue fibre, préalablement soufrée, était attachée au milieu de la première par une de ses extrémités, tandis que l'autre extrémité traînait sur le sol jusqu'à une distance de plusieurs pieds du trou de mine. Le feu étant mis à cette seconde fibre, elle brûlerait jusqu'à ce qu'elle eût atteint la première. Celle-ci, prenant feu à son tour, se romprait, et la masse de fer serait précipitée sur la nitro-glycérine.
Cet appareil fut donc installé; puis l'ingénieur, après avoir fait éloigner ses compagnons, remplit le trou de mine de manière que la nitro-glycérine vînt en affleurer l'ouverture, et il en jeta quelques gouttes à la surface de la roche, au-dessous de la masse de fer déjà suspendue.
Ceci fait, Cyrus Smith prit l'extrémité de la fibre soufrée, il l'alluma, et, quittant la place, il revint retrouver ses compagnons aux Cheminées.
La fibre devait brûler pendant vingt-cinq minutes, et, en effet, vingt-cinq minutes après, une explosion, dont on ne saurait donner l'idée, retentit. Il sembla que toute l'île tremblait sur sa base. Une gerbe de pierres se projeta dans les airs comme si elle eût été vomie par un volcan. La secousse produite par l'air déplacé fut telle, que les roches des Cheminées oscillèrent. Les colons, bien qu'ils fussent à plus de deux milles de la mine, furent renversés sur le sol.
Ils se relevèrent, ils remontèrent sur le plateau, et ils coururent vers l'endroit où la berge du lac devait avoir été éventrée par l'explosion... Un triple hurrah s'échappa de leurs poitrines! Le cadre de granit était fendu sur une large place! Un cours rapide d'eau s'en échappait, courait en écumant à travers le plateau, en atteignait la crête, et se précipitait d'une hauteur de trois cents pieds sur la grève!
CHAPITRE XVIII
Le projet de Cyrus Smith avait réussi; mais, suivant son habitude, sans témoigner aucune satisfaction, les lèvres serrées, le regard fixe, il restait immobile. Harbert était enthousiasmé; Nab bondissait de joie; Pencroff balançait sa grosse tête et murmurait ces mots: «Allons, il va bien notre ingénieur!»
En effet, la nitro-glycérine avait puissamment agi. La saignée, faite au lac, était si importante, que le volume des eaux qui s'échappaient alors par ce nouveau déversoir était au moins triple de celui qui passait auparavant par l'ancien. Il devait donc en résulter que, peu de temps après l'opération, le niveau du lac aurait baissé de deux pieds, au moins.
Les colons revinrent aux Cheminées, afin d'y prendre des pics, des épieux ferrés, des cordes de fibres, un briquet et de l'amadou; puis, ils retournèrent au plateau. Top les accompagnait.
Chemin faisant, le marin ne put s'empêcher de dire à l'ingénieur:
«Mais savez-vous bien, monsieur Cyrus, qu'au moyen de cette charmante liqueur que vous avez fabriquée, on ferait sauter notre île tout entière?
— Sans aucun doute, l'île, les continents, et la terre elle-même, répondit Cyrus Smith. Ce n'est qu'une question de quantité.
— Ne pourriez-vous donc employer cette nitro-glycérine au chargement des armes à feu? demanda le marin.
— Non, Pencroff, car c'est une substance trop brisante. Mais il serait aisé de fabriquer de la poudre-coton, ou même de la poudre ordinaire, puisque nous avons l'acide azotique, le salpêtre, le soufre et le charbon. Malheureusement, ce sont les armes que nous n'avons pas.
— Oh! monsieur Cyrus, répondit le marin, avec un peu de bonne volonté!...»
Décidément, Pencroff avait rayé le mot «impossible» du dictionnaire de l'île Lincoln.
Les colons, arrivés au plateau de Grande-vue, se dirigèrent immédiatement vers la pointe du lac, près de laquelle s'ouvrait l'orifice de l'ancien déversoir, qui, maintenant, devait être à découvert.
Le déversoir serait donc devenu praticable, puisque les eaux ne s'y précipiteraient plus, et il serait facile sans doute d'en reconnaître la disposition intérieure. En quelques instants, les colons avaient atteint l'angle inférieur du lac, et un coup d'œil leur suffit pour constater que le résultat avait été obtenu. En effet, dans la paroi granitique du lac, et maintenant au-dessus du niveau des eaux, apparaissait l'orifice tant cherché. Un étroit épaulement, laissé à nu par le retrait des eaux, permettait d'y arriver. Cet orifice mesurait vingt pieds de largeur environ, mais il n'en avait que deux de hauteur. C'était comme une bouche d'égout à la bordure d'un trottoir. Cet orifice n'aurait donc pu livrer un passage facile aux colons; mais Nab et Pencroff prirent leur pic, et, en moins d'une heure, ils lui eurent donné une hauteur suffisante.
L'ingénieur s'approcha alors et reconnut que les parois du déversoir, dans sa partie supérieure, n'accusaient pas une pente de plus de trente à trente-cinq degrés. Elles étaient donc praticables, et, pourvu que leur déclivité ne s'accrût pas, il serait facile de les descendre jusqu'au niveau même de la mer. Si donc, ce qui était fort probable, quelque vaste cavité existait à l'intérieur du massif granitique, on trouverait peut-être moyen de l'utiliser.
«Eh bien, monsieur Cyrus, qu'est-ce qui nous arrête? demanda le marin, impatient de s'aventurer dans l'étroit couloir? Vous voyez que Top nous a précédés!
— Bien, répondit l'ingénieur. Mais il faut y voir clair. — Nab, va couper quelques branches résineuses.»
Nab et Harbert coururent vers les rives du lac, ombragées de pins et autres arbres verts, et ils revinrent bientôt avec des branches qu'ils disposèrent en forme de torches. Ces torches furent allumées au feu du briquet, et, Cyrus Smith en tête, les colons s'engagèrent dans le sombre boyau que le trop-plein des eaux emplissait naguère.
Contrairement à ce qu'on eût pu supposer, le diamètre de ce boyau allait en s'élargissant, de telle sorte que les explorateurs, presque aussitôt, purent se tenir droit en descendant. Les parois de granit, usées par les eaux depuis un temps infini, étaient glissantes, et il fallait se garder des chutes. Aussi, les colons s'étaient-ils liés les uns aux autres au moyen d'une corde, ainsi que font les ascensionnistes dans les montagnes. Heureusement, quelques saillies du granit, formant de véritables marches, rendaient la descente moins périlleuse. Des gouttelettes, encore suspendues aux rocs, s'irisaient çà et là sous le feu des torches, et on eût pu croire que les parois étaient revêtues d'innombrables stalactites.
L'ingénieur observa ce granit noir. Il n'y vit pas une strate, pas une faille. La masse était compacte et d'un grain extrêmement serré. Ce boyau datait donc de l'origine même de l'île. Ce n'étaient point les eaux qui l'avaient creusé peu à peu. Pluton, et non pas Neptune, l'avait foré de sa propre main, et l'on pouvait distinguer sur la muraille les traces d'un travail éruptif que le lavage des eaux n'avait pu totalement effacer.
Les colons ne descendaient que fort lentement. Ils n'étaient pas sans éprouver une certaine émotion, à s'aventurer ainsi dans les profondeurs de ce massif, que des êtres humains visitaient évidemment pour la première fois. Ils ne parlaient pas, mais ils réfléchissaient, et cette réflexion dut venir à plus d'un, que quelque poulpe ou autre gigantesque céphalopode pouvait occuper les cavités intérieures, qui se trouvaient en communication avec la mer. Il fallait donc ne s'aventurer qu'avec une certaine prudence.
Du reste, Top tenait la tête de la petite troupe, et l'on pouvait s'en rapporter à la sagacité du chien, qui ne manquerait point de donner l'alarme, le cas échéant.
Après avoir descendu une centaine de pieds, en suivant une route assez sinueuse, Cyrus Smith, qui marchait en avant, s'arrêta, et ses compagnons le rejoignirent. L'endroit où ils firent halte était évidé, de manière à former une caverne de médiocre dimension. Des gouttes d'eau tombaient de sa voûte, mais elles ne provenaient pas d'un suintement à travers le massif. C'étaient simplement les dernières traces laissées par le torrent qui avait si longtemps grondé dans cette cavité, et l'air, légèrement humide, n'émettait aucune émanation méphitique.
«Eh bien, mon cher Cyrus? dit alors Gédéon Spilett. Voici une retraite bien ignorée, bien cachée dans ces profondeurs, mais, en somme, elle est inhabitable.
— Pourquoi inhabitable? demanda le marin.
— Parce qu'elle est trop petite et trop obscure.
— Ne pouvons-nous l'agrandir, la creuser, y pratiquer des ouvertures pour le jour et l'air? répondit Pencroff, qui ne doutait plus de rien.
— Continuons, répondit Cyrus Smith, continuons notre exploration. Peut-être, plus bas, la nature nous aura-t-elle épargné ce travail.
— Nous ne sommes encore qu'au tiers de la hauteur, fit observer Harbert.
— Au tiers environ, répondit Cyrus Smith, car nous avons descendu une centaine de pieds depuis l'orifice, et il n'est pas impossible qu'à cent pieds plus bas...
— Où est donc Top?...» demanda Nab en interrompant son maître.
On chercha dans la caverne. Le chien n'y était pas.
«Il aura probablement continué sa route, dit Pencroff.
— Rejoignons-le», répondit Cyrus Smith.
La descente fut reprise. L'ingénieur observait avec soin les déviations que le déversoir subissait, et, malgré tant de détours, il se rendait assez facilement compte de sa direction générale, qui allait vers la mer.
Les colons s'étaient encore abaissés d'une cinquantaine de pieds suivant la perpendiculaire, quand leur attention fut attirée par des sons éloignés qui venaient des profondeurs du massif. Ils s'arrêtèrent et écoutèrent. Ces sons, portés à travers le couloir, comme la voix à travers un tuyau acoustique, arrivaient nettement à l'oreille.
«Ce sont les aboiements de Top! s'écria Harbert.
