PARTIE 1 LES NAUFRAGÉS DE L'AIR (continued 2)
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Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et de brun, et à la queue brune. Harbert reconnut les mâles aux deux ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou. Pencroff jugea indispensable de s'emparer de l'un de ces gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de la gélinotte. Mais c'était difficile, car ils ne se laissaient point approcher. Après plusieurs tentatives infructueuses, qui n'eurent d'autre résultat que d'effrayer les tétras, le marin dit au jeune garçon:
«Décidément, puisqu'on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de les prendre à la ligne.
— Comme une carpe? s'écria Harbert, très surpris de la proposition.
— Comme une carpe», répondit sérieusement le marin.
Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de tétras, ayant chacun de deux à trois œufs. Il eut grand soin de ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne pouvaient manquer de revenir. Ce fut autour d'eux qu'il imagina de tendre ses lignes, — non des lignes à collets, mais de véritables lignes à hameçon. Il emmena Harbert à quelque distance des nids, et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu'eût apporté un disciple d'Isaac Walton. Harbert suivait ce travail avec un intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. Les lignes furent faites de minces lianes, rattachées l'une à l'autre et longues de quinze à vingt pieds. De grosses épines très fortes, à pointes recourbées, que fournit un buisson d'acacias nains, furent liées aux extrémités des lianes en guise d'hameçon. Quant à l'appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent lieu.
Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d'hameçons près des nids de tétras; puis il revint prendre l'autre bout et se cacha avec Harbert derrière un gros arbre. Tous deux alors attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas beaucoup sur le succès de l'inventif Pencroff. Une grande demi-heure s'écoula, mais, ainsi que l'avait prévu le marin, plusieurs couples de tétras revinrent à leurs nids. Ils sautillaient, becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence des chasseurs, qui, d'ailleurs, avaient eu soin de se placer sous le vent des gallinacés.
Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très vivement. Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s'il allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine.
Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans trop s'en préoccuper. Pencroff alors donna de petites secousses qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore vivants.
À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit pas venir sa proie à travers les eaux.
Les secousses éveillèrent bientôt l'attention des gallinacés, et les hameçons furent attaqués à coups de bec. Trois tétras, très voraces sans doute, avalèrent à la fois l'appât et l'hameçon. Soudain, d'un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des battements d'aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris.
«Hurrah!» s'écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il se rendit maître en un instant.
Harbert avait battu des mains. C'était la première fois qu'il voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très modeste, lui affirma qu'il n'en était pas à son coup d'essai, et que, d'ailleurs, il n'avait pas le mérite de l'invention.
«Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il faut nous attendre à en voir bien d'autres!»
Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure.
La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière, dont il ne s'agissait que de redescendre le cours, et, vers six heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff rentraient aux Cheminées.
CHAPITRE VII
Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la grève, regardant la mer, dont l'horizon se confondait dans l'est avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. Le vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour. Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes d'un coup de vent se manifestaient visiblement.
Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le reporter. Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir.
«Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!»
Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses premières paroles furent celles-ci:
«À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous, reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?»
Le marin ne s'attendait pas à cette question. Il réfléchit un instant et répondit:
«À deux encablures, au plus.
— Mais qu'est-ce qu'une encablure? demanda Gédéon Spilett.
— Cent vingt brasses environ ou six cents pieds.
— Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze cents pieds au plus du rivage?
— Environ, répondit Pencroff.
— Et son chien aussi?
— Aussi.
— Ce qui m'étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre compagnon ait péri, c'est que Top ait également trouvé la mort, et que ni le corps du chien, ni celui de son maître n'aient été rejetés au rivage!
— Ce n'est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le marin. D'ailleurs, il se peut que les courants les aient portés plus loin sur la côte.
— Ainsi, c'est bien votre avis que notre compagnon a péri dans les flots? demanda encore une fois le reporter.
— C'est mon avis.
— Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à votre expérience, Pencroff, c'est que le double fait de la disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a quelque chose d'inexplicable et d'invraisemblable.
— Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!»
Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. Un bon feu pétillait sur le foyer. Harbert venait d'y jeter une brassée de bois sec, et la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du couloir.
Pencroff s'occupa aussitôt de préparer le dîner. Il lui parut convenable d'introduire dans le menu quelque pièce de résistance, car tous avaient besoin de réparer leurs forces. Les chapelets de couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés rôtissaient devant un feu flambant.
À sept heures du soir, Nab n'était pas encore de retour. Cette absence prolongée ne pouvait qu'inquiéter Pencroff au sujet du nègre. Il devait craindre ou qu'il lui fût arrivé quelque accident sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque coup de désespoir. Mais Harbert tira de cette absence des conséquences toutes différentes. Pour lui, si Nab ne revenait pas, c'est qu'il s'était produit une circonstance nouvelle, qui l'avait engagé à prolonger ses recherches. Or, tout ce qui était nouveau ne pouvait l'être qu'à l'avantage de Cyrus Smith.
Pourquoi Nab n'était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le retenait pas? Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une empreinte de pas, un reste d'épave qui l'avait mis sur la voie? Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? Peut-être était-il près de son maître?...
Ainsi raisonnait le jeune garçon. Ainsi parla-t-il.
Ses compagnons le laissèrent dire. Seul, le reporter l'approuvait du geste. Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c'est que Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le littoral, et qu'il ne pouvait encore être de retour.
Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments, manifesta plusieurs fois l'intention d'aller au-devant de Nab. Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait attendre. Si le lendemain Nab n'avait pas reparu, Pencroff n'hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche de Nab.
Gédéon Spilett approuva l'opinion du marin sur ce point qu'il ne fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Le reporter ne put se retenir d'embrasser le généreux enfant.
Le mauvais temps s'était absolument déclaré. Un coup de vent de sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. On entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des premières roches, au large du littoral. La pluie, pulvérisée par l'ouragan, s'enlevait comme un brouillard liquide.
On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte, dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait aux averses et en rendait l'assaut insoutenable. Il y avait dans l'air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. Entre l'embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands remous tourbillonnaient, et les couches d'air qui s'échappaient de ce maelström, ne trouvant d'autre issue que l'étroite vallée au fond de laquelle se soulevait le cours d'eau, s'y engouffraient avec une irrésistible violence. Aussi la fumée du foyer, repoussée par l'étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les couloirs et les rendant inhabitables.
C'est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous les cendres.
À huit heures, Nab n'avait pas encore reparu; mais on pouvait admettre maintenant que cet effroyable temps l'avait seul empêché de revenir, et qu'il avait dû chercher refuge dans quelque cavité, pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du jour. Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver dans ces conditions, c'était impossible.
Le gibier forma l'unique plat du souper. On mangea volontiers de cette viande, qui était excellente.
Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité l'appétit, dévorèrent.
Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s'endormir près du marin, qui s'était étendu le long du foyer. Au dehors, avec la nuit qui s'avançait, la tempête prenait des proportions formidables. C'était un coup de vent comparable à celui qui avait emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu'à cette terre du Pacifique. Tempêtes fréquentes pendant ces temps d'équinoxe, fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ, qui n'oppose aucun obstacle à leur fureur! On comprend donc qu'une côte ainsi exposée à l'est, c'est-à-dire directement aux coups de l'ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force dont aucune description ne peut donner l'idée.
Très heureusement, l'entassement de roches qui formait les Cheminées était solide. C'étaient d'énormes quartiers de granit, dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main, appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. Mais enfin il se répétait, et avec raison, qu'il n'y avait rien à craindre, et que sa retraite improvisée ne s'effondrerait pas.
Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur la grève. Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées perpendiculairement. Deux fois, le marin se releva et vint en rampant à l'orifice du couloir, afin d'observer au dehors. Mais ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger, et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises crépitaient sous la cendre.
Malgré les fureurs de l'ouragan, le fracas de la tempête, le tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. Le sommeil finit même par s'emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait habitué à toutes ces violences. Seul, Gédéon Spilett était tenu éveillé par l'inquiétude. Il se reprochait de ne pas avoir accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l'avait pas abandonné. Les pressentiments qui avaient agité Harbert n'avaient pas cessé de l'agiter aussi. Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi Nab n'était-il pas revenu? Il se retournait sur sa couche de sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des éléments.
Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt.
Cependant, la nuit s'avançait, et il pouvait être deux heures du matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué vigoureusement.
«Qu'est-ce?» s'écria-t-il, en s'éveillant et en reprenant ses idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer.
Le reporter était penché sur lui, et lui disait:
«Écoutez, Pencroff, écoutez!»
Le marin prêta l'oreille et ne distingua aucun bruit étranger à celui des rafales.
«C'est le vent, dit-il.
— Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j'ai cru entendre...
— Quoi?
— Les aboiements d'un chien!
— Un chien! s'écria Pencroff, qui se releva d'un bond.
— Oui... des aboiements...
— Ce n'est pas possible! répondit le marin. Et, d'ailleurs, comment, avec les mugissements de la tempête...
— Tenez... écoutez...» dit le reporter.
Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un instant d'accalmie, entendre des aboiements éloignés.
«Eh bien!... dit le reporter, en serrant la main du marin.
— Oui... oui!... répondit Pencroff.
— C'est Top! C'est Top!...» s'écria Harbert, qui venait de s'éveiller, et tous trois s'élancèrent vers l'orifice des Cheminées.
Ils eurent une peine extrême à sortir. Le vent les repoussait. Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu'en s'accotant contre les roches.
Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler.
L'obscurité était absolue. La mer, le ciel, la terre, se confondaient dans une égale intensité des ténèbres. Il semblait qu'il n'y eût pas un atome de lumière diffuse dans l'atmosphère.
Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la pluie, aveuglés par le sable.
Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit de la tourmente, et ils reconnurent qu'ils devaient être assez éloignés.
Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi!
Mais était-il seul ou accompagné? Il est plus probable qu'il était seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé en toute hâte vers les Cheminées.
Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire entendre, et d'une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il rentra dans le couloir. Un instant après, il ressortait avec un fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait des sifflements aigus.
À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se précipita dans le couloir.
Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. Une brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. Le couloir s'éclaira d'une vive flamme.
«C'est Top!» s'écria Harbert.
C'était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de l'odorat, les deux qualités par excellence du chien courant.
C'était le chien de l'ingénieur Cyrus Smith.
Mais il était seul! Ni son maître, ni Nab ne l'accompagnaient!
Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu'aux Cheminées, qu'il ne connaissait pas? Cela paraissait inexplicable, surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête! Mais, détail plus inexplicable encore, Top n'était ni fatigué, ni épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!...
Harbert l'avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les mains du jeune garçon.
«Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! dit le reporter.
— Dieu le veuille! répondit Harbert. Partons! Top nous guidera!»
Pencroff ne fit pas une objection. Il sentait bien que l'arrivée de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures.
«En route!» dit-il.
Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer.
Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à retrouver du feu au retour. Puis, précédé du chien, qui semblait l'inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter et du jeune garçon, il s'élança au dehors, après avoir pris les restes du souper.
La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à son maximum d'intensité. La lune, nouvelle alors, et, par conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer la moindre lueur à travers les nuages. Suivre une route rectiligne devenait difficile. Le mieux était de s'en rapporter à l'instinct de Top. Ce qui fut fait. Le reporter et le jeune garçon marchaient derrière le chien, et le marin fermait la marche. Aucun échange de paroles n'eût été possible. La pluie ne tombait pas très abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l'ouragan, mais l'ouragan était terrible.
Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et ses deux compagnons. En effet, le vent chassait du sud-est, et, par conséquent, il les poussait de dos. Ce sable qu'il projetait avec violence, et qui n'eût pas été supportable, ils le recevaient par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. En somme, ils allaient souvent plus vite qu'ils ne le voulaient, et précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un immense espoir doublait leurs forces, et ce n'était plus à l'aventure, cette fois, qu'ils remontaient le rivage. Ils ne mettaient pas en doute que Nab n'eût retrouvé son maître, et qu'il ne leur eût envoyé le fidèle chien. Mais l'ingénieur était-il vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les derniers devoirs au cadavre de l'infortuné Smith?
Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils s'étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff s'arrêtèrent pour reprendre haleine. Le retour du rocher les abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche d'un quart d'heure, qui avait été plutôt une course.
À ce moment, ils pouvaient s'entendre, se répondre, et le jeune garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits coups, comme s'il eût voulu dire que son maître était sauvé.
«Sauvé, n'est-ce pas? répétait Harbert, sauvé, Top?»
Et le chien aboyait comme pour répondre.
La marche fut reprise. Il était environ deux heures et demie du matin. La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d'être très forte. Les grandes lames tonnaient contre la lisière d'écueils, et elles l'assaillaient avec une telle violence, que, très probablement, elles devaient passer par-dessus l'îlot, absolument invisible alors. Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était directement exposée aux chocs du large.
Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur. Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite, suivant Top, qui n'hésitait pas sur la direction à prendre. Ils remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir l'aspect.
Mais ils sentaient bien qu'elle devait être relativement plate, car l'ouragan passait maintenant au-dessus d'eux sans les prendre en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille de granit.
À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu'une distance de cinq milles avait été franchie. Les nuages s'étaient légèrement relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide, se propageait en courants d'air très vifs, plus secs et plus froids. Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas une plainte ne s'échappait de leurs lèvres. Ils étaient décidés à suivre Top jusqu'où l'intelligent animal voudrait les conduire.
Vers cinq heures, le jour commença à se faire. Au zénith d'abord, où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque, un trait plus lumineux dessina nettement l'horizon de mer. La crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l'écume se refit blanche. En même temps, sur la gauche, les parties accidentées du littoral commençaient à s'estomper confusément, mais ce n'était encore que du gris sur du noir.
À six heures du matin, le jour était fait. Les nuages couraient avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. Le marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des Cheminées. Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors, car on était au plein de la mer. Sur la gauche, la contrée, qu'accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait l'aspect assez sauvage d'une vaste région sablonneuse. Le littoral était peu découpé, et n'offrait d'autre barrière à l'Océan qu'une chaîne assez irrégulière de monticules. Çà et là, un ou deux arbres grimaçaient, couchés vers l'ouest, les branches projetées dans cette direction. Bien en arrière, dans le sud-ouest, s'arrondissait la lisière de la dernière forêt. En ce moment, Top donna des signes non équivoques d'agitation. Il allait en avant, revenait au marin, et semblait l'engager à hâter le pas. Le chien avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable instinct, sans montrer une seule hésitation, il s'était engagé entre les dunes.
On le suivit. Le pays paraissait être absolument désert. Pas un être vivant ne l'animait.
La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et même de collines très capricieusement distribuées. C'était comme une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu'un instinct prodigieux pour s'y reconnaître.
Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses compagnons arrivaient devant une sorte d'excavation creusée au revers d'une haute dune. Là, Top s'arrêta et jeta un aboiement clair. Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte.
Nab était là, agenouillé près d'un corps étendu sur un lit d'herbes...
Ce corps était celui de l'ingénieur Cyrus Smith.
CHAPITRE VIII
Nab ne bougea pas. Le marin ne lui jeta qu'un mot.
«Vivant!» s'écria-t-il.
Nab ne répondit pas. Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles. Harbert joignit les mains et demeura immobile. Mais il était évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n'avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin.
Le reporter s'agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de l'ingénieur, dont il entr'ouvrit les vêtements. Une minute — un siècle! — s'écoula, pendant qu'il cherchait à surprendre quelque battement du cœur.
Nab s'était redressé un peu et regardait sans voir.
Le désespoir n'eût pu altérer davantage un visage d'homme. Nab était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur. Il croyait son maître mort.
Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se releva.
«Il vit!» dit-il.
Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque souffle qui s'échappait des lèvres de l'ingénieur.
Harbert, sur un mot du reporter, s'élança au dehors pour chercher de l'eau. Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide, évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas une coquille dans ces dunes! Le jeune garçon dut se contenter de tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant vers la grotte.
Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne voulait qu'humecter les lèvres de l'ingénieur. Ces molécules d'eau fraîche produisirent un effet presque immédiat. Un soupir s'échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu'il essayait de prononcer quelques paroles.
«Nous le sauverons!» dit le reporter.
Nab avait repris espoir à ces paroles. Il déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le torse, ni les membres n'avaient de contusions, pas même d'écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles-mêmes étaient intactes, et il était difficile d'expliquer comment l'ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu'il avait dû faire pour franchir la ligne d'écueils.
Mais l'explication de cette circonstance viendrait plus tard. Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s'était passé. Pour le moment, il s'agissait de le rappeler à la vie, et il était probable que des frictions amèneraient ce résultat.
C'est ce qui fut fait avec la vareuse du marin.
L'ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le bras, et sa respiration commença à se rétablir d'une façon plus régulière. Il mourait d'épuisement, et certes, sans l'arrivée du reporter et de ses compagnons, c'en était fait de Cyrus Smith.
«Vous l'avez donc cru mort, votre maître? demanda le marin à Nab.
— Oui! mort! répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si vous n'étiez pas venus, j'aurais enterré mon maître et je serais mort près de lui!»
On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith!
Nab raconta alors ce qui s'était passé. La veille, après avoir quitté les Cheminées dès l'aube, il avait remonté la côte dans la direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu'il avait déjà visitée.
Là, sans aucun espoir, il l'avouait, Nab avait cherché sur le rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers indices qui pussent le guider.
Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient avoir effacé tout indice. Nab n'espérait plus retrouver son maître vivant. C'était à la découverte d'un cadavre qu'il allait ainsi, un cadavre qu'il voulait ensevelir de ses propres mains!
Nab avait cherché longtemps. Ses efforts demeurèrent infructueux. Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été fréquentée par un être humain. Les coquillages, ceux que la mer ne pouvait atteindre, — et qui se rencontraient par millions au delà du relais des marées, — étaient intacts. Pas une coquille écrasée. Sur un espace de deux à trois cents yards, il n'existait pas trace d'un atterrissage, ni ancien, ni récent.
Nab s'était donc décidé à remonter la côte pendant quelques milles. Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur quelque point plus éloigné.
Lorsqu'un cadavre flotte à peu de distance d'un rivage plat, il est bien rare que le flot ne l'y rejette pas tôt ou tard. Nab le savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois.
«Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas.
— Des empreintes de pas? s'écria Pencroff.
— Oui! répondit Nab.
— Et ces empreintes commençaient aux écueils même? demanda le reporter.
— Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées.
— Continue, Nab, dit Gédéon Spilett.
— Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. Elles étaient très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. Je les suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de les effacer. Cinq minutes après, comme la nuit se faisait, j'entendis les aboiements d'un chien. C'était Top, et Top me conduisit ici même, près de mon maître!»
Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui quelque reste de vie!
Maintenant qu'il l'avait retrouvé mort, il le voulait vivant! Tous ses efforts avaient été inutiles! Il n'avait plus qu'à rendre les derniers devoirs à celui qu'il aimait tant!
Nab avait alors songé à ses compagnons. Ceux-ci voudraient, sans doute, revoir une dernière fois l'infortuné! Top était là. Ne pouvait-il s'en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? Nab prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des compagnons de l'ingénieur que Top connaissait le plus. Puis, il lui montra le sud de la côte, et le chien s'élança dans la direction qui lui était indiquée.
