PARTIE 2 L'ABANDONNÉ (continued 2)
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Si on eût été au temps des génies, cet incident aurait donné le droit de penser que l'île était hantée par un être surnaturel qui mettait sa puissance au service des naufragés! En quelques coups d'aviron, les colons arrivèrent à l'embouchure de la Mercy. Le canot fut halé sur la grève jusqu'auprès des Cheminées, et tous se dirigèrent vers l'échelle de Granite-House.
Mais, en ce moment, Top aboya avec colère, et Nab, qui cherchait le premier échelon, poussa un cri... il n'y avait plus d'échelle.
CHAPITRE VI
Cyrus Smith s'était arrêté, sans dire mot. Ses compagnons cherchèrent dans l'obscurité, aussi bien sur les parois de la muraille, pour le cas où le vent eût déplacé l'échelle, qu'au ras du sol, pour le cas où elle se fût détachée... mais l'échelle avait absolument disparu. Quant à reconnaître si une bourrasque l'avait relevée jusqu'au premier palier, à mi-paroi, cela était impossible dans cette nuit profonde.
«Si c'est une plaisanterie, s'écria Pencroff, elle est mauvaise! Arriver chez soi, et ne plus trouver d'escalier pour monter à sa chambre, cela n'est pas pour faire rire des gens fatigués!
Nab, lui, se perdait en exclamations!
«Il n'a pas pourtant fait de vent! fit observer Harbert.
— Je commence à trouver qu'il se passe des choses singulières dans l'île Lincoln! dit Pencroff.
— Singulières? répondit Gédéon Spilett, mais non, Pencroff, rien n'est plus naturel. Quelqu'un est venu pendant notre absence, a pris possession de la demeure et a retiré l'échelle!
— Quelqu'un! s'écria le marin. Et qui donc?...
— Mais le chasseur au grain de plomb, répondit le reporter. À quoi servirait-il, si ce n'est à expliquer notre mésaventure?
— Eh bien, s'il y a quelqu'un là-haut, répondit Pencroff en jurant, car l'impatience commençait à le gagner, je vais le héler, et il faudra bien qu'il réponde.»
Et d'une voix de tonnerre, le marin fit entendre un «ohé!» prolongé, que les échos répercutèrent avec force.
Les colons prêtèrent l'oreille, et ils crurent entendre à la hauteur de Granite-House une sorte de ricanement dont ils ne purent reconnaître l'origine.
Mais aucune voix ne répondit à la voix de Pencroff, qui recommença inutilement son vigoureux appel.
Il y avait là, véritablement, de quoi stupéfier les hommes les plus indifférents du monde, et les colons ne pouvaient être ces indifférents-là. Dans la situation où ils se trouvaient, tout incident avait sa gravité, et certainement, depuis sept mois qu'ils habitaient l'île, aucun ne s'était présenté avec un caractère aussi surprenant.
Quoi qu'il en soit, oubliant leurs fatigues et dominés par la singularité de l'événement, ils étaient au pied de Granite-House, ne sachant que penser, ne sachant que faire, s'interrogeant sans pouvoir se répondre, multipliant des hypothèses toutes plus inadmissibles les unes que les autres. Nab se lamentait, très désappointé de ne pouvoir rentrer dans sa cuisine, d'autant plus que les provisions de voyage étaient épuisées et qu'il n'avait aucun moyen de les renouveler en ce moment.
«Mes amis, dit alors Cyrus Smith, nous n'avons qu'une chose à faire, attendre le jour, et agir alors suivant les circonstances. Mais pour attendre, allons aux Cheminées. Là, nous serons à l'abri, et, si nous ne pouvons souper, du moins, nous pourrons dormir.
— Mais quel est le sans-gêne qui nous a joué ce tour-là?» demanda encore une fois Pencroff, incapable de prendre son parti de l'aventure.
Quel que fût le «sans-gêne», la seule chose à faire était, comme l'avait dit l'ingénieur, de regagner les Cheminées et d'y attendre le jour. Toutefois, ordre fut donné à Top de demeurer sous les fenêtres de Granite-House, et quand Top recevait un ordre, Top l'exécutait sans faire d'observation. Le brave chien resta donc au pied de la muraille, pendant que son maître et ses compagnons se réfugiaient dans les roches. De dire que les colons, malgré leur lassitude, dormirent bien sur le sable des Cheminées, cela serait altérer la vérité. Non seulement ils ne pouvaient qu'être fort anxieux de reconnaître l'importance de ce nouvel incident, soit qu'il fût le résultat d'un hasard dont les causes naturelles leur apparaîtraient au jour, soit, au contraire, qu'il fût l'œuvre d'un être humain, mais encore ils étaient fort mal couchés. Quoi qu'il en soit, d'une façon ou d'une autre, leur demeure était occupée en ce moment, et ils ne pouvaient la réintégrer.
Or, Granite-House, c'était plus que leur demeure, c'était leur entrepôt. Là était tout le matériel de la colonie, armes, instruments, outils, munitions, réserves de vivres, etc. Que tout cela fût pillé, et les colons auraient à recommencer leur aménagement, à refaire armes et outils. Chose grave! Aussi, cédant à l'inquiétude, l'un ou l'autre sortait-il, à chaque instant, pour voir si Top faisait bonne garde. Seul, Cyrus Smith attendait avec sa patience habituelle, bien que sa raison tenace s'exaspérât de se sentir en face d'un fait absolument inexplicable, et il s'indignait en songeant qu'autour de lui, au-dessus de lui peut-être, s'exerçait une influence à laquelle il ne pouvait donner un nom. Gédéon Spilett partageait absolument son opinion à cet égard, et tous deux s'entretinrent à plusieurs reprises, mais à mi-voix, des circonstances inexplicables qui mettaient en défaut leur perspicacité et leur expérience. Il y avait, à coup sûr, un mystère dans cette île, et comment le pénétrer? Harbert, lui, ne savait qu'imaginer et eût aimé à interroger Cyrus Smith.
Quant à Nab, il avait fini par se dire que tout cela ne le regardait pas, que cela regardait son maître, et, s'il n'eût pas craint de désobliger ses compagnons, le brave nègre aurait dormi cette nuit-là tout aussi consciencieusement que s'il eût reposé sur sa couchette de Granite-House! Enfin, plus que tous, Pencroff enrageait, et il était, de bonne foi, fort en colère.
«C'est une farce, disait-il, c'est une farce qu'on nous a faite! Eh bien, je n'aime pas les farces, moi, et malheur au farceur, s'il tombe sous ma main!»
Dès que les premières lueurs du jour s'élevèrent dans l'est, les colons, convenablement armés, se rendirent sur le rivage, à la lisière des récifs.
Granite-House, frappée directement par le soleil levant, ne devait pas tarder à s'éclairer des lumières de l'aube, et en effet, avant cinq heures, les fenêtres, dont les volets étaient clos, apparurent à travers leurs rideaux de feuillage. De ce côté, tout était en ordre, mais un cri s'échappa de la poitrine des colons, quand ils aperçurent toute grande ouverte la porte, qu'ils avaient fermée cependant avant leur départ. Quelqu'un s'était introduit dans Granite-House. Il n'y avait plus à en douter.
L'échelle supérieure, ordinairement tendue du palier à la porte, était à sa place; mais l'échelle inférieure avait été retirée et relevée jusqu'au seuil. Il était plus qu'évident que les intrus avaient voulu se mettre à l'abri de toute surprise.
Quant à reconnaître leur espèce et leur nombre, ce n'était pas possible encore, puisqu'aucun d'eux ne se montrait.
Pencroff héla de nouveau.
Pas de réponse.
«Les gueux! s'écria le marin. Voilà-t-il pas qu'ils dorment tranquillement, comme s'ils étaient chez eux! Ohé! Pirates, bandits, corsaires, fils de John Bull!»
Quand Pencroff, en sa qualité d'américain, avait traité quelqu'un de «fils de John Bull», il s'était élevé jusqu'aux dernières limites de l'insulte.
En ce moment, le jour se fit complètement, et la façade de Granite-House s'illumina sous les rayons du soleil. Mais, à l'intérieur comme à l'extérieur, tout était muet et calme.
Les colons en étaient à se demander si Granite-House était occupée ou non, et, pourtant, la position de l'échelle le démontrait suffisamment, et il était même certain que les occupants, quels qu'ils fussent, n'avaient pu s'enfuir! Mais comment arriver jusqu'à eux?
Harbert eut alors l'idée d'attacher une corde à une flèche, et de lancer cette flèche de manière qu'elle vînt passer entre les premiers barreaux de l'échelle, qui pendaient au seuil de la porte. On pourrait alors, au moyen de la corde, dérouler l'échelle jusqu'à terre et rétablir la communication entre le sol et Granite-House.
Il n'y avait évidemment pas autre chose à faire, et, avec un peu d'adresse, le moyen devait réussir.
Très heureusement, arcs et flèches avaient été déposés dans un couloir des Cheminées, où se trouvaient aussi quelques vingtaines de brasses d'une légère corde d'hibiscus. Pencroff déroula cette corde, dont il fixa le bout à une flèche bien empennée. Puis, Harbert, après avoir placé la flèche sur son arc, visa avec un soin extrême l'extrémité pendante de l'échelle.
Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Pencroff et Nab s'étaient retirés en arrière, de façon à observer ce qui se passerait aux fenêtres de Granite-House. Le reporter, la carabine à l'épaule, ajustait la porte.
L'arc se détendit, la flèche siffla, entraînant la corde, et vint passer entre les deux derniers échelons.
L'opération avait réussi. Aussitôt, Harbert saisit l'extrémité de la corde; mais, au moment où il donnait une secousse pour faire retomber l'échelle, un bras, passant vivement entre le mur et la porte, la saisit et la ramena au dedans de Granite-House.
«Triple gueux! s'écria le marin. Si une balle peut faire ton bonheur, tu n'attendras pas longtemps!
— Mais qui est-ce donc? demanda Nab.
— Qui? Tu n'as pas reconnu?...
— Non.
— Mais c'est un singe, un macaque, un sapajou, une guenon, un orang, un babouin, un gorille, un sagouin! Notre demeure a été envahie par des singes, qui ont grimpé par l'échelle pendant notre absence!»
Et, en ce moment, comme pour donner raison au marin, trois ou quatre quadrumanes se montraient aux fenêtres, dont ils avaient repoussé les volets, et saluaient les véritables propriétaires du lieu de mille contorsions et grimaces.
«Je savais bien que ce n'était qu'une farce! s'écria Pencroff, mais voilà un des farceurs qui payera pour les autres!»
Le marin, épaulant son fusil, ajusta rapidement un des singes, et fit feu. Tous disparurent, sauf l'un d'eux, qui, mortellement frappé, fut précipité sur la grève.
Ce singe, de haute taille, appartenait au premier ordre des quadrumanes, on ne pouvait s'y tromper. Que ce fût un chimpanzé, un orang, un gorille ou un gibbon, il prenait rang parmi ces anthropomorphes, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec les individus de race humaine. D'ailleurs, Harbert déclara que c'était un orang-outang, et l'on sait que le jeune garçon se connaissait en zoologie.
«La magnifique bête! s'écria Nab.
— Magnifique, tant que tu voudras! répondit Pencroff, mais je ne vois pas encore comment nous pourrons rentrer chez nous!
— Harbert est bon tireur, dit le reporter, et son arc est là! Qu'il recommence...
— Bon! Ces singes-là sont malins! s'écria Pencroff, et ils ne se remettront pas aux fenêtres, et nous ne pourrons pas les tuer, et quand je pense aux dégâts qu'ils peuvent commettre dans les chambres, dans le magasin...
— De la patience, répondit Cyrus Smith. Ces animaux ne peuvent nous tenir longtemps en échec!
— Je n'en serai sûr que quand ils seront à terre, répondit le marin. Et d'abord, savez-vous, Monsieur Smith, combien il y en a de douzaines, là-haut, de ces farceurs-là?»
Il eût été difficile de répondre à Pencroff, et quant à recommencer la tentative du jeune garçon, c'était peu aisé, car l'extrémité inférieure de l'échelle avait été ramenée en dedans de la porte, et, quand on hala de nouveau sur la corde, la corde cassa et l'échelle ne retomba point.