— Oui, répondit Pencroff, et notre brave chien aboie même avec fureur!
— Nous avons nos épieux ferrés, dit Cyrus Smith. Tenons-nous sur nos gardes, et en avant!
— Cela est de plus en plus intéressant», murmura Gédéon Spilett à l'oreille du marin, qui fit un signe affirmatif.
Cyrus Smith et ses compagnons se précipitèrent pour se porter au secours du chien. Les aboiements de Top devenaient de plus en plus perceptibles. On sentait dans sa voix saccadée une rage étrange.
Était-il donc aux prises avec quelque animal dont il avait troublé la retraite? On peut dire que, sans songer au danger auquel ils s'exposaient, les colons se sentaient maintenant pris d'une irrésistible curiosité. Ils ne descendaient plus le couloir, ils se laissaient pour ainsi dire glisser sur sa paroi, et, en quelques minutes, soixante pieds plus bas, ils eurent rejoint Top.
Là, le couloir aboutissait à une vaste et magnifique caverne. Là, Top, allant et venant, aboyait avec fureur. Pencroff et Nab, secouant leurs torches, jetèrent de grands éclats de lumière à toutes les aspérités du granit, et, en même temps, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, l'épieu dressé, se tinrent prêts à tout événement.
L'énorme caverne était vide. Les colons la parcoururent en tous sens. Il n'y avait rien, pas un animal, pas un être vivant! Et, cependant, Top continuait d'aboyer. Ni les caresses, ni les menaces ne purent le faire taire.
«Il doit y avoir quelque part une issue par laquelle les eaux du lac s'en allaient à la mer, dit l'ingénieur.
— En effet, répondit Pencroff, et prenons garde de tomber dans un trou.
— Va, Top, va!» cria Cyrus Smith.
Le chien, excité par les paroles de son maître, courut vers l'extrémité de la caverne, et, là, ses aboiements redoublèrent.
On le suivit, et, à la lumière des torches, apparut l'orifice d'un véritable puits qui s'ouvrait dans le granit. C'était bien par là que s'opérait la sortie des eaux autrefois engagées dans le massif, et, cette fois, ce n'était plus un couloir oblique et praticable, mais un puits perpendiculaire, dans lequel il eût été impossible de s'aventurer.
Les torches furent penchées au-dessus de l'orifice.
On ne vit rien. Cyrus Smith détacha une branche enflammée et la jeta dans cet abîme. La résine éclatante, dont le pouvoir éclairant s'accrut encore par la rapidité de sa chute, illumina l'intérieur du puits, mais rien n'apparut encore. Puis, la flamme s'éteignit avec un léger frémissement indiquant qu'elle avait atteint la couche d'eau, c'est-à-dire le niveau de la mer.
L'ingénieur, calculant le temps employé à la chute, put en estimer la profondeur du puits, qui se trouva être de quatre-vingt-dix pieds environ.
Le sol de la caverne était donc situé à quatre-vingt-dix pieds au-dessus du niveau de la mer.
«Voici notre demeure, dit Cyrus Smith.
— Mais elle était occupée par un être quelconque, répondit Gédéon Spilett, qui ne trouvait pas sa curiosité satisfaite.
— Eh bien, l'être quelconque, amphibie ou autre, s'est enfui par cette issue, répondit l'ingénieur, et il nous a cédé la place.
— N'importe, ajouta le marin, j'aurais bien voulu être Top, il y a un quart d'heure, car enfin ce n'est pas sans raison qu'il a aboyé!»
Cyrus Smith regardait son chien, et celui de ses compagnons qui se fût approché de lui l'eût entendu murmurer ces paroles:
«Oui, je crois bien que Top en sait plus long que nous sur bien des choses!»
Cependant, les désirs des colons se trouvaient en grande partie réalisés. Le hasard, aidé par la merveilleuse sagacité de leur chef, les avait heureusement servis. Ils avaient là, à leur disposition, une vaste caverne, dont ils ne pouvaient encore estimer la capacité à la lueur insuffisante des torches, mais qu'il serait certainement aisé de diviser en chambres, au moyen de cloisons de briques, et d'approprier, sinon comme une maison, du moins comme un spacieux appartement. Les eaux l'avaient abandonnée et n'y pouvaient plus revenir.
La place était libre.
Restaient deux difficultés: premièrement, la possibilité d'éclairer cette excavation creusée dans un bloc plein; deuxièmement, la nécessité d'en rendre l'accès plus facile. Pour l'éclairage, il ne fallait point songer à l'établir par le haut, puisqu'une énorme épaisseur de granit plafonnait au-dessus d'elle; mais peut-être pourrait-on percer la paroi antérieure, qui faisait face à la mer. Cyrus Smith, qui, pendant la descente, avait apprécié assez approximativement l'obliquité, et par conséquent la longueur du déversoir, était fondé à croire que la partie antérieure de la muraille devait n'être que peu épaisse. Si l'éclairage était ainsi obtenu, l'accès le serait aussi, car il était aussi facile de percer une porte que des fenêtres, et d'établir une échelle extérieure.
Cyrus Smith fit part de ses idées à ses compagnons.
«Alors, monsieur Cyrus, à l'ouvrage! répondit Pencroff. J'ai mon pic, et je saurai bien me faire jour à travers ce mur. Où faut-il frapper?
— Ici», répondit l'ingénieur, en indiquant au vigoureux marin un renfoncement assez considérable de la paroi, et qui devait en diminuer l'épaisseur.
Pencroff attaqua le granit, et pendant une demi-heure, à la lueur des torches, il en fit voler les éclats autour de lui. La roche étincelait sous son pic. Nab le relaya, puis Gédéon Spilett après Nab.
Ce travail durait depuis deux heures déjà, et l'on pouvait donc craindre qu'en cet endroit, la muraille n'excédât la longueur du pic, quand, à un dernier coup porté par Gédéon Spilett, l'instrument, passant au travers du mur, tomba au dehors.
«Hurrah! toujours hurrah!» s'écria Pencroff.
La muraille ne mesurait là que trois pieds d'épaisseur.
Cyrus Smith vint appliquer son œil à l'ouverture, qui dominait le sol de quatre-vingts pieds. Devant lui s'étendait la lisière du rivage, l'îlot, et, au delà, l'immense mer.
Mais par ce trou assez large, car la roche s'était désagrégée notablement, la lumière entra à flots et produisit un effet magique en inondant cette splendide caverne! Si, dans sa partie gauche, elle ne mesurait pas plus de trente pieds de haut et de large sur une longueur de cent pieds, au contraire, à sa partie droite, elle était énorme, et sa voûte s'arrondissait à plus de quatre-vingts pieds de hauteur. En quelques endroits, des piliers de granit, irrégulièrement disposés, en supportaient les retombées comme celles d'une nef de cathédrale.
Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se surbaissant en cintres, là s'élevant sur des nervures ogivales, se perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les capricieux arceaux dans l'ombre, ornée à profusion de saillies qui formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine, romane et gothique ont produit sous la main de l'homme. Et ici, pourtant, ce n'était que l'œuvre de la nature! Elle seule avait creusé ce féerique Alhambra dans un massif de granit!
Les colons étaient stupéfaits d'admiration. Où ils ne croyaient trouver qu'une étroite cavité, ils trouvaient une sorte de palais merveilleux, et Nab s'était découvert, comme s'il eût été transporté dans un temple! Des cris d'admiration étaient partis de toutes les bouches. Les hurrahs retentissaient et allaient se perdre d'écho en écho jusqu'au fond des sombres nefs.
«Ah! mes amis, s'écria Cyrus Smith, quand nous aurons largement éclairé l'intérieur de ce massif, quand nous aurons disposé nos chambres, nos magasins, nos offices dans sa partie gauche, il nous restera encore cette splendide caverne, dont nous ferons notre salle d'étude et notre musée!
— Et nous l'appellerons?... demanda Harbert.
— Granite-House», répondit Cyrus Smith, nom que ses compagnons saluèrent encore de leurs hurrahs.
En ce moment, les torches étaient presque entièrement consumées, et comme, pour revenir, il fallait regagner le sommet du plateau en remontant le couloir, il fut décidé que l'on remettrait au lendemain les travaux relatifs à l'aménagement de la nouvelle demeure.
Avant de partir, Cyrus Smith vint se pencher encore une fois au-dessus du puits sombre, qui s'enfonçait perpendiculairement jusqu'au niveau de la mer. Il écouta avec attention. Aucun bruit ne se produisit, pas même celui des eaux, que les ondulations de la houle devaient quelquefois agiter dans ces profondeurs. Une résine enflammée fut encore jetée. Les parois du puits s'éclairèrent un instant mais, pas plus cette fois que la première, il ne se révéla rien de suspect.
Si quelque monstre marin avait été inopinément surpris par le retrait des eaux, il avait maintenant regagné le large par le conduit souterrain qui se prolongeait sous la grève, et que suivait le trop-plein du lac, avant qu'une nouvelle issue lui eût été offerte.
Cependant, l'ingénieur, immobile, l'oreille attentive, le regard plongé dans le gouffre, ne prononçait pas une seule parole.
Le marin s'approcha de lui, alors, et, le touchant au bras:
«Monsieur Smith? dit-il.
— Que voulez-vous, mon ami? répondit l'ingénieur, comme s'il fût revenu du pays des rêves.
— Les torches vont bientôt s'éteindre.
— En route!» répondit Cyrus Smith.
La petite troupe quitta la caverne et commença son ascension à travers le sombre déversoir. Top fermait la marche, et faisait encore entendre de singuliers grognements. L'ascension fut assez pénible. Les colons s'arrêtèrent quelques instants à la grotte supérieure, qui formait comme une sorte de palier, à mi-hauteur de ce long escalier de granit. Puis ils recommencèrent à monter.
Bientôt un air plus frais se fit sentir. Les gouttelettes, séchées par l'évaporation, ne scintillaient plus sur les parois. La clarté fuligineuse des torches pâlissait. Celle que portait Nab s'éteignit, et, pour ne pas s'aventurer au milieu d'une obscurité profonde, il fallait se hâter.