On sait comment, guidé par un instinct que l'on peut regarder presque comme surnaturel, car l'animal n'avait jamais été aux Cheminées, Top y arriva cependant.
Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême attention.
Il y avait pour eux quelque chose d'inexplicable à ce que Cyrus Smith, après les efforts qu'il avait dû faire pour échapper aux flots, en traversant les récifs, n'eût pas trace d'une égratignure. Et ce qui ne s'expliquait pas davantage, c'était que l'ingénieur eût pu gagner, à plus d'un mille de la côte, cette grotte perdue au milieu des dunes.
«Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n'est pas toi qui as transporté ton maître jusqu'à cette place?
— Non, ce n'est pas moi, répondit Nab.
— Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff.
— C'est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce n'est pas croyable!»
On ne pourrait avoir l'explication de ce fait que de la bouche de l'ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût revenue. Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. Les frictions avaient rétabli la circulation du sang. Cyrus Smith remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots incompréhensibles s'échappèrent encore une fois de ses lèvres.
Nab, penché sur lui, l'appelait, mais l'ingénieur ne semblait pas entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. La vie ne se révélait en lui que par le mouvement. Les sens n'y avaient encore aucune part.
Pencroff regretta bien de n'avoir pas de feu, ni de quoi s'en procurer, car il avait malheureusement oublié d'emporter le linge brûlé, qu'il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux. Quant aux poches de l'ingénieur, elles étaient absolument vides, sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. Il fallait donc transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. Ce fut l'avis de tous.
Cependant, les soins qui furent prodigués à l'ingénieur devaient lui rendre la connaissance plus vite qu'on ne pouvait l'espérer. L'eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. Pencroff eut aussi l'idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de tétras qu'il avait apportée. Harbert, ayant couru jusqu'au rivage, en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. Le marin composa une sorte de mixture, et l'introduisit entre les lèvres de l'ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange.
Ses yeux s'ouvrirent alors. Nab et le reporter s'étaient penchés sur lui.
«Mon maître! mon maître!» s'écria Nab.
L'ingénieur l'entendit. Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa légèrement les leurs. Quelques mots s'échappèrent encore de sa bouche, — mots qu'il avait déjà prononcés, sans doute, et qui indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit. Ces mots furent compris, cette fois.
«Île ou continent? murmura-t-il.
— Ah! s'écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. De par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? On verra plus tard.»
L'ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s'endormir.
On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses dispositions pour que l'ingénieur fût transporté dans les meilleures conditions. Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques arbres rachitiques. Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se retenir de répéter:
«Île ou continent! Songer à cela quand on n'a plus que le souffle! quel homme!»
Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons, sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une litière qui, une fois recouverte de feuilles et d'herbes, permettrait de transporter l'ingénieur.
Ce fut l'affaire de quarante minutes environ, et il était dix heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus Smith, que Gédéon Spilett n'avait pas quitté.
L'ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet assoupissement dans lequel on l'avait trouvé. La coloration revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu'ici la pâleur de la mort. Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla demander où il se trouvait.
«Pouvez-vous m'entendre sans vous fatiguer, Cyrus? dit le reporter.
— Oui, répondit l'ingénieur.
— M'est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra encore mieux, s'il revient à cette gelée de tétras, — car c'est du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles de chair.
Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim, et trouvèrent le déjeuner assez maigre.
«Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées, car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et, dans l'office, quelques douzaines d'oiseaux que notre Harbert appelle des couroucous. Votre litière est prête, et, dès que vous vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre demeure.
— Merci, mon ami, répondit l'ingénieur, encore une heure ou deux, et nous pourrons partir... Et maintenant, parlez, Spilett.»
Le reporter fit alors le récit de ce qui s'était passé. Il raconta ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute du ballon, l'atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait déserte, quelle qu'elle fût, soit une île, soit un continent, la découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour retrouver l'ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu'on devait à l'intelligence du fidèle Top, etc.
«Mais, demanda Cyrus Smith d'une voix encore affaiblie, vous ne m'avez donc pas ramassé sur la grève?
— Non, répondit le reporter.
— Et ce n'est pas vous qui m'avez rapporté dans cette grotte?
— Non.
— À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs?
— À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-mêmes de vous voir en cet endroit!
— En effet, répondit l'ingénieur, qui se ranimait peu à peu et prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier!
— Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé après que vous avez été emporté par le coup de mer?»
Cyrus Smith rappela ses souvenirs. Il savait peu de chose. Le coup de mer l'avait arraché du filet de l'aérostat. Il s'enfonça d'abord à quelques brasses de profondeur. Revenu à la surface de la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant s'agiter près de lui. C'était Top, qui s'était précipité à son secours. En levant les yeux, il n'aperçut plus le ballon, qui, délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une flèche. Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-mille. Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec vigueur. Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure d'efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l'abîme. Depuis ce moment jusqu'au moment où il venait de se retrouver dans les bras de ses amis, il n'avait plus souvenir de rien.
«Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu'ici, puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas!
— Oui... il le faut... répondit l'ingénieur en réfléchissant. Et vous n'avez pas vu trace d'êtres humains sur cette côte?
— Pas trace, répondit le reporter. D'ailleurs, si par hasard quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots?
— Vous avez raison, mon cher Spilett. — Dis-moi, Nab, ajouta l'ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n'est pas toi qui... tu n'aurais pas eu un moment d'absence... pendant lequel... Non, c'est absurde... Est-ce qu'il existe encore quelques-unes de ces empreintes? demanda Cyrus Smith.
— Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l'entrée, sur le revers même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie. Les autres ont été effacées par la tempête.
— Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes souliers, et voir s'ils s'appliquent absolument à ces empreintes!»
Le marin fit ce que demandait l'ingénieur. Harbert et lui, guidés par Nab, allèrent à l'endroit où se trouvaient les empreintes, pendant que Cyrus Smith disait au reporter:
«Il s'est passé là des choses inexplicables!
— Inexplicables, en effet! répondit Gédéon Spilett.
— Mais n'y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en causerons plus tard.»
Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient.
Il n'y avait pas de doute possible. Les souliers de l'ingénieur s'appliquaient exactement aux empreintes conservées. Donc, c'était Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable.
«Allons, dit-il, c'est moi qui aurai éprouvé cette hallucination, cette absence que je mettais au compte de Nab! J'aurai marché comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c'est Top qui, dans son instinct, m'aura conduit ici, après m'avoir arraché des flots... Viens, Top! Viens, mon chien!»
Le magnifique animal bondit jusqu'à son maître, en aboyant, et les caresses ne lui furent pas épargnées.
On conviendra qu'il n'y avait pas d'autre explication à donner aux faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu'à Top revenait tout l'honneur de l'affaire.
Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l'on pouvait le transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui attestait la volonté la plus énergique, se leva.
Mais il dut s'appuyer sur le marin, car il serait tombé.
«Bon! bon! fit Pencroff! — La litière de monsieur l'ingénieur.»
La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été recouvertes de mousses et de longues herbes. On y étendit Cyrus Smith, et l'on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité des brancards, Nab à l'autre.
C'étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller vite, et qu'il faudrait peut-être s'arrêter fréquemment, il fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d'avoir atteint les Cheminées.
Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait plus. Tout couché qu'il fut, l'ingénieur, accoudé sur son bras, observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. Il ne parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions diverses, se grava dans son esprit.
Cependant, après deux heures de route, la fatigue l'emporta, et il s'endormit sur la litière.
À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé, et, un peu après, devant les Cheminées.
Tous s'arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus Smith dormait profondément et ne se réveilla pas.
Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que l'effroyable tempête de la veille avait modifié l'aspect des lieux. Des éboulements assez importants s'étaient produits. De gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis d'herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. Il était évident que la mer, passant par-dessus l'îlot, s'était portée jusqu'au pied de l'énorme courtine de granit. Devant l'orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi un violent assaut des lames.
Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l'esprit. Il se précipita dans le couloir.
Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant ses compagnons...
Le feu était éteint. Les cendres noyées n'étaient plus que vase. Le linge brûlé, qui devait servir d'amadou, avait disparu. La mer avait pénétré jusqu'au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout détruit à l'intérieur des Cheminées!
CHAPITRE IX
En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au courant de la situation. Cet accident, qui pouvait avoir des conséquences fort graves, — du moins Pencroff l'envisageait ainsi, — produisit des effets divers sur les compagnons de l'honnête marin.
Nab, tout à la joie d'avoir retrouvé son maître, n'écouta pas, ou plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff.
Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les appréhensions du marin.
Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit simplement:
«Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m'est bien égal!
— Mais, je vous répète que nous n'avons plus de feu!
— Peuh!
— Ni aucun moyen de le rallumer.
— Baste!
— Pourtant, Monsieur Spilett...
— Est-ce que Cyrus n'est pas là? répondit le reporter. Est-ce qu'il n'est pas vivant, notre ingénieur? Il trouvera bien le moyen de nous faire du feu, lui!
— Et avec quoi?
— Avec rien.»
Qu'eût répondu Pencroff? Il n'eût pas répondu, car, au fond, il partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith. L'ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la science et de toute l'intelligence humaine! Autant valait se trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la plus industrieuse villa de l'Union. Avec lui, on ne pouvait manquer de rien.
Avec lui, on ne pouvait désespérer. On serait venu dire à ces braves gens qu'une éruption volcanique allait anéantir cette terre, que cette terre allait s'enfoncer dans les abîmes du Pacifique, qu'ils eussent imperturbablement répondu: «Cyrus est là! Voyez Cyrus!»
En attendant, toutefois, l'ingénieur était encore plongé dans une nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. Le souper devait nécessairement être fort maigre. En effet, toute la chair de tétras avait été consommée, et il n'existait aucun moyen de faire cuire un gibier quelconque.