Le cas était véritablement embarrassant. Pencroff rageait. La situation avait un certain côté comique, qu'il ne trouvait pas drôle du tout, pour sa part.
Il était évident que les colons finiraient par réintégrer leur domicile et en chasser les intrus, mais quand et comment? Voilà ce qu'ils n'auraient pu dire. Deux heures se passèrent, pendant lesquelles les singes évitèrent de se montrer; mais ils étaient toujours là, et trois ou quatre fois, un museau ou une patte se glissèrent par la porte ou les fenêtres, qui furent salués de coups de fusil.
«Dissimulons-nous, dit alors l'ingénieur. Peut-être les singes nous croiront-ils partis et se laisseront-ils voir de nouveau. Mais que Spilett et Harbert s'embusquent derrière les roches, et feu sur tout ce qui apparaîtra.»
Les ordres de l'ingénieur furent exécutés, et, pendant que le reporter et le jeune garçon, les deux plus adroits tireurs de la colonie, se postaient à bonne portée, mais hors de la vue des singes, Nab, Pencroff et Cyrus Smith gravissaient le plateau et gagnaient la forêt pour tuer quelque gibier, car l'heure du déjeuner était venue, et, en fait de vivres, il ne restait plus rien. Au bout d'une demi-heure, les chasseurs revinrent avec quelques pigeons de roche, que l'on fit rôtir tant bien que mal. Pas un singe n'avait reparu.
Gédéon Spilett et Harbert allèrent prendre leur part du déjeuner, pendant que Top veillait sous les fenêtres. Puis, après avoir mangé, ils retournèrent à leur poste. Deux heures plus tard, la situation ne s'était encore aucunement modifiée. Les quadrumanes ne donnaient plus aucun signe d'existence, et c'était à croire qu'ils avaient disparu; mais ce qui paraissait le plus probable, c'est qu'effrayés par la mort de l'un d'eux, épouvantés par les détonations des armes, ils se tenaient cois au fond des chambres de Granite-House, ou même dans le magasin. Et quand on songeait aux richesses que renfermait ce magasin, la patience, tant recommandée par l'ingénieur, finissait par dégénérer en violente irritation, et, franchement, il y avait de quoi.
«Décidément, c'est trop bête, dit enfin le reporter, et il n'y a vraiment pas de raison pour que cela finisse!
— Il faut pourtant faire déguerpir ces chenapans-là! s'écria Pencroff. Nous en viendrions bien à bout, quand même ils seraient une vingtaine, mais, pour cela, il faut les combattre corps à corps! Ah çà! N'y a-t-il donc pas un moyen d'arriver jusqu'à eux?
— Si, répondit alors l'ingénieur, dont une idée venait de traverser l'esprit.
— Un? dit Pencroff. Eh bien, c'est le bon, puisqu'il n'y en a pas d'autres! Et quel est-il?
— Essayons de redescendre à Granite-House par l'ancien déversoir du lac, répondit l'ingénieur.
— Ah! Mille et mille diables! s'écria le marin. Et je n'ai pas pensé à cela!»
C'était, en effet, le seul moyen de pénétrer dans Granite-House, afin d'y combattre la bande et de l'expulser. L'orifice du déversoir était, il est vrai, fermé par un mur de pierres cimentées, qu'il serait nécessaire de sacrifier, mais on en serait quitte pour le refaire. Heureusement, Cyrus Smith n'avait pas encore effectué son projet de dissimuler cet orifice en le noyant sous les eaux du lac, car alors l'opération eût demandé un certain temps.
Il était déjà plus de midi, quand les colons, bien armés et munis de pics et de pioches, quittèrent les Cheminées, passèrent sous les fenêtres de Granite-House, après avoir ordonné à Top de rester à son poste, et se disposèrent à remonter la rive gauche de la Mercy, afin de gagner le plateau de Grande-vue.
Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas dans cette direction, qu'ils entendirent les aboiements furieux du chien. C'était comme un appel désespéré.
Ils s'arrêtèrent.
«Courons!» dit Pencroff.
Et tous de redescendre la berge à toutes jambes.
Arrivés au tournant, ils virent que la situation avait changé. En effet, les singes, pris d'un effroi subit, provoqué par quelque cause inconnue, cherchaient à s'enfuir. Deux ou trois couraient et sautaient d'une fenêtre à l'autre avec une agilité de clowns. Ils ne cherchaient même pas à replacer l'échelle, par laquelle il leur eût été facile de descendre, et, dans leur épouvante, peut-être avaient-ils oublié ce moyen de déguerpir. Bientôt, cinq ou six furent en position d'être tirés, et les colons, les visant à l'aise, firent feu. Les uns, blessés ou tués, retombèrent au dedans des chambres, en poussant des cris aigus. Les autres, précipités au dehors, se brisèrent dans leur chute, et, quelques instants après, on pouvait supposer qu'il n'y avait plus un quadrumane vivant dans Granite-House.
«Hurrah! s'écria Pencroff, hurrah! Hurrah!
— Pas tant de hurrahs! dit Gédéon Spilett.
— Pourquoi? Ils sont tous tués, répondit le marin.
— D'accord, mais cela ne nous donne pas le moyen de rentrer chez nous.
— Allons au déversoir! répliqua Pencroff.
— Sans doute, dit l'ingénieur. Cependant, il eût été préférable...»
En ce moment, et comme une réponse faite à l'observation de Cyrus Smith, on vit l'échelle glisser sur le seuil de la porte, puis se dérouler et retomber jusqu'au sol.
«Ah! Mille pipes! Voilà qui est fort! s'écria le marin en regardant Cyrus Smith.
— Trop fort! murmura l'ingénieur, qui s'élança le premier sur l'échelle.
— Prenez garde, Monsieur Cyrus! s'écria Pencroff, s'il y a encore quelques-uns de ces sagouins...
— Nous verrons bien», répondit l'ingénieur sans s'arrêter.
Tous ses compagnons le suivirent, et, en une minute, ils étaient arrivés au seuil de la porte.
On chercha partout. Personne dans les chambres, ni dans le magasin qui avait été respecté par la bande des quadrumanes.
«Ah çà, et l'échelle? s'écria le marin. Quel est donc le gentleman qui nous l'a renvoyée?»
Mais, en ce moment, un cri se fit entendre, et un grand singe, qui s'était réfugié dans le couloir, se précipita dans la salle, poursuivi par Nab.
«Ah! Le bandit!» s'écria Pencroff.
Et la hache à la main, il allait fendre la tête de l'animal, lorsque Cyrus Smith l'arrêta et lui dit:
«Épargnez-le, Pencroff.
— Que je fasse grâce à ce moricaud?
— Oui! C'est lui qui nous a jeté l'échelle!»
Et l'ingénieur dit cela d'une voix si singulière, qu'il eût été difficile de savoir s'il parlait sérieusement ou non.
Néanmoins, on se jeta sur le singe, qui, après s'être défendu vaillamment, fut terrassé et garrotté.
«Ouf! s'écria Pencroff. Et qu'est-ce que nous en ferons maintenant?
— Un domestique!» répondit Harbert.
Et en parlant ainsi, le jeune garçon ne plaisantait pas tout à fait, car il savait le parti que l'on peut tirer de cette race intelligente des quadrumanes.
Les colons s'approchèrent alors du singe et le considérèrent attentivement. Il appartenait bien à cette espèce des anthropomorphes dont l'angle facial n'est pas sensiblement inférieur à celui des australiens et des hottentots. C'était un orang, et qui, comme tel, n'avait ni la férocité du babouin, ni l'irréflexion du macaque, ni la malpropreté du sagouin, ni les impatiences du magot, ni les mauvais instincts du cynocéphale. C'est à cette famille des anthropomorphes que se rapportent tant de traits qui indiquent chez ces animaux une intelligence quasi-humaine. Employés dans les maisons, ils peuvent servir à table, nettoyer les chambres, soigner les habits, cirer les souliers, manier adroitement le couteau, la cuiller et la fourchette, et même boire le vin... tout aussi bien que le meilleur domestique à deux pieds sans plumes. On sait que Buffon posséda un de ces singes, qui le servit longtemps comme un serviteur fidèle et zélé.
Celui qui était alors garrotté dans la salle de Granite-House était un grand diable, haut de six pieds, corps admirablement proportionné, poitrine large, tête de grosseur moyenne, angle facial atteignant soixante-cinq degrés, crâne arrondi, nez saillant, peau recouverte d'un poil poli, doux et luisant, — enfin un type accompli des anthropomorphes. Ses yeux, un peu plus petits que des yeux humains, brillaient d'une intelligente vivacité; ses dents blanches resplendissaient sous sa moustache, et il portait une petite barbe frisée de couleur noisette.
«Un beau gars! dit Pencroff. Si seulement on connaissait sa langue, on pourrait lui parler!
— Ainsi, dit Nab, c'est sérieux, mon maître? Nous allons le prendre comme domestique?
— Oui, Nab, répondit en souriant l'ingénieur. Mais ne sois pas jaloux!
— Et j'espère qu'il fera un excellent serviteur, ajouta Harbert. Il paraît jeune, son éducation sera facile, et nous ne serons pas obligés, pour le soumettre, d'employer la force, ni de lui arracher les canines, comme on fait en pareille circonstance! Il ne peut que s'attacher à des maîtres qui seront bons pour lui.
— Et on le sera», répondit Pencroff, qui avait oublié toute sa rancune contre «les farceurs.»
Puis, s'approchant de l'orang:
«Eh bien, mon garçon, lui demanda-t-il, comment cela va-t-il?»
L'orang répondit par un petit grognement qui ne dénotait pas trop de mauvaise humeur.
«Nous voulons donc faire partie de la colonie? demanda le marin. Nous allons donc entrer au service de M Cyrus Smith?»
Nouveau grognement approbateur du singe.
«Et nous nous contenterons de notre nourriture pour tout gage?»
Troisième grognement affirmatif.
«Sa conversation est un peu monotone, fit observer Gédéon Spilett.
— Bon! répliqua Pencroff, les meilleurs domestiques sont ceux qui parlent le moins. Et puis, pas de gages! — entendez-vous, mon garçon? Pour commencer, nous ne vous donnerons pas de gages, mais nous les doublerons plus tard, si nous sommes contents de vous!»
C'est ainsi que la colonie s'accrut d'un nouveau membre, qui devait lui rendre plus d'un service.
Quant au nom dont on l'appellerait, le marin demanda qu'en souvenir d'un autre singe qu'il avait connu, il fût appelé Jupiter, et Jup par abréviation.
Et voilà comme, sans plus de façons, maître Jup fut installé à Granite-House.
CHAPITRE VII
Les colons de l'île Lincoln avaient donc reconquis leur domicile, sans avoir été obligés de suivre l'ancien déversoir, ce qui leur épargna des travaux de maçonnerie. Il était heureux, en vérité, qu'au moment où ils se disposaient à le faire, la bande de singes eût été prise d'une terreur, non moins subite qu'inexplicable, qui les avait chassés de Granite-House. Ces animaux avaient-ils donc pressenti qu'un assaut sérieux allait leur être donné par une autre voie? C'était à peu près la seule façon d'interpréter leur mouvement de retraite.
Pendant les dernières heures de cette journée, les cadavres des singes furent transportés dans le bois, où on les enterra; puis, les colons s'employèrent à réparer le désordre causé par les intrus, — désordre et non dégât, car s'ils avaient bouleversé le mobilier des chambres, du moins n'avaient-ils rien brisé.
Nab ralluma ses fourneaux, et les réserves de l'office fournirent un repas substantiel auquel tous firent largement honneur.
Jup ne fut point oublié, et il mangea avec appétit des amandes de pignon et des racines de rhyomes, dont il se vit abondamment approvisionné. Pencroff avait délié ses bras, mais il jugea convenable de lui laisser les entraves aux jambes jusqu'au moment où il pourrait compter sur sa résignation.
Puis, avant de se coucher, Cyrus Smith et ses compagnons, assis autour de la table, discutèrent quelques projets dont l'exécution était urgente.