C'est ce qui fut fait, et, un peu avant quatre heures, au moment où la torche du marin s'éteignait à son tour, Cyrus Smith et ses compagnons débouchaient par l'orifice du déversoir.
CHAPITRE XIX
Le lendemain, 22 mai, furent commencés les travaux destinés à l'appropriation spéciale de la nouvelle demeure. Il tardait aux colons, en effet, d'échanger, pour cette vaste et saine retraite, creusée en plein roc, à l'abri des eaux de la mer et du ciel, leur insuffisant abri des Cheminées. Celles-ci ne devaient pas être entièrement abandonnées, cependant, et le projet de l'ingénieur était d'en faire un atelier pour les gros ouvrages.
Le premier soin de Cyrus Smith fut de reconnaître sur quel point précis se développait la façade de Granite-House. Il se rendit sur la grève, au pied de l'énorme muraille, et, comme le pic, échappé des mains du reporter, avait dû tomber perpendiculairement, il suffisait de retrouver ce pic pour reconnaître l'endroit où le trou avait été percé dans le granit.
Le pic fut facilement retrouvé, et, en effet, un trou s'ouvrait en ligne perpendiculaire au-dessus du point où il s'était fiché dans le sable, à quatre-vingts pieds environ au-dessus de la grève. Quelques pigeons de roche entraient et sortaient déjà par cette étroite ouverture. Il semblait vraiment que ce fût pour eux que l'on eût découvert Granite-House!
L'intention de l'ingénieur était de diviser la portion droite de la caverne en plusieurs chambres précédées d'un couloir d'entrée, et de l'éclairer au moyen de cinq fenêtres et d'une porte percées sur la façade.
Pencroff admettait bien les cinq fenêtres, mais il ne comprenait pas l'utilité de la porte, puisque l'ancien déversoir offrait un escalier naturel, par lequel il serait toujours facile d'avoir accès dans Granite-House.
«Mon ami, lui répondit Cyrus Smith, s'il nous est facile d'arriver à notre demeure par le déversoir, cela sera également facile à d'autres que nous. Je compte, au contraire, obstruer ce déversoir à son orifice, le boucher hermétiquement.
— Et comment entrerons-nous? demanda le marin.
— Par une échelle extérieure, répondit Cyrus Smith, une échelle de corde, qui, une fois retirée, rendra impossible l'accès de notre demeure.
— Mais pourquoi tant de précautions? dit Pencroff. Jusqu'ici les animaux ne nous ont pas semblé être bien redoutables. Quant à être habitée par des indigènes, notre île ne l'est pas!
— En êtes-vous bien sûr, Pencroff? demanda l'ingénieur, en regardant le marin.
— Nous n'en serons sûrs, évidemment, que lorsque nous l'aurons explorée dans toutes ses parties, répondit Pencroff.
— Oui, dit Cyrus Smith, car nous n'en connaissons encore qu'une petite portion. Mais, en tout cas, si nous n'avons pas d'ennemis au dedans, ils peuvent venir du dehors, car ce sont de mauvais parages que ces parages du Pacifique. Prenons donc nos précautions contre toute éventualité.»
Cyrus Smith parlait sagement, et, sans faire aucune autre objection, Pencroff se prépara à exécuter ses ordres.
La façade de Granite-House allait donc être éclairée au moyen de cinq fenêtres et d'une porte, desservant ce qui constituait «l'appartement» proprement dit, et au moyen d'une large baie et d'œils-de-bœuf qui permettraient à la lumière d'entrer à profusion dans cette merveilleuse nef qui devait servir de grande salle. Cette façade, située à une hauteur de quatre-vingts pieds au-dessus du sol, était exposée à l'est, et le soleil levant la saluait de ses premiers rayons. Elle se développait sur cette portion de la courtine comprise entre le saillant faisant angle sur l'embouchure de la Mercy, et une ligne perpendiculairement tracée au-dessus de l'entassement de roches qui formaient les Cheminées.
Ainsi les mauvais vents, c'est-à-dire ceux du nord-est, ne la frappaient que d'écharpe, car elle était protégée par l'orientation même du saillant.
D'ailleurs, et en attendant que les châssis des fenêtres fussent faits, l'ingénieur avait l'intention de clore les ouvertures avec des volets épais, qui ne laisseraient passer ni le vent, ni la pluie, et qu'il pourrait dissimuler au besoin.
Le premier travail consista donc à éviter ces ouvertures. La manœuvre du pic sur cette roche dure eût été trop lente, et on sait que Cyrus Smith était l'homme des grands moyens. Il avait encore une certaine quantité de nitro-glycérine à sa disposition, et il l'employa utilement. L'effet de la substance explosive fut convenablement localisé, et, sous son effort, le granit se défonça aux places mêmes choisies par l'ingénieur. Puis, le pic et la pioche achevèrent le dessin ogival des cinq fenêtres, de la vaste baie, des œils-de-bœuf et de la porte, ils en dégauchirent les encadrements, dont les profils furent assez capricieusement arrêtés, et, quelques jours après le commencement des travaux, Granite-House était largement éclairé par cette lumière du levant, qui pénétrait jusque dans ses plus secrètes profondeurs.
Suivant le plan arrêté par Cyrus Smith, l'appartement devait être divisé en cinq compartiments prenant vue sur la mer: à droite, une entrée desservie par une porte à laquelle aboutirait l'échelle, puis une première chambre-cuisine, large de trente pieds, une salle à manger, mesurant quarante pieds, une chambre-dortoir, d'égale largeur, et enfin une «chambre d'amis», réclamée par Pencroff, et qui confinait à la grande salle.
Ces chambres, ou plutôt cette suite de chambres, qui formaient l'appartement de Granite-House, ne devaient pas occuper toute la profondeur de la cavité. Elles devaient être desservies par un corridor ménagé entre elles et un long magasin, dans lequel les ustensiles, les provisions, les réserves, trouveraient largement place. Tous les produits recueillis dans l'île, ceux de la flore comme ceux de la faune, seraient là dans des conditions excellentes de conservation, et complètement à l'abri de l'humidité. L'espace ne manquait pas, et chaque objet pourrait être méthodiquement disposé. En outre, les colons avaient encore à leur disposition la petite grotte située au-dessus de la grande caverne, et qui serait comme le grenier de la nouvelle demeure.
Ce plan arrêté, il ne restait plus qu'à le mettre à exécution. Les mineurs redevinrent donc briquetiers; puis, les briques furent apportées et déposées au pied de Granite-House.
Jusqu'alors Cyrus Smith et ses compagnons n'avaient eu accès dans la caverne que par l'ancien déversoir. Ce mode de communication les obligeait d'abord à monter sur le plateau de Grande-vue en faisant un détour par la berge de la rivière, à descendre deux cents pieds par le couloir, puis à remonter d'autant quand ils voulaient revenir au plateau. De là, perte de temps et fatigues considérables. Cyrus Smith résolut donc de procéder sans retard à la fabrication d'une solide échelle de corde, qui, une fois relevée, rendrait l'entrée de Granite-House absolument inaccessible.
Cette échelle fut confectionnée avec un soin extrême, et ses montants, formés des fibres du «curry-jonc» tressées au moyen d'un moulinet, avaient la solidité d'un gros câble. Quant aux échelons, ce fut une sorte de cèdre rouge, aux branches légères et résistantes, qui les fournit, et l'appareil fut travaillé de main de maître par Pencroff.
D'autres cordes furent également fabriquées avec des fibres végétales, et une sorte de mouffle grossière fut installée à la porte. De cette façon, les briques purent être facilement enlevées jusqu'au niveau de Granite-House. Le transport des matériaux se trouvait ainsi très simplifié, et l'aménagement intérieur proprement dit commença aussitôt. La chaux ne manquait pas, et quelques milliers de briques étaient là, prêtes à être utilisées. On dressa aisément la charpente des cloisons, très rudimentaire d'ailleurs, et, en un temps très court, l'appartement fut divisé en chambres et en magasin, suivant le plan convenu.
Ces divers travaux se faisaient rapidement, sous la direction de l'ingénieur, qui maniait lui-même le marteau et la truelle. Aucune main-d'œuvre n'était étrangère à Cyrus Smith, qui donnait ainsi l'exemple à des compagnons intelligents et zélés. On travaillait avec confiance, gaiement même, Pencroff ayant toujours le mot pour rire, tantôt charpentier, tantôt cordier, tantôt maçon, et communiquant sa bonne humeur à tout ce petit monde. Sa foi dans l'ingénieur était absolue. Rien n'eût pu la troubler.
Il le croyait capable de tout entreprendre et de réussir à tout. La question des vêtements et des chaussures, — question grave assurément, — celle de l'éclairage pendant les nuits d'hiver, la mise en valeur des portions fertiles de l'île, la transformation de cette flore sauvage en une flore civilisée, tout lui paraissait facile, Cyrus Smith aidant, et tout se ferait en son temps. Il rêvait de rivières canalisées, facilitant le transport des richesses du sol, d'exploitations de carrières et de mines à entreprendre, de machines propres à toutes pratiques industrielles, de chemins de fer, oui, de chemins de fer! dont le réseau couvrirait certainement un jour l'île Lincoln.
L'ingénieur laissait dire Pencroff. Il ne rabattait rien des exagérations de ce brave cœur. Il savait combien la confiance est communicative, il souriait même à l'entendre parler, et ne disait rien des inquiétudes que lui inspirait quelquefois l'avenir. En effet, dans cette partie du Pacifique, en dehors du passage des navires, il pouvait craindre de n'être jamais secouru. C'était donc sur eux-mêmes, sur eux seuls, que les colons devaient compter, car la distance de l'île Lincoln à toute autre terre était telle, que se hasarder sur un bateau, de construction nécessairement médiocre, serait chose grave et périlleuse.
«Mais, comme disait le marin, ils dépassaient de cent coudées les Robinsons d'autrefois, pour qui tout était miracle à faire.»
Et en effet, ils «savaient», et l'homme qui «sait» réussit là où d'autres végéteraient et périraient inévitablement.