D'ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient disparu. Il fallait donc aviser.
Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central. Là, on parvint à lui arranger une couche d'algues et de varechs restés à peu près secs.
Le profond sommeil qui s'était emparé de lui ne pouvait que réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l'eût fait une nourriture abondante.
La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. Or, comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en certains points des couloirs, des courants d'air s'établirent, qui rendirent les Cheminées peu habitables. L'ingénieur se fût donc trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l'eussent soigneusement couvert.
Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la grève. Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une certaine quantité d'algues comestibles, qu'il ramassa sur de hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu'à l'époque des grandes marées. Ces algues, appartenant à la famille des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches, fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments nutritifs. Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses, auxquelles ils trouvèrent un goût très supportable, et il faut dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une notable proportion dans l'alimentation des indigènes.
«N'importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en aide.»
Cependant le froid devint très vif et, par malheur, il n'y avait aucun moyen de le combattre.
Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens possibles à se procurer du feu. Nab l'aida même dans cette opération. Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en frappant deux galets, il obtint des étincelles; mais la mousse, n'étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d'ailleurs, ces étincelles, qui n'étaient que du silex incandescent, n'avaient pas la consistance de celles qui s'échappent du morceau d'acier dans le briquet usuel. L'opération ne réussit donc pas.
Pencroff, bien qu'il n'eût aucune confiance dans le procédé, essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l'un contre l'autre, à la manière des sauvages. Certes, le mouvement que Nab et lui se donnèrent, s'il se fût transformé en chaleur, suivant les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une chaudière de steamer! Le résultat fut nul. Les morceaux de bois s'échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les opérateurs eux-mêmes.
Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les morceaux de bois avec dépit.
«Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver! J'allumerais plutôt mes bras en les frottant l'un contre l'autre!»
Le marin avait tort de nier le procédé. Il est constant que les sauvages enflamment le bois au moyen d'un frottement rapide. Mais toute espèce de bois n'est pas propre à cette opération, et puis, il y a «le coup», suivant l'expression consacrée, et il est probable que Pencroff n'avait pas «le coup.»
La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. Ces deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par Harbert, qui s'évertuait à les frotter de plus belle. Le robuste marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de l'adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué.
«Frottez, mon garçon, frottez! dit-il.
— Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n'ai pas d'autre prétention que de m'échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et bientôt j'aurai aussi chaud que toi, Pencroff!»
Ce qui arriva. Quoi qu'il en fût, il fallut renoncer, pour cette nuit, à se procurer du feu.
Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait pas embarrassé pour si peu.
Et, en attendant, il s'étendit dans un des couloirs, sur la couche de sable. Harbert, Nab et Pencroff l'imitèrent, tandis que Top dormait aux pieds de son maître.
Le lendemain, 28 mars, quand l'ingénieur se réveilla, vers huit heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent:
«Île ou continent?»
On le voit, c'était son idée fixe.
«Bon! répondit Pencroff, nous n'en savons rien, monsieur Smith!
— Vous ne savez pas encore?...
— Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez piloté dans ce pays.
— Je crois être en état de l'essayer, répondit l'ingénieur, qui, sans trop d'efforts, se leva et se tint debout.
— Voilà qui est bon! s'écria le marin.
— Je mourais surtout d'épuisement, répondit Cyrus Smith. Mes amis, un peu de nourriture, et il n'y paraîtra plus. — Vous avez du feu, n'est-ce pas?»
Cette demande n'obtint pas une réponse immédiate.
Mais, après quelques instants:
«Hélas! nous n'avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur Cyrus, nous n'en avons plus!»
Et le marin fit le récit de ce qui s'était passé la veille. Il égaya l'ingénieur en lui racontant l'histoire de leur unique allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la façon des sauvages.
«Nous aviserons, répondit l'ingénieur, et si nous ne trouvons pas une substance analogue à l'amadou...
— Eh bien? demanda le marin.
— Eh bien, nous ferons des allumettes.
— Chimiques?
— Chimiques!
— Ce n'est pas plus difficile que cela», s'écria le reporter, en frappant sur l'épaule du marin.
Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta pas. Tous sortirent. Le temps était redevenu beau. Un vif soleil se levait sur l'horizon de la mer, et piquait de paillettes d'or les rugosités prismatiques de l'énorme muraille.
Après avoir jeté un rapide coup d'œil autour de lui, l'ingénieur s'assit sur un quartier de roche. Harbert lui offrit quelques poignées de moules et de sargasses, en disant:
«C'est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus.
— Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, — pour ce matin, du moins.»
Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu'il arrosa d'un peu d'eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste coquille.
Ses compagnons le regardaient sans parler. Puis, après s'être rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit:
«Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés sur un continent ou sur une île?
— Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon.
— Nous le saurons demain, reprit l'ingénieur. Jusque-là, il n'y a rien à faire.
— Si, répliqua Pencroff.
— Quoi donc?
— Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe.
— Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. — Pendant que vous me transportiez, hier, n'ai-je pas aperçu, dans l'ouest, une montagne qui domine cette contrée?
— Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez élevée...
— Bien, reprit l'ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet, et nous verrons si cette terre est une île ou un continent. Jusque-là, je le répète, rien à faire.
— Si, du feu! dit encore l'entêté marin.
— Mais on en fera, du feu! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de patience, Pencroff!»
Le marin regarda Gédéon Spilett d'un air qui semblait dire: «S'il n'y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de sitôt!» Mais il se tut.
Cependant Cyrus Smith n'avait point répondu. Il semblait fort peu préoccupé de cette question du feu. Pendant quelques instants, il demeura absorbé dans ses réflexions. Puis, reprenant la parole:
«Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais, en tout cas, elle est fort simple.
Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou bien nous sommes sur une île. Dans ce dernier cas, de deux choses l'une: si l'île est habitée, nous verrons à nous tirer d'affaire avec ses habitants; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer d'affaire tout seuls.
— Il est certain que rien n'est plus simple, répondit Pencroff.
— Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés?
— Au juste, je ne puis le savoir, répondit l'ingénieur, mais les présomptions sont pour une terre du Pacifique. En effet, quand nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa violence même prouve que sa direction n'a pas dû varier. Si cette direction s'est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa partie étroite, puis une portion de l'océan Pacifique. Je n'estime pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d'un demi-quart, il a dû nous porter soit sur l'archipel de Mendana, soit sur les Pomotou, soit même, s'il avait une vitesse plus grande que je ne le suppose, jusqu'aux terres de la Nouvelle-Zélande. Si cette dernière hypothèse s'est réalisée, notre rapatriement sera facile. Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. Si, au contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d'un archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir!
— Jamais! s'écria le reporter. Vous dites: jamais! mon cher Cyrus?
— Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit l'ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux.
— Bien dit! répliqua Pencroff. Et il faut espérer aussi que cette île, si c'en est une, ne sera pas précisément située en dehors de la route des navires! Ce serait là véritablement jouer de malheur!
— Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu'après avoir fait, et avant tout, l'ascension de la montagne, répondit l'ingénieur.
— Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en état de supporter les fatigues de cette ascension?
— Je l'espère, répondit l'ingénieur, mais à la condition que maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs intelligents et adroits.
— Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de gibier, si, à mon retour, j'étais aussi certain de pouvoir le faire rôtir que je suis certain de le rapporter...
— Rapportez toujours, Pencroff», répondit Cyrus Smith.
Il fut donc convenu que l'ingénieur et le reporter passeraient la journée aux Cheminées, afin d'examiner le littoral et le plateau supérieur. Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil qui passerait à leur portée.
Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant, Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui:
«Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c'est que le tonnerre en personne sera venu l'allumer!»
Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait la rivière, le marin, s'arrêtant, dit à ses deux compagnons:
«Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons?
— Chasseurs, répondit Harbert. Voilà déjà Top qui est en quête.
— Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici faire notre provision de bois.»
Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois bâtons au tronc d'un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait dans les grandes herbes.
Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la rivière, s'enfoncèrent plus directement au cœur même de la forêt. C'étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à la famille des pins. En de certains endroits, moins pressés, isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le supposait l'ingénieur. Quelques clairières, hérissées de souches rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient ainsi d'inépuisables réserves de combustible. Puis, la clairière passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable.
Se guider au milieu de ces massifs d'arbres, sans aucun chemin frayé, était chose assez difficile. Aussi, le marin, de temps en temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui devaient être aisément reconnaissables. Mais peut-être avait-il eu tort de ne pas remonter le cours d'eau, ainsi qu'Harbert et lui avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure de marche, pas un gibier ne s'était encore montré. Top, en courant sous les basses ramures, ne donnait l'éveil qu'à des oiseaux qu'on ne pouvait approcher. Les couroucous eux-mêmes étaient absolument invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras.
«Eh! Pencroff, dit Nab d'un ton un peu sarcastique, si c'est là tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir!
— Patience, Nab, répondit le marin, ce n'est pas le gibier qui manquera au retour!
— Vous n'avez donc pas confiance en M Smith?
— Si.
— Mais vous ne croyez pas qu'il fera du feu?
— Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer.
— Il flambera, puisque mon maître l'a dit!
— Nous verrons!»
Cependant, le soleil n'avait pas encore atteint le plus haut point de sa course au-dessus de l'horizon.
L'exploration continua donc, et fut utilement marquée par la découverte qu'Harbert fit d'un arbre dont les fruits étaient comestibles. C'était le pin pigeon, qui produit une amande excellente, très estimée dans les régions tempérées de l'Amérique et de l'Europe. Ces amandes étaient dans un parfait état de maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s'en régalèrent.
«Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien le dîner de gens qui n'ont plus une seule allumette dans leur poche!
— Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert.
— Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement, je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre de repas!
— Top a vu quelque chose!...» s'écria Nab, qui courut vers un fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant.
Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers.
Le marin et Harbert avaient suivi Nab. S'il y avait là quelque gibier, ce n'était pas le moment de discuter comment on pourrait le faire cuire, mais bien comment on pourrait s'en emparer.
Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux prises avec un animal qu'il tenait par une oreille. Ce quadrupède était une espèce de porc long de deux pieds et demi environ, d'un brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol, semblaient réunis par des membranes.
Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c'est-à-dire un des plus grands échantillons de l'ordre des rongeurs.
Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. Il roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une épaisse couche de graisse. Peut-être voyait-il des hommes pour la première fois.
Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait assommer le rongeur, quand celui-ci, s'arrachant aux dents de Top, qui ne garda qu'un bout de son oreille, poussa un vigoureux grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et disparut à travers bois.
«Ah! le gueux!» s'écria Pencroff.
Aussitôt tous trois s'étaient lancés sur les traces de Top, et au moment où ils allaient le rejoindre, l'animal disparaissait sous les eaux d'une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires.
Nab, Harbert, Pencroff s'étaient arrêtés, immobiles. Top s'était jeté à l'eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne paraissait plus.
«Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à la surface.
— Ne se noiera-t-il pas? demanda Nab.
— Non, répondit Harbert, puisqu'il a les pieds palmés, et c'est presque un amphibie. Mais guettons-le.»
Top était resté à la nage. Pencroff et ses deux compagnons allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface de la mare.
Harbert ne se trompait pas. Après quelques minutes, l'animal remonta au-dessus des eaux. Top d'un bond fut sur lui, et l'empêcha de plonger à nouveau. Un instant plus tard, le cabiai, traîné jusqu'à la berge, était assommé d'un coup du bâton de Nab.
«Hurrah! s'écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de triomphe. Rien qu'un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé jusqu'aux os!»
Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la hauteur du soleil qu'il devait être environ deux heures, il donna le signal du retour.
L'instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à l'intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru. Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière.
Ainsi qu'il l'avait fait la première fois, Pencroff établit rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l'eau, on revint vers les Cheminées.
Mais, le marin n'en était pas à cinquante pas qu'il s'arrêtait, poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers l'angle de la falaise:
«Harbert! Nab! Voyez!» s'écriait-il.
Une fumée s'échappait et tourbillonnait au-dessus des roches!
CHAPITRE X
Quelques instants après, les trois chasseurs se trouvaient devant un foyer pétillant. Cyrus Smith et le reporter étaient là. Pencroff les regardait l'un et l'autre, sans mot dire, son cabiai à la main.
«Eh bien, oui, mon brave, s'écria le reporter. Du feu, du vrai feu, qui rôtira parfaitement ce magnifique gibier dont nous nous régalerons tout à l'heure!
— Mais qui a allumé?... demanda Pencroff.
— Le soleil!»
La réponse de Gédéon Spilett était exacte. C'était le soleil qui avait fourni cette chaleur dont s'émerveillait Pencroff. Le marin ne voulait pas en croire ses yeux, et il était tellement ébahi, qu'il ne pensait pas à interroger l'ingénieur.
«Vous aviez donc une lentille, monsieur? demanda Harbert à Cyrus Smith.
— Non, mon enfant, répondit celui-ci, mais j'en ai fait une.»
Et il montra l'appareil qui lui avait servi de lentille. C'étaient tout simplement les deux verres qu'il avait enlevés à la montre du reporter et à la sienne. Après les avoir remplis d'eau et rendu leurs bords adhérents au moyen d'un peu de glaise, il s'était ainsi fabriqué une véritable lentille, qui, concentrant les rayons solaires sur une mousse bien sèche, en avait déterminé la combustion.
Le marin considéra l'appareil, puis il regarda l'ingénieur sans prononcer un mot. Seulement, son regard en disait long! Si, pour lui, Cyrus SMith n'était pas un dieu, c'était assurément plus qu'un homme. Enfin la parole lui revint, et il s'écria:
«Notez cela, Monsieur Spilett, notez cela sur votre papier!
— C'est noté», répondit le reporter.
Puis, Nab aidant, le marin disposa la broche, et le cabiai, convenablement vidé, grilla bientôt, comme un simple cochon de lait, devant une flamme claire et pétillante.
Les Cheminées étaient redevenues plus habitables, non seulement parce que les couloirs s'échauffaient au feu du foyer, mais parce que les cloisons de pierres et de sable avaient été rétablies.
On le voit, l'ingénieur et son compagnon avaient bien employé la journée. Cyrus Smith avait presque entièrement recouvré ses forces, et s'était essayé en montant sur le plateau supérieur. De ce point, son œil, accoutumé à évaluer les hauteurs et les distances, s'était longtemps fixé sur ce cône dont il voulait le lendemain atteindre la cime. Le mont, situé à six milles environ dans le nord-ouest, lui parut mesurer trois mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Par conséquent, le regard d'un observateur posté à son sommet pourrait parcourir l'horizon dans un rayon de cinquante milles au moins.
Il était donc probable que Cyrus Smith résoudrait aisément cette question «de continent ou d'île», à laquelle il donnait, non sans raison, le pas sur toutes les autres.
On soupa convenablement. La chair du cabiai fut déclarée excellente. Les sargasses et les amandes de pin pignon complétèrent ce repas, pendant lequel l'ingénieur parla peu. Il était préoccupé des projets du lendemain. Une ou deux fois, Pencroff émit quelques idées sur ce qu'il conviendrait de faire, mais Cyrus Smith, qui était évidemment un esprit méthodique, se contenta de secouer la tête.
«Demain, répétait-il, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous agirons en conséquence.»
Le repas terminé, de nouvelles brassées de bois furent jetées sur le foyer, et les hôtes des Cheminées, y compris le fidèle Top, s'endormirent d'un profond sommeil. Aucun incident ne troubla cette nuit paisible, et le lendemain, — 29 mars, — frais et dispos, ils se réveillaient, prêts à entreprendre cette excursion qui devait fixer leur sort.
Tout était prêt pour le départ. Les restes du cabiai pouvaient nourrir pendant vingt-quatre heures encore Cyrus Smith et ses compagnons. D'ailleurs, ils espéraient bien se ravitailler en route. Comme les verres avaient été remis aux montres de l'ingénieur et du reporter, Pencroff brûla un peu de ce linge qui devait servir d'amadou. Quant au silex, il ne devait pas manquer dans ces terrains d'origine plutonienne.
Il était sept heures et demie du matin, quand les explorateurs, armés de bâtons, quittèrent les Cheminées. Suivant l'avis de Pencroff, il parut bon de prendre le chemin déjà parcouru à travers la forêt, quitte à revenir par une autre route. C'était aussi la voie la plus directe pour atteindre la montagne. On tourna donc l'angle sud, et on suivit la rive gauche de la rivière, qui fut abandonnée au point où elle se coudait vers le sud-ouest. Le sentier, déjà frayé sous les arbres verts, fut retrouvé, et, à neuf heures, Cyrus Smith et ses compagnons atteignaient la lisière occidentale de la forêt.
Le sol, jusqu'alors peu accidenté, marécageux d'abord, sec et sablonneux ensuite, accusait une légère pente, qui remontait du littoral vers l'intérieur de la contrée. Quelques animaux, très fuyards, avaient été entrevus sous les futaies. Top les faisait lever lestement, mais son maître le rappelait aussitôt, car le moment n'était pas venu de les poursuivre. Plus tard, on verrait. L'ingénieur n'était point homme à se laisser distraire de son idée fixe. On ne se serait même pas trompé en affirmant qu'il n'observait le pays, ni dans sa configuration, ni dans ses productions naturelles. Son seul objectif, c'était ce mont qu'il prétendait gravir, et il y allait tout droit.
À dix heures, on fit une halte de quelques minutes. Au sortir de la forêt, le système orographique de la contrée avait apparu aux regards. Le mont se composait de deux cônes. Le premier, tronqué à une hauteur de deux mille cinq cents pieds environ, était soutenu par de capricieux contreforts, qui semblaient se ramifier comme les griffes d'une immense serre appliquée sur le sol. Entre ces contreforts se creusaient autant de vallées étroites, hérissées d'arbres, dont les derniers bouquets s'élevaient jusqu'à la troncature du premier cône. Toutefois, la végétation paraissait être moins fournie dans la partie de la montagne exposée au nord-est, et on y apercevait des zébrures assez profondes, qui devaient être des coulées laviques. Sur le premier cône reposait un second cône, légèrement arrondi à sa cime, et qui se tenait un peu de travers. On eût dit un vaste chapeau rond placé sur l'oreille. Il semblait formé d'une terre dénudée, que perçaient en maint endroit des roches rougeâtres.
C'était le sommet de ce second cône qu'il convenait d'atteindre, et l'arête des contreforts devait offrir la meilleure route pour y arriver.
«Nous sommes sur un terrain volcanique», avait dit Cyrus Smith, et ses compagnons, le suivant, commencèrent à s'élever peu à peu sur le dos d'un contrefort, qui, par une ligne sinueuse et par conséquent plus aisément franchissable, aboutissait au premier plateau.
Les intumescences étaient nombreuses sur ce sol, que les forces plutoniennes avaient évidemment convulsionné. Çà et là, blocs erratiques, débris nombreux de basalte, pierres ponces, obsidiennes. Par bouquets isolés, s'élevaient de ces conifères, qui, quelques centaines de pieds plus bas, au fond des étroites gorges, formaient d'épais massifs, presque impénétrables aux rayons du soleil.