Les plus importants et les plus pressés étaient l'établissement d'un pont sur la Mercy, afin de mettre la partie sud de l'île en communication avec Granite-House, puis la fondation d'un corral, destiné au logement des mouflons ou autres animaux à laine qu'il convenait de capturer.
On le voit, ces deux projets tendaient à résoudre la question des vêtements, qui était alors la plus sérieuse. En effet, le pont rendrait facile le transport de l'enveloppe du ballon, qui donnerait le linge, et le corral devait fournir la récolte de laine, qui donnerait les vêtements d'hiver.
Quant à ce corral, l'intention de Cyrus Smith était de l'établir aux sources mêmes du Creek-Rouge, là où les ruminants trouveraient des pâturages qui leur procureraient une nourriture fraîche et abondante. Déjà la route entre le plateau de Grande-vue et les sources était en partie frayée, et avec un chariot mieux conditionné que le premier, les charrois seraient plus faciles, surtout si l'on parvenait à capturer quelque animal de trait.
Mais, s'il n'y avait aucun inconvénient à ce que le corral fût éloigné de Granite-House, il n'en eût pas été de même de la basse-cour, sur laquelle Nab appela l'attention des colons. Il fallait, en effet, que les volatiles fussent à la portée du chef de cuisine, et aucun emplacement ne parut plus favorable à l'établissement de ladite basse-cour que cette portion des rives du lac qui confinait à l'ancien déversoir. Les oiseaux aquatiques y sauraient prospérer aussi bien que les autres, et le couple de tinamous, pris dans la dernière excursion, devait servir à un premier essai de domestication.
Le lendemain, — 3 novembre, — les nouveaux travaux furent commencés par la construction du pont, et tous les bras furent requis pour cette importante besogne.
Scies, haches, ciseaux, marteaux furent chargés sur les épaules des colons, qui, transformés en charpentiers, descendirent sur la grève.
Là, Pencroff fit une réflexion:
«Et si, pendant notre absence, il allait prendre fantaisie à maître Jup de retirer cette échelle qu'il nous a si galamment renvoyée hier?
— Assujettissons-la par son extrémité inférieure», répondit Cyrus Smith.
Ce qui fut fait au moyen de deux pieux, solidement enfoncés dans le sable. Puis, les colons, remontant la rive gauche de la Mercy, arrivèrent bientôt au coude formé par la rivière.
Là, ils s'arrêtèrent, afin d'examiner si le pont ne devrait pas être jeté en cet endroit. L'endroit parut convenable. En effet, de ce point au port Ballon, découvert la veille sur la côte méridionale, il n'y avait qu'une distance de trois milles et demi, et, du pont au port, il serait aisé de frayer une route carrossable, qui rendrait les communications faciles entre Granite-House et le sud de l'île.
Cyrus Smith fit alors part à ses compagnons d'un projet à la fois très simple à exécuter et très avantageux, qu'il méditait depuis quelque temps.
C'était d'isoler complètement le plateau de Grande-vue, afin de le mettre à l'abri de toute attaque de quadrupèdes ou de quadrumanes. De cette façon, Granite-House, les Cheminées, la basse-cour et toute la partie supérieure du plateau, destinée aux ensemencements, seraient protégées contre les déprédations des animaux.
Rien n'était plus facile à exécuter que ce projet, et voici comment l'ingénieur comptait opérer.
Le plateau se trouvait déjà défendu sur trois côtés par des cours d'eau, soit artificiels, soit naturels: au nord-ouest, par la rive du lac Grant, depuis l'angle appuyé à l'orifice de l'ancien déversoir jusqu'à la coupée faite à la rive est du lac pour l'échappement des eaux; au nord, depuis cette coupée jusqu'à la mer, par le nouveau cours d'eau qui s'était creusé un lit sur le plateau et sur la grève, en amont et en aval de la chute, et il suffisait, en effet, de creuser le lit de ce creek pour en rendre le passage impraticable aux animaux; sur toute la lisière de l'est, par la mer elle-même, depuis l'embouchure du susdit creek jusqu'à l'embouchure de la Mercy; au sud, enfin, depuis cette embouchure jusqu'au coude de la Mercy où devait être établi le pont.
Restait donc la partie ouest du plateau, comprise entre le coude de la rivière et l'angle sud du lac, sur une distance inférieure à un mille, qui était ouverte à tout venant. Mais rien n'était plus facile que de creuser un fossé, large et profond, qui serait rempli par les eaux du lac, et dont le trop-plein irait se jeter par une seconde chute dans le lit de la Mercy. Le niveau du lac s'abaisserait un peu, sans doute, par suite de ce nouvel épanchement de ses eaux, mais Cyrus Smith avait reconnu que le débit du Creek-Rouge était assez considérable pour permettre l'exécution de son projet.
«Ainsi donc, ajouta l'ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une île véritable, étant entouré d'eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l'un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l'autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue sera à l'abri de toute surprise.»
Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l'approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s'écrier:
«Au pont, d'abord!»
C'était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s'appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d'écluse.
On le comprend, ce fut un travail considérable, et s'il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.
Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l'ingéniosité d'un homme qui s'entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main.
Et il faut le dire, Gédéon Spilett n'était pas le plus maladroit et luttait d'adresse avec le marin lui-même, «qui n'aurait jamais tant attendu d'un simple journaliste!»
La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-House.
Pendant cette période, on put constater que maître Jup s'acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu'il regardait toujours d'un œil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.
Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu'un léger effort pour la relever; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s'appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.
Il fut alors question d'aller chercher l'enveloppe de l'aérostat, que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté; mais pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot jusqu'au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d'abord une reconnaissance jusqu'au port, et comme ils constatèrent que le «stock de toile» ne souffrait aucunement dans la grotte où il avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.
«Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d'établir notre basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n'aurons à craindre ni la visite des renards, ni l'agression d'autres bêtes nuisibles.
— Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le plateau, y transplanter les plantes sauvages...
— Et préparer notre second champ de blé!» s'écria le marin d'un air triomphant.
C'est qu'en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement d'un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l'ingénieur, et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se trouvait à la tête de huit cents grains, — en six mois, — ce qui promettait une double récolte chaque année.
Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et avec non moins de soin que le grain unique.
Le champ fut préparé, puis entouré d'une forte palissade, haute et aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie. Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins effrayants, dus à l'imagination fantasque de Pencroff, suffirent à les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le reste.
Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui devait fermer le plateau à l'ouest, depuis l'angle sud du lac Grant jusqu'au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce nouveau lit, en formant un petit cours d'eau auquel on donna le nom de «Creek-Glycérine» et qui devint un affluent de la Mercy. Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, le niveau du lac baissa, mais d'une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement élargi, et on maintint les sables au moyen d'une double palissade.
Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c'est-à-dire une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre milles environ, entouré d'une ceinture liquide, fut absolument à l'abri de toute agression.
Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant les colons ne voulurent point suspendre l'exécution de leurs projets, et, comme il devenait urgent d'organiser la basse-cour, on procéda à son organisation.
Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau, maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses maîtres et ne manifestait aucune envie de s'échapper. C'était un animal doux, très vigoureux pourtant, et d'une agilité surprenante. Ah! quand il s'agissait d'escalader l'échelle de Granite-House, nul n'eût pu rivaliser avec lui. On l'employait déjà à quelques travaux: il traînait des charges de bois et charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-Glycérine.
«Ce n'est pas encore un maçon, mais c'est déjà un singe!» disait plaisamment Harbert, en faisant allusion à ce surnom de «singe» que les maçons donnent à leurs apprentis. Et si jamais nom fut justifié, c'était bien celui-là!
La basse-cour occupa une aire de deux cents yards carrés, qui fut choisie sur la rive sud-est du lac.
On l'entoura d'une palissade, et on construisit différents abris pour les animaux qui devaient la peupler. C'étaient des cahutes de branchages, divisées en compartiments, qui n'attendirent bientôt plus que leurs hôtes.
Les premiers furent le couple de tinamous, qui ne tardèrent pas à donner de nombreux petits. Ils eurent pour compagnons une demi-douzaine de canards, habitués des bords du lac. Quelques-uns appartenaient à cette espèce chinoise, dont les ailes s'ouvrent en éventail, et qui, par l'éclat et la vivacité de leur plumage, rivalisent avec les faisans dorés. Quelques jours après, Harbert s'empara d'un couple de gallinacés à queue arrondie et faite de longues pennes, de magnifiques «alectors», qui ne tardèrent pas à s'apprivoiser. Quant aux pélicans, aux martins-pêcheurs, aux poules d'eau, ils vinrent d'eux-mêmes au rivage de la basse-cour, et tout ce petit monde, après quelques disputes, roucoulant, piaillant, gloussant, finit par s'entendre, et s'accrut dans une proportion rassurante pour l'alimentation future de la colonie.
Cyrus Smith, voulant aussi compléter son œuvre, établit un pigeonnier dans un angle de la basse-cour.
On y logea une douzaine de ces pigeons qui fréquentaient les hauts rocs du plateau. Ces oiseaux s'habituèrent aisément à rentrer chaque soir à leur nouvelle demeure, et montrèrent plus de propension à se domestiquer que les ramiers leurs congénères, qui, d'ailleurs, ne se reproduisent qu'à l'état sauvage. Enfin, le moment était venu d'utiliser, pour la confection du linge, l'enveloppe de l'aérostat, car, quant à la garder sous cette forme et à se risquer dans un ballon à air chaud pour quitter l'île, au-dessus d'une mer pour ainsi dire sans limites, ce n'eût été admissible que pour des gens qui auraient manqué de tout, et Cyrus Smith, esprit pratique, n'y pouvait songer.
Il s'agissait donc de rapporter l'enveloppe à Granite-House, et les colons s'occupèrent de rendre leur lourd chariot plus maniable et plus léger. Mais si le véhicule ne manquait pas, le moteur était encore à trouver! N'existait-il donc pas dans l'île quelque ruminant d'espèce indigène qui pût remplacer cheval, âne, bœuf ou vache? C'était la question.
«En vérité, disait Pencroff, une bête de trait nous serait fort utile, en attendant que M Cyrus voulût bien construire un chariot à vapeur, ou même une locomotive, car certainement, un jour, nous aurons un chemin de fer de Granite-House au port Ballon, avec embranchement sur le mont Franklin!»
Et l'honnête marin, en parlant ainsi, croyait ce qu'il disait! Oh! Imagination, quand la foi s'en mêle!
Mais, pour ne rien exagérer, un simple quadrupède attelable eût bien fait l'affaire de Pencroff, et comme la providence avait un faible pour lui, elle ne le fit pas languir. Un jour, le 23 décembre, on entendit à la fois Nab crier et Top aboyer à qui mieux mieux. Les colons, occupés aux Cheminées, accoururent aussitôt, craignant quelque fâcheux incident. Que virent-ils? Deux beaux animaux de grande taille, qui s'étaient imprudemment aventurés sur le plateau, dont les ponceaux n'avaient pas été fermés. On eût dit deux chevaux, ou tout au moins deux ânes, mâle et femelle, formes fines, pelage isabelle, jambes et queue blanches, zébrés de raies noires sur la tête, le cou et le tronc. Ils s'avançaient tranquillement, sans marquer aucune inquiétude, et ils regardaient d'un œil vif ces hommes, dans lesquels ils ne pouvaient encore reconnaître des maîtres.
«Ce sont des onaggas! s'écria Harbert, des quadrupèdes qui tiennent le milieu entre le zèbre et le couagga!
— Pourquoi pas des ânes? demanda Nab.
— Parce qu'ils n'ont point les oreilles longues et que leurs formes sont plus gracieuses!
— Ânes ou chevaux, riposta Pencroff, ce sont des «moteurs», comme dirait M Smith, et, comme tels, bons à capturer!»
Le marin, sans effrayer les deux animaux, se glissant entre les herbes jusqu'au ponceau du Creek-Glycérine, le fit basculer, et les onaggas furent prisonniers.
Maintenant, s'emparerait-on d'eux par la violence et les soumettrait-on à une domestication forcée? Non.
Il fut décidé que, pendant quelques jours, on les laisserait aller et venir librement sur le plateau, où l'herbe était abondante, et immédiatement l'ingénieur fit construire près de la basse-cour une écurie, dans laquelle les onaggas devaient trouver, avec une bonne litière, un refuge pendant la nuit.