Pendant ces travaux, Harbert se distingua. Il était intelligent et actif, il comprenait vite, exécutait bien, et Cyrus Smith s'attachait de plus en plus à cet enfant. Harbert sentait pour l'ingénieur une vive et respectueuse amitié. Pencroff voyait bien l'étroite sympathie qui se formait entre ces deux êtres, mais il n'en était point jaloux.
Nab était Nab. Il était ce qu'il serait toujours, le courage, le zèle, le dévouement, l'abnégation personnifiée. Il avait en son maître la même foi que Pencroff, mais il la manifestait moins bruyamment. Quand le marin s'enthousiasmait, Nab avait toujours l'air de lui répondre: «Mais rien n'est plus naturel.» Pencroff et lui s'aimaient beaucoup, et n'avaient pas tardé à se tutoyer.
Quant à Gédéon Spilett, il prenait sa part du travail commun, et n'était pas le plus maladroit, — ce dont s'étonnait toujours un peu le marin. Un «journaliste» habile, non pas seulement à tout comprendre, mais à tout exécuter!
L'échelle fut définitivement installée le 28 mai.
On n'y comptait pas moins de cent échelons sur cette hauteur perpendiculaire de quatre-vingts pieds qu'elle mesurait. Cyrus Smith avait pu, heureusement, la diviser en deux parties, en profitant d'un surplomb de la muraille qui faisait saillie à une quarantaine de pieds au-dessus du sol. Cette saillie, soigneusement nivelée par le pic, devint une sorte de palier auquel on fixa la première échelle, dont le ballant fut ainsi diminué de moitié, et qu'une corde permettait de relever jusqu'au niveau de Granite-House. Quant à la seconde échelle, on l'arrêta aussi bien à son extrémité inférieure, qui reposait sur la saillie, qu'à son extrémité supérieure, rattachée à la porte même. De la sorte, l'ascension devint notablement plus facile.
D'ailleurs, Cyrus Smith comptait installer plus tard un ascenseur hydraulique qui éviterait toute fatigue et toute perte de temps aux habitants de Granite-House.
Les colons s'habituèrent promptement à se servir de cette échelle. Ils étaient lestes et adroits, et Pencroff, en sa qualité de marin, habitué à courir sur les enfléchures des haubans, put leur donner des leçons. Mais il fallut qu'il en donnât aussi à Top. Le pauvre chien, avec ses quatre pattes, n'était pas bâti pour cet exercice. Mais Pencroff était un maître si zélé, que Top finit par exécuter convenablement ses ascensions, et monta bientôt à l'échelle comme font couramment ses congénères dans les cirques. Si le marin fut fier de son élève, cela ne peut se dire. Mais pourtant, et plus d'une fois, Pencroff le monta sur son dos, ce dont Top ne se plaignit jamais.
On fera observer ici que pendant ces travaux, qui furent cependant activement conduits, car la mauvaise saison approchait, la question alimentaire n'avait point été négligée. Tous les jours, le reporter et Harbert, devenus décidément les pourvoyeurs de la colonie, employaient quelques heures à la chasse. Ils n'exploitaient encore que les bois du Jacamar, sur la gauche de la rivière, car, faute de pont et de canot, la Mercy n'avait pas encore été franchie. Toutes ces immenses forêts auxquelles on avait donné le nom de forêts du Far-West n'étaient donc point explorées. On réservait cette importante excursion pour les premiers beaux jours du printemps prochain. Mais les bois du Jacamar étaient suffisamment giboyeux; kangourous et sangliers y abondaient, et les épieux ferrés, l'arc et les flèches des chasseurs faisaient merveille. De plus, Harbert découvrit, vers l'angle sud-ouest du lagon, une garenne naturelle, sorte de prairie légèrement humide, recouverte de saules et d'herbes aromatiques qui parfumaient l'air, telles que thym, serpolet, basilic, sarriette, toutes espèces odorantes de la famille des labiées, dont les lapins se montrent si friands. Sur l'observation du reporter, que, puisque la table était servie pour des lapins, il serait étonnant que les lapins fissent défaut, les deux chasseurs explorèrent attentivement cette garenne. En tout cas, elle produisait en abondance des plantes utiles, et un naturaliste aurait eu là l'occasion d'étudier bien des spécimens du règne végétal. Harbert recueillit ainsi une certaine quantité de pousses de basilic, de romarin, de mélisse, de bétoine, etc.... qui possèdent des propriétés thérapeutiques diverses, les unes pectorales, astringentes, fébrifuges, les autres anti-spasmodiques ou anti-rhumatismales. Et quand, plus tard, Pencroff demanda à quoi servirait toute cette récolte d'herbes:
«À nous soigner, répondit le jeune garçon, à nous traiter quand nous serons malades.
— Pourquoi serions-nous malades, puisqu'il n'y a pas de médecins dans l'île?» répondit très sérieusement Pencroff.
À cela il n'y avait rien à répliquer, mais le jeune garçon n'en fit pas moins sa récolte, qui fut très bien accueillie à Granite-House. D'autant plus qu'à ces plantes médicinales, il put joindre une notable quantité de monardes didymes, qui sont connues dans l'Amérique septentrionale, sous le nom de «thé d'Oswego», et produisent une boisson excellente. Enfin, ce jour-là, en cherchant bien, les deux chasseurs arrivèrent sur le véritable emplacement de la garenne. Le sol y était perforé comme une écumoire.
«Des terriers! s'écria Harbert.
— Oui, répondit le reporter, je les vois bien.
— Mais sont-ils habités?
— C'est la question.»
La question ne tarda pas à être résolue. Presque aussitôt, des centaines de petits animaux, semblables à des lapins, s'enfuirent dans toutes les directions, et avec une telle rapidité, que Top lui-même n'aurait pu les gagner de vitesse. Chasseurs et chien eurent beau courir, ces rongeurs leur échappèrent facilement. Mais le reporter était bien résolu à ne pas quitter la place avant d'avoir capturé au moins une demi-douzaine de ces quadrupèdes. Il voulait en garnir l'office tout d'abord, quitte à domestiquer ceux que l'on prendrait plus tard. Avec quelques collets tendus à l'orifice des terriers, l'opération ne pouvait manquer de réussir. Mais en ce moment, pas de collets, ni de quoi en fabriquer. Il fallut donc se résigner à visiter chaque gîte, à le fouiller du bâton, à faire, à force de patience, ce qu'on ne pouvait faire autrement. Enfin, après une heure de fouilles, quatre rongeurs furent pris au gîte. C'étaient des lapins assez semblables à leurs congénères d'Europe, et qui sont vulgairement connus sous le nom de «lapins d'Amérique.»
Le produit de la chasse fut donc rapporté à Granite-House, et il figura au repas du soir. Les hôtes de cette garenne n'étaient point à dédaigner, car ils étaient délicieux. Ce fut là une précieuse ressource pour la colonie, et qui semblait devoir être inépuisable.
Le 31 mai, les cloisons étaient achevées. Il ne restait plus qu'à meubler les chambres, ce qui serait l'ouvrage des longs jours d'hiver. Une cheminée fut établie dans la première chambre, qui servait de cuisine. Le tuyau destiné à conduire la fumée au dehors donna quelque travail aux fumistes improvisés. Il parut plus simple à Cyrus Smith de le fabriquer en terre de brique; comme il ne fallait pas songer à lui donner issue par le plateau supérieur, on perça un trou dans le granit au-dessus de la fenêtre de ladite cuisine, et c'est à ce trou que le tuyau, obliquement dirigé, aboutit comme celui d'un poêle en tôle. Peut-être, sans doute même, par les grands vents d'est qui battaient directement la façade, la cheminée fumerait, mais ces vents étaient rares, et, d'ailleurs, maître Nab, le cuisinier, n'y regardait pas de si près.
Quand ces aménagements intérieurs eurent été achevés, l'ingénieur s'occupa d'obstruer l'orifice de l'ancien déversoir qui aboutissait au lac, de manière à interdire tout accès par cette voie. Des quartiers de roches furent roulés à l'ouverture et cimentés fortement. Cyrus Smith ne réalisa pas encore le projet qu'il avait formé de noyer cet orifice sous les eaux du lac en les ramenant à leur premier niveau par un barrage. Il se contenta de dissimuler l'obstruction au moyen d'herbes, arbustes ou broussailles, qui furent plantés dans les interstices des roches, et que le printemps prochain devait développer avec exubérance.
Toutefois, il utilisa le déversoir de manière à amener jusqu'à la nouvelle demeure un filet des eaux douces du lac. Une petite saignée, faite au-dessous de leur niveau, produisit ce résultat, et cette dérivation d'une source pure et intarissable donna un rendement de vingt-cinq à trente gallons par jour.
L'eau ne devait donc jamais manquer à Granite-House. Enfin, tout fut terminé, et il était temps, car la mauvaise saison arrivait. D'épais volets permettaient de fermer les fenêtres de la façade, en attendant que l'ingénieur eût eu le temps de fabriquer du verre à vitre.
Gédéon Spilett avait très artistement disposé, dans les saillies du roc, autour des fenêtres, des plantes d'espèces variées, ainsi que de longues herbes flottantes, et, de cette façon, les ouvertures étaient encadrées d'une pittoresque verdure d'un effet charmant.
Les habitants de la solide, saine et sûre demeure, ne pouvaient donc être qu'enchantés de leur ouvrage.
Les fenêtres permettaient à leur regard de s'étendre sur un horizon sans limite, que les deux caps Mandibule fermaient au nord et le cap Griffe au sud.
Toute la baie de l'Union se développait magnifiquement devant eux. Oui, ces braves colons avaient lieu d'être satisfaits, et Pencroff ne marchandait pas les éloges à ce qu'il appelait humoristiquement «son appartement au cinquième au-dessus de l'entresol!»
CHAPITRE XX
La saison d'hiver commença véritablement avec ce mois de juin, qui correspond au mois de décembre de l'hémisphère boréal. Il débuta par des averses et des rafales qui se succédèrent sans relâche. Les hôtes de Granite-House purent apprécier les avantages d'une demeure que les intempéries ne sauraient atteindre.
L'abri des Cheminées eût été vraiment insuffisant contre les rigueurs d'un hivernage, et il était à craindre que les grandes marées, poussées par les vents du large, n'y fissent encore irruption. Cyrus Smith prit même quelques précautions, en prévision de cette éventualité, afin de préserver, autant que possible, la forge et les fourneaux qui y étaient installés.