Pendant cette première partie de l'ascension sur les rampes inférieures, Harbert fit remarquer des empreintes qui indiquaient le passage récent de grands animaux, fauves ou autres.
«Ces bêtes-là ne nous céderont peut-être pas volontiers leur domaine? dit Pencroff.
— Eh bien, répondit le reporter, qui avait déjà chassé le tigre aux Indes et le lion en Afrique, nous verrons à nous en débarrasser. Mais, en attendant, tenons-nous sur nos gardes!»
Cependant, on s'élevait peu à peu. La route, accrue par des détours et des obstacles qui ne pouvaient être franchis directement, était longue. Quelquefois aussi, le sol manquait subitement, et l'on se trouvait sur le bord de profondes crevasses qu'il fallait tourner. À revenir ainsi sur ses pas, afin de suivre quelque sentier praticable, c'était du temps employé et des fatigues subies. À midi, quand la petite troupe fit halte pour déjeuner au pied d'un large bouquet de sapins, près d'un petit ruisseau qui s'en allait en cascade, elle se trouvait encore à mi-chemin du premier plateau, qui, dès lors, ne serait vraisemblablement atteint qu'à la nuit tombante. De ce point, l'horizon de mer se développait plus largement; mais, sur la droite, le regard, arrêté par le promontoire aigu du sud-est, ne pouvait déterminer si la côte se rattachait par un brusque retour à quelque terre d'arrière plan. À gauche, le rayon de vue gagnait bien quelques milles au nord; toutefois, dès le nord-ouest, au point qu'occupaient les explorateurs, il était coupé net par l'arête d'un contrefort bizarrement taillé, qui formait comme la puissante culée du cône central. On ne pouvait donc rien pressentir encore de la question que voulait résoudre Cyrus Smith.
À une heure, l'ascension fut reprise. Il fallut biaiser vers le sud-ouest et s'engager de nouveau dans des taillis assez épais. Là, sous le couvert des arbres, voletaient plusieurs couples de gallinacés de la famille des faisans. C'étaient des «tragopans», ornés d'un fanon charnu qui pendait sur leurs gorges, et de deux minces cornes cylindriques, plantées en arrière de leurs yeux. Parmi ces couples, de la taille d'un coq, la femelle était uniformément brune, tandis que le mâle resplendissait sous son plumage rouge, semé de petites larmes blanches.
Gédéon Spilett, d'un coup de pierre, adroitement et vigoureusement lancé, tua un de ces tragopans, que Pencroff, affamé par le grand air, ne regarda pas sans quelque convoitise.
Après avoir quitté ce taillis, les ascensionnistes, se faisant la courte échelle, gravirent sur un espace de cent pieds un talus très raide, et atteignirent un étage supérieur, peu fourni d'arbres, dont le sol prenait une apparence volcanique. Il s'agissait alors de revenir vers l'est, en décrivant des lacets qui rendaient les pentes plus praticables, car elles étaient alors fort raides, et chacun devait choisir avec soin l'endroit où se posait son pied. Nab et Harbert tenaient la tête, Pencroff la queue; entre eux, Cyrus et le reporter. Les animaux qui fréquentaient ces hauteurs — et les traces ne manquaient pas — devaient nécessairement appartenir à ces races, au pied sûr et à l'échine souple, des chamois ou des isards. On en vit quelques-uns, mais ce ne fut pas le nom que leur donna Pencroff, car, à un certain moment:
«Des moutons!» s'écria-t-il.
Tous s'étaient arrêtés à cinquante pas d'une demi-douzaine d'animaux de grande taille, aux fortes cornes courbées en arrière et aplaties vers la pointe, à la toison laineuse, cachée sous de longs poils soyeux de couleur fauve.
Ce n'étaient point des moutons ordinaires, mais une espèce communément répandue dans les régions montagneuses des zones tempérées, à laquelle Harbert donna le nom de mouflons.
«Ont-ils des gigots et des côtelettes? demanda le marin.
— Oui, répondit Harbert.
— Eh bien, ce sont des moutons!» dit Pencroff.
Ces animaux, immobiles entre les débris de basalte, regardaient d'un œil étonné, comme s'ils voyaient pour la première fois des bipèdes humains. Puis, leur crainte subitement éveillée, ils disparurent en bondissant sur les roches.
«Au revoir!» leur cria Pencroff d'un ton si comique, que Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert et Nab ne purent s'empêcher de rire.
L'ascension continua. On pouvait fréquemment observer, sur certaines déclivités, des traces de laves, très capricieusement striées. De petites solfatares coupaient parfois la route suivie par les ascensionnistes, et il fallait en prolonger les bords. En quelques points, le soufre avait déposé sous la forme de concrétions cristallines, au milieu de ces matières qui précèdent généralement les épanchements laviques, pouzzolanes à grains irréguliers et fortement torréfiés, cendres blanchâtres faites d'une infinité de petits cristaux feldspathiques. Aux approches du premier plateau, formé par la troncature du cône inférieur, les difficultés de l'ascension furent très prononcées. Vers quatre heures, l'extrême zone des arbres avait été dépassée. Il ne restait plus, çà et là, que quelques pins grimaçants et décharnés, qui devaient avoir la vie dure pour résister, à cette hauteur, aux grands vents du large.
Heureusement pour l'ingénieur et ses compagnons, le temps était beau, l'atmosphère tranquille, car une violente brise, à une altitude de trois mille pieds, eût gêné leurs évolutions. La pureté du ciel au zénith se sentait à travers la transparence de l'air. Un calme parfait régnait autour d'eux. Ils ne voyaient plus le soleil, alors caché par le vaste écran du cône supérieur, qui masquait le demi-horizon de l'ouest, et dont l'ombre énorme, s'allongeant jusqu'au littoral, croissait à mesure que l'astre radieux s'abaissait dans sa course diurne. Quelques vapeurs, brumes plutôt que nuages, commençaient à se montrer dans l'est, et se coloraient de toutes les couleurs spectrales sous l'action des rayons solaires.
Cinq cents pieds seulement séparaient alors les explorateurs du plateau qu'ils voulaient atteindre, afin d'y établir un campement pour la nuit, mais ces cinq cents pieds s'accrurent de plus de deux milles par les zigzags qu'il fallut décrire. Le sol, pour ainsi dire, manquait sous le pied. Les pentes présentaient souvent un angle tellement ouvert, que l'on glissait sur les coulées de laves, quand les stries, usées par l'air, n'offraient pas un point d'appui suffisant. Enfin, le soir se faisait peu à peu, et il était presque nuit, quand Cyrus Smith et ses compagnons, très fatigués par une ascension de sept heures, arrivèrent au plateau du premier cône.
Il fut alors question d'organiser le campement, et de réparer ses forces, en soupant d'abord, en dormant ensuite. Ce second étage de la montagne s'élevait sur une base de roches, au milieu desquelles on trouva facilement une retraite. Le combustible n'était pas abondant. Cependant, on pouvait obtenir du feu au moyen des mousses et des broussailles sèches qui hérissaient certaines portions du plateau. Pendant que le marin préparait son foyer sur des pierres qu'il disposa à cet usage, Nab et Harbert s'occupèrent de l'approvisionner en combustible.
Ils revinrent bientôt avec leur charge de broussailles.
Le briquet fut battu, le linge brûlé recueillit les étincelles du silex, et, sous le souffle de Nab, un feu pétillant se développa, en quelques instants, à l'abri des roches.
Ce feu n'était destiné qu'à combattre la température un peu froide de la nuit, et il ne fut pas employé à la cuisson du faisan, que Nab réservait pour le lendemain. Les restes du cabiai et quelques douzaines d'amandes de pin pignon formèrent les éléments du souper. Il n'était pas encore six heures et demie que tout était terminé.
Cyrus Smith eut alors la pensée d'explorer, dans la demi-obscurité, cette large assise circulaire qui supportait le cône supérieur de la montagne. Avant de prendre quelque repos, il voulait savoir si ce cône pourrait être tourné à sa base, pour le cas où ses flancs, trop déclives, le rendraient inaccessible jusqu'à son sommet. Cette question ne laissait pas de le préoccuper, car il était possible que, du côté où le chapeau s'inclinait, c'est-à-dire vers le nord, le plateau ne fût pas praticable. Or, si la cime de la montagne ne pouvait être atteinte, d'une part, et si, de l'autre, on ne pouvait contourner la base du cône, il serait impossible d'examiner la portion occidentale de la contrée, et le but de l'ascension serait en partie manqué.
Donc, l'ingénieur, sans tenir compte de ses fatigues, laissant Pencroff et Nab organiser la couchée, et Gédéon Spilett noter les incidents du jour, commença à suivre la lisière circulaire du plateau, en se dirigeant vers le nord. Harbert l'accompagnait.
La nuit était belle et tranquille, l'obscurité peu profonde encore. Cyrus Smith et le jeune garçon marchaient l'un près de l'autre, sans parler. En de certains endroits, le plateau s'ouvrait largement devant eux, et ils passaient sans encombre. En d'autres, obstrué par les éboulis, il n'offrait qu'une étroite sente, sur laquelle deux personnes ne pouvaient marcher de front. Il arriva même qu'après une marche de vingt minutes, Cyrus Smith et Harbert durent s'arrêter. À partir de ce point, le talus des deux cônes affleurait. Plus d'épaulement qui séparât les deux parties de la montagne. La contourner sur des pentes inclinées à près de soixante-dix degrés devenait impraticable.