Ainsi donc, ce couple magnifique fut laissé entièrement libre de ses mouvements, et les colons évitèrent même de l'effrayer en s'approchant.
Plusieurs fois, cependant, les onaggas parurent éprouver le besoin de quitter ce plateau, trop restreint pour eux, habitués aux larges espaces et aux forêts profondes. On les voyait, alors, suivre la ceinture d'eau qui leur opposait une infranchissable barrière, jeter quelques braiments aigus, puis galoper à travers les herbes, et, le calme revenu, ils restaient des heures entières à considérer ces grands bois qui leur étaient fermés sans retour!
Cependant, des harnais et des traits en fibres végétales avaient été confectionnés, et quelques jours après la capture des onaggas, non seulement le chariot était prêt à être attelé, mais une route droite, ou plutôt une coupée avait été faite à travers la forêt du Far-West, depuis le coude de la Mercy jusqu'au port Ballon. On pouvait donc y conduire le chariot, et ce fut vers la fin de décembre qu'on essaya pour la première fois les onaggas.
Pencroff avait déjà assez amadoué ces animaux pour qu'ils vinssent lui manger dans la main, et ils se laissaient approcher sans difficulté, mais, une fois attelés, ils se cabrèrent, et on eut grand'peine à les contenir. Cependant ils ne devaient pas tarder à se plier à ce nouveau service, car l'onagga, moins rebelle que le zèbre, s'attelle fréquemment dans les parties montagneuses de l'Afrique australe, et on a même pu l'acclimater en Europe sous des zones relativement froides.
Ce jour-là, toute la colonie, sauf Pencroff, qui marchait à la tête de ses bêtes, monta dans le chariot et prit la route du port Ballon. Si l'on fut cahoté sur cette route à peine ébauchée, cela va sans dire; mais le véhicule arriva sans encombre, et, le jour même, on put y charger l'enveloppe et les divers agrès de l'aérostat.
À huit heures du soir, le chariot, après avoir repassé le pont de la Mercy, redescendait la rive gauche de la rivière et s'arrêtait sur la grève. Les onaggas étaient dételés, puis ramenés à leur écurie, et Pencroff, avant de s'endormir, poussait un soupir de satisfaction qui fit bruyamment retentir les échos de Granite-House.
CHAPITRE VIII
La première semaine de janvier fut consacrée à la confection du linge nécessaire à la colonie. Les aiguilles trouvées dans la caisse fonctionnèrent entre des doigts vigoureux, sinon délicats, et on peut affirmer que ce qui fut cousu le fut solidement.
Le fil ne manqua pas, grâce à l'idée qu'eut Cyrus Smith de réemployer celui qui avait déjà servi à la couture des bandes de l'aérostat. Ces longues bandes furent décousues avec une patience admirable par Gédéon Spilett et Harbert, car Pencroff avait dû renoncer à ce travail, qui l'agaçait outre mesure; mais quand il se fut agi de coudre, il n'eut pas son égal. Personne n'ignore, en effet, que les marins ont une aptitude remarquable pour le métier de couturière.
Les toiles qui composaient l'enveloppe de l'aérostat furent ensuite dégraissées au moyen de soude et de potasse obtenues par incinération de plantes, de telle sorte que le coton, débarrassé du vernis, reprit sa souplesse et son élasticité naturelles; puis, soumis à l'action décolorante de l'atmosphère, il acquit une blancheur parfaite. Quelques douzaines de chemises et de chaussettes — celles-ci non tricotées, bien entendu, mais faites de toiles cousues — furent ainsi préparées. Quelle jouissance ce fut pour les colons de revêtir enfin du linge blanc — linge très rude sans doute, mais ils n'en étaient pas à s'inquiéter de si peu — et de se coucher entre des draps, qui firent des couchettes de Granite-House des lits tout à fait sérieux.
Ce fut aussi vers cette époque que l'on confectionna des chaussures en cuir de phoque, qui vinrent remplacer à propos les souliers et les bottes apportés d'Amérique. On peut affirmer que ces nouvelles chaussures furent larges et longues et ne gênèrent jamais le pied des marcheurs!
Avec le début de l'année 1866, les chaleurs furent persistantes, mais la chasse sous bois ne chôma point. Agoutis, pécaris, cabiais, kangourous, gibiers de poil et de plume fourmillaient véritablement, et Gédéon Spilett et Harbert étaient trop bons tireurs pour perdre désormais un seul coup de fusil.
Cyrus Smith leur recommandait toujours de ménager les munitions, et il prit des mesures pour remplacer la poudre et le plomb qui avaient été trouvés dans la caisse, et qu'il voulait réserver pour l'avenir.
Savait-il, en effet, où le hasard pourrait jeter un jour, lui et les siens, dans le cas où ils quitteraient leur domaine? Il fallait donc parer à toutes les nécessités de l'inconnu, et ménager les munitions, en leur substituant d'autres substances aisément renouvelables.
Pour remplacer le plomb, dont Cyrus Smith n'avait rencontré aucune trace dans l'île, il employa sans trop de désavantage de la grenaille de fer, qui était facile à fabriquer. Ces grains n'ayant pas la pesanteur des grains de plomb, il dut les faire plus gros, et chaque charge en contint moins, mais l'adresse des chasseurs suppléa à ce défaut. Quant à la poudre, Cyrus Smith aurait pu en faire, car il avait à sa disposition du salpêtre, du soufre et du charbon; mais cette préparation demande des soins extrêmes, et, sans un outillage spécial, il est difficile de la produire en bonne qualité.
Cyrus Smith préféra donc fabriquer du pyroxyle, c'est-à-dire du fulmi-coton, substance dans laquelle le coton n'est pas indispensable, car il n'y entre que comme cellulose. Or, la cellulose n'est autre chose que le tissu élémentaire des végétaux, et elle se trouve à peu près à l'état de pureté, non seulement dans le coton, mais dans les fibres textiles du chanvre et du lin, dans le papier, le vieux linge, la moelle de sureau, etc. Or, précisément, les sureaux abondaient dans l'île, vers l'embouchure du Creek-Rouge, et les colons employaient déjà en guise de café les baies de ces arbrisseaux, qui appartiennent à la famille des caprifoliacées.
Ainsi donc, cette moelle de sureau, c'est-à-dire la cellulose, il suffisait de la récolter, et, quant à l'autre substance nécessaire à la fabrication du pyroxyle, ce n'était que de l'acide azotique fumant.
Or, Cyrus Smith, ayant de l'acide sulfurique à sa disposition, avait déjà pu facilement produire de l'acide azotique, en attaquant le salpêtre que lui fournissait la nature.
Il résolut donc de fabriquer et d'employer du pyroxyle, tout en lui reconnaissant d'assez graves inconvénients, c'est-à-dire une grande inégalité d'effet, une excessive inflammabilité, puisqu'il s'enflamme à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent quarante, et enfin une déflagration trop instantanée qui peut dégrader les armes à feu. En revanche, les avantages du pyroxyle consistaient en ceci, qu'il ne s'altérait pas par l'humidité, qu'il n'encrassait pas le canon des fusils, et que sa force propulsive était quadruple de celle de la poudre ordinaire.
Pour faire le pyroxyle, il suffit de plonger pendant un quart d'heure de la cellulose dans de l'acide azotique fumant, puis de laver à grande eau et de faire sécher. On le voit, rien n'est plus simple.
Cyrus Smith n'avait à sa disposition que de l'acide azotique ordinaire, et non de l'acide azotique fumant ou monohydraté, c'est-à-dire de l'acide qui émet des vapeurs blanchâtres au contact de l'air humide; mais en substituant à ce dernier de l'acide azotique ordinaire, mélangé dans la proportion de trois volumes à cinq volumes d'acide sulfurique concentré, l'ingénieur devait obtenir le même résultat, et il l'obtint. Les chasseurs de l'île eurent donc bientôt à leur disposition une substance parfaitement préparée, et qui, employée avec discrétion, donna d'excellents résultats.
Vers cette époque, les colons défrichèrent trois acres du plateau de Grande-vue, et le reste fut conservé à l'état de prairies pour l'entretien des onaggas. Plusieurs excursions furent faites dans les forêts du Jacamar et du Far-West, et l'on rapporta une véritable récolte de végétaux sauvages, épinards, cresson, raifort, raves, qu'une culture intelligente devait bientôt modifier, et qui allaient tempérer le régime d'alimentation azotée auquel avaient été jusque-là soumis les colons de l'île Lincoln. On véhicula également de notables quantités de bois et de charbon. Chaque excursion était, en même temps, un moyen d'améliorer les routes, dont la chaussée se tassait peu à peu sous les roues du chariot.
La garenne fournissait toujours son contingent de lapins aux offices de Granite-House. Comme elle était située un peu au dehors du point où s'annonçait le Creek-Glycérine, ses hôtes ne pouvaient pénétrer sur le plateau réservé, ni ravager, par conséquent, les plantations nouvellement faites. Quant à l'huîtrière, disposée au milieu des rocs de la plage et dont les produits étaient fréquemment renouvelés, elle donnait quotidiennement d'excellents mollusques. En outre, la pêche, soit dans les eaux du lac, soit dans le courant de la Mercy, ne tarda pas à être fructueuse, car Pencroff avait installé des lignes de fond, armées d'hameçons de fer, auxquels se prenaient fréquemment de belles truites et certains poissons, extrêmement savoureux, dont les flancs argentés étaient semés de petites taches jaunâtres. Aussi maître Nab, chargé des soins culinaires, pouvait-il varier agréablement le menu de chaque repas. Seul, le pain manquait encore à la table des colons, et, on l'a dit, c'était une privation à laquelle ils étaient vraiment sensibles.
On fit aussi, vers cette époque, la chasse aux tortues marines, qui fréquentaient les plages du cap Mandibule. En cet endroit, la grève était hérissée de petites boursouflures, renfermant des œufs parfaitement sphériques, à coque blanche et dure, et dont l'albumine a la propriété de ne point se coaguler comme celle des œufs d'oiseaux. C'était le soleil qui se chargeait de les faire éclore, et leur nombre était naturellement très considérable, puisque chaque tortue peut en pondre annuellement jusqu'à deux cent cinquante.
«Un véritable champ d'œufs, fit observer Gédéon Spilett, et il n'y a qu'à les récolter.»
Mais on ne se contenta pas des produits, on fit aussi la chasse aux producteurs, chasse qui permit de rapporter à Granite-House une douzaine de ces chéloniens, véritablement très estimables au point de vue alimentaire. Le bouillon de tortue, relevé d'herbes aromatiques et agrémenté de quelques crucifères, attira souvent des éloges mérités à maître Nab, son préparateur.
Il faut encore citer ici une circonstance heureuse, qui permit de faire de nouvelles réserves pour l'hiver. Des saumons vinrent par bandes s'aventurer dans la Mercy et en remontèrent le cours pendant plusieurs milles. C'était l'époque à laquelle les femelles, allant rechercher des endroits convenables pour frayer, précédaient les mâles et faisaient grand bruit à travers les eaux douces. Un millier de ces poissons, qui mesuraient jusqu'à deux pieds et demi de longueur, s'engouffra ainsi dans la rivière, et il suffit d'établir quelques barrages pour en retenir une grande quantité. On en prit ainsi plusieurs centaines, qui furent salés et mis en réserve pour le temps où l'hiver, glaçant les cours d'eau, rendrait toute pêche impraticable.
Ce fut à cette époque que le très intelligent Jup fut élevé aux fonctions de valet de chambre. Il avait été vêtu d'une jaquette, d'une culotte courte en toile blanche et d'un tablier dont les poches faisaient son bonheur, car il y fourrait ses mains et ne souffrait pas qu'on vînt y fouiller. L'adroit orang avait été merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le singe se comprenaient quand ils causaient ensemble. Jup avait, d'ailleurs, pour Nab une sympathie réelle, et Nab la lui rendait. À moins qu'on n'eût besoin de ses services, soit pour charrier du bois, soit pour grimper à la cime de quelque arbre, Jup passait la plus grande partie de son temps à la cuisine et cherchait à imiter Nab en tout ce qu'il lui voyait faire. Le maître montrait, d'ailleurs, une patience et même un zèle extrême à instruire son élève, et l'élève déployait une intelligence remarquable à profiter des leçons que lui donnait son maître.