Pendant tout ce mois de juin, le temps fut employé à des travaux divers, qui n'excluaient ni la chasse, ni la pêche, et les réserves de l'office purent être abondamment entretenues. Pencroff, dès qu'il en aurait le loisir, se proposait d'établir des trappes dont il attendait le plus grand bien. Il avait fabriqué des collets de fibres ligneuses, et il n'était pas de jour que la garenne ne fournît son contingent de rongeurs. Nab employait presque tout son temps à saler ou à fumer des viandes, ce qui lui assurait des conserves excellentes.
La question des vêtements fut alors très sérieusement discutée. Les colons n'avaient d'autres habits que ceux qu'ils portaient, quand le ballon les jeta sur l'île. Ces habits étaient chauds et solides, ils en avaient pris un soin extrême ainsi que de leur linge, et ils les tenaient en parfait état de propreté, mais tout cela demanderait bientôt à être remplacé. En outre, si l'hiver était rigoureux, les colons auraient fort à souffrir du froid.
À ce sujet, l'ingéniosité de Cyrus Smith fut en défaut. Il avait dû parer au plus pressé, créer la demeure, assurer l'alimentation, et le froid pouvait le surprendre avant que la question des vêtements eût été résolue. Il fallait donc se résigner à passer ce premier hiver sans trop se plaindre.
La belle saison venue, on ferait une chasse sérieuse à ces mouflons, dont la présence avait été signalée, lors de l'exploration au mont Franklin, et, une fois la laine récoltée, l'ingénieur saurait bien fabriquer de chaudes et solides étoffes... Comment? il y songerait.
«Eh bien, nous en serons quittes pour nous griller les mollets à Granite-House! dit Pencroff. Le combustible abonde, et il n'y a aucune raison de l'épargner.
— D'ailleurs, répondit Gédéon Spilett, l'île Lincoln n'est pas située sous une latitude très élevée, et il est probable que les hivers n'y sont pas rudes. Ne nous avez-vous pas dit, Cyrus, que ce trente-cinquième parallèle correspondait à celui de l'Espagne dans l'autre hémisphère?
— Sans doute, répondit l'ingénieur, mais certains hivers sont très froids en Espagne! Neige et glace, rien n'y manque, et l'île Lincoln peut être aussi rigoureusement éprouvée. Toutefois, c'est une île, et, comme telle, j'espère que la température y sera plus modérée.
— Et pourquoi, monsieur Cyrus? demanda Harbert.
— Parce que la mer, mon enfant, peut être considérée comme un immense réservoir, dans lequel s'emmagasinent les chaleurs de l'été. L'hiver venu, elle restitue ces chaleurs, ce qui assure aux régions voisines des océans une température moyenne, moins élevée en été, mais moins basse en hiver.
— Nous le verrons bien, répondit Pencroff. Je demande à ne point m'inquiéter autrement du froid qu'il fera ou qu'il ne fera pas. Ce qui est certain, c'est que les jours sont déjà courts et les soirées longues. Si nous traitions un peu la question de l'éclairage.
— Rien n'est plus facile, répondit Cyrus Smith.
— À traiter? demanda le marin.
— À résoudre.
— Et quand commencerons-nous?
— Demain, en organisant une chasse aux phoques.
— Pour fabriquer de la chandelle?
— Fi donc! Pencroff, de la bougie.»
Tel était, en effet, le projet de l'ingénieur; projet réalisable, puisqu'il avait de la chaux et de l'acide sulfurique, et que les amphibies de l'îlot lui fourniraient la graisse nécessaire à sa fabrication.
On était au 4 juin. C'était le dimanche de la Pentecôte, et il y eut accord unanime pour observer cette fête. Tous travaux furent suspendus, et des prières s'élevèrent vers le ciel. Mais ces prières étaient maintenant des actions de grâces. Les colons de l'île Lincoln n'étaient plus les misérables naufragés jetés sur l'îlot. Ils ne demandaient plus, ils remerciaient.
Le lendemain, 5 juin, par un temps assez incertain, on partit pour l'îlot. Il fallut encore profiter de la marée basse pour franchir à gué le canal, et, à ce propos, il fut convenu que l'on construirait, tant bien que mal, un canot qui rendrait les communications plus faciles, et permettrait aussi de remonter la Mercy, lors de la grande exploration du sud-ouest de l'île, qui était remise aux premiers beaux jours.
Les phoques étaient nombreux, et les chasseurs, armés de leurs épieux ferrés, en tuèrent aisément une demi-douzaine. Nab et Pencroff les dépouillèrent, et ne rapportèrent à Granite-House que leur graisse et leur peau, cette peau devant servir à la fabrication de solides chaussures.
Le résultat de cette chasse fut celui-ci: environ trois cents livres de graisse qui devaient être entièrement employées à la fabrication des bougies.
L'opération fut extrêmement simple, et, si elle ne donna pas des produits absolument parfaits, du moins étaient-ils utilisables. Cyrus Smith n'aurait eu à sa disposition que de l'acide sulfurique, qu'en chauffant cet acide avec les corps gras neutres, — dans l'espèce la graisse de phoque, — il pouvait isoler la glycérine; puis, de la combinaison nouvelle, il eût facilement séparé l'oléine, la margarine et la stéarine, en employant l'eau bouillante. Mais, afin de simplifier l'opération, il préféra saponifier la graisse au moyen de la chaux.
Il obtint de la sorte un savon calcaire, facile à décomposer par l'acide sulfurique, qui précipita la chaux à l'état de sulfate et rendit libres les acides gras. De ces trois acides, oléique, margarique et stéarique, le premier, étant liquide, fut chassé par une pression suffisante. Quant aux deux autres, ils formaient la substance même qui allait servir au moulage des bougies.
L'opération ne dura pas plus de vingt-quatre heures.
Les mèches, après plusieurs essais, furent faites de fibres végétales, et, trempées dans la substance liquéfiée, elles formèrent de véritables bougies stéariques, moulées à la main, auxquelles il ne manqua que le blanchiment et le polissage. Elles n'offraient pas, sans doute, cet avantage que les mèches, imprégnées d'acide borique, ont de se vitrifier au fur et à mesure de leur combustion, et de se consumer entièrement; mais Cyrus Smith ayant fabriqué une belle paire de mouchettes, ces bougies furent grandement appréciées pendant les veillées de Granite-House.
Pendant tout ce mois, le travail ne manqua pas à l'intérieur de la nouvelle demeure. Les menuisiers eurent de l'ouvrage. On perfectionna les outils, qui étaient fort rudimentaires. On les compléta aussi. Des ciseaux, entre autres, furent fabriqués, et les colons purent enfin couper leurs cheveux, et sinon se faire la barbe, du moins la tailler à leur fantaisie.
Harbert n'en avait pas, Nab n'en avait guère, mais leurs compagnons en étaient hérissés de manière à justifier la confection desdits ciseaux.
La fabrication d'une scie à main, du genre de celles qu'on appelle égoïnes, coûta des peines infinies, mais enfin on obtint un instrument qui, vigoureusement manié, put diviser les fibres ligneuses du bois.
On fit donc des tables, des sièges, des armoires, qui meublèrent les principales chambres, des cadres de lit, dont toute la literie consista en matelas de zostère. La cuisine, avec ses planches, sur lesquelles reposaient les ustensiles en terre cuite, son fourneau de briques, sa pierre à relaver, avait très bon air, et Nab y fonctionnait gravement, comme s'il eût été dans un laboratoire de chimiste.
Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les charpentiers. En effet, le nouveau déversoir, créé à coups de mine, rendait nécessaire la construction de deux ponceaux, l'un sur le plateau de Grande-vue, l'autre sur la grève même.
Maintenant, en effet, le plateau et la grève étaient transversalement coupés par un cours d'eau qu'il fallait nécessairement franchir, quand on voulait gagner le nord de l'île. Pour l'éviter, les colons eussent été obligés à faire un détour considérable et à remonter dans l'ouest jusqu'au delà des sources du Creek-Rouge. Le plus simple était donc d'établir, sur le plateau et sur la grève, deux ponceaux, longs de vingt à vingt-cinq pieds, et dont quelques arbres, seulement équarris à la hache, formèrent toute la charpente. Ce fut l'affaire de quelques jours. Les ponts établis, Nab et Pencroff en profitèrent alors pour aller jusqu'à l'huîtrière qui avait été découverte au large des dunes. Ils avaient traîné avec eux une sorte de grossier chariot, qui remplaçait l'ancienne claie vraiment trop incommode, et ils rapportèrent quelques milliers d'huîtres, dont l'acclimatation se fit rapidement au milieu de ces rochers, qui formaient autant de parcs naturels à l'embouchure de la Mercy. Ces mollusques étaient de qualité excellente, et les colons en firent une consommation presque quotidienne.
On le voit, l'île Lincoln, bien que ses habitants n'en eussent exploré qu'une très petite portion, fournissait déjà à presque tous leurs besoins. Et il était probable que, fouillée jusque dans ses plus secrets réduits, sur toute cette partie boisée qui s'étendait depuis la Mercy jusqu'au promontoire du Reptile, elle prodiguerait de nouveaux trésors. Une seule privation coûtait encore aux colons de l'île Lincoln. La nourriture azotée ne leur manquait pas, ni les produits végétaux qui devaient en tempérer l'usage; les racines ligneuses des dragonniers, soumises à la fermentation, leur donnaient une boisson acidulée, sorte de bière bien préférable à l'eau pure; ils avaient même fabriqué du sucre, sans cannes ni betteraves, en recueillant cette liqueur que distille l' «acer saccharinum», sorte d'érable de la famille des acérinées, qui prospère sous toutes les zones moyennes, et dont l'île possédait un grand nombre; ils faisaient un thé très agréable en employant les monardes rapportées de la garenne; enfin, ils avaient en abondance le sel, le seul des produits minéraux qui entre dans l'alimentation..., mais le pain faisait défaut.