Mais, si l'ingénieur et le jeune garçon durent renoncer à suivre une direction circulaire, en revanche, la possibilité leur fut alors donnée de reprendre directement l'ascension du cône. En effet, devant eux s'ouvrait un éventrement profond du massif. C'était l'égueulement du cratère supérieur, le goulot, si l'on veut, par lequel s'échappaient les matières éruptives liquides, à l'époque où le volcan était encore en activité. Les laves durcies, les scories encroûtées formaient une sorte d'escalier naturel, aux marches largement dessinées, qui devaient faciliter l'accès du sommet de la montagne. Un coup d'œil suffit à Cyrus Smith pour reconnaître cette disposition, et, sans hésiter, suivi du jeune garçon, il s'engagea dans l'énorme crevasse, au milieu d'une obscurité croissante.
C'était encore une hauteur de mille pieds à franchir.
Les déclivités intérieures du cratère seraient-elles praticables? On le verrait bien. L'ingénieur continuerait sa marche ascensionnelle, tant qu'il ne serait pas arrêté. Heureusement, ces déclivités, très allongées et très sinueuses, décrivaient un large pas de vis à l'intérieur du volcan, et favorisaient la marche en hauteur.
Quant au volcan lui-même, on ne pouvait douter qu'il ne fût complètement éteint. Pas une fumée ne s'échappait de ses flancs. Pas une flamme ne se décelait dans les cavités profondes. Pas un grondement, pas un murmure, pas un tressaillement ne sortait de ce puits obscur, qui se creusait peut-être jusqu'aux entrailles du globe. L'atmosphère même, au dedans de ce cratère, n'était saturée d'aucune vapeur sulfureuse. C'était plus que le sommeil d'un volcan, c'était sa complète extinction.
La tentative de Cyrus Smith devait réussir. Peu à peu, Harbert et lui, en remontant sur les parois internes, virent le cratère s'élargir au-dessus de leur tête. Le rayon de cette portion circulaire du ciel, encadrée par les bords du cône, s'accrut sensiblement. À chaque pas, pour ainsi dire, que firent Cyrus Smith et Harbert, de nouvelles étoiles entrèrent dans le champ de leur vision. Les magnifiques constellations de ce ciel austral resplendissaient. Au zénith, brillaient d'un pur éclat la splendide Antarès du Scorpion, et, non loin, cette B du Centaure que l'on croit être l'étoile la plus rapprochée du globe terrestre. Puis, à mesure que s'évasait le cratère, apparurent Fomalhaut du Poisson, le Triangle austral, et enfin, presque au pôle antarctique du monde, cette étincelante Croix du Sud, qui remplace la Polaire de l'hémisphère boréal.
Il était près de huit heures, quand Cyrus Smith et Harbert mirent le pied sur la crête supérieure du mont, au sommet du cône.
L'obscurité était complète alors, et ne permettait pas au regard de s'étendre sur un rayon de deux milles. La mer entourait-elle cette terre inconnue, ou cette terre se rattachait-elle, dans l'ouest, à quelque continent du Pacifique? On ne pouvait encore le reconnaître. Vers l'ouest, une bande nuageuse, nettement dessinée à l'horizon, accroissait les ténèbres, et l'œil ne savait découvrir si le ciel et l'eau s'y confondaient sur une même ligne circulaire.
Mais, en un point de cet horizon, une vague lueur parut soudain, qui descendait lentement, à mesure que le nuage montait vers le zénith.
C'était le croissant délié de la lune, déjà près de disparaître. Mais sa lumière suffit à dessiner nettement la ligne horizontale, alors détachée du nuage, et l'ingénieur put voir son image tremblotante se refléter un instant sur une surface liquide.
Cyrus Smith saisit la main du jeune garçon, et, d'une voix grave:
«Une île!» dit-il, au moment où le croissant lunaire s'éteignait dans les flots.
CHAPITRE XI
Une demi-heure plus tard, Cyrus Smith et Harbert étaient de retour au campement. L'ingénieur se bornait à dire à ses compagnons que la terre sur laquelle le hasard les avait jetés était une île, et que, le lendemain, on aviserait. Puis, chacun s'arrangea de son mieux pour dormir, et, dans ce trou de basalte, à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, par une nuit paisible, «les insulaires» goûtèrent un repos profond.
Le lendemain, 30 mars, après un déjeuner sommaire, dont le tragopan rôti fit tous les frais, l'ingénieur voulut remonter au sommet du volcan, afin d'observer avec attention l'île dans laquelle lui et les siens étaient emprisonnés pour la vie, peut-être, si cette île était située à une grande distance de toute terre, ou si elle ne se trouvait pas sur le chemin des navires qui visitent les archipels de l'océan Pacifique. Cette fois, ses compagnons le suivirent dans cette nouvelle exploration. Eux aussi, ils voulaient voir cette île à laquelle ils allaient demander de subvenir à tous leurs besoins.
Il devait être sept heures du matin environ, quand Cyrus Smith, Harbert, Pencroff, Gédéon Spilett et Nab quittèrent le campement. Aucun ne paraissait inquiet de la situation qui lui était faite. Ils avaient foi en eux, sans doute, mais il faut observer que le point d'appui de cette foi n'était pas le même chez Cyrus Smith que chez ses compagnons.
L'ingénieur avait confiance, parce qu'il se sentait capable d'arracher à cette nature sauvage tout ce qui serait nécessaire à la vie de ses compagnons et à la sienne, et ceux-ci ne redoutaient rien, précisément parce que Cyrus Smith était avec eux. Cette nuance se comprendra. Pencroff surtout, depuis l'incident du feu rallumé, n'aurait pas désespéré un instant, quand bien même il se fût trouvé sur un roc nu, si l'ingénieur eût été avec lui sur ce roc.
«Bah! dit-il, nous sommes sortis de Richmond, sans la permission des autorités! Ce serait bien le diable si nous ne parvenions pas un jour ou l'autre à partir d'un lieu où personne ne nous retiendra certainement!»
Cyrus Smith suivit le même chemin que la veille. On contourna le cône par le plateau qui formait épaulement, jusqu'à la gueule de l'énorme crevasse.
Le temps était magnifique. Le soleil montait sur un ciel pur et couvrait de ses rayons tout le flanc oriental de la montagne.
Le cratère fut abordé. Il était bien tel que l'ingénieur l'avait reconnu dans l'ombre, c'est-à-dire un vaste entonnoir qui allait en s'évasant jusqu'à une hauteur de mille pieds au-dessus du plateau. Au bas de la crevasse, de larges et épaisses coulées de laves serpentaient sur les flancs du mont et jalonnaient ainsi la route des matières éruptives jusqu'aux vallées inférieures qui sillonnaient la portion septentrionale de l'île.
L'intérieur du cratère, dont l'inclinaison ne dépassait pas trente-cinq à quarante degrés, ne présentait ni difficultés ni obstacles à l'ascension.
On y remarquait les traces de laves très anciennes, qui probablement s'épanchaient par le sommet du cône, avant que cette crevasse latérale leur eût ouvert une voie nouvelle.
Quant à la cheminée volcanique qui établissait la communication entre les couches souterraines et le cratère, on ne pouvait en estimer la profondeur par le regard, car elle se perdait dans l'obscurité. Mais, quant à l'extinction complète du volcan, elle n'était pas douteuse.
Avant huit heures, Cyrus Smith et ses compagnons étaient réunis au sommet du cratère, sur une intumescence conique qui en boursouflait le bord septentrional.
«La mer! la mer partout!» s'écrièrent-ils, comme si leurs lèvres n'eussent pu retenir ce mot qui faisait d'eux des insulaires.
La mer, en effet, l'immense nappe d'eau circulaire autour d'eux! Peut-être, en remontant au sommet du cône, Cyrus Smith avait-il eu l'espoir de découvrir quelque côte, quelque île rapprochée, qu'il n'avait pu apercevoir la veille pendant l'obscurité. Mais rien n'apparut jusqu'aux limites de l'horizon, c'est-à-dire sur un rayon de plus de cinquante milles. Aucune terre en vue. Pas une voile. Toute cette immensité était déserte, et l'île occupait le centre d'une circonférence qui semblait être infinie.
L'ingénieur et ses compagnons, muets, immobiles, parcoururent du regard, pendant quelques minutes, tous les points de l'Océan. Cet Océan, leurs yeux le fouillèrent jusqu'à ses plus extrêmes limites. Mais Pencroff, qui possédait une si merveilleuse puissance de vision, ne vit rien, et certainement, si une terre se fût relevée à l'horizon, quand bien même elle n'eût apparu que sous l'apparence d'une insaisissable vapeur, le marin l'aurait indubitablement reconnue, car c'étaient deux véritables télescopes que la nature avait fixés sous son arcade sourcilière! De l'Océan, les regards se reportèrent sur l'île qu'ils dominaient tout entière, et la première question qui fut posée le fut par Gédéon Spilett, en ces termes: «Quelle peut être la grandeur de cette île?»
Véritablement, elle ne paraissait pas considérable au milieu de cet immense Océan.
Cyrus Smith réfléchit pendant quelques instants; il observa attentivement le périmètre de l'île, en tenant compte de la hauteur à laquelle il se trouvait placé; puis:
«Mes amis, dit-il, je ne crois pas me tromper en donnant au littoral de l'île un développement de plus de cent milles.
— Et conséquemment, sa superficie?...
— Il est difficile de l'apprécier, répondit l'ingénieur, car elle est trop capricieusement découpée.»
Si Cyrus Smith ne se trompait pas dans son évaluation, l'île avait, à peu de chose près, l'étendue de Malte ou Zante, dans la Méditerranée; mais elle était, à la fois, beaucoup plus irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies, anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l'ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva qu'elle ressemblait à quelque fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à la surface du Pacifique.
Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu'il importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement dressée par le reporter avec une précision suffisante.
La portion est du littoral, c'est-à-dire celle sur laquelle les naufragés avaient atterri, s'échancrait largement et bordait une vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu'une pointe avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr'ouverte de quelque formidable squale.