Qu'on juge donc de la satisfaction que procura un jour maître Jup aux convives de Granite-House, quand, la serviette sur le bras, il vint, sans qu'ils en eussent été prévenus, les servir à table. Adroit, attentif, il s'acquitta de son service avec une adresse parfaite, changeant les assiettes, apportant les plats, versant à boire, le tout avec un sérieux qui amusa au dernier point les colons et dont s'enthousiasma Pencroff.
«Jup, du potage!
— Jup, un peu d'agouti!
— Jup, une assiette!
— Jup! Brave Jup! Honnête Jup!»
On n'entendait que cela, et Jup, sans se déconcerter jamais, répondait à tout, veillait à tout, et il hocha sa tête intelligente, quand Pencroff, refaisant sa plaisanterie du premier jour, lui dit:
«Décidément, Jup, il faudra vous doubler vos gages!»
Inutile de dire que l'orang était alors absolument acclimaté à Granite-House, et qu'il accompagnait souvent ses maîtres dans la forêt, sans jamais manifester aucune envie de s'enfuir. Il fallait le voir, alors, marcher de la façon la plus amusante, avec une canne que Pencroff lui avait faite et qu'il portait sur son épaule comme un fusil! Si l'on avait besoin de cueillir quelque fruit à la cime d'un arbre, qu'il était vite en haut! Si la roue du chariot venait à s'embourber, avec quelle vigueur Jup, d'un seul coup d'épaule, la remettait en bon chemin!
«Quel gaillard! s'écriait souvent Pencroff. S'il était aussi méchant qu'il est bon, il n'y aurait pas moyen d'en venir à bout!»
Ce fut vers la fin de janvier que les colons entreprirent de grands travaux dans la partie centrale de l'île. Il avait été décidé que, vers les sources du Creek-Rouge, au pied du mont Franklin, serait fondé un corral, destiné à contenir les ruminants, dont la présence eût été gênante à Granite-House, et plus particulièrement ces mouflons, qui devaient fournir la laine destinée à la confection des vêtements d'hiver.
Chaque matin, la colonie, quelquefois tout entière, le plus souvent représentée seulement par Cyrus Smith, Harbert et Pencroff, se rendait aux sources du creek, et, les onaggas aidant, ce n'était plus qu'une promenade de cinq milles, sous un dôme de verdure, par cette route nouvellement tracée, qui prit le nom de «route du Corral.»
Là, un vaste emplacement avait été choisi, au revers même de la croupe méridionale de la montagne. C'était une prairie, plantée de bouquets d'arbres, située au pied même d'un contrefort qui la fermait sur un côté. Un petit rio, né sur ses pentes, après l'avoir arrosée diagonalement, allait se perdre dans le Creek-Rouge. L'herbe était fraîche, et les arbres qui croissaient çà et là permettaient à l'air de circuler librement à sa surface. Il suffisait donc d'entourer ladite prairie d'une palissade disposée circulairement, qui viendrait s'appuyer à chaque extrémité sur le contrefort, et assez élevée pour que des animaux, même les plus agiles, ne pussent la franchir. Cette enceinte pourrait contenir, en même temps qu'une centaine d'animaux à cornes, mouflons ou chèvres sauvages, les petits qui viendraient à naître par la suite.
Le périmètre du corral fut donc tracé par l'ingénieur, et on dut procéder à l'abattage des arbres nécessaires à la construction de la palissade; mais, comme le percement de la route avait déjà nécessité le sacrifice d'un certain nombre de troncs, on les charria, et ils fournirent une centaine de pieux, qui furent solidement implantés dans le sol.
À la partie antérieure de la palissade, une entrée assez large fut ménagée et fermée par une porte à deux battants faits de forts madriers, que devaient consolider des barres extérieures.
La construction de ce corral ne demanda pas moins de trois semaines, car, outre les travaux de palissade, Cyrus Smith éleva de vastes hangars en planches, sous lesquels les ruminants pourraient se réfugier.
D'ailleurs, il avait été nécessaire d'établir ces constructions avec une extrême solidité, car les mouflons sont de robustes animaux, et leurs premières violences étaient à craindre. Les pieux, pointus à leur extrémité supérieure, qui fut durcie au feu, avaient été rendus solidaires au moyen de traverses boulonnées, et, de distance en distance, des étais assuraient la solidité de l'ensemble.
Le corral terminé, il s'agissait d'opérer une grande battue au pied du mont Franklin, au milieu des pâturages fréquentés par les ruminants. Cette opération se fit le 7 février, par une belle journée d'été, et tout le monde y prit part. Les deux onaggas, assez bien dressés déjà et montés par Gédéon Spilett et Harbert, rendirent de grands services dans cette circonstance.
La manœuvre consistait uniquement à rabattre les mouflons et les chèvres, en resserrant peu à peu le cercle de battue autour d'eux. Aussi Cyrus Smith, Pencroff, Nab, Jup se postèrent-ils en divers points du bois, tandis que les deux cavaliers et Top galopaient dans un rayon d'un demi-mille autour du corral.
Les mouflons étaient nombreux dans cette portion de l'île. Ces beaux animaux, grands comme des daims, les cornes plus fortes que celles du bélier, la toison grisâtre et mêlée de longs poils, ressemblaient à des argalis.
Elle fut fatigante, cette journée de chasse! que d'allées et venues, que de courses et contre-courses, que de cris proférés! Sur une centaine de mouflons qui furent rabattus, plus des deux tiers échappèrent aux rabatteurs; mais, en fin de compte, une trentaine de ces ruminants et une dizaine de chèvres sauvages, peu à peu repoussés vers le corral, dont la porte ouverte semblait leur offrir une issue, s'y jetèrent et purent être emprisonnés. En somme, le résultat fut satisfaisant, et les colons n'eurent pas à se plaindre. La plupart de ces mouflons étaient des femelles, dont quelques-unes ne devaient pas tarder à mettre bas. Il était donc certain que le troupeau prospérerait, et que non seulement la laine, mais aussi les peaux abonderaient dans un temps peu éloigné.
Ce soir-là, les chasseurs revinrent exténués à Granite-House. Cependant, le lendemain, ils n'en retournèrent pas moins visiter le corral. Les prisonniers avaient bien essayé de renverser la palissade, mais ils n'y avaient point réussi, et ils ne tardèrent pas à se tenir plus tranquilles.
Pendant ce mois de février, il ne se passa aucun événement de quelque importance. Les travaux quotidiens se poursuivirent avec méthode, et, en même temps qu'on améliorait les routes du corral et du port Ballon, une troisième fut commencée, qui, partant de l'enclos, se dirigea vers la côte occidentale. La portion encore inconnue de l'île Lincoln était toujours celle de ces grands bois qui couvraient la presqu'île Serpentine, où se réfugiaient les fauves, dont Gédéon Spilett comptait bien purger son domaine.
Avant que la froide saison reparût, les soins les plus assidus furent donnés également à la culture des plantes sauvages qui avaient été transplantées de la forêt sur le plateau de Grande-vue. Harbert ne revenait guère d'une excursion sans rapporter quelques végétaux utiles. Un jour, c'étaient des échantillons de la tribu des chicoracées, dont la graine même pouvait fournir par la pression une huile excellente; un autre, c'était une oseille commune, dont les propriétés anti-scorbutiques n'étaient point à dédaigner; puis, quelques-uns de ces précieux tubercules qui ont été cultivés de tout temps dans l'Amérique méridionale, ces pommes de terre, dont on compte aujourd'hui plus de deux cents espèces. Le potager, maintenant bien entretenu, bien arrosé, bien défendu contre les oiseaux, était divisé en petits carrés, où poussaient laitues, vitelottes, oseille, raves, raifort et autres crucifères. La terre, sur ce plateau, était prodigieusement féconde, et l'on pouvait espérer que les récoltes y seraient abondantes.
Les boissons variées ne manquaient pas non plus, et, à la condition de ne pas exiger de vin, les plus difficiles ne devaient pas se plaindre. Au thé d'Oswego fourni par les monardes didymes, et à la liqueur fermentée extraite des racines du dragonnier, Cyrus Smith avait ajouté une véritable bière; il la fabriqua avec les jeunes pousses de «l'abies nigra», qui, après avoir bouilli et fermenté, donnèrent cette boisson agréable et particulièrement hygiénique que les anglo-américains nomment «spring-berr», c'est-à-dire bière de sapin.
Vers la fin de l'été, la basse-cour possédait un beau couple d'outardes, qui appartenaient à l'espèce «houbara», caractérisée par une sorte de mantelet de plumes, une douzaine de souchets, dont la mandibule supérieure était prolongée de chaque côté par un appendice membraneux, et de magnifiques coqs, noirs de crête, de caroncule et d'épiderme, semblables aux coqs de Mozambique, qui se pavanaient sur la rive du lac.
Ainsi donc, tout réussissait, grâce à l'activité de ces hommes courageux et intelligents. La providence faisait beaucoup pour eux, sans doute; mais, fidèles au grand précepte, ils s'aidaient d'abord, et le ciel leur venait ensuite en aide.
Après ces chaudes journées d'été, le soir, quand les travaux étaient terminés, au moment où se levait la brise de mer, ils aimaient à s'asseoir sur la lisière du plateau de Grande-vue, sous une sorte de véranda couverte de plantes grimpantes, que Nab avait élevée de ses propres mains. Là, ils causaient, ils s'instruisaient les uns les autres, ils faisaient des plans, et la grosse bonne humeur du marin réjouissait incessamment ce petit monde, dans lequel la plus parfaite harmonie n'avait jamais cessé de régner.
On parlait aussi du pays, de la chère et grande Amérique. Où en était cette guerre de sécession?
Elle n'avait évidemment pu se prolonger! Richmond était promptement tombée, sans doute, aux mains du général Grant! La prise de la capitale des confédérés avait dû être le dernier acte de cette funeste lutte! Maintenant, le nord avait triomphé pour la bonne cause. Ah! Qu'un journal eût été le bienvenu pour les exilés de l'île Lincoln! Voilà onze mois que toute communication entre eux et le reste des humains avait été interrompue, et, avant peu, le 24 mars, arrivait l'anniversaire de ce jour où le ballon les jeta sur cette côte inconnue! Ils n'étaient alors que des naufragés, ne sachant pas même s'ils pourraient disputer aux éléments leur misérable vie! Et maintenant, grâce au savoir de leur chef, grâce à leur propre intelligence, c'étaient de véritables colons, munis d'armes, d'outils, d'instruments, qui avaient su transformer à leur profit les animaux, les plantes et les minéraux de l'île, c'est-à-dire les trois règnes de la nature!
Oui! Ils causaient souvent de toutes ces choses et formaient encore bien des projets d'avenir!
Quant à Cyrus Smith, la plupart du temps silencieux, il écoutait ses compagnons plus souvent qu'il ne parlait. Parfois, il souriait à quelque réflexion d'Harbert, à quelque boutade de Pencroff, mais, toujours et partout, il songeait à ces faits inexplicables, à cette étrange énigme dont le secret lui échappait encore!
CHAPITRE IX
Le temps changea pendant la première semaine de mars.
Il y avait eu pleine lune au commencement du mois, et les chaleurs étaient toujours excessives. On sentait que l'atmosphère était imprégnée d'électricité, et une période plus ou moins longue de temps orageux était réellement à craindre. En effet, le 2, le tonnerre gronda avec une extrême violence. Le vent soufflait de l'est, et la grêle attaqua directement la façade de Granite-House, en crépitant comme une volée de mitraille. Il fallut fermer hermétiquement la porte et les volets des fenêtres, sans quoi tout eût été inondé à l'intérieur des chambres. En voyant tomber ces grêlons, dont quelques-uns avaient la grosseur d'un œuf de pigeon, Pencroff n'eut qu'une idée: c'est que son champ de blé courait les dangers les plus sérieux.
Et aussitôt il courut à son champ, où les épis commençaient déjà à lever leur petite tête verte, et, au moyen d'une grosse toile, il parvint à protéger sa récolte. Il fut lapidé à sa place, mais il ne s'en plaignit pas.