Peut-être, par la suite, les colons pourraient-ils remplacer cet aliment par quelque équivalent, farine de sagoutier ou fécule de l'arbre à pain, et il était possible, en effet, que les forêts du sud comptassent parmi leurs essences ces précieux arbres, mais jusqu'alors on ne les avait pas rencontrés.
Cependant la Providence devait, en cette circonstance, venir directement en aide aux colons, dans une proportion infinitésimale, il est vrai, mais enfin Cyrus Smith, avec toute son intelligence, toute son ingéniosité, n'aurait jamais pu produire ce que, par le plus grand hasard, Harbert trouva un jour dans la doublure de sa veste, qu'il s'occupait de raccommoder.
Ce jour-là, — il pleuvait à torrents, — les colons étaient rassemblés dans la grande salle de Granite-House, quand le jeune garçon s'écria tout d'un coup:
«Tiens, monsieur Cyrus. Un grain de blé!»
Et il montra à ses compagnons un grain, un unique grain qui, de sa poche trouée, s'était introduit dans la doublure de sa veste.
La présence de ce grain s'expliquait par l'habitude qu'avait Harbert, étant à Richmond, de nourrir quelques ramiers dont Pencroff lui avait fait présent.
«Un grain de blé? répondit vivement l'ingénieur.
— Oui, monsieur Cyrus, mais un seul, rien qu'un seul!
— Eh! mon garçon, s'écria Pencroff en souriant, nous voilà bien avancés, ma foi! Qu'est-ce que nous pourrions bien faire d'un seul grain de blé?
— Nous en ferons du pain, répondit Cyrus Smith.
— Du pain, des gâteaux, des tartes! répliqua le marin. Allons! Le pain que fournira ce grain de blé ne nous étouffera pas de sitôt!»
Harbert, n'attachant que peu d'importance à sa découverte, se disposait à jeter le grain en question, mais Cyrus Smith le prit, l'examina, reconnut qu'il était en bon état, et, regardant le marin bien en face:
«Pencroff, lui demanda-t-il tranquillement, savez-vous combien un grain de blé peut produire d'épis?
— Un, je suppose! répondit le marin, surpris de la question.
— Dix, Pencroff. Et savez-vous combien un épi porte de grains?
— Ma foi, non.
— Quatre-vingts en moyenne, dit Cyrus Smith. Donc, si nous plantons ce grain, à la première récolte, nous récolterons huit cents grains, lesquels en produiront à la seconde six cent quarante mille, à la troisième cinq cent douze millions, à la quatrième plus de quatre cents milliards de grains. Voilà la proportion.»
Les compagnons de Cyrus Smith l'écoutaient sans répondre. Ces chiffres les stupéfiaient. Ils étaient exacts, cependant.
«Oui, mes amis, reprit l'ingénieur. Telles sont les progressions arithmétiques de la féconde nature. Et encore, qu'est-ce que cette multiplication du grain de blé, dont l'épi ne porte que huit cents grains, comparée à ces pieds de pavots qui portent trente-deux mille graines, à ces pieds de tabac qui en produisent trois cent soixante mille? En quelques années, sans les nombreuses causes de destruction qui en arrêtent la fécondité, ces plantes envahiraient toute la terre.»
Mais l'ingénieur n'avait pas terminé son petit interrogatoire.
«Et maintenant, Pencroff, reprit-il, savez-vous combien quatre cents milliards de grains représentent de boisseaux?
— Non, répondit le marin, mais ce que je sais, c'est que je ne suis qu'une bête!
— Eh bien, cela ferait plus de trois millions, à cent trente mille par boisseau, Pencroff.
— Trois millions! s'écria Pencroff.
— Trois millions.
— Dans quatre ans?
— Dans quatre ans, répondit Cyrus Smith, et même dans deux ans, si, comme je l'espère, nous pouvons, sous cette latitude, obtenir deux récoltes par année.»
À cela, suivant son habitude, Pencroff ne crut pas pouvoir répliquer autrement que par un hurrah formidable.
«Ainsi, Harbert, ajouta l'ingénieur, tu as fait là une découverte d'une importance extrême pour nous. Tout, mes amis, tout peut nous servir dans les conditions où nous sommes. Je vous en prie, ne l'oubliez pas.
— Non, monsieur Cyrus, non, nous ne l'oublierons pas, répondit Pencroff, et si jamais je trouve une de ces graines de tabac, qui se multiplient par trois cent soixante mille, je vous assure que je ne la jetterai pas au vent! Et maintenant, savez-vous ce qui nous reste à faire?
— Il nous reste à planter ce grain, répondit Harbert.
— Oui, ajouta Gédéon Spilett, et avec tous les égards qui lui sont dus, car il porte en lui nos moissons à venir.
— Pourvu qu'il pousse! s'écria le marin.
— Il poussera», répondit Cyrus Smith.
On était au 20 juin. Le moment était donc propice pour semer cet unique et précieux grain de blé. Il fut d'abord question de le planter dans un pot; mais, après réflexion, on résolut de s'en rapporter plus franchement à la nature, et de le confier à la terre. C'est ce qui fut fait le jour même, et il est inutile d'ajouter que toutes les précautions furent prises pour que l'opération réussît.
Le temps s'étant légèrement éclairci, les colons gravirent les hauteurs de Granite-House. Là, sur le plateau, ils choisirent un endroit bien abrité du vent, et auquel le soleil de midi devait verser toute sa chaleur. L'endroit fut nettoyé, sarclé avec soin, fouillé même, pour en chasser les insectes ou les vers; on y mit une couche de bonne terre amendée d'un peu de chaux; on l'entoura d'une palissade; puis, le grain fut enfoncé dans la couche humide.
Ne semblait-il pas que ces colons posaient la première pierre d'un édifice? Cela rappela à Pencroff le jour où il avait allumé son unique allumette, et tous les soins qu'il apporta à cette opération. Mais cette fois, la chose était plus grave. En effet, les naufragés seraient toujours parvenus à se procurer du feu, soit par un procédé, soit par un autre, mais nulle puissance humaine ne leur referait ce grain de blé, si, par malheur, il venait à périr!
CHAPITRE XXI
Depuis ce moment, il ne se passa plus un seul jour sans que Pencroff allât visiter ce qu'il appelait sérieusement son «champ de blé.» Et malheur aux insectes qui s'y aventuraient! Ils n'avaient aucune grâce à attendre.
Vers la fin du mois de juin, après d'interminables pluies, le temps se mit décidément au froid, et, le 29, un thermomètre Fahrenheit eût certainement annoncé vingt degrés seulement au-dessus de zéro (6, 67 degrés centigrades au-dessous de glace).
Le lendemain, 30 juin, jour qui correspond au 31 Décembre de l'année boréale, était un vendredi. Nab fit observer que l'année finissait par un mauvais jour; mais Pencroff lui répondit que, naturellement, l'autre commençait par un bon, — ce qui valait mieux. En tout cas, elle débuta par un froid très vif. Des glaçons s'entassèrent à l'embouchure de la Mercy, et le lac ne tarda pas à se prendre sur toute son étendue.
On dut, à plusieurs reprises, renouveler la provision de combustible. Pencroff n'avait pas attendu que la rivière fût glacée pour conduire d'énormes trains de bois à leur destination. Le courant était un moteur infatigable, et il fut employé à charrier du bois flotté jusqu'au moment où le froid vint l'enchaîner. Au combustible fourni si abondamment par la forêt, on joignit aussi plusieurs charretées de houille, qu'il fallut aller chercher au pied des contreforts du mont Franklin. Cette puissante chaleur du charbon de terre fut vivement appréciée par une basse température, qui, le 4 juillet, tomba à huit degrés Fahrenheit (13 degrés centigrades au-dessous de zéro). Une seconde cheminée avait été établie dans la salle à manger, et, là, on travaillait en commun.
Pendant cette période de froid, Cyrus Smith n'eut qu'à s'applaudir d'avoir dérivé jusqu'à Granite-House un petit filet des eaux du lac Grant. Prises au-dessous de la surface glacée, puis, conduites par l'ancien déversoir, elles conservaient leur liquidité et arrivaient à un réservoir intérieur, qui avait été creusé à l'angle de l'arrière-magasin, et dont le trop-plein s'enfuyait par le puits jusqu'à la mer.
Vers cette époque, le temps étant extrêmement sec, les colons, aussi bien vêtus que possible, résolurent de consacrer une journée à l'exploration de la partie de l'île comprise au sud-est entre la Mercy et le cap Griffe. C'était un vaste terrain marécageux, et il pouvait se présenter quelque bonne chasse à faire, car les oiseaux aquatiques devaient y pulluler.
Il fallait compter de huit à neuf milles à l'aller, autant au retour, et, par conséquent, la journée serait bien employée. Comme il s'agissait aussi de l'exploration d'une portion inconnue de l'île, toute la colonie dut y prendre part. C'est pourquoi, le 5 juillet, dès six heures du matin, l'aube se levant à peine, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Nab, Pencroff, armés d'épieux, de collets, d'arcs et de flèches, et munis de provisions suffisantes, quittèrent Granite-House, précédés de Top, qui gambadait devant eux.
On prit par le plus court, et le plus court fut de traverser la Mercy sur les glaçons qui l'encombraient alors.
«Mais, fit observer justement le reporter, cela ne peut remplacer un pont sérieux!» aussi, la construction d'un pont «sérieux» était-elle notée dans la série des travaux à venir.
C'était la première fois que les colons mettaient pied sur la rive droite de la Mercy, et s'aventuraient au milieu de ces grands et superbes conifères, alors couverts de neige.
Mais ils n'avaient pas fait un demi-mille, que, d'un épais fourré, s'échappait toute une famille de quadrupèdes, qui y avaient élu domicile, et dont les aboiements de Top provoquèrent la fuite.
«Ah! on dirait des renards!» s'écria Harbert, quand il vit toute la bande décamper au plus vite.
C'étaient des renards, en effet, mais des renards de très grande taille, qui faisaient entendre une sorte d'aboiement, dont Top parut lui-même fort étonné, car il s'arrêta dans sa poursuite, et donna à ces rapides animaux le temps de disparaître.