Du nord-est au nord-ouest, la côte s'arrondissait comme le crâne aplati d'un fauve, pour se relever en formant une sorte de gibbosité qui n'assignait pas un dessin très déterminé à cette partie de l'île, dont le centre était occupé par la montagne volcanique. De ce point, le littoral courait assez régulièrement nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue queue, semblable à l'appendice caudal d'un gigantesque alligator.
Cette queue formait une véritable presqu'île qui s'allongeait de plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l'île, déjà mentionné, et elle s'arrondissait en décrivant une rade foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de cette terre si étrangement découpée.
Dans sa plus petite largeur, c'est-à-dire entre les Cheminées et la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait en latitude, l'île mesurait dix milles seulement; mais sa plus grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l'extrémité de la queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.
Quant à l'intérieur de l'île, son aspect général était celui-ci: très boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne jusqu'au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa bordure d'arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la mer, mais, réflexion faite, l'ingénieur expliqua à ses compagnons que l'altitude de cette petite nappe d'eau devait être de trois cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n'était que le prolongement de celui de la côte.
«C'est donc un lac d'eau douce? demanda Pencroff.
— Nécessairement, répondit l'ingénieur, car il doit être alimenté par les eaux qui s'écoulent de la montagne.
— J'aperçois une petite rivière qui s'y jette, dit Harbert, en montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s'épancher dans les contreforts de l'ouest.
— En effet, répondit Cyrus Smith, et puisque ce ruisseau alimente le lac il est probable que du côté de la mer il existe un déversoir par lequel s'échappe le trop-plein des eaux. Nous verrons cela à notre retour.»
Ce petit cours d'eau, assez sinueux, et la rivière déjà reconnue, tel était le système hydrographique, du moins tel il se développait aux yeux des explorateurs. Cependant, il était possible que, sous ces masses d'arbres qui faisaient des deux tiers de l'île une forêt immense, d'autres rios s'écoulassent vers la mer. On devait même le supposer, tant cette région se montrait fertile et riche des plus magnifiques échantillons de la flore des zones tempérées. Quant à la partie septentrionale, nul indice d'eaux courantes; peut-être des eaux stagnantes dans la portion marécageuse du nord-est, mais voilà tout; en somme, des dunes, des sables, une aridité très prononcée qui contrastait vivement avec l'opulence du sol dans sa plus grande étendue.
Le volcan n'occupait pas la partie centrale de l'île. Il se dressait, au contraire, dans la région du nord-ouest, et semblait marquer la limite des deux zones. Au sud-ouest, au sud et au sud-est, les premiers étages des contreforts disparaissaient sous des masses de verdure. Au nord, au contraire, on pouvait suivre leurs ramifications, qui allaient mourir sur les plaines de sable. C'était aussi de ce côté qu'au temps des éruptions, les épanchements s'étaient frayés un passage, et une large chaussée de laves se prolongeait jusqu'à cette étroite mâchoire qui formait golfe au nord-est.
Cyrus Smith et les siens demeurèrent une heure ainsi au sommet de la montagne. L'île se développait sous leurs regards comme un plan en relief avec ses teintes diverses, vertes pour les forêts, jaunes pour les sables, bleues pour les eaux. Ils la saisissaient dans tout son ensemble, et ce sol caché sous l'immense verdure, le thalweg des vallées ombreuses, l'intérieur des gorges étroites, creusées au pied du volcan, échappaient seuls à leurs investigations.
Restait une question grave à résoudre, et qui devait singulièrement influer sur l'avenir des naufragés.
L'île était-elle habitée?
Ce fut le reporter qui posa cette question, à laquelle il semblait que l'on pût déjà répondre négativement, après le minutieux examen qui venait d'être fait des diverses régions de l'île.
Nulle part on n'apercevait l'œuvre de la main humaine. Pas une agglomération de cases, pas une cabane isolée, pas une pêcherie sur le littoral. Aucune fumée ne s'élevait dans l'air et ne trahissait la présence de l'homme. Il est vrai, une distance de trente milles environ séparait les observateurs des points extrêmes, c'est-à-dire de cette queue qui se projetait au sud-ouest, et il eût été difficile, même aux yeux de Pencroff, d'y découvrir une habitation. On ne pouvait, non plus, soulever ce rideau de verdure qui couvrait les trois quarts de l'île, et voir s'il abritait ou non quelque bourgade.
Mais, généralement, les insulaires, dans ces étroits espaces émergés des flots du Pacifique, habitent plutôt le littoral, et le littoral paraissait être absolument désert.
Jusqu'à plus complète exploration, on pouvait donc admettre que l'île était inhabitée.
Mais était-elle fréquentée, au moins temporairement, par les indigènes des îles voisines? À cette question, il était difficile de répondre. Aucune terre n'apparaissait dans un rayon d'environ cinquante milles. Mais cinquante milles peuvent être facilement franchis, soit par des praos malais, soit par de grandes pirogues polynésiennes. Tout dépendait donc de la situation de l'île, de son isolement sur le Pacifique, ou de sa proximité des archipels.
Cyrus Smith parviendrait-il sans instruments à relever plus tard sa position en latitude et en longitude? Ce serait difficile. Dans le doute, il était donc convenable de prendre certaines précautions contre une descente possible des indigènes voisins.
L'exploration de l'île était achevée, sa configuration déterminée, son relief coté, son étendue calculée, son hydrographie et son orographie reconnues. La disposition des forêts et des plaines avait été relevée d'une manière générale sur le plan du reporter. Il n'y avait plus qu'à redescendre les pentes de la montagne, et à explorer le sol au triple point de vue de ses ressources minérales, végétales et animales.
Mais, avant de donner à ses compagnons le signal du départ, Cyrus Smith leur dit de sa voix calme et grave:
«Voici, mes amis, l'étroit coin de terre sur lequel la main du Tout-Puissant nous a jetés. C'est ici que nous allons vivre, longtemps peut-être. Peut-être aussi, un secours inattendu nous arrivera-t-il, si quelque navire passe par hasard... Je dis par hasard, car cette île est peu importante; elle n'offre même pas un port qui puisse servir de relâche aux bâtiments, et il est à craindre qu'elle ne soit située en dehors des routes ordinairement suivies, c'est-à-dire trop au sud pour les navires qui fréquentent les archipels du Pacifique, trop au nord pour ceux qui se rendent à l'Australie en doublant le cap Horn. Je ne veux rien vous dissimuler de la situation...
— Et vous avez raison, mon cher Cyrus, répondit vivement le reporter. Vous avez affaire à des hommes. Ils ont confiance en vous, et vous pouvez compter sur eux. — N'est-ce pas, mes amis?
— Je vous obéirai en tout, monsieur Cyrus, dit Harbert, qui saisit la main de l'ingénieur.
— Mon maître, toujours et partout! s'écria Nab.
— Quant à moi, dit le marin, que je perde mon nom si je boude à la besogne, et si vous le voulez bien, monsieur Smith, nous ferons de cette île une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous y établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous irons l'offrir au gouvernement de l'Union! Seulement, je demande une chose.
— Laquelle? répondit le reporter.
— C'est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien comme des colons qui sont venus ici pour coloniser!»
Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire, et la motion du marin fut adoptée. Puis, il remercia ses compagnons, et ajouta qu'il comptait sur leur énergie et sur l'aide du ciel.
«Eh bien! en route pour les Cheminées! s'écria Pencroff.
— Un instant, mes amis, répondit l'ingénieur, il me paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi qu'aux caps, aux promontoires, aux cours d'eau que nous avons sous les yeux.
— Très bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l'avenir les instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre.
— En effet, reprit le marin, c'est déjà quelque chose de pouvoir dire où l'on va et d'où l'on vient. Au moins, on a l'air d'être quelque part.
— Les Cheminées, par exemple, dit Harbert.
— Juste! répondit Pencroff. Ce nom-là, c'était déjà plus commode, et cela m'est venu tout seul. Garderons-nous à notre premier campement ce nom de Cheminées, monsieur Cyrus?
— Oui, Pencroff, puisque vous l'avez baptisé ainsi.
— Bon, quant aux autres, ce sera facile, reprit le marin, qui était en verve. Donnons-leur des noms comme faisaient les Robinsons dont Harbert m'a lu plus d'une fois l'histoire: «la baie Providence», la «pointe des Cachalots», le «cap de l'Espoir trompé»!...
— Ou plutôt les noms de M Smith, répondit Harbert, de M Spilett, de Nab!...
— Mon nom! s'écria Nab, en montrant ses dents étincelantes de blancheur.
— Pourquoi pas? répliqua Pencroff. Le «port Nab», cela ferait très bien! Et le «cap Gédéon...»
— Je préférerais des noms empruntés à notre pays, répondit le reporter, et qui nous rappelleraient l'Amérique.
— Oui, pour les principaux, dit alors Cyrus Smith, pour ceux des baies ou des mers, je l'admets volontiers. Que nous donnions à cette vaste baie de l'est le nom de baie de l'Union, par exemple, à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui s'étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands citoyens qui l'ont honoré; mais pour les rivières, les golfes, les caps, les promontoires, que nous apercevons du haut de cette montagne, choisissons des dénominations que rappellent plutôt leur configuration particulière. Elles se graveront mieux dans notre esprit, et seront en même temps plus pratiques. La forme de l'île est assez étrange pour que nous ne soyons pas embarrassés d'imaginer des noms qui fassent figure. Quant aux cours d'eau que nous ne connaissons pas, aux diverses parties de la forêt que nous explorerons plus tard, aux criques qui seront découvertes dans la suite, nous les baptiserons à mesure qu'ils se présenteront à nous. Qu'en pensez-vous, mes amis?»