Ce mauvais temps dura huit jours, pendant lesquels le tonnerre ne cessa de rouler dans les profondeurs du ciel. Entre deux orages, on l'entendait encore gronder sourdement hors des limites de l'horizon; puis, il reprenait avec une nouvelle fureur. Le ciel était zébré d'éclairs, et la foudre frappa plusieurs arbres de l'île, entre autres un énorme pin qui s'élevait près du lac, à la lisière de la forêt. Deux ou trois fois aussi, la grève fut atteinte par le fluide électrique, qui fondit le sable et le vitrifia. En retrouvant ces fulgurites, l'ingénieur fut amené à croire qu'il serait possible de garnir les fenêtres de vitres épaisses et solides, qui pussent défier le vent, la pluie et la grêle.
Les colons, n'ayant pas de travaux pressés à faire au dehors, profitèrent du mauvais temps pour travailler à l'intérieur de Granite-House, dont l'aménagement se perfectionnait et se complétait de jour en jour. L'ingénieur installa un tour, qui lui permit de tourner quelques ustensiles de toilette ou de cuisine, et particulièrement des boutons, dont le défaut se faisait vivement sentir. Un râtelier avait été installé pour les armes, qui étaient entretenues avec un soin extrême, et ni les étagères, ni les armoires ne laissaient à désirer. On sciait, on rabotait, on limait, on tournait, et pendant toute cette période de mauvais temps on n'entendait que le grincement des outils ou les ronflements du tour, qui répondaient aux grondements du tonnerre.
Maître Jup n'avait point été oublié, et il occupait une chambre à part, près du magasin général, sorte de cabine avec cadre toujours rempli de bonne litière, qui lui convenait parfaitement.
«Avec ce brave Jup, jamais de récrimination, répétait souvent Pencroff, jamais de réponse inconvenante! quel domestique, Nab, quel domestique!
— Mon élève, répondait Nab, et bientôt mon égal!
— Ton supérieur, ripostait en riant le marin, car enfin toi, Nab, tu parles, et lui, ne parle pas!»
Il va sans dire que Jup était maintenant au courant du service. Il battait les habits, il tournait la broche, il balayait les chambres, il servait à table, il rangeait le bois, et — détail qui enchantait Pencroff — il ne se couchait jamais sans être venu border le digne marin dans son lit.
Quant à la santé des membres de la colonie, bipèdes ou bimanes, quadrumanes ou quadrupèdes, elle ne laissait rien à désirer. Avec cette vie au grand air, sur ce sol salubre, sous cette zone tempérée, travaillant de la tête et de la main, ils ne pouvaient croire que la maladie dût jamais les atteindre.
Tous se portaient merveilleusement bien, en effet.
Harbert avait déjà grandi de deux pouces depuis un an. Sa figure se formait et devenait plus mâle, et il promettait d'être un homme aussi accompli au physique qu'au moral. D'ailleurs, il profitait pour s'instruire de tous les loisirs que lui laissaient les occupations manuelles, il lisait les quelques livres trouvés dans la caisse, et, après les leçons pratiques qui ressortaient de la nécessité même de sa position, il trouvait dans l'ingénieur pour les sciences, dans le reporter pour les langues, des maîtres qui se plaisaient à compléter son éducation.
L'idée fixe de l'ingénieur était de transmettre au jeune garçon tout ce qu'il savait, de l'instruire par l'exemple autant que par la parole, et Harbert profitait largement des leçons de son professeur.
«Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c'est lui qui me remplacera!»
La tempête prit fin vers le 9 mars, mais le ciel demeura couvert de nuages pendant tout ce dernier mois de l'été. L'atmosphère, violemment troublée par ces commotions électriques, ne put recouvrer sa pureté antérieure, et il y eut presque invariablement des pluies et des brouillards, sauf trois ou quatre belles journées qui favorisèrent des excursions de toutes sortes.
Vers cette époque, l'onagga femelle mit bas un petit qui appartenait au même sexe que sa mère, et qui vint à merveille. Au corral, il y eut, dans les mêmes circonstances, accroissement du troupeau de mouflons, et plusieurs agneaux bêlaient déjà sous les hangars, à la grande joie de Nab et d'Harbert, qui avaient chacun leur favori parmi les nouveaux-nés.
On tenta aussi un essai de domestication pour les pécaris, essai qui réussit pleinement. Une étable fut construite près de la basse-cour et compta bientôt plusieurs petits en train de se civiliser, c'est-à-dire de s'engraisser par les soins de Nab.
Maître Jup, chargé de leur apporter la nourriture quotidienne, eaux de vaisselle, rognures de cuisine, etc., s'acquittait consciencieusement de sa tâche. Il lui arrivait bien, parfois, de s'égayer aux dépens de ses petits pensionnaires et de leur tirer la queue, mais c'était malice et non méchanceté, car ces petites queues tortillées l'amusaient comme un jouet, et son instinct était celui d'un enfant. Un jour de ce mois de mars, Pencroff, causant avec l'ingénieur, rappela à Cyrus Smith une promesse que celui-ci n'avait pas encore eu le temps de remplir.
«Vous aviez parlé d'un appareil qui supprimerait les longues échelles de Granite-House, Monsieur Cyrus, lui dit-il. Est-ce que vous ne l'établirez pas quelque jour?
— Vous voulez parler d'une sorte d'ascenseur! répondit Cyrus Smith.
— Appelons cela un ascenseur, si vous voulez, répondit le marin. Le nom n'y fait rien, pourvu que cela nous monte sans fatigue jusqu'à notre demeure.
— Rien ne sera plus facile, Pencroff, mais est-ce bien utile?
— Certes, Monsieur Cyrus. Après nous être donné le nécessaire, pensons un peu au confortable. Pour les personnes, ce sera du luxe, si vous voulez; mais pour les choses, c'est indispensable! Ce n'est pas déjà si commode de grimper à une longue échelle, quand on est lourdement chargé!
— Eh bien, Pencroff, nous allons essayer de vous contenter, répondit Cyrus Smith.
— Mais vous n'avez pas de machine à votre disposition.
— Nous en ferons.
— Une machine à vapeur?
— Non, une machine à eau.»
Et, en effet, pour manœuvrer son appareil, une force naturelle était là à la disposition de l'ingénieur, et que celui-ci pouvait utiliser sans grande difficulté.
Pour cela, il suffisait d'augmenter le débit de la petite dérivation faite au lac qui fournissait l'eau à l'intérieur de Granite-House. L'orifice ménagé entre les pierres et les herbes, à l'extrémité supérieure du déversoir, fut donc accru, ce qui produisit au fond du couloir une forte chute, dont le trop-plein se déversa par le puits intérieur. Au-dessous de cette chute, l'ingénieur installa un cylindre à palettes qui se raccordait à l'extérieur avec une roue enroulée d'un fort câble supportant une banne. De cette façon, au moyen d'une longue corde qui tombait jusqu'au sol et qui permettait d'embrayer ou de désembrayer le moteur hydraulique, on pouvait s'élever dans la banne jusqu'à la porte de Granite-House.
Ce fut le 17 mars que l'ascenseur fonctionna pour la première fois, et à la satisfaction commune.
Dorénavant, tous les fardeaux, bois, charbons, provisions et colons eux-mêmes furent hissés par ce système si simple, qui remplaça l'échelle primitive, que personne ne songea à regretter. Top se montra particulièrement enchanté de cette amélioration, car il n'avait pas et ne pouvait avoir l'adresse de maître Jup pour gravir des échelons, et bien des fois c'était sur le dos de Nab, ou même sur celui de l'orang, qu'il avait dû faire l'ascension de Granite-House.
Vers cette époque aussi, Cyrus Smith essaya de fabriquer du verre, et il dut d'abord approprier l'ancien four à poteries à cette nouvelle destination.
Cela présentait d'assez grandes difficultés; mais après plusieurs essais infructueux, il finit par réussir à monter un atelier de verrerie, que Gédéon Spilett et Harbert, les aides naturels de l'ingénieur, ne quittèrent pas pendant quelques jours.
Quant aux substances qui entrent dans la composition du verre, ce sont uniquement du sable, de la craie et de la soude (carbonate ou sulfate). Or, le rivage fournissait le sable, la chaux fournissait la craie, les plantes marines fournissaient la soude, les pyrites fournissaient l'acide sulfurique, et le sol fournissait la houille pour chauffer le four à la température voulue. Cyrus Smith se trouvait donc dans les conditions nécessaires pour opérer.
L'outil dont la fabrication offrit le plus de difficulté fut la «canne» du verrier, tube de fer, long de cinq à six pieds, qui sert à recueillir par un de ses bouts la matière que l'on maintient à l'état de fusion. Mais au moyen d'une bande de fer, longue et mince, qui fut roulée comme un canon de fusil, Pencroff réussit à fabriquer cette canne, et elle fut bientôt en état de fonctionner.
Le 28 mars, le four fut chauffé vivement. Cent parties de sable, trente-cinq de craie, quarante de sulfate de soude, mêlées à deux ou trois parties de charbon en poudre, composèrent la substance, qui fut déposée dans les creusets en terre réfractaire. Lorsque la température élevée du four l'eut réduite à l'état liquide ou plutôt à l'état pâteux, Cyrus Smith «cueillit» avec la canne une certaine quantité de cette pâte; il la tourna et la retourna sur une plaque de métal préalablement disposée, de manière à lui donner la forme convenable pour le soufflage; puis il passa la canne à Harbert en lui disant de souffler par l'autre extrémité.
«Comme pour faire des bulles de savon? demanda le jeune garçon.
— Exactement», répondit l'ingénieur.
Et Harbert, gonflant ses joues, souffla tant et si bien dans la canne, en ayant soin de la tourner sans cesse, que son souffle dilata la masse vitreuse.
D'autres quantités de substance en fusion furent ajoutées à la première, et il en résulta bientôt une bulle qui mesurait un pied de diamètre. Alors Cyrus Smith reprit la canne des mains d'Harbert, et, lui imprimant un mouvement de pendule, il finit par allonger la bulle malléable, de manière à lui donner une forme cylindro-conique.
L'opération du soufflage avait donc donné un cylindre de verre terminé par deux calottes hémisphériques, qui furent facilement détachées au moyen d'un fer tranchant mouillé d'eau froide; puis, par le même procédé, ce cylindre fut fendu dans sa longueur, et, après avoir été rendu malléable par une seconde chauffe, il fut étendu sur une plaque et plané au moyen d'un rouleau de bois.
La première vitre était donc fabriquée, et il suffisait de recommencer cinquante fois l'opération pour avoir cinquante vitres. Aussi les fenêtres de Granite-House furent-elles bientôt garnies de plaques diaphanes, pas très blanches peut-être, mais suffisamment transparentes.
Quant à la gobeleterie, verres et bouteilles, ce ne fut qu'un jeu. On les acceptait, d'ailleurs, tels qu'ils venaient au bout de la canne. Pencroff avait demandé la faveur de «souffler» à son tour, et c'était un plaisir pour lui, mais il soufflait si fort que ses produits affectaient les formes les plus réjouissantes, qui faisaient son admiration.
Pendant une des excursions qui furent faites à cette époque, un nouvel arbre fut découvert, dont les produits vinrent encore accroître les ressources alimentaires de la colonie.
Cyrus Smith et Harbert, tout en chassant, s'étaient aventurés un jour dans la forêt du Far-West, sur la gauche de la Mercy, et, comme toujours, le jeune garçon faisait mille questions à l'ingénieur, auxquelles celui-ci répondait de grand cœur. Mais il en est de la chasse comme de toute occupation ici-bas, et quand on n'y met pas le zèle voulu, il y a bien des raisons pour ne point réussir.
Or, comme Cyrus Smith n'était pas chasseur et que, d'un autre côté, Harbert parlait chimie et physique, ce jour-là, bien des kangourous, des cabiais ou des agoutis passèrent à bonne portée, qui échappèrent pourtant au fusil du jeune garçon. Il s'ensuivit donc que, la journée étant déjà avancée, les deux chasseurs risquaient fort d'avoir fait une excursion inutile, quand Harbert, s'arrêtant et poussant un cri de joie, s'écria:
«Ah! Monsieur Cyrus, voyez-vous cet arbre?»