Le chien avait le droit d'être surpris, puisqu'il ne savait pas l'histoire naturelle. Mais, par leurs aboiements, ces renards, gris roussâtres de pelage, à queues noires que terminait une bouffette blanche, avaient décelé leur origine. Aussi, Harbert leur donna-t-il, sans hésiter, leur véritable nom de «culpeux.» Ces culpeux se rencontrent fréquemment au Chili, aux Malouines, et sur tous ces parages américains traversés par les trentième et quarantième parallèles. Harbert regretta beaucoup que Top n'eût pu s'emparer de l'un de ces carnivores.
«Est-ce que cela se mange? demanda Pencroff, qui ne considérait jamais les représentants de la faune de l'île qu'à un point de vue spécial.
— Non, répondit Harbert, mais les zoologistes n'ont pas encore reconnu si la pupille de ces renards est diurne ou nocturne, et s'il ne convient pas de les ranger dans le genre chien proprement dit.»
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire en entendant la réflexion du jeune garçon, qui attestait un esprit sérieux. Quant au marin, du moment que ces renards ne pouvaient être classés dans le genre comestible, peu lui importait. Toutefois, lorsqu'une basse-cour serait établie à Granite-House, il fit observer qu'il serait bon de prendre quelques précautions contre la visite probable de ces pillards à quatre pattes. Ce que personne ne contesta.
Après avoir tourné la pointe de l'épave, les colons trouvèrent une longue plage que baignait la vaste mer. Il était alors huit heures du matin. Le ciel était très pur, ainsi qu'il arrive par les grands froids prolongés; mais, échauffés par leur course, Cyrus Smith et ses compagnons ne ressentaient pas trop vivement les piqûres de l'atmosphère.
D'ailleurs, il ne faisait pas de vent, circonstance qui rend infiniment plus supportables les forts abaissements de la température. Un soleil brillant, mais sans action calorifique, sortait alors de l'Océan, et son énorme disque se balançait à l'horizon. La mer formait une nappe tranquille et bleue comme celle d'un golfe méditerranéen, quand le ciel est pur. Le cap Griffe, recourbé en forme de yatagan, s'effilait nettement à quatre milles environ vers le sud-est. À gauche, la lisière du marais était brusquement arrêtée par une petite pointe que les rayons solaires dessinaient alors d'un trait de feu.
Certes, en cette partie de la baie de l'Union, que rien ne couvrait du large, pas même un banc de sable, les navires, battus des vents d'est, n'eussent trouvé aucun abri. On sentait à la tranquillité de la mer, dont nul haut-fond ne troublait les eaux, à sa couleur uniforme que ne tachait aucune nuance jaunâtre, à l'absence de tout récif enfin, que cette côte était accore, et que l'Océan recouvrait là de profonds abîmes. En arrière, dans l'ouest, se développaient, mais à une distance de quatre milles, les premières lignes d'arbres des forêts du Far-West. On se serait cru, pour ainsi dire, sur la côte désolée de quelque île des régions antarctiques que les glaçons eussent envahie. Les colons firent halte en cet endroit pour déjeuner. Un feu de broussailles et de varechs desséchés fut allumé, et Nab prépara le déjeuner de viande froide, auquel il joignit quelques tasses de thé d'Oswego.
Tout en mangeant, on regardait. Cette partie de l'île Lincoln était réellement stérile et contrastait avec toute la région occidentale. Ce qui amena le reporter à faire cette réflexion, que si le hasard eût tout d'abord jeté les naufragés sur cette plage, ils auraient pris de leur futur domaine une idée déplorable.
«Je crois même que nous n'aurions pas pu l'atteindre, répondit l'ingénieur, car la mer est profonde, et elle ne nous offrait pas un rocher pour nous y réfugier. Devant Granite-House, au moins, il y avait des bancs, un îlot, qui multipliaient les chances de salut. Ici, rien que l'abîme!
— Il est assez singulier, fit observer Gédéon Spilett, que cette île, relativement petite, présente un sol aussi varié. Cette diversité d'aspect n'appartient logiquement qu'aux continents d'une certaine étendue. On dirait vraiment que la partie occidentale de l'île Lincoln, si riche et si fertile, est baignée par les eaux chaudes du golfe Mexicain, et que ses rivages du nord et du sud-est s'étendent sur une sorte de mer Arctique.
— Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit Cyrus Smith, c'est une observation que j'ai faite aussi. Cette île, dans sa forme comme dans sa nature, je la trouve étrange. On dirait un résumé de tous les aspects que présente un continent, et je ne serais pas surpris qu'elle eût été continent autrefois.
— Quoi! un continent au milieu du Pacifique? s'écria Pencroff.
— Pourquoi pas? répondit Cyrus Smith. Pourquoi l'Australie, la Nouvelle-Irlande, tout ce que les géographes anglais appellent l'Australasie, réunies aux archipels du Pacifique, n'auraient-ils formé autrefois une sixième partie du monde, aussi importante que l'Europe ou l'Asie, que l'Afrique ou les deux Amériques? Mon esprit ne se refuse point à admettre que toutes les îles, émergées de ce vaste Océan, ne sont que des sommets d'un continent maintenant englouti, mais qui dominait les eaux aux époques antéhistoriques.
— Comme fut autrefois l'Atlantide, répondit Harbert.
— Oui, mon enfant... si elle a existé toutefois.
— Et l'île Lincoln aurait fait partie de ce continent-là? demanda Pencroff.
— C'est probable, répondit Cyrus Smith, et cela expliquerait assez cette diversité de productions qui se voit à sa surface.
— Et le nombre considérable d'animaux qui l'habitent encore, ajouta Harbert.
— Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur, et tu me fournis là un nouvel argument à l'appui de ma thèse. Il est certain, d'après ce que nous avons vu, que les animaux sont nombreux dans l'île, et, ce qui est plus bizarre, que les espèces y sont extrêmement variées. Il y a une raison à cela, et pour moi, c'est que l'île Lincoln a pu faire autrefois partie de quelque vaste continent qui s'est peu à peu abaissé au-dessous du Pacifique.
— Alors, un beau jour, répliqua Pencroff, qui ne semblait pas être absolument convaincu, ce qui reste de cet ancien continent pourra disparaître à son tour, et il n'y aura plus rien entre l'Amérique et l'Asie?
— Si, répondit Cyrus Smith, il y aura les nouveaux continents, que des milliards de milliards d'animalcules travaillent à bâtir en ce moment.
— Et quels sont ces maçons-là? demanda Pencroff.
— Les infusoires du corail, répondit Cyrus Smith. Ce sont eux qui ont fabriqué, par un travail continu, l'île Clermont-Tonnerre, les atolls, et autres nombreuses îles à coraux que compte l'océan Pacifique. Il faut quarante-sept millions de ces infusoires pour peser un grain, et pourtant, avec les sels marins qu'ils absorbent, avec les éléments solides de l'eau qu'ils s'assimilent, ces animalcules produisent le calcaire, et ce calcaire forme d'énormes substructions sous-marines, dont la dureté et la solidité égalent celles du granit. Autrefois, aux premières époques de la création, la nature, employant le feu, a produit les terres par soulèvement; mais maintenant elle charge des animaux microscopiques de remplacer cet agent, dont la puissance dynamique, à l'intérieur du globe, a évidemment diminué, — ce que prouve le grand nombre de volcans actuellement éteints à la surface de la terre. Et je crois bien que, les siècles succédant aux siècles et les infusoires aux infusoires, ce Pacifique pourra se changer un jour en un vaste continent, que des générations nouvelles habiteront et civiliseront à leur tour.
— Ce sera long! dit Pencroff.
— La nature a le temps pour elle, répondit l'ingénieur.
— Mais à quoi bon de nouveaux continents? demanda Harbert. Il me semble que l'étendue actuelle des contrées habitables est suffisante à l'humanité. Or, la nature ne fait rien d'inutile.
— Rien d'inutile, en effet, reprit l'ingénieur, mais voici comment on pourrait expliquer dans l'avenir la nécessité de continents nouveaux, et précisément sur cette zone tropicale occupée par les îles coralligènes. Du moins, cette explication me paraît plausible.
— Nous vous écoutons, monsieur Cyrus, répondit Harbert.
— Voici ma pensée: les savants admettent généralement qu'un jour notre globe finira, ou plutôt que la vie animale et végétale n'y sera plus possible, par suite du refroidissement intense qu'il subira. Ce sur quoi ils ne sont pas d'accord, c'est sur la cause de ce refroidissement. Les uns pensent qu'il proviendra de l'abaissement de température que le soleil éprouvera après des millions d'années; les autres, de l'extinction graduelle des feux intérieurs de notre globe, qui ont sur lui une influence plus prononcée qu'on ne le suppose généralement. Je tiens, moi, pour cette dernière hypothèse, en me fondant sur ce fait que la lune est bien véritablement un astre refroidi, lequel n'est plus habitable, quoique le soleil continue toujours de verser à sa surface la même somme de chaleur. Si donc la lune s'est refroidie, c'est parce que ces feux intérieurs auxquels, ainsi que tous les astres du monde stellaire, elle a dû son origine, se sont complètement éteints. Enfin, quelle qu'en soit la cause, notre globe se refroidira un jour, mais ce refroidissement ne s'opérera que peu à peu. Qu'arrivera-t-il alors? C'est que les zones tempérées, dans une époque plus ou moins éloignée, ne seront pas plus habitables que ne le sont actuellement les régions polaires. Donc, les populations d'hommes, comme les agrégations d'animaux, reflueront vers les latitudes plus directement soumises à l'influence solaire. Une immense émigration s'accomplira. L'Europe, l'Asie centrale, l'Amérique du Nord seront peu à peu abandonnées, tout comme l'Australasie ou les parties basses de l'Amérique du Sud. La végétation suivra l'émigration humaine. La flore reculera vers l'équateur en même temps que la faune. Les parties centrales de l'Amérique méridionale et de l'Afrique deviendront les continents habités par excellence. Les Lapons et les Samoyèdes retrouveront les conditions climatériques de la mer polaire sur les rivages de la Méditerranée. Qui nous dit, qu'à cette époque, les régions équatoriales ne seront pas trop petites pour contenir l'humanité terrestre et la nourrir? Or, pourquoi la prévoyante nature, afin de donner refuge à toute l'émigration végétale et animale, ne jetterait-elle pas, dès à présent, sous l'équateur, les bases d'un continent nouveau, et n'aurait-elle pas chargé les infusoires de le construire? J'ai souvent réfléchi à toutes ces choses, mes amis, et je crois sérieusement que l'aspect de notre globe sera un jour complètement transformé, que, par suite de l'exhaussement de nouveaux continents, les mers couvriront les anciens, et que, dans les siècles futurs, des Colombs iront découvrir les îles du Chimboraço, de l'Himalaya ou du mont Blanc, restes d'une Amérique, d'une Asie et d'une Europe englouties. Puis enfin, ces nouveaux continents, à leur tour, deviendront eux-mêmes inhabitables; la chaleur s'éteindra comme la chaleur d'un corps que l'âme vient d'abandonner, et la vie disparaîtra, sinon définitivement du globe, au moins momentanément. Peut-être, alors, notre sphéroïde se reposera-t-il, se refera-t-il dans la mort pour ressusciter un jour dans des conditions supérieures! Mais tout cela, mes amis, c'est le secret de l'Auteur de toutes choses, et, à propos du travail des infusoires, je me suis laissé entraîner un peu loin peut-être à scruter les secrets de l'avenir.