Et il montrait un arbuste plutôt qu'un arbre, car il ne se composait que d'une tige simple, revêtue d'une écorce squammeuse, qui portait des feuilles zébrées de petites veines parallèles.
«Et quel est cet arbre qui ressemble à un petit palmier? demanda Cyrus Smith.
— C'est un «cycas revoluta», dont j'ai le portrait dans notre dictionnaire d'histoire naturelle!
— Mais je ne vois point de fruit à cet arbuste?
— Non, Monsieur Cyrus, répondit Harbert, mais son tronc contient une farine que la nature nous fournit toute moulue.
— C'est donc l'arbre à pain?
— Oui! L'arbre à pain.
— Eh bien, mon enfant, répondit l'ingénieur, voilà une précieuse découverte, en attendant notre récolte de froment. À l'ouvrage, et fasse le ciel que tu ne te sois pas trompé!»
Harbert ne s'était pas trompé. Il brisa la tige d'un cycas, qui était composée d'un tissu glandulaire et renfermait une certaine quantité de moelle farineuse, traversée de faisceaux ligneux, séparés par des anneaux de même substance disposés concentriquement. À cette fécule se mêlait un suc mucilagineux d'une saveur désagréable, mais qu'il serait facile de chasser par la pression. Cette substance cellulaire formait une véritable farine de qualité supérieure, extrêmement nourrissante, et dont, autrefois, les lois japonaises défendaient l'exportation.
Cyrus Smith et Harbert, après avoir bien étudié la portion du Far-West où poussaient ces cycas, prirent des points de repère et revinrent à Granite-House, où ils firent connaître leur découverte.
Le lendemain, les colons allaient à la récolte, et Pencroff, de plus en plus enthousiaste de son île, disait à l'ingénieur:
«Monsieur Cyrus, croyez-vous qu'il y ait des îles à naufragés?
— Qu'entendez-vous par là, Pencroff?
— Eh bien, j'entends des îles créées spécialement pour qu'on y fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres diables puissent toujours se tirer d'affaire!
— Cela est possible, répondit en souriant l'ingénieur.
— Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non moins certain que l'île Lincoln en est une!»
On revint à Granite-House avec une ample moisson de tiges de cycas. L'ingénieur établit une presse afin d'extraire le suc mucilagineux mêlé à la fécule, et il obtint une notable quantité de farine qui, sous la main de Nab, se transforma en gâteaux et en puddings. Ce n'était pas encore le vrai pain de froment, mais on y touchait presque.
À cette époque aussi, l'onagga, les chèvres et les brebis du corral fournirent quotidiennement le lait nécessaire à la colonie. Aussi le chariot, ou plutôt une sorte de carriole légère qui l'avait remplacé, faisait-elle de fréquents voyages au corral, et quand c'était à Pencroff de faire sa tournée, il emmenait Jup et le faisait conduire, ce dont Jup, faisant claquer son fouet, s'acquittait avec son intelligence habituelle.
Tout prospérait donc, aussi bien au corral qu'à Granite-House, et véritablement les colons, si ce n'est qu'ils étaient loin de leur patrie, n'avaient point à se plaindre. Ils étaient si bien faits à cette vie, d'ailleurs, si accoutumés à cette île, qu'ils n'eussent pas quitté sans regret son sol hospitalier!
Et cependant, tant l'amour du pays tient au cœur de l'homme, si quelque bâtiment se fût inopinément présenté en vue de l'île, les colons lui auraient fait des signaux, ils l'auraient attiré, et ils seraient partis!... En attendant, ils vivaient de cette existence heureuse, et ils avaient la crainte plutôt que le désir qu'un événement quelconque vînt l'interrompre.
Mais qui pourrait se flatter d'avoir jamais fixé la fortune et d'être à l'abri de ses revers!
Quoi qu'il en soit, cette île Lincoln, que les colons habitaient déjà depuis plus d'un an, était souvent le sujet de leur conversation, et, un jour, une observation fut faite qui devait amener plus tard de graves conséquences.
C'était le 1er avril, un dimanche, le jour de pâques, que Cyrus Smith et ses compagnons avaient sanctifié par le repos et la prière. La journée avait été belle, telle que pourrait l'être une journée d'octobre dans l'hémisphère boréal.
Tous, vers le soir, après dîner, étaient réunis sous la véranda, à la lisière du plateau de Grande-vue, et ils regardaient monter la nuit sur l'horizon. Quelques tasses de cette infusion de graines de sureau, qui remplaçaient le café, avaient été servies par Nab. On causait de l'île et de sa situation isolée dans le Pacifique, quand Gédéon Spilett fut amené à dire:
«Mon cher Cyrus, est-ce que, depuis que vous possédez ce sextant trouvé dans la caisse, vous avez relevé de nouveau la position de notre île?
— Non, répondit l'ingénieur.
— Mais il serait peut-être à propos de le faire, avec cet instrument qui est plus parfait que celui que vous avez employé.
— À quoi bon? dit Pencroff. L'île est bien où elle est!
— Sans doute, reprit Gédéon Spilett, mais il a pu arriver que l'imperfection des appareils ait nui à la justesse des observations, et puisqu'il est facile d'en vérifier l'exactitude...
— Vous avez raison, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et j'aurais dû faire cette vérification plus tôt, bien que, si j'ai commis quelque erreur, elle ne doive pas dépasser cinq degrés en longitude ou en latitude.
— Eh! Qui sait? Reprit le reporter, qui sait si nous ne sommes pas beaucoup plus près d'une terre habitée que nous ne le croyons?
— Nous le saurons demain, répondit Cyrus Smith, et sans tant d'occupations qui ne m'ont laissé aucun loisir, nous le saurions déjà.
— Bon! dit Pencroff, M Cyrus est un trop bon observateur pour s'être trompé, et si elle n'a pas bougé de place, l'île est bien où il l'a mise!
— Nous verrons.»
Il s'ensuivit donc que le lendemain, au moyen du sextant, l'ingénieur fit les observations nécessaires pour vérifier les coordonnées qu'il avait déjà obtenues, et voici quel fut le résultat de son opération: sa première observation lui avait donné pour la situation de l'île Lincoln: en longitude ouest: de 150 degrés à 155 degrés; en latitude sud: de 30 degrés à 35 degrés.
La seconde donna exactement: en longitude ouest: 150 degrés 30 minutes; en latitude sud: 34 degrés 57 minutes.
Ainsi donc, malgré l'imperfection de ses appareils, Cyrus Smith avait opéré avec tant d'habileté, que son erreur n'avait pas dépassé cinq degrés.
«Maintenant, dit Gédéon Spilett, puisque, en même temps qu'un sextant, nous possédons un atlas, voyons, mon cher Cyrus, la position que l'île Lincoln occupe exactement dans le Pacifique.»
Harbert alla chercher l'atlas, qui, on le sait, avait été édité en France, et dont, par conséquent, la nomenclature était en langue française.
La carte du Pacifique fut développée, et l'ingénieur, son compas à la main, s'apprêta à en déterminer la situation.
Soudain, le compas s'arrêta dans sa main, et il dit:
«Mais il existe déjà une île dans cette partie du Pacifique!
— Une île? s'écria Pencroff.
— La nôtre, sans doute? répondit Gédéon Spilett.
— Non, reprit Cyrus Smith. Cette île est située par 153 degrés de longitude et 37 degrés 11 minutes de latitude, c'est-à-dire à deux degrés et demi plus à l'ouest et deux degrés plus au sud que l'île Lincoln.
— Et quelle est cette île? demanda Harbert.
— L'île Tabor.
— Une île importante?
— Non, un îlot perdu dans le Pacifique, et qui n'a jamais été visité peut-être!
— Eh bien, nous le visiterons, dit Pencroff.
— Nous?
— Oui, Monsieur Cyrus. Nous construirons une barque pontée, et je me charge de la conduire. — À quelle distance sommes-nous de cette île Tabor?
— À cent cinquante milles environ dans le nord-est, répondit Cyrus Smith.
— Cent cinquante milles! Et qu'est cela? répondit Pencroff. En quarante-huit heures et avec un bon vent, ce sera enlevé!
— Mais à quoi bon? demanda le reporter.
— On ne sait pas. Faut voir!»
Et sur cette réponse, il fut décidé qu'une embarcation serait construite, de manière à pouvoir prendre la mer vers le mois d'octobre prochain, au retour de la belle saison.
CHAPITRE X
Lorsque Pencroff s'était mis un projet en tête, il n'avait et ne laissait pas de cesse qu'il n'eût été exécuté. Or, il voulait visiter l'île Tabor, et, comme une embarcation d'une certaine grandeur était nécessaire à cette traversée, il fallait construire ladite embarcation.
Voici le plan qui fut arrêté par l'ingénieur, d'accord avec le marin.
Le bateau mesurerait trente-cinq pieds de quille et neuf pieds de bau, — ce qui en ferait un marcheur, si ses fonds et ses lignes d'eau étaient réussis, — et ne devrait pas tirer plus de six pieds, calant d'eau suffisant pour le maintenir contre la dérive. Il serait ponté dans toute sa longueur, percé de deux écoutilles qui donneraient accès dans deux chambres séparées par une cloison, et gréé en sloop, avec brigantine, trinquette, fortune, flèche, foc, voilure très maniable, amenant bien en cas de grains, et très favorable pour tenir le plus près. Enfin, sa coque serait construite à francs bords, c'est-à-dire que les bordages affleureraient au lieu de se superposer, et quant à sa membrure, on l'appliquerait à chaud après l'ajustement des bordages qui seraient montés sur faux-couples. Quel bois serait employé à la construction de ce bateau? L'orme ou le sapin, qui abondaient dans l'île? On se décida pour le sapin, bois un peu «fendif», suivant l'expression des charpentiers, mais facile à travailler, et qui supporte aussi bien que l'orme l'immersion dans l'eau.
Ces détails arrêtés, il fut convenu que, puisque le retour de la belle saison ne s'effectuerait pas avant six mois, Cyrus Smith et Pencroff travailleraient seuls au bateau. Gédéon Spilett et Harbert devaient continuer de chasser, et ni Nab, ni maître Jup, son aide, n'abandonneraient les travaux domestiques qui leur étaient dévolus. Aussitôt les arbres choisis, on les abattit, on les débita, on les scia en planches, comme eussent pu faire des scieurs de long. Huit jours après, dans le renfoncement qui existait entre les Cheminées et la muraille, un chantier était préparé, et une quille, longue de trente-cinq pieds, munie d'un étambot à l'arrière et d'une étrave à l'avant, s'allongeait sur le sable.
Cyrus Smith n'avait point marché en aveugle dans cette nouvelle besogne. Il se connaissait en construction maritime comme en presque toutes choses, et c'était sur le papier qu'il avait d'abord cherché le gabarit de son embarcation. D'ailleurs, il était bien servi par Pencroff, qui, ayant travaillé quelques années dans un chantier de Brooklyn, connaissait la pratique du métier. Ce ne fut donc qu'après calculs sévères et mûres réflexions que les faux-couples furent emmanchés sur la quille.
Pencroff, on le croira volontiers, était tout feu pour mener à bien sa nouvelle entreprise, et il n'eût pas voulu l'abandonner un instant. Une seule opération eut le privilège de l'arracher, mais pour un jour seulement, à son chantier de construction. Ce fut la deuxième récolte de blé, qui se fit le 15 avril. Elle avait réussi comme la première, et donna la proportion de grains annoncée d'avance.
«Cinq boisseaux! Monsieur Cyrus, dit Pencroff, après avoir scrupuleusement mesuré ses richesses.
— Cinq boisseaux, répondit l'ingénieur, et, à cent trente mille grains par boisseau, cela fait six cent cinquante mille grains.
— Eh bien! Nous sèmerons tout cette fois, dit le marin, moins une petite réserve cependant!
— Oui, Pencroff, et, si la prochaine récolte donne un rendement proportionnel, nous aurons quatre mille boisseaux.
— Et on mangera du pain?
— On mangera du pain.
— Mais il faudra faire un moulin?
— On fera un moulin.»
Le troisième champ de blé fut donc incomparablement plus étendu que les deux premiers, et la terre, préparée avec un soin extrême, reçut la précieuse semence. Cela fait, Pencroff revint à ses travaux.
Pendant ce temps, Gédéon Spilett et Harbert chassaient dans les environs, et ils s'aventurèrent assez profondément dans les parties encore inconnues du Far-West, leurs fusils chargés à balle, prêts à toute mauvaise rencontre. C'était un inextricable fouillis d'arbres magnifiques et pressés les uns contre les autres comme si l'espace leur eût manqué. L'exploration de ces masses boisées était extrêmement difficile, et le reporter ne s'y hasardait jamais sans emporter la boussole de poche, car le soleil perçait à peine les épaisses ramures, et il eût été difficile de retrouver son chemin. Il arrivait naturellement que le gibier était plus rare en ces endroits, où il n'aurait pas eu une assez grande liberté d'allures. Cependant, trois gros herbivores furent tués pendant cette dernière quinzaine d'avril. C'étaient des koulas, dont les colons avaient déjà vu un échantillon au nord du lac, qui se laissèrent tuer stupidement entre les grosses branches des arbres sur lesquels ils avaient cherché refuge. Leurs peaux furent rapportées à Granite-House, et, l'acide sulfurique aidant, elles furent soumises à une sorte de tannage qui les rendit utilisables. Une découverte, précieuse à un autre point de vue, fut faite aussi pendant une de ces excursions, et celle-là, on la dut à Gédéon Spilett.
C'était le 30 avril. Les deux chasseurs s'étaient enfoncés dans le sud-ouest du Far-West, quand le reporter, précédant Harbert d'une cinquantaine de pas, arriva dans une sorte de clairière, sur laquelle les arbres, plus espacés, laissaient pénétrer quelques rayons.
Gédéon Spilett fut tout d'abord surpris de l'odeur qu'exhalaient certains végétaux à tiges droites, cylindriques et rameuses, qui produisaient des fleurs disposées en grappes et de très petites graines. Le reporter arracha une ou deux de ces tiges et revint vers le jeune garçon, auquel il dit:
«Vois donc ce que c'est que cela, Harbert?
— Et où avez-vous trouvé cette plante, Monsieur Spilett?
— Là, dans une clairière, où elle pousse très abondamment.
— Eh bien! Monsieur Spilett, dit Harbert, voilà une trouvaille qui vous assure tous les droits à la reconnaissance de Pencroff!
— C'est donc du tabac?
— Oui, et, s'il n'est pas de première qualité, ce n'en est pas moins du tabac!
— Ah! Ce brave Pencroff! Va-t-il être content! Mais il ne fumera pas tout, que diable! Et il nous en laissera bien notre part!
— Ah! Une idée, Monsieur Spilett, répondit Harbert. Ne disons rien à Pencroff, prenons le temps de préparer ces feuilles, et, un beau jour, on lui présentera une pipe toute bourrée!
— Entendu, Harbert, et ce jour-là notre digne compagnon n'aura plus rien à désirer en ce monde!»
Le reporter et le jeune garçon firent une bonne provision de la précieuse plante, et ils revinrent à Granite-House, où ils l'introduisirent «en fraude», et avec autant de précaution que si Pencroff eût été le plus sévère des douaniers.
Cyrus Smith et Nab furent mis dans la confidence, et le marin ne se douta de rien, pendant tout le temps, assez long, qui fut nécessaire pour sécher les feuilles minces, les hacher, les soumettre à une certaine torréfaction sur des pierres chaudes. Cela demanda deux mois; mais toutes ces manipulations purent être faites à l'insu de Pencroff, car, occupé de la construction du bateau, il ne remontait à Granite-House qu'à l'heure du repos.
Une fois encore, cependant, et quoi qu'il en eût, sa besogne favorite fut interrompue le 1er mai, par une aventure de pêche, à laquelle tous les colons durent prendre part. Depuis quelques jours, on avait pu observer en mer, à deux ou trois milles au large, un énorme animal qui nageait dans les eaux de l'île Lincoln. C'était une baleine de la plus grande taille, qui, vraisemblablement, devait appartenir à l'espèce australe, dite «baleine du Cap.»
«Quelle bonne fortune ce serait de nous en emparer! s'écria le marin. Ah! Si nous avions une embarcation convenable et un harpon en bon état, comme je dirais: «Courons à la bête, car elle vaut la peine qu'on la prenne!»
— Eh! Pencroff, dit Gédéon Spilett, j'aurais aimé à vous voir manœuvrer le harpon. Cela doit être curieux!
— Très curieux et non sans danger, dit l'ingénieur; mais, puisque nous n'avons pas les moyens d'attaquer cet animal, il est inutile de s'occuper de lui.
— Je m'étonne, dit le reporter, de voir une baleine sous cette latitude relativement élevée.
— Pourquoi donc, Monsieur Spilett? répondit Harbert. Nous sommes précisément sur cette partie du Pacifique que les pêcheurs anglais et américains appellent le «whale-field», et c'est ici, entre la Nouvelle-Zélande et l'Amérique du Sud, que les baleines de l'hémisphère austral se rencontrent en plus grand nombre.
— Rien n'est plus vrai, répondit Pencroff, et ce qui me surprend, moi, c'est que nous n'en ayons pas vu davantage. Après tout, puisque nous ne pouvons les approcher, peu importe!»
Et Pencroff retourna à son ouvrage, non sans pousser un soupir de regret, car, dans tout marin, il y a un pêcheur, et si le plaisir de la pêche est en raison directe de la grosseur de l'animal, on peut juger de ce qu'un baleinier éprouve en présence d'une baleine!
Et si ce n'avait été que le plaisir! Mais on ne pouvait se dissimuler qu'une telle proie eût été bien profitable à la colonie, car l'huile, la graisse, les fanons pouvaient être employés à bien des usages!
Or, il arriva ceci, c'est que la baleine signalée sembla ne point vouloir abandonner les eaux de l'île.
Donc, soit des fenêtres de Granite-House, soit du plateau de Grande-vue, Harbert et Gédéon Spilett, quand ils n'étaient pas à la chasse, Nab, tout en surveillant ses fourneaux, ne quittaient pas la lunette et observaient tous les mouvements de l'animal. Le cétacé, profondément engagé dans la vaste baie de l'Union, la sillonnait rapidement depuis le cap Mandibule jusqu'au cap Griffe, poussé par sa nageoire caudale prodigieusement puissante, sur laquelle il s'appuyait et se mouvait par soubresauts avec une vitesse qui allait quelquefois jusqu'à douze milles à l'heure. Quelquefois aussi, il s'approchait si près de l'îlot, qu'on pouvait le distinguer complètement.
C'était bien la baleine australe, qui est entièrement noire, et dont la tête est plus déprimée que celle des baleines du nord.
On la voyait aussi rejeter par ses évents, et à une grande hauteur, un nuage de vapeur... ou d'eau, car — si bizarre que le fait paraisse — les naturalistes et les baleiniers ne sont pas encore d'accord à ce sujet.
Est-ce de l'air, est-ce de l'eau qui est ainsi chassé? On admet généralement que c'est de la vapeur, qui, se condensant soudain au contact de l'air froid, retombe en pluie.
Cependant la présence de ce mammifère marin préoccupait les colons. Cela agaçait surtout Pencroff et lui donnait des distractions pendant son travail.
Il finissait par en avoir envie, de cette baleine, comme un enfant d'un objet qu'on lui interdit. La nuit, il en rêvait à voix haute, et certainement, s'il avait eu des moyens de l'attaquer, si la chaloupe eût été en état de tenir la mer, il n'aurait pas hésité à se mettre à sa poursuite.
Mais ce que les colons ne pouvaient faire, le hasard le fit pour eux, et le 3 mai, des cris de Nab, posté à la fenêtre de sa cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de l'île.
Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse, abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent rapidement vers le lieu d'échouage.
Cet échouement s'était produit sur la grève de la pointe de l'épave, à trois milles de Granite-House et à mer haute. Il était donc probable que le cétacé ne pourrait pas se dégager facilement. En tout cas, il fallait se hâter, afin de lui couper la retraite au besoin. On courut avec pics et épieux ferrés, on passa le pont de la Mercy, on redescendit la rive droite de la rivière, on prit par la grève, et, en moins de vingt minutes, les colons étaient auprès de l'énorme animal, au-dessus duquel fourmillait déjà un monde d'oiseaux.
«Quel monstre!» s'écria Nab.
Et l'expression était juste, car c'était une baleine australe, longue de quatre-vingts pieds, un géant de l'espèce, qui ne devait pas peser moins de cent cinquante mille livres!
Cependant le monstre, ainsi échoué, ne remuait pas et ne cherchait pas, en se débattant, à se remettre à flot pendant que la mer était haute encore.
Les colons eurent bientôt l'explication de son immobilité, quand, à marée basse, ils eurent fait le tour de l'animal.
Il était mort, et un harpon sortait de son flanc gauche.
«Il y a donc des baleiniers sur nos parages? dit aussitôt Gédéon Spilett.
— Pourquoi cela? demanda le marin.
— Puisque ce harpon est encore là...
— Eh! Monsieur Spilett, cela ne prouve rien, répondit Pencroff. On a vu des baleines faire des milliers de milles avec un harpon au flanc, et celle-ci aurait été frappée au nord de l'Atlantique et serait venue mourir au sud du Pacifique, qu'il ne faudrait pas s'en étonner!
— Cependant... dit Gédéon Spilett, que l'affirmation de Pencroff ne satisfaisait pas.
— Cela est parfaitement possible, répondit Cyrus Smith; mais examinons ce harpon. Peut-être, suivant un usage assez répandu, les baleiniers ont-ils gravé sur celui-ci le nom de leur navire?»
En effet, Pencroff, ayant arraché le harpon que l'animal avait au flanc, y lut cette inscription: Maria-Stella Vineyard.
«Un navire du Vineyard! Un navire de mon pays! s'écria-t-il. La Maria-Stella! un beau baleinier, ma foi! Et que je connais bien! Ah! Mes amis, un bâtiment du Vineyard, un baleinier du Vineyard!»
Et le marin, brandissant le harpon, répétait non sans émotion ce nom qui lui tenait au cœur, ce nom de son pays natal!
Mais, comme on ne pouvait attendre que la Maria-Stella vînt réclamer l'animal harponné par elle, on résolut de procéder au dépeçage avant que la décomposition se fît. Les oiseaux de proie, qui épiaient depuis quelques jours cette riche proie, voulaient, sans plus tarder, faire acte de possesseurs, et il fallut les écarter à coups de fusil.
Cette baleine était une femelle dont les mamelles fournirent une grande quantité d'un lait qui, conformément à l'opinion du naturaliste Dieffenbach, pouvait passer pour du lait de vache, et, en effet, il n'en diffère ni par le goût, ni par la coloration, ni par la densité.
Pencroff avait autrefois servi sur un navire baleinier, et il put diriger méthodiquement l'opération du dépeçage, — opération assez désagréable, qui dura trois jours, mais devant laquelle aucun des colons ne se rebuta, pas même Gédéon Spilett, qui, au dire du marin, finirait par faire «un très bon naufragé.»
Le lard, coupé en tranches parallèles de deux pieds et demi d'épaisseur, puis divisé en morceaux qui pouvaient peser mille livres chacun, fut fondu dans de grands vases de terre, apportés sur le lieu même du dépeçage, — car on ne voulait pas empester les abords du plateau de Grande-vue, — et dans cette fusion il perdit environ un tiers de son poids. Mais il y en avait à profusion: la langue seule donna six mille livres d'huile, et la lèvre inférieure quatre mille. Puis, avec cette graisse, qui devait assurer pour longtemps la provision de stéarine et de glycérine, il y avait encore les fanons, qui trouveraient, sans doute, leur emploi, bien qu'on ne portât ni parapluies ni corsets à Granite-House. La partie supérieure de la bouche du cétacé était, en effet, pourvue, sur les deux côtés, de huit cents lames cornées, très élastiques, de contexture fibreuse, et effilées à leurs bords comme deux grands peignes, dont les dents, longues de six pieds, servent à retenir les milliers d'animalcules, de petits poissons et de mollusques dont se nourrit la baleine.