— Mon cher Cyrus, répondit Gédéon Spilett, ces théories sont pour moi des prophéties, et elles s'accompliront un jour.
— C'est le secret de Dieu, dit l'ingénieur.
— Tout cela est bel et bien, dit alors Pencroff, qui avait écouté de toutes ses oreilles, mais m'apprendrez-vous, monsieur Cyrus, si l'île Lincoln a été construite par vos infusoires?
— Non, répondit Cyrus Smith, elle est purement d'origine volcanique.
— Alors, elle disparaîtra un jour?
— C'est probable.
— J'espère bien que nous n'y serons plus.
— Non, rassurez-vous, Pencroff, nous n'y serons plus, puisque nous n'avons aucune envie d'y mourir et que nous finirons peut-être par nous en tirer.
— En attendant, répondit Gédéon Spilett, installons-nous comme pour l'éternité. Il ne faut jamais rien faire à demi.»
Ceci finit la conversation. Le déjeuner était terminé. L'exploration fut reprise, et les colons arrivèrent à la limite où commençait la région marécageuse.
C'était bien un marais, dont l'étendue, jusqu'à cette côte arrondie qui terminait l'île au sud-est, pouvait mesurer vingt milles carrés. Le sol était formé d'un limon argilo-siliceux, mêlé de nombreux débris de végétaux. Des conferves, des joncs, des carex, des scirpes, çà et là quelques couches d'herbages, épais comme une grosse moquette, le recouvraient. Quelques mares glacées scintillaient en maint endroit sous les rayons solaires. Ni les pluies, ni aucune rivière, gonflée par une crue subite, n'avaient pu former ces réserves d'eau. On en devait naturellement conclure que ce marécage était alimenté par les infiltrations du sol, et cela était en effet. Il était même à craindre que l'air ne s'y chargeât, pendant les chaleurs, de ces miasmes qui engendrent les fièvres paludéennes. Au-dessus des herbes aquatiques, à la surface des eaux stagnantes, voltigeait un monde d'oiseaux.
Chasseurs au marais et huttiers de profession n'auraient pu y perdre un seul coup de fusil.
Canards sauvages, pilets, sarcelles, bécassines y vivaient par bandes, et ces volatiles peu craintifs se laissaient facilement approcher. Un coup de fusil à plomb eût certainement atteint quelques douzaines de ces oiseaux, tant leurs rangs étaient pressés. Il fallut se contenter de les frapper à coups de flèche. Le résultat fut moindre, mais la flèche silencieuse eut l'avantage de ne point effrayer ces volatiles, que la détonation d'une arme à feu aurait dissipés à tous les coins du marécage. Les chasseurs se contentèrent donc, pour cette fois, d'une douzaine de canards, blancs de corps avec ceinture cannelle, tête verte, aile noire, blanche et rousse, bec aplati, qu'Harbert reconnut pour des «tadornes.»
Top concourut adroitement à la capture de ces volatiles, dont le nom fut donné à cette partie marécageuse de l'île. Les colons avaient donc là une abondante réserve de gibier aquatique. Le temps venu, il ne s'agirait plus que de l'exploiter convenablement, et il était probable que plusieurs espèces de ces oiseaux pourraient être, sinon domestiqués, du moins acclimatés aux environs du lac, ce qui les mettrait plus directement sous la main des consommateurs.
Vers cinq heures du soir, Cyrus Smith et ses compagnons reprirent le chemin de leur demeure, en traversant le marais des Tadornes (Tadorn's-fens), et ils repassèrent la Mercy sur le pont de glaces.
À huit heures du soir, tous étaient rentrés à Granite-House.
CHAPITRE XXII
Ces froids intenses durèrent jusqu'au 15 août, sans dépasser toutefois ce maximum de degrés Fahrenheit observé jusqu'alors. Quand l'atmosphère était calme, cette basse température se supportait facilement; mais quand la bise soufflait, cela semblait dur à des gens insuffisamment vêtus. Pencroff en était à regretter que l'île Lincoln ne donnât pas asile à quelques familles d'ours, plutôt qu'à ces renards ou à ces phoques, dont la fourrure laissait à désirer.
«Les ours, disait-il, sont généralement bien habillés, et je ne demanderais pas mieux que de leur emprunter pour l'hiver la chaude capote qu'ils ont sur le corps.
— Mais, répondait Nab en riant, peut-être ces ours ne consentiraient-ils pas, Pencroff, à te donner leur capote. Ce ne sont point des Saint-Martin, ces bêtes-là!
— On les y obligerait, Nab, on les y obligerait», répliquait Pencroff d'un ton tout à fait autoritaire. Mais ces formidables carnassiers n'existaient point dans l'île, ou, du moins, ils ne s'étaient pas montrés jusqu'alors.
Toutefois, Harbert, Pencroff et le reporter s'occupèrent d'établir des trappes sur le plateau de Grande-vue et aux abords de la forêt. Suivant l'opinion du marin, tout animal, quel qu'il fût, serait de bonne prise, et rongeurs ou carnassiers qui étrenneraient les nouveaux pièges seraient bien reçus à Granite-House.
Ces trappes furent, d'ailleurs, extrêmement simples: des fosses creusées dans le sol, au-dessus un plafonnage de branches et d'herbes, qui en dissimulait l'orifice, au fond quelque appât dont l'odeur pouvait attirer les animaux, et ce fut tout. Il faut dire aussi qu'elles n'avaient point été creusées au hasard, mais à certains endroits où des empreintes plus nombreuses indiquaient de fréquentes passées de quadrupèdes. Tous les jours, elles étaient visitées, et, à trois reprises, pendant les premiers jours, on y trouva des échantillons de ces culpeux qui avaient été vus déjà sur la rive droite de la Mercy.
«Ah çà! il n'y a donc que des renards dans ce pays-ci! s'écria Pencroff, la troisième fois qu'il retira un de ces animaux de la fosse où il se tenait fort penaud. Des bêtes qui ne sont bonnes à rien!
— Mais si, dit Gédéon Spilett. Elles sont bonnes à quelque chose!
— Et à quoi donc?
— À faire des appâts pour en attirer d'autres!»
Le reporter avait raison, et les trappes furent dès lors amorcées avec ces cadavres de renards.
Le marin avait également fabriqué des collets en employant les fibres du curry-jonc, et les collets donnèrent plus de profit que les trappes. Il était rare qu'un jour se passât sans que quelque lapin de la garenne se laissât prendre. C'était toujours du lapin, mais Nab savait varier ses sauces, et les convives ne songeaient pas à se plaindre.
Cependant, une ou deux fois, dans la seconde semaine d'août, les trappes livrèrent aux chasseurs des animaux autres que des culpeux, et plus utiles. Ce furent quelques-uns de ces sangliers qui avaient été déjà signalés au nord du lac. Pencroff n'eut pas besoin de demander si ces bêtes-là étaient comestibles. Cela se voyait bien, à leur ressemblance avec le cochon d'Amérique ou d'Europe.
«Mais ce ne sont point des cochons, lui dit Harbert, je t'en préviens, Pencroff.
— Mon garçon, répondit le marin, en se penchant sur la trappe, et en retirant par le petit appendice qui lui servait de queue un de ces représentants de la famille des suilliens, laissez-moi croire que ce sont des cochons!
— Et pourquoi?
— Parce que cela me fait plaisir!
— Tu aimes donc bien le cochon, Pencroff?
— J'aime beaucoup le cochon, répondit le marin, surtout pour ses pieds, et s'il en avait huit au lieu de quatre, je l'aimerais deux fois davantage!»
Quant aux animaux en question, c'étaient des pécaris appartenant à l'un des quatre genres que compte la famille, et ils étaient même de l'espèce des «tajassous», reconnaissables à leur couleur foncée et dépourvus de ces longues canines qui arment la bouche de leurs congénères. Ces pécaris vivent ordinairement par troupes, et il était probable qu'ils abondaient dans les parties boisées de l'île. En tout cas, ils étaient mangeables de la tête aux pieds, et Pencroff ne leur en demandait pas plus.
Vers le 15 août, l'état atmosphérique se modifia subitement par une saute de vent dans le nord-ouest.
La température remonta de quelques degrés, et les vapeurs accumulées dans l'air ne tardèrent pas à se résoudre en neige. Toute l'île se couvrit d'une couche blanche, et se montra à ses habitants sous un aspect nouveau. Cette neige tomba abondamment pendant plusieurs jours, et son épaisseur atteignit bientôt deux pieds.
Le vent fraîchit bientôt avec une extrême violence, et, du haut de Granite-House, on entendait la mer gronder sur les récifs. À certains angles, il se faisait de rapides remous d'air, et la neige, s'y formant en hautes colonnes tournantes, ressemblait à ces trombes liquides qui pirouettent sur leur base, et que les bâtiments attaquent à coups de canon.